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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2

D.A.F. DE SADE (continued 2)

Reading edition

La meilleure de toutes les loix, devant être celle qui se transgressera le moins, sera donc évidemment celle qui s'accordera le mieux et à nos passions et au génie du climat sous lequel nous sommes nés. Une loi est un frein: or la meilleure qualité du frein est de ne pouvoir se rompre. Ce n'est pas la multiplicité des loix qui constitue la force du frein, c'est l'espèce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant la somme des loix, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes?... C'est l'informe constitution de votre gouvernement, d'où ils naissent en foule, d'où il n'est pas possible qu'ils ne fourmillent ... et plus que tout, la ridicule importance que des sots ont attachée aux petites choses. Vous avez commencé, dans les gouvernemens soumis à la morale chrétienne, par ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine; insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés; vous vous êtes crus en droit d'imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine, et vous avez pendu, roué effectivement, parce que vous imaginiez faussement que Dieu brûlait, noyait et punissait ces mêmes travers, chimériques au fond, et dont l'immensité de sa grandeur était bien loin de s'occuper. Presque toutes les loix de Saint-Louis ne sont fondées que sur ces sophismes.[17] On le sait, et l'on n'en revient pas, parce qu'il est bien plutôt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'étudier pourquoi on les condamne; l'un laisse en paix le suppôt de Thémis souper chez sa Phrinée ou son Antinoüs, l'autre le forcerait à passer dans l'étude des momens si chers au plaisir; et ne vaut-il pas bien mieux pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa vie, que de donner trois mois à son métier. Voilà comme vous avez multiplié les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui pouvait les alléger, sans même réfléchir qu'ils pouvaient vivre exempts de toutes ces chaînes, et qu'il n'y avait que de la barbarie à les en charger.

L'univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi était bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de facilité pour en dérober les fruits; tenez-les droites et élevées, qu'il n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre des ravisseurs. Etablissez l'égalité des fortunes et des conditions, qu'il n'y ait d'unique propriétaire que l'état, qu'il donne à vie à chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour être heureux, et tous les crimes dangereux disparaîtront, la constitution de Tamoé vous le prouve. Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'exécuter en grand. Supprimez, en un mot, la quantité de vos loix et vous amoindrirez nécessairement celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul crime; que cette loi soit dans la nature, qu'elle soit celle de la nature, vous aurez fort peu de criminels; regarde maintenant, jeune homme, considère avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire naître aucun.—Zamé, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont vous parlez, s'outrage à tout instant; il n'y a pas de jour où, sur la surface de la terre, un être injuste ne fasse à son semblable ce qu'il serait bien fâché d'en souffrir.—Oui, me répondit le vieillard, parce qu'on laisse subsister l'intérêt que l'infracteur a de manquer à la loi; anéantissez cet intérêt, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre; voilà la grande opération du législateur, voilà celle où je crois avoir réussi. Tant que Paul aura intérêt de voler Pierre, parce qu'il est moins riche que ce Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi de la nature, en faisant une chose qu'il serait fâché que l'on lui fît, assurément il la fera; mais si je rends par mon système d'égalité Paul aussi riche que Pierre, n'ayant plus d'intérêt à le voler, Pierre ne sera plus troublé dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du reste.—Il est, continuai-je d'objecter à Zamé, une sorte de perversité dans certains coeurs, qui ne se corrige point; beaucoup de gens font le mal sans intérêt. Il est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tibère, Héliogabale, Andronic se souillèrent d'atrocités dont il ne leur revenait que le barbare plaisir de les commettre.—Ceci est un autre ordre de choses, dit Zamé; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut même bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de digues plus vous leur préparez de plaisir à les rompre; c'est, comme vous dites, l'infraction seule qui les amuse; peut-être ne se plongeraient-ils pas dans cette espèce de mal, s'ils ne le croyaient défendu.—Quelle loi les retiendra donc?—Voyez cet arbre, poursuivit Zamé, en m'en montrant un dont le tronc était plein de noeuds, croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redresser cette plante.—Non.—Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre et donne de l'ombrage; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont vous me parlez sont rares. Ils ne m'inquiètent point, j'emploierais le sentiment, la délicatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient plus sûrs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens réussiraient: croyez-moi, mon ami, j'ai trop étudié les hommes pour ne pas vous répondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne détourne ou n'anéantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gêne ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, ayant la raison au-dessus d'eux, ne doit être conduit que par elle, et ce puissant ressort mène à tout, il ne s'agit que de savoir le manier.[18]

Encore une fois, mon ami, poursuivit Zamé, ce n'est que du bonheur général qu'il faut que le législateur s'occupe, tel doit être son unique objet; s'il simplifie ses idées, ou qu'il les rapetisse en ne pensant qu'au particulier, il ne le fera qu'aux dépens de la chose principale, qu'il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le défaut de ses prédécesseurs.

Admettons un instant un État composé de quatre mille sujets, plus ou moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moitié les blancs, l'autre moitié les noirs; supposons à présent que les blancs placent injustement leur félicité dans une sorte d'oppression imposée aux noirs, que fera le législateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de délivrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez revenir de cette opération, se croyant plus grand qu'un Licurgue; il n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien général que ce soient les noirs plutôt que les blancs qui soient heureux? Avant la punition que vient d'imposer cet imbécile, les blancs étaient les plus heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son opération se réduit donc à rien, puisqu'il laisse les choses comme elles étaient auparavant. Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait, c'est de rendre les uns et les autres également heureux, et non pas les uns aux dépens des autres; or, pour y réussir, il faut qu'il approfondisse d'abord l'espèce d'oppression dont les blancs font leur félicité; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent à exercer, il n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne tiennent qu'à l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observé de chimérique dans l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de l'espèce de dédommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur que leur enlève l'oppression des blancs, afin de conserver l'équilibre, puisque l'union ne peut avoir lieu; de là, il soumettra les blancs au dédommagement demandé par les noirs, et ne permettra dorénavant aux premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le dédommagement demandé; voilà, dès-lors, les quatre mille sujets heureux, puisque les blancs le sont par l'oppression où ils réduisent les noirs, et que ceux-là le deviennent par le dédommagement accordé à leur oppression; voilà donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de puni; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque maintenant à la loi, la punition doit être égale; c'est-à-dire, que le noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé, et qu'on lui donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci également puni, s'il n'accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la nécessité ne se présentera pas deux fois par siècle) n'est plus enjointe alors au particulier pour avoir grevé le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a pas de justice à établir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux que l'autre; mais la peine est alors portée contre l'infracteur de la loi qui établissait l'équilibre, et de ce moment elle est juste.

Il est parfaitement égal, en un mot, qu'un membre de la société soit plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur général, c'est que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'être; ainsi, le législateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche à se rendre heureux aux dépens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces hommes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa félicité à celui qui est tout-à-fait à plaindre; et si cela est, le législateur doit établir l'égalité mutant qu'il est possible, et condamner le plus heureux à remettre l'autre dans une situation moins triste que celle qui l'a forcé au crime.

Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix: un homme, je le suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lézé d'un dédommagement; voilà l'égalité: l'un a les coups, l'autre a de moins l'argent qu'il a donné pour avoir appliqué les coups, les choses sont égales; chacun doit être content; cependant tout n'est pas fini: on n'en n'intente pas moins un procès à l'agresseur; et quoiqu'il n'ait plus aucune espèce de tort, quoiqu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu, et qu'il ait satisfait au gré de l'offensé, on ne l'en poursuit pas moins sous le scandaleux et vain prétexte d'une réparation à la justice. N'est-ce donc pas une cruauté inouïe! Cet homme n'a fait qu'une faute, il ne doit qu'une réparation: ce que doit faire la justice, c'est d'avoir l'oeil à ce qu'il y satisfasse; dès qu'il l'a fait, les juges n'ont plus rien à voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est qu'une vexation atroce sur le Citoyen, aux dépens de qui ils s'engraissent impunément, et contre laquelle la Nation entière doit se révolter[19].

Tous les autres délits s'expliqueraient par les mêmes principes, et peuvent être soumis tous au même examen, de quelque nature qu'ils soient; le meurtre même, le plus affreux de tous les crimes, celui qui rend l'homme plus féroce et plus dangereux que les bêtes, le meurtre s'est racheté chez tous les peuples de la terre, et se rachète encore dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionnée à la qualité du mort[20]; les Nations sages n'imaginaient pas devoir imposer d'autre peine que celle qui peut être utile; elles rejetaient ce qui double le mal sans l'arrêter, et sur-tout sans le réparer.

Ayant soigneusement anéanti tout ce qui peut conduire au meurtre, poursuivit Zamé, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans mon isle; la punition où je le soumets est simple; elle remplit l'objet en séquestrant le coupable de la société, et n'a rien de contraire à la nature; le signalement du criminel est envoyé dans toutes les villes, avec défense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue où sont placés des vivres pour un mois; il y monte seul, en recevant l'ordre de s'éloigner et de ne jamais aborder dans l'isle sous peine de mort; il devient ce qu'il peut, j'en ai délivré ma patrie, et n'ai pas sa mort à me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de cette manière: tout ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un Citoyen, et je me garde bien de le répandre en dédommagement; j'aime mieux corriger que punir: l'un conserve l'homme et l'améliore, l'autre le perd sans lui être utile; je vous ai dit mes moyens, ils réussissent presque toujours: l'amour-propre est le sentiment le plus actif dans l'homme; on gagne tout en l'intéressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me flatter d'avoir remué le plus adroitement, est celui qui tend à émouvoir le coeur de l'homme par la juste compensation des vices et des vertus: n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n'ont été bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les belles actions du Citoyen sont récompensées: s'il a le malheur de devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et le bien, on les pèse avec équité, et si le bien l'emporte, il est absous. Croyez-le, la louange est douce, la récompense est flatteuse; tant que vous ne vous servirez pas d'elles pour mitiger les peines énormes qu'imposent vos loix, vous ne réussirez jamais à conduire comme il faut le Citoyen, et tous ne ferez que des injustices. Une autre atrocité de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement condamné pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrigé, quoiqu'il ait mené depuis long-tems une vie régulière; cela est d'autant plus infâme, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est très-rare, et que vous découragez totalement l'homme en lui apprenant que le repentir est inutile.

On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre Patrie, dont j'ai long-tems frémi; il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il avait condamné, quinze ans après le jugement; ce malheureux, trouvé dans son asyle, était devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins traîner au supplice ... et je me dis que ce juge était un scélérat qui aurait mérité une mort trois fois plus douloureuse que cette victime infortunée. Je me dis, que si le hasard le faisait prospérer, la Providence le culbuterait bientôt, et ce que je m'étais dit devint une prophétie: cet homme a été l'horreur et l'exécration des Français; trop heureux d'avoir conservé la vie qu'il avait cent fois mérité de perdre par une multitude de prévarications et d'autres horreurs aisées à présumer d'un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus éclatante était d'avoir trahi l'État[21].

O bon jeune homme! continua Zamé, la science du législateur n'est pas de mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur au désir qu'on a de le rompre; si ce législateur est sage, il ne doit s'occuper, au contraire, qu'à en aplanir la route, qu'à la dégager de ses entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans cette carrière; privé de cet attrait, il finit par s'en dégoûter; qu'on sème dans le même esprit quelques épines dans les sentiers de la vertu, l'homme finira par la préférer, par s'y porter naturellement, rien qu'en raison des difficultés dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voilà ce que sentirent si bien les adroits législateurs de la Grèce; ils firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu'ils trouvèrent établis chez eux, l'attrait disparut avec la chaîne, et les Grecs devinrent vertueux seulement à cause de la peine qu'ils trouvèrent à l'être, et des facilités que leur offrait le vice.

L'art ne consiste donc qu'à bien connaître ses Concitoyens, et qu'à savoir profiter de leur faiblesse; on les mène alors où l'on veut; si la religion s'y oppose, le législateur doit en rompre le frein sans balancer: une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'accorde avec les loix, qu'autant qu'elle s'unit à elles pour composer le bonheur de l'homme. Si, pour parvenir à ce but, on se trouve forcé de changer les loix, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter cette religion[22]. La religion, en politique, n'est qu'un double emploi, elle n'est que l'étaie de la législation; elle doit lui céder incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler les oracles à leur gré, et toujours à l'appui de leurs loix, aussi furent-elles long-tems respectées.... N'osant pas faire parler les dieux, mon ami, je les ai fait taire; je ne leur ai accordé d'autre culte que celui qui pouvait s'adapter à des loix faites pour le bonheur de ce peuple. J'ai osé croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au code qui devait constituer sa félicité. Bien éloigné de calquer mes loix sur les maximes erronées de la plupart des religions reçues, bien éloigné d'ériger en crimes les faiblesses de l'homme, si ridiculement menacées par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait réellement un Dieu, il était impossible qu'il punit ses créatures des défauts placés par sa main même; que pour composer un code raisonnable, je devais me régler sur sa justice et sur sa tolérance; que l'athéisme le plus décidé devenait mille fois préférable à l'admission d'un Dieu, dont le culte s'opposerait au bonheur de l'humanité, et qu'il y avait moins de danger à ne point croire à l'existence de ce Dieu, que d'en supposer un, ennemi de l'homme.

Mais une considération plus essentielle au législateur, une idée qu'il ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c'est le malheureux état de liens dans le quel est né l'homme. Avec quelle douceur ne doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion, si toutes dépendent de la construction de nos organes, du cours des liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que nous respirons, des alimens qui nous sustentent; si toutes sont tellement liées au physique, que nous n'ayons pas même la possibilité du choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? Et le législateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que redresser l'infracteur ou l'éloigner de sa société? Quelle justice y aurait-il à le punir, dès que ce malheureux a été entraîné malgré lui? N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal qu'il ne pouvait absolument éviter?

Supposons un oeuf placé sur un billard, et deux billes lancées par un aveugle: l'une dans sa course évite l'oeuf, l'autre le casse; est-ce la faute de la bille, est-ce la faute de l'aveugle qui a lancé la bille destructive de l'oeuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille, l'oeuf cassé le crime commis. Regarde à présent, mon ami, de quelle équité sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le législateur qui prétendra les réformer.

N'en doutons point, l'origine de nos passions, Et par conséquent la cause de tous nos travers, dépendent uniquement de notre constitution physique, et la différence entre l'honnête homme et le scélérat se démontrerait par l'anatomie, si cette science était ce qu'elle doit être; des organes plus ou moins délicats, des fibres plus ou moins sensibles, plus ou moins d'âcreté dans le fluide nerveux, des causes extérieures de tel ou tel genre, un régime de vie plus ou moins irritant; voilà ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantôt évitant les écueils, tantôt échouant sur eux, faute de force pour s'en écarter; nous sommes comme ces instrumens, qui, formés dans une telle proportion, doivent rendre un son agréable, ou discord, contournés dans des proportions différentes, il n'y a rien de nous, rien à nous, tout est à la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle instrument de ses caprices.

Dans cette différence si légère, eu égard au fond, si peu dépendante de nous, et qui pourtant, d'après l'opinion reçue, fait éprouver à l'homme de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d'en revenir à l'opinion des philosophes de la secte d'Aristippe, qui soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave qu'elle puisse être, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait volontairement, mais y est forcé par la violence de ses passions; et que dans tel cas on ne doit ni haïr ni punir; qu'il faut se borner à instruire et à corriger doucement. Un de vos philosophes a dit: cela ne suffit pas, il faut des loix, elles sont nécessaires, si elles ne sont pas justes; et il n'a avancé qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste n'est nullement nécessaire, il n'y a de vraiment nécessaire que ce qui est juste; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'être juste; toute loi qui n'est que nécessaire, sans être juste, ne devient plus qu'une tyrannie.—Mais il faut bien, ô respectable vieillard, pris-je la liberté de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels dès qu'ils sont reconnus dangereux.

Soit, répondit Zamé, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit être puni qu'autant que l'on a été coupable, pouvant s'empêcher de le devenir, et que les criminels, nécessairement enchaînés par des loix supérieures de la nature, ont été coupables malgré eux. Retranchez-les donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant d'être utiles à ceux qu'ils ont offensés. Mais ne les jetez pas inhumainement dans ces cloaques empestés, où tout ce qui les entoure est si gangrené, qu'il devient incertain de savoir lequel achèvera de les corrompre plus vite, ou des exemples affreux reçus par ceux qui les dirigent, ou de l'endurcissement et de l'impénitence finale, dont leurs malheureux compagnons leur offrent le tableau.... Tuez-les encore moins, parce que le sang ne répare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en voilà tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la nature puisse jamais lui servir de réparation.

Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque chaîne avec le projet de le laisser dans la société, évitez bien que cette chaîne puisse le flétrir: en dégradant l'homme, vous irritez son coeur, vous aigrissez son esprit, vous avilissez son caractère; le mépris est d'un poids si cruel à l'homme, qu'il lui est arrivé mille fois de devenir violateur de la loi pour se venger d'en avoir été la victime; et tel n'est souvent conduit à l'échafaud que par le désespoir d'une première injustice[23].

Mais,mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de préjugés à vaincre pour arriver là! que d'opinions chimériques à détruire! que de systèmes absurdes à rejeter! que de philosophie à répandre sur les principes de l'administration!... Regarder comme tout simple une immensité de choses que vous êtes depuis si long-tems en possession de voir comme des crimes! quel travail!

O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat, prince, législateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorité que te donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la patience que l'agriculteur vient à bout d'améliorer un fruit sauvage; songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul homme sur la terre qui ne soit bon à quelque chose. La sévérité n'est que l'abus de la loi; c'est mépriser l'espèce humaine que de ne pas regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la honte comme le seul châtiment qu'elle doive craindre. Vos malheureuses loix informes et barbares ne servent qu'à punir, et non à corriger; elles détruisent et ne créent rien; elles révoltent et ne ramènent point: or, n'espérez jamais avoir fait le moindre progrès dans la science de connaître et de conduire l'homme, qu'après la découverte des moyens qui le corrigeront sans le détruire, et qui le rendront meilleur sans le dégrader.

Le plus sûr est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez-vous à ce que le crime puisse naître, et vous n'aurez plus besoin de loix.... Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'écarts qui n'offensent en rien la société, et vos loix seront superflues.

Les loix, dit encore quelque part votre Montesquieu, sont un mauvais moyen pour changer les manières, les usages, et pour réprimer les passions; c'est par les exemples et par les récompenses, qu'il faut tâcher d'y parvenir. J'ajoute aux idées de ce grand homme, que la véritable façon de ramener à la vertu est d'en faire sentir tout le charme, et sur-tout la nécessité; il ne faut pas se contenter de crier aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver; il faut faire naître à leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte les liens de la société, faites-en sentir et la valeur et la puissance; mais n'imaginez pas réussir en les brisant. Que ces réflexions doivent rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose à celui qui s'est rendu coupable envers cette société: vos loix, au lieu de l'y ramener, l'en éloignent ou lui arrachent la vie, point de milieu.... Quelle intolérante et grossière bêtise! qu'il serait tems de la détruire! qu'il serait tems de la détester.

Homme vil et méprisable, Être abhorré de ton espèce, toi qui n'es né que pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prétends que des chaînes ou des gibets sont des argumens sans réplique; toi qui ressemble à cet insensé, brûlant sa maison en décadence au lieu de la réparer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que tes loix, rien de si sublime que leurs effets! Renonce à ces préjugés fâcheux qui n'ont encore servi qu'à te souiller inutilement des larmes et du sang de tes concitoyens; ose livrer la nature à elle-même; t'es-tu jamais repenti de lui avoir accordé ta confiance? Ce peuplier majestueux qui élève sa tête orgueilleuse dans les unes, est-il moins beau, moins fier, que ces chétifs arbustes que ta main courbe sous les règles de l'art; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonnés comme les autres animaux, qui se traînent comme eux vers le sein de leur mère, quand se fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins sains que ces frêles nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu veuilles faire sentir, dès qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont nés que pour porter des fers? Que gagnes-tu enfin à grever la nature? Elle n'est jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'échappe de tes dignes; et ces arts, que tu chéris, que tu recherches, que tu honores, ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les désordres de cette nature que tes absurdités captivent; laisse-là donc à ses caprices, et n'imagine pas la retenir par tes vaines loix; elle les franchira toujours dès que les siennes l'exigeront, et tu deviendras comme tout ce qui t'enchaîne, le vil jouet de ses savans écarts.

Grand homme! m'écriai-je dans l'enthousiasme, l'univers devrait être éclairé par vous; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle, et mille fois plus fortunés encore les législateurs qui sauront se modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, que les États ne pouvaient être heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour rois, ou que les rois seraient philosophes. Mon ami, me répondit Zamé, tu me flattes, et je ne veux pas l'être: puisque tu t'es servi pour me louer du mot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot d'un autre.... Solon ayant parlé avec fermeté à Crésus, roi de Lidie, qui avait fait éclater sa magnificence aux yeux de ce législateur, et qui n'en avait reçu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blâmé par Ésope le fabuliste: Ami, lui dit le Poëte, il faut, ou n'approcher jamais la personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses.—Dis plutôt, répondit Solon, qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne leur dire que des choses utiles.

