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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

CHAPITRE V.

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CHAPITRE V.

Enfin l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut! accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer davantage.

Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de combattre.»

L'empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue, avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes contre les Turcs venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable; mais on lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels: car il calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et sur-tout rusé: caractère de Tartare! sachant préparer, avec une politique caressante, souple et patiente, une guerre implacable.

Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général; mais redoutable par sa renommée, par son adresse à l'accroître, à y faire concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque individu, depuis le général jusqu'au soldat.

On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses vêtemens même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air de nationalité qui le rendait cher aux Russes; à Moskou, la joie de sa nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse, on s'était embrassé au milieu des rues, on s'était cru sauvé.

Quand Napoléon eut pris ces renseignemens, et donné ses ordres, on le vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'ame des hommes extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de son quartier-général. Il y remarqua les progrès de l'agriculture; mais à la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a conquis tant de fleuves, il retrouve les premières émotions de sa gloire: on l'entend s'enorgueillir d'être le maître de ces flots destinés à voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette autre partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.

Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, partit de Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devancée de quelques lieues. Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans cesse autour des têtes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure que ce jour-là, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la chevalerie, il s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'arrêta à quelques pas d'eux, et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares obéirent et reculèrent étonnés.

Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtemens chevaleresques, sa réputation et la nouveauté d'une telle action, firent paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance; car tel était Murat, roi théâtral par la recherche de sa parure, et vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité: hardi comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives.

Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être forcé de s'arrêter. Entre Gjatz et Borodino, à Griednewa, la grande route plonge tout-à-coup dans un profond ravin, d'où elle se relève subitement pour atteindre un vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce général s'y maintint assez vigoureusement contre les premières troupes de Murat; mais l'armée suivant de près celui-ci, chaque moment renforçait l'attaque et affaiblissait la défense: bientôt même, l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut là une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un instant, ce qui étonna: ils se mêlèrent.

Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un officier fut blessé près de lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger, devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant hautement de paresse pour n'avoir pas détourné les balles par ses conjurations, comme il en était expressément chargé.

Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes jusqu'à l'énorme couvent de Kolotskoï, fortifié comme ces demeures l'étaient jadis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les guerres intestines étaient si fréquentes, que tout, jusqu'à ces saints asiles de la paix, était transformé en places de guerre.

Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne tint nulle part, ni à Kolotskoï, ni à Golowino: mais quand l'avant-garde déboucha de ce village, elle vit toute la plaine et les bois infestés de Cosaques, les seigles gâtés, les villages saccagés, une destruction générale. À ces signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof préparait à la grande-armée. Derrière ces nuées de Scythes, on aperçut trois villages: ils présentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés de ravins et de bois, étaient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un premier moment d'ardeur, quelques cavaliers français s'emportèrent jusqu'au milieu de ces Russes, et allèrent s'y perdre.

Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette contrée avec ce coup d'œil des conquérans, qui voit tout à la fois et sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle, comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec toute son impétuosité.

Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en laisse la gauche à découvert.

Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk, qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et leurs ressauts.

Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes, un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible, puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer: Napoléon en donna l'ordre.

Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'œil d'un homme de génie!

Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite, Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.

Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.

Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé; mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.

Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent, et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.

En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups incertain.

Un régiment de Davoust cherchait alors à prendre son rang dans la première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu désordre, lui enlevèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe, mais tout hérissée de fer et de feu; l'ennemi n'y put pénétrer davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.

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