BONAPARTE
Reading edition
L'homme a besoin d'enthousiasme, d'illusion, de merveilleux; le Français ne peut s'en passer et il veut du nouveau, une chose ou un homme. Quand on ne croit plus aux idées, il faut bien qu'on croie aux personnes.
Les dominateurs ne sont ni de grands génies, ni de grands savants, mais des hommes d'action qui ont un but visible, une pensée fixe, la volonté et la persévérance.
Le monde est à Bonaparte. C'est le jeune héros de la France, l'idole de Paris.
Le vainqueur de l'Italie et de l'Autriche est forcé de penser vite et d'agir rapidement; il manœuvre ses soldats et décide du sort des peuples et des rois sur une carte, en une heure, et il reste maître de lui dans les plus terribles moments.
La pensée de Richelieu est réalisée: «Jusqu'où allait la Gaule, jusque-là doit aller la France.» Nous avons pris; maintenant il faut garder, s'établir solidement dans ces limites, ne plus en sortir, et faire mentir le proverbe: «Ayez le Franc pour ami, non pour voisin.»
La Campagne d'Égypte.
1798.—Le Directoire est caduc, sa politique tortueuse et passionnée. Il sent son maître et cherche déjà à s'en affranchir ou à le supprimer. Je vire de bord, toute ma toile au vent. Loin de redouter l'ambition de Bonaparte, je la favorise, sachant bien qu'à l'heure du danger, il faudra la solliciter pour nous sauver.
Le 18 Fructidor a courbé la tête des royalistes et le 19 a relevé celle des jacobins.
La Liberté, l'Égalité et la Fraternité sont trois sœurs jumelles que les républicains ont étouffées au berceau. La Révolution ne tend pas à élever les petits, mais à abaisser les grands; loin de favoriser l'avènement des capacités, elle en prend ombrage et les supprime. En se faisant petit, on ne grandit pas les autres, mais on reste inaperçu. Quiconque est supérieur, intelligent, beau, riche, honnête, aimé, heureux, humilie la foule; une tête qui dépasse son niveau doit être fauchée; c'est l'histoire des Pavots de Tarquin.
La République d'Athènes était une démocratie gouvernée par des aristocrates auxquels elle faisait payer cher l'orgueil de la commander. Elle ne se contentait pas de frapper un général vaincu, elle ne pardonnait guère aux victorieux. Depuis Aristide le Juste jusqu'à Bonaparte, c'est l'éternelle comédie renouvelée des Grecs, comme le jeu de l'Oie.
Après Campo-Formio, où la victoire était consacrée par une paix à la Bonaparte, le jeune César fut condamné à l'ostracisme, et on lui donna le commandement de l'Expédition d'Égypte.
Je l'encourageai de mon mieux et j'allai jusqu'à lui promettre que je partirais dans les vingt-quatre heures comme ambassadeur à Constantinople, d'où je lui enverrais les clefs du Caire. Il s'embarqua avec cette illusion, aussi décevante que le mirage du désert qu'il allait traverser.
Il était sans argent. Je lui prêtai cent mille francs qui dormaient dans un tiroir de mon secrétaire, et sans ce subside, il serait arrivé les poches vides en Égypte. Comme il ne croyait pas à la générosité politique, et surtout à la mienne, il en chercha les motifs. Quand il n'y a pas une raison, il y a une cause et la voici:
Toutes les passions sont des sœurs jumelles qui se ressemblent. Demandez à un joueur quel est le plus grand plaisir après celui de gagner, il répondra: perdre; à un amant quel est le plus grand bonheur après celui d'être aimé, il répondra: être haï. La passion malheureuse est préférable à l'indifférence du cœur, et l'insensibilité est le pire de tous les maux. Le bonheur et le malheur, la joie et la douleur sont des mots vides. Gagner ou perdre, être ou n'être pas aimé, sont des genres d'émotions différentes; l'âme est dans sa plénitude d'activité. Jouer, aimer, tout est là, et le reste n'est rien.
Mes cent mille francs étaient fort aventurés, non sur le hasard d'un coup de dés, mais sur la chance d'une combinaison de cartes.
Bonaparte avait trente ans; il était ambitieux, illustre, à la tête d'une armée. J'avais quarante-cinq ans; j'étais ambitieux comme lui, à la remorque de Barras, dont le rôle était fini. Si Bonaparte trouvait son tombeau dans la crypte des Pharaons, ma créance mourait avec lui; mais si le triomphateur du Capitole revenait avec la légende orientale des Pyramides, sa couronne de lauriers était nimbée d'une auréole d'or, et César me reconnaîtrait pour un des siens. C'était une belle partie à jouer.
Ma Fortune.
J'ai fait, défait et refait ma fortune plusieurs fois, et par tous les moyens à ma disposition, en vertu de ce principe que les dupes ne sont que des fripons maladroits.
J'ai les mains percées et elles semblent avoir la propriété de volatiliser les métaux. Je dépense beaucoup, j'ai un train de grande maison, le meilleur cuisinier de Paris,
Carême, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
Tout cela ne se paie pas avec des tabatières, des brillants et des portraits de souverains, mais en louis d'or sonnants et en écus trébuchants. Je n'ai jamais aimé les assignats. Je considérais ma situation comme une mine d'or; je ne vendais pas le bon droit, je faisais payer mes services. De là les accusations de concussion, de corruption, de vénalité, de trahison et de brigandage, toutes les herbes de la Saint-Jean.
Cela a commencé en juillet 1799, au sujet de la saisie des navires américains. Je ne m'étonne pas facilement; mais ces bons Yankees qui s'indignent parce que Sainte-Foix leur demande de l'argent, 1,200,000 francs, on n'est pas plus Anglais que cela. Il est heureux que je n'aie pas eu le Portefeuille des Finances. On ne m'en a pas moins forcé de donner ma démission, pour ne pas froisser l'opinion publique. J'ai remis mon portefeuille à Reinhard, Wurtembergeois, bègue et fidèle. Il a tenu les cartes, j'ai continué la partie, et quatre mois après, il a quitté le jeu en me les remettant dans la main.
Madame de Staël fut encore plus austère et plus indignée que les Américains. Elle ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles; elle me fit une scène éloquente à mourir de rire, et voilà comment, après une amitié de dix ans, nous avons été brouillés et à couteaux tirés pour la vie. Corinne ne prévoyait pas que Bonaparte serait Empereur de France et Roi d'Italie, qu'il m'appellerait au Capitole et la précipiterait de la Roche tarpéïenne. Mais ce n'était là que le commencement.
Le Dix-huit Brumaire.
1799.—J'ai gagné. Bonaparte est revenu. Il est dieu.
Le Directoire avait confisqué le pouvoir, Bonaparte a confisqué le Directoire. Un usurpateur est celui qui met les républiques dedans; un libérateur est celui qui les met dehors.
