DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Albert Montémont translation
EN FORME
D'ÉPITRE DÉDICATOIRE
ADRESSÉE
AU DOCTEUR DRYASDUST,
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES, DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK.
Mon estimable et cher Monsieur,
Il est presque inutile de mentionner les différens motifs qui me décident à inscrire votre nom en tête de l'oeuvre qu'on va lire. Cependant les imperfections de mon travail pourraient réfuter le principal de ces motifs. Si j'avais espéré le rendre digne de votre patronage, le public aurait vu dès ce moment qu'un ouvrage destiné à faire connaître les antiquités de l'Angleterre sous nos ancêtres saxons, ne pouvait être mieux dédié qu'à l'auteur illustre des Essais sur la coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concédées au patrimoine de saint Pierre. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet et vulgaire, dont j'ai enveloppé le résultat de mes recherches, n'attire à mon ouvrage une exclusion auprès de cette classe orgueilleuse qui a pris pour devise detur digniori. D'un autre côté, je redoute aussi d'être accusé de présomption en plaçant le nom du docteur Jones Dryasdust à la tête d'une publication que les graves antiquaires relégueront peut-être parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai à coeur de me justifier à l'avance d'une telle accusation; car, bien que je dusse me reposer sur votre amitié du soin de mon apologie à vos propres yeux, je ne voudrais pas cependant, à ceux du public, demeurer convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'appréhende le faix par anticipation.
Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages qu'offrait à l'auteur écossais la récente existence de cet état de société qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire à leurs pères qu'ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac-Grégor, mais qu'ils avaient pris part encore à des festins ou à des combats avec lui. Tous ces détails minutieux de la vie privée et du caractère domestique, tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit et à l'individualité d'un personnage, se trouvent encore dans la mémoire des Écossais, tandis qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les idées que nous pouvons avoir de nos ancêtres ne sont plus que le fruit de la lecture de vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir méchamment conspiré à supprimer dans leurs récits toutes les particularités intéressantes, pour les remplacer par des fleurs d'éloquence monacale ou de triviales réflexions sur les moeurs. Marcher l'égal d'un auteur écossais dans la tâche de ressusciter les traditions du temps passé, serait pour un Anglais, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire. Le Calédonien avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la faculté de parcourir le théâtre d'une bataille récente, et de choisir, pour ses miracles de résurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir. Tel était le sujet auquel la puissante Érictho elle-même était forcée de recourir, comme pouvant seul être ranimé par ses enchantemens:
......gelidas letho serutata medullas,
Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras
L'auteur anglais, d'un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets qu'au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée de Josaphat. Vous m'exprimâtes aussi la crainte que les préjugés anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n'est pas entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant au milieu des montagnes d'Écosse, il est naturellement porté à croire à la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d'été ces régions déshéritées par la nature, n'y prenant que de mauvais dîners, dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu'on veut lui dire d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu'à former un point de vue fut jadis habitée par un baron qui l'aurait pendu à sa porte sans autre forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu'enfin la complète influence de la tyrannie féodale s'étendait alors sur le village voisin, où le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord de l'ancien manoir.
D'un autre coté, j'ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont d'irrécusables garans.
Néanmoins, l'antiquaire, plus sévère, peut penser qu'en mêlant ainsi la fiction à la vérité, je corromps la source de l'histoire par de modernes inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées sur le siècle que je décris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de cet argument, mais j'espère l'écarter par les considérations suivantes.
En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime à le croire, lire cet ouvrage avec avidité, j'ai tellement expliqué les moeurs anciennes dans un langage moderne, j'ai détaillé avec un si grand soin les caractères et les sentimens de mes héros, que personne ne se trouvera, j'espère, arrêté par la sécheresse accablante de l'antiquité; et je crois n'avoir point en ceci excédé la licence accordée à l'auteur d'une compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de Queen-Hoo-Hall, a agi d'après un autre principe; et, en voulant distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oublié, selon moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains rapports communs à nos ancêtres, qui nous sont parvenus sans altération, ou qui, tirant leur origine d'une même nature, doivent avoir également existé dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet antiquaire si érudit, a limité de la sorte le succès de son livre, en excluant tout ce qui n'était pas assez suranné pour être en même temps oublié et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de justifier, dans cette occurrence, est si nécessaire à l'exécution de mon plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer encore mieux mon argument, s'il m'est possible.
Ainsi, dans les matériaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage d'imagination tel que celui que j'ai essayé, l'auteur verra qu'une grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au temps présent qu'à celui où se trouve le lieu des événemens qu'il raconte: la liberté du choix est donc plus grande pour lui, et la difficulté de sa tâche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour emprunter une comparaison à un autre art, on peut dire des détails d'antiquités, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage tracé par le pinceau. La tour féodale doit apparaître majestueusement; les figures mises en scène doivent se montrer avec le costume et le caractère de leur siècle; le tableau doit offrir les aspects particuliers du site avec ses rocs élevés ou la descente rapide de ses eaux en cascades. Le coloris général doit être aussi copié d'après la nature, le ciel être serein ou nébuleux, suivant le climat, et les nuances représenter celles qui dominent dans un paysage réel. Voilà les principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas obligé de s'astreindre à copier servilement toutes les nuances peu importantes de la nature, ni de représenter avec une exactitude absolue les plantes, les fleurs et les arbres qui la décorent. Ces derniers objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumière et de l'ombre, sont des attributs inhérens à toute perspective en général, analogues à chaque site, et mis à la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son goût ou son caprice.
Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dépit de vos doutes et de mon incapacité je persiste à ne pas croire inutile.
17 novembre 1817.