TROISIÈME PARTIE
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I
Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères, embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du rang peuvent donner de joies et de confiance.
Elle aimait son mari d'un amour passionné.
Le comte idolâtrait sa femme.
Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part d'exaltation.
Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.
Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte ne leur donnassent un vertige.
Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord parfait.
Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé—ce qui était rare d'ailleurs—il s'en excusait avec des paroles d'amour et de respect.
Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.
Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes jouissances.
C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait un tel bonheur.
Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:
—Non, disait-elle, c'est trop.
Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était aimé.
Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle raison de s'aimer davantage.
Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la réponse qu'elle voulait.
Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:
—M. le comte d'Unières a la parole.
Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les interruptions et le boucan?
Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.
Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?
Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait et il commençait.
Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière restait attentive, quelle fierté!
Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa conscience.
Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.
Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits détails était l'application même de leurs principes.
Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul bien souvent que le hasard les leur avait révélées!
On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené, et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.
Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était encore aventuré à commettre.
Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les exagérations de la mode.
Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.
M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé, chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.
Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.
—Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir—mais, rassure-toi, je suis certain de ne pas partir—enfin, si je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus heureuse, que toi?
—Certes non, mon bon oncle.
—Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.
Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:
—Il est revenu, murmura-t-elle.
—Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui, toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention: «Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais lieu.
II
La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de Claude.
Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût à s'occuper d'elle—au moins au point de vue légal.
Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr.
La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de Chambrais.
On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.
Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait?
D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait avec la petite ou la caressait.
Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en j'avons et j'étons comme une vraie paysanne de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa supériorité sur ses camarades.
Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.
Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de février.
Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique judiciaire s'était mise en marche pour elle.
De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte de Chambrais.
Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de ses volontés.
Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.
Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.
L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas au couvent avant dix ans,—ce qui était vrai d'ailleurs, cette question ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,—et elle trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.
Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,—le climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France—et où elle pourrait cacher sa médiocrité.
Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant, était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son temps entre la lecture du Morning Post et des promenades quotidiennes dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de Claude?
Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons souveraines....
Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en souriant:
—Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une Chambrais.
Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.
—Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée: ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.
Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.
Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait perdre toute initiative.
Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement travailler quatre heures par jour—ce qui s'était trouvé déjà si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes.
—C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra.
Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.
Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée de la forêt.
—Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!
Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:
—Une sauvage!
III
L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.
Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal.
Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel possible;—ce qu'il fallait avant tout, c'était en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.
Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt minutes.
Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady Cappadoce.
Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»
—Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.
Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant:
—Ma promenade au Bois.
Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que c'était que le Bois.
—Ah! tu vas au Bois?
—Mais oui.
—Souvent?
—Toutes les fois que j'en ai la liberté.
—Et quand as-tu cette liberté?
—Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.
—On te défend donc d'aller au Bois?
—Non, mais les autres se moquent de moi.
Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne dit rien.
—Tu sais ce que c'est que le Bois?
—Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages.
Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée par ce rire.
—Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux.
—C'est lady Cappadoce.
—A propos de quoi?
—Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez ainsi.»
—Tu voudrais aller au Bois?
—Oh! oui.
—Pourquoi faire?
—Pour me promener donc, pour voir.
—Tu t'ennuies ici?
—Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.
—Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.
—Je ne resterai pas toujours au couvent.
—Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.
—Je ne le voudrai pas; je me marierai.
—Ah! tu penses à te marier?
—Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.
—Moi, je t'aime!
—Vous êtes la comtesse d'Unières!
Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières si loin d'elle.
Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais franchie.
Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres; personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.
Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.
—Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime bien.
—C'est vrai, mais il n'est pas mon père.
—On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les miens.
—Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....
C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure.
—Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien que par curiosité réelle, quelle étrange odeur!
Claude se troubla.
—Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une pommade; est-ce une eau?
Elle lui flaira les cheveux et le visage.
—C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des bonbons?
—Non.
—Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?
Claude hésita; enfin elle se décida:
—C'est de la cire.
—Quelle cire?
