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Contes espagnols d'amour et de mort

DIMONI

F. Ménétrier translation

De Cullera à Sagonte, dans toute la plaine de Valence, il n’y avait ni bourg ni village où il ne fût connu.

Aux premiers sons de sa musette, les enfants accouraient au galop, les commères s’appelaient les unes les autres d’un air joyeux, les hommes quittaient le cabaret.

Et lui, les joues gonflées, le regard vague perdu dans les airs, il jouait sans relâche, au milieu des applaudissements qu’il accueillait avec une indifférence d’idole. Sa vieille musette toute fendillée, partageait avec lui l’admiration générale: lorsqu’elle ne roulait pas dans les paillers ou sous les tables des buvettes, on la voyait toujours sous son aisselle comme un membre nouveau, créé par la nature dans un accès de mélomanie.

Les femmes, qui se moquaient de ce vaurien, avaient fini par le trouver beau. Grand, vigoureux, la tête ronde, le front haut, les cheveux ras, le nez d’une courbe fière, il avait dans sa physionomie calme et majestueuse quelque chose qui rappelait les patriciens romains, non pas ceux, qui, au temps où les mœurs étaient austères, vivaient à la spartiate et fortifiaient leurs muscles au Champ de Mars, mais ceux de la décadence dont les orgies et la gloutonnerie dégradaient la beauté héritée de leur race.

Dimoni était un ivrogne: il devait sa réputation moins à son talent merveilleux, d’où lui était venu le surnom de Dimoni[C], qu’à ses formidables ribotes.

Il était de toutes les fêtes. On le voyait toujours arriver silencieux, la tête haute, sa musette sous l’aisselle, accompagné de son petit tambourineur, un garnement ramassé sur les routes, qui avait l’occiput tout pelé, car, à la moindre faute, Dimoni lui tirait impitoyablement les cheveux. Et si le galopin, fatigué de ce genre de vie, quittait son maître c’était après être devenu aussi pochard que lui.

Dimoni était sans contredit le meilleur joueur de musette de la province, mais il fallait le surveiller dès son entrée au village, le menacer du bâton pour l’empêcher d’entrer au cabaret avant la fin de la procession, ou, si l’on était assez faible pour lui céder, l’y accompagner, afin d’arrêter son bras chaque fois qu’il le tendait pour saisir le pichet au bec pointu et boire te vin à la régalade. Toutes ces précautions étaient souvent vaines; car plus d’une fois, marchant, roide et grave, devant la bannière de la confrérie, Dimoni scandalisait les fidèles, en jouant brusquement la Marche Royale devant la branche d’olivier de la buvette, pour attaquer ensuite le funèbre De profundis, quand la statue du saint patron rentrait à l’église.

Ces distractions d’incorrigible bohème amusaient les gens. La marmaille pullulait autour de lui, en faisant des cabrioles. Les vieux garçons riaient de l’air dont il marchait devant la croix paroissiale; ils lui montraient de loin un verre de vin, et il répondait à l’invitation par un clignement d’yeux malicieux qui semblait leur dire: Gardez-le pour «tout à l’heure».

Ce «tout à l’heure», était pour Dimoni le bon moment, car alors, la fête terminée, il était affranchi de toute surveillance, et il jouissait enfin de sa liberté. Il trônait en pleine auberge près des petits tonneaux peints en rouge sombre, au milieu des tables de zinc. Il aspirait avec délices l’arôme de l’huile et de l’ail, de la morue, des sardines frites qu’on voyait sur le comptoir, derrière le grillage sale, et contemplait avec envie les chapelets de boudins, qui pendaient des solives, les grappes de saucissons fumés, pointillés par les mouches, les cervelas et les jambons saupoudrés de gros poivre rouge.

La cabaretière était flattée de la présence d’un client que suivaient tant d’admirateurs qu’il n’y avait pas assez de mains pour remplir les pichets. Une odeur lourde de laine grossière et de sueur se répandait dans l’air, et, à la lueur du quinquet fumeux on voyait la respectable assemblée: les uns assis sur des tabourets de sparte aux pieds de caroubier, les autres accroupis sur le sol, soutenant de leurs fortes mains leurs grosses mâchoires qui semblaient se désarticuler à force de rire.

