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La Confession de Talleyrand, V. 1-5

LA MONARCHIE DE JUILLET

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J'ai vu mieux, j'ai vu pire, je n'ai jamais rien vu de pareil.

Il suffit quelquefois de prédire un événement pour le faire arriver. J'avais annoncé la Révolution de 1830 et, comme on ne cite que le prophéties qui réussissent, on m'en donna les gants.

Je chargeai un secrétaire de confiance d'aller s'assurer si Charles X était encore à Saint-Cloud ou sur la route de Rambouillet, et le troisième jour, 29 juillet 1830, je fis porter ce billet à madame Adélaïde:

«Que votre frère vienne demain aux Tuileries en lieutenant-général; le reste viendra tout seul.»

L'envoyé me rapporta les paroles de la sœur du roi:

«Ah! ce bon prince! j'étais bien sûre qu'il ne nous oublierait pas.»

Mon conseil fut suivi; le fils de Philippe-Égalité se risqua, et je saluai le Gouvernement de Juillet comme l'héritier indirect de la Révolution, malgré les épigrammes des anciens émigrés:

On voit à Chantilly l'étrange panoplie Du sabre de Jemmape avec son parapluie.

Louis-Philippe pouvait dire comme Cromwell:

Le roi d'un peuple libre est un roi légitime.

M. Thiers n'est pas un parvenu, il est arrivé.

Quant aux doctrinaires, ce sont des gens qui demeurent entre cour et jardin et qui ne voient jamais dans la rue.

Et puis, l'Aristocratie? J'entends le mot, je ne vois pas la chose; des différences ne sont pas des supériorités.

Le nouveau roi appliquait les vieilles formules. Il divisait pour régner et démolissait volontiers ses ministres les uns par les autres. Je n'aime pas ces ogres de réputation, qui croient augmenter la leur en dévorant celle des voisins. Cependant je réservais mes vues personnelles, et je répondais aux questions indiscrètes: «J'ai une opinion le matin; j'en ai une autre l'après-midi; mais le soir je n'en ai plus du tout.»

Dans les derniers temps, je me brouillai avec Louis-Philippe, et comme je touchais deux pensions, l'une de cent mille francs et l'autre de seize mille, je renonçai à la seconde. Le roi ne manqua pas de raconter avec ironie que j'avais renvoyé celle de seize mille; mais à ma place, il eût peut-être gardé les deux.

La Conférence de Londres.

J'étais un revenant de la Révolution française; ma seule apparition sur la scène politique fit croire à sa vitalité. Comme en 1792, après quarante années, ambassadeur en Angleterre et chef de la Conférence de Londres, je renouais le fil de l'Entente cordiale: «Messieurs, je viens m'entretenir avec vous des moyens de conserver la paix de l'Europe.» Je jouai la partie en opposant la Baleine à l'Éléphant, et je menai à bien la quadruple alliance de l'Occident contre celle du Nord.

Il parut à Londres une caricature représentant Les Aveugles conduits par un Boiteux. Les Aveugles étaient les rois de l'Europe, un bandeau sur les yeux; le Boiteux, c'était moi qui, armé de ma seule béquille, les menais en laisse avec un ruban. J'aimerais mieux être borgne, puisqu'on dit que dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.

Les plumes étaient à l'unisson des crayons, et j'ai conservé un article du Morning-Post dont voici la traduction:

Lorsque la tempête des Trois Glorieuses éclata sur Paris, trop heureux de quitter encore une fois la France, M. de Talleyrand vint en Angleterre. On ne peut s'empêcher de rire en songeant à la manière dont il y fit sa réapparition. Il donnait ses audiences à ses compatriotes dans son salon d'Hanover-Square, avec un chapeau rond sur la tête orné d'une cocarde tricolore de six pouces carrés, tandis que se prélassaient, étendus tout au long sur les sofas, trois jeunes Sans-Culottes de Juillet, qu'il avait amenés avec lui pour servir d'enseigne à son républicanisme. Louis-Philippe une fois solidement assis sur son trône, la cocarde tricolore fut jetée au feu et les jeunes échantillons républicains furent renvoyés à Paris. M. de Talleyrand, affranchi de toute crainte, reprit ses habitudes et donna libre cours à son despotisme naturel. Il avait ici tout le monde à ses pieds; l'aristocratie anglaise le recherchait et lui faisait des avances, les diplomates pliaient devant lui. Nous avons trop bien éprouvé qu'il avait les yeux ouverts tandis que lord Palmerston sommeillait; mais lui seul résistait à M. de Talleyrand, non seulement sur les grandes choses, mais sur les petites et sur des bagatelles; il faisait tout pour le dégoûter.