Nous rentrâmes. Zamé me préparait un nouveau spectacle: venez, me dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale réunies à un pareil nombre de jeunes gens également choisis à la supériorité de la taille et de la figure. Il n'y a que des époux dans ce que vous voyez, me dit Zamé, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit marié, il n'y a pourtant aucun ménage de réuni, aucun mari n'y a sa femme, aucune femme n'y voit son époux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux nos moeurs. On servit quelques mets simples et frais à cet aimable cercle, ensuite chacun développa ses talens, on joua de quelques instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa civilisation; les uns ressemblaient à la guitare, d'autres à la flûte; leur musique, peu variée dans ses tons, ne me parut point agréable. Zamé ne leur avait donné aucune notion de la nôtre: je crains, me dit-il, que la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'âme, que pour l'élever, et nous évitons avec soin ici tout ce qui peut énerver les moeurs; je leur ai trouvé ces instrumens, je les leur laisse; je n'innoverai rien sur cette partie.

Après le concert, les deux sexes se mêlèrent, exécutèrent ensemble plusieurs danses et plusieurs jeux, où la pudeur, la retenue la plus exacte régnèrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un mouvement qui pût scandaliser le spectateur même le plus sévère; je doute qu'une pareille assemblée se fût maintenue en Europe dans des bornes aussi étroites: point de ces serremens de mains indécens, de ces oeillades obscènes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et à double entente, de ces éclats de rire, de toutes ces choses enfin si en usage dans vos sociétés corrompues, qui en prouvent à-la-fois le mauvais ton, l'impudence, le désordre et la dépravation.

Avec si peu de liens, dis-je à Zamé, avec des loix si douces, aussi peu de freins religieux, comment ne règne-t-il pas dans ce cercle plus de licence que je n'en vois?—C'est que les loix et les religions gênent les moeurs, dit Zamé, mais ne les épurent point; il ne faut ni fers, ni bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honnête homme; ces moyens donnent des hypocrites et des scélérats; ils n'ont jamais fait naître une vertu. Les époux de ces femmes, quoiqu'absens, sont les amis de ces jeunes gens; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent, elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceux-ci, qui ont également des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la félicité de leurs frères? Ils se feroient à-la-fois trois ennemis: la femme qu'ils attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le désespoir, et leurs amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans l'éducation; ils les sucent avec le lait; je les meus dans leurs coeurs par les grands ressorts du sentiment et de la délicatesse. Qu'y feraient de plus la religion et les loix? Une de vos chimères à vous autres Européens, est d'imaginer que l'homme, semblable à la bête féroce, ne se conduit jamais qu'avec des chaînes; aussi êtes-vous parvenus, au moyen de ces effrayans systèmes, à le rendre aussi méchant qu'il peut l'être, en ajoutant au désir naturel du vice celui plus vif encore de briser un frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'être admis chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profité: tout est à prendre dans le coeur de l'homme, quand on veut se mêler de le conduire; ce qui fait que si peu de gens y réussissent, c'est que la moitié de ceux qui l'entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu plus de bon sens, peut-être, ne peut atteindre à cette connaissance essentielle au coeur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdités ou des choses de règle; car la règle est le grand cheval de bataille des imbéciles; ils s'imaginent stupidement qu'une même chose doit convenir à tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caractères de semblables, ne voulant pas prendre la peine d'examiner, de ne prescrire à chacun que ce qui lui convient; et ils ne réfléchissent pas qu'ils traiteraient eux-mêmes d'inepte un médecin qui n'ordonnerait comme eux que le même remède pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non, qu'il; doive ou non réussir, leur épaisse conscience est calme toutes les fois que la règle est suivie, et qu'ils se sont comportés dans la règle.

Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zamé, venait à manquer à ce qu'il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient d'autant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils frémiraient de me déplaire.—Mais lorsque vous ne les voyez pas?—Alors ils sont chez eux, les époux se retrouvent unis, le soin de leur ménage les occupe, et ils ne pensent pas à se trahir. Ce n'est pas, continua ce Prince, qu'il n'y ait quelques exemples d'adultères; mais ils sont rares, ils sont cachés, ils n'entraînent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin, si je soupçonne qu'il puisse résulter quelques suites fâcheuses, je sépare les coupables, je les fais habiter des villes différentes, et, dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de Tamoé; cette punition de l'exil, annexée aux crimes capitaux, les effraie à tel point qu'ils évitent avec le plus grand soin tout ce qui peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est imposée. Quand vous voulez régir une Nation, commencez par infliger des peines douces, et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes.

Après quelques heures d'amusemens honnêtes et chastes, c'en est assez, me dit Zamé, je vais renvoyer ces époux à leur société, où ils sont attendus ... sans jalousie, j'en suis bien sûr, mais peut-être avec un peu d'impatience. Il fit un geste accompagné d'un sourire, tout cessa dès le même instant, on partit ... mais on ne s'accompagna point, on n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la moindre atteinte à la décence, les jeunes femmes se retirèrent d'abord; une heure après les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de remercîmens et de bénédictions le bon père, qui les aimait assez pour descendre ainsi dans les détails de leurs petits plaisirs.

Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zamé, je veux vous mener dans mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe même de mes cérémonies religieuses. Je veux que vous voyiez mes prêtres en fonctions.—Ah! répondis-je, c'est une des choses que j'ai le plus désiré; la religion d'un tel peuple doit être aussi pure que ses moeurs, et je brûle déjà d'aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous m'annoncez du faste.... O grand homme! je crois vous connaître assez pour être sûr qu'il en régnera peu dans vos cérémonies.—Vous en jugerez, me dit Zamé, je vous attends une heure avant le lever du soleil.

Je me rendis a la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain à l'heure indiquée, il m'attendait; sa femme, ses enfans, et Zilia sa belle-fille, tout était autour de sa personne chérie. Allons, nous dit Zamé, l'astre est prêt à paraître, ils doivent nous attendre. Nous traversâmes la ville; tous les habitans étaient déjà à leurs portes; ils se joignaient à nous à mesure que nous passions; nous avançâmes ainsi jusqu'aux maisons où s'élevait la jeunesse, et dont je vous parlerai bientôt. Les enfans des deux sexes en sortirent en foule; conduits par des vieillards, ils nous suivirent également; nous marchâmes dans cet ordre jusqu'au pied d'une montagne qui se trouvait à l'orient derrière la ville; Zamé monta jusqu'au sommet, je l'y suivis avec sa famille, le peuple nous environna ... le plus grand silence s'observait ... enfin l'astre parut.... A l'instant toutes les têtes se prosternèrent, toutes les mains s'élevèrent aux cieux, on eût dit que leurs âmes y volaient également.

«O souverain éternel, dit Zamé, daigne accepter l'hommage profond d'un peuple qui t'adore.... Astre brillant, ce n'est pas à toi que nos voeux s'adressent, c'est à celui qui te meut, et qui t'a créé; ta beauté nous rappelle son image ... tes sublimes opérations sa puissance.... Porte-lui nos respects et nos voeux; qu'il daigne nous protéger tant que sa bonté nous laisse ici bas; qu'il veuille nous réunir à lui quand il lui plaira de nous dissoudre;... qu'il dirige nos pensées, qu'il règle nos actions, qu'il épure nos coeurs, et que les sentimens de respect et d'amour qu'il nous inspire, puissent être agrées de sa grandeur, et se déposer au pied de sa gloire.»

Alors Zamé, qui s'était tenu droit, les mains élevées, pendant que tous étaient à genoux, se précipita la face contre terre, adora un instant en silence, se releva les yeux humides de pleurs, et ramena le peuple dans sa ville.

Voilà tout, me dit-il dès que nous fûmes rentrés; croyez-vous que le Dieu de l'univers puisse exiger davantage de nous? Est-il besoin de l'enfermer dans des temples pour l'adorer et le servir? Il ne faut qu'observer une de ses plus belles opérations, afin que cet acte de sa sublime grandeur développe en nous des sentimens d'amour et de reconnaissance, voilà pourquoi j'ai choisi l'instant et le lieu que vous venez de voir.... La pompe de la nature, mon ami, voilà la seule que je me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise à l'Éternel; les cérémonies de la religion ne furent inventées que pour fixer les yeux au défaut du coeur; celles que je leur substitue fixent le coeur en charmant les yeux, cela n'est-il pas préférable? J'ai, d'ailleurs, voulu conserver quelque chose de l'ancien culte, cette politique était nécessaire: les habitans de Tamoé adoraient le Soleil autrefois, je n'ai fait que rectifier leur système, en leur prouvant qu'ils se trompaient de l'ouvrage à l'ouvrier, que le Soleil était la chose mue, et que c'était au moteur que devait s'adresser le cube. Ils m'ont compris, ils m'ont goûté, et sans presque rien changer à leur usage, de payens qu'ils étaient, j'en ai fait un peuple pieux et adorateur de l'Être Suprême. Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintelligibles mystères, tes cérémonies idolâtres, pussent les rendre, ou plus heureux, ou meilleurs citoyens? T'imagines-tu que l'encens brûlé sur des autels de marbre vaille l'offrande de ces coeurs droits? A force de défigurer le culte de l'Éternel, vos religions d'Europe l'ont anéanti. Lorsque j'entre dans une de vos églises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints, de reliques, de momeries de toute espèce, que la chose du monde que j'ai le plus de peine à y reconnaître est le Dieu que j'y désire; pour le trouver, je suis obligé de descendre dans mon coeur: hélas! me dis-je alors, puisque voilà le lieu qui me le rappelle, ce n'est que là que je dois le chercher, c'est la seule hostie que je doive mettre à ses pieds; les beautés de la nature en raniment l'idée dans ce sanctuaire, je les contemple pour m'édifier, je les observe pour m'attendrir, et je m'en tiens là; si je n'en ai pas fait assez, la bonté de ce Dieu m'assure qu'il me pardonnera; c'est pour le mieux servir que je dégage son culte et son image du fatras d'absurdités que les hommes croient nécessaires. J'éloigne tout ce qui m'empêcherait de me remplir de sa sublime essence; je foule aux pieds tout ce qui prétend partager son immensité; je l'aimerais moins s'il était moins unique et moins grand; si sa puissance se divisait, si elle se multipliait, si cet être simple, en un mot, devait s'honorer sous plusieurs, je ne verrais plus dans ce système effrayant et barbare qu'un assemblage informe d'erreurs et d'impiétés, dont l'horrible pensée dégradant l'Etre pur où s'adresse mon âme, le rendrait haïssable à mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle plus intime connaissance de ce bel Etre peuvent donc avoir ces hommes qui me parlent, et qui tous se donnent à moi pour des illuminés? Hélas! ils n'eurent de plus que l'envie d'abuser leurs semblables; est-ce un motif pour que je les écoute, moi, qui déteste la feinte et l'erreur; moi, qui n'ai travaillé toute ma vie qu'à guider ce bon peuple dans le chemin de la vertu et de la vérité?... «Souverain des Cieux, si je me trompe, tu jugeras mon coeur, et non pas mon esprit; tu sais que je suis faible, et par conséquent sujet à l'erreur; mais tu ne puniras point cette erreur, dès que sa source est dans la pureté, dans la sensibilité de mon âme: non, tu ne voudrais pas que celui qui n'a cherché qu'à te mieux adorer fût puni pour ne t'avoir pas adoré comme il faut.»

