CHAPITRE VIII.
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CHAPITRE VIII.
Les soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son général, y étaient rangés sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une terre battue par les pieds des combattans, sillonée de boulets, jonchée de débris d'armes, de vêtemens déchirés, d'ustensiles militaires, de chariots renversés et de membres épars; car ce sont-là les trophée de la guerre! voilà la beauté d'un champ de victoire!
Les bataillons de Gudin ne paraissent plus être que des pelotons; ils se montraient d'autant plus fiers qu'ils étaient plus réduits: près d'eux, on respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et celle de la poudre, dont cette terre, dont leurs vêtemens étaient imprégnés et leurs visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur front sans avoir à éviter, à franchir ou à fouler des baïonnettes tordues par la violence du choc et des cadavres.
Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, où pendant quelques heures régnèrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits.
Il sentait qu'il était temps de soutenir ses soldats de ses paroles et de ses récompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux; quant à son langage, «ce combat était le plus beau fait d'armes de notre histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui l'on pouvait conquérir le monde; ceux tués, des guerriers morts d'une mort immortelle.» Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au milieu de cette destruction que l'on songe à l'immortalité.
Il fut magnifique dans ses récompenses: les 12e, 21e de ligne et le 17e léger reçurent quatre-vingt-sept décorations et des grades; c'étaient les régimens de Gudin. Jusque-là, le 127e avait marché sans aigle car alors il fallait conquérir son drapeau sur un champ de bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver.
L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-mêmes, et par leur forme. Il ajouta au don par la manière de donner. On le vit s'entourer successivement de chaque régiment comme d'une famille. Là, il interpelait à haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats, demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et les récompensant aussitôt. Les officiers désignaient, les soldats confirmèrent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-même, les choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirmés avec acclamation par les troupes.
Ces manières paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de guerre du maître de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages toujours regrettés de la république, les transportèrent. C'était un monarque, mais c'était celui de la révolution, et ils aimaient un souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien ne reprochait.
Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter; le don de cette aigle, si bien méritée, la pompe de ces promotions, les cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompensée sur le lieu même où elle venait d'être acquise; leur valeur proclamée par une voix dont chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand conquérant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs familles, à la fois rassurées et enorgueillies; que de biens à la fois! ils en furent enivrés; lui-même parut d'abord se laisser échauffer à leurs transports.
Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au conseil qu'intrépide au combat, l'eurent calmé; quand toute la chaleur lourde de ce jour eut pesé sur lui et que les rapports apprirent qu'on faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se désenchanta. Dans son retour à Smolensk le cahotage de sa voiture sur les débris du combat, les embarras causés sur la route par la longue file de blessés qui se traînaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de membres amputés, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le désarmer. Smolensk n'était plus qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'élever des champs de Valoutina.
Les rapports des chirurgiens étaient hideux: en ce pays, on supplée au vin et à l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain. On y mêle des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, épuisés de faim et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa chaleur perfide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur restait, après quoi ils sont tombés épuisés, et la maladie s'est emparée d'eux.
On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frappés de vertiges, de stupéfaction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans les fossés et sur les chemins. Là, leurs yeux ternes, à demi ouverts et larmoyans, semblent voir avec insensibilité la mort s'emparer successivement de tout leur être; ils expirent mornes et sans gémir.
À Wilna, on n'a pu créer d'hôpitaux que pour six mille malades; des couvens, des églises, des synagogues et des granges servent à recueillir cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains, toujours trop rares et encombrés, les malades sont souvent sans vivres, sans lits, sans couvertures, sans paille même et sans médicamens. Les chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux hôpitaux, contribue à faire des malades, et rien à les guérir.
À Vitepsk, quatre cents blessés russes sont restés sur le champ de bataille; trois cents autres ont été abandonnés dans la ville par leur armée, et comme elle en a emmené les habitans, ces malheureux sont restés trois jours, ignorés, sans secours, entassés pêle-mêle, mourans et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin été recueillis et mêlés à nos blessés, qui étaient au nombre de sept cents comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs chemises, et celles de ces misérables, pour les panser, car déjà le linge manque.
Lorsqu'enfin les blessures de ces infortunés s'améliorent, et qu'il ne faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur guérison, ils périssent faute de subsistance: Français ou Russes, peu échappent. Ceux que la perte d'un membre ou leur faiblesse empêche d'aller chercher quelques vivres, succombent les premiers; ces désastres se répètent par-tout où l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa présence attirant, et son départ entraînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant scrupuleusement accomplis qu'à sa portée.
À Smolensk, les hôpitaux ne manquent point; quinze grands bâtimens de briques ont été sauvés du feu, on a même trouvé de l'eau-de-vie, des vins, quelques médicamens, et nos ambulances de réserve nous ont enfin rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et jour; on n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà, tout manque pour panser les blessés; il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer, par le papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'étoupe et du coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.
Nos chirurgiens accablés s'étonnent; depuis trois jours, un hôpital de cent blessés est oublié; un hasard vient de le faire découvrir: Rapp a pénétré dans ce lieu de désespoir! j'en épargnerai l'horreur à ceux qui me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame reste flétrie! Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui fit distribuer son propre vin et plusieurs pièces d'or à ceux de ces infortunés qu'une vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture révoltante avait soutenus.
Mais à la violente émotion que ces rapports laissèrent dans l'ame de l'empereur, se joignait une effrayante considération. L'incendie de Smolensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal et imprévu, ni même le résultat d'un acte de désespoir: c'était le résultat d'une froide détermination. Les Russes avaient mis à détruire le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte à conserver.
Dans ce même jour, les réponses courageuses d'un pope, le seul qu'on trouva dans Smolensk, l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle fureur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. Son interprète, qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le prêtre vénérable lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges; il ignorait que c'était le général russe lui-même qui avait fait incendier les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces horreurs, afin que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur cause de celle de la noblesse.
L'empereur l'écouta attentivement: «Mais votre église, lui dit-il enfin, a-t-elle été brûlée?—Non, sire, répliqua le pope; Dieu sera plus puissant que vous! il la protégera, car je l'ai ouverte à tous les malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile!» Napoléon ému lui répondit: «Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes innocentes de la guerre; il vous récompensera de votre courage. Allez, bon prêtre, retournez à votre poste. Si tous vos popes eussent imité votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la mission de paix qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonné les temples que leur seule présence rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos saints asiles: car nous sommes tous chrétiens, et votre Bog est notre Dieu.»
À ces mots, Napoléon renvoya le prêtre à son temple, avec une escorte et des secours. Un cri déchirant s'éleva à la vue des soldats qui pénétraient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effarés se pressèrent autour de l'autel; mais le pope élevant la voix leur cria: «Rassurez-vous: j'ai vu Napoléon, je lui ai parlé. Oh! comme on nous avait trompés, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et adorent le même Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point religieuse; c'est un démêlé politique avec notre empereur. Ses soldats ne combattent que nos soldats! Ils n'égorgent point, comme on nous l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous donc, et remercions Dieu d'être délivrés du pénible devoir de les haïr comme des païens, des impies et des incendiaires.» Alors le pope entonna un cantique d'actions de graces, que tous répétèrent en pleurant.
Mais ces paroles mêmes montraient à quel point cette nation avait été abusée. Le reste des habitans avait fui. Désormais ce n'était donc plus leur armée seulement, c'était la population, c'était la Russie tout entière qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur sentait s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de conquête.