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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

CHAPITRE X.

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CHAPITRE X.

Cette action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il fallait s'y précipiter; mais Murat, Ney et Davoust étaient épuisés; ils s'arrêtent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient demander des renforts. On vit alors Napoléon saisi d'une hésitation jusque-là inconnue: il se consulta longuement; enfin, après des ordres et des contre-ordres réitérés à sa jeune garde il crut que la présence des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait, l'instant décisif ne lui paraissant pas venu.

Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point espérer; il appelle au secours de sa gauche découverte toutes ses réserves, et jusqu'à la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, réforme sa ligne; sa droite s'appuie à la grande batterie qu'attaquait le prince Eugène, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo. Ses feux déchirent nos rangs; son attaque est violente, impétueuse, simultanée: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand effort. Ney et Murat se roidissent contre cette tempête; il ne s'agit plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver.

Les soldats de Friand, rangés devant Semenowska, repoussent les premières charges, mais, assaillis par une grêle de balles et de mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la retraite. Dans cet instant critique, Murat court à lui, et, le saisissant au collet, il lui crie: «Que faites-vous?» Le colonel, montrant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond: «Vous voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.—Eh! j'y reste bien, moi!» s'écrie le roi. Ces mots arrêtèrent cet officier; il regarda fixement le monarque, et reprit froidement: «C'est juste! Soldats, face en tête! allons nous faire tuer!»

Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli à l'empereur pour demander du secours; cet officier montre les nuages de poussière que les charges de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque là tranquilles depuis leur conquête. Quelques boulets viennent même, pour la première fois, mourir aux pieds de Napoléon: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et l'empereur promet sa jeune garde; mais à peine eut-elle fait quelques pas que lui-même cria de s'arrêter. Toutefois, le comte de Lobau la faisait avancer peu à peu, sous prétexte de rectifier des alignemens. Napoléon s'en aperçut et réitéra son ordre.

Heureusement, l'artillerie de la réserve s'avança dans cet instant pour prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour cette manœuvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna moins qu'il ne la permît. Mais bientôt elle lui parut si importante, qu'il en pressa l'exécution avec le seul mouvement d'impatience qu'il ait montré dans toute cette journée.

On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince Eugène à sa droite et à sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui est sûr c'est qu'il parut craindre que l'extrême gauche des Russes, échappant aux Polonais, ne revînt s'emparer du champ de bataille derrière Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il retint sa garde en observation sur ce point. Il répondait à ceux qui le pressaient: «qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'était pas encore commencée; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait dans tout; que c'était l'élément dont toutes choses se composaient; que rien n'était assez débrouillé.» Puis il demandait l'heure ajoutait: «que celle de sa bataille n'était pas encore venue; qu'elle commencerait dans deux heures.»

Mais elle ne commença pas; on le vit toute cette journée s'asseoir ou se promener lentement, en avant et un peu à gauche de la redoute conquise le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il apercevait à peine depuis qu'elle avait dépassé les hauteurs; sans inquiétude, lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience contre les siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une triste résignation quand, à chaque instant, on venait lui apprendre la perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs fois pour faire quelques pas, et se rasseoir encore.

Chacun autour de lui le regardait avec étonnement. Jusque-là, dans ces grands chocs, on lui avait vu une activité calme; mais ici, c'était un calme lourd, une douleur molle, sans activité: quelques-uns crurent y reconnaître cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations; d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé sur tout, même sur l'émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette constance calme, ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'âge a usé leurs ressorts. Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la nécessité, quand on commande sur une grande étendue, de ne pas trop changer de place, afin que les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin, il y eut qui s'en prirent, avec plus de raison, à sa santé affaiblie et à une forte indisposition.

Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi de leur stagnation, profitèrent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de leur donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Quatre-vingts pièces de canon éclatèrent à la fois. La cavalerie russe vint la première se briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derrière son infanterie.

Celle-ci s'avançait pas masses épaisses, où d'abord nos boulets firent de larges et profondes trouées; et pourtant elles approchaient toujours, quand les batteries françaises, redoublant, les écrasèrent de mitraille. Des pelotons entiers tombaient à la fois; on voyait leurs soldats chercher à se remettre ensemble sous ce terrible feu. À chaque instant, séparés par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux pieds.

Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration ait été blessé; soit qu'une première disposition échouant, leurs généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans confusion. Enfin ces amasses inertes se laissèrent écraser pendant deux heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis.

Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions s'épuisaient; ils se décident: Ney marche donc en étendant sa droite, qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau front qu'on lui a opposé. Davoust et Murat le secondent, et les débris de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.

La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène.

Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney, Davoust et Murat, après avoir fait tomber Bagration et la moitié de la ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite.

Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrière une ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris! «La jeune garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!»

C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. Ce général déclare «que, de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'à la route de Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule confuse de fuyards, de blessés et de chariots en retraite; qu'une ravine et un taillis clair les en séparent encore, il est vrai, mais, que les généraux ennemis, déconcertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce désordre, et décider du sort de l'armée ennemie et de la guerre!»

Cependant, l'empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller voir encore et de revenir lui rendre compte.

Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce «que l'ennemi commence à se raviser; que déjà on voit le taillis se garnir de ses tirailleurs; que l'occasion va s'échapper; qu'il n'y a plus un instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer la première!»

Mais Bessières insiste sur l'importance de la garde; il rappelle «la distance où l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napoléon et la France; qu'on devait conserver au moins cette poignée de soldats qui restaient seuls pour en répondre.» Et l'empereur alors dit à Belliard, «que rien n'était encore assez débrouillé; que, pour faire donner ses réserves, il voulait voir plus clair sur son échiquier.» Ce fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant la grande redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène.

Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce l'impossibilité d'émouvoir l'empereur: «il l'a, dit-il, trouvé assis à la même place, l'air souffrant et abattu, les traits affaissés, le regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces épouvantables bruits de guerre, qui lui semblent étrangers!» À ce récit, Ney, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure, éclate: «Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de bataille! Que fait l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à portée que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire par-tout l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux pour lui!»

Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir, la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois, descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son tempérament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de sort génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le double poids de la fatigue et de la fièvre.

Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas; car, aussitôt après Belliard, Daru, poussé par Dumas et sur-tout par Berthier, dit à voix basse à l'empereur: «que, de toutes parts, on s'écriait que l'instant de faire donner la garde était venu.» Mais Napoléon répliqua: «Et, s'il y a une seconde bataille demain, avec quoi là livrerai-je?» Le ministre n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'empereur remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.

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