Chaque mot a son poids; il fallait sortir un instant de la Constitution pour y rentrer définitivement.
Après le coup d'État du 18 Brumaire, le jeune général me fit appeler au Luxembourg avec Rœderer et Volney. Il nous remercia, au nom de la patrie, de notre concours actif à la nouvelle révolution, et je lui adressai une question qui n'appelait pas de réponse:
«Où est le tyran qui nous rendra la liberté?»
Montrond.
Le 19 Brumaire, je me rendis à Saint-Cloud avec Montrond, qui me servait d'aide-de-camp. Bonaparte pâlit en apprenant qu'il était mis hors la loi. Montrond avait surpris cette impression, et je l'entendis répéter entre ses dents, à dîner et pendant la soirée: «Général Bonaparte, cela n'est pas correct.» C'était le seul à qui cette observation pouvait être permise, car, au physique et au moral, il n'a jamais connu cette émotion qu'on appelle la peur, et on l'avait surnommé Talleyrand à cheval.
Achille avait Patrocle; Oreste, Pylade; Énée, Achate; Nisus, Euryale; Saint-Louis, Joinville; Bayard, le Loyal Serviteur; Henri IV, Sully; j'avais Montrond.
Je l'aimais parce qu'il n'avait pas beaucoup de préjugés, et il m'aimait parce que je n'en avais pas du tout. Quand on disait de l'un: «Il est si aimable», l'autre ajoutait: «Il est si vicieux.» Nous nous comprenions et nous nous entendions comme si nous avions eu chacun une double clef de nos pensées. C'était mon bras droit, je dirais mon âme damnée, si ce n'était assez de la mienne pour le Diable.
Montrond était un gentilhomme aventurier égaré dans une révolution, jeune, beau, élégant, spirituel, frondeur, Don Juan de la grande école, duelliste à l'épée enchantée, se battant sous la lanterne en plein midi, intrigant de haut vol, joueur comme les cartes, bourreau d'argent et panier percé à décourager les Danaïdes; avec cela, continuellement en opposition déclarée avec le gouvernement et sous le coup de l'exil ou d'une mauvaise affaire. Je l'ai toujours défendu envers et contre tous, avec une persévérance qui m'a parfois coûté cher; mais il ne me donna jamais lieu de m'en repentir; il me pardonnait mes bienfaits, ce qui est la marque d'un esprit supérieur.
Un seul trait:
—Montrond, avez-vous placé les deux cent mille francs que je vous ai donnés?
—Sans doute.
—Où cela?
—Dans mes poches.
—Mais c'est un poids, deux cent mille francs en or.
—J'ai commencé par dépenser ce qui n'aurait pu tenir.
Six mois après, il était à sec.
Je passais tout à Montrond, comme à un enfant gâté; mais avec le commun des mortels quémandeurs de places et de faveurs, j'avais une méthode qui m'a épargné bien des ennuis.
Pour un compliment à un artiste, formule unique:
—Je n'ai jamais rien vu de plus beau.
Pour un solliciteur:
—C'est juste, mais indiquez-moi quelque chose qui vous convienne et qui soit à donner; vous conviendrez avec moi que je n'ai pas le temps de chercher une place pour vous.
Il revenait radieux et signalait une vacance:
—Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? Sachez, monsieur, que quand une place est vacante, elle est déjà donnée.
—Il faut cependant bien que je vive.
—Je n'en vois pas la nécessité. Serviteur ben humbe.
Le Consulat.
Le Directoire a vécu. Bonaparte est Premier consul pour dix ans et me rend le portefeuille des Relations extérieures. Je monte à côté de lui sur le siège du char de l'État; il pique l'attelage de la pointe de l'épée, moi du bec de la plume, et fouette, cocher!
J'aime la force parce que je sais m'en servir, et l'État ne doit pas être gouverné par des hommes vertueux. L'Europe est résignée, et je joue sur le velours du tapis des chancelleries. Avec Bonaparte on peut tout oser, et nous osons tout.
Lors de la création du Consulat, je trouvais fort incommode la formule officielle de: «Citoyen Premier consul, citoyen Deuxième consul, citoyen Troisième consul.» Je l'abrégeai en la remplaçant par trois mots latins: Hic, Hæc, Hoc, dont la traduction de Montrond caractérisait le rôle dans la Trinité gouvernementale: Hic pour le masculin: Bonaparte; Hæc pour le féminin: Cambacérès, et Hoc pour le neutre: Lebrun.
1800.—Après la seconde Campagne d'Italie de Bonaparte, c'est Rœderer qui est chargé de la Constitution cisalpine. Il prépare deux projets, l'un court et clair, l'autre détaillé et confus, qu'il me soumet.
Il tenait pour le premier, disant qu'une constitution doit être courte...
—Oui, c'est bien cela, courte et obscure.
Dans l'été de 1801, je suis obligé d'aller aux eaux, et j'écris à Bonaparte, de Bourbon-l'Archambault:
Je pars avec le regret de m'éloigner de vous, car mon dévouement aux grandes vues qui vous animent n'est pas inutile à leur accomplissement. Du reste, quand ce que vous pensez, ce que vous méditez et ce que je vous vois faire ne serait qu'un spectacle, je sens que l'absence que je vais faire serait pour moi la plus sensible des privations.
1801.—Traité de Lunéville.—La mort de l'empereur de Russie, Paul Ier, empêche la marche de l'armée franco-russe contre les Colonies anglaises.
Toujours des apoplexies; ils devraient bien changer un peu.
C'est avec une escadre qu'il faut parler à l'Angleterre.
1802.—L'omelette du Concordat ne s'est pas faite sans casser des œufs.
J'y gagne le retrait de l'excommunication lancée sur ma tête depuis la Révolution. Un bref du pape me donne l'autorisation, que je m'étais accordée tout seul, de rentrer dans la vie civile; mais le sous-entendu de mon mariage a été désavoué.
Bonaparte est Consul à vie.
J'ai toujours joué à la Bourse avec des nouvelles sûres, et cela ne m'empêchait pas de perdre quelquefois. C'est ce qui m'arriva pour le Traité d'Amiens. C'était mon œuvre; je jouai à la hausse sur cette carte maîtresse, et la Bourse baissa de 10 francs. Voilà un exemple rare du résultat des calculs de la prudence humaine. Quelle loterie que ce monde. Enfin il y a des numéros gagnants, puisqu'on y perd.
La nouvelle amusa le consul, qui me demanda:
—Comment avez-vous fait pour devenir si riche?
—J'ai acheté du Trois pour cent consolidé le 17 Brumaire et je l'ai revendu le 19.
Quand le bruit de la mort de Paul Ier se répandit dans Paris, il ne manqua pas de financiers pour me demander si la nouvelle était vraie. J'avais une réponse toute prête: «Les uns disent que l'empereur de Russie est mort, les autres, qu'il n'est pas mort; je ne crois ni les uns ni les autres, ceci bien entre nous; profitez-en, et surtout ne me compromettez pas.»
