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Eurimedon

SCENE DEUXIESME.

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ARCHELAS, EURIMEDON, PASITHEE, FALANTE.

Archelas.

Falante: Je ne sçay quelle secrette joye Avecque ce vaisseau la fortune m'envoye; Mais je me sens forcé malgré mon desespoir De l'aller dans le port moy-mesme recevoir.

Falante.

Sire, ces estrangers qui viennent du rivage Vous pourront esclaircir de cét heureux presage.

Archelas.

Où sont-ils?

Falante.

Les voila qui viennent droit à vous, Pour avoir le bon-heur d'embrasser vos genoux.

Archelas.

Ah ma fille! Est-ce toy que je revois encore? Est-ce toy Pasithée? Ô grands Dieux que j'adore Je crains que dans l'excez de mon contentement Mon trespas ne succede à ce ravissement! Mais n'est-ce pas aussi l'effect de quelques charmes Qui veut tromper mes yeux affoiblis de mes larmes?

Pasithee. Non Sire, vous voyez celle que le malheur Avoit fait le butin d'un infame voleur: Voicy cette Princesse indignement ravie, Et qui perdoit l'honneur aussi bien que la vie Si l'invincible bras de ce liberateur N'eut empesché ma perte, en perdant son autheur.

Archelas. Chevalier, Je sçay bien que ma recognoissance Est plus en mes desirs que dedans ma puissance, Et que pour bien payer cette belle action Mon sceptre est au dessous de l'obligation: Il est vray qu'un exploit si digne de memoire Trouve ordinairement son salaire en sa gloire; Mais de peur d'estre ingrat à ce rare bien-faict, Je vous offre le bien que vous nous avez faict, Partagez nos plaisirs, regnez dans mes provinces, Faites vous (s'il vous plaist) des sujets de mes Princes, Je feray tout pour vous, ayant tout faict pour moy, Vous m'avez rendu pere & je vous feray Roy.

Eurimedon. Ah Sire! mon secours ne vaut pas qu'on y pense Et ce qui fit ma peine a faict ma récompence J'ay suivy seulement les loix de mon devoir Pour servir Pasithée, il ne faut que la voir; Et puisque je cherchois cette belle contrée Je benis le sujet qui m'en donne l'entrée, Heureux si les faveurs d'un auspice si doux Me permettent l'honneur de vivre aupres de vous.

Pasithee. C'est pour moy seulement que je dois dire heureuse La mesme occasion qui vous fut dangereuse: Car quand vous n'auriez pas à mes yeux combattu, Cette Cour est tousjours ouverte à la vertu: Mais si vostre valeur m'eust lors abandonnée, Je serois maintenant la plus infortunée Qui jamais icy bas ayt respiré le jour, Et je ne verrois pas cet aymable sejour: Je serois maintenant pour comble de misere Peut estre le jouet d'un horrible Corsaire; Ou bien pour eviter ce servage inhumain Contre mon propre coeur j'aurois armé ma main: Mais au triste moment de cette violence La vostre a prévenu leur crime, & mon offence, Et le coup qui finit leur trame, & mes malheurs Mesla leur sang brutal à mes prodigues pleurs.

Archelas. Il falloit reserver à de honteux supplices L'autheur de ce projet, ou du moins ses complices, Pour donner un exemple à la posterité Du juste traictement qu'ils avoient merité; La mort que le bourreau pouvoit rendre execrable La gloire de vos coups l'a rendue honnorable, Et vous avez donné par des trespas si beaux À des infames corps des illustres tombeaux.

Eurimedon. Sire, Le Dieu des eaux les a dans ses entrailles, Un perfide comme eux a faict leurs funerailles, Et comme partizan de ce traistre dessein Il en cache l'autheur dans son humide sein: En fin de ces brigands la deffaite est entiere, La mer fut leur refuge, elle est leur cimetiere, Et l'onde a tellement prévenu mes efforts Qu'ils ont esté plustost ensevelis que morts.

Archelas. Finissons avec eux cette tragique Histoire Perdons-en s'il se peut jusques à la memoire, Craignant que par le bruit des discours superflus Nous ne ressuscitions ceux qui ne vivent plus; Que la joye en nos coeurs succede à la tristesse, Bannissons desormais cette importune hostesse, Et sans nous arrester aux soucis des mortels À ce Dieu tutelaire erigeons des Autels.

