SCENE DEUXIESME.
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CELIANE, TYGRANE.
Celiane. Où va Tygrane?
Tygrane. Où son devoir l'appelle.
Celiane. Perfide dy plustost où t'attend une belle. Il est vray que j'ay tort de blasmer ton devoir, Et de te regarder lors que tu vas la voir; Pasithée a des traits qui font que Celiane N'oseroit esperer l'entretien de Tygrane.
Tygrane. Ah Madame! espargnez un malheureux Amant, Je bornois mes desseins à vous voir seulement.
Celiane. As-tu mise en oubly la Reyne de ton ame?
Tygrane. Je ne puis l'oublier puisque c'est vous (Madame) Dont l'absolu pouvoir regne sur mes esprits.
Celiane. Et tu n'es plus pour moy qu'un objet de mespris.
Tygrane. Oubliez mon erreur, oubliez mon offence, Et voyez mon amour après mon inconstance; Comme l'Astre du jour alors qu'il sort de l'eau, Mon feu sera plus net & paroistra plus beau, Pourveu qu'en ma faveur quelque pitié vous touche.
Celiane. Depuis quand cette amour loge-t'elle en ta bouche? Sans doute desloyal tu ne te souviens pas Combien ta Pasithée a de grace & d'apas.
Tygrane. Ah belle Celiane!
Celiane. Hé bien Prince volage?
Tygrane. Serez-vous sans pitié?
Celiane. Seras-tu sans courage?
Tygrane. Il en faut bien avoir pour souffrir vos discours.
Celiane. Il faut trop de pitié pour te donner secours.
Tygrane. Il est vray la faveur d'une grace est trop grande Et ce n'est pas aussi ce que je vous demande, Non, je n'invoque plus icy vostre pitié, Mais j'ay plustost recours à vostre inimitié; Ouy qu'elle fasse au moins cet honneur à ma vie De la croire aujourd'huy digne d'estre ravie, Pour reparation du crime que j'ay faict D'avoir ozé trahir un objet si parfaict.
Celiane. Tygrane c'est assez, mon ame moins cruelle Veut attendre de vous une amour plus fidelle: J'approuve vos devoirs, & la suitte du temps Si vous perseverez nous peut rendre contens, Allez: retirez-vous avec cette esperance.
Tygrane. Et vous vivez (Madame) avec cette asseurance, Que je conserveray mesme après le trespas L'amour que j'ay vouée à vos divins apas. Il sort.
Celiane seule. En fin ma passion triomphe de Tygrane, Ce superbe vainqueur se rend à Celiane, Et les traits de mes yeux plus forts que ses desdains Reparent la foiblesse & l'affront de mes mains: À ces nobles efforts ma raison rend les armes, Je trouve que son crime est moindre que ses charmes, Et de quelque dépit dont mon coeur soit touché Je croy le repentir plus grand que le peché; Après cette faveur (Amour) je te rends grace De m'avoir inspiré la genereuse audace Qui m'a faict rencontrer dans l'orage le port, Et m'a donné la vie, où je cherchois la mort.
SCENE TROISIEME.
ARCHELAS, MELINTE, & leur suite.
Archelas. Grand Monarque, il est vray: l'insolence d'un Prince A troublé depuis peu cette heureuse Province, Mais cet Eurimedon que vous cherchez icy Ne nous a pas osté ce penible soucy. Quand le traistre Araxés descendit dans cette Isle, Desja ce Chevalier avoit quitté la ville, Et parmy le danger de ce soudain malheur Son absence m'eust faict regretter sa valeur, Si les Dieux par le bras d'une auguste Amazone N'eussent puny le traistre, & rasseuré mon trosne; Je ne laisse pourtant de vous estre obligé D'avoir voulu deffendre un Estat affligé.
Melinte. Le devoir mutuel qui nos sceptres allie M'a faict pour ce sujet partir de Thessalie, Où j'appris que Bellonne exerçoit son couroux Sur cette nation qui releve de vous; Et comme Eurimedon n'ayme rien que la guerre, J'ay creu le rencontrer en cette heureuse terre: Mais à ce que je voy le sort malicieux L'a contre mon espoir esloigné de ces lieux.
Archelas. Ce fut plustost l'effect de ma juste colere.
Melinte. Quoy, vous l'avez chassé?
Archelas. Sans doute.
Melinte. Ah c'est mon frere!
Archelas. Vostre frere bons Dieux!
Melinte. Ouy, mon frere.
Archelas. Grand Roy, J'ay regret de l'avoir si mal traicté chez moy S'il m'avoit declaré son illustre naissance, Je n'aurois pas commis envers luy cette offence, Au contraire j'aurois contenté ses desirs, Et par un bon accueil finy ses desplaisirs.
Melinte. Luy-mesme ne sçait pas qu'il soit de nostre race, Il veid avec ses jours commencer sa disgrace, Et l'Astre qui premier esclaira son berceau Pensa d'un mesme temps esclairer son tombeau: Toutesfois si le sort fut ingrat, & barbare, Le Ciel de ses tresors ne luy fut pas avare; Car il fit esclatter en des lieux escartez Parmy de viles gens de nobles qualitez; Moy-mesme je le vis, & sa seule vaillance Sans que je le cogneusse, acquit ma bien-veillance: Mais depuis que je suis en cet illustre rang Un Pyrate m'a dit qu'il estoit de mon sang, Et que ses compagnons l'avoient pris à Messine Entre les foibles bras de ma mere Euphrosine, Lors que par Dicearque en ces lieux attirez Ils luy firent les maux qu'ils avoient conspirez Ah que je fus content d'ouir cette nouvelle! Mais que je trouve icy son absence cruelle! Et que mon coeur saisy de son esloignement Garde pour son malheur un vif ressentiment: Où pourray-je trouver ce miserable Prince, Il erre maintenant de Province en Province, Il court cet Univers de l'un à l'autre bout, Et ne possedant rien il croit posseder tout: Mais encore quel sujet excita vostre hayne?
Archelas. L'excez de son amour qui me mit fort en peine. Car comme je croyois que son ambition N'avoit point de rapport à sa condition, Je trouvois fort mauvais qu'il eust pris l'asseurance De regarder l'Infante avec de l'esperance, Si bien que redoutant la fin de ce projet, Je separay d'ensemble & l'un, & l'autre objet.
Melinte. Ainsi doncques l'amour a produit son contraire, Et ce qui faict aymer a faict haïr mon frere, Ah miserable Prince où t'a reduit le sort?
Archelas. Si jamais son destin le rendoit à ce bord. Je traitterois si bien ce genereux courage Que je le forcerois d'oublier mon outrage, La main qui l'a blessé gueriroit sa douleur, Ce qui fit mon couroux, finiroit son malheur; Et l'espoir de mon sceptre avecque Pasithée Rendroit dans ce pays sa course limitée: Mais puisque les destins ne le permettent pas, En vain ma passion luy promet ces apas; Attendons que les Dieux à nos voeux plus propices, Fassent par son retour renaistre nos delices; Cependant s'il vous plaist d'entrer dans le Palais, Vous y verrez l'objet à qui je dois la paix, Et qui d'oresnavant doit partager mon trosne.
Melinte. Je le veux bien, voyons cette belle Amazone.
SCENE QUATRIEME.
EURIMEDON, PASITHEE, CELIANE.
Celiane. Madame: Je vous ay tant d'obligation De vous estre fiée à ma discretion Qu'il n'est point de moyens, ny de traicts de courage, Qu'à vostre occasion je ne mette en usage; Je sçavois desja bien tout ce deguisement Et que sous cet habit vous aviez un Amant, Je fus le Conseiller de la belle Hermionne, Quand elle fit dessein de se faire Amazone: Et que cette action soit un crime, ou bien-faict, Mon coeur est partizan de tout ce qu'elle a faict. Souffrez donc qu'aujourd'huy j'acheve mon ouvrage, Souffrez que je vous mette à couvert de l'orage, Et comme cet Estat m'a tiré de soucy, Permettez que le mien vous en retire aussi.
Pasithee. Ce conseil seroit bon genereuse Princesse Si mon esprit timide avoit moins de foiblesse: Mais mon coeur interdit de crainte, & de respect Me faict irresolue, & me rend tout suspect: Car quelque invention que vostre esprit medite, Mon honneur ne sçauroit se sauver en ma fuitte, Et quand bien je serois hors des terres du Roy J'aurois tousjours en suitte & l'horreur & l'effroy.
Eurimedon. S'il est de la terreur c'est ce bras qui la donne, Et s'il sçait appuyer le faix d'une Couronne, Il pourra bien aussi vous sauver de la peur Qui loge indignement dans un si noble coeur: Quoy donque, aymez-vous mieux que la rigueur d'un pere Fasse d'une Princesse un objet de misere? Voulez-vous que ma teste attende son couroux, Ou que comme un ingrat je m'esloigne de vous? Quand il aura cogneu mon sexe & ma personne, Qu'il sçaura que je n'ay que le nom d'Hermionne, Croyez-vous eviter la noire impression Qu'il doit avoir alors de nostre affection? Non, non, nostre retraitte est un coup qu'il faut faire, Et vostre enlevement est un mal necessaire. Quand vous ne serez plus en ses barbares mains Le temps adoucira ses projets inhumains, Mais si nous ne quittons ce funeste rivage Il nous faut disposer aux effets de sa rage.
Pasithee. Hé bien, puis qu'il le faut, j'y consens: mais bons Dieux! Qu'un extreme malheur m'arrache de ces lieux! Puisque pour un Amant qui cause mon martyre Il faut que j'abandonne & mon pere, & l'Epire? Mais (cher Eurimedon) Je ne conteste plus, Aussi bien les regrets sont icy superflus, Je suy tes volontez, ma raison rend les armes.
Eurimedon. Ma Reyne essuyez doncq ces inutiles larmes, Et de peur d'eventer ce genereux dessein Estouffez vos souspirs au fonds de vostre sein, Fiez vous cependant dessus ma prevoyance Je vay tout preparer. Il fait semblant de s'en aller.