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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

CHAPITRE VI.

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CHAPITRE VI.

Le roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite et le poursuivre.

Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé.

En même temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et Ygumen, derrière le général russe, et s'emparait de l'issue des défilés où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'engager.

Entre ce général et sa retraite se trouvait une rivière qui prend sa source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, à travers un sol pourri, ne dément pas son origine; ses eaux bourbeuses coulent vers le sud-est; son nom a une funeste célébrité, qu'il doit à nos malheurs.

Les ponts de bois et les longues chaussées que, pour en approcher, il a fallu jeter sur les marécages qui la bordent, aboutissent à une ville nommée Borizof, située sur sa rive gauche, du côté de la Russie. Cette rive est en général moins basse que la droite; remarque applicable à toutes les rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un pôle à l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale, comme l'Asie, l'Europe.

Ce passage était important, Davoust y prévint Bagration, en se saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la Vilia jusqu'à la Bérézina; aussi, quand le prince russe et son armée, qu'Alexandre appelait vers le nord, poussèrent leurs éclaireurs, d'abord sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzoï et Sobsnicki, ils se heurtèrent contre Davoust et furent forcés de se replier sur eux-mêmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrière et à droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du maréchal y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y présentait par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.

À cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coupés de l'armée d'Alexandre, et enveloppés par deux fleuves et deux armées, Napoléon s'écria: «Ils sont à moi!» En effet, il ne s'en fallut pas de trois marches que Bagration ne fût complètement cerné. Mais Napoléon, qui depuis accusa Davoust de l'évasion de l'aile gauche des Russes, pour être resté quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du maréchal. Ce fut changement trop tardif, et au milieu d'une opération qui en détruisit l'ensemble.

Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagration, repoussé de Minsk, n'avait plus pour retraite qu'une chaussée longue et étroîte. Elle s'élève sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust écrivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce défilé, dont il allait à Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais le roi, déjà irrité des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses premières opérations lui avaient attirés, ne put souffrir pour chef un sujet; il quitta son armée, sans se faire remplacer, sans même, s'il faut en croire Davoust, communiquer à aucun de ses généraux l'ordre qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rétirer en Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.

Cependant, Davoust attendit vainement à Glusck Bagration. Ce général n'étant plus assez poussé par l'armée westphalienne, put faire un nouveau détour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Bérézina, et atteindre le Borysthène vers Bickof. Là encore, si l'armée westphalienne eût eu un chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il l'eût remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mohilef contre Davoust, il est certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le Borysthène et la Bérézina, eût été forcé de vaincre ou de se rendre. Car on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Bérézina qu'à Bobruisk, ni atteindre le Borysthène que vers Novoï-Bickof, à quarante lieues au midi d'Orcha, et à soixante lieues de Vitepsk, qui était son but.

Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se hâta de la regagner, en remontant le Borysthène jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore Davoust, qui l'avait prévenu là comme à Lida, en passant la Bérézina, sur le point même où Charles XII l'avait franchie.

Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de Mohilef. Il le supposait déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur surprise mutuelle tourna d'abord à l'avantage de Bagration, qui lui enleva tout un régiment de cavalerie légère. Bagration avait alors trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci choisit un terrain haut, défendu par un ravin, et resserré entre deux bois. Les Russes ne pouvaient s'étendre sur ce champ de bataille; néanmoins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaquèrent en hommes sûrs de vaincre; ils ne songèrent seulement pas à profiter des bois; pour tourner la droite de Davoust.

Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en présence de Napoléon les avait troublés; car chaque général ennemi le croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay à Drissa. On croyait le voir par-tout à la fois; tant la renommée agrandit l'homme de génie, en remplit le monde, et en fait comme un être surnaturel, en le rendant présent par-tout.

Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà de Smolensk.

Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste qu'elle fût, n'y pouvait suffire.

Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna, qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique, et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou.

Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat, ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles.

«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes; ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais seulement par la perfidie.»

À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.»

Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse, ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne pas donner à ses ennemis un cruel espoir.

Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées, comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre soudaine la sauvèrent.

Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un malheur, ces témoins l'ont appelé une faute.

Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on souffre trop pour être entièrement juste.

Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuadé que la vérité est de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, même de ses revers; de cet homme qui s'éleva à une si grande hauteur, que la postérité aura peine à distinguer les nuages épars sur une telle gloire.

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