Eurimedon. Ah grand Roy! Cet honneur plus grand que ma naissance Au lieu de m'obliger, me chocque & vous offence: Car cette vanité me rendant odieux Reproche en mesme temps une erreur à vos yeux: Bien loing de m'eslever à ce degré supréme La rigueur du destin m'a mis à l'autre extreme, Pour toute qualité je suis Eurimedon La fortune en naissant me mit à l'abandon, Et pourtant de mon sort l'admirable advanture Peut passer pour miracle à la race future: En un point seulement je le trouve assez beau Puisque j'eus pour le moins un illustre berceau. Un Aigle me voyant estendu sur la poudre, Soit qu'il me voulut mettre à couvert de la foudre, Ou bien faire de moy quelque fameux guerrier Porta mon petit corps à l'ombre d'un laurier: Du depuis le destin lassé de me bien faire Me mit entre les mains d'un barbare Corsaire Qui m'ayant dans un bois sous cet arbre trouvé Parmy ses compagnons m'a tousjours eslevé. Cent fois il m'a juré que j'estois né d'un Prince Et m'a tout dit, hormis mon nom, & ma province, Car de peur de me perdre il m'a tousjours caché Cet important secret qu'en vain j'ay tant cherché. Je n'avois que douze ans que desja mon courage Ne pouvoit plus souffrir la paresse de l'aage, Et bien que j'eusse horreur de leurs traits inhumains Il falloit que je fisse un essay de mes mains. Un jour l'occasion s'en montra toute preste Trois Pyrates venus fraischement de la queste Ne purent sans debat partager leurs butins, Le lucre les rendant esgalement mutins Ils passerent en fin des discours, à l'espée; Et la valeur d'un seul contre deux occupee Dans l'inegalité l'alloit faire perir Si je l'eusse pû voir sans l'ozer secourir. Contre ces lasches coeurs j'entrepris sa deffence, Et comme l'un des deux mesprisoit mon enfance Il donnoit à mes coups tant de facilité, Que sa mort fut le prix de sa temerité. Dès lors tous estonnez de ce trait de courage, Comme à leur souverain ils me firent hommage; Glorieux (disoient-ils) d'obeyr desormais Au Prince le plus grand que le ciel vit jamais: Du depuis leur respect pouvoit servir de marque Que j'estois en effet n'ay de quelque Monarque: Mais je suis incertain de ma condition.

Pasithee. Vous estes trop modeste en vostre ambition, Et si mon ame encor doute en vostre origine, C'est qu'au lieu d'estre humaine, elle la croit divine.

Eurimedon. Ah ne me flattez pas, un si mal-heureux sort Avec le rang des Dieux a trop peu de rapport.

Archelas. Alcide avant sa mort estoit ce que nous sommes, Ce Heros comme vous nasquit entre les hommes, Il fut leur protecteur, & cette qualité Luy fraya le chemin de l'immortalité: Ainsi cette vertu qui vous faict adorable, Et qui rend vostre gloire à son nom comparable, Malgré les vains efforts d'un sort injurieux Vous reserve une place à la table des Dieux.

Eurimedon. Mon coeur n'affecte pas ces dignitez hautaines Dont la presomption bouffit les ames vaines, Je prefere grand Roy, l'honneur de vous servir Aux grandeurs qui pourroient dans le Ciel me ravir.

Archelas. De grace (Eurimedon) quittez cette eloquence, Laissez-vous une fois vaincre à ma bien-vueillance Commandez en ma Cour, mais en ce juste point Pour me favoriser ne vous deffendez point: Où bien ce grand esprit qui tout autre surmonte À l'obligation adjoustera la honte, Et sa grace conjointe aux offices du bras Nous fera confesser que nous sommes ingrats.

SCENE TROISIESME.

TYGRANE.