La Malmaison.
La Malmaison, résidence favorite de l'impératrice Joséphine, était singulièrement choisie. C'était le château habité par le bourreau du cardinal de Richelieu. Ce séjour, de superstitieuse mémoire, lui valut le nom de Maison du Diable, Maison maudite, Mala domus, Maison du mal, dont on a fait Malmaison, et avec Bonaparte elle ne démentit pas sa réputation tragique. Malgré cette origine, elle eut ses heures agréables.
Au sujet de la Correspondance du Consul, je tiens les détails suivants de madame de Genlis:
«L'impératrice Joséphine avait beaucoup de lettres de Bonaparte, écrites pendant la Campagne d'Italie; elle les laissait traîner et avait même oublié la cassette ouverte qui les renfermait. Un valet de chambre les offrit à madame de Courlande, qui me les confia pour en prendre copie. L'écriture était presque illisible et il y avait des choses très curieuses de ce genre: «La nature t'a fait une âme de coton, elle m'en a donné une d'acier.» Il montrait beaucoup de jalousie sur la société de Joséphine et il lui ordonnait d'expulser ses jeunes Muscadins. Comme elle se plaignait continuellement de sa santé et de ses nerfs, Bonaparte attribua cet état maladif à l'ennui; il lui écrivit qu'il aimait mieux être jaloux et souffrir que de la savoir malade, et qu'il lui permettait de rappeler les Muscadins.»
On sait que madame de Genlis était une Précieuse ridicule; âme de coton était trop vulgaire, et elle mettait dans la copie: âme de dentelle. Toute la littérature de l'Empire est là.
À la Malmaison, un soir, il fut question de la nomination d'un ambassadeur en Angleterre. Bonaparte mit plusieurs noms en avant et ajouta:
—J'ai envie de nommer Andreossi.
—André aussi? Quel est donc cet André?
—Je ne parle d'un André, je parle d'Andreossi. Est-ce que vous ne le connaissez pas? Andreossi, général d'artillerie.
—Andreossi; ah! oui, c'est vrai, Andreossi; je n'y pensais pas; je cherchais dans la diplomatie et je ne trouvais pas ce nom-là; en effet, il est dans l'artillerie.
Andreossi eut l'ambassade d'Angleterre après le Traité d'Amiens et revint au bout de quelques mois. Il n'y avait pas grand'chose à faire; cela lui convenait, et il n'y fit rien.
Mes Crimes.
1804.—LE DUC D'ENGHIEN.
En politique, les explications sont inutiles et les justifications ne valent rien. Tout mauvais cas est niable. Au sujet de la mort du duc d'Enghien, je ne parlerai que du fait lui-même, dont on me charge en nombreuse compagnie, et je dois reconnaître que j'ai été le conseiller et le complice de Bonaparte.
Après l'attentat de la Machine infernale, il voulait une Loi des otages contre les Jacobins et les Émigrés. Comment la faire adopter? La réponse était simple: «À quoi sert le Sénat, s'il ne fait rien?» Il a servi.
Les royalistes prennent le désir pour la volonté et l'espérance pour la réalisation; ils croient à l'existence de ce qu'ils souhaitent et parlent toujours, non de ce qui est, mais de ce qu'ils voudraient qui fût; ils sont confiants et imprudents dans leurs entreprises.
Georges Cadoudal avait parlé de l'arrivée en France d'un Bourbon. Je trouvai Napoléon, seul, à la table où il venait de dîner, et achevant de prendre une tasse de café. Je lui annonçai que le duc d'Enghien se tenait sur la frontière, qu'il avait paru à Strasbourg, et qu'il était peut-être venu à Paris.
Au Conseil, Cambacérès et Lebrun étaient opposés à la violence; j'étais d'avis avec Fouché de frapper un grand coup: les Jacobins exigeaient un gage contre la monarchie, et les royalistes, désillusionnés de l'idée de voir Bonaparte jouer le rôle de Monck, avaient besoin d'un avertissement significatif.
—La famille des Bourbons veut me faire assassiner, dit Bonaparte; c'est la vendetta, et si j'en prends un, je le ferai fusiller.
Je fus chargé de rédiger la Lettre motivée, hautaine et impérative, notifiant au grand-duc de Bade l'ordre d'arrestation et d'enlèvement du duc. On sait le reste.
Dans la nuit de l'exécution, j'étais dans le salon de M. de Laval; la pendule sonna deux heures du matin et je consultai ma montre: «En ce moment, le dernier Condé a probablement vécu.»
Le soir, j'ai donné un bal.
Un monarque n'est jamais cruel sans nécessité; les gouvernements commettent des fautes, jamais de crimes. Un criminel ne redevient dangereux que lorsqu'il est gracié; il n'y a que les morts qui ne racontent pas d'histoires et qui ne reviennent pas. Quant au remords, c'est l'indigestion finale des imbéciles qui manquent d'estomac.
Devais-je donner ma démission? Si Bonaparte a commis un crime ou une faute, ce n'était pas une raison pour que je fisse une sottise.
Comment me dérober à la responsabilité de cette exécution sommaire, dont Bonaparte se faisait un grief contre moi, comme plus tard de la guerre d'Espagne, que j'avais conseillée et déconseillée, selon le temps et les circonstances. Il y eut des explications d'une extrême violence sur ces deux fautes:
Bien des années écoulées, je croyais être délivré du poids de cette faute de Bonaparte, dont j'avais été le conseiller secret et l'instrument invisible; mais le vieux prince de Condé n'entendait pas de cette oreille-là. Je voulus en avoir le cœur net, et un jour je me fais annoncer: «Monsieur de Talleyrand-Périgord.»
Il se lève, me reçoit, me reconnaît, puis feignant de me prendre pour mon oncle l'archevêque de Reims, alors Grand-aumônier de la Maison du Roi, autrefois son compagnon d'exil en Angleterre, il me dit avec effusion:
—Ah! monsieur l'archevêque, que je suis aise de vous voir.
Il s'empare de la conversation, et je le laisse aller à tout son train contre la Révolution, l'Empire et ceux qui les avaient servis.
—Je suis fâché de le dire, mais de tous ces coquins, le plus odieux est sans conteste monsieur votre neveu, doublement apostat comme gentilhomme et comme prêtre, et ministre exécuteur de Bonaparte, lors de l'assassinat de mon petit-fils le duc d'Enghien.
Je reçus cette averse comme jadis celles de Napoléon dans ses vilaines lunes, et je me levai pour prendre congé de l'irascible prince.
—Adieu, monsieur l'archevêque, me dit-il, venez me voir demain; mais je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drôle que vous avez le malheur d'avoir pour neveu, car s'il avait le front de paraître ici, je me verrais obligé de le faire jeter par les fenêtres.