Viens, me dit Zamé, il est de bonne heure, ces braves enfans vont peut-être se recueillir un moment entr'eux. C'est leur usage dans ces jours de cérémonie, jours qu'ils désirent tous avec empressement, et que par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l'an. Je veux qu'ils les voient comme des jours de faveurs: plus je leur rends ces instans rares, plus ils les respectent; on méprise bientôt ce qu'on fait tous les jours. Suis moi; nous aurons le tems avant l'heure du repas, d'aller visiter les terres des environs de la ville.

Voilà leurs possessions, me dit Zamé, en me montrant de petits enclos séparés par des bayes toujours vertes et couvertes de fleurs: chacun a sa petite terre à part; c'est médiocre, mais c'est par cette médiocrité même que j'entretiens leur industrie; moins on en a, plus on est intéressé à le cultiver avec soin. Chacun a là ce qu'il faut pour nourrir et sa femme et lui; il est dans l'abondance s'il est bon travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur nécessaire. Les enclos des célibataires, des veufs et des répudiés, sont moins considérables, et situés dans une autre partie, voisine du quartier qu'ils habitent.

Je n'ai qu'un domaine comme eux, poursuivit Zamé, et je n'en suis qu'usufruitier comme eux; mon territoire, ainsi que le leur, appartient à l'État. Ce sont parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis ceux qui doivent le cultiver: ce sont les mêmes qui me soignent et me servent; n'ayant point de ménage, ils s'attachent avec plaisir à ma maison; ils sont sûrs d'y trouver jusqu'à la fin de leur vie la nourriture et le logement.

Des sentiers agréables et joliment bordés communiquaient dans chacune de ces possessions; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux dons de la nature; j'y vis en abondance l'arbre du fruit à pain, qui leur donne une nourriture semblable à celle que nous formons avec nos farines, mais plus délicate et plus savoureuse. J'y observai toutes les autres productions de ces isles délicieuses du Sud, des cocotiers, des palmiers, etc.; pour racines, l'igname, une espèce de choux sauvage, particulière à cette isle, qu'ils apprêtent d'une manière fort agréable, en le mêlant à des noix de cocos, et plusieurs autres légumes apportés d'Europe, qui réussissent bien et qu'ils estiment beaucoup. Il y avait aussi quelques cannes à sucre, et ce même fruit, ressemblant au brugnon que le capitaine Cook trouva aux isles d'Amsterdam, et que les habitans de ces isles anglaises nommaient figheha.

Tels sont à-peu-près tous les alimens de ces peuples sages, sobres et tempérans; il y avait autrefois quelques quadrupèdes dans l'isle, dont le père de Zamé leur persuada d'éteindre la race, et ils ne touchent jamais aux oiseaux.

Avec ces objets et de l'eau excellente, ce peuple vit bien; sa santé est robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et féconds, les vieillards sains et frais; leur vie se prolonge beaucoup au-delà du terme ordinaire, et ils sont heureux.

Tu vois la température de ce climat, me dit Zamé: elle est salubre, douce, égale; la végétation est forte, abondante et l'air presque toujours pur: ce que nous appelons nos hivers, consiste en quelques pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d'août, mais qui ne rafraîchissent jamais l'air au point de nous obliger d'augmenter nos vêtemens, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous: la nature n'y afflige nos habitans que de très-peu de maladies; la multitude d'années est le plus grand mal dont elle les accable, c'est presque la seule manière dont elle les tue. Tu connais nos arts, je ne t'en parlerai plus; nos sciences se réduisent également à bien peu de chose; cependant tous savent lire et écrire; ce fut un des soins de mon père, et comme un grand nombre d'entr'eux entendent et parlent le français, j'ai rapporté cinquante mille volumes, bien plus pour leur amusement que pour leur instruction; je les ai dispersés dans chaque ville et en ai formé des petites bibliothèques publiques, qu'ils fréquentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en laissent le tems. Ils ont quelques connaissances d'astronomie, que j'ai rectifiées, quelques autres de médecine pratique, assez sûres pour l'usage de la vie, et que j'ai améliorées d'après les plus grands auteurs;ils connaissent l'architecture; ils ont de bons principes de maçonnerie, quelques idées de tactique, et de meilleures encore sur l'art de construire leurs bâtimens de mer. Quelques-uns parmi eux s'amusent à la poésie en langue du pays, et si tu l'entendais, tu y trouverais de la douceur, de l'agrément et de l'expression. A l'égard de la théologie et du droit, ils n'en ont, grâces au Ciel, aucune connaissance. Ce ne sera jamais que si l'envie me prend de les détruire, que je leur ouvrirai ce dédale d'erreurs, de platitudes et d'inutilités. Quand je voudrai qu'ils s'anéantissent, je créerai parmi eux des prêtres et des gens de robes, je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu, aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des échafauds, d'en orner même les places de nos villes à demeure, ainsi que je l'ai observé dans quelques-unes de vos provinces, monumens éternels d'infamie, qui prouvent à la fois la cruauté des souverains qui le permettent, la brutale ineptie des magistrats qui l'érigent, et la stupidité du peuple qui le souffre.... Allons dîner, me dit Zamé, je vous ferai jouir ce soir d'un de leur talent, dont vous n'avez encore nulle idée.

Cet instant arrivé, Zamé me mena sur la place publique, j'en admirais les proportions. Tu ne loues pas son plus grand mérite, me dit-il; elle n'a jamais vu couler de sang, elle n'en sera jamais souillée. Nous avançâmes; je n'avais point encore connaissance du bâtiment régulier et parallèle a la maison de Zamé, l'un et l'autre ornant cette place.—Les deux étages du haut, me dit ce philosophe, sont des greniers publics; c'est le seul tribut que je leur impose, et j'y contribue comme eux. Chacun est obligé d'apporter annuellement dans ce magasin une légère portion du produit de sa terre, du nombre de celles qui se conservent; ils le retrouvent dans des tems de disette: j'ai toujours là de quoi nourrir deux ans la capitale; les autres villes en font autant; par ce moyen nous ne craignons jamais les mauvaises années, et comme nous n'avons point de monopoleurs, il est vraisemblable que nous ne mourrons jamais de faim. Le bas de cet édifice est une salle de spectacle. J'ai cru cet amusement, bien dirigé, nécessaire dans une nation. Les sages Chinois le pensaient de même; il y a plus de trois mille ans qu'ils le cultivent: les Grecs ne le connurent qu'après eux. Ce qui me surprend, c'est que Rome ne l'admît qu'au bout de quatre siècles, et que les Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C'est pour vous fêter que se donne la pièce de ce soir. Entrons, vous allez voir le fruit que je recueille de cet honnête et instructif délassement.

Ce local était vaste, artistement distribué, et l'on voyait que le père de Zamé, qui l'avait construit, y avait réuni les usages de ces peuples aux nôtres; car il avait trouvé le goût des spectacles chez cette nation, quoique sauvage encore; il n'avait fait que l'améliorer et lui donner, autant qu'il avait pu, le genre d'utilité dont il l'avait cru susceptible. Tout était simple dans cet édifice; on n'y voyait que de l'élégance sans luxe, de la propreté sans faste. La salle contenait près de deux mille personnes; elle était absolument remplie: le théâtre, peu élevé, n'était occupé que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les filles de Zamé et quelques jeunes gens de la ville étaient chargés des differens personnages que nous allions voir en action. Le drame était dans leur langue, et de la composition même de Zamé, qui avait la bonté de m'expliquer les scènes à mesure qu'elles se jouaient. Il s'agissait d'une jeune épouse coupable d'une infidélité envers son mari, et punie de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une adultère.

Nous avions près de nous une très-jolie femme, dont je remarquai que les traits s'altéraient à mesure que l'intrigue avançait; tour-à-tour elle rougissait, elle pâlissait, sa gorge palpitait,... sa respiration devenait pressée; enfin les larmes coulèrent, et peu-à-peu sa douleur augmenta à un tel point, les efforts qu'elle fit pour se contenir l'affectèrent si vivement, que n'y pouvant plus résister,... elle se lève, donne des marques publiques de désespoir, s'arrache les cheveux et disparaît.

Eh bien! me dit Zamé, qui n'avait rien perdu de cette scène; eh bien! croyez-vous que la leçon agisse? Voilà les seules punitions nécessaires à un peuple sensible. Une femme également coupable, eût affronté le public en France: à peine se fut-elle doutée de ce qu'on lui adressait. A Siam on l'eût livrée à un éléphant. La tolérance de l'une de ces nations, sur un crime de cette nature, n'est-elle pas aussi dangereuse que la barbare sévérité de l'autre, et ne trouvez-vous pas ma leçon meilleure?

O homme sublime, m'écriai-je, quel usage sacré vous faites et de votre pouvoir et de votre esprit!...

Nous sûmes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient été le raccommodement sincère de cette femme avec son mari, l'excuse et l'aveu de son inconduite, et l'exil volontaire de l'amant.

Que des moralistes viennent essayer de déclamer contre les spectacles, quand de tels fruits pourront s'y recueillir. Le but moral est le même chez vous, me dit Zamé, mais vos âmes émoussées par les répétitions continuelles de ces mêmes leçons, ne peuvent plus en être émues; vous en riez comme si elles vous étaient étrangères: votre impudence les absorbe, votre vanité s'oppose à ce que vous puissiez jamais imaginer que ce soit à vous qu'elles s'adressent, et vous repoussez ainsi, par orgueil, les traits dont le censeur ingénieux a voulu corriger vos moeurs.

Le lendemain, Zamé me conduisit aux maisons d'éducation: les deux logis qui les formaient étaient immenses, plus élevés que les autres et divisés en un grand nombre de chambres. Nous commençâmes par le pavillon des hommes; il y avait plus de deux mille élèves; ils y entraient à deux ans et en sortaient toujours à quinze, pour se marier. Cette brillante jeunesse était divisée en trois classes: on leur continuait jusqu'à six ans les soins qu'exige ce premier âge débile de l'homme; de six à douze, on commençait à sonder leurs dispositions; on réglait leurs occupations sur leurs goûts, en faisant toujours précéder l'étude de l'agriculture, la plus essentielle au genre de vie auquel ils étaient destinés. La troisième classe était formée des enfans de douze à quinze ans: seulement alors on leur apprenait les devoirs de l'homme en société, et ses rapports ave les êtres dont il tient le jour; ou leur parlait de Dieu, on leur inspirait de l'amour et de la reconnaissance pour cet être qui les avait créés, on les prévenait qu'ils approchaient de l'âge où on allait leur confier le sort d'une femme, ou leur faisait sentir ce qu'ils devaient à cette chère moitié de leur existence; on leur prouvait qu'ils ne pouvaient espérer de bonheur dans cette douce et charmante société, qu'autant qu'ils s'efforceraient d'en répandre sur celle qui la composait; qu'on n'avait point au monde d'amie plus sincère, de compagne plus tendre,... d'être, en un mot, plus lié à nous qu'une épouse; qu'il n'en était donc aucun qui méritât d'être traité avec plus de complaisance et plus de douceur; que ce sexe, naturellement timide et craintif, s'attache à l'époux qui l'aime et le protège, autant qu'il haït invinciblement celui qui abuse de son autorité pour le rendre malheureux, uniquement parce qu'il est le plus fort; que si nous avons en main cette autorité qui captive, bien mieux partagé que nous, il a les grâces et les attraits qui séduisent. Eh! qu'espéreriez-vous, leur dit-on, d'un coeur ulcéré par le dépit? Quelles mains essuyeraient vos larmes quand les chagrins vous oppresseraient? De qui recevriez-vous des secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux? Privé de la plus douce consolation que l'homme puisse avoir sur la terre, vous n'auriez plus dans votre maison qu'une esclave effrayée de vos paroles, intimidée de vos désirs, qu'un court instant peut-être assouplirait au joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n'en sortirait qu'en vous détestant.

