CHAPITRE II.
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CHAPITRE II.
Enfin, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès, ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin, lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?
Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon de voitures lourdes, traînées par des bœufs, portait quatre mille huit cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége.
Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres, mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats, conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à peine la Vistule.
On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux, chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois. Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en saisir.
Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe, ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte. Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.
D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français. Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.
Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux—— et——. J'ai supprimé la brigade——; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée, c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au——qu'il courait risque des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours après il rencontra ce—— à la tête de ses troupes, et encore tout irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin de vous.»
De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.
Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust.
Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre: Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les remit en présence.
Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse. Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui.
Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.»
Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.»
Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur. «Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la gloire en doit-elle être à Davoust?—En effet, s'écria l'empereur, il semble que ce soit lui qui commande l'armée.»
On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse d'espérer leur trône.»
On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit; elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur accord l'eût inquiété.
De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Kœnigsberg. Là, se termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres, immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres, d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de lui, toutes remplies de cette sollicitude.
Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en mouvement.