UNE TROUVAILLE
F. Ménétrier translation
—Moi, monsieur, dit Magdalena, le trompette de la prison, je ne suis pas un saint; j’ai été condamné plusieurs fois pour vol sans l’avoir mérité. A côté de vous, qui êtes ici pour avoir écrit dans les journaux, je suis un misérable... mais je vous assure que cette fois, je suis sous les verrous pour avoir bien agi.
La main sur son cœur, redressant la tête, non sans fierté, il ajouta:
—De tout petits vols d’ailleurs, Monsieur, je n’ai fait rien de plus... Je ne suis pas un brave moi! je n’ai jamais versé une goutte de sang.
Le meurtriers, les héros du poignard, qui formaient une aristocratie pleine de dédain pour les simples voleurs, prenaient le pauvre trompette pour tête de Turc, dans leurs moments d’ennui.
—Enfle les joues! ordonnait laconiquement quelque colosse, fier de ses crimes et de son audace.
Magdalena se mettait au port d’armes avec une raideur militaire, fermait sa bouche, gonflait ses joues, en attendant qu’un double soufflet, donné par les deux mains en même temps, aplatît sa large face rouge. D’autres fois, les terribles personnages essayaient la vigueur de leurs bras sur son crâne dénudé par une horrible pelade, et riaient du mal que les protubérances osseuses faisaient à leurs poings. Le trompette se prêtait à ces jeux qui le martyrisaient avec une humilité de chien battu.
A l’heure des visites, sa femme se présentait, la fameuse Peluchona[N], une virago qui le faisait trembler. Elle était la maîtresse de l’un des bandits les plus redoutables de la prison. Chaque jour elle apportait à ce vaurien son dîner, elle lui procurait des douceurs en acceptant toute sorte de viles besognes. Alors le trompette s’éloignait du parloir, craignant l’insolence de ce chenapan, qui profitait de l’occasion pour l’humilier, le frappant devant son ancienne compagne. Mais un sentiment de curiosité et de tendresse lui faisait souvent oublier sa frayeur; et il avançait timidement, cherchant à travers la grille la tête d’un bambin qui accompagnait la Peluchona.
—C’est mon fils, monsieur, disait-il humblement, c’est mon Tonico, qui ne me connaît plus.
Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant.
Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme un ruban interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour étendre sa natte.
—Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention à cela?
Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra! Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement. Il n’était point capable d’un tel travail: fracturer des portes n’était point son affaire.
La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu: il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau que lui offrait son compagnon.
Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à «travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants, allait et venait.
—Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque chose pour la laine.
Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et le chargea sur ses épaules.
Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet, et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre par un agent de police.
En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait davantage.
Ensuite, ils délièrent le paquet de matelas. Aussitôt Chamorra se courba, se tenant les côtes. Quelle trouvaille! quel cadeau!
Magdalena rit aussi pour la première fois de l’après-midi. Sur les matelas reposait un bébé, sans autre vêtement qu’une petite chemise, qui les yeux fermés, la figure congestionnée, soulevait sa poitrine oppressée en sentant les caresses de l’air libre.
Le regard effaré de Magdalena interrogea son compagnon. Que faire du môme?... Mais le chenapan rit comme un démon:
—Il est pour toi; je t’en fais cadeau... mange-le en ragoût.
Et il décampa, avec tout le produit du vol. Magdalena, ayant l’enfant dans ses bras, demeurait perplexe. Le pauvret!... Il ressemblait à son Tonico, quand celui-ci s’endormait bercé par ses chansons, ou que, malade, il appuyait sa petite tête sur la poitrine de son papa, tout en larmes et tremblant de le perdre. Mêmes petits pieds roses et tendres; même chair grassouillette, à la peau fine, douce comme de la soie.
L’enfant avait cessé de pleurer, et ses yeux étonnés se fixaient sur le voleur qui le caressait comme une nourrice:
—Mon petit roi! Mon petit enfant Jésus! Regarde-moi, je suis ton oncle.
Mais soudain Magdalena cessa de sourire: il songeait au désespoir de la mère, quand elle rentrerait au logis. La perte de sa petite fortune ne serait rien pour elle, mais l’enfant? Où le retrouver?... Il connaissait les mères: sa femme, la Peluchona, était la pire des femelles, et cependant il l’avait vue pleurer et hurler, lorsque son enfant était malade.
Il regarda le soleil, qui déjà descendait dans un majestueux couchant d’été. Il était temps encore de rapporter le petit à la maison, avant le retour des parents. Et s’il les rencontrait, il mentirait, il affirmerait qu’il avait trouvé le marmot en pleine rue, enfin, il se tirerait de ce mauvais pas, comme il pourrait. En avant! Jamais il ne s’était senti aussi audacieux.
Portant l’enfant dans ses bras, il repassa tranquillement par les rues qu’il venait de parcourir au trot, talonné par la peur. Il remonta le petit escalier. Personne! La porte était encore ouverte, la serrure forcée. A l’intérieur les pièces en désordre, les meubles fracturés, les tiroirs à terre, les chaises culbutées, le linge épars, lui causèrent une impression de terreur, semblable à celle de l’assassin qui revoit le cadavre de sa victime, longtemps après le crime.
Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse.
—Adieu, mon mignon!
Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un colosse, le père du petit, tandis qu’une femme toute tremblante, criait d’une voix aiguë:
—Au voleur! au secours!
Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope, accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il roula en bas de l’escalier.
Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent libéralement les habitants furieux.
—Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile!