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Un amant

Front matter (continued 6)

Teodor de Wyzewa translation

Un jour, pendant qu'elle examinait ce tiroir, j'observai moi-même que les jouets et les bibelots qu'il avait contenus en dernier lieu avaient été remplacés par des paquets de papiers pliés. Cette découverte excitant ma curiosité et mes soupçons, je décidai de connaître les mystérieux trésors de Catherine. Le soir, dès que la jeune fille et son père furent bien installés en haut, je cherchai et trouvai sans peine parmi les clés une clé qui allât à la serrure du tiroir. Je pris dans mon tablier tout ce qui s'y trouvait et l'emportai dans ma chambre pour l'examiner à loisir. Quoi que j'eusse pu soupçonner, je fus surprise de découvrir que ces papiers formaient une énorme correspondance,—presque journalière évidemment,—écrite par Linton Heathcliff en réponse à des lettres de Catherine. Les premières étaient embarrassées et courtes; mais par degrés, elles cédaient la place à de très abondantes lettres d'amour, folles, comme il convenait à l'âge de leur auteur, mais avec des touches çà et là qui me parurent empruntées. J'en gardai autant qu'il me parut nécessaire, les liai dans un mouchoir et les mis de côté, après quoi je refermai le tiroir vide.

Le lendemain, suivant son habitude, ma jeune dame descendit de très bonne heure et vint à la cuisine. Je la vis s'avancer vers la porte lorsqu'arriva un certain petit garçon chargé d'emporter le lait, et je vis qu'elle mettait quelque chose dans la poche de sa jaquette et qu'elle en retirait quelque chose. Je fis le tour par le jardin et guettai le passage du messager. Celui-ci eut la fâcheuse idée de lutter pour défendre ce qu'il portait, de sorte que tout le lait se trouva répandu par terre; mais je parvins à lui arracher la lettre, et après l'avoir menacé des plus sérieuses conséquences s'il persévérait, je restai sous le mur, à parcourir la composition amoureuse de Miss Cathy, qui me parut plus simple et plus éloquente que celles de son cousin. Je rentrai pensive à la maison. Comme la journée était humide et que la jeune fille ne pouvait s'amuser à errer dans le parc, sitôt son travail fini, je la vis aller vers le tiroir. Son père était assis à la table avec un livre; moi de mon côté, je m'étais mise à arranger les franges d'un rideau, sans perdre des yeux la jeune fille. Jamais un oiseau trouvant vide à son retour le nid qu'il avait laissé plein de ses joyeux petits, jamais il n'exprima un désespoir plus complet par ses cris et ses battements d'ailes, que Miss Cathy par son seul «oh!» et le changement de ses traits. M. Linton leva la tête.

—Qu'est-ce que c'est, ma chérie, vous êtes vous blessée? dit-il, lui donnant à entendre par le ton de sa voix que du moins ce n'était pas lui qui avait découvert la cachette.

—Non, papa, murmura-t-elle I Ellen, Ellen! venez avec moi dans ma chambre, je suis malade.

J'obéis et la suivis.

—Oh, Ellen! C'est vous qui les avez prises! s'écria-t-elle aussitôt que nous fûmes seules, en se mettant à genoux. Oh! rendez-les moi et jamais, jamais je ne recommencerai. Ne le dites pas à papa. Vous ne l'avez pas dit à papa, Ellen, n'est-ce pas? J'ai été très méchante, mais je ne le serai plus.

Je restai grave et sévère, et lui ordonnai de se relever.

—Ainsi, m'écriai-je, Miss Cathy, vous êtes allée assez loin, il me semble et vous avez vraiment de quoi être honteuse. Ah! vous avez là de beaux morceaux à étudier pendant vos heures de loisir; cela vaudrait la peine d'être imprimé. Et que supposez-vous que pensera votre père quand je lui montrerai ces lettres; car vous n'imaginez pas que je garderai cachés vos ridicules secrets. Fi! Et c'est évidemment vous qui avez commencé, car lui, j'en suis sûre, n'en aurait pas eu l'idée.

—Non, non, sanglota Catherine, dont le cœur se brisait; jamais je n'ai eu l'idée de l'aimer avant que...

—De l'aimer! m'écriai-je, en mettant à ce mot tout le mépris que je pouvais. De l'aimer! A-t-on jamais entendu rien de pareil. C'est comme si je disais que j'aime le meunier, qui vient une fois par an chercher le grain. Un bel amour, en vérité! Un garçon que vous avez vu deux fois, et pas plus de quatre heures en tout. Voilà le paquet; je vais aller le porter à votre père dans la bibliothèque et nous verrons ce qu'il pense de cet amour!

Elle s'élança pour reprendre ses précieuses lettres, mais je les tins au-dessus de ma tête. Alors elle se mit à me supplier avec frénésie de les brûler, de faire tout plutôt que de les montrer. Et comme, en effet, j'étais aussi disposée à rire qu'à gronder, considérant tout cela comme de petites folies d'enfants, je fini par céder et lui dis:

—Si je consens à les brûler, me promettez-vous de ne plus jamais envoyer ni recevoir une lettre, ni un livre, ni des boucles de cheveux, ni des bagues, ni des jouets?

—Jamais nous ne nous envoyons de jouets! cria Catherine, blessée dans sa fierté.

—Alors, ni quoi que ce soit, ma jeune dame. Si vous ne voulez pas me le promettre, je descends chez votre père.

—Je vous le promets! Ellen, fit-elle en s'attachant à ma robe. Oh! jetez les dans le feu, vite, vite.

Mais quand je m'approchai du feu pour leur préparer une place, le sacrifice lui parut trop cruel. Elle me conjura de lui en garder une ou deux.

Je dénouai le mouchoir et jetai les lettres dans le feu.

—Je veux en avoir une, méchante sorcière! cria-t-elle, plongeant sa main dans le feu pour en retirer quelques fragments à demi-consumés.

—Très bien, et moi je veux en avoir aussi quelques-unes pour montrer à votre père, répondis-je, reprenant ce qui restait des lettres et me dirigeant vers la porte.

Alors elle rejeta au feu les feuilles noircies et me pressa de hâter le sacrifice. Quand ce fut fini, je secouai les cendres, les enterrai sous un seau de charbon; et elle, sans rien dire, se retira dans sa chambre. Je descendis dire à mon maître que la crise de la jeune dame était presque passée, mais que je jugeais qu'il valait mieux pour elle rester quelque temps étendue. Elle refusa de dîner, mais elle descendit pour le thé, pâle et les yeux rouges, mais en somme paraissant tout à fait soumise. Le lendemain matin, je répondis à la lettre de Linton par une petite note ou j'avais mis: «Master Heathcliff est prié de ne plus envoyer de communications à Miss Linton, celle-ci étant dans l'impossibilité de les recevoir.» Et depuis lors le petit garçon vint à la ferme les poches vides.

CHAPITRE IV

L'été s'enfuit et la première partie de l'automne. C'était déjà passé la Saint Michel, mais la moisson était tardive, cette année-là, et beaucoup de nos champs n'avaient pas encore été débarrassés de leur blé. M. Linton et sa fille aimaient à se promener parmi les moissonneurs; et comme ils restaient jusqu'à la nuit et que les soirées étaient fraîches et humides, mon maître prit un mauvais rhume qui se fixa obstinément dans sa poitrine et le confina dans la maison pour tout l'hiver, presque sans interruption.

La pauvre Cathy, toute remuée de son petit roman, était devenue plus triste et plus maussade lorsqu'elle avait dû y renoncer. Son père insistait pour qu'elle lût moins et prit plus d'exercice. Comme il ne pouvait lui tenir compagnie, je crus de mon devoir de le remplacer autant que possible auprès d'elle; mais c'est à peine si je pouvais économiser une heure ou deux sur mes nombreuses occupations pour l'accompagner, et puis je savais que ma société lui était bien moins agréable que celle de son père.

Une après-midi d'octobre ou du début de novembre—une après-midi fraîche et humide où le ciel bleu était à demi caché par des nuages gris s'élevant rapidement de l'ouest,—je priai ma jeune dame d'avancer l'heure de sa promenade, l'averse ne pouvant manquer d'arriver. Elle refusa et je dus, à contre-cœur, revêtir un manteau et prendre un parapluie pour l'accompagner dans une petite course jusqu'au bout du parc: c'était la promenade où elle se bornait d'ordinaire quand elle avait l'esprit très abattu, et cela lui arrivait invariablement lorsqu'elle avait deviné que son père allait plus mal. Elle marchait tristement sous le vent froid, sans plus songer à courir ni à sauter. Je cherchais autour de moi quelque moyen de détourner sa pensée vers des choses plus gaies.

