← Table of contents
La Confession de Talleyrand, V. 1-5

LES CENT-JOURS

Reading edition

1815.—On donnait une fête à la Cour de Vienne, quand la nouvelle éclate comme une bombe au milieu d'un tableau vivant: «Napoléon a quitté l'île d'Elbe.»

Les rois se retirent dans un salon, les plénipotentiaires se groupent. Tout le monde a perdu la tête. Je reste à l'écart, comme si j'étais étranger à ce qui se passe.

Alexandre m'interpelle:

—Vous l'avez voulu; ne vous ai-je pas averti que les Bourbons étaient incapables de régner.

—Il faut cependant qu'ils règnent.

Ils avaient bien tout fait pour mécontenter et décourager la nation, en ramenant avec eux les traditions mortes du passé avec le drapeau blanc, le droit divin, la vieille routine du bon plaisir, l'ostracisme des libéraux, le favoritisme des émigrés, les Étrangers de l'intérieur, et ministres ad hoc.

Les fous sont aux échecs les plus proches des rois.

On m'écoute: «C'est le commencement de la fin. Le désespoir ne réussit jamais. Tout est possible à Paris pour un moment; tout est impossible contre l'Europe. Bonaparte ne reprendra pas ses bottes de 95; il passera sur la France sans la posséder et sans la soulever, ni pour ni contre lui. Il finira comme un aventurier. C'est un cadavre, seulement il ne sent pas encore mauvais. Sus à Bonaparte, sans rien attendre ni rien entendre. Messieurs, vous pouvez tirer sur lui une traite à quatre-vingt-dix jours.»

Cet épisode fantastique tient de la féerie. Pendant que Louis XVIII, de sottise en sottise, s'enfuit jusqu'à Gand, l'Aigle vole de clocher en clocher jusqu'aux Tours Notre-Dame. Le 1er Mars, Napoléon débarque au Golfe Juan, le 5 il est à Gap, le 7 à Grenoble, le 10 à Lyon, le 15 à Avallon, le 20 à Paris.

Le Moniteur est instructif: L'Ogre de Corse a quitté sa tanière. L'Usurpateur est à Grenoble. Bonaparte est arrivé à Lyon. Napoléon marche sur Paris. Sa Majesté Impériale et Royale a fait son entrée dans la capitale aux acclamations de ses fidèles sujets.

Dès le 25 mars, les Quatre grandes puissances ont résolu d'en finir, et le rendez-vous est sur le Rhin pour les premiers jours d'Avril.

Napoléon propose la paix universelle. Si son armée n'était pas un troupeau, il ne jouerait pas le Loup devenu berger.

On apprend la défection d'un Maréchal. Sa montre avance.

Vers l'époque de l'Invasion, les artistes les plus distingués de Paris, pour se dispenser de monter la garde, s'engagèrent dans la musique de l'état-major, dont Méhul, Cherubini, Berton et Paër étaient capitaines. Nicolo était clarinette, Boïeldieu, chapeau-chinois, Nadermann, grosse caisse, Tulou, fifre, etc. Tous ces admirables talents frappant, soufflant à qui mieux mieux, formaient une cacophonie épouvantable.

Quand l'Empereur quitta Paris pour reprendre la campagne, un des poètes du moment composa, de société avec deux autres, une pièce pour le théâtre des Variétés qui, au moyen de quelques vers changés, pouvait servir également à célébrer le retour de Napoléon ou de Louis XVIII.

Le premier devoir d'un diplomate, après un Congrès, est de soigner son foie. Montrond me rejoint à Carlsbad avec une commission de Fouché, qui me propose de poser un jalon en faveur du duc d'Orléans. Son père, Philippe-Égalité, a été le vase dans lequel on a versé toutes les ordures de la Révolution, et le temps manque pour greffer la branche cadette sur le tronc de la légitimité. Le duc d'Orléans est un en-cas et peut devenir l'héritier indirect des Bourbons; la porte est entr'ouverte et il serait impolitique de la lui fermer au nez.

Mais la traite à quatre-vingt-dix jours, arrivée à l'échéance, était soldée à Waterloo.

Les Cent-Jours étaient comptés; Napoléon venait d'abdiquer une seconde fois à l'Élysée. Il s'éloigna sans espoir, s'embarqua fugitif et se réveilla prisonnier.