On ne dit pas ces choses-là, on les fait; mais si les yeux étaient des pistolets, j'étais un homme exterminé.
Voilà un des deux crimes qu'on me reproche; je parlerai en son temps de l'Affaire Maubreuil.
NAPOLÉON
Le Mariage impérial.
1804.—Bonaparte crut que plus il s'élèverait, moins on pourrait l'atteindre; en fondant une dynastie héréditaire, sa mort ne serait plus le signal d'une révolution républicaine ou monarchique, les conspirateurs se décourageraient et les ennemis de la France accepteraient son nouveau souverain. Il n'y a que deux formes de gouvernement, la Royauté et la République; tout le reste est bâtard.
Le Pape vint à Paris pour la cérémonie du sacre. Tout était prêt, la date fixée au 2 Décembre, quand un aveu de Joséphine révéla que son union civile du 9 mars 1796 n'avait pas été suivie du mariage religieux.
Dans une entrevue avec Napoléon, Pie VII lui déclara que l'Église ne recherchait pas l'état de conscience des Empereurs pour les couronner et qu'il était disposé à le sacrer, mais qu'il lui était impossible de couronner Joséphine sans la consécration divine de son alliance. Si vivement contrarié qu'il fût par l'obstacle et surtout par l'observation du Pape, le briseur de sceptres dut s'incliner.
Le cardinal Fesch, son oncle, fut appelé aux Tuileries, et donna, dans la Chapelle, la bénédiction nuptiale aux époux. Je fus, avec Berthier, le témoin de Napoléon et de Joséphine; mais madame Grand ne fut pas invitée. Le lendemain, par un froid rigoureux, je pus voir la Petite Créole couronnée impératrice par les mains de ce petit Bonaparte que son notaire l'avait engagée à ne pas épouser, parce qu'il n'avait que la cape et l'épée.
Il faut, pour le séduire, étonner le vulgaire; Ce qui brille l'attire aux filets du pouvoir, Ainsi que l'alouette il se prend au miroir.
Quand je regarde la vaste toile de David, où il a représenté cette cérémonie à Notre-Dame, je songe au mot de Shakespeare: «L'avenir est plein de choses absurdes.»
L'Épée et la Plume.
1805.—Napoléon est Empereur de France et Roi d'Italie. L'Aigle tient l'Europe dans ses serres, et mon œil le suit à vue comme la Paix suit la Victoire.
La France est la seule puissance parfaite, parce que seule elle réunit les deux éléments de grandeur inégalement répartis entre les autres, les richesses et les hommes. La Russie est une puissance factice, cauteleuse, qui ne s'associera jamais à une généreuse entreprise sans y être directement intéressée. L'Autriche est un boulevard suffisant contre le Nord, et il faut créer le Royaume de Pologne. L'Eau à l'Angleterre, la Terre à la France: voilà la solution du problème européen.
À Austerlitz, je propose à Napoléon un projet d'Équilibre qui assure la paix du monde pour un siècle:
Il ne m'appartient pas, sire, de rechercher quel était le meilleur système de guerre; Votre Majesté le révèle en ce moment à l'Europe étonnée. Mais voulant lui offrir un tribut de mon zèle, j'ai médité sur la paix future, objet qui, étant dans l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait particulier pour moi, puisqu'il se lie plus étroitement au bonheur de Votre Majesté.
Il ne m'écoute pas, et, quand il m'écoute, c'est comme si je chantais. Il connaît pourtant la maxime orientale: «On veut et tu ne veux pas; tu voudras et on ne voudra plus.» Ce désaccord creuse plus large et plus profond le fossé qui nous sépare et dans lequel il finira par tomber. Les trêves qu'il signe dans ses haltes ne marquent que les étapes de sa marche, et il se condamne à toujours combattre ceux qu'il ne pourra toujours soumettre. Une guerre engendra l'autre; il abat le vaincu sans le dompter, sans le gagner et sans le détruire; il sème la haine sur ses pas et la coalition se referme derrière lui. Il n'aspirera jamais à descendre, il sera précipité.
Au commencement, nous avions bien cordé ensemble: lui, l'action, l'œil à la victoire; moi, le conseil et l'œil au danger. Il était inventif, impétueux, hardi et méfiant; j'étais avisé, lent, prudent et frondeur; mon esprit servait de moule à ses idées, il a fini par le briser.
Je savais lui faire perdre du temps quand il voulait tout brusquer; mais ce n'était pas toujours facile; son impatience dérangeait mes calculs quand sa volonté ne les annulait pas, et il a souvent compromis les affaires en faisant une heure plus tôt ce que je conseillais de faire une heure plus tard. Son cheval caracolait sur l'échiquier européen comme dans une boutique de porcelaine, et ce joueur irascible, après avoir renversé les pièces, le cassait sur la tête de son adversaire, ou sur la mienne. Il tordait des hommes de fer et brisait des hommes d'acier; mais j'étais d'une autre trempe et d'un autre métal. À l'entendre, j'étais un hypocrite et un traître, ourdissant des perfidies politiques, même contre lui, et jetant du ridicule sur ceux que je n'osais pas attaquer. À cela je répondais que je n'avais pas à ma disposition l'ultima ratio regum, le canon, ni le privilège d'insulter gratuitement tout le monde sans que personne ait le droit de me répondre. Les crises passées, nous revenions l'un à l'autre après les brouilles et les ruptures, parce que nous nous complétions.
Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face du monde aurait changé, dit Pascal. À quoi tient le sort de l'Europe? À la vie, à la santé, à l'humeur d'un homme. Qu'une journée de soleil soit remplacée par un jour de pluie, tous les événements prennent un autre cours et la marche de l'univers en est modifiée. Mais SI est Sa Majesté l'Hypothèse, et il est inutile de raisonner dans le vide sur des choses qui n'existent pas. Si j'avais eu les jambes droites, je commanderais une armée.
J'étais une des rares personnes de la nouvelle cour ayant les traditions de l'ancienne aristocratie, l'oreille des ambassadeurs et la clef des chancelleries. Je savais me faire une arme de cette politesse qui est l'insolence bien maniée, et mon empire sur moi-même ne m'abandonnait jamais, ni dans les grandes circonstances, ni dans les actes les moins importants de la vie.
Mon impassibilité et mon mutisme, qui exaspéraient d'abord Napoléon, finissaient par le calmer, comme un cheval indompté qu'on ne cherche plus à contenir et à diriger; mais on ne savait jamais où s'arrêterait ce Corse sauvage, qui faisait arrêter un pape et fusiller un prince du sang.
J'étais souvent, comme disent les Orientaux, à cheval sur le dos du tigre et harponné par la griffe impériale. Il y eut des scènes effroyables de violence, des orages et des tempêtes, des grondements et des éclats de tonnerre, des fureurs et des colères blanches, des débordements d'injures, des salves d'avanies, des bordées d'insultes et d'invectives.
