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Contes espagnols d'amour et de mort

LA RAGE

F. Ménétrier translation

De tous les points de la huerta les habitants accouraient à la chaumière de Pascual Caldéra[L], dont ils franchissaient la porte, avec un mélange d’émotion et de crainte.

«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés, rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son fils.—Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui l’émotion arrachait des cris, mettaient le nez à la porte de la chambre et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?»

Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père, ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc de la cuisine, en rejetant couvertures et peaux de mouton, pour chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal.

Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail, mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de soumission.

Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur, la continuation honnête et paisible des traditions familiales; un autre Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas», plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à la porte de la chaumière!

* * *

Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour, l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes.

Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme. «Tais-toi, maman, tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance, quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à répliquer.

Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis, quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé:

«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant entre eux l’espace suffisant pour «la manœuvre d’une faucille», comme disait en riant le père de la fiancée.

Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident. Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah! si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de cet infortuné...

* * *

Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière. Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il grinçait des dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre. Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en savaient plus que lui.

Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille. Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si tardivement.

Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence, mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë, arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes et saillants, comme d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute lutte, le contraignait à l’immobilité.

«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.

Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de sinistres lueurs.

Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de l’expérience des générations, qui, pour avoir vécu avant nous, en savaient bien plus long.

Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair malade.

Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande, s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.

La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace, sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux pour ne pas voir sa bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de son état.

Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...

* * *

Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.

Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver, haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.

«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs portes, se hérissaient de fusils.

Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés, harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique, les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir, des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure. Toute forme se mouvant dans l’ombre attirait une balle; autour des chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.

Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.

A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes, assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.

La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce n’était plus son enfant avec ses yeux exorbités, sa face livide, noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante s’arrêtait près du visage hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.

«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère.

Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père, mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit, quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles.

Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme: elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré, ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A quoi bon? C’était fini... Les femmes pleuraient sans espoir. La mort était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre Pascualet.

* * *

Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé en deux par la pioche!...

Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la pauvre femme hors de la chambre, la maintenant, de vive force, dans un coin de la cuisine.

Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite!

... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret, dont la mort était inévitable?

Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait...

Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la première fois on lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur gémissant.

La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements, des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale, avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures. Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de là-haut?...

De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer anticipé, avec, pour dénouement, la mort.

Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter.

Pourquoi pas?

—Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus!

Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture.

Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage, qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions désespérées.

Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls, lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse, accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder.

Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très lointains,—voilà vingt-deux ans!—quand elle avait mis au monde son fils unique, sur ce même lit.

Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le virent noir, affreusement noir, sans une étoile:

«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!»

Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent...

Notes in this chapter

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