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La Confession de Talleyrand, V. 1-5

LA RESTAURATION

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1814.—Après l'abdication de Napoléon à Fontainebleau et son départ pour l'Île d'Elbe, j'aurais volontiers dit comme le chat assis sur un jambon: «Maintenant nous sommes bien.»

J'avais été prévenu que l'empereur de Russie allait descendre chez moi et, une heure après, il était installé avec sa maison.

—Monsieur de Talleyrand, me dit Alexandre au débotté, vous avez ma confiance et celle de mes alliés, vous connaissez la France; dites ce qu'il faut faire et nous le ferons. Je n'ai aucun plan, je m'en rapporte à vous; vous avez dans une main la famille de Napoléon, dans l'autre, celle des Bourbons; je prendrai celle que vous me présenterez.

J'avais mon plan: Dieu, Table ou Cuvette, prêt à la manœuvre selon le vent.

La République? Impossibilité.—Bernadotte? Une intrigue.—La Régence et Napoléon II? Guerre civile.—Les Bourbons? Un principe, la Légitimité.

C'est dit et c'est fait.

Il faut maintenant trois choses: Un Gouvernement, une Constitution et un Traité. Je m'en charge.

La France obtiendra une paix honorable et relativement avantageuse. C'est l'Équilibre européen, le trône aux Bourbons, la conciliation future avec les Napoléoniens et les Républicains. Cependant, réflexion faite, j'ai peut-être abandonné avec trop de désinvolture plusieurs places fortes et du matériel de guerre; mais tout le monde était pressé d'en finir, et voilà la petite politique de mon quartier.

Ce fut par une délicieuse matinée d'avril que j'allai au-devant du Comte d'Artois, au vieux refrain du bon Henri qui marquait la marche en désordre, tirant la jambe, mais enchanté. Je m'appuyai sur le cheval du prince et je lui débitai un compliment très court avec une conviction bien jouée. Il était si ému qu'il étouffait: «Monsieur, Messieurs, je vous remercie, je suis trop heureux; marchons, marchons, je suis trop heureux.» De la Barrière de Bondy à Notre-Dame, ce fut une ivresse générale, et comme on cherchait à lui frayer un chemin: «Laissez, laissez, j'arriverai toujours trop tôt.» De Notre-Dame aux Tuileries, même ovation.

À onze heures du soir, j'étais avec Beugnot et Pasquier, qui finirent par accoucher d'un Mot historique que j'envoyai au Moniteur, en annonçant la rentrée du Comte d'Artois: «Rien n'est changé en France, il n'y a qu'un Français de plus.»

À Paris, un mot a plus de force qu'un jugement, et celui-là durera aussi longtemps qu'un préjugé.

Le joli de l'histoire, c'est qu'à force de l'entendre répéter et admirer, le Comte d'Artois finit par être sincèrement persuadé qu'il l'avait dit.

Pas de zèle. Il était inutile d'aller jusqu'à Calais; je rejoins Louis XVIII à Compiègne, et il m'accueille avec une de ses phrases: «L'exactitude est la politesse des rois.» Réponse du berger à la bergère, et l'entrevue prend une tournure où le Roi des Niches montre le bout de l'oreille:

—Monsieur le prince de Bénévent, je suis charmé de vous voir; il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés; mais j'espère que nous nous entendrons.

—Sire, je ne demande rien pour moi, je me crois seulement nécessaire aux Relations extérieures. Si j'ai mérité quelque chose, je sollicite pour ma nièce le titre de Dame du palais.

—Accordé. Je vous reconnaîtrai celui de prince de Bénévent, et vous aurez à la cour le rang des princes étrangers.

—J'ai l'honneur d'être Français, sire, et je ne renonce à ce titre pour aucun autre.

—Soit; je vous réserve un siège à la Chambre des Pairs. Si les événements vous avaient donné raison, vous me diriez: «Asseyons-nous et causons.» Vous le voyez, j'ai été le plus habile et je vous dis: «Asseyez-vous et causons.»

Louis XVIII avait déclaré à Londres que la Providence et l'Angleterre avaient fuit la Restauration, comme si la France, le Gouvernement provisoire et le Sénat n'y étaient pour rien; à Compiègne, c'était lui, lui seul, et c'était assez. La situation ainsi posée, il aborda de front le sujet délicat de l'entrevue.

—Vous voulez une Constitution?

—On demande moins à Votre Majesté qu'à Henri IV, et il avait conquis son royaume.

—Si je la jurais, vous seriez assis et moi debout. Nous verrons... Je voudrais aussi que les fonctions de député fussent gratuites.

—Gratuites, sire, ce serait trop cher; je ne connais rien de ruineux comme ce qui est gratuit.

C'est pourtant dans ce petit Salon bleu que s'est faite la Restauration. Au coin de cette table était l'empereur Alexandre; ici, le roi de Prusse; là, le grand-duc Constantin; plus loin se tenaient MM. Metternich, Nesselrode et Hardenberg. On n'avait pas le temps d'écrire; le sort du monde se décidait au coin du feu, dans des conversations ou des tête-à-tête avec les souverains.

