SCENE CINQUIESME.
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CELIANE, ARGAMOR
Argamor. Voyla comme je croy celuy que je demande.
Celiane. Page que cherche-tu?
Argamor. Je cherche Eurimedon.
Celiane. Feignons pour sçavoir tout que je porte ce nom.
Argamor. Ce Prince Monseigneur vous ressemble à l'extréme.
Celiane. Tu ne te trompes point Page: car c'est moy-mesme.
Argamor luy donne le Cartel. Ce mot donc (s'il vous plaist) en cette occasion Vous dira le sujet de ma commission.
Celiane. Voyons ce qu'il contient: Ah qu'en ces caracteres Mes yeux vont descouvrir d'agreables mysteres!
CARTEL. De Tygrane à Eurimedon. En vain Eurimedon tu me penses ravir L'incomparable Pasithée, Mais la gloire de la servir Te sera si bien disputée, Que si je te puis voir avant la fin du jour, Nous perdrons l'un ou l'autre, ou la vie, ou l'amour.
Ouy Page il me peut voir; s'il veut prendre la peine De sortir promptement des murs de Mitylene, Il recevra de moy la satisfaction Qu'on doit donner à ceux de sa condition.
Argamor s'en allant. Seigneur dans peu de temps vous y verrez Tygrane.
Celiane. Et pour Eurimedon il verra Celiane. Ce Page à mon habit m'a pris pour ce rival À qui ce Prince ingrat prepare tant de mal, Mais n'importe je veux m'exposer à sa rage, Et qu'il fasse le coup qu'auroit faict mon courage, Le Ciel n'est à mes voeux contraire qu'à demy Si je meurs de la main d'un si cher ennemy, Mon coeur à son amour autrefois si propice Au lieu d'estre l'Autel sera le sçacrifice, Et le coup que son bras luy va faire sentir Fera d'un Idolatre un amoureux martyr: Mes yeux pour ce cruel ont trop versé de larmes, Il est temps que mon sang soit tiré par ses armes, Et que par ses boüillons mes desirs innocens Mesme au point de la mort luy donnent de l'encens. Mais aveugle fureur où portes-tu mon ame? Pourquoy faut-il mon sang pour esteindre ma flame? Pour estre mal-heureuse, est-ce un point important Qu'il me faille sauver en me precipitant? Non, non, quittons l'erreur qui trouble ma pensée Et repoussons les traits d'une amour insensée, Evitons les appas de ce subtil poison Mettons au front d'amour les yeux de la raison, Et ne permettons pas qu'une passion feinte Donne à mon noble Coeur une si vile atteinte. Toutesfois c'est en vain que je veux reculer, Le traict desja lancé ne se peut rappeller: Il faut, il faut franchir constamment la carriere, Et ne point perdre coeur en perdant la lumiere: Lors que nous esprouvons le destin malheureux L'ennemy qui nous tue est le moins rigoureux. Amour voy que la mort me donne peu d'alarmes Puisque pour l'irriter je mets la main aux armes, Regarde cet habit, voy dessous cet armet À quelle extremité ton pouvoir me sous-met, Et comme tous les traits qui sont en mon visage, Commandent à mes maux d'assister mon courage; Depuis que je sentis les destins ennemis, Je creus absolument que tout m'estoit permis, Que l'espée à ma main estoit mesme decente Pour maintenir les droits d'une flame innocente, Sous cette passion mon esprit abbatu Se mocque des advis que donne la vertu, Et croiroit meriter d'estre au rang des infames, Si je suivois les moeurs du vulgaire des femmes; Courage Celiane, acheve ton dessein C'est folie en amour que d'avoir l'esprit sain, Suy tes nobles transports tu seras satisfaite, Et tu triompheras mesme par ta deffaite: Car Tygrane privant Celiane du jour Fera de son tombeau celuy de son amour; Mais je le voy venir, songeons à nous deffendre.
SCENE SIXIESME.
TYGRANE, CELIANE.
