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Ghislaine

QUATRIÈME PARTIE

Reading edition

I

Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.

N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas?

Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et franchement aussi elle embrassait sa fille.

Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.

Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une observation constante dans les choses importantes comme dans les riens, dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature.

Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle?

Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle allât.

Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des sujets d'inquiétude.

—Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait Claude.

—Lady Cappadoce est une maîtresse.

—Et vous?

—Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.

Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard.

On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.

C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,—ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une trop vive émotion devant son mari.

Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé.

Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du Journal officiel, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle lisait, et commença à ouvrir les lettres.

Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient lieu.

Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.

«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....»

Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son coeur s'était arrêté.

Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention du comte eût été provoquée.

Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait même pas l'existence?

Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait avec un bruit régulier.

Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se poser une question raisonnable.

La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien que pour monsieur.

Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement du papier allait crier sa honte.

Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.

Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à quitter son travail:

—Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour Bunou-Bunou.

L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre sans que sa voix trahit son bouleversement.

—A peu près trois ans, il me semble.

—Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?

—Sans doute, je fais une confusion.

—Ne cherche pas, je vais vérifier.

Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe à la bibliothèque.

Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.

Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle.

—Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la vérité; il y a quatre ans.

Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail. Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.

S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont son oncle lui avait parlé avant de mourir.

Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite elle allât à Paris.

Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille qui se trouvaient en jeu?

—Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.

Il fut stupéfait:

—Comme ça, tout de suite?

Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas, et que pour la première fois elle ne fût pas franche.

—Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution immédiate.

—Tu seras longtemps?

—Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.

Il sonna et commanda d'atteler.

—Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a manqué.

Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il recommanda au cocher de marcher rondement.

A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:

—Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.

Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son cabinet.

La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.

Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât.

—Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.

Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.

Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa voiture.

II

Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.

Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.

«CHAMBRAIS.»

Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces plaintes et ces cris de révolte!

Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.

Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était tout.

Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente; mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.

A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.

En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?

Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.

Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.

C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.

Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?

A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.

Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il voulait. Après, elle aviserait.

La Mare aux Joncs, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger; ce serait folie.

Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.

Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.

Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.

Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.

Tendrement il l'embrassa.

Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était troublée.

—Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.

—Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.

—J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras contente.

Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la Chambre.

—Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?

—Certainement.

Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table. Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:

—Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en s'arrêtant.

—Je ne trouve pas cela du tout.

—Tu as l'air de ne pas me suivre.

—Mon air te trompe.

Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il s'apercevait de ce désaccord.

Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible coeur qu'elle était?

—Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.

—Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en prie.

—Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette idée?

Il reprit.

Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.

De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle murmurait:

—Bien, très bien.

—N'est-ce pas?

Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours, il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le mouvement oratoire.

A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.

Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:

—Mais c'est une vraie répétition, dit-il.

Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:

—Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses bras.

—Alors c'est bien?

—C'est superbe.

—Vraiment?

—Vas-tu douter de moi, maintenant?

—Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.

Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans s'inquiéter, sans se peiner?

Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de tendresse sincère.

Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.

Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur qu'elle se tourmentât.

Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.

Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.

La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait d'une façon irrégulière.

Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.

Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur du midi.

Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.

—Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.

—Toutes celles que tu voudras.

—Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la Chambre.

—Je te le promets.

—Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.

—Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?

—Y penses tu?

—Pourquoi pas?

—Et ton discours?

—Un discours a-t-il jamais changé un vote?

—Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.

Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.

—De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.

—Aussitôt, aussi vite que possible.

III

Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.

Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait à Paris.

Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.

Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.

Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.

Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna.

Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.

Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait demander un secours.

Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là.

—Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux pas vous montrer le château.

—Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.

Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château.

—Mais je ne sais...

—Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.

Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un commissionnaire.

Elle avait ouvert le billet.

«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis près de vous.

«NICÉTAS.»

C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!

Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le calme et la sérénité.

Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:

—Faites entrer, dit-elle.

Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se donner une contenance.

Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:

—Vous ne quitterez pas le vestibule.

Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?

Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à elle.

Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli, ravagé!

Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:

—Que voulez-vous monsieur?

—Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.

—C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez?

—Précisément.

Il prit une chaise et s'assit:

—D'elle-même.

—Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est votre fille?

—Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.

—Moi!

—Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper à cette reconnaissance,—mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur pour elle; vous voulez la défendre.

Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée.

Il continua:

—L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma fille.

—Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre.

—Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous associer à moi.

—Cet avenir a été assuré

—Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la vie d'un enfant...

Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.

—... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais paysans...

—Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.

—A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de moi.

Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas? Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs?

—Enfin, que demandez-vous? dit-elle.

—C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je la prends près de moi.

—Vous la prenez!

Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:

—Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien été?

—En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.

—C'est impossible.

—Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe, vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?

Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit:

—Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre pas de ma pauvreté.

A ce mot elle l'interrompit:

—Vous avez été mal renseigné.

—Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?

—Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.

Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le vieux crocodile.

—Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.

—Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur.

—Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,—si vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la traiter comme votre fille.

—Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée.

—On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie de ceux qui acceptent tout.

Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.

—Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête.

Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.

—Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.

IV

Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.

Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:

—Prenez l'enfant ou je la reconnais.

Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.

Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.

Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour aviser, pour chercher.

Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.

—Comment avait-il parlé?

Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle manifesta le désir de l'accompagner.

—Te sens-tu en état de venir demain à Paris?

—Oh! certainement.

—Alors tu es tout à fait bien?

—Tout à fait.

—Tant pis.

—Comment tant pis?

Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:

—Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un indice heureux.

—Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.

—Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.

—Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses indispensables. Quand dois-tu parler?

—Si je parle, ce sera au commencement de la séance.

—Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour revenir ici.

Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.

Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était faite.

Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de Claude.

Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.

C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables: jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait même pas.

Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.

C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur des commentaires qu'elle allait provoquer.

Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui, par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.

Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation d'honnêteté.

Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.

Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa demande.

Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien.

Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les acheter.

—Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.

—Non.

—Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont d'un autre âge.

—C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.

—Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.

Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque.

L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:

—Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?

—Je viendrai.

V

Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite? Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire des appétits?

C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal sa valeur.

Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas?

Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail.

Mais maintenant?

A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore, puisqu'ils le tireraient de la misère.

Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences?

De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour, de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme d'autrefois.

Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.

Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!

C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible, bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son mari.

Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse.

Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait pour lire en elle.

—Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.

Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt la preuve.

—Tu sais que je persiste dans mon idée.

—Quelle idée?

—Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est significative.

Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois.

Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule foin.

Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait sur lui.

—Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans le pays? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas.

Alors il continua:

—Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements sérieux: il a bien vilaine tournure.

Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne d'elle!

Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il fallait sauver Claude de ce misérable,—que le comte ne trouvait même pas bon pour ses écuries.

Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui était encore de service ce jour-là.

—Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.

—Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est beaucoup d'honneur pour moi.

—Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le château, elle ne pourra pas vous le refuser.

—C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins.

Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la première fois.

—Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et j'espère que nous nous entendrons.

—Vous vous trompez.

—Ah!

—Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer.

—Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous prenez Claude, ou je la prends moi-même.

—Cela est également impossible.

—C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi; ne suis-je pas son père?

—Et qu'en feriez-vous?

—Une honnête fille, une fille tendrement aimée.

—Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.

—Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.

—Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la prendre.

—C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en réalité, rien n'est pour me blesser.

Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes.

—Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même. Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous puissiez la prendre—mais je n'admets cela que pour la discussion, car dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour vous, non une source de produit.

—Où voulez-vous en venir?

—A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation convenable, et d'où elle sortira pour se marier.

—Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas où seraient ces avantages.

Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui tendit:

—Dans ceci.

Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta.

—Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.

—Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre.

—Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant pas hier—ce n'est pas votre faute, je le sais—vous m'avez permis de faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?

—On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs vous ne toucherez jamais un centime.

—C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?

Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.

Il examinait le chèque.

—Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu assez.

Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit.

—Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent, mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque comme un acompte.—Il le mit dans sa poche.—Vous m'en devez deux cent cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.

—Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.

—Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin, votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois heures et demie, gare de l'Est,—on y voit peu de Parisiens,—salle des pas perdus.

VI

Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.

Vendez ou empruntez.

Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une confession; elle serait morte de honte.

D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi, elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.

Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de nouveau des bijoux.

Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité.

A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants, un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des souvenirs.

Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le choix.

Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et Chabert.

En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux, il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais.

Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses.

Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.

Enfin elle se décida:

—Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux yeux?

—Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.

Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de perles:

—Voyez vous-même.

Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en contentât.

—Où est le collier? demanda le bijoutier.

—Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que possible, même nombre, il y en a quatre cents...

Le bijoutier eut un sourire de surprise.

—... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte.

Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que la copie serait digne du modèle.

—Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier avec pleine sécurité.

—Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.

—J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la solidité des vraies.

On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât.

Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.

Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers et leurs paquets devant eux.

Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement: tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.

Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui donnerait de l'empressement.

Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis.

Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant.

Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:

—Oserai-je vous offrir mon bras?

Elle eut un mouvement de répulsion.

—Marchez près de moi.

Il l'accompagna, le chapeau à la main.

—Je n'ai pas l'argent, dit-elle.

Il mit son chapeau.

—Et alors? dit-il brutalement.

—Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille francs.

—En êtes-vous sûre?

—Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.

—S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.

—Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont connues.

—Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés?

Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre:

—L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.

Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.

VII

Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup des exigences de Nicétas.

Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné.

Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à Paris.

Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions contre un retour possible et une nouvelle attaque.

Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie, elle le serait toujours.

Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté.

Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs?

Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.

Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.

—Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et des professeurs avant l'intérêt des élèves.

Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.

En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut—si comme elle le pressentait il devait y revenir,—on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la découvrir.

Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions, même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les chemins.

Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.

Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari.

Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis, notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.

Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la rue Monsieur.

Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour la première fois.

A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour l'admirer:

—Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.

Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:

—Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos hôtes.

—Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans.

—Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet superbe.

Elle restait interdite.

—As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en l'examinant.

—Quelles raisons?

—Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.

Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte prévint cette objection:

—Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé le fermoir.

Toute résistance était impossible.

—Je vais le mettre, dit-elle.

Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité.

—C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?

Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?

Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là?

En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et dans son honneur.

A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la main sur le collier:

—Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi le regarder de près.

Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la réalité.

C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et prendre confiance.

Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait moins inquiète.

Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon.

—Vous vous déshabillez? dit-il.

—Oui.

—Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me remettre.

Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.

Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe pour la rapprocher.

En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une fracture.

Qu'avait-il donc cassé?

Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait écrasé deux perles.

Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.

—Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée; son collier.

Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si lourde que soit cette lampe.

Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?

Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.

Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là quelque chose d'étrange et de mystérieux.

Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le fichu.

VIII

Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe.

Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture.

Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au lit.

C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils n'en finissaient plus.—Va-t'en, disait-elle.—Quand tu dormiras.—Je dormirai quand tu seras parti.—Je partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir.

Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.

—Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.

—Des ennuis.

—Quels ennuis?

—Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.

C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?

Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas faire de bruit.

Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser ainsi.

Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler celles qui étaient fausses—leur responsabilité se trouvant engagée.

Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication.

Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait une enquête de ce côté.

Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait mettre en montre ce jour-là.

Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame d'Unières.

—Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.

Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là qui lui permît de parler du collier.

—Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.

Les deux associés se regardèrent.

—J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon état?

—Mais, sans doute.

—Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?

—Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait recette.

—Vous croyez?

—Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une jouissance.

Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.

Il restait au comte une question à poser.

—Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses aux perles vraies?

Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette fraude.

Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.

Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?

—Marche?

—Chabert?

—Ça vous parait naturel tout cela?

—Le mari qui entre par hasard.

—La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un emploi secret.

—L'embarras de l'un.

—La confusion de l'autre.

—C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.

—Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux.

—A qui?

—Pourquoi pas à nous!

—Voilà qui n'est pas juste.

—Nous, nous la connaissons.

—Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau.

—On les aura envoyées à Londres.

—C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les reconnaîtrai.

—Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille soit engagé.

—Je vais écrire à Londres.

—Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.

Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la réparation du fermoir.

Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment», restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû sortir.

Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin.

Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe. Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume?

C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen d'un bijoutier ou d'un expert—ce qu'il ferait.

Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.

Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient.

Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite il le referma:

—Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.

—Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné.

—Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.

—Ah!

—Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas.

Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier.

Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les fabriquait.

Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que tout en lui repoussait:

—Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours.

Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou.

Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait rencontré une résistance inexplicable.

S'expliquait-elle maintenant?

Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait cependant d'un mot.

Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui était un doute et un outrage?

Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait devant lui pour l'arrêter.

Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul.

Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité l'appelait d'urgence.

Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien livrer aux hasards du premier mouvement.

Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître et de cacher son émotion.

IX

Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude, s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et bizarre depuis dix ans.

Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de tout ce qui arrivait.

D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit bouleversé.

Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se sauvait et la fuyait?

Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince N. Amouroff.»

Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.

—Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.

—La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.

Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de Paris à Chambrais méritant quelques égards.

Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se servant de sa plume et de son buvard.

—Où est cette personne? demanda-t-elle.

—Dans le salon d'attente.

Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.

Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.

Elle retint un cri:

—Vous!

Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.

—Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.

—Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me suis présenté sous mon nom.

—Votre nom!

—Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.

—C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.

—Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.

Elle fit un signe de tête.

—En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?

Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres mille francs.

—C'est impossible, dit-elle nettement.

—Qu'est ce qui est impossible?

—Ce que vous demandez.

—Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent mille francs seulement.

—Je n'ai pas les cent mille francs.

—Vous les trouverez.

—C'est impossible.

—Vraiment impossible?

—Absolument.

—Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?

—Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.

Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute insistance était inutile.

Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.

—Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...

Elle respira.

—... Et à reconnaître ma fille.

Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.

—Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.

Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille francs.

Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.

Il continua:

—Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.

—Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé exige pour elle?

—Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?

—Parce que je ne le peux pas.

Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:

—Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.

Il se leva.

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