LE PARASITE DU TRAIN
F. Ménétrier translation
Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui.
Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi! J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à Alcazar de San Juan!
Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendis sur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la délicieuse certitude de ne déranger personne.
Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche. Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille. Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient, je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des roues, je finis par m’endormir...
Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par le train dans sa marche rapide. En me redressant, je vis l’autre portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient étrangement dans son visage obscur.
* * *
La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller, et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes dont on avait bercé mon enfance?
Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur!
L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je me précipitai sur l’inconnu, le repoussant des coudes et des genoux. Il perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains crispées de cette planche de salut, afin de le jeter sur la voie. Tous les avantages étaient de mon côté.
—Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi, monsieur! Je suis un honnête homme.
Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai.
Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais retiré le rideau.
Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un ruminant.
Il me regardait comme un chien à qui on a sauvé la vie. En même temps ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches. Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste! De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air content.
—Moi aussi j’ai mon billet, monsieur.
Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire.
—Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut et d’effrayer les voyageurs?
Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud, qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la voie?»
Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les effets de la surprise dont je frissonnais encore.
—Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la portière.
—Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas d’argent.
Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.
J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que vomissait la locomotive.
Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme. Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.
Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la recherche d’un compartiment vide; dans les gares il descendait un peu avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance ennemie des pauvres.
—Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à périr écrasé?
* * *
Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable! Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il se suspendait à son cou.
—Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages tes enfants ne restent sans père?
Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait, lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les roues.
Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans. Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.
Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut. Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de bâton sur la tête et l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il avait cru qu’il allait mourir.
Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front.
Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas d’argent et il voulait voir ses enfants!
* * *
Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui, alarmé, commença à se relever.
—Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je paierai ton billet.
—Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie rencontrée dans le train.
Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures, et se perdit dans l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer tranquillement son voyage.
Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai.
C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les directions.
—«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»
Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.
C’était sans doute mon ami d’une heure qui, se voyant surpris et entouré, s’était réfugié sur le train.
J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.
Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns riaient.
—Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.
—Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous ne sommes pas manchots!
Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon, afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une tranchée.
Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur, effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication de ce drame...
—Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami Pérez, quatre années se sont écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.