CHAPITRE X.
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CHAPITRE X.
Mais les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur comme à Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina étaient des batailles rangées, où Davoust, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs: à sa droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: devant lui, l'armée ennemie fuyait; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio rejeté sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Witgenstein avait été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il conservait sa position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr l'a remplacé, dans le commandement de cette armée, composée d'environ trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain, ce général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait seul, et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à l'ennemi; mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout.
Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et sur-tout par des démonstrations de retraite. En même temps, il ralliait en silence tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et les cachait derrière le village de Spas et dans des plis de terrain.
À cinq heures, tout étant prêt, et Witgenstein endormi, il donne le signal: aussitôt son artillerie éclate et ses colonnes se précipitent. Les Russes surpris résistent vainement; d'abord leur gauche est enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute; ils abandonnent mille prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre d'user que pour mieux se défendre.
Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui s'appuyait à la Düna, résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la baïonnette au travers d'une épaisse muraille: tout réussit; mais lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à poursuivre, tout pensa être perdu: des dragons russes, ivres, dit-on, risquèrent une charge sur une batterie de Saint-Cyr; une brigade française, placée pour la soutenir, s'avança, puis tout-à-coup tourna le dos et s'enfuit à travers nos canons, qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent pêle-mêle avec les nôtres; ils sabrèrent les canonniers, renversèrent les pièces, et poussèrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en plus effarouchés, passèrent en déroute sur leur général en chef et sur son état-major, qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé de fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le préserva de cette bourasque. Déjà les dragons russes touchaient aux maisons de Polotsk, lorsqu'une manœuvre prompte et habile du quatrième des cuirassiers français, termina cette échauffourée. Les Russes disparurent dans les bois.
Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour éclairer leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre, Witgenstein le respecta. De son côté, le général français ne s'occupa plus qu'à observer son ennemi, à maintenir ses communications avec Macdonald, Vitepsk et Smolensk, à se fortifier dans sa position de Polotsk, et sur-tout à y vivre.
Dans cette journée du 18, quatre généraux, quatre colonels et beaucoup d'officiers avaient été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les généraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombèrent le 22 août. Ces généraux étaient du même âge; ils avaient été du même régiment; ils firent les mêmes guerres; ils marchèrent à peu près du même pas dans leur chanceuse carrière, qu'une même mort, dans la même bataille, termina glorieusement. On ne voulut pas séparer, par le tombeau, ces guerriers que la vie, et la mort elle-même, n'avaient pu désunir: une même sépulture les reçut.
À la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le bâton de maréchal d'empire au général Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens demandés.
Malgré ces succès, la détermination de dépasser Smolensk était trop périlleuse, pour que Napoléon s'y décidât seul; il fallut qu'il s'y fît entraîner. Après Valoutina, le corps de Ney, fatigué, avait été remplacé par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-frère de l'empereur, et par son ordre, devait commander. Ney s'y était soumis, moins par condescendance que par conformité de caractère. Ils furent d'accord par leur ardeur.
Mais Davoust, dont le génie méthodique et tenace contrastait avec l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom de deux grandes victoires, s'irrita de cette dépendance. Ces chefs, fiers et du même âge, compagnons de guerre, qui s'étaient vus grandir réciproquement, et que gâtait l'habitude de n'avoir obéi qu'à un grand homme, n'étaient guère propre à se commander l'un à l'autre: Murat sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander à lui-même.
Toutefois Davoust obéit, mais de mauvaise grace, mal, comme la fierté blessée sait obéir. Il affecta de cesser aussitôt toute correspondance directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre, alléguant sa défiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de cet aveu; il ressaisit son indépendance. Dès lors, l'avant-garde eut deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigué, souffrant, accablé de trop de soins de toute espèce, et forcé à des ménagemens pour ses lieutenans, disséminait le pouvoir comme ses armées, malgré ses préceptes et ses anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois commandé, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient à leur tour.
Cependant, Barclay ayant reculé, sans résistance, jusqu'auprès de Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua à leur mésintelligence; mais à quelques werstes de cette ville, le 23 août, vers onze heures du matin, un bois peu épais que le roi voulut reconnaître, lui fut vivement disputé; il fallut l'emporter deux fois.
Murat, surpris de cette résistance, et à cette heure, s'opiniâtra; il perça ce rideau, et vit au-delà toute l'armée russe rangée en bataille. L'étroit ravin de la Luja l'en séparait; il était midi: l'étendue des lignes russes, sur-tout vers notre droite, les préparatifs, l'heure, le lieu, celui où Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain, assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille; il dépêcha vers l'empereur pour l'en prévenir.
En même temps il ordonna à Montbrun de passer le ravin sur sa droite, avec sa cavalerie, pour reconnaître et déborder la gauche de l'ennemi. Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'étendaient de ce côté; il protégeait Montbrun: le roi les rappela à sa gauche, sur la grande route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par quelques démonstrations de front.
Mais Davoust répondit: «que ce serait livrer notre aile droite, au travers de laquelle l'ennemi arriverait derrière nous sur la grande route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait à une bataille, que lui, Davoust, avait l'ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses forces étant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.» Puis aussitôt, il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas que Murat engageât sans lui une bataille.
À cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon sortit avec joie de son indécision. Pour ce génie entreprenant et décisif, elle était un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze lieues sans s'arrêter; mais, dès la veille au soir, l'armée ennemie avait disparu.
De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun; du côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté sans mesure; il cria à la trahison.
La discorde était dans le camp des Russes, comme à notre avant-garde. La confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait; chaque pas y paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk avait tout aigri; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal; plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef. Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annoncé, et l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre.
De son côté, l'empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus: il sait qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu où il se trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations; qu'il peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaçantes de la défection des Suédois et des Turcs. Ainsi, il néglige les armées ennemies d'Essen à Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dépasse, il s'en laisse environner avec indifférence, assuré que tous ces vains obstacles de guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre qu'il va porter.
Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, à son départ de Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes, dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et les Français eux-mêmes.
Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moskou. Quant à leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Düna, le Dnieper, Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés, vers Riga et Dünabourg, par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr et trente mille hommes; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, à la tête de quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà s'approchaient, de Kœnigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le milieu de novembre.
C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle était la distance de Smolensk à Moskou.
Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six chefs différens, indépendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé, celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un ministre de paix et non de guerre.
D'ailleurs, les mêmes causes qui déjà avaient diminué d'un tiers les forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La plupart arrivaient par détachemens, formés en bataillons provisoire de marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient rendre chaque jour plus nu et plus rude.
Cependant, Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par leur position, formaient une espèce de classe intermédiaire, un commencement de tiers-état, que la liberté pouvait séduire.
Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arrivé, avec l'espoir d'une bataille, que l'indécision et les discordes des généraux russes ont encore ajournée; mais sa détermination est prise; il n'accueille plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses ennemis; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur circonspection pusillanimité; leur retraite, fuite; il méprise pour espérer.