Destin, Neptune, Amour, Dieux cruels, tristes Astres Ne deliberez plus, achevez mes desastres, Et vos foudres grondans en d'inutiles mains, Que ne punissez-vous les crimes des humains? Souffrez-vous qu'un mortel brave vostre vengeance? Sans doute on vous croira de son intelligence, Et si contre mon chef vos couroux sont si lens De mon impunité naistront mille insolens; Trop pitoyables Dieux vangez-vous de Tygrane, J'ay trahy Pasithée & trompé Celiane, L'une en mon changement, l'autre par lascheté: Celiane ressent mon infidelité, Et faute de secours, la belle Pasithée Est par ses ravisseurs indignement traictée, Cependant sur le point qu'elle s'en va perir Je suis les bras croisez & la laisse mourir. Ah! c'est trop endurer un ingrat sur la terre, Cieux achevez mon sort par un coup de Tonnerre: Ce tragique accident ne sera pas nouveau, Le deluge du feu suivra celuy de l'eau, Et mes membres espars sur cet humide empire Auront en mesme temps l'un & l'autre martyre. Mais qu'en vain pour avoir un remede à mes maux J'importune les Dieux puis qu'ils sont mes rivaux: Vaste mer qui retiens mon ame & mes delices Ouvre au moins à mon corps tes affreux precipices, Puisque desja ma vie est sur ton Element, Prens ce qui reste encor d'un malheureux Amant. Ah plustost par mes cris ta colere irritée Emporte ma parole avecque Pasithée! Je la suivray pourtant, & mes tristes vaisseaux Feront si promptement le grand tour de tes eaux, Que je te forceray de me rendre ma Reyne, Ou d'achever ma vie en achevant ma peine.

SCENE QUATRIEME.

FALANTE, TYGRANE.

Falante. Où courez-vous Tygrane? Et quel aveuglement Vous oblige à revoir ce perfide Element, Cependant que la Cour retentit d'allegresse, Et benit le retour de sa chere Princesse.

Tygrane. De qui?

Falante. De Pasithée.

Tygrane. Ô rare invention! Croy-tu par ce moyen calmer ma passion? Non (Falante) sa perte est par trop veritable Pour cesser mes transports au recit d'une fable.

Falante. Tygrane, mon discours a tant de verité Qu'il peut vaincre aisément vostre incredulité, Si pour rendre à vos yeux la nouvelle certaine Il vous plaist seulement d'entrer à Mitylene, Là vous verrez l'objet qui vous fit amoureux Et le liberateur qui vous a faict heureux.

Tygrane. Quel est ce Chevalier, est-il de cognoissance?

Falante. Non, c'est un estranger, mais d'illustre naissance, On le traite de Prince, & son port gracieux Ne degenere point de ce nom glorieux, Cet auguste guerrier singlant devers cette Isle Se venoit rafraischir à la premiere ville, Quand il a rencontré le funeste vaisseau Qui mettoit vostre espoir & l'Infante au tombeau. Comme il s'en approchoit d'une extreme vitesse, Il ouit cette voix (sauvez une Princesse) Aussi-tost abordant ce traistre Galion Il s'eslança dedans plus hardy qu'un Lyon, Malgré ses ravisseurs delivra Pasithée, Et mit à fonds la nef qui l'avoit emportée. Ce genereux heros apres ce grand effort S'offrit incontinent de la remettre au port, Mais avec tant de grace, & tant de bien-vueillance Qu'il rendit son respect esgal à sa vaillance, Et l'Infante advoua qu'une telle action Fit voir moins de valeur que de discretion.

Tygrane. Dieux que je suis confus! & que cette nouvelle Me semble en mesme temps agreable, & cruelle! Deux mouvemens divers tyrannizent mon coeur, J'ayme bien ce retour, mais je crains son autheur. Son merite, son port, sa valeur esprouvée, Cette discretion de ma Reyne approuvée Sont autant de Devins qui predisent mon mal, Et d'un liberateur me feront un rival: Ainsi mes sentimens divisez en moy-mesme Emportent mon esprit de l'un à l'autre extreme. Quand je songe au bon-heur qu'il nous a procuré Aussi-tost je conclus qu'il doit estre adoré: Mais apres combatu d'un mouvement contraire L'objet que j'ay flatté commence à me desplaire, Et si quelque devoir m'oblige à le cherir Je croy baiser la main qui me fera perir.

Falante. Delivrez vostre esprit de cette fantaisie Permettez à l'Infante un peu de courtoisie, Vous aurez son amour, luy sa civilité; Cet honneur est un prix qu'il a bien merité, Et mesme vous devez (au moins par complaisance) De quelque complimens honnorer sa presence.

Tygrane. Hé bien (Falante) allons luy rendre ce devoir, Et vous mes tristes yeux preparez-vous de voir L'Astre de mon amour, & l'object de ma crainte; Toustesfois insolents dedans cette contrainte Que vos jaloux regards ne me trahissent pas, Mais lisez en riant l'arrest de mon trespas.

