QUATRIÈME PARTIE (continued 2)
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De la main, elle l'arrêta.
—Ne partez pas, dit-elle.
—Et que voulez-vous, madame?
—Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse la vérité.
—Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.
—C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.
—Alors, restons-en là.
De nouveau il se leva.
Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle était aux abois.
—Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.
Il prit un air indigné.
—Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou ma fille.
—Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...
—D'où viennent ces dangers? interrompit-il.
—De mon mari.
—Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me faut.
Elle poussa un cri étouffé.
—Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.
Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le cordon de la sonnette.
—Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui sera votre esclave.
Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa chambre.
—Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.
Elle sonna.
X
Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère: il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.
Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.
En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.
Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du pied:
—Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.
Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.
—Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.
—Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.
Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour protéger son patron.
—Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que puis-je pour vous?
—Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.
—Ah! c'est une consultation que vous demandez?
—Précisément cela et rien de plus.
—Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.
—Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit remise.
—Auprès de qui?
—Auprès de la mère.
—Seule? en arrière du mari?
—Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec la mère.
—Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?
—Nous avons cessé de nous entendre.
—Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se tromper?
—Non, à la longue.
—Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.
—Elle a précisément les mains liées.
—Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?
—Je n'ai pas à me plaindre d'elle.
—Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de faire intervenir le mari?
—Justement.
—Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?
—A son aise.
—Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions inutiles; enfin il est en état de prendre hic et nunc une certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?
—Oui.
—Et il est considéré?
—Très considéré.
—Aime-t-il sa femme?
—Passionnément.
—Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un accident?
—Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.
—Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre fille, dites-vous?
—J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.
—Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?
—Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que je viens vous demander.
—C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire de la famille, si vous le connaissez.
—J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler autrefois.
—Vous avez retenu son nom?
Nicétas hésita un moment.
—Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.
—Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.
—Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez plus facilement.
Le voilà: Le Genest de la Crochardière.
—Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.
—Je comprends.
—Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera. Vous êtes averti, cela suffit.
Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:
—Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous sommes gens de revue.
Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.
Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.
De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis il attendit.
—C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.
Le notaire s'inclina sans répondre.
—D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de l'enfant.
Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait affaire.
—Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de la famille?
—C'était mon père.
Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.
—Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite son héritière...
Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.
Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait préparé:
—Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.
Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.
—Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa tendresse.
La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?
Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.
La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.
—L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement tranquille.
—Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile était bien le malin qu'il se vantait d'être.
—Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, après demain, je suis pris toute la journée.—Samedi vous convient-il?
—Parfaitement.
—Alors, samedi à onze heures.
Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.
—Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.
—Champs-Élysées, 44 ter.
XI
Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.
—Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.
—Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me répondre.
Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à cela.
—Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.
Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer.
—Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé?
—Pas encore.
—Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte d'Unières puisse le signer.
Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse ne quittait que très rarement Chambrais.
M. Le Genest sonna son valet de chambre.
—Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner immédiatement.
Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans.
En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne pas dire au mari.
Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable. Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un mot?
De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,—mais seulement s'il le fallait.
Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il écrivit: «Affaire urgente».
Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour les éviter.
—Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait porter ma carte.
Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.
—C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.
Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer:
—Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.
Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle.
—Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put.
Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.
S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante.
Il reprit:
—Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa fille.
—Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine perceptible.
—Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.
Elle laissa échapper un soupir de soulagement.
—Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite depuis que je suis notaire.
De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de préciser.
—Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant? demanda-t-elle.
Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir.
—Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut, même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil, c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.
—Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?
—La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester, si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la maternité.
C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait rien.
Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:
—Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma visite.
Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et comme elle le voudrait.
Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible pour Ghislaine.
Enfin elle se décida:
—Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance?
—Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de s'entendre avec lui.
Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant lui,—ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.
Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa honte; son parti était arrêté.
—M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le prier de hâter son retour.
Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.
—Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés par ce Cosaque.
N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.
—Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette pauvre enfant.
Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis il continua:
—Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la recherche d'une spéculation.
Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:
—Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il est?
Il fallait que Ghislaine répondît:
—Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas.
—Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange.
—Je l'ignore.
—Comment l'avez-vous connu?
—Il nous avait été recommandé par Soupert.
—Le compositeur?
—Oui; il était l'élève de Soupert.
—Alors, Soupert le connaissait.
—Je ne sais pas.
—Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus parler de lui.
—Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.
—A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement utile sur ce prince?
Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni volonté.
—J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur dévoué.
XII
En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.
—M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?
—Non, M. Soupert, le musicien.
—Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.
—Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.
A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le Petit Journal, comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup plus connu que le musicien.
—Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets verts dans la plaine.
Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à son cocher.
Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la bouteille d'eau-de-vie contre le verre.
Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:
—M. Soupert.
Soupert le regarda sans le reconnaître.
—Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.
—Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.
Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du ciel.
Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.
—Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.
—Je vous remercie.
—Si, si, je vous en prie.
Et Soupert appela:
—Eulalie.
Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à peu près du même âge.