Tous les regards étaient fixés sur Dimoni: «La grand’mère! joue la grand’mère!» Alors il se mettait à imiter avec sa musette le dialogue nasillard de deux vieilles, d’une façon si comique, que d’interminables éclats de rire ébranlaient les murs du cabaret, éveillant les chevaux de la cour voisine, dont les hennissements mettaient le comble au tapage.

On lui demandait ensuite de contrefaire «l’Ivrognesse», une «rien du tout,» qui allait de village en village, vendant des mouchoirs et dépensant ses gains en eau-de-vie. Le plus amusant, c’était qu’elle assistait presque toujours à la séance, et qu’elle était la première à éclater de rire.

Quand son répertoire burlesque était épuisé, Dimoni donnait libre cours à ses fantaisies, et devant son public silencieux et émerveillé, imitait le pépiement des moineaux, les murmures des blés sous la brise, les sonneries lointaines des cloches, tout ce qui frappait son imagination, dans les après-midi où il s’éveillait en pleine campagne, sans savoir comment l’avait amené là l’ivresse de la veille.

Ce bohème génial était un silencieux, qui ne parlait jamais de lui-même. On savait seulement, par la rumeur publique, qu’il était de Benicofar, où il possédait une vieille masure, qu’il avait conservée, parce que personne ne voulait lui en donner quatre sous; on savait aussi qu’il avait bu, en quelques années, l’héritage de sa mère: deux mulets, un chariot et une demi-douzaine de lopins de terre. Travailler? Jamais de la vie! Tant qu’il aurait sa musette, il ne manquerait jamais de pain! Il dormait comme un prince, lorsque, la fête terminée, après avoir soufflé dans son instrument et bu toute la nuit, il tombait comme une masse dans un coin du cabaret, ou sur un pailler à la campagne et son petit vaurien de tambourineur, aussi ivre que lui, se couchait à ses pieds, comme un bon chien.

II

Personne ne sut jamais comment eut lieu la rencontre; mais il était écrit qu’elle se produirait. Un beau soir, ces deux astres errant dans les vapeurs de l’alcool, Dimoni et l’Ivrognesse, opérèrent leur conjonction...

Leur fraternité d’ivrognes s’acheva en amour, et ils allèrent cacher leur bonheur à Bonicofar dans cette vieille masure où, la nuit, couchés par terre, ils voyaient les étoiles clignoter malicieusement à travers les larges brèches du toit, bordées d’herbes sans cesse agitées. Les nuits de tempête, ils étaient obligés de fuir, comme s’ils étaient en rase campagne, poursuivis par la pluie de chambre en chambre, pour finir par trouver dans l’étable abandonnée, un tout petit coin où, parmi la poussière et les toiles d’araignée, fleurissait follement leur printemps d’amour.

Depuis son enfance, Dimoni n’avait jamais aimé que le vin et sa musette; et voilà qu’à l’âge de vingt-huit ans, il perdait sa virginité d’ivrogne insensible, et goûtait des jouissances inconnues dans les bras de l’Ivrognesse, affreuse et sale guenon desséchée et noircie par l’alcool qui la brûlait, mais passionnée et vibrante comme une corde tendue! Ils ne se quittaient plus; ils se caressaient en pleine rue avec la naïve impudeur des chiens et maintes fois, en allant aux villages où se célébrait une fête, ils fuyaient à travers champs, et se laissaient surprendre au moment critique par les charretiers qui les entouraient en criant avec de grands éclats de rire. Le vin et l’amour engraissaient Dimoni; il prenait du ventre, s’habillait mieux, marchait calme et satisfait, aux côtés de l’Ivrognesse, qui, de plus en plus sèche et noire, ne songeait qu’à le soigner et l’accompagnait partout. On la voyait même auprès de lui, en tête des processions; elle ne craignait pas les pétards, mais elle lançait à toutes les femmes des regards hostiles.

Un jour, dans une procession, les gens se pâmèrent en s’apercevant que l’Ivrognesse était grosse. Dimoni marchait d’un air triomphant, la tête haute, la musette en l’air, comme un nez démesuré; près de lui, le galopin tapait sur le tambour; de l’autre côté, l’Ivrognesse étalait complaisamment, comme un second tambourin, son ventre énorme, dont le poids ralentissait ses pas et la faisait chanceler tandis que se relevait outrageusement le devant de sa jupe, laissant à découvert ses pieds enflés, qui ballottaient dans de vieux souliers, et ses jambes noires, sèches et sales, pareilles aux baguettes agitées par le tambourineur.

