QUATRIÈME PARTIE LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME.
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CHAPITRE PREMIER Considérations générales sur la religion en Allemagne.
Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses ; et le zèle de ce sentiment a fait naître plusieurs guerres dans leur sein. Cependant, en Allemagne surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme qu’au fanatisme. L’esprit de secte doit se manifester sous diverses formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première de toutes ; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions théologiques aux passions humaines ; et les diverses opinions, en fait de religion, ne sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime.
Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai dans le chapitre suivant, de l’examen des dogmes du christianisme ; mais depuis vingt ans, depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les esprits, il s’est établi dans la manière de concevoir la religion une liberté et une grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe dominant de l’existence.
Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands est trop vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous l’étendard d’un culte plus positif et plus sévère. Lessing dit, dans son Essai sur l’éducation du genre humain, que les révélations religieuses ont toujours été proportionnées aux lumières qui existaient à l’époque où ces révélations ont paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports, la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec les progrès des esprits ; et peut-être sommes-nous à la veille d’un développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa réunion avec les autres.
Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître sous quel point de vue la religion est considérée en Allemagne, et comment on a trouvé le moyen d’y rattacher tout le système littéraire et philosophique dont j’ai tracé l’esquisse. C’est une chose imposante que cet ensemble de pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout entier et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et la Divinité pour faîte.
C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains allemands rapportent toutes les idées religieuses. L’on demande s’il est possible de concevoir l’infini ; cependant, ne le conçoit-on pas, au moins d’une manière négative, lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer aucun terme à la durée ni à l’étendue ? Cet infini consiste dans l’absence des bornes ; mais le sentiment de l’infini, tel que l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur.
L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c’est le sentiment de l’infini qui l’excite. Nous nous sentons comme dégagés, par l’admiration, des entraves de la destinée humaine, et il nous semble qu’on nous révèle des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à jamais de la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme le nôtre, où la poussière brillante de la voie lactée trace avec des mondes une route dans le firmament, notre pensée se perd dans l’infini, notre cœur bat pour l’inconnu, pour l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà des expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer. Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les autres encore, réveillent en nous le sentiment de l’infini ; mais, en le réveillant, elles le satisfont ; et c’est pour cela sans doute qu’un homme d’un grand esprit disait : « Que la créature pensante n’était heureuse que quand l’idée de l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu d’être un poids ».
En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images, aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, c’est alors seulement que nous respirons. Quand on veut s’en tenir aux intérêts, aux convenances, aux lois de ce monde, le génie, la sensibilité, l’enthousiasme, agitent péniblement notre âme ; mais ils l’inondent de délices quand on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini qui se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions innées ; dans la vertu, sous celle du dévouement ; dans les arts, sous celle de l’idéal, et dans la religion elle-même, sous celle de l’amour divin.
Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme : tout ce qui est beau dans tous les genres excite en nous l’espoir et le désir d’un avenir éternel et d’une existence sublime ; on ne peut entendre ni le vent dans la forêt, ni les accords délicieux des voix humaines ; on ne peut éprouver l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie ; enfin, surtout, enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur, sans être pénétré de religion et d’immortalité.
Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin de se mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini dont on éprouve tout le charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer. Si la puissance du devoir était renfermée dans le court espace de cette vie, comment donc aurait-elle plus d’empire que les passions sur notre âme ? qui sacrifierait des bornes à des bornes ? Tout ce qui finit est si court ! dit Saint Augustin ; les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite morale, différeraient de bien peu, si des émotions sans limite et sans terme ne s’élevaient pas au fond du cœur de l’homme qui se dévoue à la vertu.
Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini ; et, certes, ils sont sur un excellent terrain pour le nier, car il est impossible de le leur expliquer ; ce n’est pas quelques mots de plus qui réussiront à leur faire comprendre ce que l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu l’infini des divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous : la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et la douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle dont son cœur est le sanctuaire.
Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon, vient de faire paraître un ouvrage sur la nouvelle philosophie de l’Allemagne, qui réunit la lucidité de l’esprit français à la profondeur du génie allemand. M. Ancillon s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien ; il est incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France une bonne tête ; son esprit même est positif et méthodique, et c’est par son âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de l’infini peut présenter de plus vaste et de plus élevé. Ce qu’il a écrit sur ce sujet porte un caractère tout à fait original ; c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à la portée de la logique : il trace avec précision la ligne où les connaissances expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit dans la philosophie, soit dans la religion ; il montre que le sentiment va beaucoup plus loin que les connaissances, et que, par delà les preuves démonstratives, il y a l’évidence naturelle ; par delà l’analyse, l’inspiration ; par delà les mots, les idées ; par delà les idées, les émotions, et que le sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait primitif, sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct physique et du calcul.
Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par les esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui voudraient faire arriver la religion aux honneurs de la démonstration scientifique. Ce qui touche si intimement au mystère de l’existence ne peut être exprimé par les formes régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels sujets sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit commence la véritable certitude ; car les vérités de sentiment ont une force d’intensité qui appelle tout notre être à leur appui. L’infini agit sur l’âme pour l’élever et la dégager du temps. L’œuvre de la vie, c’est de sacrifier les intérêts de notre existence passagère à cette immortalité qui commence pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà dignes ; et non seulement la plupart des religions ont ce même but, mais les beaux-arts, la poésie, la gloire et l’amour, sont des religions dans lesquelles il entre plus ou moins d’alliage.
Cette expression : c’est divin, qui est passée en usage pour vanter les beautés de la nature et de l’art, cette expression est une croyance parmi les Allemands ; ce n’est point par indifférence qu’ils sont tolérants, c’est parce qu’ils ont de l’universalité dans leur manière de sentir et de concevoir la religion. En effet, chaque homme peut trouver dans une des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment à son âme : l’un admire la Divinité dans les traits d’un père ; l’autre, dans l’innocence d’un enfant ; l’autre, dans le céleste regard des vierges de Raphaël, dans la musique, dans la poésie, dans la nature, n’importe : car tous s’entendent, si tous sont animés par le principe religieux, génie du monde et de chaque homme.
Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel dogme ; et c’était un grand malheur que la subtilité de la dialectique ou les prétentions de l’amour-propre pussent troubler et refroidir le sentiment de la foi. Souvent aussi la réflexion se trouvait à l’étroit dans ces religions intolérantes dont on avait fait, pour ainsi dire, un code pénal, et qui donnaient à la théologie toutes les formes d’un gouvernement despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous fait ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du génie, comme dans la vertu la plus obscure ; dans les affections les plus tendres, comme dans les peines les plus amères ; dans la tempête, comme dans les beaux jours ; dans la fleur, comme dans le chêne ; dans tout, hors le calcul, hors le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la vanité dont la racine est toujours venimeuse ! qu’elle est belle, la religion qui consacre le monde entier à son auteur, et se sert de toutes nos facultés pour célébrer les rites saints du merveilleux univers !
Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les sciences, la théorie de toutes les idées et le secret de tous les talents lui appartiennent ; il faudrait que la nature et la Divinité fussent en contradiction, si la piété sincère défendait aux hommes de se servir de leurs facultés, et de goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la religion dans toutes les œuvres du génie ; il y a du génie dans toutes les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, il sert à contester ; mais le génie est créateur. La source inépuisable des talents et des vertus, c’est le sentiment de l’infini, qui a sa part dans toutes les actions généreuses et dans toutes les conceptions profondes.
La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence n’en est pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans l’âme cette foi à l’invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs, qui doivent triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose.
Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et les plaisirs de l’imagination ? Un grand nombre de pratiques sont recommandées aux fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion leur soit rappelée par les obligations qu’elle impose ; mais si la vie entière pouvait être naturellement et sans effort un culte de tous les instants, ne serait-ce pas mieux encore ? puisque l’admiration pour le beau se rapporte toujours à la Divinité, et que l’élan même des pensées fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes du temple de la foi ?
