LE RETOUR DU CROISÉ (continued 3)
Albert Montémont translation
Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme, gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un trait, il partit sans cérémonie.
«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe, son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait disparu pendant qu'il causait avec Gurth.
Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre ou il trouva la jeune Rébecca.
«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi, pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie. Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur structure, auraient pu convenir à une prison.
«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive, c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth, et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.»
FIN DU TOME PREMIER.