—Regardez, Miss, m'écriai-je, désignant du doigt un renfoncement, auprès des racines d'un arbre tout tordu. L'hiver n'est pas encore arrivé ici. Voilà une petite fleur, la dernière de cette multitude de campanules qui coloraient de lilas ce gazon en juillet. Voulez-vous grimper et la cueillir pour la montrer à papa?

Catherine considéra longtemps la fleur solitaire et toute tremblante; puis elle me répondit:

—Non je ne veux pas y toucher; mais comme elle a l'air mélancolique, n'est-ce pas, Ellen?

Elle refusa de courir, de se distraire en aucune façon, de temps à autre, il me parut qu'elle levait ses mains vers son visage, comme pour essuyer des larmes.

—Catherine, pourquoi pleurez-vous? chérie, lui demandai-je en appuyant mon bras sur son épaule. Il ne faut pas pleurer parce que votre père a un rhume; il faut se réjouir de ce que ce ne soit rien de pire.

—Oh! mais ce sera quelque chose de pire, me dit-elle. Et que ferai-je quand papa et vous m'aurez quittée et que je serai toute seule? Je ne puis oublier vos paroles, Ellen; elles me résonnent toujours dans l'oreille. Comme la vie sera changée, comme ce inonde me paraîtra lugubre lorsque papa et vous serez morts!

—Personne ne peut dire si ce n'est pas vous qui mourrez la première, répondis-je. C'est mal de prévoir le malheur. Espérons qu'il se passera des années et des années avant qu'aucun de nous ne meure: votre père est jeune, et moi je suis forte, j'ai à peine quarante-cinq ans. Ma mère a vécu quatre-vingts ans, et s'est bien portée jusqu'au bout.

—Mais ma tante Isabella était plus jeune que papa, me dit la jeune fille en me regardant, avec un espoir timide d'être mieux consolée.

—Votre tante n'a eu ni vous ni moi pour prendre soin d'elle, répondis-je. Elle n'était pas aussi heureuse que M. Linton et n'avait pas autant de raisons pour vivre. Tout ce que vous avez à faire, c'est d'être pleine d'attentions pour votre père, et de l'égayer en vous montrant heureuse à ses yeux, et d'éviter de lui donner de l'anxiété sur aucun sujet. Rappelez-vous cela, Cathy! Je ne vous cache pas que vous pourriez le tuer si vous étiez farouche et indocile, et si vous entreteniez une affection folle pour le fils d'un homme qui voudrait le voir mort.

—Je n'ai souci de rien au monde, excepté de la maladie de papa, me répondit la jeune fille, et tout le reste m'est indifférent en comparaison. Et jamais, jamais, je n'aurai un acte ni une parole pour le vexer. Je l'aime plus que moi-même, Ellen; et je le sais par ceci, que toutes les nuits je prie pour qu'il meure avant moi, parce que j'aime mieux que le chagrin de survivre soit pour moi que pour lui.

Pendant que nous parlions, nous nous étions approchées d'une porte qui ouvrait sur la route; ma jeune dame, ravivée de nouveau, grimpa et s'installa au sommet du mur, faisant de son mieux pour atteindre les plus hautes fleurs d'un églantier. Son chapeau tomba sur la route dans le mouvement qu'elle fit; et comme la porte était fermée, elle résolut de se laisser tomber du mur pour aller le chercher. Mais la remontée ne fut pas aussi facile; les pierres étaient polies et bien cimentées, les buissons qui bordaient le mur étaient trop peu solides pour fournir un bon appui. Si bien que je l'entendis rire, et me crier d'aller chercher la clé, si je ne voulais pas qu'elle fit le tour du parc jusqu'à la loge du portier.

—Restez où vous êtes, répondis-je, j'ai mon trousseau de clés dans ma poche; peut-être y en a-t-il une qui pourra aller à cette porte; sinon, j'irai chercher la bonne.

Mais ce fut vainement que j'essayai tour à tour toutes les clés, et je me préparais déjà à courir de toutes mes forces à la maison lorsque je fus arrêtée par le bruit du trot d'un cheval qui s'approchait.

—Qui est-ce là? murmurai-je.

—Ellen, quel malheur que vous ne puissiez pas ouvrir la porte! me dit tout bas ma compagne alarmée.

—Oh! Miss Linton, cria la voix profonde du cavalier, je suis heureux de vous voir, ne soyez pas trop pressée d'entrer, car j'ai une explication à vous demander.

—Je ne veux pas vous parler, M. Heathcliff, répliqua Catherine. Papa dit que vous êtes un méchant homme, et que vous nous haïssez, lui et moi, et Ellen dit la même chose.

—Ceci n'a rien à voir dans l'affaire, dit Heathcliff, je ne hais pas mon fils, je suppose, et c'est à son sujet que je réclame votre attention. Oui, vous avez de quoi rougir. Il y a deux ou trois mois, n'aviez-vous pas l'habitude d'écrire à Linton, et de jouer à l'amour avec lui, hein? Vous méritiez tous les deux d'être battus pour cela, mais vous surtout, qui étiez l'ainée, et aussi la moins sensible, à ce qu'il parait. J'ai mis la main sur vos lettres, et, à la moindre insolence de votre part, je les enverrai à votre père. Je suppose que vous vous êtes fatiguée à ce divertissement et que vous y avez renoncé, n'est-ce pas? Eh bien, vous avez causé la perte de Linton. Lui était sérieux, et vraiment amoureux. Aussi vrai que je vis, il est en train de mourir pour vous. En vain Hareton n'a pas cessé de le plaisanter pendant six semaines, ni moi d'employer des mesures plus sérieuses pour le tirer de sa sottise; il va plus mal tous les jours, et il sera mort avant l'été, si vous ne venez pas à son secours.

—Comment pouvez-vous mentir aussi effrontément à cette pauvre enfant? m'écriai-je de l'intérieur du parc; je vous en prie, continuez votre chemin! Comment pouvez-vous raconter délibérément de pareilles faussetés? Miss Cathy, je vais forcer la serrure avec une pierre; n'allez pas croire ces vilaines folies. Vous sentez bien en vous-même qu'il est impossible que l'on meure d'amour pour une personne étrangère.

—Je ne savais pas que l'on nous écoutait, murmura le vilain, surpris. Digne Madame Dean, je vous aime, mais je n'aime pas la duplicité de votre conduite. Comment pouvez-vous mentir si effrontément, et affirmer que je hais cette pauvre enfant, et inventer des histoires fantastiques pour l'empêcher d'entrer chez moi? Catherine Linton, ma bonne demoiselle, je serai absent de chez moi toute cette semaine, allez aux Heights, et voyez si je n'ai pas dit la vérité. Je vous jure sur mon salut que mon fils est en train de mourir, et que nul que vous ne peut le sauver.

La serrure céda et je me montrai sur la route.

—Je vous jure que Linton est mourant, répéta Heathcliff, avec un dur regard à mon adresse. Le chagrin et le désappointement sont en train d'avancer sa mort. Nelly, si vous ne voulez pas la laisser aller aux Heights, vous pouvez y aller vous-même. Mais pour ma part, je ne puis pas être de retour avant huit jours; et je pense que votre maître lui-même, dans ces conditions, ne s'opposerait pas à ce qu'elle fasse visite à son cousin.

—Venez, rentrons, dis-je, prenant Cathy par le bras et la forçant presque à rentrer, car je la voyais hésitante, et considérais toute troublée les traits de son interlocuteur, où rien ne trahissait sa rase intime. Il rapprocha son cheval de la porte, et se penchant, ajouta:

—Miss Catherine, je dois vous avouer que j'ai peu de patience avec Linton et que Hareton et Joseph en ont moins encore. Il a besoin de bonté autant que d'amour, et une bonne parole de vous serait pour lui le meilleur remède. Ne faites donc pas attention aux avertissements cruels de Madame Dean; soyez généreuse et faites votre possible pour venir le voir. Il rêve de vous jour et nuit, et ne peut s'ôter de l'esprit que vous le détestez, ne recevant de vous ni lettre ni visite.

Je refermai la porte et poussai une pierre pour tenir lieu, en attendant, de la serrure brisée; après quoi, ouvrant mon parapluie, j'en couvris Cathy, car la pluie commençait à goutter à travers les feuilles des arbres, et nous avertissait de rentrer sans délai. Notre hâte nous empêcha d'échanger aucun commentaire sur la rencontre avec Heathcliff, mais je devinai d'instinct, qu'il y avait désormais sur Catherine un double nuage sombre. Ses traits étaient si tristes qu'ils ne paraissaient pas être les siens; évidemment elle considérait ce qu'elle venait d'entendre comme tout à fait exact.