CHAPITRE II Du Protestantisme.
C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par les idées devait avoir lieu ; car le trait saillant de cette nation méditative est l’énergie de la conviction intérieure. Quand une fois une opinion s’est emparée des têtes allemandes, leur patience et leur persévérance à la soutenir font singulièrement honneur à la force de la volonté dans l’homme.
En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme de Prague, les précurseurs de la réformation, on voit un exemple frappant de ce qui caractérise les chefs du protestantisme en Allemagne, la réunion d’une foi vive avec l’esprit d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur croyance, ni leur croyance à leur raison ; et leurs facultés morales ont agi toujours ensemble.
Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses luttes religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé la nation entière. On montre encore dans la cathédrale de Prague des bas-reliefs où les dévastations commises par les hussites sont représentées ; et la partie de l’église que les Suédois ont incendiée dans la guerre de trente ans n’est point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée la statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr dans les flots que de révéler les faiblesses qu’une reine infortunée lui avait confessées. Les monuments, et même les ruines qui attestent l’influence de la religion sur les hommes, intéressent vivement notre âme ; car les guerres d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur aux nations que les guerres d’intérêt.
Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a produits, celui dont le caractère était le plus allemand : sa fermeté avait quelque chose de rude ; sa conviction allait jusqu’à l’entêtement ; le courage de l’esprit était en lui le principe du courage de l’action : ce qu’il avait de passionné dans l’âme ne le détournait point des études abstraites ; et quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes comme des préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique, mais un fanatisme à lui qui l’inspirait.
Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen en fait de religion. Il en est résulté pour les uns le scepticisme, mais pour les autres une conviction plus ferme des vérités religieuses : l’esprit humain était arrivé à une époque où il devait nécessairement examiner pour croire. La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des connaissances et l’investigation philosophique de la vérité, ne permettaient plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que par l’examen et la méditation. C’est Luther qui a mis la Bible et l’Évangile entre les mains de tout le monde ; c’est lui qui a donné l’impulsion à l’étude de l’antiquité ; car en apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec pour lire le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes, et les esprits se sont tournés vers les recherches historiques.
L’examen peut affaiblir cette foi d’habitude que les hommes font bien de conserver tant qu’ils le peuvent ; mais quand l’homme sort de l’examen plus religieux qu’il n’y était entré, c’est alors que la religion est invariablement fondée ; c’est alors qu’il y a paix entre elle et les lumières, et qu’elles se servent mutuellement.
Quelques écrivains ont beaucoup déclamé contre le système de la perfectibilité, et l’on aurait dit, à les entendre, que c’était une véritable atrocité de croire notre espèce perfectible. Il suffit, en France, qu’un homme de tel parti ait soutenu telle opinion, pour qu’il ne soit plus du bon goût de l’adopter ; et tous les moutons du même troupeau viennent donner, les uns après les autres, leurs coups de tête aux idées, qui n’en restent pas moins ce qu’elles sont.
Il est très probable que le genre humain est susceptible d’éducation, aussi bien que chaque homme, et qu’il y a des époques marquées pour les progrès de la pensée dans la route éternelle du temps. La réformation fut l’ère de l’examen, et de la conviction éclairée qui lui succède. Le christianisme a d’abord été fondé, puis altéré, puis examiné, puis compris, et ces diverses périodes étaient nécessaires à son développement ; elles ont duré quelquefois cent ans, quelquefois mille ans. L’Être suprême, qui puise dans l’éternité, n’est pas économe du temps à notre manière.
Quand Luther a paru, la religion n’était plus qu’une puissance politique, attaquée ou défendue comme un intérêt de ce monde. Luther l’a rappelée sur le terrain de la pensée. La marche historique de l’esprit humain à cet égard, en Allemagne, est digne de remarque. Lorsque les guerres causées par la réformation furent apaisées, et que les réfugiés protestants se furent naturalisés dans les divers États du nord de l’empire germanique, les études philosophiques, qui avaient toujours pour objet l’intérieur de l’âme, se dirigèrent naturellement vers la religion ; et il n’existe pas, dans le dix-huitième siècle, de littérature où l’on trouve sur ce sujet une aussi grande quantité de livres que dans la littérature allemande.
Lessing, l’un des esprits les plus vigoureux de l’Allemagne, n’a cessé d’attaquer, avec toute la force de sa logique, cette maxime si communément répétée, qu’il y a des vérités dangereuses. En effet, c’est une singulière présomption, dans quelques individus, de se croire le droit de cacher la vérité à leurs semblables, et de s’attribuer la prérogative de se placer, comme Alexandre devant Diogène, pour nous dérober les rayons de ce soleil qui appartient à tous également ; cette prudence prétendue n’est que la théorie du charlatanisme ; on veut escamoter les idées, pour mieux asservir les hommes. La vérité est l’œuvre de Dieu, les mensonges sont l’œuvre de l’homme. Si l’on étudie les époques de l’histoire où l’on a craint la vérité, l’on verra toujours que c’est quand l’intérêt particulier luttait de quelque manière contre la tendance universelle.
La recherche de la vérité est la plus noble des occupations, et sa publication un devoir. Il n’y a rien à craindre pour la religion ni pour la société dans cette recherche, si elle est sincère ; et si elle ne l’est pas, ce n’est plus alors la vérité, c’est le mensonge qui fait du mal. Il n’y a pas un sentiment dans l’homme dont on ne puisse trouver la raison philosophique : pas une opinion, pas même un préjugé généralement répandu, qui n’ait sa racine dans la nature. Il faut donc examiner, non dans le but de détruire, mais pour fonder la croyance sur la conviction intime, et non sur la conviction dérobée.
On voit des erreurs durer longtemps ; mais elles causent toujours une inquiétude pénible. En contemplant la tour de Pise, qui penche sur sa base, on se figure qu’elle va tomber, quoiqu’elle ait subsisté pendant des siècles, et l’imagination n’est en repos qu’en présence des édifices fermes et réguliers. Il en est de même de la croyance à certains principes ; ce qui est fondé sur les préjugés inquiète, et l’on aime à voir la raison appuyer de tout son pouvoir les conceptions élevées de l’âme.
L’intelligence contient en elle-même le principe de tout ce qu’elle acquiert par l’expérience ; Fontenelle disait avec justesse, qu’on croyait reconnaître une vérité, la première fois qu’elle nous était annoncée. Comment donc pourrait-on imaginer que tôt ou tard les idées justes et la persuasion intime qu’elles font naître, ne se rencontreront pas ? Il y a une harmonie préétablie entre la vérité et la raison humaine, qui finit toujours par les rapprocher l’une de l’autre.
Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce qu’ils pensent, c’est ce qu’on appelle vulgairement garder le secret de la comédie. On ne continue d’ignorer que parce qu’on ne sait pas qu’on ignore ; mais du moment qu’on a commandé de se taire, c’est que quelqu’un a parlé ; et, pour étouffer les pensées que ces paroles ont excitées, il faut dégrader la raison. Il y a des hommes pleins d’énergie et de bonne foi, qui n’ont jamais soupçonné telles ou telles vérités philosophiques ; mais ceux qui les savent et les dissimulent sont des hypocrites, ou tout au moins des êtres bien arrogants et bien irréligieux. — Bien arrogants ; car de quel droit s’imaginent-ils qu’ils sont de la classe des initiés, et que le reste du monde n’en est pas ? — Bien irréligieux ; car s’il y avait une vérité philosophique ou naturelle, une vérité enfin qui combattît la religion, cette religion ne serait pas ce qu’elle est, la lumière des lumières.
Il faut bien mal connaître le christianisme, c’est-à-dire, la révélation des lois morales de l’homme et de l’univers, pour recommander à ceux qui veulent y croire l’ignorance, le secret et les ténèbres. Ouvrez les portes du temple ; appelez à votre secours le génie, les beaux-arts, les sciences, la philosophie ; rassemblez-les dans un même foyer, pour honorer et comprendre l’Auteur de la création, et si l’amour a dit que le nom de ce qu’on aime semble gravé sur les feuilles de chaque fleur, comment l’empreinte de Dieu ne serait-elle pas dans toutes les idées qui se rallient à la chaîne éternelle !
Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement du protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient pas ainsi : ils croyaient pouvoir placer les colonnes d’Hercule de l’esprit humain au terme de leurs propres lumières ; mais ils avaient tort d’espérer qu’on se soumettrait à leurs décisions comme infaillibles, eux qui rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le protestantisme devait donc suivre le développement et les progrès des lumières, tandis que le catholicisme se vantait d’être immuable au milieu des vagues du temps.
Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a existé diverses manières de voir, qui successivement ont occupé l’attention. Plusieurs savants ont fait des recherches inouïes sur l’Ancien et le Nouveau Testament. Michaelis a étudié les langues, les antiquités et l’histoire naturelle de l’Asie, pour interpréter la Bible : et tandis qu’en France l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce genre de travail pût, à quelques égards, blesser les âmes religieuses, quel respect ne suppose-t-il pas pour le livre, objet d’un examen aussi sérieux ! Ces savants n’attaquèrent ni le dogme, ni les prophéties, ni les miracles ; mais il en vint après eux un grand nombre qui voulurent donner une explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau Testament, et qui, considérant l’une et l’autre, simplement comme de bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient dans les mystères que des métaphores orientales.
Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils croyaient dissiper tous les genres d’obscurité ; mais c’était mal diriger l’esprit d’examen que de vouloir l’appliquer aux vérités qu’on ne peut pressentir que par l’élévation et le recueillement de l’âme. L’esprit d’examen doit servir à reconnaître ce qui est supérieur à la raison, comme un astronome marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme n’atteint pas : ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles, sans prétendre ni les nier, ni les soumettre au langage, c’est se servir de l’esprit d’examen selon sa mesure et selon son but.
L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands ne pouvaient se contenter de cette sorte de religion prosaïque, qui accordait un respect de raison au christianisme. Herder, le premier, fit renaître la foi par la poésie : profondément instruit dans les langues orientales, il avait pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un Homère sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle des esprits, en Allemagne, est de considérer la poésie comme une sorte de don prophétique, précurseur des dons divins ; ainsi ce n’était point une profanation de réunir à la croyance religieuse l’enthousiasme qu’elle inspire.
Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe ; cependant il rejetait, ainsi que ses partisans, les commentaires érudits qui avaient pour but de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient en la simplifiant. Une sorte de théologie poétique, vague, mais animée, libre, mais sensible, tint la place de cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la raison en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant le merveilleux est à quelques égards peut-être plus facile encore à concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler le naturel.
Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la religion des discours d’une rare éloquence ; il combat l’indifférence qu’on appelait tolérance, et le travail destructeur qu’on faisait passer pour un examen impartial. Schleiermacher n’est pas non plus un théologien orthodoxe ; mais il montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la force de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique. Il a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté le sentiment de l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. On peut appeler les opinions religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une théologie philosophique.
Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés aux opinions mystiques, telles que Fénelon en France, et divers écrivains de tous les pays les ont conçues.
Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai cités ; néanmoins c’est depuis un petit nombre d’années surtout, que la doctrine dont il peut être considéré comme un des principaux chefs, a pris une grande faveur en Allemagne. L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus célèbre que ses écrits religieux ; mais ce qui le rendait surtout remarquable, c’était son caractère personnel ; il y avait en lui un rare mélange de pénétration et d’enthousiasme ; il observait les hommes avec une finesse d’esprit singulière, et s’abandonnait avec une confiance absolue à des idées qu’on pourrait nommer superstitieuses ; il avait de l’amour-propre, et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de ses opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse : cependant rien n’égalait la simplicité religieuse et la candeur de son âme ; on ne pouvait voir sans étonnement, dans un salon de nos jours, un ministre du saint Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un homme du monde. Le garant de la sincérité de Lavater, c’étaient ses bonnes actions et son beau regard, qui portait l’empreinte d’une inimitable vérité.
Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés en deux classes très distinctes, les défenseurs de la réformation et les partisans du catholicisme. J’examinerai à part les écrivains de ces diverses opinions ; mais ce qu’il importe d’affirmer avant tout, c’est que si le nord de l’Allemagne est le pays où les questions théologiques ont été le plus agitées, c’est en même temps celui où les sentiments religieux sont le plus universels ; le caractère national en est empreint ; et le génie des arts et de la littérature y puise toute son inspiration. Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans le nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé à croire les mœurs très rudes.
Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai le soir à Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus de la rivière, et dont l’église renferme des tombeaux consacrés à d’illustres souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade, et je me laissais aller à cette rêverie que le coucher du soleil, l’aspect lointain du paysage, et le bruit de l’onde qui coule au fond de la vallée, excitent si facilement dans notre âme ; j’entendis alors les voix de quelques hommes du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires, telles qu’on en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon étonnement, lorsque je compris le refrain de leur chanson : Ils se sont aimés, et ils sont morts avec l’espoir de se retrouver un jour ! Heureux pays, que celui où de tels sentiments sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on respire je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour pour le ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien !
CHAPITRE III Du culte des Frères Moraves.
Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme, pour contenter une certaine austérité religieuse, qui peut s’emparer de l’homme accablé par de grands malheurs ; quelquefois même, dans le cours habituel de la vie, la réalité de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait pas la musique ; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait insensé. Une espèce d’apathie rêveuse s’empare également du bramin et du sauvage, quand l’un, à force de penser, et l’autre, à force d’ignorer, passent des heures entières dans la contemplation muette de la destinée. La seule activité dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte divin pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque chose pour le ciel ; et c’est cette disposition qui inspire de l’attrait pour les couvents, quoiqu’ils aient d’ailleurs des inconvénients très graves.
Les établissements moraves sont les couvents des protestants, et c’est l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne qui leur a donné naissance, il y a cent années. Mais quoique cette association soit aussi sévère qu’un couvent catholique, elle est plus libérale dans les principes ; on n’y fait point de vœu, tout y est volontaire ; les hommes et les femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point interdit. Néanmoins la société entière est ecclésiastique, c’est-à-dire que tout s’y fait par la religion et pour elle ; c’est l’autorité de l’église qui régit cette communauté de fidèles ; mais cette église est sans prêtres, et le sacerdoce y est exercé tour à tour par les personnes les plus religieuses et les plus vénérables.
Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent séparément les uns des autres dans des réunions où règne l’égalité la plus parfaite. La journée entière est remplie par des travaux, les mêmes pour tous les rangs ; l’idée de la Providence, constamment présente, dirige toutes les actions de la vie des Moraves.
Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s’adresse à la doyenne des filles ou des veuves, et lui demande celle qu’il voudrait épouser. L’on tire au sort à l’église, pour savoir s’il doit ou non s’unir à la femme qu’il préfère ; et si le sort est contre lui, il renonce à sa demande. Les Moraves ont tellement l’habitude de se résigner, qu’ils ne résistent point à cette décision ; et comme ils ne voient les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer à leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage et sur beaucoup d’autres circonstances de la vie indique l’esprit général du culte des Moraves. Au lieu de s’en tenir à la soumission à la volonté du ciel, ils se figurent qu’ils peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce qui est plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir et les événements manifestent à l’homme les voies de Dieu sur la terre ; comment peut-il se flatter de les pénétrer par d’autres moyens ?
L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les mœurs évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps des apôtres, dans les communautés chrétiennes. Ni les dogmes extraordinaires, ni les pratiques scrupuleuses ne font le lien de cette association : l’Évangile y est interprété de la manière la plus naturelle et la plus claire ; mais on y est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, sous tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les principes religieux. Les communautés moraves servent surtout à prouver que le protestantisme, dans sa simplicité, peut mener au genre de vie le plus austère, et à la religion la plus enthousiaste ; la mort et l’immortalité bien comprises suffisent pour occuper et diriger toute l’existence.