On m'a reproché, après les Cent-Jours, d'avoir ouvert les portes à une seconde invasion et d'avoir tendu la main à l'Angleterre. C'était une nécessité du moment; il fallait bien courir au plus pressé, avouer les fautes et ne plus recommencer.

À Mons, Louis XVIII me le fit sentir, en rentrant dans son royaume où j'avais préparé deux fois le logement; mais la tempête passée, le saint est oublié. Quand je voulus lui parler du Congrès de Vienne, il m'interrompit en m'invitant à lui adresser un rapport écrit; puis il me remercia en me signifiant qu'il n'avait plus besoin de mes services, en présence de Beugnot, qui me donnait de l'eau bénite empoisonnée, et de Châteaubriand, dont les sourires me blessaient comme des poignards. Je me rappelais ses mots à la Bonaparte:

«Talleyrand est toujours en état de trahison, mais c'est de complicité avec sa fortune; quand il ne conspire pas, il trafique.»

Je n'avais plus qu'à demander mon congé au roi pour aller aux eaux de Carlsbad.

—Ces eaux sont excellentes, dit-il; au revoir, Monsieur de Talleyrand.

C'était un coup de Jarnac; j'étais démasqué, percé à jour, ridicule; Louis XVIII était froid et je bavais de colère. Cela, je ne me le pardonne pas.

J'eus la faiblesse, disons le mot, la bêtise de me plaindre de l'ingratitude du roi, comme si c'était une chose nouvelle dont il est permis de s'étonner; mais le soir il avait changé d'avis.

J'allais m'éloigner quand je fus rappelé à Cambrai. Wellington avait montré au roi, sous l'horizon, Paris, cette mer difficile, et il n'y avait qu'un pilote pour franchir la passe et entrer dans le port, toutes voiles déployées.

Le baron Louis me tint compagnie dans ma voiture; pendant le voyage, l'idée nous vint de mettre en scène d'autres marionnettes, et de faire le grand saut en donnant un rôle à Fouché.

J'en avais besoin comme second, et je dus imposer sa nomination de ministre de la Police.

À l'Abbaye de Saint-Denis, nous nous sommes présentés au roi, bras dessus bras dessous, «le Vice appuyé sur le Crime», dit encore l'infernal Châteaubriand, et Louis XVIII avala la double pilule amère.

Il faut rendre justice à Fouché. Il a dit au roi: «Bonjour, mon maître», et il n'a oublié sur sa liste aucun de ses amis.

Carnot lui demanda:

—Où puis-je me retirer, traître?

—Où tu voudras, imbécile.

À peine le roi rentré, on vient m'informer en hâte que les Prussiens se disposent à faire sauter le Pont d'Iéna, dont le nom sonne mal à leurs oreilles. Beugnot rédige une Ordonnance aux termes de laquelle tous les édifices publics et les ponts reprendront leurs anciens noms de l'année 1700. Je m'empresse de la faire signer par le roi, et comme Beugnot décline la mission de la porter au maréchal Blücher, je m'impatiente: «Mais partez, ne perdez pas une minute; si le maréchal n'est pas chez lui, vous le trouverez au Palais-Royal, au 113, où il joue le trente-et-un. Il vous recevra fort mal, ce n'est pas douteux; mais vous parlerez avec force au nom du roi et vous serez écouté. Ce ne fut pas sans peine que l'Agneau obtint satisfaction du Loup; cependant il finit par en venir à bout, et revint après s'être bien assuré que l'ordre était donné d'enlever les poudres.

Beugnot, qui avait la spécialité des Mots historiques, brevetés avec la garantie du gouvernement, en fabriqua un qui, du Moniteur, fit le tour de l'Europe comme le plus beau trait du règne de Louis XVIII:

«Allez dire au maréchal Blücher que s'il ne prend pas les mesures nécessaires, je me ferai porter de ma personne sur le Pont, pour sauter de compagnie.»

Le Roi Nichard fut d'abord un peu effrayé de son héroïsme; mais il en reçut les compliments flatteurs avec une modestie qui en doublait le prix.

Cette fois, les Bourbons tombaient de la poêle dans le feu. Alexandre ne me pardonnait pas le traité secret de Vienne, et personne ne voulait plus de moi.

J'avais pris les devants en donnant, avec le Cabinet, ma démission à l'anglaise, et le Roi Nichard me livra à la risée des courtisans, qu'il encourageait du geste et de la voix. Le 28 septembre, quatre jours après la note des puissances, trois jours après ma réponse, je quittai le Ministère, dix-huit mois après avoir fondé la Restauration, quatre mois après l'avoir rétablie. J'avais perdu mon titre de Prince de Bénévent, et je pris celui de Prince de Périgord.

