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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

CHAPITRE II.

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CHAPITRE II.

Ce fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27 août, que Napoléon envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen, l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de ce maréchal occupera Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. Là il secourra Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui à l'armée de Moskou, et maintiendra ses communications avec la Lithuanie.

Ce fut encore de ce même quartier-impérial qu'il publia les détails de sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux siècles présent et à venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y étaient le plus distingués. Mais il ajouta qu'à Smolensk «la conduite des Polonais avait étonné les Russes, accoutumés à les mépriser!» À ces mots, les Polonais jetèrent un cri d'indignation, et l'empereur sourit à un mécontentement prévu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes.

Dans cette marche, il se plut à dater du milieu de la vieille Russie une foule de décrets qui allaient atteindre jusqu'à de simples hameaux français; voulant paraître à la fois présent par-tout, remplir de plus en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable grandeur croissante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord été qu'un simple jouet, et qui finit par désirer l'empire du monde.

Il est vrai qu'en même temps, à Slawkowo, il y avait si peu d'ordre autour de lui, que sa garde brûlait la nuit, pour se chauffer, le pont qu'elle était chargée de garder, le seul sur lequel il pût sortir le lendemain de son quartier impérial. Au reste, ce désordre, comme tant d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut réparé dès qu'on s'en aperçut.

Ce jour-là même, Murat poussa l'ennemi au-delà de l'Osma, rivière étroite, mais encaissée et profonde, comme la plupart des rivières de ce pays; effet des neiges, et ce qui, à l'époque de leurs grandes fontes, empêche les débordemens. L'arrière-garde russe, couverte par cet obstacle, se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive opposée. Murat fit sonder le ravin: on trouva un gué. Ce fut par ce défilé étroit et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la rivière et leur position, s'ôtant ainsi toute retraite, et faisant d'une escarmouche une affaire désespérée. En effet, les ennemis descendirent en force de leur hauteur, le poussèrent, le culbutèrent jusque sur les bords du ravin, et faillirent l'y précipiter. Mais Murat s'obstina dans sa faute, l'outra, et en fit un succès. Le quatrième des lanciers enleva la position, et les Russes s'allèrent coucher non loin de là, contens de nous avoir fait acheter chèrement un quart de lieue de terrain, qu'ils nous auraient abandonné gratuitement pendant la nuit.

Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmühl refusa deux fois de tirer. Son commandant allégua ses instructions, qui lui défendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de Davoust. Cet ordre vint, selon les uns, à propos, selon d'autres trop tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, à Semlewo.

Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une inimitié qui datait de l'Égypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que, s'ils avaient un différend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais que l'armée ne devait pas en souffrir.

Davoust, irrité, accusa le roi de témérité; suivant lui, «son ardeur irréfléchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin que l'empereur sût ce qui se passait chaque jour à son avant-garde. Tous les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette expérience ne faisait rien changer à la marche: on partait donc tard, tous sur la grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avançait ainsi dans le vide jusque vers midi.

«Alors, derrière quelque ravin marécageux, dont les ponts étaient rompus, et que dominait le bord opposé, on rencontrait l'arrière-garde ennemie prête à combattre. Aussitôt les tirailleurs étaient engagés, puis les premiers régimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis l'artillerie; mais le plus souvent hors de portée, ou contre des Cosaques épars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, après de vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait à mieux reconnaître les forces de l'ennemi, sa position, à manœuvrer, et il appelait l'infanterie.

«Alors, après s'être long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci se retiraient en tiraillant jusqu'à une nouvelle position, où la même résistance et le même mode de marche et d'attaque nous faisaient éprouver les mêmes pertes et les mêmes retards.

«Il en était ainsi de position en position, jusqu'à ce qu'on en rencontrât une plus forte ou mieux soutenue. C'était ordinairement vers cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tôt: mais ici la ténacité des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur armée entière était là, déterminée à y coucher.

«Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs positions étaient si bien choisies, prises si à propos, défendues chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur général voulait gagner, qu'en vérité leurs mouvemens semblaient tenir à un plan arrêté depuis long-temps, tracé soigneusement, et exécuté avec une scrupuleuse exactitude.

«Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y être battus.

«Le soir, ils s'établissaient de bonne heure dans une bonne position, ne laissant sous les armes que les troupes absolument nécessaires pour la défendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.»

Et Davoust ajoutait: «que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la résistance; qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant devant la ligne ennemie, la tâtant de tous côtés; s'irritant, donnant ses ordres à grands cris, perdant la voix à force de les répéter; épuisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la nuit close.

«Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir où l'on était; mais que l'on ne savait plus où trouver le nécessaire. C'était une pitié que d'entendre les soldats errer dans l'obscurité, chercher comme à tâtons des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnaître, pendant toute la nuit. À peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de préparer leur nourriture. Accablés, ils maudissaient leurs fatigues, jusqu'à ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.

«Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'était toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laissé au loin derrière lui, vingt mille hommes à cheval sur la grande route, et sous les armes. Cette longue colonne était restée toute la journée sans manger et sans boire, au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel brillant, ignorant ce qui se passait devant elle, avançant de quelques pas de quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrêtant pour se déployer au milieu des seigles, mais sans oser débrider et y faire paître ses chevaux affamés, car le roi les tenait toujours en alerte. C'était pour faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles, sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargés que les autres, plus faibles, comme le sont communément les plus grands chevaux, et à qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps maigres et efflanqués, se traîner plutôt que marcher, et à chaque instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son cavalier qui l'abandonnait.»

Davoust finit en disant: «qu'ainsi périrait toute la cavalerie; qu'au reste Murat était le maître d'en disposer, mais que pour l'infanterie du premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi prodiguer.»

Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'empereur les écouter en se jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus jalouse.

L'impatiente ardeur de Murat plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait en finir à tout prix, pour en sortir. L'impétuosité du roi semblait donc mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince d'Eckmühl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davoust, «qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres de mérite: qu'il savait mieux livrer une bataille que pousser une arrière-garde, et que si Murat avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-être ne l'aurait-il pas laissé échapper.» On assure même qu'il reprocha à ce maréchal un esprit inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est vrai, par ambition que par zèle, et pour que tout fût mieux; mais que ce zèle avait ses inconvéniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre de s'entendre mieux à l'avenir. Les deux chefs retournèrent à leur commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tête de la colonne; ils se la disputaient.

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