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De l'Allemagne; t. 2

TROISIÈME PARTIE LA PHILOSOPHIE ET LA MORALE. (continued 3)

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Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle, n’ont-ils pas commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter complètement ; car, en fait de chances, une sur mille peut suffire pour exciter l’imagination à tout faire pour l’obtenir ; et, certes, il y a plus d’un contre mille à parier en faveur des succès du vice. — Mais, diront beaucoup d’honnêtes partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette morale n’exclut pas l’influence de la religion sur les âmes. Quelle faible et triste part lui laisse-t-on ! Lorsque tous les systèmes admis en philosophie comme en morale sont contraires à la religion, que la métaphysique anéantit la croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution que l’assemblée constituante avait décrétée. C’était une république, plus un roi ; je dis de même que tous ces systèmes de métaphysique matérialiste et de moralité égoïste sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc aisé de prévoir ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand l’on n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde et de nous-mêmes.

La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions, lorsque ces actions sont dictées par le devoir. Il faut avoir toujours présent à l’esprit, dans la direction des affaires de ce monde, l’enchaînement des causes et des effets, des moyens et du but ; mais cette prudence est à la vertu comme le bon sens au génie : tout ce qui est vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de l’âme ; mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand ni de noble dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la vie, doit être toujours admis comme guide, mais jamais comme motif de nos actions. C’est un bon moyen d’exécution, mais il faut que la source de la volonté soit d’une nature plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment qui nous force aux sacrifices de nos intérêts personnels.

Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de s’exposer aux plus grands périls pour secourir les malheureux, il répondait : « Me croyez-vous assez lâche pour préférer ma vie à moi ? » Si les partisans de la morale fondée sur l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce qui concerne l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les hommes les plus religieux ; mais encore pourra-t-on leur reprocher les mauvaises expressions dont ils se servent.

En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots ; nous appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous plaçons de même l’intérêt bien entendu des hommes dans le sacrifice de leurs passions à leurs devoirs. Les disputes de mots sont toujours des disputes de choses ; car tous les gens de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à tel ou tel mot que par préférence pour telle ou telle idée ; comment les expressions habituellement employées dans les rapports les plus vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments généreux ? En prononçant les mots d’intérêt et d’utilité, réveillera-t-on les mêmes pensées dans notre cœur, qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de la vertu ?

Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud que de remonter au faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice d’un scrupule de conscience ; lorsque, après une année de prison, affaibli par la souffrance, il refusa d’aller retrouver sa femme et ses enfants qu’il chérissait, et de se livrer de nouveau à ses occupations de l’esprit qui donnent tout à la fois tant de calme et d’activité à l’existence ; lorsque l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans les prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que son fils n’avait pas tenu les promesses au nom desquelles il avait obtenu sa liberté ; lorsque les chrétiens vivaient dans les catacombes, qu’ils renonçaient à la lumière du jour, et ne sentaient le ciel que dans leur âme, si quelqu’un avait dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid glacé se serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de sublime dans de tels hommes !

Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a faite ; tout n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul ; et, quand une action sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas que l’homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel : nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans son cœur, pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que l’immortalité à la vie.

Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance à fonder la morale sur l’intérêt personnel : on a l’air de ne soutenir qu’une théorie, et c’est en résultat une combinaison très ingénieuse, pour établir le joug de tous les genres d’autorité. Nul homme, quelque dépravé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale ; car celui même qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir affaire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, d’avoir donné pour base à la morale la prudence ! quel accès ouvert à l’ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils des événements !

Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées d’après le succès ; l’homme dont les bons sentiments ont causé le malheur sera justement blâmé ; l’homme pervers, mais habile, sera justement applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu’il a pour objet l’intérêt personnel ; comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu ce qui déshonorerait même le crime[15] !

CHAPITRE XIII De la morale fondée sur l’intérêt national.

Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel met dans les rapports des individus entre eux des calculs de prudence et d’égoïsme qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité ; mais la morale des hommes publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit être nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, c’est parce que la société tout entière tend à l’ordre, et punit celui qui veut s’en écarter ; mais une nation, et surtout un État puissant, est comme un être isolé que les lois de la réciprocité n’atteignent pas. On peut dire avec vérité, qu’au bout d’un certain nombre d’années les nations injustes succombent à la haine qu’inspirent leurs injustices ; mais plusieurs générations peuvent s’écouler avant que de si vastes fautes soient punies, et je ne sais comment on pourrait prouver à un homme d’État, dans toutes les circonstances, que telle résolution, condamnable en elle-même, n’est pas utile, et que la morale et la politique sont toujours d’accord ; aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un axiome reçu, qu’on ne peut les réunir.

Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale n’était plus qu’un conte de vieille femme fait pour consoler les faibles, en attendant qu’ils soient les plus forts ? Comment pourrait-elle rester en honneur dans les relations privées, s’il était convenu que l’objet des regards de tous, que le gouvernement peut s’en passer ? et comment cela ne serait-il pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale ? Il y a, nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes masses qu’on appelle des empires, ces grandes masses en état de nature l’une envers l’autre, trouvent un avantage momentané à commettre une injustice ; mais la génération qui suit en a presque toujours souffert.

Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec la plus grande force, que nulle exception ne peut être admise dans le code du devoir. En effet, quand on s’appuie des circonstances pour justifier une action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter à telle ou telle borne ? les passions naturelles les plus impétueuses ne seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les calculs de la raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier comme une excuse de l’injustice ?

Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a voulu autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement comité de salut public ; c’était mettre en lumière cette maxime reçue : Que le salut du peuple est la suprême loi. La suprême loi, c’est la justice. Quand il serait prouvé qu’on servirait les intérêts terrestres d’un peuple par une bassesse ou par une injustice, on serait également vil ou criminel en la commettant ; car l’intégrité des principes de la morale importe plus que les intérêts des peuples. L’individu et la société sont responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui doit être transmis aux générations successives de la race humaine. Il faut que la fierté, la générosité, l’équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient sauvés, à nos dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque les autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments.

L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé ? La majorité peut-elle disposer de la minorité, si l’une l’emporte à peine de quelques voix sur l’autre ? Les membres d’une même famille, une compagnie de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque nombreux qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit céder à leur intérêt ; mais quand une réunion quelconque, fût-elle aussi peu considérable que celle des Romains dans leur origine ; quand cette réunion, dis-je, s’appelle une nation, tout lui serait permis pour se faire du bien ! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de légion, que s’attribue le démon dans l’Évangile ; néanmoins, il n’y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute autre collection d’hommes.

Ce n’est pas le nombre des individus qui constitue leur importance en morale. Lorsqu’un innocent meurt sur l’échafaud, des générations entières s’occupent de son malheur, tandis que des milliers d’hommes périssent dans une bataille sans qu’on s’informe de leur sort. D’où vient cette prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre l’injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs ? c’est à cause de l’importance que tous attachent à la loi morale ; elle est mille fois plus que la vie physique dans l’univers, et dans l’âme de chacun de nous, qui est aussi un univers.

Si l’on ne fait de la morale qu’un calcul de prudence et de sagesse, une économie de ménage, il y a presque de l’énergie à n’en pas vouloir. Une sorte de ridicule s’attache aux hommes d’État qui conservent encore ce qu’on appelle des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements, le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules aux particuliers, qui sont bien les maîtres d’être dupes à leurs propres dépens ; mais quand il s’agit de ceux qui disposent du destin des peuples, il y aurait des circonstances où l’on pourrait les blâmer d’être justes, et leur faire un tort de la loyauté ; car si la morale privée est fondée sur l’intérêt personnel, à plus forte raison la morale publique doit-elle l’être sur l’intérêt national, et cette morale, suivant l’occasion, pourrait faire un devoir des plus grands forfaits, tant il est facile de conduire à l’absurde celui qui s’écarte des simples bases de la vérité. Rousseau a dit qu’il n’était pas permis à une nation d’acheter la révolution la plus désirable par le sang d’un innocent ; ces simples paroles renferment ce qu’il y a de vrai, de sacré, de divin dans la destinée de l’homme.