La France fut mise à l'encan, dévalisée, ruinée, humiliée, occupée, démembrée.

Le trône de Jérôme, roi de Westphalie, fut acheté par le propriétaire du Café des Mille Colonnes, au Palais-Royal, pour en décorer le comptoir, et on pouvait y voir assise la Belle Limonadière, qui y étalait ses charmes tous les soirs.

Le sculpteur marquis autrichien Canova procéda lui-même à l'enlèvement et à l'expédition des chefs-d'œuvre acquis à nos musées. Il prenait le titre d'ambassadeur; je crois qu'il se trompait et qu'il voulait dire emballeur.

L'histoire a enregistré tous ces événements.

Joséphine était morte l'année précédente à la Malmaison. Sept ans après, Napoléon s'éteignait oublié à Sainte-Hélène:

Petite urne, tu contiens celui pour qui l'univers était trop étroit.

Le Roi Nichard.

J'ai été l'astre de deuxième grandeur de la Révolution et de l'Empire à côté de Mirabeau et de Napoléon, et Louis XVIII me relègue au rang des satellites qui gravitent autour de son fauteuil.

Finirai-je ma vie politique avec la dignité illusoire de Grand Chambellan, dont la première prérogative est de recevoir les coups d'épingle du Roi Nichard? J'en rends bien quelques-uns, mais la partie n'est pas égale dans cette petite guerre d'épigrammes.

Que faire quand il est à table, mangeant du gibier, pendant qu'assis sur un pliant, je trempe un biscuit dans un verre de vieux madère? Quelquefois, il m'observe d'un air narquois, sans m'adresser la parole, et quand je reprends ma place derrière son siège, j'ai un peu l'air de la Statue du Commandeur dans le Festin de Pierre.

Nous avions des conversations, où nous nous regardions comme chien et chat:

—Comment vous êtes-vous arrangé pour renverser le Directoire avec Buonaparte?

—Mon Dieu, sire, je n'ai rien fait pour cela; c'est quelque chose d'inexplicable que j'ai en moi, et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent.

Puis, il me parle des ministres, pour me rappeler que je ne suis pas indispensable, du duc de Richelieu, mon successeur, et du duc Decazes. Quelques mois avant, le baron Louis m'avait présenté ce jeune homme que je ne connaissais d'aucune façon et dont je n'avais jamais entendu parler.

—Le duc de Richelieu a de hautes qualités et de grandes connaissances.

—Je le crois bien, c'est l'homme de France qui connaît le mieux la Crimée.

—Qu'a-t-on à reprocher au duc Decazes? Il travaille beaucoup, il m'aime bien; malheureusement, ici on le trouve suffisant.

—Suffisant et insuffisant.

—Vous n'êtes pas tendre pour un jeune collègue à son début dans la carrière, et vous oubliez la parole de l'Évangile: «Celui qui juge sera jugé.» Vous n'avez pas l'étoffe d'un Premier ministre dirigeant et l'autorité d'un Président du Conseil.

—Napoléon s'est contenté de moi pondant quatorze ans, et plus, si je l'avais voulu.

—Buonaparte n'était pas un roi; il faisait ses affaires lui-même, et la preuve en est qu'il fermait les yeux sur votre incurie, votre dérèglement et votre cupidité.

—Péchés de jeunesse, sire.

—Je vous connais, Monsieur de Talleyrand; vous êtes un vieux politique, sagace et expérimenté, un négociateur habile, sachant tirer parti d'une situation, en vous servant des instruments intéressés à sa réussite; mais vous êtes incapable de la dominer si elle devient difficile et prolongée. Vous avez les qualités d'un homme de cour et de diplomatie, ennemi du travail, indolent, superficiel et léger; mais vous n'avez pas les idées nettes, précises et arrêtées d'un homme de gouvernement. Votre bon sens est une lumière froide qui éclaire les surfaces sans les pénétrer, et vous n'avez pas même eu assez d'âme française pour recueillir les épaves du naufrage de 1814, qu'on vous eût facilement abandonnées. Quand on est indifférent au but et que tous les moyens sont bons pour obtenir un succès personnel, il faut être plus indulgent envers des hommes modestes qui servent les intérêts du royaume.