J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village près d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie. Ce village est à trois lieues de toute grande route, il est placé entre deux montagnes, sur le bord d’un ruisseau ; des saules et des peupliers élevés l’entourent ; il y a dans l’aspect de la contrée quelque chose de calme et de doux, qui prépare l’âme à sortir des agitations de la vie. Les maisons et les rues sont d’une propreté parfaite ; les femmes, toutes habillées de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête avec un ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, filles ou veuves ; les hommes sont vêtus de brun, à peu près comme les quakers. Une industrie mercantile les occupe presque tous ; mais on n’entend pas le moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec régularité et tranquillité ; et l’action intérieure des sentiments religieux apaise tout autre mouvement.
Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dortoir, et, pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour pour prier, ou pour soigner celles qui pourraient devenir malades. Les hommes non mariés vivent de la même manière. Ainsi, il existe une grande famille pour celui qui n’a pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à tous les chrétiens.
A la place de cloches, des instruments à vent d’une très belle harmonie invitent au service divin. En marchant pour aller à l’église, au son de cette musique imposante, on se sentait enlevé à la terre ; on croyait entendre les trompettes du jugement dernier, non telles que le remords nous les fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les fait espérer ; il semblait que la miséricorde divine se manifestât dans cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur.
L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine ; les tableaux n’étaient point bannis du temple, et la musique y était cultivée, comme faisant partie du culte ; on n’y chantait que des psaumes ; il n’y avait ni sermon, ni messe, ni raisonnement, ni discussion théologique ; c’était le culte de Dieu, en esprit et en vérité. Les femmes, toutes en blanc, étaient rangées les unes à côté des autres, sans aucune distinction quelconque ; elles semblaient des ombres innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de la Divinité.
Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées sont marquées par des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à fleurs. Toutes ces pierres sont égales ; aucun de ces arbustes ne s’élève au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts : Il est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie. Admirable expression pour désigner le terme de notre vie ! Les anciens disaient : Il a vécu, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, pour en dérober l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance.
Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière qui est placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps modernes, une armée toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même le service des morts, décidée qu’elle était à conquérir l’immortalité[18].
La communion des Moraves ne peut point s’adapter à l’état social, tel que les circonstances nous le commandent ; mais comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le catholicisme seul parlait à l’imagination, il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion, est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière épuisent toute la puissance de l’attendrissement ; et plus la croyance est simple, plus le culte cause d’émotion.
CHAPITRE IV Du Catholicisme.
La religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé les droits des différentes religions, elles ne craignent plus leurs envahissements mutuels ; et d’ailleurs le mélange des cultes, dans un grand nombre de villes, a nécessairement amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les opinions religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait de ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours par leur présence ; la sympathie nous montre un semblable dans celui qu’on croyait son ennemi.
Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux lumières que le catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont mis sur une espèce de défensive qui nuit beaucoup au progrès des idées. Dans les pays où la religion catholique régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a su la réunir à la littérature et aux beaux-arts ; mais en Allemagne, où les protestants se sont emparés, par les universités et par leur tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études littéraires et philosophiques, les catholiques se sont crus obligés de leur opposer un certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer dans la carrière de l’imagination et de la pensée. La musique est le seul des beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus haut degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on ne compte comme l’un des beaux-arts un certain genre de vie commode, dont les jouissances s’accordent assez bien avec le repos de l’esprit.
Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère, tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs célèbres, ni d’écrivains religieux à citer ; rien n’y excite le mouvement de l’âme ; l’on y prend la religion comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a point de part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé, l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on n’exerce plus la pensée.
La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques en Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés aux sentiments religieux. Ils s’en étaient un peu écartés, lorsque l’impulsion nécessaire pour propager la tolérance avait dépassé son but ; mais, en rappelant l’idéalisme dans la métaphysique, l’inspiration dans la poésie, la contemplation dans les sciences, on a renouvelé l’empire de la religion, et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour jamais, du moins en théorie, le matérialisme et toutes ses applications funestes. Au milieu de cette révolution intellectuelle, si féconde en nobles résultats, quelques hommes ont été trop loin, comme il arrive toujours dans les oscillations de la pensée.
On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un extrême à l’autre, comme si les opinions qu’il vient de quitter se changeaient en remords pour le poursuivre. La réformation, disent quelques écrivains de la nouvelle école, a été la cause de plusieurs guerres de religion ; elle a séparé le nord du midi de l’Allemagne ; elle a donné aux Allemands la funeste habitude de se combattre les uns les autres, et ces divisions leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. Enfin, la réformation, en introduisant l’esprit d’examen, a rendu l’imagination aride, et mis le doute à la place de la foi ; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, revenir à l’unité de l’Église en retournant au catholicisme.
D’abord, si Charles-Quint avait adopté le luthéranisme, il y aurait eu de même unité dans l’Allemagne, et le pays entier serait, comme la partie du Nord, l’asile des sciences et des lettres. Peut-être que cet accord aurait donné naissance à des institutions libres, combinées avec une force réelle ; et peut-être aurait-on évité cette triste séparation du caractère et des lumières, qui a livré le Nord à la rêverie, et maintenu le Midi dans son ignorance. Mais, sans se perdre en conjectures sur ce qui serait arrivé, calcul toujours très incertain, on ne peut nier que l’époque de la réformation ne soit celle où les lettres et la philosophie se sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis au premier rang, ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la liberté politique : ce sont les lumières dont l’Allemagne a droit de s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante date du protestantisme. De telles révolutions ne s’opèrent ni ne se détruisent par des raisonnements, elles appartiennent à la marche historique de l’esprit humain ; et les hommes qui paraissent en être les auteurs, n’en sont jamais que les conséquences.
Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un vieux lion qui jadis faisait trembler l’univers ; mais, quand les abus de son pouvoir amenèrent la réformation, il mettait des entraves à l’esprit humain ; et, loin que ce fût par sécheresse de cœur qu’on s’opposait alors à son ascendant, c’était pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit et de l’imagination qu’on réclamait avec force la liberté de penser. Si des circonstances toutes divines, et où la main des hommes ne se fît sentir en rien, amenaient un jour un rapprochement entre les deux Églises, on prierait Dieu, ce me semble, avec une émotion nouvelle, à côté des prêtres vénérables qui, dans les dernières années du siècle passé, ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement pas le changement de religion de quelques hommes, ni surtout l’injuste défaveur que leurs écrits tendent à jeter sur la religion réformée, qui pourraient conduire à l’unité des opinions religieuses.
Il y a dans l’esprit humain deux forces très distinctes, l’une inspire le besoin de croire, l’autre celui d’examiner. L’une de ces facultés ne doit pas être satisfaite aux dépens de l’autre : le protestantisme et le catholicisme ne viennent point de ce qu’il y a eu des papes et un Luther ; c’est une pauvre manière de considérer l’histoire, que de l’attribuer à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent dans le cœur humain ; ce sont des puissances morales qui se développent dans les nations, parce qu’elles existent dans chaque homme. Si dans la religion, comme dans les autres affections humaines, on peut réunir ce que l’imagination et la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme ; mais en lui, comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de détruire, la foi et l’examen se succèdent et se combattent.
On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser plus avant dans l’âme ; et de là sont venues les opinions mystiques, dont nous parlerons dans le chapitre suivant ; mais le petit nombre de personnes qui ont abjuré le protestantisme n’ont fait que renouveler des haines. Les anciennes dénominations raniment les anciennes querelles ; la magie se sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes ; on dirait que sur tous les sujets il y a des mots qui exercent ce pouvoir : ce sont ceux qui ont servi de ralliement à l’esprit de parti, on ne peut les prononcer sans agiter de nouveau les flambeaux de la discorde. Les catholiques allemands se sont montrés jusqu’à présent très étrangers à ce qui se passait à cet égard dans le Nord. Les opinions littéraires semblent la cause du petit nombre de changements de religion qui ont eu lieu, et l’ancienne et vieille Église ne s’en est guère occupée.
