DEUXIÈME PARTIE
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I
Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil des nuits prolongées.
—Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse, alors...
Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que Philippe lui présentait sur un plateau.
—Tire les rideaux.
C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de satin rouge.
—Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.
«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux heures.»
—Que me lis-tu là?
—Rien que ce qui est sur la dépêche.
Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.
Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.
Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.
—Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.
Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.
—Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.
Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût libre.
A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait enfin.
Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait pas.
A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château où Ghislaine l'attendait, seule.
En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa voix tremblante.
—Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait imaginé?
Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
—Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.
Elle ne répondit pas.
—Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.
Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.
—La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....
L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.
Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même l'envisager hardiment.
Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:
—Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, la tendresse, l'indulgence.—Parle-moi donc comme s'il t'écoutait.
Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la brusquer.
—Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
Puis, baissant encore la voix:
—Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour la musique....
Un éclair le frappa:
—Nicétas, s'écria-t-il.
—Oui.
Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il lui restait à dire.
Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et la soutînt en même temps.
—Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.
—Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette réserve.
Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.
—Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que cela puisse être.
—Comment?
—Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?
—Oh! jamais.
—Cependant?
—Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...
—Évidemment.
—Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....
—Et pourquoi?
—Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.
—Bien, ma fille.
—Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?
—Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
—Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point et alors il se jeta à genoux....
—Je comprends, passe.
—Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler, je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.
—Et depuis?
—Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir....
Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être à peine intelligible.
—Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la console....
—Il était là!
—Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.
II
Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée, haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par la douleur et aussi frémissant d'indignation.
—Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux mouvements de fureur qui le soulevaient:
—Le misérable!
L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti.
Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait pas abandonnée.
—Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche.
—N'êtes-vous pas tout pour moi?
—Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi, entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est arrivé.
Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se faisait.
—Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
—L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation; père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour....
Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à temps.
—Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de moi.
Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien profondément elle était touchée.
—Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici, celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule.
—Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour que je ne l'étais en ce moment?
N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût obligée de le suivre.
—Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que s'il était aveugle.
Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette innocence fût effleurée.
—Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir; dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la certitude de n'être pas connus, et nous attendrions.
Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de sueur, il poursuivit:
—Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une tendresse paternelles.
Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole, étouffée par les larmes.
—A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche?
—Je ne crois pas.
—Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi?
—Sans doute.
—Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours—ce qui a son importance, tu le comprends—aujourd'hui je ne serai venu que pour nous entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui me conduira à Paris.
—Vous voulez?
—Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi; je dois voir ce misérable.
Elle eut un frémissement.
—C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom; aie confiance en moi.
Elle releva la tête et lui tendant la main:
—Toute confiance, mon oncle.
—Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire dans les magasins. Ce sera ton explication.
Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était prête à partir.
En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord: la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande, la Norvège que le Danemark.
Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix.
Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte de la confession commençait à perdre de son intensité première, en même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel:
—Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je revienne à une heure où il y a chance de le trouver.
Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que justement M. Nicétas était chez lui:
—Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor.
Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin.
Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs.
La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche. En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur, également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé à la retenue ou à la timidité.
Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience. Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu.
Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche gredin devant lui?
Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait plus maître de soi.
Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait indiquée la concierge, la clé dans la serrure.
Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.
—Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent qu'on le dérange.
Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva violemment:
—Monsieur de Cham...
Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la bouche si violemment que le nom fut coupé.
—Ne prononcez pas de noms.
De sa main levée il montra la porte et les quatre murs:
—Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
III
La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.
Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire en grand uniforme—le fameux portrait qui avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
—Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
—Oui, monsieur.
—Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.
Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de défense:
—Je suis à votre disposition, monsieur.
Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un peu de son sang-froid.
—A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous!
Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa les yeux:
—Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de vous battre avec moi?
—Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici.
Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi.
De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua:
—Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
—Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.
M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante:
—Décidément, vous êtes un sot.
—Monsieur le comte!
—Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni—il baissa la voix—de moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime. Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
—On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que vous êtes.
—Alors, que voulez-vous?
—Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met dehors.
Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
—Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on vous tire dessus.
Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
—C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire appel à un autre ordre de sentiments.
—Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à d'autres sentiments.
—Vous voulez de l'argent, vous?
Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux noirs lançaient des flammes.
—Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
—A qui?
Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment, il la rabaissa.
—A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
—Que vous ne méritez pas?
—Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
—Votre faute!
—....A mon crime il y a une explication et une excuse.
—Une excuse au crime le plus lâche
—L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
—Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
—J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je ne l'ai pas prise.
—Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:
—Je n'ai point fait de calcul.
—Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
—Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne reposent sur rien.
—Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
—A quoi bon? Et pourtant.
Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
—Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais pas,—mon cri de surprise en vous voyant vous l'a prouvé,—vous ne pourrez pas supposer que je l'avais écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.
—Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans avancer la main.
Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement de mépris.
Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
—Donnez, dit le comte.
Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous attendre, à vous guetter.
«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang de sauvage.
«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave, même dans l'amour.
«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet amour.
«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me conduisît à une résolution qui devînt ma force.
«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.
«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous jamais?
«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
—Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
—Ce soir même.
—Je la prends.
Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.
—La lira-t-elle? demanda-t-il.
—Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.
IV
C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M. de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine.
Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.
Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une nièce, et non une fille.
Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient réalité.
Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture, l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient instantanément revenus auprès de Ghislaine.
Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir.
Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris, et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de contrariété et de mélancolie.
—Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était, la vieillesse l'empêcherait d'en profiter.
Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les précautions d'un habitué des voyages.
—Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour moi?
—Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.
—Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates, mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus charmant qu'une aurore!
Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari, c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?
Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux. Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se renfermer en attendant.
Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière, ni de réfléchir.
Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.
Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et d'Amsterdam.
Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée, s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience. Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers moments s'affaiblissait.
A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications ne se présentaient pas.
C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour quelques semaines encore.
Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et honteuse pour plusieurs heures.
Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait, en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse? Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux extrêmes?
Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?
Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en cette partie de la médecine.
Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens.
Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas.
Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât toujours de la salade et des fruits?
Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse, souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du tout.
—Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux dents, alors j'avais pensé...
—Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.
—Tant mieux!
Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là.
Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs. Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils arriveraient.
Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken, et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était charmant.
La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam, et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla.
Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le mal de mer?
Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais mise dans ses questions:
—Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?
Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle avait des nausées.
V
D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de ces longues explications auxquelles il se plaisait.
Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.
Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses réflexions.
Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,—c'était bien une grossesse.
Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit, ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.
—Une Chambrais!
Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.
Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui occupaient les tables voisines.
Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à sortir, elle ne l'était point.
—Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.
—Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques instants.
—Tu as quelque chose à me demander?
Elle baissa la voix:
—Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?
—Ah! tu as remarqué que j'insistais.
—Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à vous demander.
Avant qu'il pût répondre, elle continua:
—A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.
—Au moins est-ce leur sens.
—Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.
—Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines paroles.
Elle lui prit la main et l'embrassant:
—Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus forte que vous ne pensez.
—Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une brave que tu es.
—Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois le courage.
Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait dire pour n'en pas trop dire.
—Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.
—Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.
Il inclina la tête d'un signe affirmatif.
—Elles paraissent se réaliser.
Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:
—Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre une grossesse.
Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.
—Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un médecin....
—Oh!
—....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant nos précautions.
Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.
—Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.
Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait cru.
—Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie, et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il convient de faire?
—Oh! sans doute.
—Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.
—Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce que je ne comprends pas.
—Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières y reviendra...
Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:
—Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont, mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons à Chambrais.
—Et lui?
—Qui?
—L'enfant, murmura-t-elle.
—Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.
—Mais c'est l'abandonner!
—Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.
—Et après?
—Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu près.
VI
Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire.
Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup.
—Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas femme à s'imposer.
Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; mais ce souci égoïste de ramener tout à soi la tira d'embarras: comme il n'avait jamais été question de se priver des services de lady Cappadoce, elle put démontrer avec la persuasion de la vérité que cette idée ne reposait sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui, avait pris plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise, voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voilà tout; c'était bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentât de ces explications.
Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de Chambrais à qui elle essaya de présenter des objections de convenance sur ce long tête-à-tête entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se mettre en tiers dans ce tête-à-tête comme elle l'aurait désiré.
Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, et elle ne s'expliqua cette bizarrerie que par la haute compétence qu'elle s'attribuait dans les questions d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, qui était un ignorant présomptueux—comme tous les Français d'ailleurs—prenait ses précautions pour n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui l'auraient humilié.
Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux partis à prendre: se soumettre ou se fâcher. Son premier mouvement fut de retourner en Angleterre; mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne rentrer dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage qui devait la rétablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore attendre, elle trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment que de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blessé qu'il fût, et elle se soumit.
Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eût à prendre des précautions pour sauver les apparences; il avait aussi à faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner d'une absence de près d'un an.
Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques jours qu'ils passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le même: on félicita le comte et on complimenta Ghislaine:
—Charmant voyage!
—Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?
Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous qu'elle était heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.
Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire que Ghislaine avait dû mettre sur ses lèvres pour parler des «joies de ce charmant voyage» était un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant de Paris, elle put déposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.
Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.
Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères dans laquelle elle entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?
Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosité ignorante: mère! enfant! que de questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne pour l'éclairer.
Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils étaient dictés par l'expérience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête homme au monde que son oncle, de plus droit et de plus délicat que lui, mais malgré tout, au fond de sa conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas à étouffer; les mères se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle sacrifiait son enfant à son propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de son nom.
Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, elle fut sur le point de se confesser à son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et n'était rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel titre? En appuyant sur quoi?
Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le sentait-elle assez fermement pour avoir la force de résister à son oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?
Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était obligée de convenir que cet amour des mères pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices, et ces héroïsmes dont parle la tradition, était bien faible en elle, si même il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans son esprit, c'était une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment passionné. L'illusion n'était pas possible: sa vie serait manquée dans tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans l'amour; elle aurait un enfant sans la maternité.
Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait régulièrement pendant qu'elle tournait ses tristes pensées, et si absorbantes qu'elles fussent, elles cédaient cependant aux distractions du voyage.
Enfermée à Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au même point: la grossesse, l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la secouer.
A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes après les autres eussent été éternelles à passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.
A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par la fièvre et les tristes réflexions, eussent été terriblement longues: à Andermatt ou à la Furca, la fatigue les faisait courtes.
Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé précisément à ce que Ghislaine ne se fatiguât point, et leurs promenades avaient été limitées en conséquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, elles avaient au contraire une heureuse influence sur son état général, il les avait peu à peu allongées.
Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni chétive; élevée à la campagne dans la liberté du plein air, elle n'avait pas besoin de ménagements et de précautions qui eussent été indispensables à une Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fît de l'exercice, elle mangerait; qu'elle se fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en mouvement, elle échapperait aux rêveries de la réflexion et du retour sur soi,—le point essentiel à obtenir.
La réalité justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'étaient manifestés en Hollande disparurent.
Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les lacs de la frontière italienne, puis en septembre ils commencèrent leur vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en novembre.
Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage ou dans son attitude provoquât la curiosité, et les personnes de leur monde qu'ils avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à Rome n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: à la vérité, on pouvait trouver qu'elle portait des vêtements un peu larges, mais il y avait à cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans aller en chercher d'invraisemblables: la liberté du voyage, la chaleur et, plus que tout, le dédain de la toilette qui chez mademoiselle de Chambrais était notoire.
Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer à ces rencontres et de disparaître, comme il était arrivé aussi pour M. de Chambrais de se débarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine confiance dans ce vieux domestique attaché à son service depuis plus de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre maître du secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller des travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue de Rivoli, Philippe fut donc renvoyé à Paris avec ordre de presser les ouvriers de façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier janvier.
Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une soirée de beau temps, la mer devant être plus douce à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en voiture à travers les Calabres et le Sicile.
Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix de M. de Chambrais. Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette époque, il n'imaginait guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, mais il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme, Bagaria, l'idée lui était venue qu'on serait là à souhait pour se cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, à l'abri de toute surprise.
Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui en était resté assez vivace pour s'imposer le jour où il s'était demandé dans quel pays Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile et à Bagaria.
Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle lui avait tant parlé? Depuis trois mois la question s'était posée à chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivée à Palerme approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. Elle resta là assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de l'horizon. Enfin un point plus sombre se détacha sur la ligne indécise où la mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le panorama verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.
—Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard charmé qu'elle avait fixé sur lui.
Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; et quand elle se trouva installée dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du Monte-Catalfano, elle éprouva un sentiment de tranquillité et de repos, presque de confiance. A la vérité, ces jardins, tout pleins d'ermitages, de ruines et de grottes avec des statues de personnages à figure de cire ou de bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, mais qu'importait? ces «embellissements» n'avaient pas supprimé l'admirable vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre là, enfermée ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se promener que les allées plantées d'orangers de ces jardins, cette vue lui ouvrirait au moins des échappées au dehors et cela suffirait.
Cependant ces trois mois furent longs à passer et les promenades dans les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouvé moyen de les couper de temps en temps.
Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un médecin depuis leur départ de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de toutes sortes, pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant peu à peu à ce médecin, Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au moment décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un point que lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.
Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile ni sous son vrai nom, ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que c'était un client sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi quand il avait demandé à un médecin de Palerme, réunissant à peu près les conditions de savoir et d'âge qu'il voulait, de venir une fois par semaine à Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptée avec empressement.
Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de précautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs années. On trouva une femme de pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait certaines garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit: jeune encore, superbe de force et de santé, elle avait déjà eu cinq enfants; sans être à son aise, elle n'était point misérable, et sa maisonnette, bâtie au bord de la mer, était plus propre que celles de ses voisins.
Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-même et dont elle surveilla l'exécution pièce par pièce, sans que son oncle s'en fâchât: certes, il lui déplaisait de voir en elle le développement d'un sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il était bon qu'elle s'occupât à quelque chose.
VII
M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui, car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui permît un soupçon.
—Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le médecin venait à Bagaria.
Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de cette enfant—une fille—il avait voulu être le parrain avec sa femme pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris, poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de contradiction, de suspicion:—«Vous voulez? rien de plus facile, et avec le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.»
Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la première fois résisté.
—Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se sont passées pour madame votre fille—il avait toujours appelé Ghislaine «Madame votre fille»—d'une façon extraordinairement providentiellement favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas primipare.
Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point, mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait:
—En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument, et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement.
Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait être donnée sans provoquer les interprétations.
Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la nourrice.
De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse.
—Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père?
A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à une heure chaque fois plus reculée.
On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de Palerme si riche qu'on l'appelle la Conca d'oro. Ghislaine s'asseyait au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage, ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin d'elle.
Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans pleurer.
Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait l'abandonner!
Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que son imagination se représentait difficilement.
Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment aimerait-elle celui-là?
C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou pour crier?
Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses yeux vagues exprimèrent un sourire.
Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel qu'elle se croyait incapable d'éprouver.
Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son nom:
—Claude.
Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant, comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la caressait; elle le répéta:
—Claude, Claude.
Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en étaient pas moins pour Ghislaine une réponse.
Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale, n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui souriait;—elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que celle des savants, celle que la mère,—humaine ou bête, parle à son enfant et que l'enfant parle à sa mère.
Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou piaillaient.
Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait enfin leur départ, elle demeura anéantie.
—Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de son émotion.
—Je ne crains rien.
—Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus léger soupçon.
—Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
—L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder.
—C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.
—Impossible?
—A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment confus, aujourd'hui elle est ma fille.
—Dis qu'elle est celle de ce misérable.
—La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il qu'elle n'ait pas de mère.
—Alors, que veux-tu?
—Je voudrais ne pas l'abandonner.
—Comment?
—Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi.
—Ici?
—Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
—Et ta réputation, ton honneur?
—Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille? C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger, sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de Chambrais ne serait pas atteint.
—Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi. Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu en conviendras, n'est-ce pas?
—De tout coeur.
—Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu décideras.
—N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir, nous partirons samedi.
—Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir et la surveiller.
VIII
Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.
Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand talent.
Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.
Lady Cappadoce avait été positivement renversée.
—Mais les leçons....
—Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....
—Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion musicale.
—Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.
—La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.
Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:
—Peut-être l'ennuierait-elle davantage.
—C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur et de compassion.
—Je dois donc la lui éviter.
—C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
—Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante de les faciliter.
Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.
Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.
—Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
—Comment serait-elle autre?
—En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et égaieraient cette monotonie?
—Est-ce donc possible?
—Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.
—Je veux tout ce qui peut vous être agréable.
—Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste: d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la sixième.
Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?
Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.
Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:
—Vous avez invité M. d'Unières!
Il évita de la regarder.
—M'était-il possible de faire autrement?
—Mais après ce qui s'est passé....
—C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui donne des explications.
—Des explications?
—Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand contentement.
—Vous avez dit cela?
—N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.
—N'était-ce pas le mieux?
—Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons, la première personne que je dois voir, c'est lui.
—Et après?
—C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons.
—Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M. d'Unières.
—Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette impression pénible se calmera et passera....
Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle.
—N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?
—Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.
—Alors?
—Je répondrai ce que tu voudras.
—Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.
—J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je gagnerai du temps.
—Il faudra toujours se prononcer à un certain moment.
—Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.
—Et s'il ne se retire pas?
—S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières....
—Avec lui et avec tout autre.
—Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.
Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent pour le justifier:
Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des médecins, il était revenu sur cette opinion.
S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait retardé, mieux s'en trouverait sa santé.
A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre moral non moins grave pour M. de Chambrais.
S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même—ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance de cause.
—Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de meilleures conditions que vous.
IX
Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité, tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.
Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et d'ébranler les coeurs.
On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était montré l'homme de son début.
Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours, et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme une femme, il entraînerait Ghislaine.
Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.
Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve, mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.