Ce n’est sûrement pas pour les avantages de cette vie, pour assurer quelques jouissances de plus à quelques jours d’existence, et retarder un peu la mort de quelques mourants, que la conscience et la religion nous ont été données. C’est pour que des créatures en possession du libre arbitre choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est profitable, préfèrent l’avenir au présent, l’invisible au visible, et la dignité de l’espèce humaine à la conservation même des individus.

Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt particulier à l’intérêt général ; mais les gouvernements sont à leur tour des individus qui doivent immoler leurs avantages personnels à la loi du devoir ; si la morale des hommes d’État n’était fondée que sur le bien public, elle pourrait les conduire au crime, si ce n’est toujours, au moins quelquefois, et c’est assez d’une seule exception justifiée pour qu’il n’y ait plus de morale dans le monde ; car tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne font pas quatre, les plus profonds calculs de l’algèbre sont absurdes ; s’il y a dans la théorie un seul cas où l’homme doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques et religieuses sont renversées, et ce qui reste n’est plus que de la prudence ou de l’hypocrisie.

Qu’il me soit permis de citer l’exemple de mon père, puisqu’il s’applique directement à la question dont il s’agit. On a beaucoup répété que M. Necker ne connaissait pas les hommes parce qu’il s’était refusé dans plusieurs circonstances aux moyens de corruption ou de violence dont on croyait les avantages certains. J’ose dire que personne ne peut lire les ouvrages de M. Necker, l’Histoire de la Révolution de France, le Pouvoir exécutif dans les grands États, etc., sans y trouver des vues lumineuses sur le cœur humain ; et je ne serai démentie par aucun de ceux qui ont vécu dans l’intimité de M. Necker, quand je dirai qu’il avait à se défendre, malgré son admirable bonté, d’un penchant assez vif pour la moquerie, et d’une façon un peu sévère de juger la médiocrité de l’esprit ou de l’âme : ce qu’il a écrit sur le Bonheur des Sots suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme il joignait à toutes ses autres qualités celle d’être éminemment un homme d’esprit, personne ne le surpassait dans la connaissance fine et profonde de ceux avec lesquels il avait quelque relation ; mais il s’était décidé par un acte de sa conscience à ne jamais reculer devant les conséquences, quelles qu’elles fussent, d’une résolution commandée par le devoir. On peut juger diversement les événements de la révolution française ; mais je crois impossible à un observateur impartial de nier qu’un tel principe généralement adopté n’eût sauvé la France des maux dont elle a gémi, et, ce qui est pis encore, de l’exemple qu’elle a donné.

Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup d’honnêtes gens ont accepté des emplois dans l’administration et même dans les tribunaux criminels, soit pour y faire du bien, soit pour diminuer le mal qui s’y commettait ; et tous s’appuyaient sur un raisonnement assez généralement reçu, c’est qu’ils empêchaient un scélérat d’occuper la place qu’ils remplissaient, et rendaient ainsi service aux opprimés. Se permettre de mauvais moyens pour un but que l’on croit bon, c’est une maxime de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. Les hommes ne savent rien de l’avenir, rien d’eux-mêmes pour demain ; dans chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est impératif, les combinaisons de l’esprit sur les suites qu’on peut prévoir n’y doivent entrer pour rien.

De quel droit des hommes qui étaient les instruments d’une autorité factieuse conservaient-ils le titre d’honnêtes gens, parce qu’ils faisaient avec douceur une chose injuste ? Il eût bien mieux valu qu’elle fût faite rudement, car il eût été plus difficile de la supporter ; et de tous les assemblages le plus corrupteur, c’est celui d’un décret sanguinaire et d’un exécuteur bénin.

La bienfaisance que l’on peut exercer en détail, ne compense pas le mal dont on est l’auteur en prêtant l’appui de son nom au parti que l’on sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre, afin que non seulement les hommes de notre temps, mais ceux des siècles futurs, en ressentent l’influence. L’ascendant d’un courageux exemple subsiste encore mille ans après que les objets d’une charité passagère n’existent plus. La leçon qu’il importe le plus de donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrière publique, c’est de ne transiger avec aucune considération quand il s’agit du devoir.

« [16]Dès qu’on se met à négocier avec les circonstances, tout est perdu, car il n’est personne qui n’ait des circonstances. Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux, pour lesquels il faut de la fortune ; d’autres un besoin d’activité, d’occupation ; que sais-je, une quantité de vertus, qui toutes conduisent à la nécessité d’avoir une place, à laquelle soient attachés de l’argent et du pouvoir. N’est-on pas las de ces subterfuges, dont la révolution n’a cessé d’offrir l’exemple ? L’on ne rencontrait que des gens qui se plaignaient d’avoir été forcés de quitter le repos qu’ils préféraient à tout, la vie domestique, dans laquelle ils étaient impatients de rentrer, et l’on apprenait que ces gens-là avaient employé les jours et les nuits à supplier qu’on les contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait parfaitement d’eux. »

Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens de se mêler des intérêts politiques. La religion chrétienne doit inspirer une disposition d’une tout autre nature, celle d’obéir à l’autorité, mais de se tenir éloigné des affaires de l’État quand elles peuvent compromettre la conscience. La différence qui existe entre les gouvernements anciens et les gouvernements modernes explique cette opposition dans la manière de considérer les relations des hommes envers leur patrie.

La science politique des anciens était intimement unie avec la religion et la morale, l’état social était un corps plein de vie. Chaque individu se considérait comme l’un de ses membres. La petitesse des États, le nombre des esclaves qui resserrait encore de beaucoup celui des citoyens, tout faisait un devoir d’agir pour une patrie qui avait besoin de chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes, les philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la place publique, et les mêmes hommes tour à tour gagnaient une bataille, exposaient un chef-d’œuvre, donnaient des lois à leur pays, ou cherchaient à découvrir celles de l’univers.

Si l’on en excepte le très petit nombre de gouvernements libres, la grandeur des États chez les modernes, et la concentration du pouvoir des monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la politique toute négative. Il s’agit de ne pas se nuire les uns aux autres, et le gouvernement est chargé de cette haute police, qui doit permettre à chacun de jouir des avantages de la paix et de l’ordre social, en achetant cette sécurité par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes commandait donc la morale la plus adaptée à la situation du monde sous l’empire romain, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne défend pas ; mais il conseillait aussi avec la plus grande force la vie privée.

Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs penchants individuels confondent habilement la morale antique et la morale chrétienne ; — il faut, disent-ils comme les anciens, servir sa patrie, n’être pas un citoyen inutile dans l’État ; — il faut, disent-ils comme les chrétiens, se soumettre au pouvoir établi par la volonté de Dieu. — C’est ainsi que le mélange du système de l’inertie et de celui de l’action produit une double immoralité, tandis que pris séparément, l’un et l’autre avaient droit au respect. L’activité des citoyens grecs et romains, telle qu’elle pouvait s’exercer dans une république, était une noble vertu. La force d’inertie chrétienne est aussi une vertu, et d’une grande force ; car le christianisme qu’on accuse de faiblesse est invincible selon son esprit, c’est-à-dire dans l’énergie du refus. Mais l’égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l’art de combiner les raisonnements opposés, afin de se mêler de tout comme un païen et de se soumettre à tout comme un chrétien.

L’univers, mon ami, ne pense point à toi,

est ce qu’on peut dire maintenant à tout l’univers, les phénomènes exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de motiver dans tous les cas l’activité politique par le prétexte de l’utilité dont on peut être à son pays. Cette utilité n’est presque jamais qu’un nom pompeux dont on revêt son intérêt personnel.