Le comte Frédéric Stolberg, homme très respectable par son caractère et par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme poète, comme admirateur passionné de l’antiquité, et comme traducteur d’Homère, a donné le premier, en Allemagne, le signal de ces conversions nouvelles, qui ont eu depuis des imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg, Klopstock, Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette abjuration, qui semble désavouer les malheurs et les combats que les réformés ont soutenus pendant trois siècles ; cependant M. de Stolberg vient de publier une histoire de la religion de Jésus-Christ, faite pour mériter l’approbation de toutes les communions chrétiennes. C’est la première fois qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette manière ; et si le comte de Stolberg n’avait pas été élevé dans le protestantisme, peut-être n’aurait-il pas eu l’indépendance d’esprit qui lui sert à faire impression sur les hommes éclairés.
On trouve dans ce livre une connaissance parfaite des Saintes Écritures, et des recherches très intéressantes sur les différentes religions de l’Asie, en rapport avec le christianisme. Les Allemands du Nord, lors même qu’ils se soumettent aux dogmes les plus positifs, savent toujours leur donner l’empreinte de leur philosophie.
Le comte de Stolberg attribue à l’ancien Testament, dans son ouvrage, une beaucoup plus grande part que les écrivains protestants ne lui en accordent d’ordinaire. Il considère le sacrifice comme la base de toute religion, et la mort d’Abel comme le premier type de ce sacrifice, qui fonde le christianisme. De quelque manière qu’on juge cette opinion, elle donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes ont institué des sacrifices humains ; mais dans cette barbarie il y avait quelque chose de remarquable : c’est le besoin d’une expiation solennelle. Rien ne peut effacer de l’âme, en effet, la conviction qu’il y a quelque chose de très mystérieux dans le sang de l’innocent, et que la terre et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que des justes pouvaient obtenir, dans cette vie ou dans l’autre, le pardon des criminels. Il y a dans le genre humain des idées primitives qui paraissent plus ou moins défigurées dans tous les temps et chez tous les peuples. Ce sont ces idées sur lesquelles on ne saurait se lasser de méditer ; car elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus de la race humaine.
La persuasion que les prières et le dévouement du juste peuvent sauver les coupables, est sans doute tirée des sentiments que nous éprouvons dans les rapports de la vie ; mais rien n’oblige, en fait de croyance religieuse, à rejeter ces inductions : que savons-nous de plus que nos sentiments, et pourquoi prétendrait-on qu’ils ne doivent point s’appliquer aux vérités de la foi ? Que peut-il y avoir dans l’homme que lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme, l’empêcher de former, d’après son âme, une image de la Divinité ? Nul autre messager ne saurait, je pense, lui en donner des nouvelles.
Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition de la chute de l’homme a existé chez tous les peuples de la terre, et particulièrement en Orient, et que tous les hommes ont eu dans le cœur le souvenir d’un bonheur dont ils avaient été privés. En effet, il y a dans l’esprit humain deux tendances aussi distinctes que la gravitation et l’impulsion dans le monde physique ; c’est l’idée d’une décadence et celle d’un perfectionnement. On dirait que nous éprouvons tout à la fois le regret de quelques beaux dons qui nous étaient accordés gratuitement, et l’espérance de quelques biens que nous pouvons acquérir par nos efforts ; de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de l’âge d’or, réunies et confondues, excitent tout à la fois dans l’homme le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer. Le sentiment est mélancolique, et l’esprit audacieux : l’un regarde en arrière, l’autre en avant ; de cette rêverie et de cet élan naît la véritable supériorité de l’homme, le mélange de contemplation et d’activité, de résignation et de volonté, qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans ce monde.
Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent, avec la simplicité des enfants, les paroles de l’Écriture sainte ; mais il porte dans l’interprétation de ces paroles un esprit de philosophie qui ôte aux opinions catholiques ce qu’elles ont de dogmatique et d’intolérant. En quoi diffèrent-ils donc entre eux, ces hommes religieux dont l’Allemagne s’honore ; et pourquoi les noms de catholique ou de protestant les sépareraient-ils ? Pourquoi seraient-ils infidèles aux tombeaux de leurs aïeux, pour quitter ces noms ou pour les reprendre ? Klopstock n’a-t-il pas consacré sa vie entière à faire d’un beau poème le temple de l’Évangile ? Herder n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible ? ne pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive, et des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime ? Jacobi ne reconnaît-il pas la Divinité dans toutes les grandes pensées de l’homme ? Aucun de ces hommes recommanderait-il la religion uniquement comme un frein pour le peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un garant de plus dans les contrats de ce monde ? Ne savent-ils pas tous que les esprits supérieurs ont encore plus besoin de piété que les hommes du peuple ? car le travail maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que les hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et aux sophismes qui agitent l’existence, et remettent tout en question.
On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les écrivains allemands, de présenter comme l’un des mérites de la religion chrétienne l’influence favorable qu’elle exerce sur les arts, l’imagination et la poésie ; et le même reproche a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. de Chateaubriand, sur le Génie du Christianisme. Les esprits vraiment frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la nature humaine par voie d’exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins de l’âme. C’est une des grandes preuves de la divinité de la religion chrétienne, que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales ; seulement il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie du christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme.
Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe des images y est prodiguée ; le sanctuaire du christianisme étant au fond du cœur, la poésie qu’il inspire doit toujours naître de l’attendrissement. Ce n’est pas la splendeur du ciel chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la douleur et l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la vie. Il n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion protestante soit dépourvue de poésie, parce que les pratiques du culte y ont moins d’éclat que dans la religion catholique. Des cérémonies plus ou moins bien exécutées, selon la richesse des villes et la magnificence des édifices, ne sauraient être la cause principale de l’impression que produit le service divin ; ce sont ses rapports avec nos sentiments intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister dans la simplicité comme dans la pompe.
J’étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne dépouillée de tout ornement ; aucun tableau n’en décorait les blanches murailles, elle était nouvellement bâtie, et nul souvenir d’un long passé ne la rendait vénérable : la musique même, que les saints les plus austères ont placée dans le ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisait à peine entendre, et les psaumes étaient chantés par des voix sans harmonie, que les travaux de la terre et le poids des années rendaient rauques et confuses ; mais au milieu de cette réunion rustique, où manquaient toutes les splendeurs humaines, on voyait un homme pieux dont le cœur était profondément ému par la mission qu’il remplissait[19]. Ses regards, sa physionomie, pouvaient servir de modèle à quelques-uns des tableaux dont les autres temples sont parés ; ses accents répondaient au concert des anges. Il y avait là devant nous une créature mortelle, convaincue de notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, de celle de nos enfants, qui nous survivront de si peu dans la carrière du temps ! et la persuasion intime d’une âme pure semblait une révélation nouvelle.
Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux fidèles qui vivent à l’abri de son exemple. Son fils était comme lui, ministre de l’église, et sous des traits plus jeunes, il avait, ainsi que son père, une expression pieuse et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le fils se donnèrent mutuellement le pain et la coupe, qui servent chez les protestants de commémoration au plus touchant des mystères ; le fils ne voyait dans son père qu’un pasteur plus avancé que lui dans l’état religieux qu’il voulait suivre ; le père respectait dans son fils la sainte vocation qu’il avait embrassée. Tous deux s’adressèrent, en communiant ensemble, les passages de l’Évangile faits pour resserrer d’un même lien les étrangers comme les amis ; et, renfermant dans leur cœur tous les deux leurs sentiments les plus intimes, ils semblaient oublier leurs relations personnelles en présence de la Divinité, pour qui les pères et les fils sont tous également des serviteurs du tombeau et des enfants de l’espérance.
Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie, pouvait manquer au service divin dans un tel moment !