Lorsque nous rentrâmes, M. Linton s'était déjà retiré dans sa chambre. Cathy courut pour s'informer de lui, mais il s'était endormi. Alors elle revint et me pria de m'asseoir avec elle dans la bibliothèque. Nous prîmes le thé ensemble, après quoi elle s'étendit sur le tapis du foyer et me dit de ne pas lui parler, car elle était très lasse. Je pris un livre et j'affectai de lire. Dès qu'elle me supposa toute absorbée par ma lecture, elle recommença à pleurer en silence: cela semblait à présent sa distraction favorite. Je la laissai tranquille un moment, puis je me mis à tourner en ridicule les assertions de M. Heathcliff, mais l'effet produit par ses paroles avait été trop fort et je ne pus rien contre lui.

—Il se peut que vous ayez raison, Ellen, répondit-elle, mais je ne me sentirai pas à l'aise tant que je ne saurai pas ce qui en est. Et de plus il faut que je dise à Linton que ce n'est pas ma faute si je ne lui écris plus, et que je ne suis pas changée à son égard.

La colère, les protestations auraient été inutiles devant cette crédulité obstinée. Nous nous séparâmes fâchées ce soir-là.

CHAPITRE V

Peu de temps après, je tombai malade, et c'est seulement au bout de trois semaines que je fus en état de quitter ma chambre et de marcher un peu dans la maison. La première fois que je pus rester assise dans la soirée, je priai Catherine de me faire la lecture, ayant encore la vue très affaiblie. Nous étions dans la bibliothèque, après que M. Edgar était remonté. La jeune fille se rendit à ma prière, un peu à contre cœur, me sembla-t-il. Je supposai que le genre de livres que j'aimais ne lui plaisait pas, et je lui demandai de choisir elle-même ce qui lui conviendrait. Sa lecture dura près d'une heure, après quoi vinrent de fréquentes questions:

—Ellen, n'êtes-vous pas fatiguée? Ne feriez-vous pas mieux de vous coucher à présent? Vous vous rendrez malade à rester debout si longtemps, Ellen.

—Non, non, chérie, je ne suis pas fatiguée, répétais-je.

Alors elle eut recours à une autre méthode pour me montrer le déplaisir que lui donnait son occupation. Elle se mit à bailler et à étendre les bras:

—Ellen, disait-elle, je suis fatiguée.

—Eh bien, cessez de lire et causons, répondis-je.

Mais ce fut pis encore; elle soupira et s'agita et regarda sa montre jusqu'à huit heures, puis s'en alla dans sa chambre, écrasée de sommeil, à en juger par ses yeux lourds, et la façon dont elle ne cessait pas de les frotter. Le soir suivant, elle parut encore plus impatiente; le troisième soir, elle se plaignit d'un mal de tête, et me quitta tout de suite. Sa conduite me parut étrange; et après être restée seule quelque temps, je résolus de monter chez elle pour m'informer de son état et pour la prier de venir plutôt s'étendre sur le sofa. Mais, en haut comme en bas, nulle trace de Catherine. Les domestiques m'affirmèrent ne l'avoir pas vue. J'écoutai à la porte de M. Edgar: tout était silencieux. Je revins dans sa chambre, éteignis ma chandelle, et m'assis à la fenêtre.

La lune brillait; une légère couche de neige couvrait le sol; je me dis que peut-être la jeune fille avait eu l'idée de faire un tour dans le jardin pour se rafraîchir. Je découvris une figure qui rampait le long du mur du parc, à l'intérieur; mais ce n'était pas ma jeune maîtresse, et un rayon de lumière qui l'éclaira me fit reconnaître l'un des valets. Cet homme resta là assez longtemps, l'œil fixé sur la route; puis je le vis sortir très vite, comme s'il avait découvert quelque chose, et reparaître de nouveau, conduisant le poney de Catherine; et je vis celle-ci, qui venait de descendre de cheval, et marchait à côté de lui vers la maison. Bientôt elle entra par la porte vitrée du salon et se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre où je l'attendais. Elle ferma doucement la porte, secoua la neige de ses bottines, dénoua son chapeau; elle allait retirer son manteau lorsque tout d'un coup je me levai et lui révélai ma présence. La surprise la tint un instant pétrifiée; elle poussa un cri inarticulé et se tint immobile.

—Ma chère miss Catherine, dis-je, trop inquiète pour la gronder durement, où êtes-vous allée à cette heure? Et pourquoi essayez-vous de me tromper? Où avez-vous été? Parlez.

—J'ai été à l'extrémité du parc. Je ne vous ai pas trompée.

—Et nulle autre part?

Elle murmura: «Non.»

—Oh! Catherine, m'écriai-je tristement, vous savez que vous avez mal agi; vous n'auriez pas consenti sans cela à me mentir. C'est cela qui me chagrine. J'aimerais mieux être malade trois semaines que de vous entendre mentir de parti pris.

Elle s'élança vers moi, et, fondant en larmes, elle jeta ses bras autour de mon cou.

—Eh bien, Ellen, me dit-elle, j'ai si peur que vous ne vous fâchiez! Promettez moi de ne pas vous fâcher et vous saurez la vérité. Il me coûte de la cacher.

Nous nous assîmes près de la fenêtre, je lui assurai que je ne la gronderais pas, quel que fut son secret, que d'ailleurs je devinais. Alors elle commença:

«Je suis allée à Wuthering Heights, Ellen, et je n'ai pas un seul jour manqué d'y aller, depuis que vous êtes tombée malade, excepté les deux premiers jours que vous avez quitté votre chambre. J'ai donné à Michel des livres et des images pour qu'il prépare le poney tous les soirs et je ramène à l'écurie; rappelez-vous de ne pas le gronder non plus, lui. J'arrivais aux Heights à six heures et demie, j'y restais généralement jusqu'à huit heures et puis je revenais au galop à la maison. Ce n'était pas pour m'amuser que j'y allais; souvent j'étais malheureuse tout le temps. De temps à autre seulement j'étais heureuse; peut-être une fois par semaine.

«À ma seconde visite, le lendemain du jour où nous sommes allées ensemble aux Heights, Linton semblait de très bonne humeur. Zillah la servante, nous avait préparé un bon feu, et nous avait dit que nous pouvions faire ce qui nous plaisait, Joseph étant allé à une réunion pieuse, et Hareton Earnshaw étant en train de chasser avec ses chiens (de chasser dans nos bois et de nous tuer nos faisans, à ce que j'ai appris depuis). Zillah m'apporta du vin chaud et des biscuits. Linton était assis dans le fauteuil, et moi dans la petite chaise auprès du feu, et nous rimes et nous causâmes gaiement, et nous trouvâmes cent choses à nous dire: devisant sur ce que nous aimerions à faire et où nous aimerions à aller l'été. Mais je ne veux pas vous répéter cela, car vous le trouveriez puéril.

«Après être restée assise près d'une heure, je considérai la grande chambre avec son plancher lisse et sans tapis, et je songeai combien il serait agréable d'y jouer si nous enlevions la table: je dis alors à Linton d'appeler Zillah pour nous aider, et je lui proposai de jouer à colin-maillard. Mais lui s'y refusa, et consentit seulement à jouer à la balle. Nous trouvâmes deux balles dans une armoire, parmi une masse de vieux jouets. L'une était marquée C et l'autre H; j'aurais voulu avoir le C parce que cela pouvait signifier Catherine, et le H aurait convenu pour Heathcliff, qui est le nom de mon cousin. Mais la balle marquée H était décousue, de sorte que Linton n'en a pas voulu. Pourtant je l'ai battu toutes les fois, sur quoi il s'est remis à être de mauvaise humeur et à tousser, et s'en est retourné à son fauteuil. Ce soir-là pourtant il n'eut pas de peine à reprendre sa gaîté. Il fut charmé de deux ou trois jolies chansons—de vos chansons, Ellen—; quand je fus obligée de partir, il me pria et me supplia de revenir le lendemain soir, et je le lui promis. Le poney et moi, nous revînmes à la maison aussi vite que l'air, et jusqu'au matin je rêvai de Wuthering Heights et de mon doux cousin chéri.

«Le lendemain matin, je me sentis triste; un peu parce que vous alliez mal, et un peu parce que j'eusse désiré que mon père connût et approuvât mes excursions. Mais après le thé il y eut un beau clair de lune, et à mesure que j'avançais vers les Heights, la nuit devenait plus claire. «Je vais donc avoir de nouveau une heureuse soirée, pensais-je, et ce qui me ravit bien davantage, mon gentil Linton aussi en aura une.» Je trottais le long de leur jardin lorsque Earnshaw vint à ma rencontre, prit ma bride, et m'invita à entrer par la porte principale. Il caressa le cou de Minny, me dit que c'était une bonne bête, et me parut désirer que je lui adresse la parole. Mais je lui dis seulement de laisser mon cheval, s'il ne voulait pas recevoir un coup de pied. À quoi il me répondit avec son accent vulgaire que ce ne serait pas un grand mal s'il en recevait un, en même temps qu'il considérait avec dédain les petites jambes du poney. J'avais presque envie de lui en faire faire l'expérience, mais il s'était avancé pour ouvrir la porte, et au moment où il soulevait le loquet, il regarda l'inscription marquée sur le fronton, puis me dit, avec un mélange stupide de gaucherie et de vanité:

—Miss Catherine, je peux lire ça, à présent!