—Je fais amende honorable, sire; Messieurs Richelieu et Decazes méritent le prix d'Excellence.

Un soir, les deux ministres, se rendant à une soirée du Faubourg Saint-Germain, se trompent d'hôtel et se trouvent au milieu d'un bal donné par la princesse de Talmont, situation singulière qui se dénoua avec grâce et courtoisie. Après avoir séjourné dans le salon pendant le temps commandé par les convenances, ils se retirent et les plaisanteries circulant sur cette méprise inattendue.

—Vous vous étonnez de cela, dis-je; c'est pourtant la chose la plus naturelle du monde; M. Decazes ne sait jamais où il va, et M. de Richelieu ne sait pas davantage où on le mène.

Une autre fois, le Roi Nichard m'invite gracieusement à aller planter mes laitues.

—Est-ce que vous ne comptez pas retourner à la campagne?

—Non, sire, à moins que Votre Majesté aille à Fontainebleau; alors, j'aurais l'honneur de l'accompagner pour remplir les devoirs de ma charge.

—Non, ce n'est pas cela que je veux dire, je demande si vous n'allez pas repartir pour vos terres?

—Non, sire.

—Valençay n'est pas très loin.

—Il y a quatorze lieues de plus que de Paris à Gand.

—Le Château est une charmante résidence.

—Oui, sire, c'était assez bien autrefois; mais les jeunes princes espagnols, mes hôtes sous l'Empire, y ont tout dégradé, à force de tirer des feux d'artifice en l'honneur de la Saint-Napoléon.

À son culte pour Horace, le Boileau d'Auguste, le Roi Nichard joignait le goût d'écrire dans les gazettes satiriques et se plaisait à se voir découvrir sous son transparent incognito. Cela était facile à ceux qui connaissaient son faire. Ses articles étaient fort polis, fort soignés, et le plus ordinairement sans conclusion et sans but; il prenait sa correction pour de la chaleur et son élégance pour de la clarté. On reconnaissait l'Envoi du Roi, on vantait et on prônait au Château l'effet de ce style tout royal, et Sa Majesté Nichard disait, eu se frottant les mains: «Ce ne sont pas là des phrases à la Buonaparte.» En effet, il n'écrivait pas avec une plume d'aigle.

Il arrivait quelquefois qu'il recevait la monnaie des pièces à son effigie, et il trouva un jour ce joli mot, que je crois de Charles Nodier:

—Il faut aux Français un roi qui monte à cheval.

—Eh bien! prenez Franconi.

J'ai assisté à une audience qu'il avait donnée à Baour-Lormian, cet auteur de sombres tragédies sur lequel on a fait ce distique à propos d'un verre cassé:

Ce Baour-Lormian a d'étranges façons; Il fait de mauvais vers, il en casse de bons.

—On m'a rapporté, lui dit le Roi, que vous vous étiez entretenu plusieurs fois avec monsieur Buonaparte; avait-il des connaissances littéraires?

—Sire, il jugeait assez bien l'ensemble et fort mal les détails. Il n'entendait rien ni au style ni à ce qui tient au goût; il ignorait les premières règles de la versification; et à ce sujet, je parlerai d'un vers d'Hector, de M. Luce de Lancival, qui lui avait singulièrement plu et qu'il affectionnait beaucoup:

La guerre a des attraits, prince, pour les grands cœurs.

Voici comment il le citait:

«Prince, la guerre a beaucoup d'attraits pour les grands cœurs.»

Le Roi laissa percer un sourire de satisfaction, et M. Baour-Lormian eut un succès de tragédie auquel il n'était pas habitué.

Je me dispensai d'ajouter mon grain de sel; mais j'aurais pu me rappeler un familier, grand admirateur d'Achille, qui citait souvent la fin de sa tirade à Agamemnon:

Et pour trouver ce cœur que vous voulez percer, Voici par quel chemin il vous faudra passer.

Il se frappait la poitrine en déclamant avec énergie:

«Et pour arriver jusqu'à ce cœur que vous avez l'intention de percer, voici par quel chemin vous serez obligé de passer.»

Je suis entré dans le giron de l'opposition libérale à la Chambre des Pairs et dans les Salons. J'ai bien gagné la satisfaction de souffler dans les roseaux flexibles: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.» On ne rirait pas de grand'chose en France si on ne riait pas du gouvernement et je m'en donne à cœur-joie. Quand il pleut sur le curé, les sacristains reçoivent des gouttes.

