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Contes espagnols d'amour et de mort

A LA PORTE DU CIEL[R]

F. Ménétrier translation

A LA PORTE DU CIEL[R]

Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins marinés.

Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit.

Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils l’inviteraient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses qu’on se fait entre gens distingués.

A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait Beseroles:[S] il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains, qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots, lettre par lettre.

Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les récits, faisaient souvent ouvrir les robinets.

Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines. Alors il se hâta de dire:

—Ah oui, des malins!... Quel est celui qui les mettra dedans?... Une fois, un moine roula saint Pierre.

Stimulé par les regards curieux des étrangers, il commença son récit.

* * *

Il y avait un moine des environs, du couvent de «Saint-Michel-des-Rois», le Père Salvador, apprécié de tout le monde pour son esprit, sa gaieté et son air bon enfant.

Moi, je ne l’ai pas connu, mais mon grand-père se rappelait l’avoir vu, lorsque le saint homme allait chez ma bisaïeule, et que, les mains croisées sur le ventre, il attendait son chocolat à la porte de la chaumière. Quel homme! Il pesait plus de cent kilos. Pour lui faire un frac, il fallait toute une pièce d’étoffe. Il visitait chaque jour onze ou douze maisons, et avait dans chacune «ses deux onces» de chocolat. Quand ma bisaïeule lui demandait:

—Que préférez-vous, Père Salvador? De gentils petits œufs aux pommes de terre ou des saucisses de conserve?

Il répondait d’une voix qui ronflait:

—Tout mêlé... Tout mêlé!

Il était beau garçon et toujours pimpant. Partout où il passait, il semblait semer un peu de sa riche santé: témoin les marmots du pays qui tous avaient son teint coloré, sa face de pleine lune et son cou de taureau d’où l’on aurait tiré au moins trois livres de graisse.

Mais dans ce bas-monde, tout est malsain, qu’on crève de faim ou qu’on mange en glouton. Et c’est ainsi qu’un soir, le Père Salvador, qui venait de s’empiffrer pour fêter le baptême d’un certain poupon, qui était tout son portrait, fut pris tout à coup d’une espèce de ronflement qui alarma toute la communauté, et creva comme une outre,—qu’on excuse la comparaison.

Voilà maintenant notre Père Salvador qui s’envole vers le ciel, car, il n’en doutait pas, la place d’un moine était là.

Il arriva devant une grande porte tout en or, décorée de perles, comme celles qui brillent sur les épingles à cheveux de la fille de l’alcade, quand elle préside la fête des vieilles demoiselles.

—Toc, toc, toc!

—Qui va là? demanda de l’intérieur une voix de vieillard.

—Ouvrez, seigneur saint Pierre.

—Qui es-tu?

—Père Salvador, du couvent de Saint-Michel-des-Rois.

Le guichet s’ouvrit, et la tête du bienheureux saint apparut; mais il gronda de colère et ses yeux lancèrent des éclairs à travers ses lunettes, car il faut savoir que le saint Apôtre est myope.

—Effronté! dit le saint, changé en furie. Qu’est-ce que tu viens faire? File vite, fripouille! ta place n’est pas ici.

—Allons, seigneur saint Pierre; ouvrez, il se fait nuit. Vous plaisantez toujours!

—Plaisanter?... Si j’empoigne mes clefs, tu vas en goûter, dévergondé! Est-ce que tu t’imagines que je ne te connais pas, diable à cagoule?

—Je vous en prie, seigneur Pierre... Soyez bon pour moi! Tout pécheur que je suis, vous aurez bien une petite place libre pour moi, ne fût-ce que dans la loge du concierge?

—Au large!... La belle acquisition! Si je te permettais d’entrer, tu engloutirais en un jour notre provision de tartelettes au miel, et tu ferais jeûner les saints et les petits anges. Et puis, nous avons ici je ne sais combien de bienheureuses, qui ne sont pas laides! et ce serait une belle occupation à mon âge, que d’être tout le temps derrière toi, à te surveiller... Va en enfer, ou couche-toi au frais sur un nuage... J’ai dit!

Le saint ferma le guichet d’un air furieux, et le Père Salvador resta dans l’obscurité, en écoutant au loin les guitares et les flûtes des anges qui, ce soir-là, donnaient des sérénades aux saintes les plus jolies.

Les heures passaient, et notre moine songeait déjà à prendre le chemin de l’enfer, espérant qu’il serait mieux reçu là, quand il vit sortir d’entre deux nuages et s’approcher lentement une femme aussi grande, et aussi puissante que lui. Elle cheminait en se balançant et en poussant avec peine son ventre enflé comme un ballon.

C’était une jeune religieuse, morte d’une colique, pour avoir trop mangé de confitures.

—Mon Père, dit-elle doucement au moine avec un tendre regard. Comment n’ouvre-t-on pas à cette heure?

—Attends! Nous allons entrer.

Que de tours cet homme avait dans son sac! En une minute, il en imagina un des meilleurs.

Vous savez que les soldats tués à la guerre sont admis au ciel sans difficulté. Les pauvres garçons y entrent tels qu’ils arrivent, même avec leurs bottes et leurs éperons; leur malheur mérite bien quelque privilège.

—Ramène tes jupes sur ta tête! ordonna le moine.

—Mais, mon père!... répondit la jeune religieuse scandalisée.

—Allons, vite! et ne fais pas la bête! cria le Père Salvador avec autorité. Veux-tu discuter avec un savant comme moi? Que sais-tu sur la manière d’entrer au paradis?

La nonne obéit, toute rouge, et dans l’obscurité quelque chose comme la blancheur d’une lune énorme commença à poindre.

—Maintenant, à quatre pattes! et tiens-toi ferme!

D’un bond, le Père Salvador se mit à califourchon sur les reins de sa compagne.

—Mon père!... c’est que vous êtes lourd! gémit la pauvrette, toute suffoquée.

—Tiens bon, et sautille, hein! Nous allons entrer à l’instant même.

Saint Pierre, occupé à ramasser les clefs pour aller dormir, entendit frapper à la porte.

—Qui va là?

—Un pauvre soldat de cavalerie! répondit une voix triste. Je viens d’être tué dans un combat contre les infidèles, ennemis de Dieu, et j’arrive ici, monté sur mon cheval.

—Passe, pauvre petit, passe! dit le saint, en ouvrant à moitié la porte.

Il vit dans l’ombre le soldat donnant des coups de talon à son coursier, qui ne pouvait se tenir tranquille. Quel animal ombrageux!... Plusieurs fois le vénérable portier essaya de lui toucher la tête. Impossible! la bête faisait des sauts, en présentant toujours la croupe. A la fin, le saint, craignant qu’elle ne lui lâchât une ou deux ruades, la caressa en lui donnant de petites tapes sur ses hanches fines et rebondies.

—Passe, petit soldat! va de l’avant, et tâche de calmer cette bête.

Et, pendant que frère Salvador se faufilait au ciel sur la croupe de la nonne, saint Pierre ferma la porte pour le reste de la nuit, en murmurant avec admiration:

—Bon Dieu, quelle bataille sur la terre! En voilà des coups terribles! Pauvre bidet! on lui a coupé jusqu’à la queue!

Notes in this chapter

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