ACTE II.

SCENE PREMIERE.

EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE.

Eurimedon. Madame, excusez-moy si voyant tant de grace J'ayme vos ennemis & cheris leur audace, Puisque les mesmes traits qui vous ont fait trahir Ne me permettent pas de les pouvoir haïr: Cette rare douceur, ces apas, & ces charmes, Contre un foible mortel sont de trop fortes armes, On ne peut eviter l'atteinte de leurs coups, Le coeur qui les reçoit mesme les trouve doux: Et quoy que la raison à nos desirs oppose Vous voir & vous aymer n'est qu'une mesme chose. De la sorte Araxés se sentant consommer, Pour esteindre ses feux eut recours à la mer, Mais vos yeux plus puissans que le flambeau du monde Brulent esgalement sur la terre, & sur l'onde; Et son coeur amoureux par ce tour impudent Eust sans moy sur les eaux fait un naufrage ardent: En fin mon sentiment contre vous se rebelle, Je pardonne aux transports d'une faute si belle, Et ne me puis resoudre à blasmer un effect Qui me permet de voir un object si parfaict.

Pasithee. Je suis (Eurimedon) trop peu considerable Pour vous rendre envers luy de beaucoup redevable: Et quand j'aurois assez de grace & de beauté Pour toucher un guerrier de vostre qualité, Vostre vertu vous donne assez de privilege Pour n'avoir pas besoin d'un Prince sacrilege. Mais qu'est-il devenu depuis vostre retour, Je croy qu'il n'oseroit se monstrer à la Cour, Mon abord luy faict peur ou bien sa conscience Luy conseille de vivre en cette deffiance Mais il craint vainement.

Eurimedon. Je ne sçay si le sort Ou sa timidité l'ont esloigné du port Mes gens pour le trouver ont tourné toute l'Isle Mais sa fuitte a rendu leur recherche inutile.

Pasithee. Que les Dieux pour jamais l'exilent de Lesbos Pour mon contentement, & pour vostre repos Mes yeux n'ont que trop veu ce Prince abominable Dont la rage a pensé me rendre miserable, Et vous n'avez vangé mon honneur qu'à demy Si vous n'abandonnez un si perfide amy.

Eurimedon. Vos voeux seront suivis de mon obeissance, Mais (Madame) apprenez que nostre cognoissance Venant plus du hazard que de mes volontez Je ne prens point de part en ses meschancetez. Un jour aux environs des costes de l'Epyre Il fut pris, & mené prisonnier en Corcyre, Mais lors qu'il attendoit le prix de sa rançon Ma pitié le sauva.

Pasithee. Dieux! de quelle façon?

Eurimedon. Je cognus par l'excez de la melancolie Où l'ame de ce traistre estoit ensevelie, Qu'une forte douleur agitoit son esprit, Comme par ce discours sa bouche me l'apprit: Grand Prince (me dit-il) ne trouvez pas estrange Si dans cette prison où le destin me range J'ose faire paroistre un extreme soucy Malgré tant de faveurs que je reçois icy: Je ne souffre pas seul, tout un peuple souspire, Et le fort d'Araxés est celuy de l'Empire, Encore que ce point soit assez important Ce n'est pas toutesfois ce qui m'afflige tant Un mal-heur plus pressant attaque ma fortune, Amour voulant trahir est trahy par Neptune; Et la mesme prison qui me tient arresté Me ravit ma maistresse avec ma liberté. Cet objet (reprit-il) s'appelle Pasitée, Je l'aymay des l'instant que je l'eus visitée, Et nous sommes unis par de si doux accords Que vous n'avez de moy seulement que le corps: Cette princesse en a la meilleure partie; Sa parolle à ces mots en souspirs convertie Parut plus esloquente en son affection, Et porta mon esprit à la compassion.

Pasithee. Ah! que favorisant cette ame criminelle, Vostre pitié me fut rigoureuse, & cruelle!