L'Hôtel de l'Infantado, rue Saint-Florentin, était bien le cadre le plus bizarre qu'on pouvait choisir pour y renfermer les destinées du monde. Le premier étage était occupé par l'empereur de Russie et ses aides-de-camp; le comte de Nesselrode, son ministre des Affaires étrangères, s'était installé au deuxième avec ses secrétaires. Les gardes impériales russes garnissaient les escaliers, les Cosaques campaient dans la cour et la rue; on ne distinguait guère le jour de la nuit dans le mouvement de ce coin de Paris, ordinairement solitaire et silencieux, animé et bourdonnant comme une ruche d'abeilles en activité.

Je m'étais réservé l'entresol, où je logeais avec le Gouvernement provisoire, composé de Dalberg, Beurnonville, Jaucourt, l'abbé de Montesquiou, avec Dupont de Nemours comme secrétaire, et Beugnot, commissaire à l'Intérieur, où il se noyait dans la paperasserie. On devrait créer pour lui le Ministère du Sentiment, où il pourrait déployer son plus beau talent, et lui adjoindre comme secrétaire d'État l'imprimeur Michaud, qui apporte le Manifeste d'Alexandre aux Français, d'une main, et de l'autre, le poème de La Pitié, de Delille, où l'Abbé Virgile avait adressé des vers prophétiques à l'empereur de Russie.

L'entresol comprenait six pièces: trois sur la cour et trois sur les Tuileries, à travers lesquelles Laborie courait toujours pressé, affairé, agité, essoufflé, la Mouche du coche. Les premières étaient abandonnées au public. Les trois autres se composaient de ma chambre à coucher, où siégeait le gouvernement; le salon, où travaillaient pêle-mêle les secrétaires, les ministres, les hommes en place, et la bibliothèque, où je tenais mes entretiens particuliers. Quand on parvenait à m'y attirer pour une audience promise, ce que je mettais tous mes soins à éviter, il me fallait traverser le salon, arrêté par l'un, saisi par l'autre, barré par un troisième, et de guerre lasse, je retournais au Conseil, laissant le visiteur se morfondre en m'attendant.

Le jour où le Gouvernement provisoire fut organisé, je reçus la visite de M. de Pradt, archevêque de Malines, qui me dit sans préambule:

—Je suis surpris qu'on ait monté une pareille machine sans m'y réserver une place, et je viens savoir ce qu'on prétend faire de moi, car enfin on ne peut pas me laisser de côté dans un semblable moment.

—Vous pouvez rendre un notable service, lui dis-je; nous avons besoin d'un scandale. Vous êtes en grand costume, arborez un mouchoir blanc et suivez toute la ligne des boulevards en l'agitant et en criant; «Vive le roi!» Vous ferez un effet prodigieux.

Tout le monde s'amusa de cette mascarade, où il faillit être écharpé, et il ne lui vint pas à l'idée que je l'avais mystifié.

Maubreuil.

Il se présentait journellement des intrigants et des aventuriers de toutes les paroisses, qui enchérissaient entre eux à qui trouverait les moyens les plus extravagants de supprimer Napoléon. Je les écoutais avec attention, distribuant à ces têtes exaltées et à ces imaginations en travail des signes approbatifs, des mots enveloppés, qui pouvaient les renvoyer convaincus que leurs projets étaient approuvés et favorablement accueillis.

Ce fut le cas du marquis de Maubreuil. Il était venu proposer de se défaire de Napoléon, et le coup fut discuté en conciliabule. L'abbé de Pradt et l'abbé Louis, qui étaient là, poussaient à la roue et demandaient ses conditions.

—Combien vous faut-il?

—Dix millions.

—Dix millions! Y pensez-vous?

—Mais ce n'est rien pour débarrasser le monde du fléau qui nous menace encore.

J'assistais à cette scène, qui se renouvelait si souvent, sans y attacher plus d'importance qu'aux autres, en songeant que ceux qui sont à vendre ne valent guère la peine d'être achetés.

Maubreuil prit pour un encouragement tacite les marques de satisfaction qu'éveillait toujours la perspective d'être débarrassé du fléau de l'Europe. On abandonna cet homme à son mauvais génie, et il a mille fois répété et perdu la tête à répéter qu'il avait été excité à commettre l'attentat et que je lui en avais donné la mission.

À l'anniversaire du 21 janvier 1817, à Saint-Denis, il donna libre cours à sa fureur et, en pleine église, devant le roi, il me frappa au visage avec une violence qui me renversa par terre.

J'ai lu dans les journaux les différents récits de cette agression brutale, qui se réduit à ceci: «Donnez-moi de l'argent ou je ferai du scandale.» On ne lui donne pas d'argent et il fait du scandale, si on peut appeler scandale des injures bien grossières, adressées par un voleur de grand chemin à des gens qui ne le connaissent pas. Il a été traduit et condamné en police correctionnelle, et la Cour royale a confirmé le jugement.

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