À tout seigneur tout honneur. Quand on parle de la Chambre des Pairs, où on dit qu'il y a des consciences, je pense au Vieux Chat:

—Oh! oui, beaucoup de consciences; il y a même, par exemple, Sémonville qui en a deux. À propos, comment se porte Sémonville?

—Mais très bien, il engraisse même un peu.

—Sémonville engraisse? Je ne comprends pas; non, je ne comprends pas quel intérêt Sémonville peut avoir à engraisser.

Ferrand arrive à la Chambre, appuyé sur deux laquais. C'est l'image du gouvernement, il croit marcher et on le porte. Dans un salon ultra, comme je faisais remarquer qu'on voulait ramener l'ancien régime et que c'était un rêve, M. de Sallabery me dit:

—Oh! monseigneur, ce serait folie de songer à vous refaire Évêque d'Autun.

Les caricatures me représentaient souvent une crosse à la main. C'était bien inoffensif.

—Que voulez-vous, monsieur, je ne suis plus de ce temps; sous l'Empire, on était fort en retard et on ne faisait que des merveilles; depuis la Restauration, on fait des miracles.

La riposte montre que j'étais piqué. La maîtresse de la maison, voulant couper les chiens, me demanda ce qui s'était passé au Conseil.

—Madame, il s'est passé trois heures.

L'Hôtel Talleyrand.

Ma disgrâce est complète, la cour m'est fermée, et j'entrevois l'exil en perspective. Je fais, comme toujours, bon visage à mauvais jeu, mais je ne jette pas les cartes. Au lieu d'imposer ma présence à la cour, j'élève autel contre autel. J'ai fait inscrire en lettres d'or sur ma porte-cochère: Hôtel Talleyrand. C'est le quartier-général de l'Opposition, et je me déclare chef des Indépendants.

Mon jour de réception est le mercredi; c'est celui du duc Decazes, ministre de la police, et c'est à mon tour de faire des niches.

Un jour que le duc donnait un dîner officiel, j'invitai Messieurs Molé et Pasquier. M. Molé s'excusa et partit à la campagne; M. Pasquier prétexta une indisposition.

1821—Ministère Villèle.—La Censure est le premier anneau d'une chaîne qui peut entraîner tout au précipice. De nos jours, il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, que Bonaparte, que les Directeurs et les Ministres passés, présents et à venir, sans me compter ou en me comptant, c'est tout le monde. Je tiens pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d'un même pays, sans variation aucune, pendant une suite d'années diversement remplies, est une nécessité du temps. Telle est la Liberté de la Presse.

Sur la question du Jury, mon opinion est celle de Malesherbes, et j'ai voté avec lui le rejet de la loi qui proposait le maintien d'une institution sans garantie et sans autorité.

1822.—Le duc de Fitz-James a fait un discours où il m'attaque avec une singulière violence, par des sarcasmes amers et des allusions sanglantes. Je remarque que tous les regards sont fixés sur moi, et je ne quitte l'orateur des yeux que pour prendre des notes. Le duc a beaucoup de talent; à l'exception de ces quelques petites choses un peu trop acerbes, le discours est fort bien. On crut que j'allais répliquer; mais j'en ai entendu bien d'autres, et me rappelant les aménités de Bonaparte, j'y ai renoncé.

1823.—L'Invasion de l'Espagne aura le sort de la première, c'est la fin de la Restauration; Finis coronat opus. Mon discours a allumé la fureur du Roi qui n'a pas mis de gants pour me le dire. Il n'y a qu'une manière de ne pas se tromper, c'est de ne rien faire. Je ne ferai plus rien; mais on aura beau dire et citer le proverbe politique: Quand il n'y a plus de Pyrénées, il y en a encore.

Me voilà condamné à l'inaction. La Chambre des Pairs, la causerie des salons, la littérature,—j'écris mes Mémoires,—le whist, ne sont que les amusements de ma vie oisive et de ma tête inoccupée. La politique me manque; la seule distraction à mon profond désœuvrement serait le jeu des grandes affaires; mais j'ai peu de chances de voir réussir une combinaison ministérielle qui me rendrait le Portefeuille.

Pendant la belle saison, je prends mes regrets en patience. Tous les étés, je fais ma cure aux eaux de Bourbon; je vais goûter la fraîcheur des ombrages de Valençay, dans l'Indre, ou de Rochecotte, en Touraine, le Jardin de la France, près de la duchesse de Dino; quelquefois, l'hiver, je vais me réchauffer au soleil des Îles d'Hyères.