Les hommes dont les affections sont désintéressées, et les pensées religieuses ; les hommes qui vivent dans le sanctuaire de leur conscience, et savent y concentrer, comme dans un miroir ardent, tous les rayons de l’univers ; ces hommes, dis-je, sont les prêtres du culte de l’âme, et rien ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui se conduisent par le calcul, et ceux qui sont guidés par le sentiment ; toutes les autres différences d’opinion ne sont rien, celle-là seule est radicale. Il se peut qu’un jour un cri d’union s’élève, et que l’universalité des chrétiens aspire à professer la même religion théologique, politique et morale ; mais avant que ce miracle soit accompli, tous les hommes qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent se respecter mutuellement.
CHAPITRE V De la disposition religieuse appelée mysticité.
La disposition religieuse appelée mysticité n’est qu’une manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part. Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de plus simple et de plus inexplicable : il faut distinguer cependant les théosophes, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie philosophique, tels que Jacob Bœhme, Saint-Martin, etc., des simples mystiques ; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église, Thomas A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc. ; et, chez les protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisaient de la religion un amour, et la mêlaient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs actions.
Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine des mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les agitations des passions ne laissent point de calme : la tranquillité de la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme ; ce n’est que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois, dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être ; mais le souvenir et l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui les ont éprouvées.
Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent être, pour ainsi dire, des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui dispose de notre existence ! quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre sort ? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être livré, si notre raison disposait seule de notre destinée dans ce monde ? Mais si l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour le bonheur, la pureté de l’intention, et la résignation à l’événement, quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui engendre en nous les sentiments les plus amers ; et la colère de Satan n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre.
L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui de la volonté, dont il a fait don à l’homme ; quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en effet, présenter à la Divinité ? Le culte, l’encens, les hymnes ont presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques ; mais se résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation, la jeunesse, l’âge mûr, et la vieillesse : heureux ceux qui se soumettent à la première !
C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la blessure : l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir sur lui selon l’intention de celui qui l’envoie ; il se sert de tous les moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager : mais quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté suprême y sont empreints.
Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort ? Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a point d’armes contre elles : d’où vient donc que chacun se révolte contre les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur universel ? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos semblables, sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que nos malheurs particuliers ; et cependant ils n’excitent presque jamais en nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent la condition de l’humanité en général ? C’est qu’on croit trouver de l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme, de vouloir juger la Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle ! Que sait-il de ce qu’éprouve un autre ? que sait-il de lui-même ? que sait-il de rien, excepté de son sentiment intérieur ? Et ce sentiment, plus il est intime, plus il contient le secret de notre félicité ; car n’est-ce pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le malheur ? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui d’amour-propre tous les penchants égoïstes : de quelque manière que le sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le malaise inquiet.
C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la Providence, que de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements : leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées, non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus parfaitement distincts, l’un qui semble en entier soumis aux causes et aux effets naturels, l’autre dont la tendance tout à fait mystérieuse ne se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice, dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, même dans cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce qu’on désirait. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine ; car les prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de grandes fautes : on se croirait alors abandonné par la main de celui qui nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir.
Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce monde, et s’il n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a revêtues, selon les temps et selon les pays ; il peut se dépraver par la terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance ; mais il consiste toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort, c’est en agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui tient à la conduite de la vie ; mais quand cette ménagère de l’existence l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient toujours à l’amour, et ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour dans sa pureté la plus parfaite.
L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des chrétiens mystiques ; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit que la prière était la respiration de l’âme. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et l’homme, la prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue ; mais elle devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent, sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de la vie.
Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine entièrement fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, ont tiré parti de ces secours inattendus pour se faire des illusions de tout genre : ils se sont crus des élus ou des prophètes ; ils se sont imaginés qu’ils avaient des visions ; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes. Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la forme même de l’humilité ! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion.
En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n’être pas attendri ! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant d’indulgence ? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.
Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait à prévoir ce qui tient à de si grandes choses : néanmoins j’oserai dire que tout tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé. C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à l’autre, cherchent à rassembler dans un même foyer les rayons épars de la littérature, de la philosophie et de la religion.
On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse, appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en nous les passions individuelles, pour qu’on n’ait pas beaucoup à craindre d’un sentiment qui les calme.
Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a pas reçu de la nature ; et de combien d’autres circonstances impérieuses encore la vie n’est-elle pas composée ? Si notre sort consiste en cent lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de nous ; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la faible portion qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur cette faible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est l’accomplissement du devoir : l’issue de toutes les autres résolutions dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien. La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement : et la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie inattendue.
La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le détachement de soi, et que cela semble, avec raison, fort difficile : mais elle est dans le fait la plus douce de toutes ; elle consiste dans ce proverbe, faire de nécessité vertu : faire de nécessité vertu, dans le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les écrivains mystiques n’exigent rien au delà de la ligne du devoir, telle que tous les hommes honnêtes l’ont tracée ; ils ne commandent point de se faire des peines à soi-même ; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive.
Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui réunit le calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens ! — Elle empêche d’aimer, dira-t-on. — Ah ! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui refroidit l’âme : un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections qu’aucun genre d’opinions austères : les déserts même de la Thébaïde n’affaiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche d’aimer, que la misère du cœur.
L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la mysticité. Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettait que le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulterait non seulement une foule d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité sont d’un ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs ; mais il y aurait aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tuerait de cette manière la puissance des remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination, des moments d’attendrissement religieux ? Qui n’a pas quelquefois prié avec ardeur ? Et si cela suffisait pour être dispensé de la stricte observance des devoirs, la plupart des poètes pourraient se croire plus religieux que saint Vincent de Paul.
Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de voir ; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte le plus sévère : ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, parce qu’ils en étudient les causes.
On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens, d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité, quelle qu’elle soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal comprise, conduisait un peu trop souvent à la soumission aux volontés des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté ou à l’oppression du genre humain, ce serait prendre la faiblesse de caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en diffère davantage. L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux, et la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce qu’il est fort dans ce monde.
Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avait le plus d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur : or, pour les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car cet orgueil consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé sans avoir des reproches à se faire : mais quand le courage de la conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec celui-là.
De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme, c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi lesquels on doit citer Tauler, avaient écrit sur la religion dans ce sens. Depuis Luther, les Moraves ont manifesté cette disposition plus qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les théologiens berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. Plusieurs poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans le Nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie avec le mysticisme en religion ; l’un place toute la réalité des choses de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du ciel dans le sentiment.
Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur ; et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a tant d’intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres, d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique, intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étaient doués d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui, c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets extérieurs ; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très décidée à ceux mêmes qui ne l’avaient pas reçue de la nature : ils s’appliquent à l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent autant de peine pour connaître les passions, afin de les apaiser, que les hommes du monde pour s’en servir.
Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts dans le caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure : mais est-ce à leur doctrine qu’il faut s’en prendre ? On rend à la religion un singulier hommage, par l’exigence qu’on manifeste envers tous les hommes religieux, du moment qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents, s’ils ont des torts et des faiblesses ; et cependant rien ne peut changer en entier la condition humaine : si la religion donnait toujours la perfection morale, et si la vertu conduisait toujours au bonheur, le choix de la volonté ne serait plus libre, car les motifs qui agiraient sur elle seraient trop puissants.
La religion dogmatique est un commandement ; la religion mystique se fonde sur l’expérience intime de notre cœur ; la prédication doit nécessairement se ressentir de la direction que suivent à cet égard les ministres de l’Évangile, et peut-être serait-il à désirer qu’on aperçût davantage dans leur manière de prêcher l’influence des sentiments qui commencent à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque genre est abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres se sont acquis une juste réputation par l’éloquence de la chaire, et l’on peut lire sur tous les sujets une foule de sermons qui renferment d’excellentes choses ; néanmoins, quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il importe encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces moyens consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse. Presque tous les hommes en savent à peu près autant les uns que les autres sur les inconvénients et les avantages du vice et de la vertu ; mais ce dont tout le monde a besoin, c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec laquelle on peut lutter contre les penchants orageux de notre nature.