—C'est merveilleux, m'écriai-je; je vous en prie, faites-moi voir comme vous êtes devenu fort.

«Il épela, syllabes par syllabes, le nom de Hareton Earnshaw.

—Et les lettres écrites? m'écriai-je, voyant bien qu'il s'était arrêté net.

—Je ne puis les déchiffrer encore, répondit-il.

—Oh! l'âne que vous êtes! dis-je, riant de bon cœur de son échec.

«Le fou me regarda avec une grimace, comme s'il se demandait s'il devait partager mon hilarité, et s'il fallait l'attribuer à une agréable familiarité, ou, comme c'était vraiment le cas, à du mépris. Je le soulageai de son doute en reprenant toute ma gravité et en lui ordonnant de s'en aller, parce que j'étais venue pour voir Linton et non pas lui. Il rougit, ôta sa main du loquet, et s'éloigna, parfaite image de la vanité mortifiée. Je suppose qu'il s'imaginait être un personnage aussi accompli que Linton, parce qu'il pouvait épeler son nom, et qu'il était absolument déconfit de voir que je ne pensais pas de même sur son compte.

«Quand j'entrai, Linton était couché sur le banc; il se releva à demi pour me souhaiter la bienvenue.

—Je suis malade ce soir, Catherine, ma chérie, me dit-il; il faudra que vous parliez tout le temps et que je vous écoute. Venez, asseyez-vous près de moi. J'étais sûr que vous tiendriez votre parole, et il faudra que vous me donniez de nouveau la même promesse avant de partir.

«Je savais qu'il fallait ne pas l'agacer, malade comme il était; de sorte que je lui parlai doucement, et ne lui fis aucune question, et évitai de l'irriter en aucune façon. J'avais apporté pour lui quelques uns de mes plus beaux livres, et sur sa prière, je commençais à lui faire la lecture lorsque Earnshaw ouvrit vivement la porte, s'avança droit vers nous, saisit Linton par le bras et l'arracha de son banc.

—Va-t-en dans ta chambre! lui dit-il d'une voix que la passion rendait à peine articulée. Prends-la avec toi, puisqu'elle est venue pour te voir, mais tu ne m'empêcheras pas de rester dans cette chambre. Allez vous en tous les deux!

Il jura après nous, et sans laisser à Linton le temps de répondre, le jeta pour ainsi dire dans la cuisine; et comme j'y allais derrière mon cousin, il me suivit, les poings fermés, comme s'il voulait me battre. J'avais dans ma frayeur laissé tomber un volume; il me le lança du pied, et ferma la porte sur nous. Dans la cuisine, j'entendis éclater un rire méchant et lugubre, et j'aperçus en me retournant cet odieux Joseph, qui se tenait debout, frottant ses mains osseuses et tout grelottant.

—J'étais sûr qu'il vous ferait sortir! C'est un garçon admirable! Il a le bon esprit en lui. Il sait, eh il sait aussi bien que moi, qui devrait être le maître ici, hé! hé! hé! il vous a fait déguerpir proprement, hé! hé! hé!

—Où faut-il que nous allions? demandai-je à mon cousin, sans faire attention à la moquerie du vieux misérable.

«Linton était pâle et tremblant. Il n'était pas joli à voir en ce moment, Ellen, oh non! Il était effrayant, sa maigre figure et ses grands yeux avaient une expression de fureur folle et impuissante. Il saisit la poignée de la porte et se mit à la secouer, mais elle était fermée du dedans.

—Si vous ne me laissez pas entrer, je vous tuerai, je vous tuerai, hurlait-il. Démon, démon! Je vous tuerai! je vous tuerai.

«Joseph fit entendre de nouveau son rire croassant.

—Ah, ah! voilà le père! cria-t-il, ceci vient du père. Nous avons toujours en nous quelque chose qui nous vient des deux côtés. Ne fais pas attention, Hareton, mon garçon, n'aie pas peur, il ne pourra pas t'attraper!

«Je saisis les mains de Linton et me mis en devoir de lui faire quitter la poignée de la porte, mais il se mit à crier si affreusement que je dus le laisser faire. À la fin ses cris furent étouffés par un terrible accès de toux; le sang jaillit de sa bouche, et il tomba sur le sol. Je m'élançai dans la cour, malade de terreur, et me mis à appeler Zillah le plus fort que je pus. Elle finit par m'entendre; elle accourut, me demanda ce qu'il y avait. Sans pouvoir lui répondre, je l'entraînai dans la cuisine, où Earnshaw était venu se rendre compte du mal qu'il avait causé et se préparait à transporter dans sa chambre la pauvre créature. Zillah et moi nous montâmes l'escalier derrière lui; mais sur la dernière marche il m'arrêta, me dit que je n'entrerais pas et qu'il me fallait retourner chez moi. Et comme je m'écriais qu'il avait tué Linton et que je voulais entrer, Joseph ferma la porte, me déclara que je ne ferais rien de pareil et me demanda si j'avais envie d'être aussi folle que mon jeune cousin. Je restai là à pleurer jusqu'à ce que la servante revint. Elle m'affirma que Linton serait mieux, dans un instant, et, me prenant par le bras, elle me porta presque dans la maison.

«Ellen, j'étais prête à m'arracher les cheveux. Je sanglotais et pleurais à me rendre aveugle; et le misérable Hareton se tenait en face de moi, me parlant de temps à autre pour me certifier que ce n'était pas de sa faute. À la fin, effrayé par l'assurance que je lui donnais que je raconterais la chose à papa et qu'il serait emprisonné et pendu, il commença à pleurnicher, et s'empressa de sortir pour cacher sa lâche émotion. Mais je n'en avais pas fini avec lui; lorsque je dus enfin partir, après quelques pas sur la route, je le vis tout à coup surgir de l'ombre, arrêter Minny, et porter la main sur moi.

—Miss Catherine, me dit-il, je suis bien fâché; mais c'est vraiment trop méchant...

«Je lui donnai un coup de ma cravache, m'imaginant qu'il avait peut-être l'intention de m'assassiner. Il me laissa partir, criant un de ses affreux jurons, et je galopai jusqu'à la maison, à demi-folle.

«Je ne suis pas venue vous dire bonne nuit ce soir-là, et le lendemain je ne suis pas allée aux Heights. J'avais une énorme envie d'y aller, mais j'étais étrangement excitée; parfois je craignais d'apprendre que Linton ne fût mort, et d'autres fois je frissonnais à l'idée de rencontrer Hareton. Le troisième jour, n'en pouvant plus, je me décidai à partir. Je sortis vers cinq heures, à pied, m'imaginant que cela me permettrait de pénétrer sans être vue jusqu'à la chambre de Linton. Mais les chiens ne manquèrent pas de donner vent de mon arrivée. Zillah me reçut, et, me disant que le garçon allait de mieux en mieux, me conduisit dans un petit appartement propre et bien tapissé ou, à mon inexprimable joie, j'aperçus Linton couché sur un petit sofa et lisant un de mes livres. Mais il ne voulut ni m'adresser la parole ni me regarder, pendant une heure entière, Ellen: il est comme ça avec son malheureux caractère. Et je fus tout à fait confuse lorsque, ouvrant enfin la bouche il me déclara que c'était moi qui avait occasionné l'affaire de l'autre jour, et que Hareton n'en était pas coupable. Hors d'état de répondre tranquillement à une pareille absurdité, je me levai et fis mine de sortir. Alors il m'appela faiblement par mon nom, mais je ne voulus pas me retourner, et le lendemain, ce fut la seconde fois que je n'allai pas aux Heights; j'étais presque résolue à n'y plus retourner. Mais c'était si misérable de me coucher et de me relever sans avoir jamais de ses nouvelles que ma résolution ne tarda pas à s'évanouir. Je me mis en route le soir d'après.

—Le jeune maître est dans la maison, me dit Zillah en m'apercevant. J'entrai: Earnshaw était là aussi, mais il quitta la chambre aussitôt. Linton était assis dans le grand fauteuil, à demi endormi. Je m'avançai vers le feu, et je lui dis d'un ton aussi sérieux que possible:

—Comme vous ne m'aimez pas, Linton, et que vous pensez que je viens pour vous nuire chaque fois que je viens, ceci sera notre dernière rencontre. Disons-nous adieu, et expliquez à M. Heathcliff que vous n'avez aucun désir de me voir pour qu'il n'ait plus à inventer de nouveaux mensonges sur ce sujet.