J'avais fini par m'y habituer, et tant que cela se passait en conversations, j'attendais la fin de l'averse, qui glissait sur moi comme la pluie sur le dos d'un canard. J'étais cuirassé à fond, rien n'avait aucune prise et ne mordait; je dévorais les affronts et je mâchais le mépris, gardant le silence absolu et une implacable sérénité. De temps en temps, je laissais percer un de ces sourires qui valent une réplique, et quand il faisait mine de vouloir me manger, il y avait des arêtes.
—Les rois, vos rois, qu'est-ce qu'un roi?
—Sire, c'est un des mots de mon dictionnaire, que j'ai trouvé dans Corneille:
Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose.
—Corneille? À la place de Louis XIV, j'en aurais fait un prince, au lieu de nommer ministre un professeur de billard. Ce monarque est l'imbécile le plus solennel de toute l'histoire, avec sa perruque et sa grandeur qui l'attachaient au rivage, et ce n'est pas comme cela qu'on passe le Rubicon.
—La Politesse est votre ennemie personnelle; si vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a beau temps qu'elle n'existerait plus.
Tout cela s'entendait et, en traversant les galeries, au milieu des officiers et des courtisans étonnés, curieux et malveillants, je me donnai le plaisir de leur dire: «Vous avez là, messieurs, un grand homme bien mal élevé.»
—C'est Ésope à la cour, dit une voix.
—Le parallèle est flatteur; Ésope faisait parler les bêtes.
C'était vraiment une ménagerie, où on mettait en action la fable des Animaux malades de la peste.
Je n'en finirais pas avec ces litanies du Comediante-Tragediante; mais si la plume a plus de fil que l'épée, la langue a plus de fil que la plume. Un taureau peut fouler un pâtre désarmé, il écume en vain contre les banderilles, et celles que j'ai plantées sont restées dans la blessure.
Pendant que je préparais le Traité de Presbourg, la Part du Lion, et que je remaniais la carte d'Europe, après Austerlitz, tous les roitelets de l'Almanach de Gotha cherchaient à passer à travers les mailles du filet et allaient se plaindre de moi à Napoléon, qui répondait: «Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?»
Dans ces opérations, qui se font toujours de la main à la main, il y avait des gens qui tenaient à s'assurer que l'argent ne s'égarait pas en chemin et arrivait bien à son adresse. Je convenais alors d'une phrase insignifiante et, à la première rencontre, je disais à l'intéressé: «Comment va Madame?» ou: «Avez-vous des nouvelles de M. X...?» C'était le reçu.
L'empereur me renvoya à Paris, malgré le besoin qu'il avait encore de moi.
—Sire, lui dis-je en prenant congé, vous me sacrifiez à l'intérêt de vos généraux; vous vous rabaissez en parlant leur langage, quand vous pourriez être, comme César, un grand capitaine et un grand politique.
—Que voulez-vous dire? L'or est votre chancre, et je ne vous permettrai pas de trafiquer des dépouilles opimes.
—Vous voilà bien, Sire. Vous vous êtes adjugé la France et une partie des autres nations, vous distribuez les trônes comme des bureaux de tabac, et vous trouvez mauvais que moi, votre ministre, qui fais toute cette cuisine et qu'on appelle le Bourreau de l'Europe, je m'attribue une misère, un rien, quelques millions. Vous ne me laissez pas même les miettes du festin, vous me défendez de glaner après la moisson de lauriers.
—Oui, quand l'aigle a quitté le champ de bataille, il y a assez de corbeaux sans vous.
Un jour qu'il était de bonne humeur, chose aussi rare que le soleil à Londres, il me posa cette question:
—Voyons, Talran, la main sur la conscience, combien avez-vous gagné avec moi?
—Le chiffre que vous demandez est comme celui de l'âge d'une femme, qui n'avoue que l'âge des autres.
—Il y en a qui ne peuvent pas le cacher, ce sont les reines; mais une femme n'aurait-elle pas intérêt à dire la vérité? En la dissimulant, elle s'expose à être vieillie, comme vous à être chargé par la Cavalerie de Saint-George de l'Angleterre.
On sait que les guinées portent l'effigie de Saint-George à cheval.
—Eh bien, Sire, en bloc, soixante millions.
—Ce ne serait pas trop cher, si le chiffre était vrai.
1806.—Je reçois en don le fief impérial de la Principauté de Bénévent, détachée des États-pontificaux.
Napoléon fait la Campagne d'Allemagne et me met tout sur les bras.
Voici un colosse qui m'assomme de l'importance du roi son maître, des troupes, des finances du roi son maître. Quel géant dans une antichambre! Ce qu'on veut lui prendre, c'est la ville natale, le berceau du roi son maître.
—Eh bien? quand l'enfant a grandi, on jette le berceau.
Un autre est dans son lit, et il n'y a de constitutionnel dans le royaume que la maladie du prince.
Enfin un ministre vient d'échapper à un attentat. Tirer sur le ministre, c'est manquer de politesse envers le roi.
1807.—Varsovie.—En partant pour Posen, il m'arrive un accident de voiture versée, dont je retrouve le souvenir dans ce billet à une amie:
Je vous réponds du milieu des boues de Pologne; peut-être l'année prochaine vous écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos prières.
C'est en Pologne que je fis connaissance avec la princesse de Tieskiewitz, sœur du prince Poniatowski, qui vint se fixer à Paris. Elle avait quarante-cinq ans, sans parler d'un œil de verre, et se montrait, comme madame de Senfit, une belle âme, fort jalouse de mes préférences, ce qui fit dire à madame de Rémusat que «c'était une infirmité d'avoir de l'amour pour Monsieur de Talleyrand.» Merci.
L'Empereur finira par me faire prendre en grippe les formes rondes, pour lesquelles j'ai toujours eu une grande prédilection, à cause de l'abus qu'il fait des boulets de canon, et nous finirons par ne plus nous entendre.
Je suis condamné à la politique de Pénélope, et après le Traité de Tilsitt, l'Aigle est perdu dans les nuages.
Séparation.
La place n'est plus tenable et nous ne nous entendons plus. Je demande à changer mon fauteuil de ministre contre le siège de Vice-Grand-Électeur.
Napoléon s'en étonne.
—Je ne comprends pas, me dit-il, votre impatience à quitter, pour un titre de vanité, un poste où vous avez acquis de l'importance et où je n'ignore pas que vous avez recueilli de grands avantages. Vous devez savoir que ces deux charges sont incompatibles, et que je ne veux pas qu'on soit à la fois grand dignitaire et ministre.
J'insiste, je suis fatigué, j'ai besoin de repos, et cette fois, il cède. Je conserve mon titre de Grand Chambellan, et j'obtiens celui de Vice-Grand-Électeur,—un vice de plus,—avec le traitement de 500,000 francs.
Nous sommes séparés, mais nous ne sommes pas brouillés, et il me consulte toujours familièrement sur les questions graves et les affaires épineuses.