Eurimedon. Il est vray: mais aussi mon bras a reparé Le mal que mon esprit vous avoit preparé, Et si lors je faillis, ce fut par innocence; Comme je le croyois d'une illustre naissance Je creus que son amour, & ses intentions Avoient quelque rapport à vos perfections, Outre que je voulois renoncer à la vie Qu'à regret ma jeunesse a trop long-temps suivie. À cette occasion je luy dis le dessein Que la gloire & l'honneur m'avoient mis dans le sein, Et que mon coeur pressé d'un plus noble genie Vouloit me delivrer de cette tyrannie, Où ma valeur rebelle à ses propres effets Plaignoit le plus souvent ceux qu'elle avoit deffaits; Luy pour me tesmoigner une amitié parfaite M'offrit dans ses estats une seure retraitte, Et moy pour obliger ce malheureux Amant J'accompagnay de dons son eslargissement: Nous prismes rendez-vous; Après son ambassade Il devoit dans deux mois m'attendre en la Troade Où mon navire alloit heureusement ancrer, Quand mon sort & le sien me l'ont fait rencontrer. Mais que je fus d'abord confus en cet orage, Quand son casque levé me montra son visage, Il le faut advouer, mon esprit incertain Ne pouvoit approuver les efforts de ma main, Je plaignois son malheur, je blasmois mon courage, Mon bras se repentoit d'avoir fait cet outrage, Et si vostre pitié n'eust signé son pardon, J'eusse lavé son crime au sang d'Eurimedon.

Pasithee. Le sien ne fut jamais digne de ce meslange Ne le regrettez point vous gaignerez au change, Vous m'avez secourue, & le Ciel l'a permis Pour vous donner icy de plus nobles amis.

Eurimedon. Madame,

Pasithee. Poursuivez.

Eurimedon. Je ne puis.

Pasithee. Quelle crainte Vous faict aupres de moy vivre en cette contrainte?

Eurimedon. Permettez moy Madame.

Pasithee. Achevez.

Eurimedon. D'esperer.

Pasithee. Esperez.

Eurimedon. Ah Madame! Il vous faut adorer. Car pourveu que le coeur à la bouche responde Je me tiens desormais le plus heureux du monde; Mais à ce grand bon-heur Tygrane espere aussi.

Pasithee. N'importe (Eurimedon) laissez moy ce soucy, Si vostre amour est grand comme vostre courage Je sçauray bien aussi vous donner l'advantage.

Alerine. Madame parlez bas, j'entends venir quelqu'un.

Pasithee. Sans doute (Eurimedon) c'est ce Prince importun.

SCENE SECONDE.

EURIMEDON, PASITHEE, TYGRANE.

Tygrane. Depuis vostre retour (divine Pasithée) Si je ne vous ay pas aussi-tost visitée, Ne vous figurez point que l'oubly du devoir M'ayt rendu moins ardent au desir de vous voir: Si j'avois sçeu plustost cette heureuse nouvelle Vous auriez de mes soins une preuve fidelle, Que je vous suis tousjours par inclination, Ce que je vous seray par obligation.

Se tournant vers Eurimedon: Grand Heros si jamais le destin plus propice M'offre l'occasion de vous rendre service.

Eurimedon. Seigneur, je ne suis pas digne de cet honneur Puisque ce que j'ay faict se doit à mon bon-heur, Je beny toutesfois mon heureuse fortune Qui m'a mis à propos sur le sein de Neptune, Pour punir les autheurs de son enlevement Et faire de leur sang vostre contentement.

Pasithee. Grands Princes: je vous suis à tous deux obligée, Et les soins de tous deux m'ont si fort engagée, Que je devrois rougir de donner seulement Pour de si bons effets un mauvais compliment; Toutesfois en ce point cette raison me flatte, Qu'il vaut bien mieux paroistre ignorante, qu'ingratte.

Tygrane. Pour souffrir ce reproche, & l'esprit & le corps Font en leurs qualitez de trop charmans accords.

Pasithee. Si j'avois plus d'orgueil, & moins de modestie, Je pourrois advouer l'une & l'autre partie, Mais Tygrane apprenez que je sçay mes deffaux.

Tygrane. Si c'est par le miroir apprenez qu'il est faux, Et qu'inutilement vous consultez sa glace S'il ne vous y fait pas remarquer vostre grace.

Eurimedon. Il a pour ses attraits trop de fidelité.

Pasithee. Et vous pour me flatter trop de civilité: Quoy donc après la paix, vous me donnez la guerre? Vous me sauvez en mer, & m'attaquez en terre? Desirez-vous encore un triomphe nouveau?

Eurimedon. Non je veux ma deffaite en un combat si beau.