—Un autre verre, demanda Soupert.
Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu de sucre.
—Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au Croisé?
—Ah! le Croisé! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.
Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et le public, et le notaire le laissa aller.
Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:
—Vous ne laisserez pas d'élève?
—Ma foi non; et c'est heureux.
—Vous en avez eu un cependant qui promettait.
—Qui donc?
—Vous avez oublié Nicétas.
—Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.
—Ah! je croyais...
—Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur, gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...
—Et aujourd'hui prince.
—Comment, il est prince, Nicétas?
—Prince Amouroff.
—Il a donc hérité du titre de son père?
—Il paraît.
—C'est une fière chance.
—N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?
—Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.
—Je ne comprends pas.
Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.
—Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien élève est prince.
—J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?
—Je ne suis pas au courant de la législation russe.
Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui; mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.
Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:
«Prince,
«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois vous attendre.
«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.
«LE GENEST.»
Il relut sa lettre:
—Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.
Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:
«Mercredi soir, 10 heures.
«Monsieur,
«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.
«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.
«Prince AMOUROFF.»
A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser entortiller par la vieille momie.
Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en effet pour une momie.
—Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?
—Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à vous.
—Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien, car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon devoir était de prendre leur défense.
—Leur défense? je ne comprends pas.
—Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?
—Qui est.
—C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?
Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:
—Je les produirai plus tard.
—Quand?
—Lorsqu'il sera nécessaire.
—Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en votre possession.
—Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
—Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout s'enchaîne.
—Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.
—A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments graves.
—Vraiment!
—Mon Dieu oui.
—Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon vous, ces désagréments?
—Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend le père de cette enfant est un aventurier...
—Monsieur!
—Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à craindre.
—C'est ce que nous verrons.
—J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect, vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.
—Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais que la paix.
—Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses adversaires...
Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:
—... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.
Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.
Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi, comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».
Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de faux.
Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.
Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.
Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire importante, dit le clerc.
Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.
XIII
Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.
Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout celle d'un résigné.
Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose.
Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.
Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet était occupé.
Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.
C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le premier venu.
Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande.
Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.
—Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice.
—Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.
—Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien dangereux.
—Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite, il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à-dire qu'il menace une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de maternité.
—Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.
—Elle ne l'est pas.
—Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice.
—N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de Providence pour les familles.
—La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.
Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le notaire.
—J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce chantage.
—Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules professionnels.
Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.
—Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député.
—Qui s'est trouvée déshéritée.
—Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par la menace d'un procès scandaleux.
Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient.
—C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection, monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.
Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans la maison.
—Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières, il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous.
—L'affaire est délicate.
—Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à la cour de Russie.
—Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre?
—Aucun droit.
—Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?
—J'ai cette lettre signée par lui.
Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par Nicétas.
—S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette usurpation de nom et de titre.
—Il ne l'est pas.
—Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps.
—Il y a urgence.
—Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.
Le notaire allait partir, le préfet le retint:
—Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince?
—Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.
—Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse bien souvent des héritiers.
Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.
Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:
—Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, c'était un aventurier et probablement un escroc.
Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au prince Amouroff—parlant à sa personne—que le préfet de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à cette entrevue.
Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les renseignements transmis par l'ambassade.
—Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.
—Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la donne.
—Viendra-t-il?
—Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.
L'huissier entra portant une carte.
—Le voici; faites entrer.
Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid et calme,—au moins en apparence.
Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.
—La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.
—Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il décent de lui demander sur quoi il les appuie?
—Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?
—Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.
—Verriez-vous un inconvénient à les produire ici?
—Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment.
—Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.
Nicétas ne se troubla point.
—Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd.
—C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins.
—Ce serait une illégalité.
Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.
—Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa protection, je m'incline.
Nicétas ne répondit pas.
—Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre—il montra la lettre écrite au notaire—«Prince Amouroff», ce qui constitue un faux.
—Oh! un faux!
Au lieu de répondre, le préfet sonna:
—Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de se rendre ici.
En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge.
Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit à écrire.
—C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.
Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à Nicétas:
—Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signer ne varietur la lettre annexée.
Nicétas hésita un moment.
—J'aime encore mieux la frontière.
—Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?
—La Belgique, si vous le voulez bien.
—Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de ce petit déplacement.
—Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première classe sans se faire remarquer.
—Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à midi trente.
—Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.
Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant.
Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main:
—Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne rentrez pas en France.
Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire:
—C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.
XIV
Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi.
De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil acheté un Indicateur des chemins de fer étrangers, qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?
Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été.
Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.
Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât.
Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois auparavant la Normandie débarquait au Havre: il disposerait de plus de trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, cette petite.
Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en reconnaissance serait une folie.
Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas aussitôt.
Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin.
Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.
Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait sûrement ce qu'il voulait.
Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.»
Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de façon à se placer entre elle et Claude.
—Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi?
C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa passer.
Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la Réserve, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière rose qui promettait une soirée sereine.
Ce qu'on appelle la Réserve est un grand étang long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent là, et par des conduites souterraines, elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc et des jardins.