L’art des sophistes a toujours été d’opposer les devoirs les uns aux autres. L’on ne cesse d’imaginer les circonstances dans lesquelles cette affreuse perplexité pourrait exister. La plupart des fictions dramatiques sont fondées là-dessus. Toutefois la vie réelle est plus simple, l’on y voit souvent les vertus en combat avec les intérêts ; mais peut-être est-il vrai que jamais l’honnête homme, dans aucune occasion, n’a pu douter de ce que le devoir lui commandait. La voix de la conscience est si délicate qu’il est facile de l’étouffer ; mais elle est si pure, qu’il est impossible de la méconnaître.

Une devise connue contient, sous une forme simple, toute la théorie de la morale : Fais ce que dois, advienne que pourra. Quand on établit, au contraire, que la probité d’un homme public consiste à tout sacrifier aux avantages temporels de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup d’occasions où par moralité on serait immoral. Ce sophisme est aussi contradictoire dans le fond que dans la forme : ce serait traiter la vertu comme une science conjecturale et tout à fait soumise aux circonstances dans son application. Que Dieu garde le cœur humain d’une telle responsabilité ! Les lumières de notre esprit sont trop incertaines pour que nous soyons en état de juger du moment où les éternelles lois du devoir pourraient êtres suspendues ; ou plutôt ce moment n’existe pas.

S’il était une fois généralement reconnu que l’intérêt national lui-même doit être subordonné aux pensées plus hautes dont la vertu se compose, combien l’homme consciencieux serait à l’aise ! comme tout lui paraîtrait clair en politique, tandis qu’auparavant une hésitation continuelle le faisait trembler à chaque pas ! C’est cette hésitation même qui a fait regarder les honnêtes gens comme incapables des affaires d’État ; on les accusait de pusillanimité, de timidité, de crainte, et l’on appelait ceux qui sacrifiaient légèrement le faible au puissant, et leurs scrupules à leurs intérêts, des hommes d’une nature énergique. C’est pourtant une énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage, ou même à celui d’une faction dominante : car tout ce qui se fait dans le sens de la multitude est toujours de la faiblesse, quelque violent que cela paraisse.

L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie tout à son intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à force de vouloir y tout immoler ; mais il serait temps de lui dire que son bonheur même, dont on s’est tant servi comme prétexte, n’est sacré que dans ses rapports avec la morale ; car sans elle qu’importeraient tous à chacun ? Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier la morale à l’intérêt national, on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot nation, et d’en faire d’abord ses partisans, puis ses amis, puis sa famille, qui n’est qu’un terme décent pour se désigner soi-même.

CHAPITRE XIV Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie allemande.

La philosophie idéaliste tend par sa nature à réfuter la morale fondée sur l’intérêt particulier ou national ; elle n’admet point que le bonheur temporel soit le but de notre existence, et, ramenant tout à la vie de l’âme, c’est à l’exercice de la volonté et de la vertu qu’elle rapporte nos actions et nos pensées. Les ouvrages que Kant a écrits sur la morale ont une réputation au moins égale à ceux qu’il a composés sur la métaphysique.

Deux penchants distincts, dit-il, se manifestent dans l’homme : l’intérêt personnel, qui lui vient de l’attrait des sensations, et la justice universelle, qui tient à ses rapports avec le genre humain et la Divinité ; entre ces deux mouvements la conscience décide ; elle est comme Minerve, qui faisait pencher la balance lorsque les voix étaient partagées dans l’aréopage. Les opinions les plus opposées n’ont-elles pas des faits pour appui ? Le pour et le contre ne seraient-ils pas également vrais, si la conscience ne portait pas en elle la suprême certitude ?

L’homme placé entre des arguments visibles et presque égaux, que lui adressent en faveur du bien et du mal les circonstances de la vie, l’homme a reçu du ciel, pour se décider, le sentiment du devoir. Kant cherche à démontrer que ce sentiment est la condition nécessaire de notre être moral, la vérité qui a précédé toutes celles dont on acquiert la connaissance par la vie. Peut-on nier que la conscience n’ait bien plus de dignité quand on la croit une puissance innée, que quand on voit en elle une faculté acquise, comme toutes les autres, par l’expérience et l’habitude ? et c’est en cela surtout que la métaphysique idéaliste exerce une grande influence sur la conduite morale de l’homme : elle attribue la même force primitive à la notion du devoir qu’à celle de l’espace et du temps, et les considérant toutes deux comme inhérentes à notre nature, elle n’admet pas plus de doute sur l’une que sur l’autre.

Toute estime pour soi-même et pour les autres doit être fondée sur les rapports qui existent entre les actions et la loi du devoir ; cette loi ne tient en rien au besoin du bonheur ; au contraire, elle est souvent appelée à le combattre. Kant va plus loin encore ; il affirme que le premier effet du pouvoir de la vertu est de causer une noble peine par les sacrifices qu’elle exige.

La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur, mais le perfectionnement. C’est en vain que, par un jeu puéril, on dirait que le perfectionnement est le bonheur ; nous sentons clairement la différence qui existe entre les jouissances et les sacrifices ; et si le langage voulait adopter les mêmes termes pour des idées si peu semblables, le jugement naturel ne s’y laisserait pas tromper.

On a beaucoup dit que la nature humaine tendait au bonheur : c’est là son instinct involontaire ; mais son instinct réfléchi, c’est la vertu. En donnant à l’homme très peu d’influence sur son propre bonheur, et des moyens sans nombre de se perfectionner, l’intention du Créateur n’a pas été sans doute que l’objet de notre vie fût un but presque impossible. — Consacrez toutes vos forces à vous rendre heureux, modérez votre caractère, si vous le pouvez, de manière que vous n’éprouviez pas ces vagues désirs auxquels rien ne peut suffire ; et, malgré toute cette sage combinaison de l’égoïsme, vous serez malade, vous serez ruiné, vous serez emprisonné, et tout l’édifice de vos soins pour vous-même sera renversé.

L’on répond à cela : — Je serai si circonspect que je n’aurai point d’ennemis. — Soit, vous n’aurez point à vous reprocher de généreuses imprudences ; mais on a vu quelquefois les moins courageux persécutés. — Je ménagerai si bien ma fortune, que je la conserverai. — Je le crois ; mais il y a des désastres universels, qui n’épargnent pas même ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s’exposer pour les autres, et la maladie et les accidents de toute espèce disposent de notre sort malgré nous. Comment donc le but de notre liberté morale serait-il le bonheur de cette courte vie, que le hasard, la souffrance, la vieillesse et la mort mettent hors de notre puissance ? Il n’en est pas de même du perfectionnement ; chaque jour, chaque heure, chaque minute peut y contribuer ; tous les événements heureux et malheureux y servent également, et cette œuvre dépend en entier de nous, quelle que soit notre situation sur la terre.

La morale de Kant et de Fichte est très analogue à celle des stoïciens ; cependant, les stoïciens accordaient davantage à l’empire des qualités naturelles ; l’orgueil romain se retrouve dans leur manière de juger l’homme. Les Kantiens croient à l’action nécessaire et continuelle de la volonté contre les mauvais penchants. Ils ne tolèrent point les exceptions dans l’obéissance au devoir, et rejettent toutes les excuses qui pourraient les motiver.

L’opinion de Kant sur la véracité en est un exemple ; il la considère avec raison comme la base de toute morale. Quand le fils de Dieu s’est appelé le Verbe, ou la Parole, peut-être voulait-il honorer ainsi dans le langage l’admirable faculté de révéler ce qu’on pense. Kant a porté le respect pour la vérité jusqu’au point de ne pas permettre qu’on la trahît, lors même qu’un scélérat viendrait vous demander si votre ami qu’il poursuit est caché dans votre maison. Il prétend qu’il ne faut jamais se permettre dans aucune circonstance particulière ce qui ne saurait être admis comme loi générale ; mais, dans cette occasion, il oublie qu’on pourrait faire une loi générale de ne sacrifier la vérité qu’à une autre vertu ; car, dès que l’intérêt personnel est écarté d’une question, les sophismes ne sont plus à craindre, et la conscience prononce sur toutes choses avec équité.