On leur faisait ensuite exercer sûr le terrain même, leurs connaissances d'agriculture; cela se trouvait d'ailleurs indispensable, puisque le domaine de cette grande maison n'était cultivé, n'était entretenu que par leurs jeunes mains.

On les occupait ensuite aux évolutions militaires, et on leur permettait par récréation, la danse, la lutte et généralement tous les jeux qui fortifient, qui dénouent la jeunesse et qui entretiennent et sa croissance et sa santé.

Avaient-ils atteint l'âge de devenir époux, la cérémonie était aussi simple que naturelle: le père et la mère du jeune homme le conduisaient à la maison d'éducation des filles, et lui laissait faire, devant tout le monde, le choix qu'il voulait; ce choix formé, s'il plaisait à la jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer quelques heures avec sa future, devant les institutrices de la maison des filles; là ils achevaient de se connaître, l'un et l'autre, et de voir s'ils se conviendraient. S'il arrivait que l'un des deux voulût rompre, l'autre était obligé d'y consentir, parce qu'il n'est point de bonheur parfait en ce genre, s'il n'est mutuel; alors le choix se recommençait. L'accord devenait-il unanime, ils priaient les juges de la nation de les unir, le consentement accordé, ils levaient les mains au Ciel, se juraient devant Dieu d'être fidèles l'un à l'autre; de s'aider, de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leurs travaux, dans leurs maladies, et de ne jamais user de la tolérance du divorce, qu'ils n'y fussent contraints l'un ou l'autre par d'indispensables raisons. Ces formalités remplies, on met les jeunes gens en possession d'une maison, ainsi que je l'ai dit, sous l'inspection, pendant deux ans, ou de leurs parens, ou de leurs voisins, et ils sont heureux.

Les directeurs du collège des hommes sont pris parmi le nombre des célibataires, qui, se vouant et s'attachant à cette maison, comme d'autres d'entr'eux le sont à celle du législateur, y trouvent de mème leur nourriture et leur logement. On choisit dans cette classe les plus capables de cette auguste fonction, observant que la plus extrême régularité de moeurs soit la première de leurs qualités.

Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles où nous passâmes peu après, sont choisies parmi les épouses répudiées pour les seules causes de vieillesse ou d'infirmités; ces deux raisons ne pouvant nuire aux vertus nécessaires à l'emploi où on les destine.

Il y avait près de trois mille filles dans la maison que nous visitâmes; elles étaient de même divisées en trois classes d'âges, semblables à celles des garçons. L'éducation morale est la même; on retranche seulement de l'éducation physique des hommes, ce qui n'irait pas au sexe délicat que l'on élève ici; on y substitue les travaux de l'aiguille, de l'art de préparer les mets qui sont en usage chez eux, et de l'habillement. Les femmes seules à Tamoé se mêlent de cette partie; elles font leurs vêtemens et ceux de leurs époux; les habits de la maison d'éducation des hommes se font dans celle des filles, les veuves ou les répudiées font ceux des célibataires.

C'est une folie d'imaginer qu'il faille plus de choses que vous n'en voyez à l'éducation des enfans, me dit Zamé; cultivez leur goût et leurs inclinations, ne leur apprenez sur-tout que ce qui est nécessaire, n'ayez avec eux d'autre frein que l'honneur, d'autre aiguillon que la gloire, d'autres peines que quelques privations, par ces sages procédés, continua-t-il, on ménage, ces plantes délicates et précieuses tout en les cultivant; on ne les énerve pas, on ne les accoutume pas à se blaser aux punitions, et on n'éteint pas leur sensibilité. Les poulains les plus difficiles et les plus fougueux, disait Thémistocle, deviennent les meilleurs chevaux quand un bon Ecuyer les dresse. Cette jeune semence est l'espoir et le soutien de l'État, jugez si nos soins se tournent vers elle.

Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zamé, cinquante chambres destinées pour les vieillards, veufs, infirmes ou célibataires. Les vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur confie l'état, qui ne se sont point remariés, ou qui sont devenus veufs de leur seconde femme, ou ceux qui dans le même cas de vieillesse ne se sont point mariés du tout, ont dans la maison d'éducation masculine un logement assuré pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de cette maison, et sont servis par les jeunes élèves, afin d'accoutumer ceux-ci au respect et aux soins qu'ils doivent à la vieillesse. Le même arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l'un et l'autre sexe, s'il y en a, trouve un asyle dans ma maison. Mon ami, j'aime mieux cela qu'une salle de bal ou de concert; je jette sur ces respectables asyles un coup-d'oeil de satisfaction, bien plus vif que si ces édifices, ouvrage du luxe et de la magnificence, n'étaient bâtis que pour des rendez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des muséums.

Permettez-moi, lui dis-je, une question: je ne vois pas bien comment vivent vos artisans, vos manufacturiers; comment se fait dans la nation le commerce intérieur de nécessité.

Rien de plus simple, me répondit le chef de ce peuple heureux, nous .avons des ouvriers de deux espèces; ceux qui ne sont que momentanés, tels que les architectes, les maçons, les menuisiers, etc., et ceux qui sont toujours en activité, tels que les des manufactures, etc. Les premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l'État les employe, il est chargé de faire cultiver leurs biens et de leur en rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent débarrassés de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employées à cela, sont celles des célibataires. Ceci demande quelques éclaircissemens.

Il exista dans tous les siècles et dans tous les pays, une classe d'hommes qui, peu propre aux douceurs de l'hymen, et redoutant ses noeuds par des raisons ou morales ou physiques, préfèrent de vivre seuls aux délices d'avoir une compagne; cette classe était si nombreuse à Rome, qu'Auguste fut obligé de faire, pour l'amoindrir, une loi connue sous le nom de Popea. Tamoé, moins fameuse que la république qui subjugua l'univers, a pourtant des célibataires comme elle, mais nous n'avons point fait de loix contr'eux. On obtient aisément ici la permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie dans toutes les corvées publiques. Cléarque, disciple d'Aristote, nous apprend qu'en Laconie, la punition de ces hommes impropres au mariage, était d'être fouettés nuds par des femmes, pendant qu'ils tournaient autour d'un autel; à quoi cela pouvait-il servir[24]? Toujours occupé de retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses dont il peut résulter quelque bien, je n'impose aux célibataires d'autre peine que d'aider l'État de leurs bras, puisqu'ils ne le peuvent en lui donnant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un quartier qui leur est affecté, et là ils vivent comme ils l'entendent, seulement obligés à cultiver les terres de ceux que l'État employe, ils le savent, ils s'y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la liberté qu'ils désirent. Vous savez que ce sont également eux qui entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes, qui président aux écoles, et qui sont de même chargés de l'entretien, de la réparation des chemins, des plantations publiques, et généralement de tous les ouvrages pénibles, indispensables dans une nation, et voilà comme je tâche de profiter des défauts ou des vices pour les rendre le plus utile possible au reste des citoyens. J'ai cru que tel était le but de tout législateur, et j'y vise autant que je peux.

A l'égard des ouvriers employés aux manufactures, et dont les mains toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres, ils sont nourris du produit de leurs oeuvres; celui qui veut l'étoffe d'un vêtement, porte la matière recueillie dans son bien au manufacturier, qui l'employe, le rend au propriétaire et en reçoit en retour une certaine quantité de fruits ou de légumes, prescrite et plus que suffisante à sa nourriture.

Il me restait à acquérir quelques notions sur la manière dont les procès s'arrangeaient entre citoyens. Quelques précautions qu'on eût prises pour les empêcher de naître, il était difficile qu'il n'y en eût pas toujours quelques-uns.

Tous les délits, me dit Zamé, se réduisent ici à trois ou quatre, dont le principal est le défaut de soins dans l'administration des biens confiés. La peine, je vous l'ai dit, est d'être placé dans un moins grand et d'une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouvé que la constitution de l'État anéantissait absolument le vol, le viol et l'inceste. Nous n'entendons jamais parler de ces horreurs; elles sont inconnues pour nous. L'adultère est très-rare dans notre pays: je vous ai dit mes moyens pour le réprimer; vous avez vu l'effet de l'un d'eux. Nous avons détruit la pédérastie à force de la ridiculiser: si la honte dont on couvre ceux qui peuvent s'y livrer encore, ne les ramène pas, on les rend utiles; on les employe; sur eux seuls retombe tout le faix du plus rude travail des célibataires; cela les démasque et les corrige sans les enfermer ou les faire rôtir: ce qui est absurde et barbare, et ce qui n'en a jamais corrigé un seul.

Les autres discussions qui peuvent s'élever parmi les citoyens n'ont donc plus d'autres causes que l'humeur qui peut naître dans les ménages, et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs: dès qu'il est prouvé qu'on ne peut plus vivre ensemble, on se sépare. Chacun est sûr de trouver encore hors de sa maison une subsistance assurée, un autre hymen s'il le désire, moyennant tout se passe à l'amiable; tout cela pourtant n'empêche pas de légères discussions; il y en a. Huit vieillards m'assistent régulièrement dans la fonction de les examiner; ils s'assemblent chez moi trois fois la semaine: nous voyons les affaires courantes, nous les décidons entre nous, et l'arrêt se prononce au nom de l'État. Si on en appelle, nous revoyons deux fois; à la troisième, on n'en revient plus, et l'État vous oblige à passer condamnation; car l'État est tout ici; c'est l'État qui nourrit le citoyen, qui élève ses enfans, qui le soigne, qui le juge, qui le condamne, et je ne suis, de cet État, que le premier citoyen.

Nous n'admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme était traité le meurtre, seul crime qui pourrait être jugé digne de la mériter. Le coupable est abandonné à la justice du Ciel; lui seul en dispose à son gré. Il n'y en a encore eu que deux exemples sous la législature de mon père et la mienne. Cette nation, naturellement douce, n'aime pas à répandre le sang.

Notre entretien nous ayant mené à l'heure du dîné, nous revînmes.—Votre navire est prêt, me dit Zamé au sortir du repas; ses réparations sont faites, et je l'ai fait approvisionner de tous les rafraîchissemens que peut fournir notre isle; mais mon ami, poursuivit le philosophe, je vous ai demandé quinze jours; n'en voilà que cinq d'écoulés, j'exige de vous de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus exacte de notre isle; je voudrais que mon âge et mes affaires me permissent de vous accompagner.... Mon fils me remplacera; il vous expliquera mes opérations, il vous rendra compte de tout, comme moi-même.

Homme généreux, répondis-je, de toutes les obligations que je vous ai, la plus grande sans doute est la permission que vous voulez bien m'accorder; il m'est si doux de multiplier les occasions de vous admirer, que je regarde, comme une jouissance, chacune de celles qu'il vous plaît de m'offrir.—Zamé m'embrassa avec tendresse....

L'humanité perce à travers les plus brillantes vertus; l'homme qui a bien fait veut être loué, et peut-être ferait-il moins bien, s'il n'était pas certain de l'éloge.

Nous partîmes le lendemain de bonne-heure, Oraï, son frère, un de mes officiers et moi. Cette isle délicieuse est agréablement coupée par des canaux dont les rives sont ombragées de palmiers et de cocotiers, et l'on se rend, comme en Hollande, d'une ville a l'autre, dans des pirogues charmantes qui font environ deux lieues à l'heure; il y a de ces pirogues publiques qui appartiennent à l'État: celles-la sont conduites par les célibataires; d'autres sont aux familles, elles les conduisent elles-mêmes; il ne faut qu'une personne pour les gouverner. Ce fut ainsi que nous parcourûmes les autres villes de Tamoé, toutes, à fort-peu de choses près, aussi grandes et aussi peuplées que la capitale, construites toutes dans le même goût, et ayant toutes une place publique au centre, qui, au lieu de contenir, comme dans la capitale, le palais du législateur et les greniers, sont ornées de deux maisons d'éducation. Les magasins sont situés vers les extrémités de la ville, et simétrisent avec un autre grand édifice servant de retraite à ce surplus des vieillards que Zamé, dans sa ville, loge à côté de sa maison. Les autres sont, comme,dans la capitale, établis dans l'es chambres hautes des maisons des enfans, où ils ont, dans chaque, trente ou quarante logemens. Les célibataires et les répudiés de l'un et de l'autre sexe occupent par-tout, comme dans la capitale, un quartier aux environs duquel se trouvent leurs petites possessions séparées, qui suffisent à leur entretien, et ils sont également reçus dans les asyles destinés aux vieillards, quand ils deviennent hors d'état de cultiver la terre.

Par-tout enfin je vis un peuple laborieux, agriculteur, doux, sobre, sain et hospitalier; par-tout je vis des possessions riches et fécondes, nulle part l'image de la paresse ou de la misère, et par-tout la plus douce influence d'un gouvernement sage et tempéré.

Il n'y a ni bourg, ni hameau, ni maison séparée dans l'isle; Zamé a voulu que toutes les possessions d'une province fussent réunies dans une même enceinte, afin que l'oeil vigilant du commandant de la ville pût s'étendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contrée. Le commandant est un vieillard qui répond de sa ville. Dans toutes est un officier semblable, représentant le chef, et ayant pour assesseurs deux autres vieillards comme lui, dont un toujours choisi parmi les célibataires, l'intention du gouvernement n'étant point qu'on regarde cette castre comme inférieure, mais seulement comme une classe de gens qui,ne pouvant être utile à la société d'une façon, la sert de son mieux d'une autre. Ils font corps dans l'État, me disait Oraï; ils en sont membres comme les autres, et mon père veut qu'ils aient part à l'administration.... Mais, dis-je à ce jeune homme, si le célibataire n'est dans cette classe que par des causes vicieuses?—Si ces vices sont publics, me répondit Oraï (car nous ne sévissons jamais que contre ceux-là); s'ils sont éclatans, sans doute le sujet coupable n'est point choisi pour régir la ville; mais s'il n'est célibataire que par des causes légitimes, il n'est point exclus de l'administration, ni de la direction des écoles, où vous avez vu que les place mon père. Ces commandans de ville, qui changent tous les ans, décident les affaires légères, et renvoyent les autres au chef auquel ils écrivent tous les jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte règne dans toutes ces villes, sans qu'il soit besoin, pour la maintenir, d'une foule de scélérats, cent fois plus infectés que ceux qu'ils répriment, et qui, pour arrêter l'effet du vice, en multiplient la contagion[25]. Les habitans, toujours occupés, toujours obligés de l'être pour vivre, ne se livrent à aucuns des désordres où le luxe et la fainéantise les plongent dans nos villes d'Europe; ils se couchent de bonne-heure, afin d'être le lendemain au point du jour à la culture de leurs possessions. La saison n'exige-t-elle d'eux aucun de leurs soins agriculteurs, d'innocens plaisirs les retiennent alors auprès de leurs foyers. Ils se réunissent quelques ménages ensemble; ils dansent, ils font un peu de musique, ils causent de leurs affaires, s'entretiennent de leurs possessions y chérissent et respectent la vertu, s'excitent au culte qu'ils lui doivent, glorifient l'Éternel, bénissent leur gouvernement, et sont heureux.

Leur spectacle les amuse aussi pendant le tems des pluies; il y a, par-tout, comme dans la capitale, un endroit ménagé au-dessous des magasins, où ils se livrent à ce plaisir. Des vieillards composent les drames avec l'attention d'en rendre toujours la leçon utile au peuple, et rarement ils quittent la salle sans se sentir plus honnêtes-gens.

Rien en un mot ne me rappela l'âge d'or comme les moeurs douces et pures de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple d'Astrée. Mes éloges, à mon retour, furent lé fruit de l'enthousiasme que venait de m'inspirer ce délicieux voyage, et j'assurai Zamé que, sans l'ardente passion dont j'étais dévoré, je lui demanderais, pour toute grâce, de finir mes jours près de lui.

Ce fut alors qu'il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages; je lui racontai mon histoire, le conjurant de m'aider de ses conseils, et l'assurant que je ne voulais régler que sur eux le reste de ma destinée. Cet honnête homme plaignit mon Infortune; il y mit l'intérêt d'un père, il me fit d'excellentes leçons sur les écarts où m'entraînait la passion dont je n'étais plus maître, et finit par exiger de moi de retourner en France.

Vos recherches sont pénibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous tromper dans les renseignemens que l'on vous a donnés, il est même vraisemblable qu'on l'a fait; mais ces renseignemens fussent-ils vrais, quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions d'êtres où vous projetez de la chercher? Vous y perdrez votre fortune,... votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins légère que vous, aura fait un calcul plus simple; elle aura senti que le point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie: soyez certain qu'elle y sera retournée, et que ce n'est qu'en France où vous devez espérer de la revoir un jour.

Je me soumis.... Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai de suivre ses conseils. Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et me relevant avec tendresse; viens, mon fils; avant de nous quitter, je veux te procurer un dernier amusément; suis moi.

C'était le spectacle d'un combat naval que Zamé voulait me donner. La belle Zilia, magnifiquement vêtue, était assise sur une espèce de trône placé sur la crête d'un rocher au milieu de la mer; elle était entourée de plusieurs femmes qui lui formaient un cortège; cent pirogues, chacune équipée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force étaient disposées vis-à-vis pour l'enlever: Oraï commandait l'attaque, et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même signal, elles se mêlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec autant de grâces que de courage et de légèreté; plusieurs rameurs sont culbutés, quelques pirogues sont renversées, les défenseurs cèdent enfin, Oraï triomphe; il s'élance sur la pointe du rocher avec la rapidité de l'éclair, saisit sa charmante épouse, l'enlève, se précipite avec elle dans une pirogue, et revient au port, escorté de tous les combattans, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. Il y a dix jours qu'il n'a vu sa femme, me dit le bon Zamé; j'aiguillonne les plaisirs de la réunion par cette petite fête.... Demain, je suis grand-père.... Eh quoi? dis-je.... Non, me répondit le bon vieillard, les larmes aux yeux.... Vous voyez comme elle est jolie, et cependant son indifférence est extrême.... Il ne voulait pas se marier.—Et vous espérez?—Oui, reprit vivement Zamé, j'emploie le procédé de Lycurgue; on irrite par des difficultés, on aide à la nature, on la contraint à inspirer des désirs qui ne seraient jamais nés sans cela. La politique est certaine; vous avez vu comme il y allait avec ardeur: il ne l'aurait pas vue de deux mois s'il n'avait pas réussi, et si cette première victoire ne mène pas à l'autre, je lui rendrai si pénibles les moyens de la voir, j'enflammerai si bien ses désirs par des combats et des résistances perpétuelles, qu'il en deviendra amoureux malgré lui.—Mais, Zamé, un autre peut-être....—Non, si cela était, crois-tu que je ne la lui eusse pas donnée? Dégoût invincible pour le mariage,... peut-être d'autres fantaisies.... Ne connais-tu donc pas la nature? Ignores-tu ses caprices et ses inconséquences? Mais il en reviendra: ce qui s'y opposait est déjà vaincu; il ne s'agit plus que d'améliorer la direction des penchans, et mes moyens me répondent du succès. Et voilà comme ce philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais que sur l'âme, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs défauts même au profit de la société, et à leur inspirer, malgré eux, le goût des choses honnêtes, quelles que pussent être leurs dispositions ... ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du mal, et comment peu-à-peu, et sans user de punitions, il faisait triompher la vertu, en n'employant jamais que les ressorts de la gloire et de la sensibilité.

Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en m'accompagnant vers mon vaisseau.... Je te le dis, pour que tu ne me l'apprennes pas.—O vénérable vieillard, quel instant affreux!... Après les sentimens que vous faites naître, il est bien difficile d'en soutenir l'idée.—Tu te souviendras de moi, me dit cet honnête homme en me pressant sur son sein;... tu te rappelleras quelquefois que tu possèdes un ami au bout de la terre ... tu te diras: j'ai vu un peuple doux, sensible, vertueux sans loix, pieux sans religion; il est dirigé par un homme qui m'aime, et j'y trouverai un asyle dans tous les tems de ma vie.... J'embrassai ce respectable ami; il me devenait impossible de m'arracher de ses bras.... Ecoute, me dit Zamé avec l'émotion de l'enthousiasme, tu es sans doute le dernier français que je verrai de ma vie.... Sainville, je voudrois tenir encore à cette nation qui m'a donné le jour.... O mon ami! écoute un secret que je n'ai voulu dévoiler qu'à l'époque de notre séparation: l'étude profonde que j'ai faite de tous les gouvernemens de la terre, et particulièrement de celui sous lequel tu vis, m'a presque donné l'art de la prophétie. En examinant bien un peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu'il joue un rôle sur la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu'il deviendra. O Sainville, une grande révolution se prépare dans ta patrie; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d'en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de l'Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront comme elle.... Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamoé ne sera pas longue.... Mon fils ne me succédera jamais; il ne faut point de rois à cette nation-ci: les perpétuer dans son sein serait lui préparer des chaînes; elle a eu besoin d'un législateur, mes devoirs sont remplis. A ma mort, les habitans de cette isle heureuse jouiront des douceurs d'un gouvernement libre et républicain. Je les y prépare; ce que leur destinaient les vertus d'un père que j'ai lâché d'imiter, les crimes, les atrocités de vos souverains le destinent de même à la France. Rendus égaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens différens, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se ressembleront; je le demande alors, mon ami, ta médiation près des Français pour l'alliance que je désire.... Me promets-tu d'accomplir mes voeux....—O respectable ami, je vous le jure, répondis-je en larmes; ces deux nations sont dignes l'une de l'autre, d'éternels liens doivent les unir.... Je meurs content, s'écria Zamé, et cet heureux espoir va me faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens, continua-t-il en m'entraînant dans la chambre du vaisseau;... viens, nous nous ferons là nos derniers adieux.... Oh Ciel! qu'aperçois-je, dis-je en voyant la table couverte de lingots d'or.... Zamé, que voulez-vous faire?... Votre ami n'a besoin que de votre tendresse; il n'aspire qu'à s'en rendre digne.—Peux-tu m'empêcher de t'offrir de la terre de Tamoé, me répondit ce mortel tant fait pour être chéri? C'est pour que tu te souviennes de ses productions.—O grand homme!... et j'arrosais ses genoux de mes larmes,... et je me précipitais à ses pieds, en le conjurant de reprendre son or, et de ne me laisser que son coeur.—Tu garderas l'un et l'autre, reprit Zamé en jetant ses bras autour de mon cou; tu l'aurais fait à ma place.... Il faut que je te quitte.... Mon âme se brise comme la tienne. Mon ami, il n'est pas vraisemblable que nous nous voyions jamais, mais il est sûr que nous nous aimerons toujours. Adieu.... En prononçant ces dernières paroles, Zamé s'élance, il disparaît, donne lui-même le signal du départ, et me laisse, inondé de mes larmes, absorbé de tous les sentimens d'une âme à la fois oppressée par la douleur et saisie de la plus profonde admiration[26].

Mon dessein étant de suivre le conseil de Zamé, nous réprimes la voûte que nous venions de faire, le vent servait mes intentions, et nous perdîmes bientôt Tamoé de vue.

Ma délicatesse souffrait de l'obligation d'emporter, comme malgré moi, de si puissans effets de la libéralité d'un ami. Quand je réfléchis pourtant que ce métal, si précieux pour nous, était nul aux yeux de ce peuple sage, je crus pouvoir apaiser mes regrets et ne plus m'occuper que des sentimens de reconnaissance que m'inspirait un bienfaiteur dont le souvenir ne s'éloignera jamais de ma pensée.

Notre voyage fut heureux, et nous revîmes Le Cap en assez peu de temps.

Je demandai à mes officiers, dès que nous l'aperçûmes, s'ils voulaient y prendre terre, ou s'ils aimaient autant me conduire tout de suite en France. Quoique le vaisseau fût à moi, je crus leur devoir cette politesse. Désirant tous de revoir leur patrie, ils préférèrent de me débarquer sur la côte de Bretagne, pour repasser de-là en Hollande, moyennant qu'une fois à Nantes, je leur laisserais le bâtiment pour retourner chez eux, où ils le vendraient à mon compte. Nous convînmes de tout de part et d'autre, et nous continuâmes de voguer; mais ma santé ne me permit pas de remplir la totalité du projet. A la hauteur du Cap-Vert, je me sentis dévoré d'une fièvre ardente, accompagnée de grands maux de coeur et d'estomac, qui me réduisirent bientôt à ne pouvoir plus sortir de mon lit. Cet accident me contraignît de relâcher à Cadix, où totalement dégoûté de la mer, je pris la résolution de regagner la France par terre, sitôt que je serois rétabli. Me voyant une fortune assez considérable pour pouvoir me passer de la faible somme que je pourrais retirer de mon navire, j'en fis présent à mes officiers; ils me comblèrent de remerciemens. Je n'avais eu qu'à me louer d'eux, ils devaient être contens de ma conduite à leur égard. Rien donc de ce qui détruit l'union entre les hommes ne s'étant élevé entre nous, il était tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques réciproques de la plus parfaite estime.

L'état dans lequel j'étais me retint huit à dix jours à Cadix; mais cet air ne me convenant point, je dirigeai mes pas vers Madrid, avec le projet d'y séjourner le temps nécessaire à reprendre totalement mes forces. Je me logeai, en arrivant, à l'hôtel Saint Sébastien, dans la rue de ce nom, chez des Milanais dont on m'avait vanté les soins envers les étrangers. J'y trouvai à la vérité une partie de ces soins, mais qu'ils devaient me coûter cher!

Hors d'état de vaquer à rien par moi-même, je priai l'hôte de me chercher deux domestiques; Français s'il était possible, et les plus honnêtes que faire se pourrait. Il m'amena, l'instant d'après, deux grands drôles bien tournés, dont l'un se dit de Paris et l'autre de Rouen, passés l'un et l'autre en Espagne avec des maîtres qui les avaient renvoyés, parce qu'ils avaient refusé de s'embarquer pour aller avec eux au Mexique, dont ils ne devaient pas revenir de long-tems, et dans ces tristes circonstances pour eux, ajoutaient-ils; ils cherchaient avec empressement quelqu'un qui voulût les ramener dans leur patrie. Me devenant impossible de prendre de plus grandes informations, je les crus, et les arrêtai sur-le-champ, bien résolu néanmoins à ne leur donner aucune confiance. Ils me servirent assez bien l'un et l'autre pendant ma convalescence, c'est-à-dire, environ quinze jours, au bout desquels mes forces revenant peu à peu, je commençai à m'occuper des petits détails de ma fortune. Mes yeux se tournèrent sur cette caisse de lingots, fruits précieux de l'amitié de Zamé, et s'inondèrent des larmes de ma reconnaissance, en examinant ces trésors. Comme ces lingots me parurent purs, entièrement dégagés des parties terreuses et fondus en barre, j'imaginai qu'ils ne pouvaient être le résultat d'une fouille faite pendant ma course dans l'intérieur des terres, mais bien plutôt le reste des trésors qui avaient servi à Zamé dans ses vingt années de voyage. Je n'avais point encore vidé la cassette; je le fis pour compter les lingots.... J'allais les estimer, lorsque je trouvai un papier au fond, où l'évaluation était faite, et qui m'apprit que j'en avais pour sept millions cinq cent soixante-dix mille livres, argent de France.... Juste Ciel, m'écriai-je, me voilà le plus riche particulier de l'Europe! O mon père! Je pourrai donc adoucir votre vieillesse! Je pourrai réparer le tort que je vous ai fait; je vous rendrai heureux, et je le serai de votre bonheur! Et toi! unique objet de mes voeux, ô Léonore! si le Ciel me permet de te retrouver un jour, voilà de quoi enrichir le faible don de ma main, de quoi satisfaire à tous tes désirs, de quoi me procurer le charme de les prévenir tous; mais que les calculs de l'homme sont incertains, quand il ne les soumet pas aux caprices du sort! O Léonore! Léonore, dit Sainville en s'interrompant et se jetant en pleurs sur le sein de sa chère femme, j'avais ce qu'il fallait pour ta fortune, tout ce qui pouvait te dédommager de tes souffrances, et je n'ai plus à t'offrir que mon coeur. Ciel, dit Madame de Blamont, cette grande richesse?...—Elle est perdue pour moi, Madame; différence essentielle entre les sentimens du coeur et les biens du hasard; ceux-ci se sont évanouis, et la tendresse, que je dois à celui de qui je les tenais, ne s'effacera jamais de mon âme; mais reprenons le fil des évènemens.

Quoiqu'il me restât encore près de vingt-cinq mille livres, dont moitié en or, heureusement cousus dans une ceinture qui ne me quitta jamais, j'eus la fantaisie de me faire échanger un de mes lingots en quadruples d'Espagne[27]; je me fis conduire à cet effet chez un directeur de la monnaie que m'avait indiqué mon hôte. Je lui présente mon or, il l'examine, et découvre bientôt qu'il n'est pas du Pérou. Sa curiosité s'en éveille; ses questions deviennent aussi nombreuses que pressantes; et sans qu'il me soit possible d'être maître de moi, un frémissement universel me saisit. Je vois que je viens de faire une sottise; et l'embarras, que ce mouvement imprime sur ma physionomie, redouble aussitôt la curiosité de mon homme; il prend un air sévère, et renouvelle ses questions du ton de l'insolence et de l'effronterie.... Ma figure se remet pourtant, elle reprend le calme que doit lui prêter celui de mon coeur, et je réponds sans me troubler, que je rapporte cet or d'Afrique; que je l'ai eu par des échanges avec les colonies portugaises. Ici mon questionneur m'examinant de plus prés encore, m'assure que les Portugais n'emploient en Afrique que de l'or du nouveau monde, et que celui que je lui présente n'en est sûrement pas. Pour le coup, la patience m'échappe: je déclare net que je suis las des interrogations, que le métal que je lui offre est bon ou mauvais, que s'il est bon, il ait à me l'échanger sans difficulté; que s'il le croit mauvais, il en fasse à l'instant l'épreuve devant moi; ce dernier parti fut celui qu'il prît, et l'expérience n'ayant que mieux confirmé la pureté au métal, il lui devînt impossible de ne me point satisfaire; il le fit avec un peu d'humeur, et en me demandant si j'avais beaucoup de lingots à changer ainsi: non, répondis-je sèchement, voilà tout; et faisant prendre mes sacs à mes gens, je regagnai mon hôtellerie, où je passai la journée, non sans un peu d'inquiétude sur la quantité des questions de ce directeur.

Je me couchai.... Mais quel épouvantable réveil! Il n'y avait pas deux heures que j'étais endormi, lorsque ma porte, s'ouvrant avec fracas, me fait voir ma chambre remplie d'une trentaine de crispins[28], tous familiers ou valets de l'inquisition[29]. Avec la permission de votre excellence, me dit un de ces illustres scélérats, vous plairait-il de vous lever, et de venir à l'instant parler au très-révérend père inquisiteur qui vous attend dans son appartement.... Je voulus, pour réponse, me jeter sur mon épée; mais on ne m'en laissa pas le tems.... On ne me lia point; c'est un des privilèges particuliers à ce tribunal, de n'employer, pour saisir leurs prisonniers, que la seule force du nombre, et jamais celle des liens; on ne me lia donc point; mais je fus tellement environné, tellement serré par-tout, qu'il me devint impossible de faire aucun mouvement; il fallut obéir: nous descendîmes; une voiture m'attendait au coin de la rue, et je fus transporté ainsi au milieu de ce tas de coquins dans le palais de l'inquisition: là, nous fûmes reçus par le secrétaire du saint-office, qui, sans dire une seule parole, me remit à l'alcaïde et à deux gardes, qui me conduisirent dans un cachot fermé de trois portes de fer, d'une obscurité et d'une humidité d'autant plus grandes, que jamais encore le soleil n'y avait pénétré. Ce fut là qu'on me déposa sans me dire un mot, et sans qu'il me fût permis, ni de parler, ni de me plaindre, ni de donner aucun ordre chez moi.