—Asseyez-vous et ôtez votre chapeau, Catherine, me répondit-il. Vous êtes tellement plus heureuse que moi que vous devriez être meilleure. Papa me parle assez de mes défauts et me montre assez de mépris pour me donner des doutes sur moi-même. Je me demande souvent si je ne suis pas en vérité l'être indigne qu'il prétend, et alors je me sens triste et plein d'amertume, et je hais tout le monde. Oui, je suis indigne et méchant presque toujours, et vous pouvez si vous le voulez me dire adieu, cela vous débarrassera d'un ennui. Seulement, Catherine, faites-moi cette justice, croyez bien que si je pouvais être aussi doux, aussi bon et aussi aimable que vous, je le serais; et que j'aimerais mieux encore avoir celles-là de vos qualités que votre santé et votre bonheur. Mais croyez bien que votre bonté m'a fait vous aimer plus profondément que si je méritais votre amour, et tout en n'étant pas capable de ne pas vous laisser voir ma nature, je le regrette et je m'en repens, je le regretterai et je m'en repentirai toujours.

«Je sentis qu'il disait vrai et que j'avais le devoir de lui pardonner cette fois et les suivantes. Nous fûmes réconciliés, mais nous ne cessâmes pas de pleurer, lui et moi, tout le temps de ma visite. Ce n'est pas seulement de chagrin que je pleurais, mais tout de même j'étais bien chagrine de voir qu'il avait cette nature pervertie. Jamais il ne laissera ceux qu'il aime être à l'aise et jamais il ne sera à l'aise lui-même. Depuis ce soir-là, c'est toujours dans son petit parloir que je suis allée, car son père est rentré aux Heights dès le jour suivant.

«Trois fois en tout, je crois, il nous est arrivé d'être gais et confiants comme le premier soir; mes autres visites ont été tristes, troublées tantôt par son égoïsme et son dépit, tantôt par ses souffrances. Mais j'ai appris à tout supporter de sa part. M. Heathcliff m'évite manifestement; c'est à peine si je l'ai vu. Dimanche dernier, pourtant, étant venue plus tôt que de coutume, je l'entendis qui grondait cruellement le pauvre Linton de sa conduite de la veille envers moi. Je ne puis dire comment il l'avait connue, à moins qu'il n'ait écouté à la porte. Linton s'était en effet conduit d'une façon assez agaçante, mais cela ne regardait que moi, et j'interrompis la leçon de M. Heathcliff en entrant et en le lui disant. Il a éclaté de rire et est parti, déclarant qu'il était heureux de voir que je prenais la chose de cette façon. Depuis, j'ai dit à Linton de parler plus bas quand il aurait à me dire des choses désagréables. Et maintenant, Ellen, vous savez tout. M'empêcher de retourner aux Heights, ce serait rendre très malheureuses deux personnes, tandis que, si vous consentez à n'en rien dire à papa, mes visites ne dérangeront la tranquillité de personne. Vous ne le direz pas, n'est-ce pas? Ce serait sans cœur de votre part.»

—Je me déciderai là-dessus demain matin, miss Catherine, répondis-je. La question mérite d'être étudiée, je vous laisse vous reposer et je vais réfléchir.

Je fis mes réflexions tout haut, en présence de mon maître: j'allai le trouver en sortant de chez la jeune fille, et je lui racontai l'histoire, à l'exception du genre de conversation que Catherine avait eue avec son cousin, évitant aussi de faire aucune allusion à Hareton. M. Linton fut alarmée! désespéré plus qu'il ne voulut le reconnaître. Le lendemain matin, en même temps que Catherine apprit ma trahison, elle apprit que c'en était fini de ses visites secrètes. Elle eut beau pleurer et s'indigner de l'interdiction, et implorer son père d'avoir pitié de Linton, tout ce qu'elle obtint pour la consoler fut la promesse que son père écrirait et donnerait au jeune homme la permission de venir à la Grange; quant à recevoir la visite de Catherine aux Heights, il n'y devait plus songer.

CHAPITRE VI

Ces choses se sont passées l'hiver dernier, monsieur, continua Madame Dean, il y a à peine un an de cela. L'hiver dernier, je ne pensais guère que, douze mois après, j'aurais à raconter ci ces aventures à un étranger. Mais qui sait combien de temps vous serez un étranger? Vous êtes trop jeune pour vous résigner à vivre toujours seul, et j'ai l'idée qu'on ne peut pas voir Catherine Linton et ne pas l'aimer. Vous souriez, mais pourquoi avez-vous l'air si animé et si intéressé lorsque je vous parle d'elle? Et pourquoi m'avez-vous demandé de suspendre son portrait au-dessus de votre cheminée? Et pourquoi...

—Arrêtez, ma chère dame, m'écriai-je. Il pourrait se faire que moi je l'aime, mais elle, voudrait-elle m'aimer? J'en doute trop pour risquer mon repos d'esprit en me laissant aller à la tentation. Mais continuez votre histoire. Catherine s'est-elle rendue à l'ordre de son père?

—Oui, reprit la brave femme. Son affection pour son père restait toujours le plus fort de ses sentiments, et puis il lui avait parlé sans colère, avec la profonde tendresse d'un homme qui est sur le point d'abandonner son trésor au milieu des dangers, sans pouvoir lui laisser d'autre guide que le souvenir de ses paroles. Quelques jours après il me dit:

—Je voudrais que mon neveu écrive ou qu'il vienne ici. Dites-moi sincèrement ce que vous pensez de lui. Est-il changé en mieux, et y a-t-il des chances qu'il s'améliore en devenant un homme?

—Il est très délicat, monsieur, répondis-je, et j'ai de la peine à croire qu'il vive longtemps. Mais ce que je peux vous dire, c'est qu'il ne ressemble pas à son père, et si par malheur Miss Cathy venait à l'épouser, il n'échapperait pas à son contrôle, à moins qu'elle ne fut indulgente jusqu'à la folie. D'ailleurs, monsieur, vous aurez bien le temps encore de faire connaissance avec lui et de voir ce qui en est, il est encore si jeune.

Edgar soupira et, s'avançant vers la fenêtre, regarda du côté du cimetière de Gimmerton. L'après-midi était brumeuse, mais le soleil de février brillait confusément, et l'on pouvait distinguer les deux sapins et les quelques tombes éparses.

—J'ai souvent prié, dit Edgar se parlant à lui-même, pour demander que ce qui arrive soit prochain; et maintenant je commence à tressaillir et à en avoir peur. Je pensais que le souvenir de l'heure où j'étais descendu de ces collines en qualité de fiancé serait moins doux pour moi que l'espoir de les remonter bientôt pour être à jamais déposé là-haut! Ellen, j'ai été très heureux avec ma petite Cathy, dans les soirs d'hiver et dans les matins d'été; elle a été près de moi comme un espoir vivant. Mais j'ai été bien heureux aussi en rêvant seul parmi ces pierres, près de la vieille église, en m'étendant, pendant les longues soirées de juin, sur l'herbe qui recouvre le tombeau de sa mère, et en me figurant que déjà j'étais moi-même dessous. Que puis-je faire pour Cathy? Comment dois-je la quitter? Je ne m'arrête pas un instant à ce fait que Linton est le fils d'Heathcliff, et il m'est indifférent que ce soit lui qui me prenne ma fille, s'il doit la consoler de ma perte. Ce que je ne veux pas, seulement, c'est que Heathcliff arrive à ses fins, et triomphe en me dérobant mon dernier bonheur. Mais si Linton est un être indigne, s'il n'est qu'un faible jouet dans les mains de son père, je ne puis lui abandonner Catherine. Et, si dur que cela me soit de réfréner son bouillant esprit, il me faudra persévérer à l'attrister tant que je vivrai et à la laisser seule quand je mourrai. La pauvre chérie; j'aimerais mieux pouvoir la sacrifier à Dieu, et la déposer dans la terre avant moi!

—Offrez-la à Dieu dès maintenant, monsieur, répondis-je, remettez-vous en à sa Providence. Je resterai jusqu'au bout son amie et sa conseillère. Mais Catherine est une brave fille; jamais elle ne fera le mal volontairement, et ceux qui font leur devoir finissent toujours par être récompensés.

Le printemps avançait, mon maître avait repris ses promenades sur ses terres avec Catherine, mais, en vérité, il ne retrouvait pas ses forces. Le jour anniversaire des dix-sept ans de Catherine, il ne fit pas sa visite au cimetière. Le temps était pluvieux, et il me dit qu'il remettrait la chose à un autre jour. Il écrivit de nouveau à Linton, lui faisant part de son vif désir de le voir; et, si le jeune malade avait été en état de se présenter, je suis sûre que son père l'aurait autorisé à venir. Les choses étant ce qu'elles étaient, Linton répondit à son oncle que son père lui refusait l'autorisation de venir à la Grange; mais que le bon souvenir de son oncle le remplissait de joie, qu'il avait bien l'espoir de le rencontrer un jour dans ses promenades et de lui demander en personne à ne plus être si entièrement séparé de sa cousine, il finissait même par demander que M. Linton lui donnât un rendez-vous quelque part dans la campagne, et y vint avec sa fille.

Malgré les sentiments qu'il éprouvait pour son neveu, Edgar ne put consentir à cette requête, étant hors d'état d'accompagner Catherine. Il répondit que peut-être à l'été on se verrait, et qu'en attendant il le priait de continuer à écrire de temps à autre. Linton n'y manqua pas. Il est probable qu'il aurait rempli toutes ses lettres de lamentations sur son triste sort aux Heights, si son père n'avait pas tenu à être au courant de la correspondance et ne l'avait pas forcé à ne parler que de son amitié et de son amour.

Le jeune Linton et son père avaient dans Catherine une alliée puissante; ou persuada enfin à mon maître d'autoriser les deux jeunes gens à se promener ensemble dans la campagne, une fois par semaine, sous ma surveillance: lui-même, loin d'aller mieux, se sentait plus faible tous les jours. Bien qu'il eût déjà réservé pour sa fille une portion de sa fortune, il avait naturellement le désir de lui voir conserver la maison de ses ancêtres; et il ne considérait la chose comme possible que si Catherine se mariait avec son cousin. Il ne se doutait pas que ce dernier allait aussi mal que lui-même; personne d'ailleurs ne s'en doutait, je crois, car aucun médecin n'allait aux Heights et nous n'avions personne pour nous instruire de l'état du jeune homme. Moi-même, je commençais à m'imaginer que mes pressentiments étaient faux, et que Linton Heathcliff se rétablissait, puisqu'il proposait de faire des promenades sur la lande et paraissait si attaché à sa poursuite amoureuse. C'est plus tard seulement que j'appris avec quelle cruauté tyrannique Heathcliff avait traité son enfant mourant, et comment il l'avait contraint à cette apparente bonne humeur, par des procédés d'autant plus pressants qu'il sentait plus proche le danger de voir déjoués ses avides projets.

CHAPITRE VII

On était déjà au milieu de l'été lorsque M. Edgar donna enfin son consentement aux rendez-vous et que Catherine et moi nous nous mîmes en route pour la première entrevue. Le temps était lourd et brûlant, mais il n'y avait pas à craindre de pluie, et nous avions pris rendez-vous auprès de la grande borne, sur le carrefour des deux routes. En arrivant à cet endroit nous trouvâmes un petit berger que l'on avait envoyé vers nous et qui nous dit que Master Linton était de l'autre côté de la colline et qu'il nous priait d'aller le rejoindre un peu plus loin.

—Voilà déjà que Master Linton a outrepassé la première injonction de son oncle, dis-je; car M. Edgar nous a ordonné de rester sur le territoire de la Grange, et voilà que nous allons en sortir.

—Eh bien! nous retournerons nos chevaux dès que nous serons arrivées à lui, répondit la jeune fille, et nous ferons notre excursion du côté de la maison.

Mais lorsque nous arrivâmes à l'endroit où il était, à peine à un quart de mille des Heights, nous trouvâmes qu'il n'avait pas de cheval avec lui, de sorte que Catherine dut descendre. Le jeune homme était couché sur la bruyère en nous attendant, et ne se releva que lorsque nous fûmes tout près de lui. Il avait tant de peine à marcher et était si pâle que je m'écriai aussitôt:

—Hé, Master Heathcliff, vous n'êtes pas en état de vous promener ce matin. Comme vous avez mauvaise mine!

Catherine l'observait avec surprise et chagrin, le cri de joie qu'elle allait pousser s'était changé en un cri d'effroi; et au lieu de le complimenter de ce rendez-vous si longtemps retardé, elle ne put que lui demander s'il se sentait plus mal qu'à l'ordinaire.

—Non, mieux, mieux! murmura-t-il tout tremblant, s'appuyant sur elle de toute sa force, pendant que ses grands yeux bleus la considéraient d'un air craintif.

—Mais vous avez été plus mal, insista sa cousine; plus mal que lorsque je vous ai vu la dernière fois, vous avez maigri!

—Je suis fatigué. Il fait trop chaud pour marcher. Asseyons-nous ici. Souvent le matin je me sens malade; papa dit que c'est la croissance.

Peu satisfaite de ces explications, Catherine s'assit et il s'étendit près d'elle.

—Ceci est quelque chose comme votre paradis idéal, dit-elle, avec un effort pour être gaie. Vous rappelez-vous que nous avons discuté un jour l'endroit où chacun de nous aimerait le mieux être? La semaine prochaine, si vous le pouvez, nous descendrons jusqu'au parc de la Grange, et je vous montrerai mon idéal à moi.

Linton ne paraissait passe rappeler de quoi elle parlait. Il était d'ailleurs évident qu'il éprouvait alors une grande difficulté à entretenir une conversation quelconque. Son manque d'intérêt pour les sujets qu'elle soulevait, et son absolue incapacité à en proposer d'autres, étaient si manifestes que la jeune fille ne put cacher son désappointement. Toute la personne et toutes les manières de son cousin avaient subi un changement singulier. Ses mauvaises humeurs avaient été remplacées par une apathie complète, par la disposition morose et égoïste d'un malade inguérissable, repoussant la consolation, et prêt à regarder comme une insulte la gaîté d'autrui. Catherine comprit aussi bien que moi que notre compagnie lui faisait l'effet d'une punition plutôt que d'une récompense; et elle ne se fit pas scrupule de proposer bientôt qu'on se séparât. Cette proposition eut pour effet de secouer la léthargie de Linton, et de le mettre dans un état d'agitation extraordinaire. Il jeta un regard épouvanté du côté des Heights, et la supplia de rester encore une demi-heure.

—Mais je suppose, dit Catherine, que vous serez plus à l'aise chez vous qu'ici, et je vois bien que ni mes paroles ni mes chansons ne peuvent vous amuser aujourd'hui. Vous êtes devenu bien plus sage que moi, durant ces six mois, et vous avez désormais peu de goût pour mes divertissements. Sans cela, si je pouvais vous amuser, je resterais bien volontiers.

—Restez pour vous reposer, répondit-il; et, Catherine, ne pensez pas ou ne dites pas que je suis très mal portant, c'est le temps lourd et la chaleur qui m'ont étourdi, d'autant plus que j'ai marché jusqu'ici et que cela m'a très fatigué. Dites à mon oncle que je me porte assez bien, voulez-vous?

—Je lui dirai que vous m'avez dit cela, Linton, mais je ne pourrai pas lui affirmer que c'est vrai, répondit ma jeune maîtresse, toute surprise de cette étrange obstination dans un mensonge évident.

—Et soyez ici de nouveau jeudi prochain, poursuivit-il, en évitant ses regards. Et remerciez mon oncle de vous avoir permis de venir, remerciez-le bien, Catherine. Et, si vous rencontriez mon père, et s'il vous demandait de mes nouvelles, ne lui laissez pas supposer que j'ai été très silencieux et très stupide, et n'ayez pas l'air si abattue, car il se fâcherait.

—Oh, dit Catherine, je ne me soucie pas de le fâcher!

—Mais moi je m'en soucie, murmura le jeune homme avec un frisson. Ne le provoquez pas contre moi, Catherine, car il est très dur.

—Est-il, en effet, si sévère pour vous, master Heathcliff, demandai-je? S'est-il fatigué de l'indulgence, et sa haine, de passive qu'elle était, est-elle devenue active?

Linton me regarda, mais sans me répondre. Les deux jeunes gens restèrent assis à côté l'un de l'autre pendant encore quelques minutes, pendant lesquelles il ne fit que retenir des soupirs d'épuisement et de souffrance. Vainement Catherine essaya de le distraire en se mettant à cueillir des airelles: elle vit qu'il ne fallait pas même songer à lui en offrir.

—Il y a bien une demi-heure, maintenant, Ellen, me dit-elle enfin à l'oreille, je ne vois pas pourquoi nous resterions, il est tout endormi, et papa doit nous attendre.

—Eh bien, nous ne pouvons pas le laisser endormi, attendez qu'il se réveille et soyez patiente. Vous étiez bien pressée de partir, mais votre désir de revoir le jeune Linton s'est vite évaporé.