Tygrane. Chevalier excusez, Je vous ay faict attendre.
Celiane. Tygrane vostre sang signera ce pardon.
Tygrane. Ce sera bien plustost celuy d'Eurimedon.
Celiane. C'est où vostre valeur sera bien occupée.
Tygrane. C'est où je tremperay maintenant mon espée.
Celiane. Tu mentiras perfide.
Tygrane. Ah c'est trop discourir. Quand Mars & tous les Dieux te viendroient secourir, Ce propos insolent te coustera la vie.
Celiane tombant. Ah Dieux! ce coup mortel seconde son enuie, Je meurs contente (ingrat.)
Tygrane. S'en est faict il est mort. Et ce fameux Guerrier en espreuve un plus fort. Mais que me sert d'avoir vaincu ce grand courage S'il a mesme en sa mort dessus moy l'avantage: Triste ressentiment, inutile valeur Vous triomphez de tout hormis de mon malheur, Mon rival perd la vie, & je pers Pasithée Qui sera par ce sang justement irritée, Alors qu'elle sçaura que j'ay privé du jour Celuy qu'elle avoit faict l'object de son amour: Mais afin d'eviter un visible naufrage Mettons nous pour un temps à couvert de l'orage, Et fuyant les abords de l'Infante & du Roy, sçachons ce qu'ils auront deliberé de moy.
SCENE SEPTIESME.
Celiane revenant de son esvanouissement. Quel Astre malheureux jaloux de ma fortune Donne encore à mes yeux sa lumiere importune? Quel funeste Demon après tant de douleurs Faict avecque mon corps revivre mes malheurs? Pluton me chasse-t'il de ses demeures sombres, Me reffuse-t'on place en l'empire des ombres? Ouy: parce que la mort a pour moy des appas, Les Dieux pour m'affliger ne me l'accordent pas. Vien doncque lasche vainqueur, vien perfide Tygrane Au lieu d'Eurimedon achever Celiane; Ta cruelle pitié prolonge ma langueur, Et tu m'obligerois d'avoir plus de rigueur: Mais je t'appelle en vain, tu n'entens pas ma plainte, Vivons, mon coeur le veut, & je m'y vois contrainte, Attendant que le Ciel plus esmeu de pitié Lance le dernier traict de son inimitié; J'iray dans le sejour de quelque solitude Chercher allegement à mon inquietude.
ACTE III.
SCENE PREMIERE.
EURIMEDON, PASITHEE.
Eurimedon. C'en est faict, Pasithée, il faut ceder au sort Qui contre nos amours faict son dernier effort, Il faut prendre congé de ces cheres delices Qu'un soudain changement convertit en supplices; Je ne m'y puis resoudre, & pour me secourir Le Ciel me feroit grace en me faisant mourir: À mes plus justes voeux la fortune s'oppose, Et vous perdant helas! Je perdray toute chose; Esloigné de vos yeux tout me fasche, & me nuit; Je tiens indifferends & le jour, & la nuit, C'est par vous seulement que mon ame respire, Mais quoy sa Majesté veut que je me retire. Ah trop severe arrest! triste commandement Qui ne differez plus ma mort que d'un moment Satisfaictes le Roy, contentez son enuie, Je consens librement qu'on m'arrache la vie, Pourveu qu'en vous disant ces funestes adieux, On m'accorde l'honneur de mourir à vos yeux.
Pasithee. Eurimedon, le Roy hait trop l'ingratitude Pour faire à ses amis un traictement si rude, Et vous devez penser qu'il ayme assez l'honneur Pour ne vous pas oster un si foible bon-heur.
Eurimedon. Madame, pleust aux Dieux que ce fut un mensonge Qu'auroient faict seulement les chimeres d'un songe, Mais mon malheur est vray: Falante ce matin Par ce triste discours a marqué mon destin. Eurimedon, le Roy jaloux de vostre gloire, Craint de vous desrober quelque insigne victoire, Et pour vostre interest touché de ce soucy Il veut bien (s'il vous plaist) que vous partiez d'icy Pour vous bien employer ses Estats sont trop calmes Et vous pouvez ailleurs arracher mille palmes, Au lieu que la grandeur d'un courage indompté Se destruit tous les jours dedans l'oysiveté.