Anéanti, absorbé dans les plus douloureuses réflexions, vous imaginez facilement quelle fut la nuit que je passai: hélas! Me disais-je, j'ai parcouru le monde entier; je me suis trouvé au milieu d'un peuple d'antropophages; il a daigné respecter et ma vie et ma liberté; mon étoile me porte au sein des mers les plus reculées, j'y trouve une fortune immense et des amis.... J'arrive en Europe ... je touche à ma patrie ... c'est pour n'y rencontrer que des persécuteurs! Et comme si j'eusse pris plaisir à accroître l'horreur de mon sort, je ne me repaissais a chaque instant que de ces fatales idées, lorsqu'au bout d'une semaine de mon séjour dans cet horrible lieu, l'alcaïde parut escorté de ses deux mêmes gardes, et m'ayant ordonné de découvrir ma tête, il me conduisit ainsi à la salle d'audience. On me fit signe de m'asseoir; un siége étroit et dur se présentait â moi au bout d'une table auprès de laquelle étaient deux moines, dont l'un devait m'interroger, et l'autre écrire mes réponses; je me plaçai. En face était l'image de ce Dieu bon, de ce rédempteur de l'univers, exposé dans un lieu où l'on ne travaille qu'à perdre ceux qu'il est venu racheter. J'avais sous mes yeux un juge équitable, et des hommes méchans; le symbole de la douceur et de la vertu à côté de celui des crimes et de la férocité; j'étais devant un Dieu de paix et des hommes de sang, et c'était au nom du premier, que les seconds osaient me sacrifier à leur infâme cupidité.

Illustration: J'étais devant un dieu de paix et des Hommes méchans.
Illustration: J'étais devant un dieu de paix et des Hommes méchans.

On m'interrogea d'abord sur mon nom, sur ma Patrie et sur ma profession; ayant satisfait à ces premières demandes, on exigea de moi des éclaircissemens sur les motifs de mes voyages.... Je ne les cachai point; lorsque je dis que je quittais une isle, où j'avais trouvé le plus grand des hommes pour législateur ... on me demanda s'il était chrétien? Il est bien plus, dis-je avec enthousiasme; il est juste, il est bon, il est libéral, il est hospitalier, et n'enferme pas les infortunés que le hasard jette sur ses côtes; cette réponse, traitée d'impie, fut aussitôt inscrite comme blasphématoire. L'inquisiteur me demanda si j'avais baptisé ce payen?—Pourquoi faire, répondis-je outré? Si le Ciel est destiné pour la vertu, il y sera plutôt placé que ceux qui, soumis à ces vains usages, n'en reçoivent que la caractère du crime et de l'atrocité.—Autre blasphème! le moine, me montrant le crucifix, me demanda si je songeais que mon Sauveur était là?—Oui, lui dis-je, et si quelque chose le révolte ici, croyez que c'est bien plutôt la conduite du tyran qui impose les fers, que celle de l'esclave qui les reçois. Le Dieu que vous m'offrez a été malheureux comme moi,... et comme moi, victime de la calomnie et de la scélératesse des hommes, il doit me plaindre et vous condamner. Sur cette réponse, l'inquisiteur, palpitant de rage, dit au greffier d'écrire que j'étais athée.—Vous écrivez un mensonge, m'écriai-je; j'affirme que je crois à un Dieu, que je le crains, que je l'adore, et que je ne hais que ceux qui abusent de son nom, pour accabler l'innocence. Le greffier arrêté par cette réponse, fixa inquisiteur....

Écrivez, dit celui-ci, qu'il invective les officiers du tribunal.... Que votre éminence réfléchisse, dit le greffier en espagnol, croyant que je ne l'entendais pas.... Écrivez donc, que c'est un calomniateur, dit le moine toujours furieux.—Je croyais, dis-je alors à ce juge atroce, qu'il s'agissait moins de constater ce qui se passe ainsi à huis-clos, que de m'interroger sur les faits qu'on me suppose, et de me confronter aux témoins.—Il n'y a jamais de telles confrontations dans un tribunal dirigé par l'esprit de Dieu; où règne cet esprit sacré, les formalités deviennent inutiles; à qui est l'or que vous changeâtes hier chez le directeur des monnaies?—A moi.—D'où vous vient-il?—Des bontés d'un ami qui craint Dieu, qui aime les hommes, qui leur rend service, et qui ne les tourmente jamais.—Il y a donc des mines d'or dans son isle?—Non, dis-je affirmativement, (aurais-je pu me pardonner, par une réponse contraire, d'attirer de tels ennemis au meilleur des humains.) Non, il a reçu des lingots en paiement des différens objets d'un commerce fait avec les Anglais.—Et il vous a fait un tel présent?—Il ne s'en sert plus, il a renoncé à tout négoce étranger, cet or lui devient inutile.—Inutile? Pour près de huit millions!... Et alors, je vis que toute ma fortune était déjà dans les mains de ces scélérats....

L'Inquisiteur redoubla ses questions, il y mit tout l'art qu'il put pour me faire contredire ou couper, art profond, qui n'est possédé nulle part comme par les ministres de ce tribunal de sang; mais je ne sortis jamais du cercle de mes réponses, toujours elles furent les mêmes, et son infâme talent échoua devant elles. Il voulut des détails géographiques sur Tamoé, je les embrouillai tellement, qu'il lui fut impossible de deviner dans quelle partie de la mer cette isle était située.

L'interrogatoire se rompit. Je demandai mon bien, on me dit qu'il fallait d'autres éclaircissemens avant que de savoir seulement s'il m'appartenait; que dons le cas où il deviendrait certain que je n'en imposais pas, il faudrait toujours défalquer de ces richesses les frais de la procédure; que le roi aimerait un navire pour vérifier la solidité de mes aveux; que je devais juger de la longueur et des sommes que coûteraient ces informations, et sentir combien, d'après cela, il devenait essentielle dire la vérité pour abréger toutes ces démarches; je me gardai bien de tomber dans ce piège, et changeant de propos pour ne plus même donner lieu d'y revenir une seconde fois, je me plaignis de la chambre où l'on m'avait mis, et demandai si pour les fonds que l'on avait à moi, on ne pouvait pas au moins me loger plus commodément. L'alcaïde interrogé par l'inquisiteur, répondit alors qu'il n'y avait de bonnes chambres vacantes pour le moment que dans le quartier des femmes;... qu'on lui en donne une, dit le révérend, et vous lui ferez, en l'y enfermant, les recommandations d'usage.

Cet appartement, situé dans la cour des femmes, était infiniment meilleur que le mien; c'est par un excès de faveur que l'on vous accorde cette chambre, me dit celui qui m'y conduisait, songez à vous y conduire avec toute la prudence et toute la circonspection imaginables; la plus légère indiscrétion vous ferait remettre dans un cachot, dont vous ne sortiriez jamais; au-dessus et à côté de cette chambre, continua l'alcaïde, sont les juives et des Bohémiennes; le plus grand silence, si elles vous interrogent, et gardez-vous de leur parler le premier; je promis tout ce qu'on voulut, et les portes se fermèrent.

J'avais déjà passé cinq jours dans cette nouvelle position, lorsqu'un de mes geôliers m'invita à demander une autre audience, tel est l'usage de ce tribunal plein de ruse et de fausseté, quand les juges veulent interroger une seconde fois le coupable, il faut que cette audience soit comme l'effet d'une pressante sollicitation de la part de ce malheureux, qui, sans cela, gémirait des siècles, et sans qu'on le soulageât, et sans qu'on l'entendit; je demandai donc à revoir mes juges ... je l'obtins.

L'inquisiteur me demanda ce que je voulais.—Mon bien et ma liberté, répondis-je.—Avez-vous réfléchi, me dit-il en éludant ma réponse, sur l'extrême importance dont il est pour vous de donner les lumières qu'on désire.—J'ai satisfait à ce qu'on exigeait de moi, satisfaites de même à ce que j'attens de vous.—Tout est enfermé maintenant dans les coffres du saint office, et rien n'en peut plus sortir qu'au retour du vaisseau d'information que sa majesté va faire partir; pressez-vous donc de donner les éclaircissemens qu'on vous demande, votre liberté tient à leur promptitude, vos jours à leur sincérité.—Mais, dès qu'on vit que mes réponses étaient toujours les mêmes, on me dit alors avec humeur, que quand on n'avait rien à dire, il ne fallait pas faire demander des audiences, que le tribunal accablé d'affaires, ne pouvait pas être journellement importuné pour de telles minuties; que j'eusse à retourner dans ma prison, et à ne pas demander d'en sortir, si je n'étais pas décidé à plus de vérité et de soumission.

Notes in this chapter

Note 1 · C'est une chose vraiment singulière que l'extravagante manie qui a fait louer par plusieurs écrivains, depuis quelque tems, ce roi cruel et Note 2 · Il serait à souhaiter, dit quelque part un homme de génie, que les loix eussent plus de simplicité, qu'elles pussent parler au coeur que, liNote 3 · De toutes les injustices des suppôts de Thémis, celle-là est une des plus criantes, sans doute: «Un tribunal qui commet des injustices, disaNote 4 · Les loix des Francs et des Germains taxent le meurtre à raison de la victime: on tuait un cerf pour 30 liv. tournois, un évêque pour 400; l'Note 5 · Zamé pèche ici contre l'ordre du tems, nous sommes nécessairement obligés d'en prévenir nos lecteurs; il ne peut parler que des évènemens duNote 6 · Français, pénétrez-vous de cette grande vérité; sentez donc que votre culte catholique plein de ridicules et d'absurdités, que ce culte atroNote 7 · O vous qui punissez, dit un homme d'esprit, prenez garde de ne pas réduire l'amour-propre au désespoir en l'humiliant, car autrement vous brNote 8 · Une raison purement physique devint sans doute la cause de cette loi singulière. On croyait les célibataires impuissans, et l'on lâchait de Note 9 · On demandait à M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui étaient nécessaires à la police de Paris. Trouvez-moi, répondit-il, un honnête-Note 10 · L'instant de calme, où se trouve maintenant le lecteur, nous permet de lui communiquer des réflexions par lesquelles nous n'avons pas voulu Note 11 · A-peu-près 84 livres de France: la pistole simple vaut 21 livres; il y en a des doubles et des quadruples.Note 12 · L'habit du personnage de ce nom est l'uniforme de ces drôles-là.Note 13 · Innocent III, à dessein de mettre l'inquisition en faveur, accorda des privilèges et des indulgences à ceux qui prêteraient main-forte au tr
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