Lord Palmerston eut quelques imitateurs. Le marquis de Londonderry m'attaqua vivement à la Chambre des lords. Mon vieil ami, le duc de Wellington, a chaleureusement défendu celui qu'il appelait le Vétéran des diplomates, et je lui en suis d'autant plus reconnaissant que c'est le seul homme d'État dans le monde qui ait jamais dit du bien de moi. L'Angleterre me doit plus qu'elle ne croit m'avoir donné; il faut bon estomac pour digérer les services rendus, et on pardonne plus facilement à un ennemi qu'à un créancier.

J'avais fait à Londres des séjours prolongés, j'étais en pays de connaissance, et je ne me privais pas de dauber à mon tour sur mes bons amis les Anglais.

Un jour, à dîner, un domestique me renversa une saucière sur la tête, et je ne me gênai pas pour dire que je ne connaissais rien d'aussi bourgeois que cette maison.

À titre de curiosité, je citerai une confidence de M. Walpole. À l'exception de quelques vases et ustensiles du seizième siècle, aucun des prétendus insignes de la Couronne d'Angleterre, qu'on fait voir à la Tour de Londres, n'est antérieur aux Rats de Hanovre, et ces diadèmes et ces joyaux des Édouard et des Richard sont évidemment contrefaits. Walpole me disait aussi qu'on ne saurait se faire une idée de l'ignorance et de la jactance anglaises, et que le gardien de ces faux bijoux, qui vous les fait voir à la lueur d'une lampe, au travers d'un grillage, a toujours soin de vous répéter en les montrant: «Objet sans pareil, en or très pur, âgé de huit cents ans», et autres forfanteries qui faisaient rougir son front de gentilhomme et qui torturaient son cœur d'antiquaire.

M. de Lamartine était à Londres pendant mon ambassade. J'invitai le jeune poète à venir me voir à l'hôtel d'Hanover-Square. Je l'attirai un soir sur un canapé, dans un arrière-salon faiblement éclairé, et nous eûmes un entretien qui se prolongea fort avant dans la nuit. Après avoir déroulé devant lui le tableau de l'Europe, en l'éclairant d'une lumière qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des nations, je lui dévoilai son avenir; il pourra témoigner un jour si mes prédictions se sont réalisées, et je puis, sans effort de mémoire, reproduire fidèlement mes paroles, qui tiennent plus de la prophétie politique que de la perspicacité du diplomate.

«Je désire causer avec vous sans témoin. Vous ne voulez pas vous rallier à nous, bien que l'œuvre de reconstruire un gouvernement avec des matériaux quelconques soit le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Je n'insiste pas; je crois vous comprendre. Vous voulez vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y parviendrez. La nature vous a fait poète, la poésie vous fera orateur, le tact et la réflexion vous feront politique.

«Je me connais en hommes, j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui succéderont à ceci. J'ai vu les manèges des cours; vous verrez les mouvements bien autrement imposants des peuples. Laissez les vers, bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la grande éloquence d'Athènes et de Rome, la France aura des scènes de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais il lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport, voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les interprétations et à tous les outrages de la foule. On me croit immoral et machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux. Je n'ai jamais donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un prince; mais je ne m'écroule pas avec eux. Après les naufrages, il faut des pilotes pour recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid et je les mène à un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que deviendrait le vaisseau, si tout le monde se noyait avec l'équipage? M. Casimir Périer est maintenant un grand pilote, je le seconde; nous voulons préserver l'Europe de la guerre révolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me bénira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'écris mes Mémoires, je les écris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps après moi. Je ne suis pas pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je ne serai plus; vous êtes du bien petit nombre des hommes de qui je désire être connu. Il y a pour les hommes d'État bien des manières d'être honnête; la mienne n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prétendus crimes sont des rêves d'imbéciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes, fi donc!»

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