La théorie de Kant, en morale, est sévère et quelquefois sèche, parce qu’elle exclut la sensibilité. Il la regarde comme un reflet des sensations, et comme devant conduire aux passions, dans lesquelles il entre toujours de l’égoïsme ; c’est à cause de cela qu’il n’admet pas cette sensibilité pour guide, et qu’il place la morale sous la sauvegarde de principes immuables. Il n’est rien de plus sévère que cette doctrine ; mais il y a une sévérité qui attendrit, alors même que les mouvements du cœur lui sont suspects, et qu’elle essaie de les bannir tous : quelque vigoureux que soit un moraliste, quand c’est à la conscience qu’il s’adresse, il est sûr de nous émouvoir. Celui qui dit à l’homme : — Trouvez tout en vous-même, — fait toujours naître dans l’âme quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même dont il exige le sacrifice. Il faut distinguer, en étudiant la philosophie de Kant, le sentiment de la sensibilité ; il admet l’un comme juge des vérités philosophiques ; il considère l’autre comme devant être soumise à la conscience. Le sentiment et la conscience sont employés dans ses écrits comme des termes presque synonymes ; mais la sensibilité se rapproche davantage de la sphère des émotions, et par conséquent des passions qu’elles font naître.

On ne saurait se lasser d’admirer les écrits de Kant, dans lesquels la suprême loi du devoir est consacrée ; quelle chaleur vraie, quelle éloquence animée, dans un sujet où d’ordinaire il ne s’agit que de réprimer ! On se sent pénétré d’un profond respect pour l’austérité d’un vieillard philosophe, constamment soumis à cet invincible pouvoir de la vertu, sans autre empire que la conscience, sans autres armes que les remords, sans autres trésors à distribuer que les jouissances intérieures de l’âme ; jouissances dont on ne peut même donner l’espoir pour motif, puisqu’on ne les comprend qu’après les avoir éprouvées.

Parmi les philosophes allemands, des hommes non moins vertueux que Kant, et qui se rapprochent davantage de la religion par leurs penchants, ont attribué au sentiment religieux l’origine de la loi morale. Ce sentiment ne saurait être de la nature de ceux qui peuvent devenir une passion. Sénèque en a dépeint le calme et la profondeur, quand il a dit : Dans le sein de l’homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais il habite un dieu.

Kant a prétendu que c’était altérer la pureté désintéressée de la morale, que de donner pour but à nos actions la perspective d’une vie future ; plusieurs écrivains allemands l’ont parfaitement réfuté à cet égard ; en effet, l’immortalité céleste n’a nul rapport avec les peines et les récompenses que l’on conçoit sur cette terre ; le sentiment qui nous fait aspirer à l’immortalité est aussi désintéressé que celui qui nous ferait trouver notre bonheur dans le dévouement à celui des autres ; car les prémices de la félicité religieuse, c’est le sacrifice de nous-mêmes ; ainsi donc elle écarte nécessairement toute espèce d’égoïsme.

Quelque effort qu’on fasse, il faut en revenir à reconnaître que la religion est le véritable fondement de la morale ; c’est l’objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des plaisirs, quelque vulgaires qu’ils fussent, à la froide dignité de la raison ? Il faut commencer l’histoire intime de l’homme par la religion ou par la sensation, car il n’y a de vivant que l’une ou l’autre. La morale fondée sur l’intérêt personnel serait aussi évidente qu’une vérité mathématique, qu’elle n’en exercerait pas plus d’empire sur les passions, qui foulent aux pieds tous les calculs ; il n’y a qu’un sentiment qui puisse triompher d’un sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au maître d’école de La Fontaine ; personne ne l’écoute, et tout le monde crie au secours.

Jacobi, comme je le montrerai dans l’analyse de ses ouvrages, a combattu les arguments dont Kant se sert pour ne pas admettre le sentiment religieux comme base de la morale. Il croit, au contraire, que la Divinité se révèle à chaque homme en particulier, comme elle s’est révélée au genre humain, lorsque les prières et les œuvres ont préparé le cœur à la comprendre. Un autre philosophe affirme que l’immortalité commence déjà sur cette terre, pour celui qui désire et qui sent en lui-même le goût des choses éternelles ; un autre, que la nature fait entendre la volonté de Dieu à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une voix gémissante et captive, qui l’invite à délivrer le monde et lui-même, en combattant le principe du mal sous toutes ses apparences funestes. Ces divers systèmes tiennent à l’imagination de chaque écrivain, et sont adoptés par ceux qui sympathisent avec lui ; mais la direction générale de ces opinions est toujours la même : affranchir l’âme de l’influence des objets extérieurs, placer l’empire de nous en nous-mêmes, et donner à cet empire le devoir pour loi, et pour espérance une autre vie.

Sans doute, les vrais chrétiens ont enseigné de tout temps la même doctrine : mais ce qui distingue la nouvelle école allemande, c’est de réunir à tous ces sentiments dont on voulait faire le partage des simples et des ignorants, la plus haute philosophie et les connaissances les plus positives. Le siècle orgueilleux était venu nous dire que le raisonnement et les sciences détruisaient toutes les perspectives de l’imagination, toutes les terreurs de la conscience, toutes les croyances du cœur, et l’on rougissait de la moitié de son être déclarée faible et presque insensée ; mais ils sont arrivés ces hommes qui, à force de penser, ont trouvé la théorie de toutes les impressions naturelles ; et, loin de vouloir les étouffer, ils nous ont fait découvrir la noble source dont elles sortent. Les moralistes allemands ont relevé le sentiment et l’enthousiasme des dédains d’une raison tyrannique qui comptait comme richesse tout ce qu’elle avait anéanti, et mettait sur le lit de Procruste l’homme et la nature, afin d’en retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait comprendre !

CHAPITRE XV De la morale scientifique.

On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences exactes s’est emparé des esprits ; et le calcul des probabilités permettant de soumettre l’incertain même à des règles, l’on s’est flatté de résoudre mathématiquement toutes les difficultés que présentaient les questions les plus délicates, et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers. Des philosophes, en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la morale les avantages d’une science rigoureusement prouvée dans ses principes comme dans ses conséquences, et qui n’admet ni objection ni exception, dès qu’on en adopte la première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail métaphysique, et Schleiermacher, le traducteur de Platon, et l’auteur de plusieurs discours sur la religion, dont nous parlerons dans la section suivante, a publié un livre très profond sur l’examen des diverses morales, considérées comme science. Il voudrait en trouver une dont tous les raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le principe contînt toutes les conséquences, et dont chaque conséquence fît reparaître le principe ; mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que ce but puisse être atteint.

Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, mais ils comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement ; en effet, il est impossible de fixer d’avance tous les devoirs de la vie, quand on ignore ce que la législation et les mœurs du pays où l’on est peuvent exiger ; c’est d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa république. L’homme entier y est considéré sous le rapport de la religion, de la politique et de la morale ; mais, comme cette république ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, au milieu des abus de la société humaine, un code de morale, quel qu’il fût, pourrait se passer de l’interprétation habituelle de la conscience. Les philosophes recherchent la forme scientifique en toutes choses ; on dirait qu’ils se flattent d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement au joug des circonstances ; mais ce qui nous en affranchit, c’est notre âme, c’est la sincérité de notre amour intime pour la vertu. La science de la morale n’enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à trouver des fictions heureuses.

Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans les vérités métaphysiques, a voulu s’en passer dans la morale, et il n’a jamais pu établir, d’une manière incontestable, qu’un grand fait du cœur humain, c’est que la morale a le devoir et non l’intérêt pour base ; mais, pour connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à la religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la morale, ne pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et non une voix divine ; aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce juge des questions épineuses ; les solutions qu’il en a données, et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas moins été attaquées de mille manières ; car ce n’est jamais que par le sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les hommes.

Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité de rédiger en lois toutes les affections qui composent notre être, et de faire une science, pour ainsi dire, de tous les mouvements du cœur, se sont contentés d’affirmer que la morale consistait dans l’harmonie avec soi-même. Sans doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des fautes d’après l’opinion des autres, si d’après la sienne on a fait son devoir, on n’est pas coupable ; mais il ne faut pas se fier cependant à ce contentement de soi-même, qui semble devoir être la meilleure preuve de la vertu. Il y a des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil pour de la conscience ; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux : enfin l’habitude du crime donne à de certains caractères un genre de force qui les affranchit du repentir, au moins tant qu’ils ne sont pas atteints par l’infortune.

Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une science de la morale, ou des signes universels auxquels on puisse reconnaître si ses prétextes sont observés, qu’il n’y ait pas des devoirs positifs qui doivent nous servir de guides ; mais comme il y a dans la destinée de l’homme nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait aussi l’inspiration et la règle ; rien de ce qui tient à la vertu ne peut être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé : aussi, l’une des merveilles de la religion est-elle de réunir au même degré l’élan de l’amour et la soumission à la loi ; le cœur de l’homme est ainsi tout à la fois satisfait et dirigé.

Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de morale scientifique qui ont été publiés en Allemagne ; il en est de tellement subtils, que, bien qu’ils traitent de notre propre nature, on ne sait sur quoi s’appuyer pour les concevoir. Les philosophes français ont rendu la morale singulièrement aride, en rapportant tout à l’intérêt personnel. Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les sacrifices. Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes abstraits ne peuvent donner une idée complète de la vertu.

CHAPITRE XVI Jacobi.

Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme de lettres d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi ; avec tous les avantages de la figure et de la fortune, il s’est voué depuis sa jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. La philosophie est d’ordinaire une consolation ou un asile ; mais celui qui la choisit, quand toutes les circonstances lui promettent de grands succès dans le monde, n’en est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé des idées abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. Ses écrits sur la métaphysique sont très estimés en Allemagne ; cependant c’est surtout comme grand moraliste que sa réputation est universelle.

Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, et, donnant pour principe à la sienne le sentiment religieux, considéré philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte de celle de Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi du devoir, et de celle des nouveaux métaphysiciens qui cherchent, comme je viens de le dire, le moyen d’appliquer la rigueur scientifique à la théorie de la vertu.

Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant en morale, dit : « Je trouve du plaisir à servir mes amis ; il m’est agréable d’accomplir mes devoirs : cela m’inquiète, car alors je ne suis pas vertueux ». Cette plaisanterie porte avec elle un sens profond ; car, quoique le bonheur ne doive jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins la satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément ce qu’on peut appeler la béatitude de la vertu : ce mot de béatitude a perdu quelque chose de sa dignité ; mais il faut pourtant revenir à s’en servir, car on a besoin d’exprimer le genre d’impressions qui fait sacrifier le bonheur, ou du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus pur.

En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment se ferait-elle obéir ? comment unir ensemble, si ce n’est par le sentiment, la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit faire plier nos passions ? Un penseur allemand a dit qu’il n’y avait d’autre philosophie que la religion chrétienne, et ce n’est certainement pas pour exclure la philosophie qu’il s’est exprimé ainsi, c’est parce qu’il était convaincu que les idées les plus hautes et les plus profondes conduisaient à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la nature de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive n’exclut pas l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi positive.

Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit s’en remettre entièrement à ce que le mouvement de l’âme peut nous conseiller ; la sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n’admettent ni modification ni indulgence dans l’application de quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l’excès contraire.

Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui tue le caractère individuel dans l’homme ; il est dans l’esprit de la nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel, elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas faire ; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est révélé que par la divinité de notre cœur.

L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe, c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de sévères : elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les enfants.

Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le fait aller trop loin pour s’en affranchir. « Oui, dit-il, je mentirais comme Desdemona mourante[17] ; je tromperais comme Oreste, quand il voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon ; je serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt ; je me déterminerais au suicide comme Caton ; je serais sacrilège comme David ; car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui confère ; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature, sur la grâce qu’il accorde.

« Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui a pétrifié la vie : cette conscience doit devenir sourde, muette et insensible ; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine, c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et servile qu’elles demandent : alors la conscience ne servira qu’à vous enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors de vous ; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs ».

Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience ? Sans doute on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi ; mais on leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils fassent ; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en faveur de leur conduite : ils s’en servent d’abord pour tromper les autres, et finissent par se tromper eux-mêmes.

Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux caractères vraiment vertueux ? Il ne doit point y avoir de privilèges même pour la vertu ; car du moment qu’elle en désire, il est probable qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne, qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme.

La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche, parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion ; mais il ne faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant devait avoir pour but de retremper les âmes.

Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent être divisés en trois classes : ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application inflexible ; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides, et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle n’a presque plus de partisans en Allemagne ; on peut y faire le mal, mais du moins on y laisse intacte la théorie du bien.

CHAPITRE XVII De Woldemar.

Le roman de Woldemar est l’ouvrage du même philosophe Jacobi dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. Cet ouvrage renferme des discussions philosophiques, dans lesquelles les systèmes de morale que professaient les écrivains français sont vivement attaqués, et la doctrine de Jacobi y est développée avec une admirable éloquence. Sous ce rapport, Woldemar est un très beau livre ; mais, comme roman, je n’en aime ni la marche ni le but.

L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée humaine au sentiment, peint, ce me semble, dans son ouvrage, la sensibilité autrement qu’elle n’est en effet. Une délicatesse exagérée, ou plutôt une façon bizarre de concevoir le cœur humain, peut intéresser en théorie, mais non quand on la met en action, et qu’on en veut faire ainsi quelque chose de réel.

Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui ne veut pas l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il se marie avec une femme qu’il n’aime pas, parce qu’il croit trouver en elle un caractère soumis et doux, qui convient au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au moment de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui n’a pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est révoltée de l’idée qu’il puisse avoir de l’amour pour elle ; et cependant elle veut vivre auprès de lui, soigner ses enfants, traiter sa femme en sœur, et ne connaître les affections de la nature que par la sympathie de l’amitié. C’est ainsi qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, Stella, finit par la résolution que prennent deux femmes qui ont des liens sacrés avec le même homme, de vivre chez lui toutes deux en bonne intelligence. De telles inventions ne réussissent en Allemagne que parce qu’il y a souvent dans ce pays plus d’imagination que de sensibilité. Les âmes du Midi n’entendraient rien à cet héroïsme de sentiment : la passion est dévouée, mais jalouse ; et la prétendue délicatesse qui sacrifie l’amour à l’amitié, sans que le devoir le commande, n’est que de la froideur maniérée.

C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens de l’amour. Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage, dans un sentiment qui n’est sublime que parce qu’il est, comme la maternité, comme la tendresse filiale, exclusif et tout-puissant. On ne doit pas se mettre par son choix dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont pas d’accord ; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est affreux d’être condamné à se commander toutes ses actions, et à vivre avec soi-même comme avec sa victime.

Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse d’âme, qu’un génie bon et vrai a imaginé, dans le roman de Woldemar, des situations où chaque personnage immole le sentiment par le sentiment, et cherche avec soin une raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les genres d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur une mysticité romanesque très ingénieusement exprimée, mais peu naturelle.

Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que la religion, parce qu’il veut trop les confondre ; il n’est pas vrai que l’amour puisse, comme la religion, trouver tout son bonheur dans l’abnégation du bonheur même. L’on altère l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait consister dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent sans cesse de générosité aux dépens de l’amour ; non seulement cela n’arrive guère dans la vie, mais cela n’est pas même beau, quand la vertu ne l’exige pas ; car les sentiments forts et passionnés honorent la nature humaine, et la religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher de tels sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât parler à notre cœur, s’il n’y avait trouvé que des affections débonnaires auxquelles il fût si facile de renoncer ?

CHAPITRE XVIII De la disposition romanesque dans les affections du cœur.

Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons dit, la vertu sur le sentiment, ou plutôt sur le sens moral ; mais ce système n’a nul rapport avec la moralité sentimentale dont il est ici question ; cette moralité, dont le nom et l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a rien de philosophique ; elle fait seulement un devoir de la sensibilité, et porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas.

Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la morale et à la religion ; il se peut donc que notre répugnance pour les âmes froides et dures soit un instinct sublime, un instinct qui nous avertit que de tels êtres, alors même que leur conduite est estimable, agissent mécaniquement ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister entre eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où l’on veut réduire en préceptes toutes les impressions, on a considéré comme immoral ce qui n’était pas sensible et même romanesque. Werther avait tellement mis en vogue les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se montrer sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère naturellement. De là cet enthousiasme obligé pour la lune, les forêts, la campagne et la solitude ; de là ces maux de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces regards qui veulent être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité, que dédaignent les âmes fortes et sincères.

L’auteur de Werther s’est moqué le premier de ces affectations ; néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays des ridicules, peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans l’exagération un peu niaise de ce qui est bon, que dans l’élégante prétention à ce qui est mal. Le désir du succès étant invincible dans les hommes, et encore plus dans les femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain du goût dominant à telle époque et dans telle société ; les mêmes personnes qui se faisaient sentimentales en Allemagne, se seraient montrées ailleurs légères et dédaigneuses.

L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est une des grandes causes de l’importance qu’ils attachent aux moindres nuances du sentiment, et cette susceptibilité tient souvent à la vérité des affections. Il est aisé d’être ferme quand on n’est pas sensible : la seule qualité nécessaire alors, c’est le courage ; car il faut que la sévérité bien ordonnée commence par soi-même ; mais quand les preuves d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent puissamment sur le bonheur, il est impossible que l’on n’ait pas mille fois plus d’irritabilité dans le cœur que ceux qui exploitent leurs amis comme un domaine, en cherchant seulement à les rendre profitables.

Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si subtils et si nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands ont multipliés de tant de manières, et dont leurs romans sont remplis. Les Allemands, il faut en convenir, ne sont pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur loyauté, de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte envers le bon, et de se permettre quelquefois en ce genre des exagérations qui gâtent tout.

Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et quelques écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez innocente, si le ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait pas toujours une sorte de défaveur sur la sincérité même. Les hommes froids et égoïstes trouvent un plaisir particulier à se moquer des attachements passionnés, et voudraient faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment, comme on pourrait les blaser sur la religion par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses.

On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons sur le bien et le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser tel ou tel caractère de ce qui lui manque à cet égard, c’est comme faire un crime de n’être pas poète. La susceptibilité naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils n’agissent, peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le cœur peut faire souffrir, et les meilleures gens du monde sont souvent lourds et stupides à cet égard : ils vont à travers les sentiments, comme s’ils marchaient sur des fleurs, en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas des hommes qui n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones ? Comment donc comprendraient-ils les orages de l’âme ?

Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas quelquefois découragés dans leurs espérances ? ne peuvent-ils pas être saisis par une sorte de sécheresse intérieure, comme si la Divinité se retirait d’eux ? Ils n’en restent pas moins fidèles à leurs affections ; mais il n’y a plus de parfums dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, plus d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur commande de faire taire en soi-même cette voix du sentiment, harmonieuse ou déchirante, selon qu’elle s’accorde ou non avec la destinée. Il est donc impossible de faire un devoir de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer.

Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec terreur ; les nations paisibles et rêveuses croient pouvoir l’encourager sans crainte. Au reste, l’on n’a peut-être jamais écrit sur ce sujet avec une vérité parfaite, car chacun veut se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce qu’il inspire. Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et les hommes comme une histoire ; mais le cœur humain est encore bien loin d’être pénétré dans ses relations les plus intimes. Une fois peut-être quelqu’un dira sincèrement tout ce qu’il a senti, et l’on sera tout étonné d’apprendre que la plupart des maximes et des observations sont erronées, et qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on raconte.

CHAPITRE XIX De l’amour dans le mariage.

C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir : dans toute autre relation, la vertu peut suffire ; mais dans celle où les destinées sont entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est presque un lien nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient accoutumés à rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour paternel et maternel, et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme la condition requise pour jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est faux en morale, et plus faux encore en bonheur.

Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit pas en faire un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de volonté que celle de leurs parents ; et dès qu’ils arrivent à la jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les principaux devoirs d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos regards et de nos pensées. C’est là seulement que la moralité peut s’exercer tout entière : c’est aussi là qu’est la véritable source de la félicité.

Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir ; un ami dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe : voilà le sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons dans la vie ; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les lois de la nature, tandis que l’association du mariage est d’accord avec toute l’existence humaine.

D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée ? J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière que l’opinion de la société met entre les devoirs des deux époux qu’il faut s’en prendre. Le christianisme a tiré les femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage. L’égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre ; la justice divine, la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, et celui de la force moins qu’aucun autre. Cependant, il est resté de l’esclavage des femmes des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la société leur laisse, ont amené beaucoup de maux.

On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles ; rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet.

La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux, mais le monde en établit une grande ; et de cette différence naît la ruse dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout entier ? Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour ? qui promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle ? Sans doute la religion peut l’exiger, car elle seule a le secret de cette contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances ; mais qu’il est injuste, l’échange que l’homme se propose de faire subir à sa compagne !

« Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au bout de ce temps, je vous parlerai raison ». Et ce qu’ils appellent raison, c’est le désenchantement de la vie. « Je montrerai dans ma maison de la froideur et de l’ennui ; je tâcherai de plaire ailleurs : mais vous qui avez d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, vous qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m’en offre de toute espèce ; vous qui n’existez que pour moi, tandis que j’ai mille autres pensées, vous serez satisfaite de l’affection subordonnée, glacée, partagée, qu’il me convient de vous accorder, et vous dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus exaltés et plus tendres ».

Quel injuste traité ! tous les sentiments humains s’y refusent. Il existe un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes, que l’esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie, l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins atteintes que les autres par ces funestes effets ; mais elles doivent craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la longue la civilisation moderne. Il vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du monde, et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.

Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse toutes les autres peines de ce monde. L’âme entière d’une femme repose sur l’attachement conjugal : lutter seul contre le sort, s’avancer vers le cercueil sans qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette, c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent qu’une faible idée ; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain, quand vous n’espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces premiers rayons, quand le crépuscule n’a plus rien qui rappelle l’aurore, et qu’il est pâle et décoloré comme un spectre livide, avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on vous a privée des dons de Dieu sur la terre ; et si vous aimez encore celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient pas et qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes les facultés, et la conscience elle-même se trouble à force de malheur.

Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement leur destinée, ces deux vers d’une fable :

Oui, c’est un jeu pour vous, Mais c’est la mort pour nous.

Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque, qui change l’opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux souffrira.

En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité entre les deux sexes ; mais c’est parce que les femmes brisent aussi souvent que les hommes les nœuds les plus saints. La facilité du divorce introduit dans les rapports de famille une sorte d’anarchie qui ne laisse rien subsister dans sa vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le mariage une esclave que deux esprits forts.

