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Contes espagnols d'amour et de mort

LE MANNEQUIN

F. Ménétrier translation

Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant. Parfois, juché au paradis du Théâtre Royal, il l’avait devinée, entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité qui flattait leur vanité.

Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son déshonneur!

Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une femme jolie, bien élevée, issue d’une famille qui avait eu des revers; les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour; puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles... jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune! Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors, pour pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.

Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse, voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole; puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants; on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers, d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une récompense.

Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide; celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien choisi ce pauvre diable bonasse et borné. Quand il eut dit qui l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter, lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir son mari.

Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais lui... non, il n’irait pas la voir.

Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un joujou. L’autre aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme, suppliait le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon vieillard parlait avec onction de la touchante conversion de la dame; il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes, la dominait encore.

Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!

Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le prestige de la richesse.

Il vit des domestiques, dont le masque impassible laissait percer, lui sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur—il ne savait—«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine un monsieur qui se cachait; l’autre peut-être! Étourdi à la vue de ce monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide.

Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée.

Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour l’outrager?

—Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux, qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie.

Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce, monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants.

Alors Santurce regarda fixement la femme immobile, qui semblait l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes. C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait à huis clos, pour soulager ses souffrances.

—Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix.

Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut la tiède caresse des larmes.

—Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai pas...

Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les tendres paroles des temps heureux.

—Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais...

Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise, semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de la jeune femme.

Santurce devina quelqu’un derrière lui. Un homme était à quelques pas de là, les regardant avec une sorte de confusion, et comme poussé par une force supérieure à sa volonté, qui le faisait rougir. Ainsi que la plupart de ses compatriotes le mari d’Enriqueta connaissait la figure austère de ce personnage déjà sur le retour, homme à principes, grand défenseur de la morale publique.

—Dis-lui qu’il s’en aille! cria la malade. Que fait là cet homme? Je n’aime que toi... je n’aime que mon mari! Pardonne-moi... c’est le luxe, le luxe maudit qui m’a perdue! J’avais besoin d’argent, de beaucoup d’argent; mais je n’aimais que toi...

Enriqueta pleurait, montrant son repentir, et cet homme pleurait aussi, faible et humble devant tant de mépris!...

Santurce, qui, si souvent, avait pensé à lui avec des transports de colère et qui, en le voyant, avait été violemment tenté de lui sauter à la gorge, finit par le regarder d’un air attendri et respectueux. Lui aussi il aimait Enriqueta! Et cette passion commune, loin de les séparer, formait entre le mari et l’autre un étrange lien de sympathie...

—Qu’il s’en aille! qu’il s’en aille! répétait la malade avec un entêtement puéril.

Et les yeux du mari semblaient prier le puissant personnage, d’excuser sa femme, qui ne savait ce qu’elle disait...

—Voyons! doña Enriqueta! dit le curé du fond de la pièce. Pensez à vous et à Dieu; ne tombez pas dans le péché d’orgueil!

Les deux hommes—le mari et le protecteur—finirent par s’asseoir près du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils se prêtaient plutôt une aide fraternelle.

Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple, en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le mari.

La nuit, quand la malade reposait endormie par la morphine, les deux hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse, sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour.

Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se reflétait la lueur bleuâtre de l’aube...

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