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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2

D.A.F. DE SADE

Reading edition

TOME II.

QUATRIÈME PARTIE.

Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

1795.

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, Cum dare conantur prius oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore, Ut puerum aetas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthy lathicem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valescat. Luc. Lib. 4.

SUITE DE LA LETTRE 35e.

Déterville à Valcour.

HISTOIRE DE ZAMÉ.

Sur la fin du règne de Louis XIV, dit Zamé, un vaisseau de guerre français voulant passer de la Chine en Amérique, découvrit cette isle, qu'aucun navigateur n'avait encore aperçue, et sur laquelle aucun n'a paru depuis; l'équipage y séjourna près d'un mois, abusa de l'état de faiblesse et d'innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple, et y commit beaucoup de désordre. Au moment du départ, un jeune Officier du vaisseau, devenu éperdument amoureux d'une femme de cette contrée, se cacha, laissa partir ses compatriotes, et dès qu'il les crut éloignés, assemblant les chefs de la nation, il leur déclara par le moyen de la femme qu'il aimait, et avec laquelle il était venu à bout de s'entendre, qu'il n'était resté dans l'île que par l'excessif attachement qu'un si bon peuple lui avait inspiré; qu'il voulait le garantir des malheurs que lui présageait la découverte que sa nation venait d'en faire, puis montrant aux chefs réunis un canton de cette île où nous sommes assez malheureux pour avoir une mine d'or: «Mes amis, leur dit-il, voilà ce qui irrite la soif des gens de ma patrie, ce vil métal, dont vous ignorez l'usage, que vous foulez aux pieds sans y prendre garde, est le plus cher objet de leurs désirs; pour l'arracher des entrailles de votre terre, ils reviendront en force, ils vous subjugueront, ils vous enchaîneront, ils vous extermineront, et ce qui sera pis peut-être, ils vous relégueront, comme ils font chaque jour, eux et leurs voisins (les Espagnols), dans un continent à quelques cents lieues de vous, dont vous ne connaissez pas la situation, et qui abonde également en ces sortes de richesses. J'ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacité en demeurant parmi vous, connaissant leur manière de s'emparer d'une île, je pourrai la prévenir; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous enseigner à vous défendre, peut-être enfin vous ravirai-je à leur cupidité: fournissez-moi les moyens d'agir, et pour unique récompense accordez-moi celle que j'aime.»

Il n'y eut qu'une voix: sa maîtresse lui fut accordée, et on lui donna dès l'instant tous les secours qu'il pouvait exiger pour exécuter ce qu'il annonçait.

Il parcourut l'île, et la trouvant d'une forme ronde, ayant environ cinquante lieues de circonférence, entièrement environnée de rochers, excepté par le seul côté où vous êtes venu, il ne la jugea que dans cette partie susceptible des défenses de l'art; peut-être n'avez-vous pas observé la manière dont il a rendu ce port inabordable, nous irons le visiter tantôt, et je vous convaincrai sur les lieux même, que si nous n'avions jugé votre faiblesse et votre embarras pour seules causes de votre arrivée dans notre île; vous n'y seriez pas venu avec tant de facilité. Cette partie, la seule par laquelle on puisse parvenir à Tamoé, fut donc fortifiée par lui à l'européenne; il, y ménagea des batteries qui n'ont pu être perfectionnées et remplies que par moi; il leva une milice, établit une garnison dans un fort construit à l'entrée de la baye, et plut tellement à la nation enfin, par la sagesse de ses soins et la supériorité de ses vues, que son beau-père, un de nos principaux chefs, étant mort, il fut unanimement élu souverain de l'île: de ce moment il en changea la constitution; il fit sentir que la perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement fût héréditaire, afin qu'inculquant ses desseins à celui qui lui succéderait, cet héritier pût être à portée de les suivre et de les améliorer. On y consentit.... Telle fut l'époque où je vis le jour; je suis le fruit de l'hymen de cet homme si cher à la nation, ce fut à moi qu'il confia ses vues, et c'est moi qui suis assez heureux pour les avoir remplies.

Je ne vous parlerez point de son administration; il ne put que commencer ce que j'ai fini; en vous détaillant mes opérations, vous connaîtrez les siennes: revenons à ce qui les précéda.

Dès que j'eus atteint l'âge de 15 ans, mon père en passa 5 à m'apprendre l'histoire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, le dessein, et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la mine dont il craignait que les richesses n'attirassent ses compatriotes: tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec autant de magnificence que d'utilité: on ne peut malheureusement sortir d'ici, saris que ce métal ne devienne nécessaire; mais continuez à le laisser dans le mépris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui ne le connaîtrait qu'en se dégradant. Qu'elle ne cesse d'être persuadé que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant ensuite fait remplir quelques coffres de ce métal, il fit couvrir et cultiver l'endroit dont il l'avait tiré, afin d'en faire oublier jusqu'à la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand bâtiment qu'il avait fait construire d'après ces desseins, dans la seule vue de ce voyage; il m'embrassa, et me dit les larmes aux yeux: «O toi que je ne reverrai peut-être jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui m'adopte, va connaître l'univers, mon fils, va prendre chez tous les peuples de la terre ce qui te paraîtra le plus avantageux à la félicité du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne rapporte chez toi que le miel; tu vas trouver parmi les hommes beaucoup de folie avec un peu de sagesse, quelques bous principes mêlés à d'affreuses absurdités.... Instruis-toi, apprends à connaître tes semblables avant d'oser le gouverner.... Que la pourpre des rois ne t'éblouisse point, démêle les sous la pompe où se dérobent leur médiocrité, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j'ai toujours détesté les rois, et ce n'est pas un trône, que je te destine, je veux que tu sois le père, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu sois son législateur, son guide, ce sont des vertus qu'il lui faut donner, en un mot, et non pas des fers. Méprise souverainement ces tyrans, que l'Europe va dévoiler à les regards, tu les verras par-tout entourés d'esclaves, qui leur déguisent la vérité, par ce que ces favoris auraient trop à perdre en la leur montrant; ce qui fait que les rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le cas de la craindre: le seul moyen de ne la pas redouter est d'être vertueux; celui qui marche à découvert, celui dont la conscience est pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai; mais celui dont le coeur est souillé, celui qui n'écoute que ses passions, aime l'erreur et la flatterie, parce qu'elle lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles allègent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses sujets dans la joie, quand ils sont noyés dans les larmes. En démêlant la cause qui engage les courtisans à la flatterie, qui les contraints à jeter un voile épais sur les yeux de leur maître, tu dévoileras les vices du gouvernement; étudie-les pour les éviter; l'obligation défaire la félicité de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y parvenir, si affreux d'échouer, qu'un législateur ne doit avoir d'instans heureux dans la vie, que ceux où ses efforts réussissent.

La diversité des cultes va te surprendre; par-tout tu verras l'homme infatué du sien, s'imaginer que celui-là seul est le bon, que celui-là seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus à l'un qu'à l'autre; en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n'est utile à l'homme, qu'autant qu'il prête des forces à la morale, qu'autant qu'il peut devenir un frein à la perversité; il faut pour cela qu'il soit pur et simple: s'il n'offre à tes yeux que de vaines cérémonies, que de monstrueux dogme, et que d'imbéciles mystères, fuis ce culte, il est faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils imposteurs qui le répandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils, déteste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et de la stupidité des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais s'il s'en présente un à tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui, vertueux dans sa morale, méprisant tout faste, rejetant toutes fables puériles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis celui-là, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries révérées là, méprisées ici, que l'on peut plaire à l'Éternel, c'est par la pureté de nos coeurs, c'est par la bienfaisance.... S'il est vrai qu'il y ait un Dieu, voilà les vertus qui le forment, voilà les seules que l'homme doive imiter. Tu t'étonneras de même de la diversité des loix: en les examinant toutes avec l'égale attention que je viens d'exiger de toi pour les cultes, songe que la seule utilité des loix est de rendre l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'écarte de ce principe.

La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me proposais; je n'ai pu que te préparer la voie, c'est à toi d'achever la carrière; laisse nos principes à tes enfans, et deux ou trois générations vont placer ce bon peuple au comble de la félicité.... Pars.

Il dit: me renouvela ses embrassemens ... et les flots m'emportèrent. Je parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie; et je ne les employai qu'à connaître les hommes; me mêlant avec eux sous toutes sortes de déguisemens, tantôt comme le fameux Empereur de Russie, compagnon de l'artiste et de l'agriculteur, j'apprenais avec l'un à construire un vaisseau, à conserver des traits chéris sur la toile, à modeler la pierre ou le marbre, à édifier un palais, à diriger des manufactures; avec l'autre, la saison de semer les grains, la connaissance des terres qui leur sont propres, la manière de cultiver les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes plants, de les fortifier; de moissonner le grain, de l'employer à la nourriture de l'homme.... M'élevant au-dessus de ces états, le poëte embellissait mes idées, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les faits à la postérité, de faire connaître les moeurs de toutes les nations; je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science inintelligible des dieux; le suppôt des loix me conduisait à celle plus chimérique encore, d'enchaîner l'homme pour le rendre meilleur; le financier me dirigeait dans la levée des impôts, il me développait le système atroce de n'engraisser que soi de la substance du malheureux, et de réduire le peuple à la misère, sans rendre l'état plus florissant; le commerçant, bien plus cher à l'état, m'apprenait à équivaloir les productions les plus éloignées aux monnaies fictives de la nation, à les échanger, à se lier par le fil indestructible de correspondance à tous les peuples du monde, à devenir le frère et l'ami du chrétien comme de l'Arabe, de l'adorateur de Foé, comme du sectateur d'Ali, à doubler ses fonds en se rendant utile à ses compatriotes, à se trouver, en un mot, soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature, resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de toutes leurs félicités, sans avoir quitté ses lambris. Le négociateur, plus souple, m'initiait dans les intérêts des princes; son oeil perçant le voile épais des siècles futurs, il calculait, il appréciait avec moi les révolutions de tous les empires, d'après leur état actuel, d'après leurs moeurs et leurs opinions, mais en m'ouvrant le cabinet des princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous, l'orgueil et l'intérêt immolant le peuple aux pieds des autels de la fortune, et le trône de ces ambitieux élevé par-tout sur des fleuves de sang. L'homme de cour, enfin, plus léger et plus faux, m'apprenait à tromper les rois, et les rois seuls ne m'apprenaient qu'à me désespérer d'être né pour le devenir.

Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; par-tout je vis la vanité, l'envie, l'avarice et l'intempérance asservir le faible aux caprices de l'homme puissant; par-tout je pus réduire l'homme en deux classes, toutes deux également à plaindre: dans l'une, le riche esclave de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortuné, victime du sort; et je n'aperçus jamais ni dans l'une, l'envie d'être meilleure, ni dans l'autre, la possibilité de le devenir, comme si toutes deux n'eussent travaillé qu'à leur malheur commun, n'eussent cherché qu'à multiplier leurs entraves: je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en doublant ses désirs; et la plus pauvre, insultée, méprisée par l'autre, n'en pas même recevoir l'encouragement nécessaire à soutenir le poids du fardeau: je réclamai l'égalité, on me la soutint chimérique; je m'aperçus bientôt que ceux qui la rejetaient n'étaient que ceux qui devaient y perdre, de ce moment je la crus possible ... que dis-je! de ce moment je la crus seule faite pour la félicité d'un peuple[1]; tous les hommes sortent égaux des mains de la nature, l'opinion qui les distingue est fausse; par-tout où ils seront égaux, ils peuvent être heureux; il est impossible qu'ils le soient où les différences existeront. Ces différences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de la nation heureuse, et le législateur doit travailler à ce qu'elles le soient toutes également. Ne m'objectez point les difficultés de rapprocher les distances, il ne s'agit que de détruire les opinions et d'égaliser les fortunes, or cette opération est moins difficile que l'établissement d'un impôt.

A la vérité, j'avais moins de peine qu'un autre, j'opérais sur une nation encore trop près de l'état de nature, pour s'être corrompue par ce faux système des différences; je dus donc réussir plus facilement.

Le projet de l'égalité admis, j'étudiai la seconde cause des malheurs de l'homme, je la trouvai dans ses passions, perpétuellement entr'elles et des loix, tour-à-tour victime des unes ou des autres, je me convainquis que la seule manière de le rendre moins malheureux, dans cette partie, était qu'il eût et moins de passions et moins de loix. Autre opération plus aisée qu'on ne se l'imagine: en supprimant le luxe, en introduisant l'égalité, j'anéantissais déjà l'orgueil, la cupidité, l'avarice et l'ambition. De quoi s'enorgueillir quand tout est égal, si ce n'est de ses talens ou de ses vertus; que désirer, quelles richesses enfouir, quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que chacun possède au-delà de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les besoins de l'homme sont égaux: Appicius[2] n'avait pas un estomac plus vaste que Diogène, il fallait pourtant vingt cuisiniers à l'un, tandis que l'autre dînait d'une noix: tous les deux mis au même rang, Diogène n'eût pas perdu, puisqu'il aurait en plus que les choses simples, dont il se contentait, et Appicius, qui n'aurait eu que le nécessaire, n'eût souffert que dans l'imagination: Si vous voulez vivre suivant la nature, disait Épicure, vous ne serez jamais pauvre; si vous voulez vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche: la nature demanda peu, l'opinion demande beaucoup.

Dès mes premières opérations, me dis-je, j'aurai donc des vices de moins; or, la multiplicité des loix devient inutile quand les vices diminuent: ce sont les crimes qui ont nécessité les loix; diminuez la somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme criminelle, n'est plus que simple, voilà la loi devenue inutile; or, combien de fantaisies, de misères, n'entraînent aucune lézion envers la société, et qui, justement appréciées par un législateur philosophe, pourraient ne plus être regardées comme dangereuses, et encore moins comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n'ont faites que pour prouver leur autorité et pour mieux enchaîner les hommes à leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins réduire à-bien peu de choses, et par conséquent l'homme qui souffre du poids de cette masse, infiniment soulagé. Le grand art serait de combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quelqu'il fût, n'offensât que médiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne s'appesantit que sur fort peu de crimes, et voilà encore ce qui n'est pas difficile, et où j'imagine avoir réussi: nous y reviendrons.

En établissant le divorce, je détruisais presque tous ces vices de l'intempérance; il n'en resterait plus aucun de cette espèce, si j'eusse voulu tolérer l'inceste comme chez les Brames, et la pédérastie comme au Japon; mais je crus y voir de l'inconvénient; non que ces actions en aient réellement par elles-mêmes, non que les alliances au sein des familles n'aient une infinité de bons résultats, et que la pédérastie ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien légère importance, quand il est manifestement démontré que le véritable bonheur d'un état consiste moins dans une trop grande population, que dans sa parfaite relation entre son peuple et ses moyens[3]; si je crus donc ces vices nuisibles, ce ne fut que relativement à mon plan d'administration, parce que le premier détruisait l'égalité, que je voulais établir, en agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une classe d'hommes séparée, qui se suffisait à elle-même, dérangeait nécessairement l'équilibre qu'il m'était essentiel d'établir. Mais comme j'avais envie d'anéantir ces écarts, je me gardai bien de les punir; les autoda-fé de Madrid, les gibets de la Grève m'avaient suffisamment appris que la véritable façon de propager l'erreur, était de lui dresser des échafauds; je me servis de l'opinion, vous le savez, c'est la reine du monde; je semai du dégoût sur le premier de ces vices, je couvris le second de ridicules, vingt ans les ont anéantis, je les perpétuais si je me fusse servi de prisons ou de bourreaux.

Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouvée toute fumante des bûchers de Merindol et de Cabrières: on distinguait les potences d'Amboise; on entendait encore dans la capitale l'affreuse cloche la Saint-Barthélemi; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres ordonnés pour des points de doctrine; il ne s'agissait en Angleterre que des horribles dissensions des puritains et des non-conformistes. Les malheureux pères de votre religion (les Juifs) se brûlaient en Espagne en récitant les mêmes prières que ceux qui les déchiquetaient; on ne me parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI, passé-je en Ecosse, en Bohême, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de bataille où des hommes avaient charitablement égorgé leurs frères pour leur apprendre à adorer Dieu[4]. Juste ciel! m'écriai-je, sont-ce donc les furies de l'enfer que ces frénétiques servent? quelle main barbare les pousse à s'égorger ainsi pour des opinions? est-ce une religion sainte que celle qui ne s'étaie que sur des monceaux de morts, que celle qui ne stigmatise ses cathécumènes qu'avec le sang des hommes! Eh que t'importe, Dieu juste et saint, que t'importe nos systèmes et nos opinions! Que fait à ta grandeur la manière dont l'homme t'invoque, c'est que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te plaît, c'est qu'il soit humain:tu n'exiges ni génuflexions, ni cérémonies; tu n'as besoins ni de dogmes, ni de mystères; tu ne veux que l'effusion des coeurs, tu n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour.

Dépouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut être matière à discussion, que sa simplicité soit telle, qu'aucune secte n'en puisse naître; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez s'il est possible qu'il se partage jamais sur la façon de le servir. Nous croyons l'Éternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans qu'il soit besoin de médiateur; comme nous ne lui offrons de sacrifices que ceux de nos âmes, comme nous n'avons aucune cérémonie, comme c'est à Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours pour les éviter; que c'est à lui seul que nous avouons mentalement celles qui troublent notre conscience, les prêtres nous sont devenus superflus, et nous n'avons plus redouté, en les bannissant à jamais, de voir massacrer nos frères pour l'orgueil ou l'absurdité d'une espèce d'individus inutile à l'État, à la nature, et toujours funeste à la société.

Oui, dis-je, je donnerai des lois simples à cet excellent peuple, mais la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur? A Dieu ne te plaise. Le souverain être peut disposer lui seul de la vie des hommes? je me croirais criminel moi-même à l'instant où j'oserais usurper ces droits. Accoutumés à vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres Européens, accoutumés à supposer un lieu de tourmens, où vont tous ceux que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de même des macérations et des meurtres; et vous n'avez pas senti que vous n'établissiez cette nécessité du plus grand des crimes, (la destruction de son semblable) que vous ne l'établissiez, dis-je, que sur une chimère née de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnête homme, en me serrant les mains, l'idée que le mal peut jamais amener le bien, est un des vertiges le plus effrayant de la tête des sots. L'homme est faible, il a été crée tel par la main de Dieu; ce n'est, ni à moi de sonder, sur cela, les raisons de la puissance suprême, ni à moi, d'oser punir l'homme d'être ce qu'il faut nécessairement qu'il soit. Je dois mettre tous les moyens en usage pour tâcher de le rendre aussi bon qu'il peut l'être, aucuns pour le punir de n'être pas comme il faudrait qu'il fût. Je dois l'éclairer, tout homme a ce droit avec ses semblables; mais il n'appartient à personne de vouloir régler les actions des autres. Le bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volonté de l'Éternel, et je n'y travaille pas en l'égorgeant. Je veux bien donner mon sang pour épargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une goûte pour ses faiblesses ou pour mes intérêts. Si on l'attaque, il se défendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule défense de ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige déjà d'assez de maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer. J'ai reçu de ces honnêtes citoyens, le pouvoir de leur être utile, je n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur persécuteur; je serai leur père, et non pas leur bourreau, et ces hommes de sang qui prétendent au triste bonheur de massacrer leurs semblables, ces vautours altérés de carnage, que je compare à des cannibales, je ne les souffrirai pas dans cette isle, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y servir, parce qu'à chaque feuille de l'histoire des peuples qui les souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages d'un législateur, ou refuser de s'unir à la nation quand il est question de sa gloire; enchaîner cette même nation si elle est faible, l'abandonner si elle a de l'énergie, et que de tels monstres, dans un État, ne sont que fort dangereux.

Ces projets admis, je m'occupai du commerce; celui de vos colonies m'effraya. Quelle nécessité, me dis-je, de chercher des établissemens si éloignés? Notre véritable bonheur, dit un de vos bons écrivains, exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin? Sommes-nous destinés à conserver éternellement des goûts factices? Le sucre, le tabac, les épices, le café, etc. valent-ils les hommes que vous sacrifiez pour ces misères?

Le commerce étranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut échanger son superflu contre des objets d'agrément ou de frivolité; le luxe peut se permettre à l'opulence: et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'êtes dans aucuns de ces cas en France; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous êtes dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu'il a, riche de son sol, sans avoir besoin ni d'acquérir pour être bien, ni d'échanger pour être mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas au-delà de vos besoins, sans que vous soyez obligés ou d'établir des colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde pour ajouter à votre bien-être? Plus avantageusement situé qu'aucun autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le voisinage de l'Espagne, vous donneraient aisément du sucre, du tabac et du café. Voilà dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'épices, cette privation où gagnerait votre santé, pourrait-elle vous donner des regrets? N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir à l'aisance du citoyen, même au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que ceux d'Angleterre: Abbeville fournissait autrefois Rome la plus magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos étoffes de soye plus moelleuses qu'aucune de celles de l'Europe; relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de goût, c'est vous qui en envoyez à toute la terre. Vos Gobelins l'emportent sur Bruxelles, vos vins se boivent par-tout et ont l'avantage précieux de s'améliorer dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous êtes souvent obligés d'en exporter[5]; vos huiles ont plus de finesse que celles d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-être avec des soins auriez-vous ceux de l'Amérique; vos bois de chauffage et de construction seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir. Qu'avez-vous donc besoin du commerce étranger? Obligez les nations étrangères à venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur l'argent ou quelques bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'équipez plus de vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet élément dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux dépends de la vie de vos semblables, pardon, mon ami, mais cette considération à laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies, elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des enfans si loin de leur mère. Ici je pris la liberté d'interrompre Zamé pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises.—Ce que vous me dites, reprit-il, je l'avais prévu, il en arrivera autant aux espagnols, ou ce qui est plus vraisemblable encore, la république de Waginston s'accroîtra peu à peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord l'Amérique, et puis fera trembler la terre. Excepté vous, Français, qui finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir républicains à votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne à une nation aussi franche, aussi remplie d'énergie et de fierté que la vôtre.[6]

Quoi qu'il en soit, je le répète, une nation assez heureuse pour avoir tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne permettre l'exportation du superflu qu'aux conditions qu'on vienne le chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortunée, nous pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde.

La résolution que je formai après l'étude de cette partie, fut donc de rapporter dans mon isle, pour ajouter à ses productions naturelles, une grande quantité de plantes européennes, dont l'usage me parut agréable; de m'instruire dans l'art de diriger des manufactures, afin d'en établir ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer; de retrancher tout objet de luxe, de jouir de nos productions améliorées ou augmentées par nos soins, et de rompre entièrement tout fil de commerce, excepté celui qui se fait intérieurement par le seul moyen des échanges. Nous avons peu de voisins, deux ou trois isles au Sud, encore dans l'incivilisation et dont les habitans viennent nous voir quelquefois; nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir d'eux ... ils n'ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce autrement établi, ne tarderait pas à nous attirer la guerre; ils ne connaissent pas nos forces; nous les écraserions, et l'épargne du sang est la première règle de toutes mes démarches. Nous vivons donc en paix avec ces isles voisines; je suis assez heureux pour leur avoir fait chérir notre gouvernement: elles s'uniraient infailliblement à nous si nous avions besoin de secours; mais elles nous seraient inutiles; attaquées par l'ennemi, tous nos citoyens alors deviendraient soldats: il n'en est pas un seul qui ne préférât la mort à l'idée de changer de gouvernement: voilà encore un des fruits de ma politique; c'est en me faisant aimer d'eux que je les ai rendu militaires; c'est en leur composant un sort doux, une vie heureuse, c'est en faisant fleurir l'agriculture, c'est en les mettant dans l'abondance de tout ce qu'ils peuvent désirer, que je les ai liés par des noeuds indissolubles; en s'opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu'ils garantissent, leurs femmes, leurs enfans, le bonheur unique de leur vie; et on se bat bien pour ces choses là. Si j'ai jamais besoin de cette milice, un seul mot fera ma harangue: mes enfans, leur dirai-je, voilà vos maisons, voilà vos biens et voilà ceux qui viennent vous les ravir, marchons. Vos souverains d'Europe ont-ils de tels intérêts à offrir à leurs mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement verser leur sang pour une discussion qui non seulement leur est indifférente, mais dont ils ne se doutent même pas. Ayez chez vous une bonne et solide administration; ne variez pas ceux qui la dirigent au plus petit caprice de vos souverains ou à la plus légère fantaisie de leurs maîtresses; un homme qui s'est instruit dans l'art de gouverner, un homme qui a le secret de la machine, doit être considéré et retenu; il est imprudent de confier ce secret à tant de citoyens à la fois; qu'arrive-t-il d'ailleurs quand ils sont sûrs de n'être élevés qu'un instant? Ils ne s'occupent que de leurs intérêts et négligent entièrement les vôtres. Fortifiez vos frontières, rendez-vous respectables à vos voisins. Renoncez à l'esprit de conquêtes, et n'ayant jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu'à garantir vos limites, vous n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantité d'hommes en tout tems; vous rendrez, en les reformant, cent mille bras à la charrue, bien mieux placés qu'à porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par siècle et qui ne servirait pas une, par le plan que j'indique. Vous n'enlèverez plus alors au père de famille des enfans qui lui sont nécessaires, vous n'introduirez pas l'esprit de licence et de débauche parmi l'élite de vos citoyens,[7] et tout cela pour le luxe imbécile d'avoir toujours une armée formidable. Rien de si plaisant que d'entendre vos écrivains parler tous les jours de population, tandis qu'il n'est pas une seule opération de votre gouvernement qui ne prouve qu'elle est trop nombreuse, et si elle ne l'était pas beaucoup trop, enchaînerait-il d'un coté, par les noeuds du célibat, tous ces militaires pris sur la fleur de la nation même, et ne rendrait-il pas de l'autre la liberté à cette multitude de prêtres et de religieuses également liés par les chaînes absurdes de l'abstinence. Puisque tout va, puisqu'il y a encore du trop, malgré ces digues puissantes offertes à la population, puisqu'elle est encore trop forte; malgré tout cela, il est donc ridicule de se récrier toujours sur le même objet: me trompé-je? Voulez-vous qu'elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu'elle le soit? A la bonne heure, mais n'allez pas chercher pour l'accroître, les petits moyens que vous alléguez. Ouvrez vos cloîtres, n'ayez plus de milice inutile, et vos sujets quadrupleront.

Je passais un jour à Paris sur cette arène de Thémis, où les prestolets de son temple, le frac élégant sous le cotillon noir, condamnent si légèrement à la mort, en venant de souper chez leurs catins, des infortunés qui valent quelquefois mieux qu'eux. On allait y donner un spectacle à ces bouchers de chair humaine.... Quel crime a commis ce malheureux, demandai-je? Il est pédéraste, me répondit-on; vous voyez bien que c'est un crime affreux, il arrête la population, il la gêne, il la détruit ... ce coquin mérite donc d'être détruit lui-même.—Bien raisonné, répondis-je à mon philosophe, Monsieur me paraît un génie.... Et suivant une foule qui s'introduisait non loin de là, dans un monastère, je vis une pauvre fille de 16 ou 17 ans, fraîche et belle, qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s'ensevelir vive dans la solitude où elle était.... Ami, dis-je à mon voisin, que fait cette fille?—C'est une Sainte, me répondit-on, elle renonce au monde, elle va enterrer dans le fond d'un cloître le germe de vingt enfans dont elle aurait fait jouir l'État.—Quel sacrifice!—Oh! oui, Monsieur, c'est un ange, sa place est marquée dans le Ciel.—Insensé, dis-je à mon homme, ne pouvant tenir à cette inconséquence, tu brûles là un malheureux dont tu dis que le tort est d'arrêter la propagation, et tu couronnes ici une fille qui va commettre le même crime; accorde-toi, Français, accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu'un étranger raisonnable qui voyage dans ta Nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie ou de l'absurdité.

Je n'ai qu'un ennemi à craindre, poursuivit Zamé, c'est l'Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu'on ne sait pas lui rendre le sien doux; turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l'Asiatique, enchaînant l'Africain, exterminant le Citoyen du nouveau monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses isles à subjuguer; oui, voilà le seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s'il vient; le seul, ou qui nous détruira, ou qui n'abordera jamais dans cette isle; il ne le peut que d'un côté; je vous l'ai dit, ce côté est fortifié de la plus sûre manière: vous y verrez les batteries que j'ai fait établir; l'accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon voyage, et le dernier emploi de l'or que m'avait donné mon père. Je fis construire trois vaisseaux de guerre à Cadix, je les fis remplir de canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de toutes vos effrayantes munitions d'Europe, et fis déposer tout cela dans le magasin du port qu'avait fait construire mon prédécesseur; les canons furent mis dans leurs embrasures, cent jeunes gens s'exercent deux fois le mois aux différentes manoeuvres nécessaires à cette artillerie; mes Concitoyens savent que ces précautions ne sont prises que contre l'ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s'en inquiètent pas, ils ne cherchent même point à approfondir les effets de ces munitions infernales dont je leur ai toujours caché les expériences; les jeunes gens s'exercent sans tirer; si la chose était sérieuse, ils savent ce qui en résulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m'entourent, je n'aurais pas eu besoin de ces précautions; vos barbares compatriotes m'y forcent, je ne les emploierai jamais qu'à regret.

Tel fut l'attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je rentrai dans ma Patrie, j'eus le bonheur d'y retrouver mon père, et d'y recevoir encore ses conseils; il fit briser les vaisseaux que j'amenai, il craignit que cette facilité d'entreprendre de grands voyages n'allumât la cupidité de ce bon peuple, et qu'à l'exemple des Européens, l'espoir de s'enrichir ailleurs ne vint troubler sa tranquillité. Il voulut que ce peuple aimable et pacifique, heureux de son climat, de ses productions, de son peu de loix, de la simplicité de son culte, conservât toujours son innocence en ne correspondant jamais avec des Nations étrangères, qui ne lui inculqueraient aucune vertu, et qui lui donneraient beaucoup de vices. J'ai suivi tous les plans de ce respectable et cher auteur de mes jours, je les ai améliorés quand j'ai cru le pouvoir: nous avons fait passer cette Nation de l'état le plus agreste à celui de la civilisation; mais à une civilisation douce, qui rend plus heureux l'homme naturel qui la reçoit, éloignée des barbares excès où vous avez porté la vôtre, excès dangereux qui ne servent qu'à faire maudir votre domination, qu'à faire haïr, qu'à faire détester vos liens, et qu'à faire regretter à celui que vous y soumettez l'heureuse indépendance dont vous l'avez cruellement arraché. L'état naturel de l'homme est la vie sauvage; né comme l'ours et le tigre dans le sein des bois, ce ne fut qu'en raffinant ses besoins qu'il crut utile de se réunir pour trouver plus de moyens à les satisfaire. En le prenant de-là pour le civiliser, songez à son état primitif, à cet état de liberté pour lequel l'a formé la nature, et n'ajoutez que ce qui peut perfectionner cet état heureux dans lequel il se trouvait alors, donnez-lui des facilités, mais ne lui forgez point de chaînes; rendez l'accomplissement de ses désirs plus aisé, mais ne les asservissez pas; contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l'écrasez point par un fatras de loix absurdes, que tout votre travail tende à doubler ses plaisirs en lui ménageant l'art d'en jouir long-tems et avec sûreté; donnez-lui une religion douce, comme le dieu qu'elle a pour objet; dégagez-la sur-tout de ce qui ne tient qu'à la foi; faites-la consister dans les oeuvres, et non dans la croyance. Que votre peuple n'imagine pas qu'il faille croire aveuglément, tels et tels hommes, qui dans le fond n'en savent pas plus que lui, mais qu'il soit convaincu que ce qu'il faut, que ce qui plaît à l'Éternel est de conserver toujours son âme aussi pure que quand elle émana de ses mains; alors il volera lui-même adorer le Dieu bon qui n'exige de lui que des vertus nécessaires au bonheur de l'individu qui les pratique; voilà comme ce peuple chérira votre administration, voilà comme il s'y assujettira lui-même, et voilà comme vous aurez dans lui des amis fidèles, qui périraient plutôt que de vous abandonner, ou que de ne pas travailler avec vous à tout ce qui peut conserver la Patrie.

Nous reprendrons demain cette conversation, me dit Zamé; je vous ai raconté mon histoire, jeune homme, je vous ai dit ce que j'avais fait, il faut maintenant vous en convaincre: allons dîner, les femmes nous attendent.

Tout se passa comme la veille: même frugalité, même aisance, même attention, même bonté de la part de mes hôtes, nous eûmes de plus ses deux fils, qu'il était difficile de ne pas aimer dès qu'on avait pu les entendre et les voir: l'un était âgé de 22 ans, l'autre de 18; ils avaient tous deux sur leur physionomie les mêmes traits de douceur et d'aménité qui caractérisaient si bien leurs aimables parens. Ils m'accablèrent de politesses et de marques d'estime; ils n'eurent point en me regardant cette curiosité insultante et pleine de mépris, qui éclatent dans les gestes et dans les regards de nos jeunes gens, la première fois qu'ils voient un étranger; ils ne m'observèrent que pour me caresser, ne me parlèrent que pour me louer, ne m'interrogèrent que pour tirer de mes réponses quelques sujets de m'applaudir[8].

L'après-midi, Zamé voulut que nous allassions voir si rien ne manquait à mon équipage; il était difficile d'avoir donné de meilleurs ordres, impossible qu'ils usent mieux exécutés; ce fut alors qu'il me fit observer la difficulté d'aborder dans son port, et la manière dont il était défendu: deux ouvrages extérieurs l'embrassaient entièrement, et le dominaient à tel point, qu'aucun bâtiment n'y pouvaient entrer sans être foudroyé de la nombreuse artillerie qui garnissait ces deux redoutes; parvenait-on dans la rade, on se retrouvait sous le feu du fort; échappait-on à des dangers si sûrs, deux vastes boulevards défendaient l'approche de la ville; ils se garnissaient au besoin de toute la jeunesse de la Capitale, et l'invasion devenait impraticable.

Je n'ai jusqu'ici, grâce au ciel, encore nul besoin de tout cela, me dit Zamé, et j'espère bien que le peuple ne s'en servira jamais. Vous voyez ces énormes rochers qui commencent d'ici à régner de droite et de gauche, dès qu'ils se sont entr'ouverts pour former la bouche du port, ils deviennent inabordables de toutes parts, et ils ont plus de 300 pieds de hauteur; ils nous entourent ainsi de par-tout, ils nous servent par-tout de remparts. Nous aurons donc long-tems à faire jouir ce bon peuple de la félicité que nous lui avons préparée; cette certitude fait le charme de ma vie, elle me fera mourir content. Nous revînmes.

Vous êtes jeune, me dit Zamé un peu avant de rentrer au palais, il faut vous dédommager de l'ennui que je vous ai causé ce matin par un spectacle de votre goût.

A peine les portes furent-elles ouvertes, que je vis cent femmes autour de l'épouse du législateur, toutes uniformément vêtues, et toutes en rose, parce que c'était la couleur de leur âge: voilà les plus jolies personnes de la Capitale, me dit Zamé, j'ai voulu les réunir toutes sous vos yeux, afin que vous puissiez décider entr'elles et vos Françaises.

Moins occupé de l'idole de mon coeur, peut-être eussé-je mieux discerné l'assemblage étonnant de jolis traits qui se montraient à moi dans cet instant; mais je ne vis que ce tendre objet; chaque fois que la beauté paraissait à mes yeux, quelque fût la forme qu'elle prit, elle ne m'offrait jamais qu'Éléonore.

Néanmoins, on réunirait difficilement, je dois le dire, dans quelque ville d'Europe que ce pût être, un aussi grand nombre de jolies figures; en général, le sang est superbe à Tamoé; Zilia, que je vais essayer de vous peindre, vous donnera une idée générale de ce sexe charmant, auquel il semble que la nature n'ait accordé tant d'appas, que par le dessein qu'elle avait de lui faire habiter le plus heureux pays de la terre.

Zilia est grande, sa taille est souple et dégagée, sa peau d'une blancheur éblouissante; tous ses traits sont l'emblème de la candeur et de la modestie; ses yeux, plus tendres que vifs, très-grands et d'un bleu foncé, semblent exprimer à tout instant l'amour le plus délicat et le sentiment le plus voluptueux; sa bouche, délicieusement coupée, ne s'ouvre que pour montrer les dents les plus belles et les plus blanches, elle a peu de couleurs; mais elle s'anime dès qu'on la regarde, et son teint devient alors comme la plus fraîche des roses; son front est noble; ses cheveux, très-agréablement plantés, sont d'un blond cendré, et l'énorme quantité qu'elle en a, se mariant le plus élégamment du monde aux contours gracieux de son voile, retombant à grands flots, sur sa gorge d'albâtre, toujours découverte d'après l'usage de sa Nation, achèvent de donner à cette jolie personne l'air de la déesse même de la jeunesse; elle venait d'atteindre sa seizième année, et promettait de croître encore, quoique sa taille légère fut déjà très-élevée; ses bras sont un peu longs, et ses doigts, d'une élasticité, d'une souplesse et d'un mince auxquels nos yeux ne se font point.... Ne prenez pas ceci, pour une fadeur, Mademoiselle, dit Sainville en adressant la parole à ton Aline; mais j'aurais pu d'un mot peindre cette fille charmante, je n'avais besoin que de vous montrer.—En vérité, Monsieur, dit Madame de Blamont, est-il bien vrai? ne nous flattez-vous point? ma fille serait aussi jolie que Zilia?—J'ose vous protester, Madame, dit Sainville, qu'il est impossible de se mieux ressembler.—Poursuivez, poursuivez, Monsieur, dit le Comte à Sainville, vous donneriez de l'amour-propre à notre chère Aline, et nous ne voulons point la gâter.... Aline rougit.... Sa mère la baisa, et notre jeune aventurier reprit en ces termes.

Voilà la femme de mon fils, me dit Zamé en me présentant Zilia, elle ne sait encore dire que trois mots français, ce sont les premiers que son mari lui a appris; mais comme il lui trouve des dispositions, il continuera: prononcez-les donc ces trois mots, ma fille, lui dit ce père charmant, et la tendre et délicieuse Zilia posant la main sur son coeur, et regardant son mari avec autant de grâce que de modestie, lui dit en rougissant: voilà votre bien. Toutes les femmes se mirent à rire, et je vis alors qu'elle était la gaîté, la candeur et la touchante félicité qui régnait chez cet heureux peuple.

Je demandai à Zamé pourquoi les maris n'étaient pas avec leurs femmes?—Pour vous faire juger les sexes à part, me dit-il, demain vous ne verrez que les jeunes gens, après-demain nous les réunirons; j'ai peu de plaisirs à vous donner, je les ménage.

Ces femmes intéressantes animées par la présence de l'adorable épouse de leur chef, qui les encourageait et qui les aimait, se livrèrent le reste du jour à mille innocens plaisirs, qui, les plaçant dans nombre d'attitudes diverses, me développèrent leurs grâces naturelles, et acheva de me convaincre de la douceur et de l'aménité de leur caractère; elles exécutèrent plusieurs jeux de leur pays, ainsi que quelques-uns d'Europe, et furent dans tous, gaies, honnêtes, polies, toujours modestes et toujours décentes, si vous en exceptez l'usage d'avoir leur gorge entièrement découverte, (mais tout est habitude) et je n'ai point vu que ce costume, qui leur est propre, produisît jamais aucune indécence; les hommes sont faits à voir leurs femmes ainsi; ils l'étaient avant à les voir nues; les loix de Zamé sur cet objet, ont donc rétabli, au lieu de détruire.

On ne s'échauffe point de ce qu'on voit journellement, me répondit cet aimable homme, quand il s'aperçut de la surprise où cette coutume me jetait: la pudeur n'est qu'une vertu de convention; la nature nous a créés nuds, donc il lui plaisait que nous fussions tels; en prenant d'ailleurs ce peuple dans l'état de nudité, si j'avais voulu encaisser leurs femmes dans des busqués à l'européenne, elles se seraient désespérées: il faut, quand on change les usages d'une Nation, toujours autant qu'il est possible, conserver des anciens ce qui n'a nul inconvénient; c'est la façon d'accoutumer à tout, et de ne révolter sur rien. Une collation simple et frugale fut servie à ces femmes adorables; la même politesse, la même discrétion, la même retenue les suivit par-tout, et elles se retirèrent.

Le lendemain il y avait conseil, je ne pus voir Zamé que l'après-midi; je passai le matin à vaquer aux soins de notre équipage.—Venez, me dit notre hôte charmant dès qu'il fut libre, il me reste bien des choses à vous apprendre, pour vous donner une entière connaissance de notre Patrie et de nos moeurs: je vous ai dit que le divorce était permis dans mes États, ceci va nous jeter dans quelques détails.

La nature, en n'accordant aux femmes qu'un petit nombre d'années pour la reproduction de l'espèce, semble indiquer à l'homme qu'elle lui permet d'avoir deux compagnes: quand l'épouse cesse de donner des enfans à son mari, celui-ci a encore quinze ou vingt ans à en désirer, et à jouir de la possibilité d'en avoir; la loi qui lui permet d'avoir une seconde femme ne fait qu'aider à ses légitimes désirs, celle qui s'oppose à cet arrangement contrarie celle de la nature, et par sa rigueur, et par son injustice. Le divorce a pourtant deux inconvéniens: le premier, que les enfans de la plus vieille mère peuvent être maltraités par la plus jeune; le second, que les pères aimeront toujours mieux les derniers enfans.

Pour lever ces difficultés, les enfans quittent ici la maison paternelle dès qu'ils n'ont plus besoin du sein de la mère; l'éducation qu'ils reçoivent est nationale; ils ne sont plus les fils de tel ou tel, ce sont les enfans de l'État; les parens peuvent les voir dans les maisons où on les élève, mais les enfans ne rentrent plus dans la maison paternelle; par ce moyen, plus d'intérêt particulier, plus d'esprit de famille, toujours fatal à l'égalité, quelquefois dangereux à l'État; plus de crainte d'avoir des enfans au-delà des biens qu'on peut leur laisser. Les maisons n'étant habitées que par un ménage, il y en a souvent de vacantes; sitôt qu'une maison le devient, elle rentre dans la masse des biens de l'État, dont elle n'a été séparée que pendant la vie de ceux qui l'occupaient. L'État est seul possesseur de tous les biens, les sujets ne sont qu'usufruitiers; dès qu'un enfant mâle a atteint sa quinzième année, il est conduit dans la maison où s'élèvent les filles: là, il se choisit une épouse de son âge; si la fille consent, le mariage se fait; si elle n'y consent pas, le jeune homme cherche jusqu'à ce qu'il soit agréé; de ce moment, on lui donne une des maisons vacantes, et le fonds de terre annexé à cette maison, qu'elle ait appartenu à sa famille, ou non, la chose est indifférente, il suffit que le bien soit libre, pour qu'il en soit mis en possession. Si le jeune ménage a des parens, ils assistent à son hymen, dont la cérémonie, simple, ne consiste qu'à faire jurer à l'un et à l'autre époux, au nom de l'Éternel, qu'ils s'aimeront, qu'ils travailleront de concert à avoir des enfans, et que le mari ne répudiera sa femme, ou la femme le mari, que pour des causes légitimes: cela fait, les parens qui ont assisté comme témoins, se retirent, et les jeunes gens se trouvent maîtres d'eux sous l'inspection et la direction de leurs voisins, obligés de les aider, de leur donner des conseils et des secours pendant l'espace de deux ans, au bout desquels les jeunes époux sortent entièrement de tutelle. Si les parens veulent prendre le soin de cette direction, ils en sont les maîtres; alors, ils viennent aider chaque jour les nouveaux mariés, les deux années prescrites.

Les causes pour lesquelles l'époux peut demander le divorce, sont au nombre de trois: il peut répudier sa femme si elle est mal-saine, si elle ne veut pas, ou ai elle ne peut plus lui donner d'enfans, et s'il est prouvé qu'elle ait une humeur acariâtre, et qu'elle refuse à son mari tout ce que celui-ci peut légitimement exiger d'elle. La femme, de son coté, peut demander à quitter son mari, s'il est mal-sain, s'il ne veut pas, ou s'il ne peut plus lui faire des enfans lorsqu'elle est encore en état d'en avoir, et s'il la maltraite, quel qu'en puisse être le motif.

Il y a à l'extrémité de toutes les villes de l'État, une rue entière qui ne contient que des maisons plus petites que celles qui sont destinées aux ménages; ces maisons sont donnée par l'État aux répudiés de l'un ou l'autre sexe, et aux célibataires; elles ont, comme les autres, de petites possessions annexées à elles, de sorte que le célibataire ou le répudié, de quelque sexe qu'il soit, n'a rien à demander, ni à sa famille, si c'est le célibataire, ni l'un à l'autre, si ce sont des époux.

Un mari qui a répudié sa femme et qui en désire une autre, peut se la choisir, ou parmi les répudiées, s'il arrivait qu'il s'y en trouvât une qui lui plût, ou il va la prendre dans la maison d'éducation des filles. L'épouse qui a répudié son mari, agit absolument de même; elle peut se choisir un époux parmi les répudiés, s'il en est qui l'accepte, si elle en trouve qui lui plaise, ou elle va se le choisir parmi les jeunes gens, s'il en est qui veuille d'elle. Mais si l'un ou l'autre époux répudié désire vivre à part dans la petite habitation que lui donne l'État, sans vouloir prendre de nouvelles chaînes, il en est le maître: on n'est contraint à aucune de ces choses, elles se font toutes de bon accord; jamais les enfans n'y peuvent mettre d'obstacles, c'est un fardeau dont l'État soulage les parens, puisqu'à peine les premiers voient-ils le jour, que ceux-ci s'en trouvent débarrasses. Au-delà de deux choix, la répudiation n'a plus lieu; alors, il faut prendre patience, et se souffrir mutuellement. On n'imagine pas combien la loi qui débarrasse les pères et mères de leurs enfans, évite dans les familles de divisions et de mésintelligences: les époux n'ont ainsi que les roses de l'hymen, ils n'en sentent jamais les épines. Rien en cela ne brise le noeuds de la nature, ils peuvent voir et chérir de même leurs enfans: ou leur laisse tout ce qui tient à la douceur des sentimens de l'âme, on ne leur enlève que ce qui pourrait les altérer ou les détruire. Les enfans, de leur côté, n'en chérissent pas moins leurs parens; mais accoutumés à voir la Patrie comme une autre mère, sans cesser d'être enfans plus tendres, ils en deviennent meilleurs Citoyens.

On a dit, on a écrit que l'éducation nationale ne convenait qu'à une République, et l'on s'est trompé: cette sorte d'éducation convient à tout Gouvernement qui voudra faire aimer la Patrie, et tel est le caractère distinctif du nôtre, si j'adapte d'ailleurs à l'isle de Tamoé une éducation républicaine, je vous en expliquerai bientôt les raisons. La facilité des répudiations dont vous venez de voir le détail, évite tellement l'adultère, que ce crime, si commun parmi vous, est ici de la plus grande rareté; s'il est prouvé pourtant, il devient un quatrième cas à la séparation des parties, souvent alors deux ménages changent réciproquement; mais il y a tant de moyens de se satisfaire en adoptant les noeuds de l'hymen, les entraves en sont si légères, qu'il est bien rare que la galanterie vienne souiller ces noeuds.

Les fonds qui doivent nourrir les époux étant tous de même valeur, le choix préside seul à la formation de leurs liens. Toutes les filles étant également riches, tous les garçons ayant la même portion de fortune, ils n'ont plus que leurs coeurs à écouter pour se prendre. Or, dès qu'on a toujours mutuellement ce qu'on désire, pourquoi changerait-on? et si l'on veut changer dès qu'on le peut, quel motif, dès-lors, engagerait à aller troubler le bonheur des autres? Il y a pourtant quelques intrigues, ce mal est inévitable; mais elles sont si rares et si cachées, ceux qui les ont ou qui les souffrent en éprouvent tous une telle honte, qu'il n'en résulte aucune sorte de trouble dans la société: point d'imprudences, point de plaintes, fort peu de crimes, n'est-ce pas là tout ce qu'on peut obtenir sur cette partie? et avec tous les moyens que vous employez, avec ces maisons scandaleuses, où de malheureuses victimes sont indécemment dévouées à l'intempérance publique; avec tout cela, dis-je, obtenez-vous dans votre Europe seulement la moitié de ce que je gagne par les procédés que je viens de vous dire[9].

Tout ce qui tient aux possessions vient de vous être démontré: ces détails vous font voir que le sujet n'a rien en propre, ne tient ce qu'il a que de l'État, qu'à sa mort tout y rentre; mais que comme il en jouit sa vie durant en pleine et sûre paix, il a le plus grand intérêt a ne pas laisser son domaine en friche; son aisance dépend du soin qu'il aura de ce domaine, il est donc forcé de l'entretenir. Quand les deux époux vieillissent, ou quand l'un des deux vient à manquer, les vieilles gens ou les gens veufs qui aidèrent autrefois les jeunes, le sont maintenant par eux, et c'est à ceux-ci que l'on s'en prend alors, si tout n'est pas géré dans ces cas de vieillesse, d'infirmités ou de veuvage avec le même ordre que cela l'était auparavant. Ces jeunes gens n'ont sans doute aucun intérêt bien direct à entretenir les domaines des vieux, puisqu'ayant déjà ce qu'il leur faut, ils n'en hériteront sûrement pas; mais ils le font par reconnaissance, par attachement pour la Patrie, et parce qu'ils sentent bien d'ailleurs que dans leur caducité ils auront besoin de pareils secours, et qu'on le leur refuserait, s'ils ne l'avaient pas donné aux autres.

Je n'ai pas besoin de vous faire observer combien cette égalité de fortune bannit absolument le luxe: il n'est point, dans un État, de meilleures loix somptuaires, il n'en est pas de plus sûres. L'impossibilité d'avoir plus que son voisin, anéantit absolument ce vice destructeur de toutes les Nations de l'Europe: on peut désirer d'avoir de meilleurs fruits qu'un autre, des comestibles plus délicats; mais ceci n'étant que le résultat des soins et des peines qu'on prend pour y réussir, ce n'est plus faste, c'est émulation; et comme elle ne tourne qu'au bien des sujets, le Gouvernement doit l'entretenir.

Jetons maintenant les yeux, mon ami, poursuivit cet homme respectable, sur la multitude de crimes que ces établissemens préviennent, et si je vous prouve que j'en diminue la somme sans qu'il en coûte un cheveu, ni une heure de peine au citoyen, m'avouerez-vous que j'aurai fait de la meilleure besogne que ces brutaux inventeurs et sectateurs de vos loix atroces, qui, comme celles de Dracon, ne prononcent jamais que le glaive à la main? M'accorderez-vous que j'aurai rempli le sage et grand principe des loix Perses, qui enjoignent au Magistrat de prévenir le crime, et non de le punir; il ne faut qu'un sot et qu'un bourreau pour envoyer un homme à la mort, mais beaucoup d'esprit et de soin pour l'empêcher de la mériter.

Avec l'égalité de biens, point de vols; le vol n'est que l'envie de s'approprier ce qu'on n'a pas, et ce qu'on est jaloux de voir à un autre; mais, dès que chacun possède la même chose, ce désir criminel ne peut plus exister.

L'égalité des biens entretenant l'union, la douceur du Gouvernement, portant tous les sujets à chérir également leur régime, point de crimes d'État, point de révolution.

Les enfans éloignés de la maison paternelle, point d'inceste; soigneusement élevés, toujours sous les yeux d'instituteurs sûrs et honnêtes ... point de viols.

Peu d'adultère, au moyen du divorce.

Les divisions intestines prévenues par l'égalité des rangs et des biens, toutes les sources du meurtre sont éteintes.

Par l'égalité, plus d'avarice, plus d'ambition, et que de crimes naissent de ces deux causes! plus de successeurs impatiens de jouir, puisque c'est l'âge qui donne des biens, et jamais la mort des parens; cette mort n'étant plus désirée, plus de parricides, de fratricides, et d'autres crimes si atroces, que le nom seul n'en devrait jamais être prononcé.

Peu de suicides, l'infortune seule y conduit: ici, tout le monde étant heureux, et tous l'étant également, pourquoi chercherait-on à se détruire?

Point d'infanticides: pourquoi se déferait-on de ses enfans, quand ils ne sont jamais à charge, et qu'on n'en peut retirer que des secours? Le désordre de jeunes gens étant impossible, puisqu'ils n'entrent dans le monde que pour se marier, la fille de famille n'est plus exposée comme chez vous au déshonneur ou au crime; faible, séduite et malheureuse, elle n'existe plus, comme chez vous, entre la flétrissure et l'affreuse nécessité de détruire le fruit infortuné de son amour.

Cependant, je l'avoue, toutes les infractions ne sont pas anéanties; il faudrait être un Dieu, et travailler sur d'autres individus que l'homme, pour absorber entièrement le crime sur la terre; mais comparez ceux qui peuvent rester dans la nature de mon Gouvernement, avec ceux où le Citoyen est nécessairement conduit par la vicieuse composition des vôtres. Ne le punissez donc pas quand il fait mal, puisque vous le mettez dans l'impossibilité de faire bien; changez la forme de votre Gouvernement, et ne vexez pas l'homme, qui, quand cette forme est mauvaise, ne peut plus y avoir qu'une mauvaise conduite, parce que ce n'est plus lui qui est coupable, c'est vous ... vous, qui pouvant l'empêcher de faire mal en variant vos loix, les laissez pourtant subsister, toutes odieuses qu'elles sont, pour avoir le plaisir d'en punir l'infracteur. Ne prendriez-vous pas pour un homme féroce, celui qui ferait périr un malheureux pour s'être laissé tomber dans un précipice où la main même qui le punirait viendrait de le jeter? Soyez justes: tolérez le crime, puisque le vice de votre Gouvernement y entraîne; ou si le crime vous nuit, changez la construction du Gouvernement qui le fait naître; mettez, comme je l'ai fait, le Citoyen dans l'impossibilité d'en commettre; mais ne le sacrifiez pas à l'ineptie de vos loix, et à votre entêtement de ne les vouloir pas changer.

Soit, dis-je à Zamé; mais il me semble que si vous avez peu de vices, vous ne devez guères avoir de vertus; et n'est-ce pas un Gouvernement sans énergie, que celui où les vertus sont enchaînées?

Premièrement, répondit Zamé, cela fût-il, je le préférerais: j'aimerais mille fois mieux, sans doute, anéantir tous les vices dans l'homme, que de faire naître en lui des vertus, si je ne le pouvais qu'en lui donnant des vices, parce qu'il est reconnu que le vice nuit beaucoup plus à l'homme, que la vertu ne lui est utile, et que dans vos Gouvernemens sur-tout, il est bien plus essentiel de n'avoir pas le vice qu'on punit, que de posséder la vertu qu'on ne récompense point. Mais vous vous êtes trompé; de l'anéantissement des vices ne résulte point l'impossibilité des vertus: la vertu n'est pas à ne point commettre de vices, elle est à faire le mieux possible dans les circonstances données, or, les circonstances sont également offertes ici à nos Citoyens, qu'aux vôtres: la bienfaisance ne s'exerce pas comme chez vous, j'en conviens, à des legs pieux, qui ne servent qu'à engraisser des moines, ou à des aumônes, qui n'encouragent que des fainéans; mais elle agit en aidant son voisin, en secourant l'homme infirme, en soignant les vieillards et les malades, en indiquant quelques bons principes pour l'éducation des enfans, en prévenant les querelles ou les divisions intestines; le courage se montre, à supporter patiemment les maux que nous envoie la nature; cette vertu ainsi exercée, n'est-elle pas d'un plus haut prix que celle qui ne nous entraîne qu'à la destruction de nos semblables? Mais celle-là même s'exercerait avec sublimité, s'il s'agissait de défendre la Patrie; l'amitié qu'on peut mettre au rang des vertus, ne peut-elle pas avoir ici l'extension la plus douce, et l'empire le plus agréable? Nous aimons l'hospitalité, nous l'exerçons envers nos amis et nos voisins; malgré l'égalité, l'émulation n'est point éteinte, je vous ferai voir nos charpentiers, nos maçons, vous jugerez de leur ardeur à se surpasser l'un l'autre, soit par le plus de souplesse, soit par la manière d'équarrir la pierre, de la façonner, d'en composer avec art la forme légère de nos maisons, d'en disposer les charpentes, etc.

Mais, continuai-je d'objecter à Zamé, voilà, quoique vous en disiez, une seconde classe dans l'État; cet ouvrier n'est qu'un mercenaire, le voilà rabaissé dans l'opinion, le voilà différent du Citoyen qui ne travaille point.

Erreur, me dit Zamé, il n'y a aucune différence entre celui que vous allez voir à l'instant construire une maison, et celui qu'hier vous vites admis à ma table; leur condition est égale, leur fortune l'est, leur considération absolument la même; rien, en un mot, ne les distingue, et cette opinion qui élève l'un chez vous, et qui avilit l'autre, nous ne l'admettons nullement ici: Zilia, ma bru, Zilia que vous admirâtes, est la fille d'un de nos plus habiles manufacturiers; c'est pour récompenser son mérite que je me suis allié avec lui.

Les dispositions seules de nos jeunes gens établissent la différence de leurs occupations pendant leur vie: celui-ci n'a de talent que pour l'agriculture, tout autre ouvrage le dégoûte ou ne s'accorde pas à sa constitution, il se contente de cultiver la portion de terre que lui confie l'État, d'aider les autres dans la même partie, de leur donner des conseils sur ce qui y est relatif: celui-ci manie le rabot avec adresse, nous en faisons un menuisier; les outils ne nous manquent point, j'en ai rapporté plusieurs coffres d'Europe; quand le fer en sera usé, nous les réparerons avec l'or de nos mines; et ainsi ce vil métal aura une fois au moins servi à des choses utiles: tel autre élève montrera du goût pour l'architecture, le voilà maçon; mais, ni les uns, ni les autres, ne sont mercenaires, on les paie des services qu'ils rendent par d'autres services; c'est pour le bien de l'État qu'ils travaillent, quel infâme préjugé les avilirait donc? quel motif les rabaisserait aux yeux de leur compatriotes? Ils ont le même bien, la même naissance, ils doivent donc être égaux: si j'admettais les distinctions, assurément ils l'emporteraient sur ceux qui seraient oisifs; le Citoyen le plus estimé dans un État, ne doit pas être celui qui ne fait rien, la considération n'est due qu'à celui qui s'occupe le plus utilement.

Mais les récompenses que vous accordez au mérite, dis-je à Zamé, doivent, en distinguant celui qui les obtient, produire des jalousies, établir malgré vous des différences?—Autre erreur, ces distinctions excitent l'émulation; mais elles ne font point éclore de jalousies: nous prévenons ce vice dès l'enfance, en accoutumant nos élèves à désirer d'égaler ceux qui font bien, à faire mieux, s'il est possible; mais a ne point les envier, parce que l'envie ne les conduirait qu'à une situation d'âme affligeante et pénible, au lieu que les efforts qu'ils feront pour surpasser celui qui mérite des récompenses, les amèneront à cette jouissance intérieure que nous donne la louange. Ces principes, inculqués dès le berceau, détruisent toute semence de haine: on aime mieux imiter, ou surpasser, que haïr, et tous ainsi parviennent insensiblement à la vertu.—Et vos punitions?—Elles sont légères, proportionnées aux seuls délits possibles dans notre Nation; elles humilient, et ne flétrissent jamais, parce qu'on perd un homme en le flétrissant, et que du moment que la société le rejette, il ne lui reste plus d'autre parti que le désespoir, ou l'abandon de lui-même, excès funestes, qui ne produisent rien de bon, et qui conduisent incessamment ce malheureux au suicide ou à l'échafaud; tandis qu'avec plus de douceur et des préjugés moins atroces, on le ramènerait à la vertu, et peut-être un jour à l'héroïsme. Nos punitions ne consistent ici que dans l'opinion établie: j'ai bien étudié l'esprit de ce peuple; il est sensible et fier, il aime la gloire; je les humilie lorsqu'ils font mal: quand un Citoyen a commis une faute grave, il se promène dans toutes les rues entre deux crieurs publics, qui annoncent à haute voix le forfait dont il s'est souillé; il est inouï combien cette cérémonie les fâche, combien ils en sont pénétrés, aussi je la réserve pour les plus grandes fautes[10]; les légères sont moins châtiées: un ménage nonchalant, par exemple, qui entretient mal le bien que l'État lui confie, je le change de maison, je l'établis dans une terre inculte, où il lui faut le double de soins et de peines pour retirer sa nourriture de la terre; est-il devenu plus actif, je lui rends son premier domaine. A l'égard des crimes moraux, si les coupables habitent une autre ville que la mienne, ils sont punis par une marque dans les habillemens; s'ils habitent la Capitale, je les punis par la privation de paraître chez moi: je ne reçois jamais, ni un libertin, ni une femme adultère; ces avilissemens les mettent au désespoir, ils m'aiment, ils savent que ma maison n'est ouverte qu'à ceux qui chérissent la vertu; qu'il faut, ou la pratiquer, ou renoncer à me jamais voir; ils changent, ils se corrigent: vous n'imagineriez pas les conversions que j'ai faites avec ces petits moyens; l'honneur est le frein des hommes, on les mène où l'on veut en sachant les manier à propos: on les humilie, on les décourage, on les perd, quand on n'a jamais que la verge en main; nous reviendrons incessamment sur cet article: je vous l'ai dit, je veux vous communiquer mes idées sur les loix, et vous les approuverez d'autant plus, j'espère, que c'est par l'exécution de ces idées que je suis parvenu à rendre ce peuple heureux.

Quant aux récompenses que j'emploie, continua Zamé, elles consistent en des grades militaires; quoique tous soient nés soldats pour la défense de la Patrie, quoique tous soient égaux là comme chez eux, il leur faut pourtant des officiers pour les exercer, il leur en faut pour les conduire à l'ennemi: ces grades sont la récompense du mérite et des talens: je fais un bon maçon lieutenant des phalanges de l'État; un Citoyen unanimement reconnu pour intelligent et vertueux, deviendra capitaine; un agriculteur célèbre sera major,ainsi du reste: ce sont des chimères, mais elles flattent; il ne s'agit, ni de donner trop de rigueur aux punitions, ni de donner trop de valeur aux récompenses; il n'est question que de choisir, dans le premier cas, ce qui peut humilier le plus, et dans le second, ce qui a le plus d'empire sur l'amour-propre. La manière d'amener l'homme à tout ce qu'on veut, dépend de ces deux seuls moyens; mais il faut le connaître pour trouver ces moyens, et voilà pourquoi je ne cesse de dire que cette connaissance, que cette étude est le premier art du législateur; je sais bien qu'il est plus commode d'avoir, comme dans votre Europe, des peines et des récompenses égales, de ces espèces de pont aux ânes, où il faut que passent les petits infracteurs comme les grands, que cela leur soit convenable au non, sans doute cela est plus commode; mais ce qui est plus commode, est-il le meilleur? Qu'arrive-t-il chez vous de ces punitions qui ne corrigent point, et de ces récompenses qui flattent peu? Que vous avez toujours la même somme de vices, sans acquérir une seule vertu, et que depuis des siècles que vous opérez, vous n'avez encore rien changé à la perversité naturelle de l'homme.

Mais vous avez au moins des prisons, dis-je à Zamé, cette digue essentielle d'un Gouvernement ne doit pas avoir été oubliée par votre sagesse?—Jeune homme, répondit le législateur, je suis étonné qu'avec de l'esprit, vous puissiez une faire une telle demande: ignorez-vous que la prison, la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions, n'est qu'un ancien abus de la justice, qu'érigèrent ensuite en coutume le despotisme et la tyrannie? La nécessité d'avoir sous la main celui qu'il fallait juger, inventa naturellement, d'abord des fers, que la barbarie conserva, et cette atrocité, comme tous les actes de rigueur possibles, naquit au sein de l'ignorance et de l'aveuglement: des juges ineptes, n'osant ni condamner, ni absoudre dans de certains cas, préférèrent a laisser l'accusé garder la prison, et crurent par là leur conscience dégagée, puisqu'ils ne faisaient pas perdre la vie à cet homme, et qu'ils ne le rendaient pas à la société; le procédé en était-il moins absurde? Si un homme est coupable, il faut lui faire subir son jugement; s'il est innocent, il faut l'absoudre: toute opération faite entre ces deux points ne peut qu'être vicieuse et fausse. Une seule excuse resterait aux inventeurs de cette abominable institution, l'espoir de corriger; mais qu'il faut peu connaître l'homme pour imaginer que jamais la prison puisse produire cet effet sur lui: ce n'est pas en isolant un malfaiteur qu'on le corrige, c'est en le livrant à la société qu'il a outragé, c'est d'elle qu'il doit recevoir journellement sa punition, et ce n'est qu'à cette seule école qu'il peut redevenir meilleur; réduit à une solitude fatale, à une végétation dangereuse, à un abandon funeste, ses vices germent, son sang bouillonne, sa tête fermente; l'impossibilité de satisfaire ses désirs en fortifie la cause criminelle, et il ne sort de là que plus fourbe et plus dangereux: ce sont aux bêtes féroces que sont destinés les guichetiers et les chaînes; l'image du Dieu qui a créé l'univers n'est pas faite pour une telle abjection. Dès qu'un Citoyen fait une faute, n'ayez jamais qu'un objet; si vous voulez être juste, que sa punition soie utile à lui ou aux autres; toute punition qui s'écarte de là n'est plus qu'une infamie; or, la prison ne peut assurément être utile à celui qu'on y met, puisqu'il est démontré qu'on ne doit qu'empirer au milieu des dangers sans nombre de ce genre de vexation. La détention se trouvant secrète, comme le sont ordinairement celles de France, elle ne peut plus être bonne pour l'exemple puisque le public l'ignore. Ce n'est donc plus qu'un impardonnable abus que tout condamne et que rien ne légitime; une arme empoisonnée dans les mains du tyran ou du prévaricateur; un monopole indigne entre le distributeur de ces fers et l'indigne fripon qui, nourrissant ces infortunés, ne néglige ni le mensonge, ni la calomnie pour prolonger leurs maux; un moyen dangereux indiscrètement accordé aux familles, pour assouvir sur un de leur membre (coupable ou non) des haines, des Inimitiés, des jalousies et des vengeances, dans tous les cas enfin, une horreur gratuite, une action contraire aux constitutions de tout gouvernement, et que les rois n'ont usurpée que sur la faiblesse de leur nation. Quand, un homme a fait une faute, faites-la lui réparer en le rendant utile à la société qu'il osa troubler; qu'il dédommage cette société du tort qu'il lui a fait par tout ce qui peut être en son pouvoir; mais ne l'isolez pas, ne le séquestrez pas, parce qu'un homme enfermé, n'est plus bon ni à lui, ni aux autres, et qu'il n'y a qu'un pays où les malheureux sont comptés pour rien, et les fripons pour tout; qu'un pays où l'argent et les femmes sont les premiers motifs des opérations; qu'un pays où l'humanité, la justice sont foulées aux pieds par le despotisme et la prévarication, où l'on ose se permettre des indignités de ce genre. Si pourtant vos prisons, depuis que vous y faites gémir tant d'individus qui valent mieux que ceux qui les y mettent ou qui les y tiennent, si, dis-je, ces stupides carcérations avaient produit, je ne dis pas vingt, je ne dis pas six, mais seulement une seule conversion, je vous conseillerais de les continuer, et j'imaginerais alors que c'est la faute du sujet qui ne se corrige pas en prison et non de la prison qui doit nécessairement corriger. Mais il est absolument impossible de pouvoir citer l'exemple d'un seul homme amendé dans les fers. Et le peut-il? Peut-on devenir meilleur dans le sein de la bassesse et de l'avilissement? Peut-on gagner quelque chose au milieu des exemples les plus contagieux de l'avarice, de la fourberie et de la cruauté? on y dégrade son caractère, on y corrompt ses moeurs, on y devient bas, menteur, féroce, sordide, traître, méchant, sournois, parjure comme tout ce qui vous entoure; on y change, en un mot, toutes ses vertus contre tous les vices: et sorti de là, plein d'horreur pour les hommes, on ne s'occupe plus que de leur nuire ou de s'en venger.[11]

Mais ce que j'ai à vous dire demain relativement aux loix, vous développera mieux mes systèmes sur tout ceci; venez, jeune homme, suivez-moi, je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux vous donner aujourd'hui un échantillon du corps de troupes que j'opposerais à l'ennemi qui voudrait essayer une descente.

Permettez, ô mon bienfaiteur, dis-je à Zamé; avant que de quitter cet entretien, je voudrais connaître l'étendue de vos arts.—Nous bannissons tous ceux de luxe, me répondit ce philosophe, nous ne tolérons absolument ici que l'art utile au citoyen, l'agriculture, l'habillement, l'architecture et le militaire, voilà les seuls. J'ai proscrit absolument tous les autres, excepté quelques uns d'amusemens dont j'aurai peut-être occasion de vous faire voir les effets; ce n'est pas que je ne les aime tous, et que je ne les cultive dans mon particulier même encore quelque fois; mais je n'y donne que mes instans de repos.... Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, près de la salle où j'étais avec lui, voilà un tableau de ma composition, comment le trouvez-vous? C'est la calomnie traînant l'innocence, par les cheveux, au tribunal de la justice.—Ah! dis-je, c'est une idée d'Appelles, vous l'avez rendue d'après lui.—Oui, me répondit Zamé, la Grèce m'a donné l'idée et la France m'a fourni le sujet.[12]

Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis envieux de vous la faire voir.

Trois mille jeunes gens armés à l'européenne, remplissaient la place publique, ils étaient séparés par pelotons, chacune de ces divisions avait quelques officiers à leur tête; voilà, me dit Zamé, mes ducs, mes barons, mes comtes, mes marquis, mes maçons, mes tisserands, mes charpentiers, mes bourgeois, et pour réunir tout cela d'un seul mot, mes bons et mes fidèles amis, prêts à défendre la patrie au dépend de leur sang. Il y a quinze autres villes dans l'isle un peu moins grandes que la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable à celui-ci, c'est donc à peu-près toujours quarante-cinq mille hommes prêts à défendre nos côtes..... Avançons, ce serait au port qu'il faudrait qu'ils se rendissent, s'il nous survenait quelqu'alarme: allons nous amuser à la leur donner nous-mêmes.

Il y avait toujours une légère garde aux ouvrages avancés, nous nous rendîmes à la dernière vedette, et saisissant son drapeau d'alarme, nous l'exposâmes où il devait être pour être aperçu de la ville. En moins de six minutes, je n'exagère pas, quoiqu'il y eût un quart de lieue de la ville au port, l'infanterie que nous avions laissée sur la place, fut dispersée dans tous les ouvrages, et l'artillerie fut braquée. Pendant les efforts de ce premier élan, me dit Zamé, en allume des feux sur le sommet des montagnes qui environnent l'isle et où se tiennent perpétuellement des postes relayés chaque semaine, les milices désignées se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidité, que les détachemens de la ville la plus éloignée, celle située à trente lieues d'ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze heures après l'alarme; ainsi notre année grossit à mesure que le danger croît, et si l'ennemi après de premières tentatives qui demandent bien les quatorze ou quinze heures dont j'ai besoin pour tout réunir, si l'ennemi, dis-je, essaye une descente malgré tout ce qui doit l'en empêcher, il trouve quarante-cinq mille hommes prêts à le recevoir.

Ces précautions vous assurent la victoire, dis-je a Zamé, les troupes placées sur nos vaisseaux de découverte sont beaucoup trop faibles pour lutter contre vous, et j'ose assurer que rien ne troublera jamais la tranquillité dont vous avez besoin pour achever l'heureuse civilisation de ce peuple.... Nous n'avons maintenant en course que le célèbre Cook, anglais,[13] grand homme de mer et qui réunit à ces talens tous ceux qui composent l'homme d'état et le négociateur. S'il est anglais, je ne le crains pas, dit Zamé, cette nation, à la fois guerrière et franche facilitera plutôt mes projets qu'elle ne cherchera à les détruire.

Nous regagnâmes le chemin de la ville, escorté par le détachement militaire qui varia mille fois dans la route ses manoeuvres et ses mouvemens, et toujours avec la plus exacte précision et la légèreté la plus agréable.

Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent invités à une collation chez Zamé, et se livrèrent comme avaient fait les femmes, la veille, à plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent quelques combats de lutte et de pugilat, où présidèrent toujours l'adresse et les grâces.

Ce sexe est à Tamoé généralement beau et bien fait; arrivé à sa plus grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces, quelques-uns sont beaucoup plus grands, et rarement l'élévation de leur taille nuit à la justesse et à la régularité des proportions. Leurs traits sont délicats et fins, peut-être trop même pour des hommes, leurs yeux très-vifs, leur bouche un peu grande, mais très-fraîche, leur peau fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau brun du monde. En général, tous leurs mouvemens ont de la justesse, leur maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honnête. La nature les a bien traités dans tout, me dit Zamé, voyant que je les examinais avec l'air du contentement ... et Sainville n'osant achever ces détails devant les dames, s'approcha de nous avec leur permission, et nous dit bas que Zamé l'avait assuré qu'il n'était point de pays dans le monde où les proportions viriles fussent portées à un tel point de supériorité, et que par un autre caprice de la nature, les femmes étaient si peu formées pour de tels miracles, que le dieu d'hymen ne triomphait jamais sans secours.

Je vous ai promis de vous parler des loix, mon ami, me dit le lendemain ce respectable ami de l'homme, allons prendre l'air sous ces peupliers d'Italie dont j'ai fait former des allées près de la ville, avec des plants rapportés d'Europe; on cause mieux en se promenant, sous la voûte du ciel, les idées ont plus d'élévation.

La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui m'a le plus révolté dans vos gouvernemens européens.[14]

Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d'immoler des victimes humaines en disant que les Dieux ne pouvaient être apaisés à moins qu'on ne rachetât la vie d'un homme par celle d'un autre; n'est-ce pas le même raisonnement qui vous fait égorger chaque jour des victimes aux pieds des autels de Thémis, et lorsque vous punissez de mort un meurtrier, n'est-ce pas positivement, comme ces barbares, racheter la vie d'un homme par celle d'un autre? Quand sentirez-vous donc que doubler le mal n'est pas le guérir, et que dans la duplicité de ce meurtre, il n'y a rien à gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature que vous outragez.—Mais faut-il donc laisser les crimes impunis, dis-je à Zamé, et comment les anéantir sans cela, dans tout gouvernement qui n'est pas constitué comme le vôtre?—Je ne vous dis pas qu'il faille laisser subsister les crimes, mais je prétends qu'il faut mieux constater, qu'on ne le fait, ce qui véritablement trouble la société, ou ce qui n'y porte aucun préjudice: ce dol une fois reconnu sans doute, il faut travailler à le guérir, à l'extirper de la nation, et ce n'est pas en le punissant qu'on y réussit; jamais la loi, si elle est sage, ne doit infliger de peines que celle qui tend à la correction du coupable en le conservant à l'État. Elle est fausse dès qu'elle ne tend qu'à punir; détestable, dès qu'elle n'a pour objet que dé perdre le criminel sans l'instruire, d'effrayer l'homme sans le rendre meilleur, et de commettre une infamie égale à celle de l'infracteur, sans en retirer aucun fruit. La liberté et la vie sont les deux seuls présens que l'homme ait reçu du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer tous ses maux; or comme il ne les doit qu'à Dieu seul, Dieu seul a le droit de les lui ravir.

A mesure que les Celtes se policèrent, et que le commerce des Romains, en les assouplissant d'un côté, leur enlevait de l'autre cette apprêté de moeurs qui les rendaient féroces, les victimes destinées aux Dieux, ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les prisonniers de guerre, on n'immola plus que des criminels toujours dans l'absurde supposition que rien n'était plus cher que le sang de l'homme, aux autels de la divinité; en achevant votre civilisation, le motif changea, mais vous conservâtes l'habitude, ce ne fut plus à des Dieux altérés de sang humain, que vous sacrifiâtes des victimes, mais à des loix que vous avez qualifié de sages, parce que vous y trouviez un motif spécieux pour vous livrer à vos anciennes coutumes, et l'apparence d'une justice qui n'était autre clans le fond que le désir de conserver des usages horribles auxquels vous ne pouviez renoncer.

Examinons un instant ce que c'est qu'une loi et l'utilité dont elle peut être dans un État.

Les hommes, dit Montesquieu, considérés dans l'état de pure nature, ne pouvaient donner d'autres idées que celles de la faiblesse fuyant devant la force des oppresseurs sans combats et sans résistance des opprimés, ce fut pour mettre la balance que les loix furent faites, elles devaient donc établir l'équilibre. L'ont-elles fait? Ont-elles établi cet équilibre si nécessaire; et qu'a gagné le faible à l'érection des loix? sinon que les droits du plus fort au lieu d'appartenir à l'être à qui les assignait la nature, redevenaient l'apanage de celui qu'élevait la fortune? Le malheureux n'a donc fait que changer de maître et toujours opprimé comme avant, il n'a donc gagné que de l'être avec un peu plus du formalité. Ce ne devait plus être comme dans l'état de nature, l'homme le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait être celui dans les mains duquel le hasard, la naissance ou l'or placerait la balance, et cette balance toujours prête à pencher vers ceux de la classe de celui qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le côté du mépris, de l'asservissement ou du glaive.... Qu'a donc gagné l'homme à cet arrangement? et l'état de guerre franche dans lequel il eût vécu comme sauvage, est-il de beaucoup inférieur à l'état de fourberie, de lésion, d'injustice, de vexation et d'esclavage dans lequel vit l'homme policé?

Le plus bel attribut des loix, dit encore votre célèbre Montesquieu, est de conserver au citoyen cette espèce de liberté politique par laquelle, à l'abri des loix, un homme marche à couvert de l'insulte d'un autre; mais gagne-t-il cet homme s'il ne se met à l'abri des insultes de ses égaux? qu'en s'exposant à celle de ses supérieurs? Gagne-t-il à sacrifier une partie de sa liberté pour conserver l'autre, si dans le fait il vient à les perdre toutes deux; la première des loix est celle de la nature, c'est la seule dont l'homme ait vraiment besoin. Le malfaiteur dans l'âme duquel il ne sera pas empreint de ne point faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui fût fait sera rarement arrêté par la frayeur des loix. Pour briser dans son coeur ce premier frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que ceux qui font braver les loix. L'homme vraiment contenu par la loi de la nature, n'aura donc pas besoin d'en avoir d'autres, et s'il ne l'est point par cette première digue, la seconde ne réussira pas mieux; voilà donc la loi peu nécessaire dans le premier cas, parfaitement inutile dans le second; réfléchissez maintenant à la quantité de circonstances qui de peu nécessaire ou d'inutile, peuvent la rendre extrêmement dangereuse: l'abus de la déposition des témoins, l'extrême facilité de les corrompre, l'incertitude des aveux du coupable, que la torture même ne rendait que moins valides encore[15] le plus ou le moins de partialité du juge, les influences de l'or ou du crédit.... Multiplicité de conséquences dont je ne vous offre qu'une partie et d'où dépendent la fortune, l'honneur et la vie du citoyen.... Et combien d'ailleurs la malheureuse facilité donnée au magistrat, d'interpréter la loi comme il le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l'instrument de ses passions, que le frein de celles des autres?

Telle pureté que puisse avoir cette loi ne devient-elle pas toujours très-abusive, dès qu'elle est susceptible d'interprétation par le juge? L'objet du législateur était-il qu'on pût donner à sa loi autant de sens que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse; ne les eût-il pas prévu s'il les eût cru possibles ou nécessaires? Voilà donc la loi insuffisante aux uns, inutile aux autres, abusive ou dangereuse presque dans tous les cas, et vous voilà forcé de convenir que ce que l'homme a pu gagné en se mettant sous la protection de cette loi, il l'a bien perdu d'ailleurs et par tous les dangers qu'il court en vivant sous cette protection, et par tous les sacrifices qu'il fait pour l'acquérir. Mais raisonnons.

Il y a certainement peu d'hommes au monde qui, d'après l'état actuel des choses, soient exposés dans une de nos villes policées plus de deux ou trois fois dans sa vie à l'infraction des loix. Qu'il vive dans une nation incivilisée, il s'y trouvera peut-être exposé dans le cours de cette même vie vingt ou trente fois au plus, voilà donc vingt ou trente fois, et dans le pire état, qu'il regrettera de n'être pas sous la protection des loix.... Que ce même homme descende un moment au fond de son coeur, et qu'il se demande combien de fois dans sa vie ces mêmes loix ont cruellement gêné ses passions; et l'ont par conséquent rendu fort malheureux, il verra au bout d'un compte bien exact du bonheur qu'il doit à ces loix et du malheur qu'il a ressenti de leur joug, s'il ne s'avouera pas, qu'il eût mille fois mieux aimé n'être pas accablé de leur poids, que de supporter la rigueur de ce poids, pour perdre autant et gagner si peu. Ne m'accusez pas de ne choisir que des gens mal nés pour établir mon calcul, je le donne au plus honnête des hommes, et ne demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen qu'elle ne lui sert, si elle le rend dix, douze, quinze fois plus malheureux qu'elle ne le défend ou ne le protège, elle est donc non seulement abusive, inutile et dangereuse comme je viens de le prouver tout à l'heure, mais elle est même tyrannique et odieuse; et cela posé, il vaudrait bien mieux, vous me l'avouerez, consentir au peu de mal qui peut résulter du renversement d'une partie de ces loix, que d'acheter au prix du bonheur de sa vie, le peu de tranquillité qui résulte d'elles.[16]

Mais de toutes ces loix, la plus affreuse sans doute, est celle qui condamne à la mort un homme qui n'a fait que céder à des inspirations plus fortes que lui. Sans examiner ici s'il est vrai que l'homme ait le droit de mort sur ses semblables, sans m'attacher à vous faire voir qu'il est impossible qu'il ait jamais reçu ce droit ni de Dieu, ni de la nature, ni de la première assemblée où les loix s'érigèrent, et dans laquelle l'homme consentit à sacrifier une portion de sa liberté pour conserver l'autre; sans entrer, dis-je, dans tous ces détails déjà présentés par tant de bons esprits, de manière à convaincre de l'injustice et de l'atrocité de cette loi, examinons simplement ici quel effet elle a produit sur les hommes depuis qu'ils s'y sont assujettis. Calculons d'une part toutes les victimes innocentes sacrifiées par cette loi, et de l'autre toutes les victimes égorgées par la main du crime et de la scélératesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux vraiment coupables qui ont péri sur l'échafaud, à celui des citoyens véritablement contenus par l'exemple des criminels condamnés. Si je trouve beaucoup plus de victimes du scélérat, que d'innocens sacrifiés par le glaive de Thémis, et de l'autre part que pour cent ou deux cent mille criminels justement immolés, je trouve des millions d'hommes contenus, la loi sans doute sera tolérable; mais si je découvre au contraire comme cela n'est que trop démontré, beaucoup plus de victimes innocentes chez Thémis, que de meurtres chez les scélérats, et que des millions d'êtres même justement suppliciés, n'aient pu arrêter un seul crime, la loi sera non seulement inutile, abusive, dangereuse et gêdante, ainsi qu'il vient d'être démontré, mais elle sera absurde et criante, et ne pourra passer, tant qu'elle punira afflictivement, que pour un genre de scélératesse qui n'aura, de plus que l'autre, pour être autorisé; que l'usage, l'habitude et la force, toutes raisons qui ne sont ni naturelles, ni légitimes, ni meilleures que celles de Cartouche.

Quel sera donc alors le fruit que l'homme aura recueilli du sacrifice volontaire d'une portion de sa liberté, et que reviendra-t-il au plus faible d'avoir encore amoindri ses droits, dans l'espoir de contrebalancer ceux du plus fort, sinon de s'être donné des entraves et un maître de plus? Puisqu'il a toujours contre lui le plus fort comme il l'avait auparavant, et encore le juge qui prend communément le parti du plus fort et pour son intérêt personnel et par ce penchant secret et invincible qui nous ramène sans cesse vers nos égaux.

Le pacte fait par le plus faible dans l'origine des sociétés, cette convention par laquelle, effrayé du pouvoir du plus fort, il consentit à se lier et à renoncer à une portion de sa liberté, pour jouir en paix de l'autre, fut donc bien plutôt l'anéantissement total des deux portions de sa liberté, que la conservation de l'une des deux, ou, pour mieux dire, un piège de plus dans lequel le plus fort eut l'art, en lui cédant, d'entraîner le plus faible.

C'était par une entière égalité des fortunes et des conditions, qu'il fallait énerver la puissance du plus fort, et non par de vaines loix qui ne sont, comme le disait Solon, que des toiles d'araignées où les moucherons périssent, et desquelles les guêpes trouvent toujours le moyen de s'échapper.

Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contradictions dans vos loix Européennes? Elles punissent une infinité de crimes qui n'ont aucune sorte de conséquence, qui n'outraient en rien le bonheur de la société, tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits réels et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l'avarice, la dureté d'âme, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la gourmandise et la paresse contre lesquels les loix ne disent mot, quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs.

Ne m'avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle indulgence de la loi sur certains objets, et sa farouche sévérité sur d'autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles prononcent, et sa nécessité bien incertaine.

L'homme déjà si malheureux par lui-même, déjà si accablé de tous les maux que lui préparent sa faiblesse et sa sensibilité, ne mérite-t-il pas un peu d'indulgence de ses semblables? Ne mérite-t-il pas que ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens ridicules, presque tous inutiles, et contraires à la nature. Il me semble qu'avant d'interdire à l'homme ce que l'on qualifie gratuitement de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les règles nécessaires au véritable maintien de la société: car s'il est démontré que cette chose n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu'insensible, la société plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul, et pouvant mieux souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du léger délit qui le charme, doit sans doute tolérer ce petit mal, plutôt que de le punir.

Qu'un législateur philosophe, guidé par cette sage maxime, fasse passer en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix prononcent, qu'il les approfondisse tous, et les toise, s'il est permis d'employer cette expression, au véritable bonheur de la société, quel retranchement ne fera-t-il pas?

Solon disait qu'il tempérait ses loix et les accommodait si bien aux intérêts de ses concitoyens, qu'ils connaîtraient évidemment, qu'il leur serait plus avantageux de les observer, que de les enfreindre; et en effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit; des loix assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne seraient jamais violées.—Et pourquoi donc les croire impossibles. Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous verrez si elles sont ou non puisées dans la nature.

Notes in this chapter

Note 1 · N'oublions jamais que cet ouvrage est fait un an avant la révolution française.Note 2 · Le plus gourmand et le plus débauché des romains; intempérant dans tout, il avait long-tems entretenu Séjau comme une maîtresse; il avait déNote 3 · Un grand empire et une grande population (dit M. Raynal, tome VI) peuvent être deux grands maux; peu d'hommes, mais heureux; peu d'espace, mNote 4 · On s'est battu en Bohême pendant vingt ans, et il en a coûté la vie à plus de deux millions d'hommes pour décider s'il fallait communier souNote 5 · On compte en France 23 millions d'habitans; il s'y recueille 50 millions de septiers de bleds, c'est-à-dire, environ par an de quoi nourrir Note 6 · Conviens, lecteur, qu'il fallait les grâces d'état d'un homme embastillé, pour faire en 1788 une telle prédiction.Note 7 · Cette vérité est d'autant plus grande, qu'il est assurément peu de plus mauvaises écoles que celles des garnisons, peu; ou un jeune homme coNote 8 · Un philosophe français qui voyage, trouve, il en faut convenir, dans les individus de sa Nation qu'il rencontre, des sujets d'étude pour le Note 9 · Ne dit-on pas pour excuse de la tolérance de ces maisons, que c'est pour empêcher de plus grands maux, et que l'homme intempérant, au lieu dNote 10 · Excepté cependant pour le meurtre, plus sévèrement puni, et dont Zamé parlera plus bas.Note 11 · Heureux Français, vous l'avez senti en pulvérisant ces monumens d'horreur, ces bastilles infâmes d'où la philosophie dans les fers vous criaNote 12 · On ne peut présumer de qui l'auteur veut parler ici, mais il ne faut chercher que dans les annales du commencement de ce siècle.Note 13 · Ces lettres s'écrivaient alors, leurs date le prouvent, et voilà ce qui fait que Zamé se trompe sur les Anglais.Note 14 · On attendait quelque chose d'humain sur cette partie de notre première législature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang, se dispNote 15 · Il est vrai que pour éviter l'incertitude, cette foule de scélérats absurdes qui se sont mêlés d'interpréter ce qu'ils ne comprenaient pas eNote 16 · «Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des loix? c'est que la rigueur est toute du côté des loix qui le gêne, la mollesse
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