La pureté de l’âme et de la conduite est la première gloire d’une femme. Quel être dégradé ne serait-elle pas sans l’une et sans l’autre ! Mais le bonheur général et la dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas moins peut-être à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme qui respecte cet auguste lien ? L’opinion ne l’exige pas de lui, la société le laisse libre ; une sorte de plaisanterie barbare s’attacherait à flétrir jusqu’aux plaintes du cœur qu’il aurait brisé, car le blâme se tourne facilement contre les victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose des devoirs ; nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes ; mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée à son cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la société le dégage.

La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations diverses ; elles peuvent redouter les périls et les humiliations, suites inévitables d’une erreur ; la voix de la conscience est la seule qui se fasse entendre à l’homme ; il sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il flétrit par l’inconstance un sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la mort et se renouveler dans le ciel : seul avec lui-même, seul au milieu des séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange ; car, si les anges n’ont pas été représentés sous des traits de femme, c’est parce que l’union de la force avec la pureté est plus belle et plus céleste encore que la modestie même la plus parfaite dans un être faible.

L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, détache de ce qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne pas obtenir, et fait du sentiment une difficulté vaincue : mais, de même que dans les arts, les difficultés vaincues n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment, il faut de la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité, puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait finir.

Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de nouveau celle qu’il aime ; la nature lui a donné une indépendance sans bornes, et de longtemps du moins il ne saurait prévoir les jours mauvais de la vie : son cheval peut le porter au bout du monde ; la guerre, dont il est épris, l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, et semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la victoire ou à la mort. La terre lui appartient, tous les plaisirs lui sont offerts, nulle fatigue ne l’effraie, nulle association intime ne lui est nécessaire ; il serre la main d’un compagnon d’armes, et le lien qu’il lui faut est formé. Un temps viendra sans doute où la destinée lui révélera ses terribles secrets ; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois qu’une nouvelle génération entre en possession de son domaine, ne croit-elle pas que tous les malheurs de ses devanciers sont venus de leur faiblesse ? ne se persuade-t-elle pas qu’ils sont nés tremblants et débiles, comme on les voit maintenant ? Eh bien ! du sein même de tant d’illusions, qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au long amour, lien de cette vie avec l’autre ! Ah ! qu’un regard fier et mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste et pur ! On y voit passer un rayon de cette pudeur, qui peut se détacher de la couronne des vierges saintes, pour parer même un front guerrier.

Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les jours brillants de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi ses contemporains des railleurs qui prononceront sur lui ce grand mot de duperie, la terreur des enfants du siècle. Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé ? car les angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout le tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, celui qui ne s’amuse pas à tromper pour être à son tour plus trompé, plus déchiré peut-être que sa victime ? est-il dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché le bonheur dans les misérables combinaisons de la vanité, mais dans les éternelles beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, de durée et de profondeur ?

Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus noble des créatures, et la plus noble est celle qui a le plus de devoirs. C’est un abus singulier de la prérogative d’une supériorité naturelle, que de la faire servir à s’affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie supériorité consiste dans la force de l’âme ; et la force de l’âme, c’est la vertu.

CHAPITRE XX Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne.

Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, deux penchants qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode scientifique et l’enthousiasme, il y avait des écrivains qui méritaient une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve, Sulzer, Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs français, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord, mais à la fin monotone.

Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute sa manière de s’exprimer à cet égard, une très grande envie de se montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville ; mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par ouï-dire, et n’a jamais observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus fins et délicats.

Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un esprit serein : il est surtout attachant et original dans son traité de la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec un admirable courage ; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des pensées neuves.

Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à la croyance ni aux rites de sa religion ; admirateur sincère du Phédon, dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments précurseurs de Jésus-Christ ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en éloignant des préceptes le ton de la réprimande.

Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable. « Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines. Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit : Akiba, ne crains-tu pas les menaces de ces cruels ? — Je veux te raconter une fable, répondit le Rabbi. — Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la rivière. — D’où vient la terreur qui vous agite ? dit le renard. — Les enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur échapper. — Savez-vous ce qu’il faut faire ? dit le renard ; venez là, sur le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre. — Se peut-il, s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent entre les animaux ? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de la vie ; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous menacent ! — Pappus, l’application de cette fable est facile : la doctrine religieuse est pour nous la source de tout bien ; c’est par elle, c’est pour elle seule que nous existons ; dût-on nous poursuivre dans son sein, nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la mort ».

La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard : quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer dans le vide qui tue.

Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique. Ses fictions sont peu de chose ; mais leur rapport avec l’âme est intime. Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. « C’est un arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées ; ses racines tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la mort ». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou ? Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette situation a d’horrible ; puis, tout à coup il lui demande si celle du criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable ? La gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le remords.

J’ai cité ailleurs le passage de la Messiade où le poète suppose que dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de perdre les objets de leur amour : Engel développe avec talent une idée non moins frappante.

Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille. Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé de lui : un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu ; il veut lui montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de l’homme.

Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment, entraînée par le temps ? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde, il n’y aurait pas de progrès : comment donc éprouverait-on la crainte et l’espérance ? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait, mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, et le vivre n’a d’autre mobile que le mourir.

Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais les éclairs : — Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit Engel. — En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance ; et l’on dirait que la destinée humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont nécessaires.

Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les blessures du cœur ; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.

Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart, religieux et sensibles ; leur théorie de la vertu est désintéressée ; ils n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et d’affections mélancoliques et tendres ; mais ce n’était point assez pour lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre celles que le vice a forgées : c’est donc avec raison que les philosophes de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère, plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la dépravation du siècle.

Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon ; mais quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie quand on exprime ce qu’on éprouve ; mais ce mot de niaiserie fait tant de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver de son atteinte.

Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule, veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on doit les louer de cet art innocent ; car les Allemands ont besoin de dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur caractère, comme dans leur esprit ; ce sont les seuls hommes, peut-être, auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école n’aient un peu trop suivi ce conseil ; mais ils n’en sont pas moins, à quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus courageux de leur pays.

— Quelle découverte ont-ils faite ? dira-t-on. — Nul doute que ce qui était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore ; mais, depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique ; il faut creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la morale, et le caractère du côté du devoir.

CHAPITRE XXI De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports avec la morale.

L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles, respectait les lumières et désirait d’en acquérir ; l’ignorance de notre temps est dédaigneuse, et cherche à tourner en ridicule les travaux et les méditations des hommes éclairés. L’esprit philosophique a répandu dans presque toutes les classes une certaine facilité de raisonnement, qui sert à décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la nature humaine, et nous en sommes à cette époque de la civilisation où toutes les belles choses de l’âme tombent en poussière.

Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles contrées de l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches et mâles ; et, cherchant à se perfectionner eux-mêmes, ils demandaient au Midi le soleil, les arts et les sciences. Mais les barbares policés n’estiment que l’habileté dans les affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste ce qu’il faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de toute une vie.

Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent qu’en toutes choses les progrès et la décadence se suivent tour à tour, et que la roue de la pensée tourne comme celle de la fortune. Quel triste spectacle que ces générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe dans les enfers, à des travaux constamment inutiles ! et que serait donc la destinée de la race humaine, si elle ressemblait au supplice le plus cruel que l’imagination des poètes ait conçu ? Mais il n’en est pas ainsi, et l’on peut apercevoir un dessein toujours le même, toujours suivi, toujours progressif, dans l’histoire de l’homme.

La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments élevés a existé de tout temps, dans les nations comme dans les individus. La superstition met quelquefois les hommes éclairés du parti de l’incrédulité, et quelquefois, au contraire, ce sont les lumières mêmes qui éveillent toutes les croyances du cœur. Maintenant, les philosophes se réfugient dans la religion, pour troubler en elle la source des conceptions hautes et des sentiments désintéressés ; à cette époque, préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie et de la religion peut être intime et sincère. Les ignorants ne sont plus, comme jadis, des hommes ennemis du doute, et décidés à repousser toutes les fausses lueurs qui troubleraient leurs espérances religieuses et leur dévouement chevaleresque ; les ignorants de nos jours sont incrédules, légers, superficiels ; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin de savoir, et leur ignorance ne porte que sur ces études sublimes qui font naître dans l’âme un sentiment d’admiration pour la nature et pour la Divinité.

Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des nobles, et formaient leur esprit par l’action ; mais lorsque, de nos jours, les hommes de la première classe n’ont aucune fonction dans l’État, et n’étudient profondément aucune science, toute l’activité de leur esprit, qui devrait être employée dans le cercle des affaires ou des travaux intellectuels, se dirige sur l’observation des manières et la connaissance des anecdotes.

Les jeunes gens, à peine sortis de l’école, se hâtent de prendre possession de l’oisiveté comme de la robe virile ; les hommes et les femmes s’épient les uns les autres dans les moindres détails ; non pas précisément par méchanceté, mais pour avoir quelque chose à dire quand ils n’ont rien à penser. Ce genre de causticité journalière détruit la bienveillance et la loyauté. On n’est pas content de soi-même quand on abuse de l’hospitalité donnée ou reçue pour critiquer ceux avec qui l’on passe sa vie, et l’on empêche ainsi toute affection profonde de naître ou de subsister ; car en écoutant des moqueries sur ceux qui nous sont chers, on flétrit ce que l’affection a de pur et d’exalté : les sentiments dans lesquels on n’est pas d’une vérité parfaite, font plus de mal que l’indifférence.

Chacun a en soi un côté ridicule ; il n’y a que de loin qu’un caractère semble complet ; mais ce qui fait l’existence individuelle étant toujours une singularité quelconque, cette singularité prête à la plaisanterie : aussi l’homme qui la craint avant tout cherche-t-il, autant qu’il est possible, à faire disparaître en lui ce qui pourrait le signaler de quelque manière, soit en bien, soit en mal. Cette nature effacée, de quelque bon goût qu’elle paraisse, a bien aussi ses ridicules ; mais peu de gens ont l’esprit assez fin pour les saisir.

La moquerie a cela de particulier, qu’elle nuit essentiellement à ce qui est bon, mais point à ce qui est fort. La puissance a quelque chose d’âpre et de triomphant qui tue le ridicule ; d’ailleurs, les esprits frivoles respectent la prudence de la chair, selon l’expression d’un moraliste du seizième siècle ; et l’on est étonné de trouver toute la profondeur de l’intérêt personnel dans ces hommes qui semblaient incapables de suivre une idée ou un sentiment, quand il n’en pouvait rien résulter d’avantageux pour leurs calculs de fortune ou de vanité.

La frivolité d’esprit ne porte point à négliger les affaires de ce monde. On trouve, au contraire, une bien plus noble insouciance à cet égard dans les caractères sérieux que dans les hommes d’une nature légère ; car la légèreté de ceux-ci ne consiste le plus souvent qu’à dédaigner les idées générales, pour mieux s’occuper de ce qui ne concerne qu’eux-mêmes.

Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d’esprit ; mais le génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté vient, non pas de ce qu’on a trop d’esprit, mais de ce qu’on n’en a pas assez. Si l’on pouvait parler sur les idées, on laisserait en paix les personnes ; si l’on se croyait assuré de l’emporter sur les autres par ses talents naturels, on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on veut dominer. Il y a des médiocrités d’âme déguisées en esprit piquant et malicieux ; mais la vraie supériorité est rayonnante de bons sentiments comme de hautes pensées.

L’habitude des occupations intellectuelles inspire une bienveillance éclairée pour les hommes et pour les choses ; on ne tient plus à soi comme à un être privilégié : quand on en sait beaucoup sur la destinée humaine, on ne s’irrite plus de chaque circonstance comme d’une chose sans exemple ; et la justice n’étant que l’habitude de considérer les rapports des êtres entre eux sous un point de vue général, l’étendue de l’esprit sert à nous détacher des calculs personnels. On a plané sur sa propre existence comme sur celle des autres, quand on s’est livré à la contemplation de l’univers.

Un des grands inconvénients aussi de l’ignorance, dans les temps actuels, c’est qu’elle rend tout à fait incapable d’avoir une opinion à soi sur la plupart des objets qui exigent de la réflexion ; en conséquence, lorsque telle ou telle manière de voir est mise en honneur par l’ascendant des circonstances, la plupart des hommes croient que ces mots : tout le monde pense ou fait ainsi, doivent tenir à chacun lieu de raison et de conscience.

Dans la classe oisive de la société, il est presque impossible d’avoir de l’âme sans que l’esprit soit cultivé. Jadis il suffisait de la nature pour instruire l’homme, et développer son imagination ; mais depuis que la pensée, cette ombre effacée du sentiment, a changé tout en abstractions, il faut beaucoup savoir pour bien sentir. Ce n’est plus entre les élans de l’âme livrée à elle-même, ou les études philosophiques, qu’il faut choisir ; mais c’est entre le murmure importun d’une société commune ou frivole, et le langage que les beaux génies ont tenu de siècle en siècle jusqu’à nos jours.

Comment pourrait-on, sans la connaissance des langues, sans l’habitude de la lecture, communiquer avec ces hommes qui ne sont plus, et que nous sentons si bien nos amis, nos concitoyens, nos alliés ? Il faut être médiocre de cœur pour se refuser à de si nobles plaisirs. Ceux-là seulement qui remplissent leur vie de bonnes œuvres, peuvent se passer de toute étude : l’ignorance, dans les hommes oisifs, prouve autant la sécheresse de l’âme que la légèreté de l’esprit.

Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale, dont l’ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c’est l’association de tous les hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe à l’autre. Souvent ils n’ont entre eux aucune relation ; ils sont dispersés souvent à de grandes distances l’un de l’autre ; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle opinion, tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les réunit. Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu’au fond de la terre, pour pénétrer, au sein de l’éternelle nuit, les mystères du monde ténébreux ; tantôt ils s’élèvent au sommet du Chimboraço, pour découvrir au point le plus élevé du globe quelques phénomènes inconnus ; tantôt ils étudient les langues de l’Orient, pour y chercher l’histoire primitive de l’homme ; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie ; enfin, ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine, et veulent lui conserver l’empire de la pensée.

Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance particulière ; c’est une honte parmi eux que l’ignorance et l’insouciance sur tout ce qui tient à la littérature et aux beaux-arts, et leur exemple prouve que, de nos jours, la culture de l’esprit conserve dans les classes indépendantes des sentiments et des principes.

La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas été bonne en France, dans la dernière partie du dix-huitième siècle ; mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, la direction de l’ignorance est encore plus redoutable ; car aucun livre ne fait du mal à celui qui les lit tous. Si les oisifs du monde, au contraire, s’occupent quelques instants, l’ouvrage qu’ils rencontrent fait événement dans leur tête, comme l’arrivée d’un étranger dans un désert ; et, lorsque cet ouvrage contient des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments à y opposer. La découverte de l’imprimerie est vraiment funeste pour ceux qui ne lisent qu’à demi, ou par hasard ; car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit guérir les blessures qu’il a faites.

L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est le plus odieux de tous les mélanges : elle rend, à quelques égards, semblable aux gens du peuple, qui n’estiment que l’adresse et la ruse ; elle porte à ne chercher que le bien-être et les jouissances physiques, à se servir d’un peu d’esprit pour tuer beaucoup d’âme ; à s’applaudir de ce qu’on ne sait pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas ; enfin, à combiner les bornes de l’intelligence avec la dureté du cœur, de façon qu’il n’y ait plus rien à faire de ce regard tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme le plus noble attribut de la nature humaine :

Os homini sublime dedit ; cœlumque tueri Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.

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