En remettant le Portefeuille des Affaires étrangères à mon successeur, M. de Champagny, je lui présentai le personnel de mes bureaux.
—Monsieur, lui dis-je, voici bien des gens recommandables et dont vous serez content; ils sont fidèles, exacts; mais, grâce à mes soins, nullement zélés.
Comme il témoignait quelque surprise de ce singulier éloge, j'expliquai ma pensée:
—Oui, monsieur; hors quelques petits expéditionnaires qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous ici travaillent avec le plus grand calme et se sont déshabitués de l'empressement dans l'étude et l'examen des questions importantes. Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe avec l'Empereur, vous verrez combien il est nécessaire de ne point se hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.
J'amusai beaucoup Napoléon de ce récit et de l'air ébahi de mon successeur, qui ne sera pas assis sur des roses.
C'était un de mes principes appliqué à mes commis: «Messieurs, je vous défends deux choses, le zèle et le dévouement trop absolus, parce que cela compromet les personnes et les affaires.
Narbonne en est un des exemples. Il avait plus d'esprit que moi, cent fois plus; mais il s'attachait et se passionnait, il avait trop de zèle, il se dévouait sans mesure dans un temps qu'on est trop porté à le faire et à en abuser. Cela ne vaut rien. Il faut, en politique comme ailleurs, ne pas engager tout son cœur, ne pas trop aimer; cela embrouille, cela obscurcit la clarté des vues et n'est pas toujours compté à bien. Cette excessive préoccupation d'autrui, ce dévouement qui s'oublie trop lui-même, nuit souvent à l'objet aimé et toujours à l'objet aimant, qu'il rend moins mesuré, moins adroit et moins persuasif.
Lord Chesterfield disait à son fils: «Doucement, doucement.»
Il y a encore le vers de Gresset:
Le zèle n'est pas tout, il faut de la prudence.
Trois mots: Pas de zèle.
Après ma sortie du Ministère, j'étais allé habiter ma maison de la rue d'Anjou-Saint-Honoré. J'y recevais mes amis et mes amies, la princesse de Vaudemont, la duchesse de Luynes, la duchesse de Fleury, mesdames de Bellegarde, de K..., de Brignole, Génoise, de Souza, qui avait été madame de Flahaut, auteur de jolis romans. Il y avait des soirées, des bals d'enfants, des fêtes, avec madame Grassini et Crescentini, Talma et madame Talma, Saint-Prix, Lafon, etc.
La maison était trop petite pour les réceptions, et j'achetai l'Hôtel Monaco, rue de Varennes, où je menai plus grand train. Ma société devint assez éclectique, composée de grands seigneurs de l'ancien régime et du nouveau, assez étonnés de se rencontrer, d'étrangers de marque, d'hommes célèbres dont la réputation, chez quelques-uns, était inférieure au talent, et de femmes qui, si elles n'étaient pas toutes des anges, méritaient bien le titre d'amies. Il y avait même, dans le nombre, certains familiers qui n'étaient pas en odeur de vertu, et qui firent comparer mon salon à une caverne où j'élevais des reptiles.
En 1812, la banqueroute d'un gros financier embarrassa mes affaires. Napoléon me racheta l'hôtel 1,280,000 francs, pour remettre ma barque à flot, dont quittance, et j'achetai l'Hôtel de l'Infantado, rue Saint-Florentin, qu'on appelait aussi la Petite rue des Tuileries.
Comœdia.
Depuis que l'Aigle ne m'emporte plus sur les hauteurs, je végète dans une vie de loisir et de jeu, menant de front les affaires et les plaisirs, et je regarde la comédie en attendant la tragédie. J'ai vu de près le bonheur des rois et des grands; quelle misère!
Napoléon a fait 9 princes, 32 ducs, 388 comtes, 1,090 barons.
La Restauration a fait 17 ducs, 70 marquis, 83 comtes, 62 vicomtes, 215 barons, et a accordé 785 Lettres de noblesse.
Madame de X..., nommée à une charge de la cour, fait ses visites officielles en toilette plus convenable pour une soirée que pour une audience. Un homme se demande: Que dirai-je? Une femme songe: Que mettrai-je? C'est égal, voilà une jupe bien courte pour un serment de fidélité.
Le Chambellan d'une princesse, ancien duc et pair, a été fait comte et je l'en ai félicité, car il faut espérer qu'à la prochaine fournée il sera créé baron.
Voici le bouquet. Il y a Maret qui vient d'être bombardé duc de Bassano. Je ne connais pas de plus grande bête que Maret, si ce n'est le duc de Bassano.
Bonaparte prenait des leçons de Talma. Plus tard, il lui dit après une représentation de La Mort de Pompée:
«Tu entres en scène au milieu des licteurs et l'arrivée de César ne produit aucun effet; viens demain matin aux Tuileries.»
Talma s'y rend et se mêle aux courtisans, rangés sur deux haies, comparses de la figuration impériale. Les portes s'ouvrent et les chambellans défilent à pas comptés, précédant les princes, les maréchaux, les ministres, les dignitaires. Une voix sonore de héraut annonce: L'Empereur. Il apparaît seul, d'un pas rapide, et jette au passage un coup d'œil de triomphe à Talma.
Je pense au mot du Pape: Comediante, Tragediante.
Il y a de singuliers échantillons du sexe faible dans les réceptions officielles. On me fait admirer une belle femme athlétique; mais nous avons mieux dans les grenadiers de la garde.
La noblesse impériale donna lieu à bien des scènes, qui me rappelaient la petite phrase ironique de Napoléon: «Qu'en dira le Faubourg Saint-Germain?»
En voici une de la collection:
Un soir qu'il y avait cercle, la maréchale Lefebvre arriva en grande toilette de gala, couverte de diamants, de perles, de plumes, de fleurs, d'argent, d'or, etc., car elle voulait avoir de tout sur elle.
M. de Beaumont, chambellan de service, annonça: «Madame la maréchale Lefebvre.»
L'Empereur alla au-devant d'elle et lui dit: «Bonjour, madame la maréchale, duchesse de Dantzick», titre que M. de Beaumont avait oublié.
Elle se retourna précipitamment du côté de ce dernier, en riant, et lui cria à tue-tête: «Ah! ça te la coupe, cadet!»
Une autre fois, à dîner chez moi, elle me fit ce compliment dénué d'artifice:
—Bon Dieu, vous nous avez donné un fier fricot; cela a dû vous coûter gros.
Je ne voulus pas être en reste:
—Ah! madame, vous être ben honnête, ce n'est pas le Pérou.
Ce jour-là, le général M... arriva en retard. Attendre empêche de dîner, mais dîner n'empêche pas d'attendre.
—Eh bien, eh bien, vous, venir le dernier; on voit bien, mon cher Bayard, qu'un dîner n'est pas pour vous un champ de bataille.
L'Empereur considère les femmes comme des joujoux, et il les casse. Il règle toutes les fêtes, veut qu'on s'amuse à la cour et s'étonne de voir des visages allongés; mais le plaisir ne se mène pas au tambour et les dames comme des grenadiers. Je plains les chambellans, qui s'évertuent à amuser l'inamusable: «Mesdames, l'Empereur ne badine pas; il veut qu'on s'amuse: En avant, marche!»
Dans ses moments familiers d'abandon, Napoléon aimait encore à tourmenter tout le monde par des questions:
—Si je venais à mourir, que dirait l'Europe?
Et quand on s'est bien ingénié à montrer quel vide il laisserait dans l'univers, il ajoute tranquillement:
—L'Europe dirait: Ouf!
1808.—Je remplis les fonctions de Vice-Chancelier d'État, dont le titulaire en nom est le Prince Eugène, Vice-roi d'Italie, et c'est M. de Champagny, mon successeur, qui me remplace aux Conférences de Bayonne.
Napoléon, qui ne perd jamais une occasion de me taquiner, m'a envoyé à Valençay les enfants du roi d'Espagne, pour leur faire passer le temps agréablement. Je les ai reçus princièrement et leur conduite a été royale: ils ont mis à sac le château. Il y avait des foires dans le voisinage où ils achetaient des jouets à toutes les boutiques, et quand un pauvre leur demandait l'aumône, ils lui donnaient généreusement un pantin.
Entrevue d'Erfurth.—Napoléon et Alexandre, les deux arbitres du monde, se sont entendus. J'ai fait les honneurs aux rois et aux princes souverains, qui gravitaient comme des satellites autour de ces astres de première grandeur.
Au moment de monter chacun dans son carrosse, j'ai dit à l'Empereur de Russie: «Si vous pouviez vous tromper de voiture.»
Napoléon a apprécié les conseils que je lui ai donnés, et en me remerciant, il a ajouté: «Talleyrand, nous n'aurions pas dû nous quitter.»
C'était une éclaircie dans le ciel sombre où je voyais courir les nuages amoncelés, signes avant-coureurs de l'orage européen.
Deux coups de folie: la Guerre d'Espagne, que j'ai conseillée et déconseillée selon l'orientation de la girouette, comme je l'ai dit; mais je n'ai certes pas indiqué ni approuvé les moyens qu'on a employés pour déposséder les princes de la Maison de Bourbon. Quant à l'Enlèvement de Pie VII, le Corse est superstitieux, et il ne peut ignorer que celui qui mange du pape en crève. Amen.
Tragœdia
1809.—Un mot suffit pour séparer les destinées comme le tranchant du glaive, une goutte d'eau pour faire déborder la coupe. Un mot m'a coûté mon titre de Grand Chambellan; Napoléon m'éloigne de sa personne, la séparation est complète après quatorze années. Comme dans ses campagnes et ses traités, ses guerres et sa politique, il m'a maltraité sans me frapper, il m'a blessé sans me tuer, il a fait un mécontent de plus sans le rendre impuissant, un ennemi sans l'avoir anéanti. Il me déteste et me méprise en face; je le hais dans l'âme. La vengeance est un art peu connu, et peut-être inutile. Le Temps s'en charge; c'est un vieux juge qui appelle tout le monde à son tribunal.
Ma montre est réglée sur son horloge. L'heure est lente, mais elle sonne; la vengeance est boiteuse, mais elle vient; la ville est loin, mais la nouvelle arrive.
Mes batteries sont masquées et, comme disent les Anglais, je travaille sous l'eau. Je vois venir, je laisse faire et j'attends l'heure du berger, épiant Napoléon en observateur hostile, mais circonspect, sourdement aux aguets, marquant les fautes et prévoyant les échecs. L'ambition, l'intérêt, la haine m'excitent contre lui.
Il pouvait tout dans la victoire, je pourrais beaucoup dans les revers. Ma retraite n'est pas seulement une perte pour Napoléon, c'est sa perte, et il y court en aveugle insensé.
Il y eut des paroles terrifiantes, car chez lui l'exécution suivait la volonté ou le caprice comme le boulet suit la lumière du canon, et deux fois, j'ai lu mon arrêt de mort sur le visage de César.
Au retour d'Espagne, à son lever, il me retint seul, et le nuage creva sur ma tête, brusquement:
—Que venez vous faire ici? Montrer votre ingratitude? Vous jouez le double jeu de l'opposition. Vous espériez sans doute que je ne reviendrais pas, que je tomberais sous une balle de guérilla ou le poignard d'un moine, et vous croyez peut-être que si je venais à manquer, vous seriez le chef du Conseil de Régence. C'est une illusion que vous allez perdre à l'instant. Si j'étais malade, entendez-vous, vous seriez mort avant moi.
Je m'inclinai cérémonieusement:
—Sire, je n'avais pas besoin d'un pareil avertissement pour adresser au ciel des vœux ardents en faveur de la conservation de Votre Majesté.
C'est égal, je sais un gré infini à Napoléon de s'être bien porté jusqu'en 1814.
La cinquième Coalition, organisée par l'Autriche, est suivie du Traité de Vienne.
1810.—Napoléon a divorcé avec Joséphine. Au Comité des Tuileries, où j'ai toujours mon siège, je me déclare pour l'alliance autrichienne de Marie-Louise et mon avis est approuvé.
1812.—Campagne de Russie.—L'Impératrice me fait mander au Château. On n'a encore aucun détail, mais un fait unique: L'armée est perdue, hommes, chevaux, canons, armes et bagages. Mais voyez comme on exagère, Maret revient, et son nom ne diffère que d'une lettre avec celui de Malet, qui disparaît. Si les absents ont tort, les revenants n'ont pas toujours raison.
Au retour de la Campagne de Russie, ce fut bien une autre fête. Cette fois, ce n'étaient plus les éternelles récriminations sur le duc d'Enghien, la guerre d'Espagne, les cadeaux, l'agiotage, la pêche en eau trouble, et je puis dire que je vis briller l'éclair.
—Comment osez-vous paraître devant moi? Vous êtes un misérable qui avez trahi tous les gouvernements, qui trahirez ceux auxquels vous paraissez attaché aujourd'hui. Je ne vous en laisserai pas le temps, je vous ferai punir comme vous le méritez.
Je sais jouer ma tête, et tant qu'elle sera sur mes épaules, elle ne sourcillera pas.
—Je n'ai jamais trahi personne, sire, et je vous suis dévoué. Qui m'accuse? De quoi s'agit-il? Où? Mes complices? Pourquoi? Comment? Quand?
Dans l'antichambre, où des aides-de-camp, des généraux, des maréchaux, des courtisans, qui avaient entendu, me suivaient des yeux, je sentis comme un vent de sabre passer sur mes cheveux, et frappant le parquet de ma canne, je leur dis au passage: «Messieurs, l'Empereur est charmant ce matin.»
La boue dans un bas de soie n'était pas une nouveauté; Mirabeau avait trouvé cette métaphore avant lui:
«C'est de la boue et de l'argent qu'il lui faut; pour de l'argent il a vendu son honneur, il vendrait son âme et il ferait un bon marché, car il troquerait du fumier contre de l'or.»
Je racontai le trait à Montrond, tout chaud tout bouillant, et il s'écria: «Et lui? c'est du crottin de cheval dans des bottes fortes!»
Fouché et Cambacérès m'ont sauvé; il était temps.
Fouché s'était trouvé dans la même passe en 1810, et j'avais eu le plaisir de l'en tirer.
Napoléon, au cours de son voyage en Hollande avec Marie-Louise, avait acquis les preuves de ses intrigues dans les Pays-Bas et en Angleterre. Il réunit le Conseil où Fouché, qui avait la puce à l'oreille, brilla par son absence.
L'empereur posa, sans préambule, la question de vie ou de mort:
—Que pensez-vous, messieurs, d'un ministre qui, abusant de sa position, aurait, à l'insu du souverain, ouvert des communications occultes avec l'étranger sur des bases imaginaires et compromis la politique de l'État? Quel châtiment doit-on lui infliger?
Je savais affronter la colère du Corse et lui tenir tête, par le silence ou la contradiction. J'avais moi-même le doigt pris dans l'engrenage, et je rompis le morne silence:
—Monsieur Fouché a commis une grande faute, une très grande faute; je lui donnerais un remplaçant, mais un seul, Monsieur Fouché lui-même.
Napoléon haussa légèrement les épaules, congédia les ministres, et il n'en fut plus question.
«Fouché, disait-il, est le Talleyrand des clubs, et Talleyrand le Fouché des salons.»
Je m'empressai de porter la bonne nouvelle à mon compère, qui en prit thème pour me raconter une discussion qu'il avait eue dans un cas semblable avec Robespierre au Comité de Salut public, et dans le feu du récit, il laissa échapper cet anachronisme révolutionnaire:
—Robespierre me dit: «Permettez, monsieur le duc d'Otrante...»
—Ah! ah! mon cher Fouché, duc... Déjà?
Même dans les circonstances les plus graves, on ne peut pas être toujours sérieux.
L'Invasion.
1813.—Après Leipzig, l'Aigle a du plomb dans l'aile. On peut s'arrêter quand on monte, jamais quand on descend. Napoléon décline. Il me rappelle et m'offre le Portefeuille des Affaires étrangères; mais il me faudrait renoncer à mon titre de Vice-Grand-Électeur. Il est trop tard pour se concerter et agir. L'Empire s'écroule; Samson était aveugle quand il s'est enseveli sous les ruines du Temple. C'est le comble de la niaiserie de se faire le courtisan du malheur, et les hommes, comme les chiens, sont souvent punis de leur fidélité.
L'Europe coalisée et victorieuse propose à Napoléon, isolé et vaincu, mais encore redoutable, les limites de la France de 1789. C'est la paix et l'équilibre de l'Europe. Il refuse et répond à l'ultimatum des puissances:
Je suis si ému de cette infâme proposition que je me crois déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on me l'ait faite. Je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris que de voir faire de telles propositions au peuple français, et je préférerais voir les Bourbons en France avec des conditions raisonnables. J'ai trois partis à prendre: Combattre et vaincre, combattre et mourir glorieusement, et si la nation ne me soutient pas, abdiquer.
C'est bien ce qu'il a dit à La Besnardière:
Je ne puis faire la paix sur la base des anciennes limites, en perdant les Alpes et le Rhin, avec une frontière ouverte de cent cinquante lieues. J'abdiquerai plutôt, je rentrerai dans la vie privée, et je vivrai tranquille avec vingt-cinq francs par jour. Je voulais faire de la France la reine de l'univers. Si personne ne veut se battre, je ne puis faire la guerre tout seul. Si la nation veut la paix, je lui dirai: «Cherchez qui vous gouverne, je suis trop grand pour vous».
L'invasion commence.
Au Conseil, la question du départ de Marie-Louise et du roi de Rome fut mise sur le tapis au dernier moment. Comme je savais qu'on ferait juste le contraire de ce que je conseillerais, je m'y montrai formellement opposé.
—Sa Majesté ne saurait courir le moindre danger. Il est impossible qu'elle n'obtienne pas de l'Empereur d'Autriche, son père, et des souverains alliés, de meilleures conditions que si elle était à cinquante lieues de Paris.
Marie-Louise voulait une décision écrite, mais je me gardai bien de la donner. Pour couper court à la discussion, Joseph donna lecture d'une Lettre de Napoléon qui était un ordre: «Si les Alliés approchent de Paris, l'Impératrice se retirera sur la Loire.»
L'Empereur avait parlé, la cause était entendue et le départ fut résolu.
En sortant de la séance, clopin-clopant, je dis à Rovigo:
—Si j'étais ministre de la police, Paris serait insurgé avant vingt-quatre heures et l'Impératrice ne partirait pas.
—Il dépendait du Conseil de l'empêcher.
—Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci; n'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi, c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre, et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans l'histoire: donner son nom à des aventures au lieu de le donner à son siècle. Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir. Maintenant, quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet édifice. L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là sont plus à craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre, s'il s'était laissé mettre dans cet état?
La conclusion de tout ceci est claire comme de l'eau de roche. Si je vais, qui reste; si je reste, qui va? Il n'y a pas à hésiter. J'ai fait le simulacre de sortir de Paris comme si je voulais suivre Marie-Louise à Blois, en m'arrangeant pour faire arrêter ma voiture à la Barrière du Maine par un poste de gardes-nationaux choisis, programme qui s'exécuta à la lettre et à l'heure convenue.
Une combinaison de Régence n'était pas impossible; je n'aurais pas été fâché d'avoir deux cordes à mon arc et cette carte dans la main pour jouer la partie avec Louis XVIII; mais il fallait opter à rouge ou à noir. Après le départ de l'Impératrice, mon titre de Vice-Grand-Électeur, qui me donnait un siège au Conseil de Régence, me faisait presque roi à l'entrée dans Paris des Alliés victorieux.
Je les attends. Les meilleurs gouvernements tombent, mais les pires aussi. Le rôle de Napoléon est fini; il est vieilli, fatigué, abandonné; la mort même ne veut pas de lui.
Un roi malheureux est toujours de la vieille famille; son autorité reste intacte, elle est de droit divin et non du droit du plus fort; il trouve du crédit dans son royaume et obtient des concessions de ses cousins, à charge de revanche.
Napoléon n'a rien à attendre d'eux. Sa légitimité, c'était la victoire; le Capitaine vaincu n'est plus un Empereur: on ne remonte pas sur un trône en descendant de cheval.