S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes, pourquoi les parties du culte qui ne sont que des chants et des cérémonies porteraient-elles autant et plus que les sermons au recueillement de la piété ? La plupart des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les mauvais penchants, au lieu de montrer comment on y succombe et comment on y résiste ; la plupart des prédicateurs sont des juges qui instruisent le procès de l’homme : mais les prêtres de Dieu doivent nous dire ce qu’ils souffrent et ce qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur caractère par de certaines pensées : enfin nous attendons d’eux les mémoires secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité.
Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement de chaque individu que dans celui des États. L’art social a besoin de mettre en mouvement des intérêts animés, pour alimenter la vie humaine ; il en est de même des instituteurs religieux de l’homme ; ils ne peuvent le préserver des passions qu’en excitant dans son cœur une extase vive et pure : les passions valent encore mieux, sous beaucoup de rapports, qu’une apathie servile, et rien ne peut les dompter qu’un sentiment profond, dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec autant de force et de vérité qu’on en a mis à décrire le charme des affections terrestres.
Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une alliance naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques ont presque tous de l’attrait pour la poésie et pour les beaux-arts ; leurs idées sont en accord avec la vraie supériorité dans tous les genres, tandis que l’incrédule médiocrité mondaine en est l’ennemie ; elle ne peut souffrir ceux qui veulent pénétrer dans l’âme ; comme elle a mis ce qu’elle avait de mieux au dehors, loucher au fond, c’est découvrir sa misère.
La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la vraie poésie ont, à beaucoup d’égards, le même but et la même source ; ces philosophes, ces chrétiens et ces poètes, se réunissent tous dans un commun désir. Ils voudraient substituer au factice de la société, non l’ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui ramenât à la simplicité par la perfection même des lumières ; ils voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincères et généreux, de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits sans idées, de tous ces moqueurs sans gaîté, de tous ces épicuriens sans imagination, qu’on appelle l’espèce humaine, faute de mieux.
CHAPITRE VI De la douleur.
On a beaucoup blâmé cet axiome des mystiques que la douleur est un bien ; quelques philosophes de l’antiquité ont affirmé qu’elle n’était pas un mal ; il est pourtant bien plus difficile de la considérer avec indifférence qu’avec espoir[20]. En effet, si l’on n’était pas persuadé que le malheur est un moyen de perfectionnement, à quel excès d’irritation ne nous porterait-il pas ? Pourquoi donc nous appeler à la vie pour nous faire dévorer par elle ? pourquoi concentrer tous les tourments et toutes les merveilles de l’univers dans un faible cœur qui redoute et qui désire ? pourquoi nous donner la puissance d’aimer, et nous arracher ensuite tout ce que nous avons chéri ? enfin, pourquoi la mort, la terrible mort ? lorsque l’illusion de la terre nous la fait oublier, comme elle se rappelle à nous ! C’est au milieu de toutes les splendeurs de ce monde qu’elle déploie son drapeau funeste.
Così trapassa al trapassar d’un giorno Della vita mortal il fiore e’l verde ; Ne perchè faccia indietro April ritorno, Si rinfiora ella mai ne si rinverde[21].
On a vu dans une fête cette princesse[22] qui, mère de huit enfants, réunissait encore le charme d’une beauté parfaite à toute la dignité des vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les sons mélodieux de la musique signalèrent ces moments consacrés à la joie. Des fleurs ornaient sa tête charmante, et la parure et la danse devaient lui rappeler les premiers jours de sa jeunesse ; cependant, elle semblait déjà craindre les plaisirs mêmes auxquels tant de succès auraient pu l’attacher. Hélas ! de quelle manière ce vague pressentiment s’est réalisé ! Tout à coup les flambeaux sans nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont devenir des flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances prendront la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste ! et qui pourrait se lasser d’y réfléchir ? Non, jamais les grandeurs et les misères humaines n’ont été rapprochées de si près ; et notre mobile pensée, si facilement distraite des sombres menaces de l’avenir, a été frappée dans la même heure par toutes les images brillantes et terribles que la destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du temps.
Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne devait mourir que de son choix : elle était en sûreté, elle pouvait renouer le fil de la vie si vertueuse qu’elle menait depuis quinze années ; mais une de ses filles était encore en danger, et l’être le plus délicat et le plus timide se précipite au milieu de flammes qui feraient reculer les guerriers. Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû sentir ! Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter ? Qui pourrait compter assez sur son âme, pour ne pas craindre les frissonnements que la nature fait naître à l’aspect d’une mort atroce ? Une femme les a bravés ; et bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte fut maternel ; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru devant Dieu, et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle sur la terre qu’au chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place où cet ange avait péri. Ah ! tout ce qu’il y a d’horrible dans ce tableau est adouci par les rayons de la gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais la sainte des mères ; et si leurs regards n’osaient encore s’élever jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure, et lui demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour leurs enfants.
Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes ? que dirait-on à ceux qui l’ont aimée ? et de quel désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l’âme ne serait-elle pas remplie !
Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure foudroierait la pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous affranchît du hasard. N’a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une douleur, où l’on n’avait d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer à souffrir ? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout ; mais savent-ils ce qu’elle est ? savent-ils si cette mort est le néant ? et dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner !
Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie passionnée peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l’expiation religieuse, s’en consolerait-il jamais ? Quand la victime est là, dans le cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur : — C’en est assez ; — au repentir : — Vous êtes pardonné ? — On croit que le principal avantage de la religion est de réveiller les remords ; mais c’est aussi bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes dans lesquelles règne le passé ; il en est que les regrets déchirent comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir s’acharne comme un vautour ; c’est pour elles que la religion est un soulagement du remords.
Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les beaux-arts, qui redoublent la puissance de l’imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune, quand l’âme n’est plus en harmonie avec elle ; son calme, qu’on trouvait doux, irrite comme l’indifférence ; les merveilles de l’univers s’obscurcissent à nos regards ; tout semble apparition, même au milieu de l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l’obscurité recelait quelque secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où fuir tant de souffrances ? Est-ce dans la mort ? Mais l’anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de l’éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon Dieu ! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel ? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur humain que les plus profonds penseurs du siècle.
Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit ; il l’est encore moins que la sévérité des principes religieux soit à craindre. Je ne connais qu’une sévérité redoutable pour les âmes sensibles, c’est celle des gens du monde ; ce sont eux qui ne conçoivent rien, qui n’excusent rien de ce qui est involontaire ; ils se sont fait un cœur humain à leur gré, pour le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient beaucoup d’admiration : « Il vous est facile de comprendre l’homme que vous avez créé ; mais celui qui est, vous ne le connaissez pas ».
La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire de certains dilemmes sur toutes les situations malheureuses de la vie, afin de se débarrasser le plus tôt qu’il est possible de la pitié qu’elles exigent d’eux. Il n’y a que deux partis à prendre, disent-ils, il faut qu’on soit tout un ou tout autre ; il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher ; il faut se consoler de ce qui est irrévocable. Ou bien, qui veut le but, veut les moyens ; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne peut se passer, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre qui ont tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le code de la sagesse vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre ces axiomes et les angoisses du cœur ? Tout cela sert très bien dans les affaires communes de la vie ; mais comment appliquer de tels conseils aux peines morales ? Elles varient toutes selon les individus, et se composent de mille circonstances diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le plus intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec nous. Chaque caractère est presque un monde nouveau pour qui sait observer avec finesse, et je ne connais dans la science du cœur humain aucune idée générale qui s’applique complètement aux exemples particuliers.
Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les situations et à toutes les manières de sentir ! En lisant les rêveries de J.-J. Rousseau, cet éloquent tableau d’un être en proie à une imagination plus forte que lui, je me suis demandé comment un homme d’esprit formé par le monde, et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau ? Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait dit l’objet de l’envie universelle, et la victime d’une conjuration qui s’étendait depuis le peuple jusqu’aux rois ; il aurait prétendu que tous ses amis l’avaient trahi, et que les services mêmes qu’on lui rendait étaient des pièges : qu’aurait alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit formé par la société ?
« Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet que vous croyez produire ; vous êtes sans doute un homme fort distingué, mais comme chacun de nous a pourtant des affaires et même des idées à soi, un livre ne remplit pas toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la paix, et même de moindres intérêts, mais qui nous concernent personnellement, nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain, quelque célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est vrai, mais tous les pays doivent être égaux à un philosophe comme vous ; et à quoi serviraient donc la morale et la religion que vous développez si bien dans vos écrits, si vous ne saviez pas supporter les revers qui vous ont atteint ? Sans doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères les hommes de lettres ; mais cela ne peut s’étendre aux classes de la société qui s’embarrassent fort peu de la littérature ; d’ailleurs, si la célébrité vous importune réellement, rien de si facile que d’y échapper. N’écrivez plus ; au bout de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez aussi tranquille que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de vous rendre service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait une légère nuance d’exaltation romanesque dans votre manière de juger vos relations personnelles ? Il faut votre belle imagination pour composer la Nouvelle Héloïse ; mais un peu de raison est nécessaire dans les affaires d’ici-bas, et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre avec eux ; mais vous seriez bien insensé de vous en affliger ; car, de deux choses l’une, ou ils sont dignes de votre estime, et dans ce cas vous auriez tort de les soupçonner ; ou si vos soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas alors regretter de tels amis ».
Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien pu prendre un troisième parti, celui de se jeter dans la rivière. Mais que lui aurait dit le solitaire religieux ?
« Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est vrai qu’on vous y veuille du mal ; mais s’il en était ainsi, vous auriez cela de commun avec tous les bons qui cependant ont pardonné à leurs ennemis, car Jésus-Christ et Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple. Il faut que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants : — Les malheureux ! ils n’aiment pas ; et cependant les méchants vivent aussi, pour qu’ils aient le temps de se repentir.
« Vous avez reçu du ciel des dons admirables ; s’ils vous ont servi à faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà joui d’avoir été un soldat de la vérité sur la terre ? Si vous avez attendri les cœurs par une éloquence entraînante, vous obtiendrez pour vous quelques-unes des larmes que vous avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous, mais des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons vous consoler vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me faire entendre de vous ! C’est une belle chose que le talent, mon fils ; les hommes cherchent souvent à le dénigrer ; ils vous disent à tort que nous le condamnons au nom de Dieu ; cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez supporter l’envie, car une telle supériorité vaut bien les peines qu’elle peut faire éprouver.
« Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à vos peines, et voilà ce qui leur donne de l’amertume ; car toutes les douleurs qui sont restées humbles font couler doucement nos pleurs ; mais il y a du poison dans l’orgueil, et l’homme devient insensé quand il s’y livre : c’est un ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre.
« Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême de l’âme. Il y a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le talent de l’exprimer ; remerciez Dieu de qui vous tenez le charme de ces paroles faites pour enchanter l’imagination des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment qui vous les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous restez toujours religieusement bon ; les méchants mêmes se lassent de faire du mal, leur propre venin les épuise ; et puis Dieu n’est-il pas là pour avoir soin du passereau qui tombe, et du cœur de l’homme qui souffre ?
« Vous dites que vos amis veulent vous trahir ; prenez garde de les accuser injustement : malheur à celui qui aurait repoussé une affection véritable, car ce sont les anges du ciel qui nous l’envoient ; ils se sont réservé cette part dans le destin de l’homme ! Ne permettez pas à votre imagination de vous égarer ; il faut la laisser planer dans les régions des nuages, mais il n’y a que le cœur pour juger un autre cœur ; et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez une amitié sincère : car la beauté de l’âme consiste dans sa généreuse confiance, et la prudence humaine est figurée par un serpent.
« Il se peut toutefois qu’en expiation de quelques égarements dont vos grandes facultés ont été la cause, vous soyez condamné sur cette terre à boire la coupe empoisonnée de la trahison d’un ami. S’il en est ainsi, je vous plains, la Divinité même vous a plaint en vous punissant : mais ne vous révoltez pas contre ses coups ; aimez encore, bien qu’aimer ait déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus profonde, dans l’isolement le plus cruel, il ne faut pas laisser tarir en soi la source des affections dévouées. Pendant longtemps on ne croit pas que Dieu puisse être aimé comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond, des regards qui se confondent avec les nôtres, paraissent pleins de vie, tandis que le ciel immense se tait : mais par degrés l’âme s’élève jusqu’à sentir son Dieu près d’elle comme un ami.
« Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière à toutes nos pensées : il faut prier, car alors on n’est plus seul ; et quand la résignation descendra doucement en vous, tournez vos regards vers la nature : on dirait que chacun y retrouve le passé de sa vie, quand il n’en existe plus de traces parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme à vos plaisirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt brillants que le vent fait disparaître ; et soit que la mort vous ait ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore, ait déchiré vos liens avec eux, vous apercevrez dans les étoiles leur image divinisée ; ils vous apparaîtront tels que vous les reverrez un jour ».
CHAPITRE VII Des Philosophes religieux appelés Théosophes.
Lorsque j’ai rendu compte de la philosophie moderne des Allemands, j’ai essayé de tracer une ligne de démarcation entre celle qui s’attache à pénétrer les secrets de l’univers, et celle qui se borne à l’examen de la nature de notre âme. La même distinction se fait remarquer parmi les écrivains religieux : les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur notre cœur : les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne, Saint-Martin, en France, et bien d’autres encore, ont cru trouver dans la révélation du christianisme, des paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler les lois de la création. Il faut en convenir, quand on commence à penser, il est difficile de s’arrêter ; et soit que la réflexion conduise au scepticisme, soit qu’elle mène à la foi la plus universelle, on est souvent tenté de passer des heures entières, comme les faquirs, à se demander ce que c’est que la vie. Loin de dédaigner ceux qui sont ainsi dévorés par la contemplation, on ne peut s’empêcher de les considérer comme les véritables seigneurs de l’espèce humaine, auprès desquels ceux qui existent sans réfléchir ne sont que des serfs attachés à la glèbe. Mais comment peut-on se flatter de donner quelque consistance à ces pensées, qui, semblables aux éclairs, replongent dans les ténèbres, après avoir un moment jeté sur les objets d’incertaines lueurs.
Il peut être intéressant, toutefois, d’indiquer la direction principale des systèmes des théosophes, c’est-à-dire des philosophes religieux, qui n’ont cessé d’exister en Allemagne depuis l’établissement du christianisme, et surtout depuis la renaissance des lettres. La plupart des philosophes grecs ont fondé le système du monde sur l’action des éléments ; et si l’on en excepte Pythagore et Platon, qui tenaient de l’Orient leur tendance à l’idéalisme, les penseurs de l’antiquité expliquent tous l’organisation de l’univers par des lois physiques. Le christianisme, en allumant la vie intérieure dans le sein de l’homme, devait exciter les esprits à s’exagérer le pouvoir de l’âme sur le corps ; les abus auxquels les doctrines les plus pures sont sujettes ont amené les visions, la magie blanche (c’est-à-dire celle qui attribue à la volonté de l’homme, sans l’intervention des esprits infernaux, la possibilité d’agir sur les éléments), toutes les rêveries bizarres enfin qui naissent de la conviction que l’âme est plus forte que la nature. Les secrets d’alchimistes, de magnétiseurs et d’illuminés, s’appuient presque tous sur cet ascendant de la volonté qu’ils portent beaucoup trop loin, mais qui tient de quelque manière néanmoins à la grandeur morale de l’homme.