Pasithee. Vous ne prendrez donc pas le soin de vous defendre.

Tygrane. On se defend en vain quand le coeur se va rendre.

Pasithee. Il est vray, mais je tiens un triomphe à mespris Si la difficulté n'en augmente le prix.

Tygrane. Vous aymeriez pourtant cette riche conqueste, Quelque facilité qui vous la rendist preste.

Pasithee. Tygrane, vous jugez de mon intention Selon la belle humeur de vostre passion.

Tygrane. Mon sentiment plustost parle selon la gloire Que vous pourra donner cette belle victoire.

Pasithee. Quelle?

Tygrane. D'Eurimedon, qui vous donne son coeur.

Pasithee. Veid-on jamais vaincu triompher du vainqueur?

Eurimedon. Ou vainqueur ou vaincu souffrez que je sois vostre, À qui vit sans espoir qu'importe l'un ou l'autre.

Tygrane. En amour toutesfois l'esperance est l'aymant.

Eurimedon. Ouy pour vous qui portez la qualité d'Amant, Mais mon affection à bien moins se limite, Et je suis sans desir, ainsi que sans merite.

Pasithee. Puis qu'en tous ces debats j'ay beaucoup d'interest Nous en pourrons donner une autre fois l'arrest, Cependant je veux bien que l'un & l'autre espere Pour moy je m'en vay voir que fait le Roy mon pere.

SCENE TROISIESME

TYGRANE.

Dieux que viens-je d'ouyr: mais helas qu'ay-je veu? Il se peut faire aussi que je me sois deçeu Ou qu'un enchantement qui me trouble l'ouye Par de mesmes effets ayt ma veue esblouye: Sans doute tout cecy n'est qu'une illusion Qui remplit mon esprit de sa confusion: Mais Prince infortuné que ton mal est estréme! As-tu quelque advantage à te tromper toy-mesme? Après avoir esté present à leur discours Cherches-tu dans la feinte un frivole secours? Non, non, ne flatte plus les mespris de ta Reyne, Tu cognois maintenant la cause de sa hayne, Elle destine ailleurs son inclination, Et tu seras l'objet de son aversion. Ne venois-je en ce lieu qu'à dessein que j'y visse Qu'un rival me ravit les fruits de mon service? Et que celle qui tient mon esprit en langueur, Garde pour luy l'amour, & pour moy la rigueur? Ah que le sentiment d'un si visible outrage Excite dans mon coeur un violent orage! Et qu'à regret mes yeux verront un incognu Tenir icy le rang que Tygrane a tenu! Mais que ma bouche employe une foible allegeance À des maux qui ne l'ont que dedans la vengeance, Mon rival doit mourir, & mon contentement Ne doit estre tiré que de son monument.

SCENE QUATRIEME.

CELIANE en habit de Cavallier.

He bien cruel Amour que fera Celiane? Porteray-e l'enfer dans le ciel de Tygrane? Dois-je craindre, esperer, ou voir que ton flambeau Esclaire en mesme temps son lit, & mon tombeau? Seray-je plus heureuse en ce bel equipage? Crois-tu qu'en cet habit je plaise d'avantage? Ne me faits point languir, acheve mon dessein, Puisque c'est ton pouvoir qui me l'a mis au sein: Mon coeur pour t'obeir n'a point trouvé d'obstacle N'en trouve pas aussi pour produire un miracle, C'est toy qui m'as reduitte en cette extremité, Fais donc voir un effect de ta Divinité. Ce perfide autrefois vivoit sous mon empire, Moy seule je faisois sa joye & son martyre, Et je reglois si bien ses inclinations, Que mes desirs estoient toutes ses passions; Cent fois il m'a juré de donner à sa flame Un aussi long destin que celuy de son ame: Mais depuis quelque temps en cet objet vainqueur L'esloignement des yeux a faict celuy du Coeur; Maintenant Pasithée est la beauté divine, Qui bastit son espoir dessus cette ruyne, Et destruit une amour dont la sincerité N'avoit à desirer que l'immortalité. Mais contre tant d'attraits il n'a pû se deffendre, Sa Princesse a le feu dont je n'ay que la cendre, Et toutefois jamais l'excez de sa froideur N'esteindra qu'en mon sang mon amoureuse ardeur, Ah pour un lasche coeur trop magnifique offrande!

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