—Et pourquoi désirait-il me voir? lui répondit Catherine. Il me plaisait davantage autrefois dans ses plus méchantes humeurs qu'il ne fait à présent dans ces dispositions bizarres. Il a l'air de remplir une tâche qu'on lui a imposée par force. Mais je n'ai aucune envie de venir pour faire plaisir à Heathcliff, quelques raisons qu'il puisse avoir pour contraindre son fils à l'ennui de ces rendez-vous. Et, tout en me réjouissant de savoir qu'il se porte mieux, je suis bien chagrine de voir qu'il soit devenu moins agréable, et moins attaché à moi.

—Ainsi vous croyez qu'il se porte mieux? dis-je.

—Oui; vous vous rappelez comme autrefois il parlait sans cesse de ses souffrances? Il n'est pas tout à fait bien, comme il m'a dit de le dire à papa, mais assurément il va bien mieux.

—En cela je ne suis pas de votre avis, observai-je, et je croirais plutôt que son état a bien empiré.

Linton s'était réveillé de son assoupissement, et nous demanda d'un air terrifié si quelqu'un ne l'avait pas appelé par son nom.

—Non, dit Catherine, à moins que ce ne soit dans vos rêves, mais je ne puis concevoir comment vous pouvez faire pour dormir dehors dans la matinée.

—Il m'a semblé entendre mon père, reprit-il en continuant à jeter autour de lui un regard effrayé. Vous êtes sûre que personne n'a parlé?

—Absolument sûre, répondit Catherine; il n'y avait qu'Ellen et moi qui étions en train de discuter sur votre santé. Êtes-vous réellement plus fort, Linton, que lorsque nous nous sommes séparés cet hiver? Oui, il y a au moins une chose qui a faibli en vous, votre affection pour moi. Dites, allez-vous vraiment mieux?

Les larmes jaillirent des yeux de Linton, tandis qu'il répondait:

—Oui, oui, je vais mieux.

Et, toujours obsédé par cette voix imaginaire, son regard continuait à errer çà et là. Cathy se leva.

—Il faut que nous nous séparions aujourd'hui, dit-elle, et je ne puis vous cacher que j'ai été tristement désappointée par ce rendez-vous. Je n'en parlerai à personne qu'à vous: non que j'aie peur de M. Heathcliff.

—Taisez-vous, murmura Linton; pour l'amour de Dieu, taisez-vous! Il vient.

Et il s'attacha au bras de Catherine, s'efforçant de la retenir. Mais elle, en attendant annoncer l'approche de M. Heathcliff, elle se dégagea rapidement et appela son poney qui vint aussitôt.

—Je serai ici jeudi prochain, cria-t-elle en sautant à cheval. Adieu! Vite, Ellen!

C'est ainsi que nous primes congé de lui; à peine s'aperçut-il de notre départ, absorbé qu'il était par l'idée de l'approche de son père.

Avant même que nous fussions arrivées à la Grange, le déplaisir de Catherine se changea en une sensation très embarrassée de pitié et de regret, où se mêlaient des doutes vagues et cruels sur la situation réelle, tant physique que morale, de Linton. Mon maître nous demanda le compte rendu de notre excursion. Et miss Catherine lui transmit fidèlement les remerciements de son neveu, passant sur le reste sans insister; et moi-même j'ajoutai peu de chose à ce qu'elle avait dit, ne sachant guère ce qu'il fallait cacher et ce qu'il fallait révéler.

CHAPITRE VIII

Une semaine se passa encore, chaque jour amenant un nouveau changement dans l'état d'Edgar Linton. Nous aurions bien voulu continuer à laisser Catherine dans ses illusions, mais la vivacité même de son esprit suffisait à la détromper; elle devinait la chose en secret, et ne cessait pas de méditer sur l'affreuse probabilité que chaque jour transformait davantage en une certitude. Lorsque le jeudi revint, elle n'eut pas le courage de faire mention de sa sortie; mais j'y songeais pour elle et j'obtins la permission de la faire partir. La bibliothèque où son père passait tous les jours quelques heures et la chambre où il couchait étaient devenus pour elle l'univers tout entier. Les veilles et le chagrin l'avaient rendue toute pâle, et mon maître l'envoya bien volontiers vers ce rendez-vous, où il espérait qu'elle trouverait un heureux changement d'air et de société: se consolant à l'idée qu'il ne la laisserait pas entièrement seule après sa mort.

Il s'imaginait toujours que, de même que son neveu lui ressemblait au physique, il devait lui ressembler au moral. Et moi, par une faiblesse excusable, j'évitais de le corriger de cette erreur, me demandant quel bien il y aurait à troubler ses derniers instants par la révélation de choses qu'il n'aurait aucun moyen de modifier.

Nous ajournâmes notre excursion jusqu'à l'après-midi. Une après-midi dorée d'août: le souffle des collines était si plein de vie qu'il semblait qu'il aurait suffi à un mourant de le respirer pour revivre. La figure de Catherine ressemblait au paysage qui nous entourait, les ombres et la lumière s'y succédaient d'un instant à l'autre; mais les ombres duraient plus longtemps, et son pauvre petit cœur se reprochait même ces oublis momentanés de ses soucis.

Nous aperçûmes Linton nous attendant au même endroit où nous l'avions vu la fois précédente. Ma jeune maîtresse descendit de cheval et me dit que, comme elle était résolue à ne rester que très peu de temps, je ferais mieux de tenir le poney et de rester moi-même à cheval. Mais je m'y refusai, ne voulant pas perdre de vue une seule minute la charge qui m'était confiée. Master Heathcliff nous reçut avec une grande animation mais avec une animation qui ressemblait davantage à de la peur qu'à du plaisir.

—Il est tard, dit-il, parlant par saccades et avec peine. Votre père n'est-il pas très malade? Je pensais que vous ne viendriez pas.

—Pourquoi ne pas être franc? lui cria Catherine, et ne pas me dire tout de suite que vous n'aviez pas besoin de me voir? Il est bien étrange, Linton, que pour la seconde fois vous m'ayez fait venir ici dans la seule intention de nous chagriner l'un et l'autre.

Linton frissonna et jeta sur elle un regard demi-honteux, demi-suppliant, mais cette conduite énigmatique ne put désarmer l'humeur de sa cousine. Mon père est très malade, dit-elle; et pourquoi ai-je dû quitter son chevet? Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé quelqu'un pour me délivrer de ma promesse, puisque vous désiriez que je ne la tienne pas? Allons, je désire une explication: j'ai perdu toute envie de jouer et de badiner, et je ne suis pas disposée à me prêter à vos affectations.

—Mes affectations! murmura-t-il. Pour l'amour du ciel, Catherine, n'ayez pas l'air si fâchée! Méprisez-moi autant que vous voudrez; je suis un être lâche et misérable; on ne saurait assez me mépriser; mais je suis trop bas pour votre colère. Réservez votre haine pour mon père et contentez-vous du mépris pour moi.

—Folie, cria Catherine exaspérée, quel vilain garçon! Tenez! Il tremble comme si réellement j'allais le battre. Vous n'avez pas besoin de réclamer le mépris, Linton, chacun est tout disposé à vous l'offrir de lui-même. Laissez-moi! Je vais retourner à la maison. Lâchez ma robe! Si j'avais pitié de vous, vous vous moqueriez de ma pitié. Ellen, dites-lui combien sa conduite est odieuse.

La face convulsée dans une expression d'agonie, Linton s'était jeté sur le sol, comme s'il avait été saisi d'une terreur insensée.

—Oh! gémissait-il, je ne puis supporter cela! Catherine, Catherine, je suis un traître et je n'ose pas vous le dire! Si vous m'abandonnez, sûrement je serai tué! Chère Catherine, ma vie est entre vos mains; et si comme vous me l'avez dit, vous m'aimez, la chose ne peut pas vous déplaire. Ainsi vous n'allez pas vous en aller? Bonne, douce, chère Catherine! Et peut-être que vous voudrez bien consentir, et qu'il me laissera mourir avec vous!

Ma jeune maîtresse, en voyant l'intensité de ses angoisses, se baissa pour le soulever. Son vieux sentiment d'indulgente tendresse prit le dessus sur sa mauvaise humeur et une extrême émotion l'envahit.

—Consentir à quoi? demanda-t-elle. À rester? Avant tout, dites-moi le sens de cet étrange discours. Soyez calme et franc et avouez tout de suite ce qui vous pèse sur le cœur. Vous ne voudriez pas me faire de tort, Linton, n'est-ce pas? Vous ne permettriez pas qu'un ennemi me nuise, si vous pouviez l'empêcher? Vous ne pouvez trahir lâchement vos meilleurs amis.