Pasithee. Sans doute (Eurimedon) que c'est un stratageme Que Tygrane a joué croyant que je vous aime; Mais à ce compliment qu'avez vous respondu?
Eurimedon. Ce que pouvoit alors un esprit esperdu, J'ay promis d'obeir, quoy que pour m'y resoudre Il faille auparavant que je sente la foudre.
Pasithee. Mon Prince relevez vostre esprit abbatu, Contre elle vos lauriers ont assez de vertu, La volonté du Roy n'est pas irrevocable, Je rends (quand il me plaist) son humeur plus traitable, Et si quelque enuieux vous a desobligé Vous aurez le plaisir d'estre bien-tost vangé.
Eurimedon. Ah Madame! si j'oze esperer cette grace Ne blasmerez-vous pas l'excez de mon audace?
Pasithee. Mais si je vous laissois en cette extremité N'accuseriez vous pas mon coeur de lascheté?
Eurimedon. Non, j'en accuserois seulement la fortune.
Pasithee. Vous n'en aurez jamais qui ne me soit commune, En cette occasion le Roy par sa rigueur Peut beaucoup sur mon corps, & rien dessus mon coeur.
Eurimedon. Cette faveur (Madame) augmente mes souffrances, Pour oster mes regrets, ostez mes esperances, Que vos yeux contre moy soient armez de couroux, Vos regards plus cruels me seront les plus doux; Et puisque ma blessure est un coup de leur flame, Qu'avecque leurs mespris ils guerissent mon ame.
Pasithee. Si Tygrane lassé d'estre ingrat & jaloux, Me faisoit aujourd'huy les mesmes voeux que vous, Cette requeste auroit quelque juste apparence, Et je le traitterois avec indifference, Mais plustost que d'user envers vous de rigueur J'ayme mieux qu'on m'arrache & les yeux, et le coeur.
Eurimedon. Il est vray qu'à present que mon malheur ordonne Pour obeir au Roy que je vous abandonne, Vous feriez conscience en mon esloignement D'adjouster à mes maux un mauvais traitement; Mais si d'oresnavant ma presence importune Veut que je quitte Amour pour suivre la fortune De quoy vous servira le triste souvenir Dont vous avez dessein de vous entretenir?
Pasithee. Cet agreable objet de merite, & de gloire, Conservera ce bien au moins à ma memoire Que tenant occupez mon coeur, & mes espris Il les empeschera d'estre jamais surpris, Dez que d'un courtizan je seray regardée: Aussi-tost consultant cette divine Idée, Je luy tesmoigneray qu'après des feux si beaux Je ne sçaurois brusler pour de moindres flambeaux: Si quelqu'un me pretend par le nom de fidele, Je diray: Mon Amant en estoit le modele; Et pour oster l'espoir aux plus ambitieux Vostre gloire sera la honte de leurs yeux; Je leur proposeray vos vertus pour exemples, Vos rares qualitez qui meritent des Temples, Vos faits, vostre valeur, vostre discretion, Et sur tout vostre amour, & mon affection.
Eurimedon. Que mon destin (Madame) a d'estranges caprices! Voyez combien de fiel altere mes delices, Au point du desespoir il me veut resjouir, Et m'offre des faveurs quand je n'en puis jouir.
Pasithee. L'amour (Eurimedon) faict de plus grands miracles, Pour sçavoir vos ayeux consultez les Oracles, Et si je manque alors à ce que j'ay promis, Je consens que les Dieux soient tous mes ennemis.
Eurimedon. Pour arres de ce bien dont mon ame est ravie, Ma Reyne permettez que je laisse ma vie
Eurimedon se panche pour luy baiser le sein Sur ce superbe Autel où mon coeur enflammé N'attend que le bon-heur de se voir consommé.