C’était un scandale, un sacrilège!... Les curés des villages sermonnaient le musicien:

—Mais, grand démon, marie-toi au moins, puisque cette vaurienne s’entête à te suivre, même dans les processions. On se chargera de te procurer les papiers nécessaires.

Il disait oui, toujours, mais dans son for intérieur, il les envoyait au diable. Se marier! la bonne farce! Comme les gens se moqueraient! Non, c’était bien mieux ainsi.

Malgré son obstination, on ne l’exclut pas des fêtes, parce qu’il était le meilleur joueur de musette du pays, et celui qui se faisait payer le moins cher, mais on le dépouilla de tous les honneurs attachés à sa fonction: il ne mangea plus à la table des marguilliers, on ne lui donna plus le pain bénit, on interdit l’entrée de l’église à ce couple d’hérétiques.

III

L’Ivrognesse ne fut pas mère. On dut arracher l’enfant par morceaux de ses entrailles brûlées; et la pauvre malheureuse mourut ensuite sous les yeux épouvantés de Dimoni, qui, la voyant s’éteindre sans agonie et sans convulsions, ne savait si sa compagne s’en était allée pour toujours, ou si elle venait seulement de s’endormir, comme lorsque la bouteille vide roulait à ses pieds.

L’événement fit du bruit; les commères de Benicofar se groupèrent à la porte de la masure, pour voir de loin l’Ivrognesse étendue dans le cercueil des pauvres, et près d’elle, Dimoni accroupi, gémissant, baissant la tête comme un bœuf mélancolique.

Aucun habitant du village ne daigna entrer. On ne voyait dans la maison mortuaire qu’une demi-douzaine d’amis de Dimoni, mendiants en loques, aussi ivrognes que lui, et le fossoyeur de Benicofar.

Ils passèrent la nuit à veiller la morte, allant chacun à son tour, toutes les deux heures, frapper à la porte du cabaret pour faire remplir une outre énorme. Et quand le soleil entra par les brèches de la toiture, ils s’éveillèrent autour de la morte, tous allongés par terre, comme lorsqu’ils se laissaient tomber dans quelque pailler, la nuit du dimanche, à la sortie du cabaret.

Tous pleuraient. Dire que la pauvre femme était là, dans la bière des indigents, tranquille, comme endormie, incapable de se lever pour demander sa part! Oh! que la vie est peu de chose! Et voilà où nous devons aboutir tous. Ils pleurèrent tant que, lorsqu’ils conduisirent le cadavre au cimetière, leur émotion et leur ivresse duraient encore.

Toute la population assista de loin à l’enterrement. Les braves gens riaient follement d’un spectacle si bouffon. Les amis de Dimoni marchaient, le cercueil sur l’épaule, avec des oscillations qui faisaient tanguer rudement la boîte funèbre, comme un vieux bateau démâté. Dimoni venait par derrière, avec son inséparable instrument sous l’aisselle, gardant toujours cet air de bœuf moribond qui vient de recevoir un coup terrible sur la nuque.

Les gamins criaient et gambadaient autour du cercueil, comme si c’était un jour de fête, et les bonnes gens riaient en assurant que l’histoire de l’accouchement était une plaisanterie, et que l’Ivrognesse était morte d’avoir bu trop d’eau-de-vie.

Les grosses larmes de Dimoni faisaient rire aussi. Ah! le sacré coquin! Sa ribote de la veille durait encore, et ses larmes, c’était du vin qui lui sortait par les yeux...

On le vit revenir du cimetière, où par pitié l’on avait permis d’enterrer «cette vaurienne», puis entrer au cabaret en compagnie de ses amis et du fossoyeur...

Dès lors Dimoni ne fut plus le même homme: il devint maigre, brisé, sordide, et de plus en plus abruti par l’ivresse...

Adieu, les glorieux voyages, les triomphes dans les cabarets, les sérénades sur les places, les musiques enragées dans les processions! Il ne voulait plus sortir de Benicofar ni jouer dans les fêtes; il renvoya son dernier tambourineur, dont la présence l’irritait.

Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en voyant la grossesse de l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin, les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait, avant de rencontrer l’Ivrognesse.

Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur; il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait sortir des tombes.

—Dimoni, c’est toi?...

Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui l’interrogeaient pour dissiper leur crainte.

Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais revenir...

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