Le Grand Bourgeois.

À Valençay, j'avais pour voisin de campagne M. Royer-Collard, qui habitait Châteauvieux, distant de quatre à cinq lieues. La relation était assez difficile à établir avec un doctrinaire qui ne faisait pas mystère de ses opinions et qui disait: «Il y a deux êtres que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur, c'est un régicide et un prêtre marié.» Je fis les premières avances, la duchesse de Dino y mit sa coquetterie d'esprit, et il capitula, mais en dictant ses conditions: sous raison de bourgeoisie et de simplicité, sa femme et ses filles n'iraient point à Valençay. C'est à ce prix qu'il se montra bon prince, et je devins petit seigneur, dans ce désert éloigné, pour voisiner avec le Grand Bourgeois.

Ce diable d'homme est un Alceste. La première fois que je lui ai rendu visite, après avoir été cahoté le long des chemins raboteux qui conduisent à son domaine, je n'ai pu m'empêcher de lui dire en arrivant:

—Monsieur, vous avez des abords bien sévères.

—Châteauvieux est escarpé, me répondit-il, mais ce n'est pas une île.

Voilà un de ces coups de boutoir avec lesquels le sanglier découd son homme, sans entamer ma peau de requin, tannée par le Corse et le Roi Nichard.

D'ailleurs, sa personne altière, sous une écorce rustique, était en harmonie avec le paysage: Droit et robuste comme un chêne, le visage rugueux, le front couvert d'une perruque brunâtre, les sourcils mobiles surplombant l'œil dur, le nez fort, la voix mordante, avec des éclats stridents qui découpaient les mots frappés en médaille à l'emporte-pièce. Nous étions taillés pour ferrailler ensemble; mes traits portaient sur les faits et les événements, les siens sur les hommes.

La table est le pivot autour duquel tourne la civilisation. Dans les commencements de notre liaison, en 1828, je donnai un dîner éclectique où j'avais rassemblé des personnages de marque dans toutes les branches des Sciences, des Arts et des Lettres. Il devait y représenter l'Éloquence politique, et il aurait également personnifié la Misanthropie; mais il déclina mon invitation en disant: «Me voilà donc élevé à la dignité d'échantillon.»

À cette époque, toute la Doctrine s'occupa de deux mariages. M. de Rémusat venait d'épouser mademoiselle de Lasteyrie, et il se promettait d'être amoureux; M. Guizot allait épouser mademoiselle Dillon, sa nièce, et il était amoureux tout comme un autre. L'amour doctrinaire me fait rêver.

Mes habitudes sont des plus simples et ne changent guère, ici ou là. Je ne fais qu'un seul repas, le dîner, mais copieux et délicat. Les dîners officiels sont meurtriers, le champagne est un vin faux. Je m'abstiens. Manger quand on a faim, c'est la nature; quand l'estomac ne croit plus à rien, c'est l'art.

Au saut du lit, mon valet de chambre m'accommode en chenille, et je déjeune pour la forme, légèrement et à l'anglaise; ensuite recommence la toilette, assez longue à cause de la coiffure, qui est toute une affaire, et on tourne ma cravate. Je vais faire une promenade, selon le temps, et je travaille quelques heures.

Après dîner, quand je ne reçois pas à mon hôtel, je passe la soirée dans un des salons intimes du Faubourg, qui servent d'hôpital aux blessés de tous les partis, comme autrefois celui de madame de Staël. Si je m'ennuie, je regarde ma bague; c'est un signal compris par les initiés. Quelquefois je sommeille à demi dans les bras d'un fauteuil; j'ai la faculté de m'assoupir à mon gré et de dormir éveillé. On écoute mes radotages et mes souvenirs du temps passé, où je jouais aux échecs sur le damier européen; mais je préfère mon whist, et cette consolation de ma vieillesse a fait appeler les parties politiques jouées dans mon hôtel par le Gouvernement provisoire de 1814, le Whist de M. de Talleyrand. C'est un jeu qui occupe sans préoccuper, et qui dispense de parler et d'écouter. En Angleterre, où j'avais la réputation d'un joueur passionné, on m'appliquait le vers de Pope:

«L'intrigue quand il était jeune, les cartes quand il fut vieux.»

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings