ANGLETERRE
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Je songe à ce mot d'un diplomate, arrivant à Londres: «Au bout de huit jours, je me proposai d'écrire mes impressions sur l'Angleterre; au bout de huit mois, j'ai vu que ce serait difficile, et au bout de huit ans j'y ai renoncé.»
C'est l'histoire des Moutons anglais. En sortant de Douvres, ils sont blancs; en approchant de Londres, gris, et plus près, noirs. Si on les tondait, on verrait que tous ces moutons sont blancs; la coloration progressive de leur toison vient de l'action combinée de la suie, de la fumée et du brouillard.
Toutes les fois que j'observe les hommes et les choses, je pense aux moutons anglais; il faut regarder sous la peau.
Février 1792.—Je vais en mission à Londres avec Lauzun (le duc de Biron), mon ami et mon confident. Pour rendre hommage à la vérité, notre vie n'était pas édifiante; mais si l'hypocrisie était contagieuse, je lui offrirais en même temps l'hommage qu'elle rend à la vertu anglaise. L'aristocratie ouverte et fermée ne me pardonna pas de braver le kant, et je revins bredouille.
Dans un dîner, je me trouvai avec Fox, qui ne cessait de s'entretenir avec son enfant sourd-muet. N'est-ce pas étrange de dîner avec le plus grand orateur de l'Europe, et de le voir parler avec ses doigts?
Mai 1792.—Comme député de la Constituante, je ne puis recevoir le titre officiel d'ambassadeur, conféré à Chauvelin, et sous son couvert, je reprends les négociations pour établir une Entente nationale contre le Pacte de famille noué par la Cour avec les Maisons d'Autriche et de Bourbon. La situation politique ne me permettait pas d'espérer l'alliance, mais je gagnai la neutralité.
L'Alliance anglaise a été le pivot de ma carrière diplomatique, dont le cercle se referme à quarante ans de distance à la Conférence de Londres par l'Entente cordiale, sur le même programme, avec le même but, dans le même pays.
10 août 1792.—Je suis revenu à temps pour voir cette journée. Le jour où Hérault de Séchelles prononça la déchéance de la royauté, je lui fis passer cette note: «Envoyez-les à la Tour du Temple.»
Après les persécuteurs, je ne connais rien de plus haïssable que les martyrs.
La République a été faite par des monarchistes intelligents et défaite par des républicains imbéciles. La Révolution, commencée par des sages honnêtes, a été achevée par des brigands insensés.
Je suis des Jacobins et des Feuillants, et il n'y a plus de place ici pour moi que dans une prison, dont la porte de sortie donne de plain-pied sur l'échafaud. Je retourne en Angleterre, avec une nouvelle mission que je dois à Danton.
Depuis mon installation à Londres, si je n'ai plus voix délibérative au chapitre, j'ai encore voix consultative. Je conseille donc la sagesse et la modération dans le triomphe. La France est assez grande et assez forte dans ses limites naturelles pour l'accomplissement de ses destinées. Pas de conquêtes; toute annexion est un boulet rivé au pied, une contradiction des principes de la Révolution, qui a promis non d'acquérir des territoires, mais d'émanciper les nations.
Malgré mes bonnes intentions, je me vois en butte aux vexations des Émigrés royalistes et aux accusations des Jacobins. Je suis entre l'Enclume de France et le Marteau d'Angleterre, ou plus justement entre le Billot et la Hache. Au début, les Anglais appelaient la Révolution une fièvre de croissance et les Russes un cancer; mais ses excès indignent l'Europe. Tous les royaumes me sont fermés, et sur une lettre de M. de Laporte intendant de la Liste civile, qui me signale en qualité de négociateur disposé à servir le roi, Robespierre me fait décréter d'accusation comme émigré. On le serait à moins. J'essaie de m'en tirer, comme la Chauve-souris, avec les Jacobins et lord Grenville:
Je suis oiseau, voyez mes ailes; Je suis souris, vivent les rats!
J'écris aux Jacobins:
J'ai été envoyé à Londres le 7 septembre 1792 par le Conseil exécutif provisoire, et j'ai en original mon passeport, signé des six noms, conçu en ces termes: «Laissez passer Ch.-Maurice Talleyrand, allant à Londres par nos ordres.»
Il faut dire que je l'avais escamoté à Danton, qui s'était laissé faire dans un moment d'abandon.
Dans le même temps, j'écris à lord Grenville, qui me considérait comme un hôte dangereux:
Je suis venu à Londres pour y jouir de la paix et de la sûreté personnelle, à l'abri d'une constitution protectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti, et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la connaissance d'une seule de mes actions.
L'habileté est une jolie chose quand elle s'appuie sur la force. Au lendemain, Pitt m'applique l'Alien Bill sans autre forme de procès, et ne me donne que vingt-quatre heures pour quitter le territoire anglais, où il n'y a de poli que l'acier. Comme si les Anglais ne nous avaient pas donné l'exemple de Charles Ier.
J'appelle Courtiade, mon valet de chambre, et connaissant ses manies formalistes, je brusque la situation.
—Ma malle est-elle bouclée?
—Oui, Monseigneur.
—Je pars sur l'heure; vous pourrez faire tranquillement vos adieux à votre femme, et vous me rejoindrez par le premier paquebot.
—Non, non, Monseigneur, je vous suivrai, je ne vous laisserai pas partir seul; je ne demande qu'un court délai, jusqu'à demain.
—Les heures sont comptées pour moi; prenez vos dispositions.
—C'est bien de cela qu'il s'agit! s'écrie Courtiade, pleurant et gesticulant; cette maudite blanchisseuse a emporté toutes vos chemises fines et vos cravates de mousseline; quelle figure Monseigneur ferait-il dans un pays étranger?
Ceci est du tragi-comique à la Shakespeare.
Les nations étrangères, aveugles et jalouses, ont laissé la France se noyer dans la boue et le sang, sans comprendre que leur intérêt était de sauver la royauté. La République est contagieuse et elle a inoculé la Révolution à l'Europe, qui est en faillite et suivra son exemple. Mais que serait-il advenu de la France enfermée dans un cercle de monarchies, sans les victoires de la République et celles de Napoléon? En 1795, les émigrés de 1815 avaient vingt ans de moins. Beau sujet de réflexions.