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Un amant

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Teodor de Wyzewa translation

ÉMILY BRONTË

UN AMANT

TRADUCTION FRANÇAISE

PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION

Par T. DE WYZEWA

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER

PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

38, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 33

1892

TABLE DE MATIÈRES

PROLOGUE CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV DEUXIÈME PARTIE CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII ÉPILOGUE

Le roman d'Émily Brontë porte en anglais le titre de Wuthering Heights: c'est le nom d'une ferme où se passe l'action principale. Ce nom signifie littéralement la Colline battue du vent. On aurait pu trouver, pour le traduire en beau français, vingt expressions ingénieuses; mais aucune traduction n'aurait rendu l'effet de grandeur tragique du titre anglais. Le titre français que nous avons choisi aura du moins le mérite d'être simple et sans prétention. Nous n'avons fait aucun autre changement au livre d'Émily Brontë; à peine si nous nous sommes permis de couper, dans les premiers chapitres, quelques passages épisodiques qui embarrassaient le récit.

(Note des traducteurs).

ÉMILY BRONTË

C'est M. Émile Montégut qui, en même temps qu'il révélait au public français la vie et le génie de Charlotte Brontë, a le premier cité en France le nom d'Emily Brontë, la sœur cadette de l'auteur de Jane Eyre. Voici comme il parlait d'elle, en 1847, dans un article de la Revue des Deux-Mondes:

Cette singulière personne, devant laquelle son énergique sœur tremblait elle-même, est morte prématurément. Son talent naturel n'a pas eu le temps de se développer, mais il était plus grand peut-être que celui de Charlotte: il était, en tout cas, plus primesautier, plus naïf. Emily avait le don que les Anglais qualifient de génial. Dans l'ensemble des pièces publiées en commun par les trois sœurs, les plus remarquables sont celles qu'elle a faites. Toutes ont beaucoup d'élévation; celles d'Emily seules ont de l'accent.

Du seul ouvrage en prose d'Emily Brontë, de son roman Wuthering Heights, dont voici enfin une traduction française, M. Montégut disait:

D'un bout à l'autre, la terreur domine, et nous assistons à une succession de scènes toutes éclairées par un reflet pareil à celui de la houille qui brûle. La sombre imagination d'Emily fait défiler devant nous, avec un calme parfait et sans se troubler un instant, des personnages et des scènes d'autant plus effroyables que la terreur qu'ils inspirent est surtout morale. Ils ne nous menacent pas d'apparitions ni d'événements merveilleux, mais de passions féroces ou d'instincts criminels. Au premier aspect, on les aborde sans crainte: ils ont l'apparence de braves paysans un peu rudes et grossiers. Mais bientôt leurs yeux hagards, ou cruels, ou railleurs, se fixent sur vous, vous fascinent et vous troublent. L'effet poétique produit est d'autant plus grand que l'auteur n'apparaît jamais derrière ses personnages. Emily raconte sobrement, brièvement; son énergique fermeté indique une âme familière avec les émotions terribles et qui se joue de la peur.

... J'ai parlé du talent qu'avait Charlotte pour surprendre les perversités cachées de l'âme; mais enfin les perversités qu'elle décrit sont avouables, car ce sont celles que nous portons en nous tous. Emily va beaucoup plus loin: elle devine le secret des passions criminelles, elle regarde d'un œil avide le jeu des passions coupables. Ses personnages sont criminels, elle le sait, elle le dit et semble nous défier de ne pas les aimer.

Le seul rappel de ce jugement de M. Montégut suffira, je pense, pour attirer sur le roman d'Emily Brontë la curiosité des lecteurs français d'aujourd'hui. Mais il n'en allait pas de même en 1857. Ce que les lecteurs français cherchaient alors dans le roman anglais, ce n'était pas la peinture de «passions féroces et d'instincts criminels». Aux romans de Charlotte Brontë, où il y avait encore trop de talent «pour surprendre les perversités cachées de l'âme», ils préféraient les romans plus familiers de Mistress Gaskell, dont le nom risquerait d'être maintenant oublié si elle n'avait, entre deux récits, publié un excellent ouvrage biographique sur la famille Brontë. Quant au roman d'Emily, Wuthering Heights, la recommandation de M. Montégut ne paraît avoir inspiré le désir de le traduire à aucune des innombrables dames suisses ou polonaises qui, de 1850 à 1870, ont encombré nos librairies de romans adaptés de l'anglais. Pendant que nos jeunes critiques s'ingéniaient à nous présenter Shelley, Rossetti, Swinburne, dont il pouvait être à tout le moins entendu d'avance que le génie nous resterait toujours incompréhensible, personne ne s'est avisé de reprendre l'étude de ce livre singulier, qui demeure aujourd'hui, après quarante ans, le produit le plus excentrique de la littérature anglaise. Notre public a continué quelque temps à croire que l'auteur de Jane Eyre était la seule miss Brontë qui méritait d'être connue: après quoi il a oublié même l'auteur de Jane Eyre, pour essayer de s'intéresser aux romans de George Eliot. Les réputations étrangères ont toujours plus vite fait, en France, de nous fatiguer que de nous séduire.

En Angleterre le roman d'Emily Brontë est loin d'être aussi parfaitement inconnu. C'est même un des livres dont il se vend, tous les ans, le plus grand nombre d'exemplaires et un nombre plus grand d'année en année. Mais, si chacun l'a lu, personne n'en parle, tout au moins dans les journaux, les revues, les recueils d'essais, les histoires de la littérature. Il semblerait que ce soit une gêne pour la réserve anglaise d'avoir à nommer en public ce livre bizarre ou s'étale, décrite avec la franchise la plus ingénue, et par instants grandie jusqu'à un tragique sublime, une passion amoureuse toute frissonnante de désirs instinctifs et de sensualité.

Dans un pays où le roman est considéré de plus en plus comme un genre de dames et de demoiselles, on évite d'insister sur un roman aussi peu fait pour l'édification morale ou l'inoffensive récréation des familles: sans compter que Wuthering Heights est l'œuvre d'une jeune fille qui, n'ayant jamais rien su de la vie, a inventé de toutes pièces le sujet et les caractères, et qui a ainsi laissé l'exemple d'une imagination en vérité très originale, mais nullement telle que des parents anglais en peuvent souhaiter chez leurs filles.

De temps à autre seulement, certains écrivains d'une hardiesse éprouvée osent proclamer leur admiration pour le génie d'Emily Brontë. C'est ainsi que, en 1877, dans un de ces essais où la noblesse de l'intention et l'abondance des métaphores suppléent de leur mieux à l'absence de tous arguments critiques, M. Swinburne a eu le courage d'affirmer la supériorité de Wuthering Heights sur les plus fameux romans de George Eliot, alors au comble de sa faveur près du public anglais. Bien avant lui, d'ailleurs, et dès 1848, c'est-à-dire l'année même de la mort d'Emily Brontë, un poète d'une vigueur de raison et d'une délicatesse de sentiment tout à fait remarquables, Sidney Dobell, avait rendu hommage, dans la revue le Palladium, au génie du romancier nouveau, qui n'était connu encore que sous son pseudonyme d'Ellis Bell. Il y a quelques années enfin, en 1883, miss Mary Robinson a consacré à Emily Brontë un volume de la collection des Eminent Women, un volume plein de détails curieux, que vient relever tout le long des pages un souffle très particulier d'admiration cordiale et discrète. Mais ce sont là des exceptions. Le nom d'Emily Brontë continue à être, en Angleterre, de ceux qu'on n'aime pas à citer, comme le nom de ce Thomas de Quincey à qui ses compatriotes ne pardonneront jamais, non point, certes, ses habitudes d'ivrognerie, d'ailleurs très problématiques, mais ce qu'il y a eu au fond de son mobile esprit de fuyant et d'un peu ténébreux.

Wuthering Heights date de 1848, il y a plus de quarante ans; mais Emily était si peu au courant des habitudes littéraires de son temps, qu'elle n'y a mis aucun de ces artifices romanesques alors à la mode et qui aujourd'hui nous rendent si malaisée la lecture des romans de Charlotte, la sœur aînée. Ce qui a pu paraître aux contemporains gaucherie et inexpérience, la simplicité du sujet, l'absence d'intrigues, le petit nombre des personnages, la constante répétition de scènes pareilles dans des cadres pareils, j'imagine que c'est cela même qui a sauvé de la poussière du temps et nous a gardé si vivante cette œuvre, seule dans son genre, qui tient à la fois de la chronique villageoise et de la plus sombre tragédie lyrique.

Mais de juger dans son ensemble le roman d'Emily Brontë, M. Montégut s'en est chargé, dans l'article que j'ai cité plus haut, et il l'a fait mieux infiniment qu'il ne me serait possible de le faire. Il a donné aussi, dans le même article, une courte analyse du sujet de Wuthering Heights: encore n'est-il point d'analyse qui puisse faire concevoir une juste idée d'un roman où l'intérêt est tout moral et consiste dans la minutieuse peinture des mille nuances d'une très étrange passion. Mais il m'a semblé que ce serait encore une façon d'apprécier et de juger ce roman que de montrer l'âme attirante et mystérieuse dont il est le produit. Dans un temps où il suffit à Mademoiselle Marie Bashkirtseff de laisser voir à outrance le détail de ses excentricités pour devenir quelque chose comme la Vierge d'une religion nouvelle, j'ai pensé que la native et bien involontaire singularité de l'auteur de Wuthering Heights pourrait valoir quelque sympathie à cette pâle jeune fille, la plus chère pour moi entre toutes celles dont on aperçoit l'image dans les livres. Aussi bien le livre excellent de miss Mary Robinson m'offre-t-il de la manière la plus parfaite tous les traits de cette image: il n'y a pas un fait important de la vie d'Emily qui ne s'y trouve rapporté, à la place et sous le jour qui conviennent.

* * *

Emily Brontë est née en 1818, à Thornton, mais elle avait à peine deux ans lorsque ses parents s'établirent à Haworth, dans le Yorkshire, où l'on peut bien dire que s'est passé tout ce qu'elle a vécu de sa vie.

Son père, le Révérend Patrick Brontë, B. A. (de son vrai nom Prunty), était né en Irlande de parents irlandais: par lui s'est transmis à Emily et à son frère Branwell ce pur sang celtique qui les fait voir si différents des natures anglo-saxonnes dans chacun des traits de leur esprit et de leur caractère. C'était au surplus un niais et un assez pauvre sire que le Révérend Patrick Brontë: incapable d'affection et pour ses parents, dont il n'a jamais daigné s'enquérir dès qu'il eut quitté l'Irlande, et pour sa femme, qu'il a traitée avec une froideur et une dureté constantes, et pour ses enfants, dont il se prenait seulement de temps à autre à soupçonner l'existence. Après s'être frayé de son mieux un petit chemin, il s'était reposé dans un égoïsme plein de fatuité; il jugeait les choses de très haut, ne tolérant pas d'être contredit, et vivait isolé parmi les siens, tout occupé à la lecture et à la discussion des journaux politiques, à la préparation de ses sermons et à la composition de fâcheux poèmes, dont le plus notable est une Épitre Révérend J. B., qui voyageait pour sa santé.

Sa femme, Maria Branwell, était la fille d'un petit marchand de Penzance, dans les Cornouailles, et la nièce d'un collègue et ami de Patrick Brontë, peut-être ce même J. B., qui voyageait pour sa santé. Elle s'était mariée à vingt-deux ans, en 1812; en 1820, elle est morte, laissant un fils, Branwell Brontë, et cinq filles, Maria, Élisabeth, Charlotte, Emily et Anne. Une personne douce, résignée, au demeurant insignifiante, telle semble avoir été la mère d'Emily: sa fille a hérité d'elle le germe de la maladie qui l'a tuée, peut-être aussi cette tendresse rêveuse et pleine de mélancolie dont la face s'aperçoit dans ses poèmes et quelques passages de son roman.

J'ai eu l'occasion, il y a deux ans, de visiter ce village d'Haworth où a vécu depuis 1820 la famille Brontë. C'était un jour de septembre, et la vieille cathédrale d'York m'était apparue le matin toute rajeunie sous un clair soleil. Mais lorsque le train qui m'amenait s'arrêta dans la gare de Haworth, je cherchai vainement le soleil parmi les gros nuages que le vent remplaçait à tout instant l'un par l'autre. Ce vent, un sombre vent froid et sonore, c'est le souvenir le plus vif que j'ai conservé de Haworth; c'est le même vent qui souffle en permanence sur les Wuthering Heights, les collines orageuses où habitent les héros du roman d'Emily; c'est le même qui souffle dans les âmes de ces héros, secouant comme des nuages les terribles passions de leurs cœurs. J'eus le sentiment aussi que le soleil ne devait jamais éclairer d'une bien franche lumière ce village désolé, qui s'allongeait au flanc d'une colline sauvage, et je crus deviner pourquoi les scènes de tranquille bonheur brillaient elles-mêmes d'un jour si malingre dans les romans qu'Emily et ses deux sœurs avaient conçus là. Je montai l'unique rue jusqu'au sommet de la colline où s'élève, entourée de bruyères, la maison du révérend pasteur. Là s'est faite l'éducation d'Emily, là s'est formée son âme. Et il est naturel qu'elle ait aimé profondément ce lugubre paysage, car c'est lui, à coup sûr, qui a le plus contribué à créer l'énergique, silencieuse et passionnée personne qu'elle a été.

Lorsque la petite Emily vint avec ses parents habiter le presbytère de Haworth, sa mère commençait déjà à souffrir du mal dont elle devait mourir. Les six enfants ne la voyaient presque jamais. Ils ne voyaient que de loin en loin leur digne père, qui, ayant la digestion difficile, avait imaginé de se faire servir ses repas dans sa chambre. De temps à autre seulement il daignait venir prendre le thé dans le salon avec ses enfants; encore était-ce pour se faire lire par une de ses filles les articles des journaux et pour s'entretenir des menus événements de la politique courante. Ni livres d'histoires à images, ni poupées, ni jeux d'aucune sorte, Emily et ses sœurs ne connurent rien de pareil. À quinze ans, Emily ne savait aucun jeu, et un jour que des enfants du village étaient venus au presbytère, on vit les grandes filles du pasteur leur demander avec curiosité comment on devait s'y prendre pour jouer.

Les six enfants, d'ailleurs, vivaient ensemble et ne se quittaient pas. L'aînée des filles, Marie, s'était peu à peu habituée à les conduire: «Elle était bonne comme une mère, rapporte une vieille femme de Haworth, qui a veillé Madame Brontë dans sa maladie. Mais jamais aussi il n'y a eu d'aussi parfaits enfants. Je les croyais bêtes, tant ils différaient de tout ce que j'avais vu. M. Brontë leur avait interdit de manger de la viande, par le motif que lui-même, dans son enfance, n'avait été nourri que de pommes de terre; et ils ne mangeaient que des pommes de terre, mais jamais je ne les ai vus désirer autre chose. Ils étaient tranquilles et bons; Emily était la plus jolie.»

Cette existence dura encore un an après la mort de la mère. Les enfants continuaient à dormir tous dans la même chambre, à se nourrir de pommes de terre, et à avoir pour distraction principale la lecture des journaux. En 1822, la sœur de leur mère, miss Branwell, vint prendre la direction du ménage; sa venue, d'ailleurs, ne modifia guère la manière de vivre des enfants, d'Emily surtout, que miss Branwell ne put jamais se résoudre à aimer.

Jamais enfants ne furent à ce point privés de tous les avantages de l'enfance; jamais il n'y eut d'enfants qui eussent été si peu enfants. À cinq ans, Emily, à qui son père demandait, par manière d'exercice intellectuel, comment il convenait de traiter Branwell s'il était trop bruyant, répondit qu'il fallait «d'abord raisonner avec lui, puis, au cas où il refuserait d'entendre, le fouetter». À six ans, elle écrivait des contes fantastiques, pleins déjà d'imaginations sombres.

Et les journées se passaient, monotones, muettes, lugubres. Les petites filles se levaient à cinq heures, balayaient, surveillaient le déjeuner, prenaient une leçon d'anglais avec leur père et une leçon de couture avec leur tante; le reste du temps, c'était la promenade sur la bruyère, la lente promenade toujours recommencée. Les six enfants marchaient côte à côte, tantôt commentant les dernières nouvelles des affaires d'Orient, tantôt se racontant à tour de rôle de terribles histoires, sous le vent qui soufflait.

En septembre 1824, Emily et Charlotte furent mises en pension à Cowan-Bridge, dans une école où étaient déjà leurs deux sœurs aînées. C'était une de ces écoles-géhennes comme on peut en voir dans les romans de Dickens, à moins que l'on ne prenne la peine d'explorer soi-même les petites villes de France ou d'Angleterre, car on s'aperçoit alors que Dickens n'a rien exagéré, que la civilisation n'a rien changé, et qu'il reste encore de par le monde une foule de ces bagnes où l'on affame, torture et abrutit, sans aucun motif compréhensible, les petites filles et les petits garçons. L'école de Cowan-Bridge avait été fondée avec grand tapage dans le but d'instruire et de former aux belles manières les filles des clergymen de l'Église établie. Les petites Brontë ne cessèrent pas d'y souffrir de la faim, du froid, des courants d'air; le personnel de la maison ne se relâcha d'oublier leur existence que pour les battre et les tourmenter. Elles ne se plaignaient pas, faute d'avoir à qui se plaindre; mais les deux aînées, Marie et Élisabeth, furent prises coup sur coup d'une fièvre de consomption et moururent. Puis une épidémie de fièvre typhoïde se répandit dans la pension. Les élèves mouraient dans les dortoirs ou bien fuyaient l'école, emmenées en hâte par leurs parents. Seules, Charlotte et Emily Brontë restaient là, et si elles n'apprenaient pas grand chose de ce que doivent connaître les filles des clergymen de l'Église établie, elles apprenaient du moins à considérer la vie comme une façon de sombre pensionnat, où le seul devoir des élèves était de souffrir en silence, avec quelque chose qu'on appelait la mort pour seule récréation. Un jour vint enfin où la direction de Cowan-Bridge comprit elle-même la nécessité de congédier ces deux sœurs qui maigrissaient, dépérissaient et allaient mourir comme leurs aînées. M. Brontë, malgré tout l'ennui qu'il dut avoir de ce dérangement, se décida enfin à aller chercher ses filles. Peut être est-ce pour se distraire des soucis de ce voyage qu'il composa, avec toute sorte de citations de saint Paul, une épître en vers à jeune clergyman nouvellement ordonné.

Il ramena les deux petites à Haworth, où ce furent alors pour Emily d'heureuses années, toutes employées aux travaux du ménage, aux leçons, aux promenades sur la bruyère en compagnie de Branwell, le frère chéri. Tous ceux qui avaient occasion de venir au presbytère, les servantes, les amies de Charlotte, les paysans de Haworth, tout le monde jugeait Emily supérieure en toute façon au reste de la famille, plus intelligente, meilleure, plus belle aussi, avec sa grande taille mince, ses épais cheveux noirs, ses yeux d'un vert sombre, son teint pâle, et cette large bouche aux lèvres rouges et saillantes qu'animait souvent un étrange sourire. C'était elle qui soignait les malades, elle qui portait les secours aux pauvres, elle qui prenait dans ses bras les enfants du village et qui habillait leurs poupées. Mais à mesure qu'elle avançait en âge, chacun était plus frappé de la voir toujours rester silencieuse, comme s'il lui eût été impossible d'exprimer en paroles la profonde gaieté juvénile qui se reflétait dans ses yeux. Elle se taisait, répondant à peine d'un signe de tête aux questions des siens, s'enfuyant dès qu'un étranger approchait de la maison. Jamais elle ne prenait part, comme ses sœurs, aux leçons du dimanche, jamais elle ne parlait aux gens du pays.

Cette attitude finit par inquiéter la famille Brontë. On imagina, pour y remédier, d'envoyer de nouveau la jeune fille dans une pension. La pension, cette fois, était accueillante et gaie; Emily s'y trouvait avec sa sœur Charlotte et sous la direction d'une amie de celle-ci. Mais à peine y était-elle qu'elle se mit à dépérir, toujours muette, résignée, appliquée à ses devoirs: elle y serait morte, si Charlotte ne l'avait ramenée à Haworth. Un an après, nouvel exil. Emily prit une place d'institutrice à Halifax: elle y passa un hiver, puis s'en revint à ses bruyères, incapable décidément de jamais trouver de l'emploi en dehors de la maison paternelle.

De 1837 à 1842, Emily resta seule à Haworth, avec son père et sa tante. Elle s'occupait du ménage, soignait la vieille servante Tabby, qui s'était cassé la jambe, surveillait l'éducation de ses chiens, de ses chats et de ses poules, et, aux heures de liberté, courait parmi les bruyères, sous le vent qui soufflait. Pendant les vacances, la famille se réunissait, et la joyeuse vie d'autrefois recommençait. Personne autant qu'Emily ne paraissait s'y plaire.

Il y avait aussi, dans ces années, un desservant (curate) qui venait souvent dans la maison des Brontë et qui semble avoir fait sur Emily une impression assez vive. C'était un beau jeune homme plein de galanterie, et miss Ellen Nussey, l'amie des demoiselles Brontë, a raconté à miss Mary Robinson que sa présence au presbytère mettait dans les yeux d'Emily un éclat inaccoutumé.

* * *

Le bonheur d'Emily devait être de peu de durée. En 1842, sur les instances de Charlotte, la pauvre fille se laissa mener à Bruxelles, où un maître de pension s'offrait à compléter son éducation, et notamment à lui apprendre le français. La compagnie de sa sœur n'empêcha pas ce séjour en Belgique d'être pour Emily un affreux exil. Comme partout et toujours, c'est elle qui là-bas parut la mieux douée, la plus intéressante et la plus belle des deux sœurs. «Sa faculté d'imagination était si vive, elle avait un tel art pour se représenter les scènes et les caractères, et son raisonnement était, en outre, si serré, que je la croyais destinée à l'avenir le plus haut.» C'est en ces termes que parlait d'elle, plus tard, le maître de pension bruxellois. Mais il se plaignait en même temps de cette nature sombre, concentrée, inabordable, qu'il lui avait vue tout le temps qu'il l'avait connue. Des dames anglaises qui habitaient aux environs de Bruxelles se trouvèrent forcées à rompre toutes relations avec les demoiselles Brontë, qu'elles avaient d'abord invitées chez elles: Emily ne leur disait pas un mot; elle restait des heures dans leur salon, immobile et les yeux baissés. Elle étudiait consciencieusement le français, le dessin, la musique; elle étonnait ses maîtres par la sûreté et la rapidité de ses progrès; mais sa tristesse de jour en jour s'aggravait. Elle n'avait d'autre consolation que d'écrire des vers, à l'insu de tous, et de lire Hoffmann, dont les noires inventions concordaient avec les rêves tragiques qu'elle portait en elle.

À l'hiver de 1843, miss Branwell, la tante, mourut, et Emily revint s'installer à Haworth, auprès de son père. Rien au monde, désormais, ne devait plus l'amener à quitter ses bruyères; mais il ne semble pas qu'elle y ait rapporté la joie intérieure qui l'avait remplie avant son exil. Elle n'avait plus aux durs travaux de la maison l'entrain de naguère. Des images, sans doute des projets de romans et de poèmes, se pressaient dans son cerveau: et peut-être s'affligeait-elle aussi de ce tempérament insociable qui l'empêchait, comme ses sœurs, de subvenir aux besoins de la famille; peut-être avait-elle un pressentiment des angoisses qui l'attendaient.

Ces angoisses devaient commencer dès l'année suivante. Le frère bien-aimé, Branwell Brontë, après s'être fait chasser de vingt emplois pour son ivrognerie et sa négligence, avait enfin obtenu une place de précepteur dans une famille où sa sœur Anne était institutrice. Il y avait séduit la mère de son élève; la chose avait été découverte, et le jeune homme s'était enfui à Haworth, fou d'amour, désespéré, plein de rage contre le destin qui le séparait de cette femme passionnément désirée. Et, de retour chez son père, il n'eut d'autre soulagement que de s'enivrer sans relâche, joignant l'ivresse de l'opium à celle de l'eau-de-vie. Ses sœurs Charlotte et Anne, son père, tous les amis de la maison, se détournèrent de lui avec horreur. Seule, Emily le chérissait davantage à mesure qu'elle le voyait plus misérable. Tous les soirs, pendant des années, elle resta seule debout dans la maison jusqu'au milieu de la nuit, parfois jusqu'au matin, pour attendre le retour de son frère, qui s'attardait dans les tavernes. Ses sœurs, son père, tous les siens dormaient: elle veillait, se distrayant à lire ou à écrire, mais davantage encore, sans doute, à rêver devant les cendres éteintes. Elle guettait le bruit des pas du malheureux, elle allait à sa rencontre, le conduisait à sa chambre, subissait sans impatience ses injures et ses imprécations. Nul doute qu'elle ait copié d'après l'abrutissement de Branwell l'abrutissement d'Earnshaw, un des plus singuliers personnages de son roman; mais nul doute aussi, comme l'ajustement observé miss Robinson, que les confidences de ce fou éperdu d'amoureuse passion lui aient servi à concevoir les éclats sauvages de l'amour d'Heathcliff.

C'est dans ces mornes nuits d'attente solitaire qu'elle écrivit quelques-uns de ses plus beaux poèmes. L'habitude d'écrire des vers en cachette, elle l'avait prise depuis longtemps: et lorsque jadis son frère et Charlotte l'encombraient de détails sur l'envoi qu'ils avaient fait de leurs médiocres vers aux célébrités du jour et sur les réponses qu'ils en avaient reçues, personne ne se doutait qu'elle aussi avait des vers qu'elle aurait pu montrer, de véritables vers, débordant d'une étonnante frénésie lyrique.

C'est Charlotte qui, par hasard, dans l'automne de 1845, découvrit le cahier des poèmes de sa sœur. Celle-ci fut d'abord très fâchée de cette indiscrétion: on la força pourtant à laisser joindre ses vers à ceux de ses deux sœurs dans un recueil qu'on voulait publier. Le recueil parut. Charlotte ne manqua pas de l'envoyer à tous ceux qui, dans les trois royaumes, pouvaient rendre compte d'un livre. Mais personne, ou à peu près, ne rendit compte de ce livre-là; seuls, deux ou trois petits journalistes signalèrent des vers d'un certain Ellis Bell (c'était le pseudonyme d'Emily) comme se distinguant des vers qui les entouraient par un accent assez nouveau.

Il n'y a en effet aucun rapport entre les vers d'Ellis Bell et ceux de ses deux sœurs. La facture y est souvent un peu embarrassée, mais les sentiments sont d'une originalité si profonde que je ne connais pas de poèmes anglais ayant une saveur aussi absolument personnelle. Un seul sujet, à dire vrai: le désir de mourir; mais, à l'appui de ce sujet, une façon de philosophie panthéiste et pessimiste, des images d'une noblesse superbe et le plus étrange accent de morne tristesse découragée que l'on puisse imaginer.

Voici, par exemple, un petit poème que je voudrais qu'on lise dans le texte anglais:

Les richesses, je les tiens en maigre estime; et l'amour je me ris de le dédaigner; et le désir de la renommée n'a été qu'un rêve qui s'est évanoui avec le matin.

Et si je prie, la seule prière qui agite mes lèvres, pour moi-même, est: «Laissez-moi ce cœur que je porte à présent, et rendez-moi la liberté.»

Oui, à mesure que mes jours s'écoulent, c'est là tout ce que je demande; dans la vie et dans la mort, une âme libre de chaînes, avec du courage pour supporter.

L'insuccès du recueil de poèmes, loin de décourager Charlotte, lui donna la résolution de s'imposer de suite à l'attention du public par un livre d'une lecture plus facile. Elle conçut le plan d'un roman, ce médiocre Professeur, qu'elle devait plus tard refondre dans son Villette. Et comme elle s'était promis de traîner avec elle ses deux sœurs à la fortune et à la gloire, elle leur enjoignit de se mettre elles aussi, chacune à un roman. Anne écrivit l'ennuyeuse histoire d'Agnes Grey; Emily écrivit Wuthering Heights.

Elle l'écrivit dans ces longues soirées où elle restait seule à attendre le retour de son frère, pendant que le bruit monotone du vent rendait plus lugubre encore le lugubre silence de la maison endormie. Le jour, courant sur la bruyère, elle méditait le plan, combinait les épisodes. À l'influence de son tempérament se joignaient les souvenirs de Maturin et d'Hoffmann, ceux aussi des sombres histoires de famille irlandaises que lui avaient racontées son père, maintenant à demi aveugle, et pour qui tous les moyens étaient bons de se rendre intéressant. La figure d'Heathcliff se dressait devant elle: et j'imagine que quelque chose dans sa chair et ses nerfs lui faisait trouver plaisir à concevoir ce singulier amant, contenu et passionné, féroce et humble, le seul amant qu'il aurait fallu à une âme comme la sienne. Le soir, elle écrivait ce qu'elle avait imaginé dans le jour. Elle essayait de se passionner aux enfantillages de la jeune Catherine, aux menus détails de la vie des Linton; mais tout à coup elle entendait au dehors des bruits de pas, des jurons, des appels: et avant que son frère ne fût installé dans son lit, elle assistait à de terribles monologues, où les malédictions, les invectives, les cris de folle sensualité alternaient avec des soupirs et de vagues remords. Lorsqu'elle voulait ensuite se remettre à l'histoire de Catherine, c'est Heathcliff qui s'imposait à elle, avec son âme toute pleine des sauvages passions dont elle venait de percevoir l'écho dans les discours avinés de Branwell.

Il faut ajouter qu'elle écrivit Wuthering Heights au milieu des embarras les plus affreux. L'argent manquait de plus en plus, le père perdait la vue. Anne, la sœur cadette, dépérissait, atteinte mortellement, et chaque jour l'indigne Branwell cessait davantage de ressembler à un être humain.

Quand le livre fut fini, Charlotte l'envoya avec les deux autres chez un éditeur. Mais personne ne daigna remarquer le romancier nouveau. Emily ne lut jamais un compte-rendu de son roman. Elle n'eut pour l'en complimenter que ses sœurs, qui paraissent avoir été au premier abord plutôt scandalisées que séduites, et son frère Branwell, qui imagina de se vanter au cabaret d'être lui-même le véritable auteur de Wuthering Heights[1].

Et tandis que Charlotte et Anne s'étaient remises déjà à d'autres ouvrages, Emily, quand elle eut achevé son roman, renonça pour toujours à la littérature. Elle s'attacha toute, plus activement que par le passé, aux soins du ménage. Elle soigna son père, elle adoucit l'agonie de son frère, qui mourut debout entre ses bras. À l'automne de 1848, elle fut prise elle-même d'une vilaine toux; mais elle refusa d'y faire attention, ou de consulter un médecin. «Rien ne sert de la questionner, écrivait Charlotte; elle ne répond pas un mot. Et il est encore plus inutile de lui recommander des remèdes: elle ne veut rien prendre.»

Pourtant, et malgré le sincère désir de la mort qu'elle a toujours laissé voir, Emily se sentait si nécessaire dans la maison qu'elle s'acharnait à vivre. On ne put obtenir qu'elle renonçât à une seule de ses occupations ordinaires. «Je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât, écrivait encore Charlotte. Plus forte qu'un homme, plus simple qu'un enfant. Le seul point affreux était que, pleine de sollicitude pour les autres, pour elle-même elle n'avait aucune pitié. De ses mains tremblantes, de ses jambes affaiblies, de ses pauvres yeux fatigués, elle exigeait le même service que quand elle était bien portante. Et c'était un supplice inexprimable d'être là auprès d'elle, d'assister à tout cela, et de ne rien oser lui dire.»

Le 15 décembre 1848, Emily, qui la veille encore avait pris froid dans une promenade sur les bruyères, s'obstina cependant à vouloir se lever. Elle commença à se peigner, assise près du feu. Le peigne tomba de ses mains; elle essaya de se baisser pour le ramasser, mais elle était trop faible, elle ne put. Sa toilette finie, elle descendit au salon et se mit à un ouvrage de couture. Vers deux heures, elle était si pâle que ses sœurs la supplièrent d'aller se coucher. Elle refusa d'un signe de tête, fit un effort pour se lever, s'appuya sur le sofa. Elle était morte.

* * *

Le corps de cette chère jeune fille repose maintenant dans un caveau de l'église de Haworth, tout au sommet de cette colline qu'elle a si passionnément aimée. Son âme aussi, j'imagine, doit avoir obtenu la permission d'y demeurer à jamais, puisque tout autre séjour lui était impossible. Je crois bien même l'y avoir vue, dans la visite que j'ai faite à la petite église du village: c'était une âme pâle et douce, tout odorante du parfum des bruyères. Elle flottait devant moi; mais quand je voulus l'approcher, je ne vis plus rien.

Je me réjouis pourtant de la savoir là, et j'en vins à envier l'heureux destin qui lui était échu. Elle n'a point connu, comme sa sœur Charlotte, les fortes émotions de la renommée; mais le désir de la renommée n'a été pour elle «qu'un rêve léger qui s'est évanoui avec le matin». Et la voici en revanche qui possède un privilège plus rare, la fidèle amitié de cœurs pareils au sien. Je n'oublierai pas de quelle touchante manière son nom me fut révélé pour la première fois. C'était à Dresde, sur la terrasse de Brühl, un soir d'été, il va quatre ou cinq ans. L'orchestre du Belvédère jouait des valses dans le lointain; une odeur tranquille me venait des jardins, par delà le fleuve; et la jeune Anglaise avec qui je causais voulut bien m'avouer que, entre tous les romans, celui qu'elle préférait était Wuthering Heights, d'Emily Brontë. Elle eut pour me faire cet aveu un gracieux sourire un peu gêné, et baissa la tête, toute rougissante, comme s'il s'était agi d'une confidence trop hardie. Mais bientôt elle reprit courage: elle me récita, j'en jurerais, le roman tout entier; elle me peignit le caractère d'Emily Brontë; elle me dit comment ses amies et elle s'étaient promis de garder toujours un culte exclusif à cette noble mémoire. Oui, plus de quarante ans après sa mort, Emily excite encore dans les âmes des jeunes filles de son pays de pieux enthousiasmes. Et tandis que sa sœur Charlotte et George Eliot et Mistress Browning entrent peu à peu dans l'oubli, tous les jours arrivent de nouvelles guirlandes au tombeau de cette Emily Brontë, qui «joignait à l'énergie d'un homme la simplicité d'un enfant».

T. DE WYZEWA.

UN AMANT

PROLOGUE

CHAPITRE PREMIER

1801

Je reviens d'une visite à mon propriétaire, le seul voisin dont j'aurai à m'occuper ici. Voilà assurément un beau pays! Je ne crois pas que dans toute l'Angleterre j'eusse pu trouver un endroit aussi complètement à l'écart de la société! Un parfait paradis de misanthrope; et M. Heathcliff et moi formons justement la paire qui convient pour nous partager cette désolation. Un gaillard étonnant! Il ne se doutait pas combien mon cœur brûlait de sympathie pour lui tout à l'heure, tandis que je voyais ses yeux noirs se remuer si soupçonneux sous leurs sourcils, et ses doigts, avec un geste de résolution jalouse, s'enfoncer plus profondément encore dans son gilet, à l'annonce de mon nom.

—M. Heathcliff? dis-je.

Un signe de tête fut sa seule réponse.

—M. Lockwood, votre nouveau fermier, monsieur. J'ai pris l'honneur de vous faire visite le plus tôt possible, après mon arrivée, pour vous exprimer l'espoir que je ne vous ai pas gêné par ma persévérance à solliciter le droit d'occuper Thrushcross Grange; j'ai entendu dire, hier, que vous aviez eu quelque idée...

—Thrushcross Grange m'appartient, monsieur, dit-il en m'interrompant; je ne permettrais à personne de me gêner si je pouvais l'empêcher. Entrez!

Cet «entrez» fut prononcé les dents fermées, et exprima plutôt le sentiment d' «allez au diable»; même la porte sur laquelle il s'appuyait ne manifesta, à ces mots, aucun mouvement sympathique. Et j'imagine que ces circonstances furent ce qui me détermina à accepter l'invitation: je me sentais intéressé pour un homme qui me paraissait plus exagérément réservé encore que moi-même.

Lorsqu'il vit le poitrail de mon cheval pousser légèrement la barrière, il sortit sa main pour enlever la chaîne; après quoi il me précéda le long de la chaussée montante d'un air grognon, marchant devant moi; et lorsque nous entrâmes dans la cour: «Joseph, cria-t-il, prenez le cheval de M. Lockwood, et montez du vin!»

Nous avions évidemment là tout le personnel des domestiques: c'est la réflexion que me suggéra cet ordre de mon hôte. Rien d'étonnant à ce que l'herbe pousse entre les pavés et à ce qu'il n'y ait pour couper les haies que les bêtes du troupeau.

Joseph était un homme d'un certain âge: non, un vieil homme; très vieux peut-être, bien que très vert.

—Que le Seigneur nous aide, grognait-il tout bas, avec un ton de rogue déplaisir, tandis qu'il me débarrassait de mon cheval; et il me regardait en même temps dans la figure d'un air si aigre que je conjecturais charitablement qu'il avait besoin de l'aide de Dieu pour digérer son diner et que sa pieuse exclamation n'avait aucun rapport avec ma visite inattendue.

Wuthering Heights est le nom de la demeure de M. Heathcliff: Wuthering étant un adjectif provincial très significatif pour décrire le tumulte atmosphérique auquel est exposé cet endroit dans les temps d'orage. Un vent pur et réconfortant, ils doivent l'avoir là-haut en toute saison; on peut juger de la puissance du vent du nord soufflant par dessus la haie, par la pente excessive des quelques sapins rabougris contigus à la maison et par une rangée d'épines décharnées qui tendent leurs membres toutes dans un même sens, comme si elles mendiaient l'aumône du soleil. Heureusement l'architecte a pris la précaution de bâtir solidement la maison, les étroites fenêtres sont profondément enfoncées dans le mur, et il y a de grandes pierres en saillie pour protéger les coins.

Avant de passer le seuil de la porte, je m'arrêtai pour admirer une quantité de sculptures grotesques répandues sur le fronton, et particulièrement à l'entour de la porte principale; au-dessus de cette porte, parmi un enfer de griffons émiettés et d'impudents petits monstres, je découvris la date 1500 et le nom «Hareton Earnshaw». J'aurais volontiers fait quelques commentaires, et demandé au morose propriétaire une courte histoire du lieu; mais son attitude à la porte m'a paru réclamer mon entrée hâtive ou mon départ définitif; et je ne voulais pas aggraver son impatience avant d'avoir examiné l'intérieur de sa retraite. Une marche nous introduisit dans le salon de la famille, sans la moindre trace d'antichambre ou de passage intermédiaire; c'est ce salon qu'ils appellent ici plus spécialement la maison. Il comprend généralement la cuisine et le parloir; mais je crois qu'à Wuthering Heights la cuisine a été forcée de se retirer dans un autre quartier; du moins ai-je distingué très loin à l'intérieur de la maison une jacasserie de langues et un brouhaha d'ustensiles culinaires; tandis que je n'ai observé aucun signe dénotant que l'on rôtisse, que l'on cuise ou que l'on fasse bouillir dans la large cheminée, non plus que je n'ai vu sur ses murs aucun reflet de casseroles de cuivre ou de passoires d'étain. En vérité, une de ses extrémités reflétait brillamment à la fois la lumière et la chaleur d'une rangée d'immenses plats d'étain, entresemés de cruches et de pots d'argent faisant comme des tours alignées sur un vaste pressoir de chêne, tout à fait dans le haut. Au-dessus de la cheminée étaient accrochés divers vieux fusils préhistoriques et une paire de pistolets de cheval; de plus, en manière d'ornement, trois petites corbeilles étaient alignées le long du rebord, peintes en couleurs très voyantes. Le plancher était d'une pierre tendre et blanche: les sièges avaient des dos très élevés, ils étaient d'une forme primitive, et peints en vert: j'en vis un ou deux noirs et massifs qui reluisaient dans l'ombre. Dans une sorte de voûte sous le dressoir reposait une énorme chienne d'arrêt rouge foncé, entourée par un essaim de petits chiens piaillants, et je vis d'autres chiens logeant dans d'autres recoins.

L'appartement et ce qui le remplissait n'aurait eu rien d'extraordinaire s'ils avaient appartenu à un paisible fermier du nord, avec une mine têtue et des membres robustes avantageusement dessinés par une culotte courte et des guêtres. Un tel individu, assis dans son fauteuil, sa cruche d'ale écumant sur la table ronde devant lui, vous pouvez le voir partout dans un circuit de cinq ou six milles autour de ces collines, pour peu que vous entriez chez lui tout de suite après dîner. Mais M. Heathcliff forme un singulier contraste avec sa demeure et sa façon de vivre. Il a l'aspect d'un gipsy à la peau noire; tandis que son costume et ses manières sont d'un gentleman, c'est-à-dire autant d'un gentleman que celles de plus d'un squire de province; un peu négligé peut-être, mais ne paraissant pas désavantageusement dans sa négligence, parce qu'il a une figure droite et agréable, et aussi un peu morose. Il est possible que quelqu'un le soupçonne d'un orgueil exagéré; mais j'ai en moi une corde sympathique qui me dit que ce n'est rien de pareil: je sais par instinct que sa réserve vient d'une aversion pour les expansions démonstratives des sentiments, pour les manifestations de bienveillance mutuelle. Cet homme doit aimer et haïr également sous le couvert, et il doit estimer comme une espèce d'impertinence qu'on lui rende son amour ou sa haine. Mais non, je vais trop vite; je le revêts trop libéralement de mes propres qualités. Il se peut que M. Heathcliff ait, pour se tenir à l'écart lorsqu'il rencontre une soi disant connaissance, des raisons toutes différentes de celles qui me déterminent moi-même. Je veux espérer que ma constitution est unique dans son genre; ma chère mère avait coutume de me dire que je n'arriverais jamais à avoir un intérieur confortable, et l'été dernier encore, je fis voir que j'étais en effet parfaitement indigne d'en avoir un.

Pendant que je jouissais d'un mois de beau temps au bord de la mer, le hasard me jeta dans la compagnie d'une créature pleine de séductions: une vraie déesse à mes yeux, aussi longtemps qu'elle ne fit aucune attention à moi. Je ne lui dis jamais mon amour de vive voix; mais, si les regards ont un langage, le plus pur idiot aurait pu deviner que j'étais amoureux par dessus la tête; enfin elle me comprit; elle me répondit par un regard—le plus doux de tous les regards imaginables. Et moi, que fis-je? Je l'avoue avec honte; je me renfonçai froidement en moi-même comme un colimaçon; à chaque regard, je me retirais davantage, jusqu'à ce qu'enfin la pauvre innocente en vint à douter de ses sens, et tonte remplie de confusion de son erreur supposée, persuada à sa mère de partir. Par ce curieux retour de mes dispositions, j'ai gagné la réputation d'un être délibérément pervers; réputation combien injuste, moi seul puis l'apprécier.

Je pris un siège à l'extrémité de la pierre de foyer opposée à celle vers laquelle mon propriétaire s'était avancé; et je remplis un intervalle de silence en essayant de caresser la mère chienne, qui avait quitté sa nursery et qui, comme une louve, se glissait derrière mes jambes, sa lèvre relevée et ses dents blanches guettant l'occasion de happer. Ma caresse provoqua un long et guttural grognement.

—Vous feriez mieux de laisser le chien tranquille, grogna à l'unisson M. Heathcliff, prévenant d'un coup de pied des démonstrations plus méchantes. Elle n'est pas accoutumée à être gâtée, ni traitée en favorite. Puis, marchant à grands pas vers une porte de côté, il cria de nouveau: Joseph!

Joseph marmotta indistinctement quelque chose des profondeurs de la cave, mais ne fit nullement mine de monter: de sorte que son maître descendit vers lui, me laissant en tête-à-tête avec la chienne mal élevée et une paire d'affreux chiens de berger velus, qui partageaient avec elle une surveillance jalouse de tous mes mouvements. N'avant aucune envie d'entrer en contact avec leurs crocs, je restai tranquillement assis; mais imaginant qu'ils ne comprendraient pas des insultes tacites, je me laissai aller, pour mon malheur, à cligner de l'œil et à faire des grimaces au trio; et il y eut je ne sais quel aspect de ma physionomie qui irrita la chienne si vivement qu'elle entra tout d'un coup dans un accès de fureur et sauta sur mes genoux. Je la jetai par terre et me hâtai d'interposer la table entre nous. Cet événement mit en émoi l'essaim tout entier; une demi-douzaine de diables à quatre pattes, d'âges et de dimensions divers, sortirent de repaires cachés pour envahir le centre où nous étions. Je sentis que mes talons et les pans de mon manteau avaient particulièrement à souffrir de l'assaut; et, parant aussi efficacement que je le pouvais avec le tisonnier les plus grands de mes adversaires, je me vis contraint à demander à haute voix l'assistance de quelqu'un de la maison pour rétablir la paix.

M. Heathcliff et son homme montaient l'escalier de la cave avec un flegme tout à fait vexant; je ne pense pas que leurs mouvements aient été d'une seconde plus rapides qu'à l'ordinaire, bien que le foyer fut littéralement une tempête de bruits et de bagarres. Par bonheur un habitant de la cuisine mit plus d'empressement: une corpulente dame avec un bonnet retroussé, les bras nus et les joues enflammées, se précipita au milieu de nous en brandissant une poêle à frire; elle fit un tel usage de cette arme et de sa langue que l'orage cessa comme par magie, et qu'elle seule resta, haletante comme la mer après un grand vent, lorsque son maître entra en scène.

—De quoi diable s'agit-il? me demanda-t-il en me regardant d'une façon que je supportai difficilement après ce traitement peu hospitalier.

—De quoi diable il s'agit, en vérité! grognai-je. Le troupeau de porcs possédés du démon n'aurait pas eu en lui de pires esprits que ces animaux qui vous appartiennent, monsieur. Vous pourriez aussi bien laisser un étranger avec une nichée de tigres!

—Ils ne s'attaqueront pas aux personnes qui ne touchent à rien, répliqua-t-il, mettant la bouteille devant moi, et rajustant la table déplacée. Les chiens ont raison d'être vigilants. Vous prenez un verre de vin?

—Non, merci.

—Pas mordu, n'est-ce pas?

—Si je l'avais été, j'aurais laissé mon cachet sur le mordeur.

La figure de M. Heathcliff se détendit comme pour un ricanement.

—Allons, allons, me dit-il, vous êtes agité, M. Lockwood. Allons, prenez un peu de vin. Les hôtes sont si rares dans cette maison, que moi et mes chiens, je l'avoue volontiers, nous savons à peine comment les recevoir. À votre santé, monsieur!

Je m'inclinai et retournai la politesse; je commençais à comprendre qu'il serait fou de rester à faire la moue pour les méfaits d'une bande d'affreux chiens; sans compter que je sentais la nécessité de ne pas fournir au gaillard un plus long amusement à mes dépens, depuis que son humeur prenait cette tournure. Lui,—poussé probablement par la considération prudente de la folie qu'il y avait à offenser un bon fermier—se relâcha un peu dans sa façon laconique de supprimer les pronoms et les verbes auxiliaires, et amena ce qu'il supposait être pour moi un sujet intéressant: un discours sur les avantages et les désavantages de ma retraite présente. Je le trouvai très intelligent sur les sujets que nous abordâmes; et, avant de repartir, je me sentis assez encouragé pour promettre spontanément une autre visite pour demain. Il me parut évident que Heathcliff ne désirait guère voir se répéter mon intrusion chez lui. J'irai cependant. C'est une chose étonnante comme je me sens sociable, comparé à lui.

CHAPITRE II

L'après-midi d'hier s'était annoncée brumeuse et froide. J'avais à moitié envie de la passer au coin de mon feu, au lieu d'errer parmi les bruyères et la boue pour aller à Wuthering Heights. Pourtant, en remontant dans ma chambre après mon dîner (N. B. je dîne entre midi et une heure; la femme de ménage, une respectable matrone, prise avec la maison comme une de ses dépendances, n'a pas voulu comprendre la demande que je lui ai faite d'être servi à cinq heures) donc quand j'avais remonté mon escalier avec cette paresseuse intention et que j'entrais dans ma chambre, je vis une servante qui s'y tenait agenouillée, entourée de brosses et de seaux à charbon, et qui provoquait une fumée infernale en jetant des potées de cendres pour éteindre la flamme. Ce spectacle me chassa aussitôt; je pris mon chapeau, et, après une marche de quatre milles, j'arrivai à la porte du jardin de Heathcliff juste à temps pour échapper aux premiers flocons d'une averse de neige.

Sur ce sommet de la colline tout exposé aux vents, la terre était durcie par une gelée noire, et il soufflait un air qui faisait frissonner tous mes membres. Ne pouvant enlever la chaîne, je sautai par dessus, et, courant tout le long de la chaussée dallée que bordent des buissons de groseilliers épars çà et là, je me mis à frapper pour qu'on m'ouvrit. Je frappai si longtemps sans résultat que mes jointures en furent meurtries et que les chiens hurlèrent.

—Maudits habitants! m'écriai-je en moi-même, vous méritez par votre grossière inhospitalité d'être à jamais isolés de toute l'espèce humaine. Moi du moins, je ne tiendrais pas ma porte barrée pendant le jour! n'importe, je veux entrer! Ainsi résolu, je saisis le loquet et le secouai violemment. Joseph, le domestique à la figure vinaigrée, projeta sa tête par une fenêtre ronde de la grange.

—Qu'est-ce que vous voulez? cria-t-il, le maître est là-bas dans la basse-cour. Faites le tour par le bout du jardin si vous êtes venu pour lui parler.

—Est-ce qu'il n'y a personne dans la maison pour ouvrir la porte? criai-je à mon tour en manière de réponse.

—Il n'y a personne que madame, et elle ne vous ouvrira pas, quand même vous continueriez votre tapage jusqu'à la nuit.

—Pourquoi? Est-ce que vous ne pouvez pas lui dire qui je suis, hein, Joseph?

—Non, pas moi! je ne m'en mêle pas! murmura la tête en s'effaçant.

La neige commençait à tomber très épaisse. J'avais saisi la poignée de la porte pour faire une nouvelle tentative, lorsqu'un jeune homme sans manteau, portant une fourche sur son épaule, apparut dans la cour derrière moi. Il me héla de le suivre; et après avoir traversé une lingerie et un espace pavé contenant un hangar à charbon, une pompe et un perchoir à pigeons, nous arrivâmes enfin dans l'énorme appartement chaud et gai où j'avais été reçu la première fois. Il brillait délicieusement, des rayons d'un immense feu composé de charbon, de tourbe et de bois: et auprès de la table préparée pour un abondant repas du soir, j'eus le plaisir d'apercevoir la «madame», un personnage dont jamais auparavant je n'avais encore soupçonné l'existence. Je saluai et j'attendis, pensant qu'elle m'offrirait de prendre un siège. Elle, cependant, me regardait, adossée à sa chaise, et restait muette et sans mouvement.

—Un dur temps, remarquai-je. J'ai peur, madame Heathcliff, que la porte ne subisse la conséquence de la façon indolente dont vos domestiques font leur service: j'ai eu bien du travail pour les amener à m'entendre.

Elle continuait à ne pas ouvrir la bouche. Je la fixais, elle me fixait aussi; en tous cas, elle tenait ses yeux attachés sur moi d'une façon froide et sans regard, infiniment embarrassante et désagréable.

—Asseyez-vous, me dit d'un ton bourru le jeune homme, il ne va pas tarder à rentrer.

J'obéis; je fis: hem! j'appelai la vilaine Junon qui daigna, à cette seconde entrevue, agiter l'extrémité de sa queue, pour me faire signe qu'elle avouait me reconnaître.

—Une belle bête, repris-je. Avez-vous l'intention de vous séparer des petits, madame?

—Ils ne sont pas à moi, dit l'aimable hôtesse, d'un ton moins engageant encore que celui qu'aurait mis Heathcliff à une telle réponse.

—Ah, vos favoris sont parmi ceux-là! continuai-je, me tournant vers un coussin sombre où je voyais quelque chose comme des chats.

—Un singulier choix pour des favoris, observa-t-elle avec dédain.

Je n'avais pas de chance: c'était un tas de lapins morts. Je recommençai à faire: hem! et je me rapprochai du foyer, répétant ma réflexion sur la rudesse de la soirée.

—Vous n'auriez pas dû sortir, me dit la dame en même temps qu'elle se levait et prenait sur la cheminée deux des paniers peints.

Dans la position qu'elle occupait jusque-là, elle avait été à l'écart de la lumière; maintenant, j'avais une idée distincte de l'ensemble de sa figure et de sa contenance. Elle était mince et paraissait à peine avoir cessé d'être une jeune fille: une forme admirable et le visage le plus exquis que j'aie jamais eu le plaisir de contempler; des traits petits, très blonde avec des boucles jaunes ou plutôt dorées flottant librement sur son col délicat, et des yeux qui, s'ils avaient eu une expression plus avenante, auraient été irrésistibles; mais par bonheur pour mon cœur aisément inflammable, le seul sentiment qu'ils exprimaient était quelque chose d'intermédiaire entre le mépris et une sorte de désespoir qu'il semblait singulièrement peu naturel de découvrir là. Les paniers étaient presque impossibles à atteindre pour elle, et je fis un mouvement pour l'aider; mais elle se tourna vers moi comme ferait un avare vers quelqu'un qui voudrait l'aider à compter son or.

—Je n'ai pas besoin de votre aide, me dit-elle d'un ton cassant, je les prendrai moi-même.

—Je vous demande pardon, me hâtai-je de répondre.

—Avez-vous été invité à prendre du thé? me demanda-t-elle, tandis qu'elle attachait un tablier sur sa jupe noire, d'une propreté irréprochable, et qu'elle se tenait debout, avec une cuiller pleine de feuilles de thé appuyée sur le pot.

—Je serais heureux d'en avoir une tasse, répondis-je.

—Avez-vous été invité? me répéta-t-elle.

—Non, dis-je, souriant à demi. Mais vous êtes précisément la personne qu'il convient pour m'inviter.

Elle retira sa main avec le thé, la cuiller et tout, et reprit sa place sur sa chaise avec un air d'humeur; son front se rida, et sa petite lèvre inférieure toute rouge s'avança comme celle d'un enfant prêt à pleurer.

Dans l'intervalle, le jeune homme avait revêtu sa personne d'une veste décidément très râpée; et se dressant devant l'éclat du feu, il me regardait toujours du coin de l'œil, absolument comme s'il y avait eu entre nous quelque mortelle injure restée sans vengeance. Je commençais à me demander s'il était ou non un domestique; sa manière de se vêtir et sa manière de parler étaient également rudes, entièrement dénuées de l'air de supériorité que l'on pouvait observer chez M. et Madame Heathcliff. Les boucles épaisses et brunes de ses cheveux étaient raides et incultes, ses moustaches faisaient un crochet sauvage sur ses joues, et ses mains étaient calleuses et noires comme celles d'un valet de ferme ordinaire; et pourtant son attitude était libre, presque hautaine, et il ne montrait rien de l'assiduité d'un domestique auprès de la dame de la maison. Dans l'absence de tout indice clair sur sa condition, je pensais que le meilleur était de m'abstenir de prendre garde à sa curieuse conduite; et cinq minutes après, l'entrée de Heathcliff me releva en quelque mesure de l'embarras de ma position.

—Vous le voyez, monsieur, je suis venu, suivant ma promesse, m'écriai-je, prenant un ton joyeux; et je crains bien d'être fortement éprouvé dans une demi-heure, à supposer que vous veuillez me donner abri jusque-là.

—Une demi-heure! dit-il, secouant les flocons blancs qui couvraient ses vêtements; il est bien étonnant que vous choisissiez le plus épais d'une tempête de neige pour faire vos promenades! Savez-vous que vous courez le risque de vous perdre dans les marais? Les gens à qui ces landes sont familières s'égarent souvent eux-mêmes par des soirées comme celles-ci, et je peux vous certifier qu'il n'y a pas pour le moment la moindre chance que le temps change.

—Peut-être puis-je trouver un guide parmi vos garçons: il resterait à la Grange jusqu'à demain matin, Pouvez-vous m'en procurer un?

—Non, je ne peux pas.

—Oh! vraiment! eh bien alors il faudra que je m'en remette à ma propre sagacité.

—Hem!

—Est-ce que vous allez faire le thé? demanda l'homme à la veste râpée, transportant de moi sur la jeune dame son regard féroce.

—Est-ce qu'il faut lui en donner? demanda-t-elle, s'adressant à Heathcliff.

—Préparez-le, voulez-vous? fut la réponse, prononcée avec tant de sauvagerie que je tressaillis. Le ton qu'il mit à ces mots révélait décidément une nature méchante. Je ne me sentais plus du tout porté à appeler Heathcliff un admirable gaillard. Quand les préparatifs du thé furent achevés, il m'invita avec un: «et maintenant, monsieur, approchez votre chaise». Tous, y compris le rustique jeune homme, nous nous installâmes autour de la table: un austère silence régnait tandis que nous mangions.

Je songeais que si j'avais causé le nuage c'était aussi mon devoir de faire un effort pour le chasser. Ces gens-là ne pouvaient pas rester toute la journée si sombres et si taciturnes; et il était impossible, quelque mauvaise que fut leur humeur naturelle, que leur renfrognement de ce soir-là fut leur contenance de tous les jours.

—Il est étrange, commençai-je, dans l'intervalle entre le moment où j'avais avalé une tasse de thé et celui où j'en reçus une seconde, il est étrange comment la coutume peut façonner nos goûts et nos idées. Bien des gens ne pourraient pas imaginer le bonheur possible dans une vie aussi complètement isolée du monde que la vôtre, M. Heathcliff; et cependant j'ose dire que, entouré par votre famille, et avec votre aimable dame comme le génie présidant à votre maison et à votre cœur...

—Mon aimable dame! m'interrompit-il avec un ricanement. Et où est-elle, je vous prie, mon aimable dame?

—Madame Heathcliff, votre femme, je veux dire.

—Ah bien! oh! vous vouliez insinuer que son esprit a pris la fonction d'un ange providentiel et garde la fortune de Wuthering-Heights maintenant que son corps n'y est plus? Est-ce cela?

Apercevant ma faute, je tentai de la corriger. J'aurais dû voir qu'il y avait une trop grande disproportion dans l'âge des deux parties pour qu'il fut vraisemblable de les croire mari et femme. L'un avait près de quarante ans: une période de vigueur intellectuelle où il est rare que les hommes se complaisent dans l'illusion de faire des mariages d'amour avec des jeunes filles: c'est un rêve qui leur est réservé pour les consoler plus tard dans le déclin de leurs années. L'autre n'avait pas l'air d'avoir encore dix-sept ans.

Alors une idée passa dans mon esprit comme un éclair: ce gaillard derrière mon épaule, en train de boire son thé dans une assiette et de manger son pain avec des mains sales, ce devait être son mari, Heathcliff junior, naturellement. «Voilà la conséquence de s'enterrer vivant: elle se sera jetée sur ce rustre faute de savoir qu'il y eut au monde de meilleurs partis. Une vraie pitié: je dois trouver un moyen de l'amener à regretter son choix!» Cette dernière réflexion pourra sembler vaniteuse. Elle ne l'était pas: mon voisin me frappait par quelque chose de presque repoussant; et je savais par expérience que j'étais pour ma part très tolérablement attrayant.

—Madame Heathcliff est ma belle-fille, dit Heathcliff confirmant ma conjecture. En parlant, il dirigeait sur elle un regard très particulier: un regard de haine, à moins qu'il n'ait une disposition anormale des muscles faciaux qui les empêche d'interpréter le langage de son âme comme ceux des autres hommes.

—Ah, certainement, je vois maintenant; c'est vous qui êtes l'heureux possesseur de cette fée bienfaisante, remarquai-je, me tournant vers mon voisin.

Ce fut pis qu'avant, le jeune homme devint rouge sang, et serra son poing, avec toutes les apparences de projeter un assaut. Mais il sembla bientôt revenir à lui et étouffa l'orage dans un brutal juron murmuré à mon adresse, mais que cependant je pris soin de ne pas remarquer.

—Pas de chance dans vos conjectures, monsieur, observa mon hôte; ni l'un ni l'autre de nous deux n'avons le privilège de posséder votre bonne fée; son possesseur est mort. Je vous ai dit qu'elle était ma belle-fille; il faut donc qu'elle ait épousé mon fils.

—Et ce jeune homme est...

—Pas mon fils, à coup sûr!

Heathcliff sourit de nouveau comme si c'était tout de même une trop forte plaisanterie de lui attribuer la paternité de cet ours.

—Mon nom est Hareton Earnshaw, grommela l'autre, et je vous conseillerais de le respecter.

—Je ne vous ai témoigné aucun manque de respect, répondis-je, riant intérieurement de la dignité avec laquelle il s'annonçait lui-même.

Il fixa ses yeux sur moi plus longtemps que je ne me souciais de le dévisager en échange, par peur d'être tenté ou de souffleter ses oreilles ou de rendre trop manifeste mon hilarité. Je commençai à me trouver incontestablement déplacé dans cet agréable cercle de famille. La déplaisante atmosphère spirituelle grandit et fit plus que neutraliser le confort physique qui rayonnait autour de moi; et je résolus de bien réfléchir avant de m'engager une troisième fois sous ce toit.

L'occupation de manger étant terminée, et personne ne prononçant un mot d'une conversation un peu sociable, je m'approchai d'une fenêtre pour examiner le temps. Je vis un spectacle lugubre. Une nuit noire descendait prématurément, le ciel et les collines se mêlaient dans un amer tourbillon de vent et de neige suffocante.

—Je ne crois pas qu'il me soit possible de rentrer chez moi maintenant sans un guide, ne pus-je me retenir de m'écrier. Les chemins doivent déjà être ensevelis sous la neige; et quand même ils seraient découverts, j'aurais peine à les distinguer à un pas devant moi.

—Hareton, faites rentrer cette douzaine de moutons sous le porche de la grange: ils seront couverts par la neige si on les laisse dans leur parc pendant la nuit; et mettez une planche sur le devant, dit Heathcliff.

—Comment dois-je faire? repris-je avec une irritation croissante.

Pas de réponse à ma question; regardant autour de moi, je vis seulement Joseph qui apportait un seau de porridge pour les chiens, et Madame Heathcliff qui, appuyée au-dessus du feu, se divertissait à brûler une boîte d'allumettes qu'elle venait de faire tomber de dessus la cheminée en y remettant la boîte à thé. Joseph, ayant déposé son fardeau, se livrait à un examen critique de la chambre, et marmonnait dans des tous craquants: «Je me demande comment vous pouvez faire pour rester ici à paresser pendant qu'ils sont tous à travailler dehors, mais vous êtes une rien du tout; inutile de parler; jamais vous ne vous corrigerez de vos mauvaises habitudes et vous irez tout droit au diable comme votre mère avant vous.»

Je m'imaginai pour un instant que cette pièce d'éloquence s'adressait à moi, et ma rage étant arrivée à son comble, je marchai vers le vieux gredin avec l'intention de le lancer dehors, mais Madame Heathcliff m'arrêta par sa réponse.

—Scandaleux vieil hypocrite, répliqua-t-elle, n'avez-vous pas peur de voir vous-même votre corps emporté par le diable toutes les fois que vous mentionnez son nom? Je vous avertis de cesser de me provoquer ou bien je demanderai votre enlèvement à Satan comme une faveur particulière.

Joseph effrayé se hâta de sortir.

Maintenant nous étions seuls; j'essayai d'intéresser la belle jeune femme à ma détresse.

—Madame Heathcliff, lui dis-je avec chaleur, je pense que vous m'excuserez de vous déranger, car avec votre figure, je suis sûr que vous ne pouvez pas ne pas avoir bon cœur. Indiquez-moi quelques signes qui puissent me faire reconnaître mon chemin pour rentrer chez moi: je n'ai pas plus d'idée pour savoir comment je pourrai y rentrer que vous n'en auriez sur la façon d'aller à Londres.

—Prenez le chemin par où vous êtes venu, répondit-elle, se cachant dans un fauteuil, avec une chandelle à côté, et un livre ouvert devant elle. C'est un conseil sommaire, mais le meilleur que je puisse vous donner.

—Alors, il s'ensuit que je suis forcé de rester ici?

—C'est une affaire que vous pourrez arranger avec votre hôte, je n'ai rien à y voir.

—J'espère que cela vous apprendra à ne plus faire d'aussi imprudentes promenades sur ces collines! cria, de l'entrée de la cuisine, la dure voix de Heathcliff. Pour ce qui est de rester ici, je ne tiens pas d'installation pour les visiteurs; il faudra, si vous voulez rester, que vous partagiez le lit de Hareton ou celui de Joseph.

—Je peux dormir sur une chaise dans cette chambre, répondis-je.

—Non, non, un étranger est un étranger, qu'il soit riche ou pauvre; il ne me convient pas de laisser quelqu'un déranger cet endroit quand je n'y suis pas, dit le misérable.

Sous cette insulte, ma patience fut à bout. J'eus une expression de dégoût, et je courus derrière lui dans la cour, ou plutôt derrière Earnshaw, tant ma confusion était grande. Il faisait si noir que je ne pouvais distinguer les moyens de sortir; et comme j'errais tout alentour, je pus entendre un autre spécimen de leur aimable conduite les uns pour les autres. Dans le premier instant, le jeune homme paraissait disposé à me venir en aide.

—Je veux aller avec lui jusqu'au parc, disait-il.

—Vous allez aller avec lui jusqu'au diable! s'écria son maître, à moins que ce ne soit pas son maître. Et qui est-ce qui restera pour surveiller les chevaux, hein?

—La vie d'un homme est une chose plus importante que l'abandon momentané des chevaux; il faut que quelqu'un aille avec lui, murmura Madame Heathcliff avec plus de bonté que je n'en aurais attendu d'elle.

—Pas sur votre ordre! répliqua Hareton. Si vous le prenez sous votre protection, vous feriez mieux de rester tranquille.

—Alors, j'espère que son spectre vous hantera; et j'espère que M. Heathcliff ne trouvera jamais d'autre fermier jusqu'à ce que la Grange soit en ruines, répondit-elle vivement.

—Écoutez, écoutez, elle est en train de les maudire! murmura Joseph, dans la direction duquel je me trouvais courir.

Il était assis à portée de l'ouïe, occupé à traire les vaches sous la lumière d'une lanterne. Je m'emparai de cette dernière sans aucune cérémonie, et, criant que je la renverrais dans la matinée, je courus à la poterne la plus voisine.

—Monsieur, monsieur, il vole la lanterne! clama le vieux, en même temps qu'il me poursuivait. Hé, Gnasher; hé chiens, hé, Wolf, tenez-le, tenez-le!

Au moment où j'ouvrais la petite porte, deux monstres velus s'élancèrent sur ma gorge, me faisant tomber et éteignant la lumière, pendant qu'un hurrah ou se mêlaient la voix de Heathcliff et celle de Hareton vint mettre le comble à ma rage et à mon humiliation. Par bonheur, les bêtes semblaient attacher plus d'importance à étirer leurs pattes, à aboyer et à agiter leurs queues qu'à me dévorer vivant; mais elles ne me permirent pas de me relever et je dus rester étendu jusqu'à ce qu'il plut à leurs méchants maîtres de me délivrer. Alors, tête nue et tremblant de colère, j'ordonnai à ces mécréants de me laisser sortir; je leur dis qu'il y avait danger pour eux à me retenir une minute de plus, et j'y ajoutai diverses menaces de représailles, dont la profonde violence aurait été du goût du Roi Lear.

La véhémence de mon agitation amena un copieux saignement de nez; et Heathcliff continua à rire, et moi à gronder. Je ne sais pas comment la scène se serait terminée s'il ne s'était pas trouvé là une personne à la fois plus raisonnable que moi-même et plus bienveillante que mon partenaire. Cette personne était Zillah, la robuste femme de ménage, qui à la fin était sortie de la maison pour s'enquérir de la nature du tapage. Elle s'imagina que quelqu'un de la maison avait usé de violence avec mot; et n'osant pas s'en prendre à son maître, elle tourna son artillerie vocale contre le plus jeune des deux gredins.

—Eh bien, M. Earnshaw, s'écria-t-elle, voilà encore du bel ouvrage que vous avez fait! Est-ce que nous allons maintenant assassiner les gens sur la pierre même de notre porte? Je vois que cette maison ne me conviendra jamais; regardez le pauvre garçon; il étouffe quasiment. Fi! fi! cela ne peut pas continuer ainsi. Rentrez et j'arrangerai cela; là, tenez-vous tranquille.

Avec ces mots, elle versa tout à coup un pot d'eau glacée sur mon cou et m'entraîna dans la cuisine. M. Heathcliff nous y suivit; sa gaieté accidentelle n'avait pas tardé à disparaître, pour céder la place à son air morose accoutumé.

Je me sentais extrêmement malade, étourdi et faible; et ainsi je me trouvai absolument contraint à accepter un logement sous son toit. Il dit à Zillah de me donner un verre de brandy, puis passa dans la chambre, pendant qu'elle murmurait ses condoléances sur ma triste aventure; et, lorsque j'eus obéi à ses ordres, ce qui eut pour effet de me faire un peu revivre, elle me conduisit me coucher.

CHAPITRE III

Pendant qu'elle m'accompagnait dans l'escalier, elle me recommanda de cacher la chandelle et de ne pas faire de bruit, parce que son maître avait des idées étranges sur la chambre où elle voulait me mettre et ne consentait pas volontiers à y laisser loger quelqu'un. Je lui en demandai la raison. Elle répondit qu'elle ne savait pas: elle n'était dans la maison que depuis un an ou deux; et les gens y avaient tant d'allures bizarres qu'elle ne pouvait pas commencer maintenant à être curieuse.

Trop anéanti pour être moi-même bien curieux, je fermai solidement la porte, et jetai un regard autour de la chambre en quête du lit; tout le mobilier consistait dans une chaise, un porte-manteau et une grande armoire de chêne avec, tout près du haut, des carrés découpés ressemblant à des fenêtres de calèche. Lorsque je me fus approché de cette construction et que je l'eus regardée en-dedans, je découvris que c'était une singulière espèce de lit à la vieille mode, très ingénieusement imaginée pour rendre inutile à chaque membre de la famille d'avoir une chambre à lui. En fait, cela formait un petit cabinet isolé; et le rebord d'une fenêtre comprise dans l'installation servait de table. J'ouvris les panneaux, j'entrai avec ma lumière, je les refermai de nouveau; et je me sentis rassuré contre la vigilance de Heathcliff ou de tout autre.

Excité comme je l'étais, je fus longtemps incapable de m'endormir: et le sommeil, lorsqu'il vint, m'apporta les plus horribles cauchemars. Il me sembla que j'avais les pieds et les mains enchaînés, et que je me mettais à crier tout haut dans une frénésie de terreur.

À ma grande confusion, je découvris que mon cri n'était pas une imagination: j'entendis des pas pressés s'approcher de la porte de ma chambre; quelqu'un l'ouvrit d'une main vigoureuse et je vis une lumière briller, par les carrés disposés au sommet de mon lit. J'étais assis, encore tremblant, et essuyant la sueur de mon front: le nouveau venu semblait hésiter et se murmurait quelque chose à lui-même. Enfin il dit à demi-voix, d'un ton qui prouvait qu'il ne s'attendait pas à une réponse: «Y a-t-il quelqu'un ici?» Je jugeai qu'il valait mieux avouer ma présence, car j'avais reconnu la voix de Heathcliff et je craignais qu'il ne poursuivit ses recherches si je ne répandais rien. Dans cette intention, je me tournai et j'ouvris les panneaux. Je n'oublierai pas de sitôt l'effet produit par mon geste.

Heathcliff était debout à l'entrée, vêtu seulement d'une chemise et d'un pantalon, avec une chandelle s'égouttant sur ses doigts, et le visage aussi blanc que le mur derrière lui. Le premier craquement du panneau le fit tressaillir comme un choc électrique, la lumière s'échappa de sa main et tomba à quelques pas de lui, et son émoi était si extrême qu'il put à peine la ramasser.

—C'est seulement votre hôte, monsieur! criai-je, désireux de lui épargner l'humiliation de montrer plus longtemps sa lâcheté. J'ai eu le malheur de crier dans mon sommeil, sous l'effet d'un cauchemar terrible. Je suis fâché de vous avoir dérangé.

—Oh! que Dieu vous confonde, monsieur Lockwood, je voudrais vous voir au diable! commença mon hôte, mettant la chandelle sur une chaise, dans l'impossibilité où il était de la tenir lui-même. Et qui est-ce qui vous a introduit dans cette chambre? continua-t-il, enfonçant ses ongles dans les paumes de ses mains, et grinçant des dents pour arrêter les convulsions des mâchoires. Qui est-ce? J'ai bonne envie de mettre celui-là à la porte à l'instant même.

—C'est votre servante Zillah, répondis-je, m'empressant de descendre du lit et de reprendre mes vêtements. Je ne me plaindrai pas beaucoup si vous la chassez, M. Heathcliff; car elle le mérite abondamment. Je suppose qu'elle avait besoin d'avoir une preuve de plus que cet endroit a été hanté, et qu'elle se l'est offerte à mes dépens. Eh bien oui, il l'est; il est tout rempli de spectres et de gobelins. Vous avez bien raison de le tenir fermé.

—Que pouvez-vous bien entendre en me parlant de cette façon? tonna Heathcliff avec une véhémence sauvage. Comment, comment osez-vous, sous mon toit? Dieu! il est fou pour parler ainsi! (Et il frappa son front avec rage).

Je ne savais pas si je devais me montrer froissé de ces paroles ou poursuivre mon explication; mais il me sembla si profondément affecté que je pris pitié et détaillai à mon hôte l'histoire de mes rêves.

Pendant que je parlais, Heathcliff peu à peu se reculait dans l'ombre du lit, il finit par s'asseoir derrière, presque entièrement caché à ma vue. Pourtant, sa respiration irrégulière et entrecoupée me fit deviner qu'il luttait pour vaincre un excès d'émotion violente. Ne voulant pas lui laisser voir que je l'entendais, je continuai ma toilette le plus bruyamment que je le pouvais, je consultais ma montre, et monologuais sur la longueur de la nuit: «Pas encore trois heures! j'aurais juré qu'il en était six.» Le temps stagne ici: bien sûr que nous nous sommes couchés à huit heures.

—Toujours à neuf heures en hiver, et le lever à quatre, dit mon hôte, arrêtant un grognement; je supposai en même temps, par l'ombre du mouvement de son bras, qu'il essuyait une larme dans ses yeux. M. Lockwood, ajouta-t-il, allez dans ma chambre: vos cris ont envoyé au diable mon sommeil pour cette nuit.

—Le mien aussi, répondis-je. Je vais me promener dans la cour jusqu'à ce qu'il fasse jour, puis je partirai; et vous n'avez pas besoin de craindre que je recommence mon invasion. Je suis maintenant tout à fait guéri du désir de chercher le plaisir dans la société, que ce soit à la campagne ou à la ville. Un homme sensé doit apprendre à trouver en lui-même une compagnie suffisante.

—Charmante compagnie! murmura Heathcliff. Prenez la chandelle et allez où il vous plaira, je vous rejoins à l'instant. Toutefois, n'allez pas dans la cour, les chiens sont déchaînés; et pour ce qui est de la maison—Junon y monte la garde, et—non, vous pouvez seulement vous promener le long des escaliers et des passages. Mais sortez! je viens dans deux minutes.

J'obéis, c'est-à-dire que je quittai la chambre, mais alors, ne sachant pas où conduisait l'étroit couloir, je me tins tranquille, et j'assistai involontairement à un trait de superstition de mon propriétaire, qui démentait d'une façon bien étrange son bon sens apparent. Je le vis marcher vers le lit, ouvrir violemment le treillage et en même temps qu'il le tirait, éclater dans un furieux accès de larmes. «Entre, entre, disait-il en sanglotant. Cathy, viens! oh viens une fois encore. Oh chérie de mon cœur, entends-moi cette fois enfin, Catherine!» Le spectre se montra capricieux comme tous les spectres; il ne donna aucun signe de vie; mais par la fenêtre la neige et le vent entraient en tourbillons sauvages; je les ressentais, même à l'endroit où j'étais, et ils éteignirent la lumière.

Il y avait une telle angoisse dans le jaillissement de douleur qui accompagnait cette extravagance que ma compassion me fit passer sur sa folie, et que je m'éloignai, à demi fâché d'avoir entendu tout cela, vexé surtout d'avoir avoué mes ridicules cauchemars, puisqu'il en était résulté cette agonie; mais le pourquoi de ce qui était arrivé, je ne pouvais le comprendre. Je descendis avec précaution dans les régions basses de la maison et j'aboutis à l'arrière-cuisine, où quelques charbons encore un peu brillants, et que j'eus soin de ramasser en un tas compact, me permirent de rallumer ma chandelle. Rien ne remuait, excepté un chat gris qui sortit des cendres en rampant et me salua avec un miaulement plaintif.

Deux bancs circulaires enfermaient presque entièrement le foyer; sur l'un d'eux je m'étendis, et Grimalkin grimpa sur l'autre. Nous sommeillâmes de compagnie jusqu'à ce que notre retraite fût envahie et que Joseph se montra. Il jeta un regard sinistre sur la petite flamme que j'avais excitée à reluire entre les deux chenets; il précipita le chat du poste élevé où il se tenait, et se mettant lui-même à sa place, il commença l'opération de bourrer de tabac une énorme pipe. Ma présence dans son sanctuaire lui parut évidemment un trait d'impudence trop honteux pour être remarqué; il appliqua silencieusement sa pipe à ses lèvres, croisa les bras et souffla la fumée. Je le laissai jouir sans trouble de sa volupté; quand il eut poussé sa dernière colonne de fumée, et émis un profond soupir, il se leva, s'en alla aussi solennellement qu'il était venu. Un pas plus élastique entra ensuite; cette fois, j'ouvris ma bouche pour un «bonjour» mais je la refermai sans achever ma formule; car c'était Hareton Earnshaw, qui s'acquittait sotto voce de ses oraisons, dans une série de jurons dirigés contre tous les objets qu'il touchait, pendant qu'il fouillait dans un coin à la recherche d'une bêche ou d'une pelle, sans doute pour se creuser un chemin dans la neige. Il jeta un regard sur le banc, dilata ses narines, et pensa qu'il était aussi inutile d'échanger des civilités avec moi qu'avec mon compagnon le chat. Je devinai par la vue de ses préparatifs que la sortie était enfin permise, et, quittant ma dure couche, je fis un mouvement pour le suivre. Il s'en aperçut et désigna une porte intérieure avec le bout de sa bêche, me donnant à entendre par un son inarticulé que c'était le lieu où je devais aller si je changeais de place. Cette porte donnait dans la maison où je trouvai les femmes déjà en mouvement. Zillah produisait d'énormes flammes dans la cheminée avec un colossal soufflet; pendant que Madame Heathcliff, agenouillée sur le foyer, lisait un livre à la lumière du feu. Elle tenait sa main entre la chaleur de la fournaise et ses yeux, et semblait toute absorbée dans son occupation, ne s'arrêtant que pour gronder la servante de la couvrir d'étincelles, ou pour repousser de temps à autre un chien qui approchait son nez trop près de sa figure. Je fus surpris de voir que Heathcliff était là aussi. Il se tenait près du feu, me tournant le dos; et je compris qu'il venait de faire une scène orageuse à la pauvre Zillah, celle-ci interrompant à tout moment son travail pour relever le coin de son tablier, et pour pousser des grognements irrités.

—Et vous; vous indigne..., éclatait Heathcliff au moment où j'entrais, se tournant vers sa belle-fille, vous voilà encore avec votre paresse! Tous les autres gagnent leur pain, et vous, vous vivez de ma charité. Mettez de côté ces balivernes, et trouvez quelque chose à faire. Je vous ferai expier la calamité de vous avoir toujours sous mes yeux, entendez-vous, maudite coquine!

—Je mettrai de côté mes balivernes, parce que vous pouvez me forcer à le faire si je refuse, répondit la jeune dame fermant son livre et le jetant sur une chaise. Mais quant à faire quelque chose, je ne ferai rien que ce qui me plaira, dussiez-vous en perdre la langue à force de jurer.

Heathcliff leva son bras, et la jeune femme, qui paraissait en connaître le poids, s'empressa de se mettre à l'abri. N'ayant aucun désir d'assister pour me distraire à une bataille de chat et de chien, je m'avançai d'un pas vif, comme si j'étais heureux de prendre ma part de la chaleur du foyer, et tout à fait ignorant de la dispute interrompue. Chacun d'ailleurs eut assez de tenue pour suspendre les hostilités. M. Heathcliff enfonça ses poings dans ses poches pour les garantir de la tentation; Madame Heathcliff plissa ses lèvres et marcha vers un siège assez éloigné, où elle tint sa parole en jouant, pendant tout le reste de mon séjour, le rôle d'une statue. Ce séjour d'ailleurs ne fut pas long. Je me refusai à partager leur déjeuner, et au premier rayon du jour, je m'empressai de m'échapper vers le plein air, qui était maintenant clair, tranquille et froid.

Mon propriétaire me cria de m'arrêter avant que je fusse arrivé au fond du jardin et m'offrit de m'accompagner jusqu'au bout du marais. Et c'est un bonheur qu'il l'ait fait, car tout le dos de la colline n'était qu'un houleux océan blanc: les hauteurs et les affaissements causés par la neige n'indiquant en aucune façon des hauteurs et des affaissements correspondants dans le sol. Il y avait ainsi plusieurs puits que la neige avait entièrement nivelés; et des rangées entières de remblais avaient été effacées de la carte que ma promenade de la veille avait laissée imprimée dans mon esprit. J'avais remarqué d'un côté de la route, à des intervalles de six ou sept yards, une ligne de pierres dressées, qui se prolongeait tout le long de la steppe; elles avaient été dressées et barbouillées de chaux afin de servir de guides dans les ténèbres, ou encore dans les cas comme celui-ci, de façon que l'on pût distinguer le sentier ferme des marais profonds qui s'étendaient sur les deux côtés; mais à l'exception de points sales qui émergeaient un peu çà et là, toute trace de leur existence avait disparu; et mon compagnon fut souvent forcé de m'avertir de tourner sur la droite ou sur la gauche, alors que je m'imaginais suivre correctement les détours du chemin.

Nous échangeâmes fort peu de mots. Il s'arrêta à l'entrée de Thrushcross Park, me disant qu'il n'y avait plus d'erreur à faire depuis là. Nos adieux se bornèrent à un rapide salut; et je continuai mon chemin, me fiant à mes propres ressources, car la loge du portier est à présent inoccupée. La distance de cette porte à la Grange est de deux milles, mais je crois bien que je me suis arrangé pour la faire de quatre, tantôt me perdant parmi les arbres, tantôt m'enfonçant jusqu'au cou dans la neige: divertissement que ne peuvent apprécier que ceux qui en ont fait l'expérience. En tout cas et quoi qu'il en soit de mes errements, l'horloge sonnait midi lorsque je rentrai chez moi; et cela donnait exactement une moyenne d'une heure par mille pour le chemin ordinaire de Wuthering Heights.

La dépendance humaine de ma maison et ses satellites s'élancèrent pour me souhaiter la bienvenue, s'écriant en tumulte qu'elles avaient désespéré de moi; toutes conjecturaient que j'avais péri la nuit dernière; et elles étaient en train de se demander par quel moyen on s'y prendrait pour aller à la découverte de mes restes. Je leur ordonnai de rester tranquilles, à présent qu'elles me voyaient de retour, et, gelé jusqu'au cœur, je m'élançai dans l'escalier. Arrivé au premier, je revêtis des vêtements secs; et, après avoir marché dans ma chambre trente ou quarante minutes pour restaurer la chaleur animale, je me suis installé dans mon cabinet, faible comme un petit chat: presque trop faible pour jouir de la gaie flambée et du café fumant que m'a préparé ma servante.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Quelles vaines girouettes nous sommes! Moi qui avais résolu de me tenir indépendant de toute relation sociale, et remerciais mon étoile de m'avoir enfin amené dans un endroit où ces relations étaient à peu près impraticables, moi, misérable créature sans force, après avoir lutté jusqu'au soir contre l'abattement et la solitude, je fus enfin obligé de céder, et, sous prétexte de m'informer des choses nécessaires à mon installation, j'invitai Madame Dean, quand elle m'apporta le souper, à s'asseoir pendant que je mangerais, avec l'espoir sincère d'avoir une conversation en règle, et d'être ou agréablement réveillé ou tout à fait endormi par ses discours.

—Il y a très longtemps que vous vivez ici? commençai-je; ne m'avez-vous pas dit seize ans?

—Dix-huit, monsieur; je suis venue quand ma maîtresse s'est mariée, pour prendre soin d'elle: et quand elle est morte, le maître m'a retenue pour faire le ménage.

—En vérité?

Une pause suivit. Elle n'était pas bavarde, j'en avais bien peur, si ce n'est sur ses propres affaires, et celles-là ne m'intéressaient guère. Pourtant, après avoir réfléchi quelques minutes, ses poings sur ses genoux et avec un nuage de méditation sur sa dure physionomie, elle s'écria:

—Ah! les temps ont bien changé depuis!

—Ah! fis-je, vous avez dû voir beaucoup de changements, je suppose?

—Oui, et des malheurs aussi, répondit-elle.

—Oh, pensai-je, je vais tourner la conversation sur la famille de mon propriétaire! un excellent sujet à mettre en train. «Et cette jolie veuve, je serais heureux de savoir son histoire: d'apprendre si elle est une indigène du pays ou, ce qui est plus probable, une étrangère que les habitants des Heights ne veulent pas reconnaître pour parente.» Je demandai donc à Madame Dean pourquoi Heathcliff avait quitté Thrushcross Grange, et préférait vivre dans une situation et une résidence si manifestement inférieures. «N'est-il pas assez riche pour tenir la maison en bon ordre?» demandai-je.

—Riche, monsieur! Il a, personne ne sait combien d'argent, et tous les ans davantage. Oui, oui, il est assez riche pour vivre dans une maison plus belle que celle-ci; mais il est très serré, très avare; et s'il était venu s'établir à Thrushcross Grange, l'idée qu'il aurait pu gagner quelques centaines de plus en louant cette maison à un bon locataire l'aurait rendu trop malheureux. Il est bien étrange que des gens soient si avides quand ils sont seuls dans le monde!

—Mais il avait un fils, je crois?

—Oui, il en avait un, il est mort.

—Et cette jeune dame, Madame Heathcliff, est sa veuve?

—Oui.

—D'où vient-elle?

—Eh, monsieur, c'est la fille de mon ancien maître: Catherine Linton était son nom de jeune fille. Je l'ai nourrie, pauvre créature; je voudrais que M. Heathcliff vienne s'établir ici et alors nous pourrions être ensemble de nouveau.

—Alors, continuai-je, le nom de mon prédécesseur à Thrushcross Grange était Linton?

—Oui.

—Et qui est cet Earnshaw, Hareton Earnshaw, qui vit avec M. Heathcliff? Sont-ils parents?

—Non; c'est le neveu de feue Madame Linton.

—Le cousin de la jeune dame, alors?

—Oui; et son mari était aussi son cousin: l'un du côté de la mère, l'autre du côté du père. Heathcliff s'est marié avec la sœur de M. Linton.

—J'ai vu le nom d'Earnshaw gravé sur le fronton de la maison, à Wuthering Heights. Est-ce une vieille famille?

—Très vieille, monsieur, et Hareton est le dernier d'entre eux, de même que notre miss Cathy est la dernière de nous, je veux dire des Linton. Avez-vous été à Wuthering Heights? Je vous demande pardon de vous interroger, mais j'aimerais tant à savoir comment elle est!

—Madame Heathcliff? Elle avait très bonne mine, et était très jolie; mais elle ne m'a pas semblé très heureuse.

—Oh, la chère, ce n'est pas étonnant! Et comment avez-vous jugé le maître?

—Un homme plutôt rude, madame Dean; n'est-ce pas son caractère?

—Rude comme le tranchant d'une scie, et dur comme de la pierre de porphyre! Moins vous aurez affaire avec lui, mieux cela vaudra.

—Il faut qu'il ait eu des hauts et des bas dans la vie pour être devenu un tel rustre. Savez-vous quelque chose de son histoire?

—Je sais tout sur lui, Monsieur, excepté où il est né, et qui étaient ses parents, et comment il a gagné son argent pour commencer. Et Hareton a été indignement privé de l'héritage qui lui revenait! Le malheureux garçon est le seul dans toute la paroisse qui ne devine pas combien il a été spolié.

—Eh bien, madame Dean, ce serait une action charitable de votre part de me dire quelque chose sur mes voisins. Je sens que je ne pourrai pas dormir si je me couche; ayez donc l'obligeance de vous asseoir, et de me parler pendant une heure.

—Oh! certainement monsieur. Je vais seulement chercher quelque chose pour coudre, et alors je resterai assise ici aussi longtemps qu'il vous plaira. Mais vous avez pris froid; je vous ai vu frissonner; et il faut que vous buviez un peu de tisane pour chasser cela.

La digne femme s'empressa, pendant que je me pelotonnais plus près du feu. J'avais la tête brûlante et le reste du corps gelé; en outre je sentais mes nerfs et mon cerveau excités presque jusqu'au ton de la folie. Tout cela fit que je me trouvai non pas tant mal à l'aise que plutôt inquiet, comme je le suis encore, au sujet des effets possibles des incidents d'hier et aujourd'hui. Cependant, ma ménagère revint, avec un bol fumant et un panier à ouvrage; et ayant placé le premier de ces objets sur la cheminée, elle s'installa dans son siège, évidemment charmée de me trouver si sociable.

—Avant de venir vivre ici, commença-t-elle, sans attendre une nouvelle invitation à raconter son histoire, j'étais presque toujours à Wuthering Heights. Ma mère avait nourri M. Hindley Earnshaw, le père d'Hareton, et j'avais pris l'habitude de jouer avec les enfants; je faisais aussi les commissions; j'aidais aux foins et j'étais accrochée à la ferme, toujours prête pour toute besogne qu'on voulait me donner. Un beau matin d'été—c'était, je me rappelle, au commencement de la moisson—M. Earnshaw, le vieux maître, descendit en tenue de voyage; et après avoir dit à Joseph ce qu'il y avait à faire ce jour-là, il se tourna vers Hindley, Cathy et moi—car j'étais assise avec eux, mangeant mon porridge—et il dit, parlant à son fils: «Mon bon petit homme, je vais à Liverpool aujourd'hui, qu'est-ce qu'il faut que je vous apporte? Vous pouvez choisir ce qui vous plaira, seulement que ce soit quelque chose de petit, car j'aurai à aller et revenir à pied: soixante milles dans chaque sens, c'est long à épeler.» Hindley demanda un violon. Alors il se tourna vers miss Cathy; elle avait à peine six ans, mais elle pouvait monter sur tous les chevaux de l'écurie, et elle choisit un fouet. Le maître ne m'oublia pas non plus; car il avait un bon cœur, bien qu'il fût quelquefois un peu sévère. Il me promit de m'apporter plein mes poches de pommes et de poires, après quoi il embrassa ses enfants, dit adieu, et partit.

Cela nous sembla long à nous tous, les trois jours de son absence; et souvent la petite Cathy demanda quand il serait revenu. Madame Earnshaw l'attendait pour souper le troisième soir, et elle ajournait le repas d'heure en heure. Pourtant, il ne faisait aucun signe d'arriver, si bien qu'à la fin les enfants se fatiguèrent de descendre à la porte pour regarder. Il se fit noir, la vieille maîtresse aurait voulu qu'ils allassent se coucher, mais ils demandèrent en pleurant la permission d'attendre; et juste vers onze heures, le loquet de la porte fut tranquillement soulevé, et le maître entra. Il se jeta dans un siège, riant et grognant, et leur ordonna à tous de se tenir à distance, car il était à peu près tué, et ne recommencerait pas une telle marche pour les trois royaumes.

—Et, par là-dessus, être chargé à mort! dit-il, ouvrant son grand manteau qu'il tenait enroulé dans ses bras. Vois ici, femme! Je n'ai jamais été autant battu par quelque chose dans ma vie: mais il faut tout de même que vous le preniez comme un don de Dieu, bien qu'il soit presque aussi noir que s'il venait du diable.

Nous l'entourâmes, et par dessus la tête de miss Cathy, j'aperçus un enfant aux cheveux très noirs, sale et vêtu de haillons: assez gros pour être capable aussi bien de marcher que de parler. De visage, il avait l'air plus vieux que Catherine; et pourtant quand on le mit sur ses pieds, il ne sut que regarder autour de lui, et répéta sans cesse un baragouin que personne ne pouvait comprendre. Je fus effrayée et Madame Earnshaw parut prête à jeter l'enfant à la porte. Elle s'emporta, demandant comment son mari avait pu avoir l'idée d'amener dans la maison ce marmot gipsy, alors qu'ils avaient déjà leurs deux enfants à nourrir et à protéger. Qu'est-ce qu'il en tendait faire avec ça, et était-il devenu fou? Le maître essaya d'expliquer la chose, mais il était réellement à moitié mort de fatigue, et tout ce que je pus distinguer, parmi les gronderies de sa femme, fut le récit de la façon dont il avait trouvé cet enfant, mourant de faim, et sans asile, et quasi-muet, dans les rues de Liverpool. Il l'avait ramassé et s'était enquis de son possesseur. Pas une âme ne savait à qui il appartenait; et comme son argent et son temps étaient également limités, il pensa que le meilleur était de l'emmener tout de suite avec lui, plutôt que de s'exposer à cause de lui à d'inutiles dépenses en ville, car il avait pris la résolution de ne pas l'abandonner dans l'état où il l'avait trouvé. Enfin la conclusion fut que ma maîtresse se calma, et que M. Earnshaw me dit de laver le nouveau venu, de lui donner des effets propres, et de le mettre à dormir avec les enfants.

Hindley et Cathy se contentèrent de regarder et d'écouter jusqu'à ce que la paix fut revenue; mais alors tous deux commencèrent à fouiller dans les poches de leur père, en quête des cadeaux qu'il leur avait promis. Hindley était déjà un garçon de quatorze ans, mais quand il sortit ce qui avait été un violon et qui s'était écrasé en morceaux dans le manteau, il se mit à pleurer tout haut; et Cathy, quand elle apprit que le maître avait perdu son fouet en s'occupant de l'étranger, témoigna de sa mauvaise humeur en grinçant des dents et en crachant sur la sotte petite chose; elle gagna pour sa peine un soufflet afin d'apprendre de meilleures manières.

Ils refusèrent d'avoir l'enfant avec eux dans leur lit ou même dans leur chambre; et comme je n'en avais pas davantage envie, je le mis sur le perron de l'escalier, espérant qu'il serait parti dans la matinée. Par hasard, ou bien attiré peut-être en entendant sa voix, le petit monstre rampa vers la porte de M. Earnshaw, et c'est là que celui-ci le trouva en quittant sa chambre. On fit une enquête pour savoir comment il y était venu, je fus obligée d'avouer; et, en récompense de ma lâcheté et de ma cruauté, on me renvoya de la maison.

Ce fût la première introduction de Heathcliff dans la famille. En revenant quelques jours après (car je ne considérais pas mon bannissement comme perpétuel) je vis qu'ils l'avaient baptisé Heathcliff: c'était le nom d'un fils mort tout enfant, et ce nom lui a toujours servi, depuis, à la fois de prénom et de nom de famille. Miss Cathy et lui étaient maintenant très intimes, mais Hindley le haïssait. Et pour dire la vérité, je faisais comme lui; et nous le tourmentions honteusement, car je n'étais pas assez raisonnable pour sentir mon injustice, et la maîtresse ne prononçait jamais un mot en sa faveur quand elle le voyait injurié.

Il semblait un enfant maussade, mais patient, endurci peut-être par l'habitude aux mauvais traitements. Il subissait les coups de Hindley sans fermer les yeux ni verser une larme; et quand je le pinçais, il se contentait d'avoir un soupir et d'ouvrir ses yeux plus grands, comme s'il s'était blessé par accident et que personne ne fût à blâmer. Cette résignation rendit furieux le vieil Earnshaw, quand il découvrit comment son fils persécutait «le pauvre enfant orphelin», comme il l'appelait. Il s'attacha étrangement à Heathcliff, croyant tout ce qu'il disait (il faut ajouter qu'il disait très peu de choses et généralement la vérité) et le gâtant bien plus que Cathy, qui était trop malfaisante et trop entêtée pour être une favorite. C'est ainsi que, dès les premiers temps, Heathcliff entretint dans la maison de mauvais sentiments; à la mort de Madame Earnshaw, qui arriva moins de deux ans après, le jeune maître avait déjà appris à regarder son père comme un oppresseur plutôt qu'un ami, et Heathcliff comme un usurpateur de l'affection de son père et de ses privilèges propres; et tous les jours il devenait plus amer en réfléchissant à ces injustices. Je sympathisai quelque temps avec lui; mais quand les enfants tombèrent malades de la rougeole et que j'eus à les garder, et à me charger tout d'un coup des occupations d'une femme, mes idées changèrent. Heathcliff fut malade dangereusement; et dans les pires moments de sa maladie, il voulait toujours m'avoir à son chevet: je suppose qu'il sentait que je lui faisais beaucoup de bien et qu'il n'avait pas assez d'esprit pour deviner que je le faisais par ordre. Pourtant, je dois le dire, c'était l'enfant le plus tranquille que jamais nourrice eût veillé. La différence entre lui et les autres me força à être moins partiale. Cathy et son frère me harassaient terriblement; lui restait sans se plaindre, comme un mouton: bien que ce fut plutôt par dureté que par douceur naturelle.

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