—De la cire à cacheter les lettres.
—Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!
—C'est très bon; ça fait une pâte.
—Une mauvaise pâte.
—Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.
—Où as-tu eu de la cire?
—J'en ai pris chez lady Cappadoce.
—Comment t'est venue cette idée?
—Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons.
—Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?
—Oh!
—Tu me feras plaisir.
Claude la regarda un moment profondément dans les yeux:
—C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.
—Grand plaisir.
—Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.
Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue.
Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.
Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!
N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.
Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés.
Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage, généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à la sécheresse de son père.
Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter.
De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait celui-là.
Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.
De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.
Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été mieux que là.
De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants.
Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes qualités.
Mais était-ce assez!
Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.»
Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis sa naissance, ne subissait que celle de la nature?
IV
Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée et manquât à sa promesse.
Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.
Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire.
Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était autrement.
La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance considérable—elle avait pionné. Mais à la seconde elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les plus insignifiantes avec une implacable mémoire.
D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer.
Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en venant voir la petite.»
«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.
Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:
—Vous venez de chez Dagomer?
—Oui.
—Comment va Claude?
—Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.
—Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent.
—Je ne crois pas.
—Pourquoi l'y mettre?
—C'est la volonté du conseil de famille.
—Êtes-vous pressée de rentrer?
—Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui semblait être le prélude d'une explication.
—Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus long; le temps est doux.
En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence du parc.
Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.
—Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.
Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils se tutoyaient.
—Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.
—J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître, plus profonde.
Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir.
Cependant il fallait répondre:
—Il est vrai, dit-elle.
—Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches pas?
Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot.
—Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.
Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir.
—Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.
C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à l'ordinaire.
Il continua:
—Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.
Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.
Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les lever.
—Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave, mais....
Elle trébucha.
—Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds; vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa fille.
—Ah!
—....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.
Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres contractées.
—Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là-dessus, le jour même de l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?
—Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.
—Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment. Est-ce vrai?
—Peut-être; je ne sais.
—Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation change.
Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses yeux:
—Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou tout au moins d'en tromper l'impatience?
Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait pas.
—Tu ne vois pas comment?
—Non.
—En prenant Claude.
Elle poussa un cri.
—N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.
—Tu veux!
—Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la faire heureuse.
Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur!
Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute palpitante elle le serra dans une vive étreinte:
—Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien!
Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser.
Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et qu'elle aimait.
Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?
Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser le bonheur de ce mari?
Son angoisse l'étouffait.
Cependant il fallait répondre:
—Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.
—Et pourquoi?
—Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.
—Je croyais aller au-devant de ton désir.
—Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu ne dois pas être son père.
V
Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une parole.
Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout.
Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route, et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance s'il avait eu la pensée de s'imposer.
Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir.
—Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique. Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur le portrait du grand seigneur russe:
—Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, personne n'a entendu parler de lui.
Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon.
—Pauvre Nicétas!
Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu, chapeau-melon.
—Bonsoir, maëstro.
Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne connaissait pas, le fâcha:
—Bonsoir, dit-il sèchement.
—Vous ne me reconnaissez pas?
—Je vous connais donc?
—Un peu.
—Alors pardonnez-moi.
Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre.
Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure ne lui disaient rien.
—Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
—Ici.
De nouveau il l'examina.
—Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la voix est plus fidèle.
—Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de trouver.
—Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que les yeux.
—Il faut le croire.
—Le bambino!
—Lui-même.
—Tu n'es donc pas mort?
—Vous voyez.
—Au moins tu as diablement changé.
—Il paraît.
—Allons, allons, enjambe la fenêtre.
En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
—Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
—Mais non.
—Prends une chaise, tu vas boire un grog.
Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main:
—Pas d'eau, je vous prie.
Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de nouveau:
—Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même, le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?
—Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»
—Et la vie t'a montré que j'avais raison?
—Que trop.
—Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que tu es quitté la France?
—Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma naissance.
Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un trait.
—Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?
—Quelques jours.
—C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite.
—Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma première pensée a été pour vous.
Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce souvenir.
—Et le violon? demanda-t-il:
—Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.
—Avec ton talent!
—Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi.
—Les journaux parlaient de tes succès là-bas.
—Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire était mauvaise.
—Et alors?
—J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain pour la lutte.
—Et que veux-tu faire?
—Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants.
—Et le levier?
—Il est là.
Disant cela, il se frappa le front.
—Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert en mettant la main sur sa poche.
—Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
Il y eut un moment de silence.
—Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi.
Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
—Partageons, dit-il.
Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze francs.
—Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.
—Quand tu voudras, quand tu pourras.
Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
—Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à t'épouser!
—Mal, aussi bêtement que possible.
—Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la porte?
—Précisément.
—Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils s'adorent.
—J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?
Il haussa les épaules.
—Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon, généreux, digne de sa femme.
—Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la générosité des riches me fait rire.
—Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.
—Il a fait de mauvaises spéculations?
—M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
—Quel âge a-t-elle?
—Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là, tu peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.
VI
La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner à Paris.
Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre le train pour Paris.
Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à Ghislaine.
Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le pressait.
C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent.
Quel fou, quel naïf il avait été!
Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui fallait, ce d'Unières.
Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet imbécile et de lui rire au nez.
—Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle et toi.
Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.
Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa le front.
Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des mois.
L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.
Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui avait raconté devait le faire réfléchir.
Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en fâchât?
Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.
N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins curieuse?
—Hé, hé!
Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.
Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces, la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.
Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.
La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le comte pouvait tout aussi bien être le père.
Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner, c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même.
Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père, lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.
Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.
Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de Ghislaine.
Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne pouvait être que son mari.
Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:
—Dommage.
Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes.
Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le reconnaître!
Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût passer devant lui.
En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua pas.
Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.
—Imbécile.
Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.
Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue qui conduit au château.
Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire connaître.
Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se trahir.
—De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?
Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus sûres.
Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec un paysan ou un domestique.
A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château, prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi.
De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.
Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles manières.
Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.
VII
Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner utilement.
Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son examen.
Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant que les services.
En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les avait faits.
Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
—Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
—Bonjour, la compagnie.
Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
Dagomer porta la main à sa casquette:
—Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
—Volontiers.
Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
—Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
—Mais non.
—Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
—Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps et surtout résolu.
—C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne manquez pas un lapin?
—Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai.
—Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des raisons personnelles pour en vouloir au garde.
—Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon.
Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait une tasse de café.
—C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas.
—Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez Crèvecoeur?
—Non.
—Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.
Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir à Chambrais!
Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une figure de cire.
Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur les femmes de service du château, et c'était tout.
Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au soir.
—Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de vous adresser une question?
—A votre service.
—Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château?
—Pour sûr.
—C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
—Oui.
—Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi.
—Dame!
En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et appelant:
—Monsieur Auguste.
Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur:
—Monsieur Dagomer.
—Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,—il désigna Nicétas,—voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.
M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques paroles habiles:
—Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi.
—Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé dans sa tenue.
—Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda Nicétas.
—Avec plaisir.
Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent servis, l'entretien reprit:
—Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M. le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de déjeuner.
Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château, sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du parc, puis il passa aux maîtres.
—Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de Chambrais?
—Dix ans.
—Combien d'enfants?
Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des notes.
—Ils n'ont pas d'enfants.
—Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.
—Ils n'en ont jamais eu.
—S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?
—Il est mort.
—Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?
—Pas précisément.
—Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le comte de Chambrais.
—Non.
—Alors l'oncle avait des enfants?
—Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait de l'affection.
—Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous dites.
—Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.
—Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste.
Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.
Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire causer l'aubergiste.
Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout à fait indifférents.
Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder.
—C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste.
—Quelle histoire?
—Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
—La petite Claude?
—Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait compter?
—Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera changé.
—Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
—Comment si c'est sa fille!
—Reconnue?
—Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance.
—Mais on a toujours un acte de naissance.
—Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.
—Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.
—Soixante mille francs de rente.
Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit.
—Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus grosse part de son héritage? Comment? Avec qui?
Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre plus urgente et plus brûlante,—celle de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.
Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la mère.
Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse et où elle était accouchée.
C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à une bonne inspiration en venant à Chambrais.
—Soixante mille francs de rente!
VIII
Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.
D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne?
Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de naïveté.
En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs, longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.
Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.
Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir.
Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment.
Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.
Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque chose.
—Bonjour, mademoiselle.
—Bonjour, monsieur.
Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à leur mère.
Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et ses cheveux noirs ondulés,—les cheveux de Ghislaine.
Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout bondi.
Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.
—Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?
—Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.
Il était fixé.
—Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes mademoiselle Claude.
—Vous me connaissez?
—J'ai entendu parler de vous.
Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:
—C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller.
—Assurément.
Elle se pencha au-dessus du carnet:
—C'est notre maison que vous faites là?
—Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!
—Oui et non.
—Vous dessinez?
—Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.
—Vous allez au couvent l'année prochaine?
—J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en paysanne.
—Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?
—Elle est bonne pour tout le monde.
—Je veux dire elle vous aime?
—Mais oui.
—Elle s'occupe de vous?
—Certainement.
—Vous la voyez souvent?
—Tous les jours quand elle est à Chambrais.
—Vous allez au château?
—Non, c'est elle qui vient.
Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua une question plus décisive:
—Elle est votre parente, n'est-ce pas?
Claude fixa sur lui ses yeux profonds:
—Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?
—Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la famille de la comtesse d'Unières.
Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces questions:
—Je n'ai pas de parents.
—Qui vous a dit cela?
—Je le sais bien.
—Si vous vous trompiez?
—On me l'a dit.
—Si l'on vous avait trompée?
Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage:
—Vous connaissez mes parents?
—Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?
—Et une mère?
—Une mère aussi.
—Qui m'embrasserait?
—Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.
—Où sont mes parents?
Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.
—Je ne peux vous le dire... en ce moment.
—Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?
—Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père.
—Vous croyez! Vous ne savez donc pas?
—Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère?
—C'est vrai.
—Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.
—Comment?
—En me disant tout ce que vous savez vous-même.
—Je ne sais rien.
—Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont dû vous frapper.
—Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez?
—Elle vous a parlé de vos parents?
—C'est moi qui lui en ai parlé.
—Elle vous a dit?
—Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.
—Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer?
—Jamais.
—Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre mère?
—Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me caresse, m'embrasse.
—Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières?
—Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas.
—Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?
—Il est aussi très bon pour moi.
—Est-ce qu'il vous embrasse?
—Non, mais il me parle très doucement.
—Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que Chambrais?
—Non.
—Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de l'intérêt?
—Non, pas d'autres.
Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa fille.
C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave de son amour maternel.
Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce tête-à-tête.
—A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?
Elle inclina la tête.
—Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez davantage.
A ce moment un chien courant parut dans le chemin.
—Papa Dagomer, dit-elle.
—Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner autour de mon dessin.
C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.
—Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?
—La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru.
Puis, s'adressant à Claude:
—Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid.
Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les ailes étendues.
—Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.
—Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là; quand elles ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids.
IX
Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien appris.
Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et il n'en avait pas.
C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France, comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût «petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son adresse!
—Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.
Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:
—Moi aussi j'ai une affaire.
—Un mariage?
—Mieux que ça: un entant.
—Déjà!
Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par prudence.
L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il était temps vraiment que la roue tournât.
—Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
—Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de l'enfant.
—Tu la veux, n'est-ce pas?
—Parbleu!
—La mère a épousé un homme puissant!
—Très puissant, disposant d'une influence énorme.
—Riche?
—Très riche.
—Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui je le crois, se chargeraient de l'affaire.
—Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
—Dame!
—Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.
—Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque les premiers fonds pour entrer en campagne.
—Il le faut, mais comment?
—Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages, et qui est très fort.
—Il ne t'a pas marié.
—Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,—comment dirai-je bien,—mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui ont une tare, Caffié appelle ça une paille, des comédiennes en peine de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà l'homme, le veux-tu?