LE DERNIER LION DE VALENCE
F. Ménétrier translation
L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de tanneur, car il travaillait tous les jours dans sa masure, voisine de l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de grèves, ni les querelles à propos des salaires.
Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait.
Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs préparatifs.
Avec l’autorité que lui conférait son âge, Maître Vicente imposa ses idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle, devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer, tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au fameux lion des tanneurs.
Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion aussi?—Oui, le lion!—Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient joué le rôle du lion. Il se sentait capable de se battre avec quiconque lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille.
Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église, emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à la nouvelle de ce sacrilège.
Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée? Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville suivit leur exemple.
Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées, ébréchées, corselets rouillés...
Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi; mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer. Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre de Maître Vicente: voilà pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle de l’aimable fauve dans les processions de Valence.
Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette canaille.
Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée. Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien! l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les changements de température... Il retourna au désert.
Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation; derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois entre les mains.
Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire, Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des autres métiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse. Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée «Miguelete».
La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion, suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»—«Grand-père, vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce.
Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files d’ombrelles multicolores, qui abritaient du soleil les jolis visages... Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont les parfums faisaient se dilater les poumons.
Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse, leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite, différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins, trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque. Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années, si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons.
Plan! rataplan! voici les tambours des tanneurs, instruments d’une sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages, comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de la Fraternité, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean d’Aragon, duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani... Plan! rataplan!... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des tambours.
Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public.
Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes.
Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment avec l’ostensoir, les jolies filles qui riaient du mufle grotesque.
Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête. Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer.
Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence, appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la moindre envie désormais de faire la révérence au public.
Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur.
—Eh bien, comment ça va? Maître Vicente?
Du fond de son entonnoir de carton Maître Vicente rugissait, indigné. Comment il allait? très bien! Il était capable sous toute cette laine de suivre ainsi la procession sans défaillance, dût-elle durer trois jours! La fatigue, c’était bon pour les jeunes? Et, se redressant, sous une poussée d’orgueil, il se remettait, continuait à faire la révérence et à marquer le pas, en agitant son ostensoir.
Le défilé dura trois heures. Quand la bannière de la corporation rentra dans la cathédrale, la nuit tombait.
Plan! rataplan! La glorieuse bannière des tanneurs revenait derrière les tambours à l’hôtel de la corporation. Dans les rues les branches de myrtes avaient été écrasées par les pas. Maintenant, le sol était couvert de gouttes de cire, de feuilles de roses, et de fragments de papier doré. Le parfum liturgique de l’encens flottait dans l’air. Les tambours étaient las... Les robustes porteurs de la bannière, haletants, ne songeaient plus à exécuter des prouesses d’équilibristes. Mais le lion, harassé, chancelant, se cabrait encore par intervalles,—oh! le fanfaron!—pour effrayer d’un rugissement les couples bourgeois qui traînaient des ribambelles d’enfants...
Rentré chez lui, Maître Vicente tomba sur un sofa comme un ballot de laines. Fils, brus et petits-fils l’entourèrent, se hâtant de lui ôter son masque. A peine reconnurent-ils sa figure, congestionnée, pourpre, creusée de rides, d’où l’eau semblait ruisseler.
Ils essayèrent de le débarrasser de la laine qui pesait sur lui; mais c’était autre chose que demandait le fauve, d’une voix haletante. Boire! il voulait boire! La chaleur l’asphyxiait. Sa famille protesta en vain, parlant de maladies... Nom de Dieu! il voulait boire, et tout de suite! Qui donc osait résister à un lion furieux?...
Du café le plus proche, on lui apporta dans le petit verre bleu habituel un mélange de lait, d’œufs et de sucre glacé: un vrai mantecado[O] valencien, savoureux, parfumé comme le miel!
Un mantecado à un lion! Il l’absorba d’un trait. Ce fut comme s’il n’avait rien bu! De nouveau la soif, la chaleur le tourmentaient: il rugit encore, réclamant d’autres rafraîchissements.
Sa famille, par économie, pensa à l’orgeat glacé de la buvette voisine. Allons! qu’on en apportât une pleine cruche! Vicente en but tant et tant qu’on n’eût pas besoin de lui enlever son enveloppe de peaux. En quelques heures, une pneumonie double eut raison de lui. La fameuse dépouille, qui était l’uniforme de la famille, devint son linceul.
Ainsi mourut le dernier lion de Valence!