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Ghislaine

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

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Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même.

—Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?

Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande discrétion.

—Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.

Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût un empêchement à ce mariage qu'il voulait.

Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis.

Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration et d'envie à plus d'une femme.

—Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra?

Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, ni ne l'ayant jamais rencontrée.

Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:

—C'est le collier des princesses de Chambrais.

—Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette importance?

C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses axiomes.

—Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?

—Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.

Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les yeux tournés vers cette loge.

Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'Africaine, on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti monarchique».

Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait, non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais le Morning Post sans lequel elle ne faisait pas un pas, en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son passage.

Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro du Morning Post, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se fâcha:

—Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.

Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du Morning Post en le lui mettant devant les yeux.

C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti monarchique», qui était nommé tout au long.

—N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal? demanda lady Cappadoce.

—Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon?

Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher Morning Post pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.

—Ce ne serait pas vrai?

—C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.

—Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady Cappadoce en jetant sur son cher Morning Post un regard attendri; alors, ce n'est pas vrai?

—Ce n'est pas vrai.

—Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.

Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce continua:

—Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après?

—Il me semble qu'il a autre chose.

—C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.

—Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il vaut?

—J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres caractères.

—C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du talent.

—Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.

—Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester là.

Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?

X

Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer, puisque le choix était arrêté!

Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient remplacées en hiver.

Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus rien à s'apprendre.

Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était reprise.

Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui échappaient.

A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus franchement.

A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent toujours au même point, sans avancer d'un pas.

—Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne n'étant dans de meilleures conditions que moi.

—Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment.

—Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte?

Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que, s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait donc tourner cette difficulté.

—Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés.

—Vous le croyez?

—J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.

—Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.

Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne inquiète.

—Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas plus pour nous que pour le monde.

—Évidemment, répondit le comte, cependant....

—Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai.

Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui ouvrit un moyen:

—Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?

—Assurément, c'est difficile.

—Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.

Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande et la responsabilité lourde pour lui.

C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer une invincible résistance.

Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.

D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.

Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une partie de pêche.

—M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.

Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question.

—Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.

Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières.

—Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.

—Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.

—La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie.

En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans ses bras.

—Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.

En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte tout de suite de ce qui s'était passé.

—C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour....

—Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!

—Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.

Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.

—C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne puis pas être sa femme.

C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.

—Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!

—Je ne suis pas digne de lui.

—C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?

—Suis-je la jeune fille qu'il suppose?

Il eut un geste d'impatience:

—Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute, tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te reprocher?

—J'ai ma fille.

—Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi?

—Une honte dans ma vie.

—Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.

Elle resta un moment silencieuse:

—Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres aussi....

—Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.

—Ici!

—Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui leur a été confiée... la tienne.

—Vous voulez....

—Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.

—Oh! mon oncle, mon oncle.

—Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de Claude.

Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il la vit frémissante.

—Qu'as-tu?

—J'ai peur.

—De quoi!

—Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.

—De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.

Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.

—J'écris la dépêche, dit-il.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

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