D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par une route—celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,—à un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes d'un tête à tête avec elle!
Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang, le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train, et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.
Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.
Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux abords de la maison.
Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les champs, sans que personne s'y montrât.
L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.
Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix:
—Prenez la toue.
Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha la rive.
—Montez, dit-il en se retournant.
—Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.
—Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à l'abri.
Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.
Elle hésitait.
—C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés.
Elle monta et vint près de lui.
Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.
—Où allez-vous, monsieur?
—Je vous conduis près de votre père.
—Où est-il?
—Vous ne tarderez pas à le voir.
—Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me débarquez pas, j'appelle.
—Je vais vous débarquer de l'autre côté.
—Non, ici, tout de suite.
Il rama plus fort.
—Monsieur, je crie.
Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait l'entendre? la route était déserte.
—Au secours, à moi, à moi...
—Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père.
A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.
Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.
—Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.
—Arrêtez, cria le garde.
Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang à la nage.
—A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.
—Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.
Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.
—Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil.
Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait.
XV
C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui.
Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi, elle se l'était répété.
Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la légère.
Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait la défendre,—les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et l'autre menacés.
Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure.
Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement n'étaient que trop réelles, elle le sentait.
Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot: «Reviens.»
Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder.
Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.»
En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi passionnée.
Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais—ce qu'il n'avait jamais fait?
Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle descendit le perron.
Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent à leur appartement, dont elle ferma la porte.
Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une question:
—Que se passe-t-il?
Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main tremblante.
Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:
—Je ne comprends pas, dit-il.
Elle hésita un moment:
—Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.
Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible pour lui.
—La lettre, lui dit-il, la lettre.
—Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la plus malheureuse des femmes.
Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile.
—Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.
Elle baissa la tête.
—Et l'homme, où est-il?
—Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a écrit cette lettre.
—Et cela est arrivé?
—Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle était de lui; il me donnait un rendez-vous à la Mare aux joncs.
—Vous y êtes allée?
—Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais. Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis les vraies.
Il l'arrêta:
—Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.
—Vous saviez?...
—Oui; c'est pour cela que je suis parti.
—Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres.
Elle se jeta aux genoux de son mari:
—Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour prix de ton amour, la honte et le malheur.
Il la contempla longuement, puis la relevant:
—Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est deux.
—Elie!
—Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque tu es une victime.
A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus précipités.
Le comte alla ouvrir:
—Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé:
—Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi: mais Dagomer est là, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.
—Claude! s'écria Ghislaine.
Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.
Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné.
Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:
—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.
—Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un homme. Qué malheur!
—Un braconnier? demanda le comte.
—Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.
Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de paroles pour se comprendre.
—V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que je m'appelle Dagomer.
Il leva la main pour attester le ciel.
—Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers la Réserve, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait fait prendre l'avenue de Baccu. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.
—Et Claude? s'écria Ghislaine.
—Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au bord avec le mort au fond.
Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention.
—Vous l'avez regardé?
—Bien sûr.
—Comment est-il?
—Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.
Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe affirmatif: c'était lui.
—C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de la Réserve; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents.
—Vous avez fait votre devoir, dit le comte.
—Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme comme vous.
—Je l'expliquerai à la justice.
S'adressant au valet de chambre:
—Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la gendarmerie.
Puis, revenant à Dagomer:
—Où est-il?
—Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!
—Je vais avec vous.
Ghislaine voulut le suivre.
—Restez, dit-il.
Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle.
—Je vais vous envoyer Claude.
Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa générosité, sa confiance,—son amour.
FIN
NOTICE SUR «GHISLAINE»
J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la manche de mon vêtement!
Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également entre les petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences; mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes.
L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages après pages sans y comprendre un traître mot.
Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes n'aurait pas triomphe de ses premières luttes pour la vie, dans lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature, mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la férocité, l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui, l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est éloigné,—plus ou moins—de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même refrain:—«J'ai menti, menti, menti.—Combien de fois?—Oh!—Et pourquoi avez-vous menti?—Je ne sais pas.»—Et c'est la vérité qu'elles ne savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une jouissance dont elles se grisent.
Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me suis rendu compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.
En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier roman où j'ai mis des enfants en scène,—c'était le quatrième que je publiais,—je lui ai donné pour titre: Les Enfants, en faisant la part égale entre le garçon et la fille.
Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par eux, un roman: Romain Kalbris, où un garçon tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique.
Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer.
L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris Sans famille que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail de la journée.
Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour elles: Pompon, la Petite soeur, Paulette, Micheline, le Sang bleu, et enfin Ghislaine, pour finir par En famille.
Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment même: j'ai été où mon goût me portait.
Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas?
Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont nombreux.
C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai voulu présenter dans Ghislaine, un peu parce que dans Micheline je l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles, Micheline et Claude, diffèrent entre elles.
Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère généralement,—les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus simplement encore,—en maillot.
Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,—l'instinct.
Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la suite de nombreuses observations consciencieusement notées.