—Mais mon père m'a menacé, murmura le jeune homme en serrant ses doigts amincis; et j'ai peur de lui, j'ai peur! Je n'ose pas vous dire.

—Eh bien, dit Catherine avec une compassion dédaigneuse, gardez votre secret. Je ne suis pas lâche, moi, je n'ai pas peur.

Sa générosité provoqua chez Linton un nouvel accès de larmes; il pleurait, il lui baisait les mains, sans trouver le courage de parler. Je réfléchissais à ce que pouvait bien être ce mystère, lorsque, entendant un petit bruit, je levai les yeux et aperçus M. Heathcliff qui descendait des Heights et était arrivé presque tout contre nous. Il ne jetait pas un seul regard vers mes compagnons, bien qu'il fût assez près d'eux pour entendre les sanglots de son fils; mais, me saluant avec le ton presque cordial qu'il avait toujours à ma disposition, il me dit:

—Quel plaisir de vous rencontrer si près de ma maison, Nelly! Comment cela va-t-il à la Grange? Le bruit court qu'Edgar Linton est sur son lit de mort: peut-être a-t-on exagéré sa maladie?

—Non, répondis-je, mon maître est mourant; c'est trop vrai. Ce sera une triste chose pour nous tous, mais une bénédiction pour lui.

—Combien de temps croyez-vous qu'il dure?

—Je ne sais pas.

—C'est que, poursuivit-il en regardant le jeune couple qui se tenait immobile à quelques pas de lui, ce garçon que vous voyez là semble avoir juré d'empêcher mes projets; et je serai reconnaissant à son oncle de se hâter et de partir avant lui. Mais holà, est-ce qu'il y a longtemps qu'il joue à ce jeu de pleurnichage? Je lui ai pourtant donné quelques leçons là-dessus! Est-il en général assez animé avec miss Linton?

—Animé? répondis-je; oh non, il a fait voir au contraire la plus grande détresse. Dans l'état où il est, au lieu d'errer sur les collines avec son amoureuse, il devrait bien plutôt être dans son lit, entre les mains d'un médecin.

—Il y sera dans un jour ou deux, murmura Heathcliff. Mais d'abord... Allons, levez-vous, Linton, levez-vous! cria-t-il. Relevez-vous tout de suite!

Linton, épouvanté, fit des efforts désespérés pour obéir, mais il était sans forces et je le vis retomber avec un cri sourd. M. Heathcliff s'avança vers lui et l'aida à se lever.

—Allons, lui dit-il d'un ton féroce, je vais me fâcher, et prenez garde à vous si vous ne domptez pas ce vilain esprit. Allons, levez-vous tout de suite.

—Oui, mon père, sanglotait-il, j'ai fait comme vous le désiriez, je vous assure. Catherine vous dira que j'ai... que j'ai été gai. Ah! restez près de moi, Catherine, donnez-moi votre main.

—Prenez la mienne, dit son père, et tenez-vous debout. Là! Elle vous prêtera son bras. Miss Linton, soyez assez bonne pour marcher avec lui jusqu'à la maison, voulez-vous? il frissonne dès que je le touche.

—Linton, mon chéri, murmura Catherine, je ne puis pas aller à Wuthering Heights, papa me l'a défendu. Il ne vous fera pas de mal: pourquoi avez-vous si peur?

—Je ne puis pas rentrer dans cette maison, répondit-il, je n'y rentrerai pas sans vous.

—Arrêtez, cria son père. Nous allons respecter les scrupules filiaux de Catherine. Nelly, ramenez mon fils et je vais m'empresser de suivre votre conseil au sujet du médecin.

—Vous ferez bien, répondis-je, mais il faut que je reste avec ma maîtresse, et m'occuper de votre fils n'est pas mon affaire.

—Eh bien alors, dit Heathcliff vous allez me forcer à m'en occuper moi-même et à le faire crier. Venez ici, mon héros! Voulez-vous rentrer en ma compagnie?

Il se rapprocha de nouveau de la fragile créature et fit mine de vouloir la saisir; mais Linton, se reculant, se cramponna à sa cousine et la supplia de l'accompagner, d'un ton passionné qui n'admettait pas le refus. Nous atteignîmes ainsi le seuil de la maison; Catherine entra et je restai à l'attendre, espérant qu'elle allait sortir après avoir installé son cousin dans un fauteuil. Mais M. Heathcliff, me poussant en avant, me cria:

—Ma maison n'est pas frappée de la peste, Nelly, et j'ai dans l'idée d'être hospitalier aujourd'hui. Asseyez-vous; et laissez-moi fermer la porte.

Il la ferma à clé. J'étais inquiète.

—Je veux que vous ayez du thé avant de rentrer, reprit-il; je suis seul ici. Hareton est parti conduire du bétail, et Zillah et Joseph font une partie de plaisir. Miss Linton, asseyez-vous près de lui. Je vous donne ce que j'ai: le présent ne vaut guère la peine d'être accepté, mais je n'ai pas autre chose à offrir. C'est Linton que je veux dire. Comme elle me regarde!

Et il maugréa quelques phrases qu'il conclut ainsi, en frappant la table: Par le diable, je les hais!

—Je n'ai pas peur de vous! s'écria Catherine, dressée en face de lui, ses yeux noirs éclatants de passion et de résolution. Donnez-moi cette clé, je veux l'avoir! Je ne veux ni boire ni manger ici, quand il me faudrait mourir de faim.

Heathcliff tenait la clé de la maison dans sa main. La hardiesse de la jeune fille le surprit, et peut-être lui rappela-t-elle la voix et le regard de la personne dont elle en avait hérité. Cathy se jeta sur la clé et parvint presque à la lui retirer des doigts; mais il reprit bien vite possession de lui-même et la retint.

—Allons, Catherine Linton, dit-il, tenez-vous tranquille, ou bien je vous jette par terre et cela rendra folle madame Dean.

Indifférente à cette avertissement, elle se jeta de nouveau sur sa main pour avoir la clé.

—Je veux m'en aller! répétait-elle en faisant des efforts inouïs.

Voyant que ses ongles ne faisaient pas d'effet, elle voulut se servir de ses dents. Alors Heathcliff rouvrit tout d'un coup la main et laissa prendre la clé, mais au moment où Catherine la saisissait, il empoigna la jeune fille de l'autre main, l'attira à lui et lui administra sur la tête une série de tapes terribles.

À la vue de cette violence diabolique je m'élançai furieuse.

—Vilain, m'écriai-je, vilain!

Mais un coup dans la poitrine m'arrêta et faillit m'étouffer.

Catherine, enfin lâchée, porta ses deux mains à ses tempes comme si elle voulait s'assurer que ses oreilles n'avaient pas été enlevées. Elle tremblait comme un roseau, la pauvre chérie, et s'appuyait contre la table, absolument égarée.

—Vous voyez que je sais châtier les enfants, ricana Heathcliff, en se baissant pour ramasser la clé qui était tombée à terre. Allez maintenant vers Linton comme je vous l'ai dit, et pleurez à votre aise. Je serai votre père demain, et bientôt le seul père que vous aurez; et puisque vous êtes si forte, vous aurez tous les jours l'occasion de goûter de ces douceurs, si je retrouve encore cette méchante humeur dans vos yeux.

Cathy avait couru vers moi, s'était agenouillée, et avait appuyé en pleurant sa joue brûlante sur ma main. Son cousin se tenait immobile sur un coin du banc, se félicitant sans doute de ce que la correction était tombée sur un autre que lui. M. Heathcliff se leva et fit le thé lui-même; lorsqu'il l'eût fait, il m'en offrit une tasse.

—Secouez votre spleen, me dit-il, et prenez soin de votre nourrisson et du mien. Ce thé n'est pas empoisonné, bien que ce soit moi qui l'ai préparé. Je vais sortir et aller chercher vos chevaux.

Notre première pensée, lorsqu'il fut parti, fut de trouver quelque part une sortie. Nous essayâmes la porte de la cuisine, les fenêtres: impossible.

—Master Linton, criai-je, voyant que nous étions bel et bien emprisonnées: vous savez ce que projette votre vilain père, et vous allez nous le dire, ou je vous traite comme il traite votre cousine.

—Oui, Linton, vous devez nous le dire! dit Catherine. C'est par amitié pour vous que je suis venue, et vous seriez trop ingrat si vous refusiez.

—Donnez-moi du thé, et alors je vous le dirai! répondit Linton. Tenez, Catherine, vous laissez tomber vos larmes dans ma tasse, je ne veux pas boire cela. Donnez m'en une autre.

Catherine lui donna une autre tasse et essuya sa figure.

—Eh bien, papa veut que nous nous mariions, poursuivit Linton, après avoir bu quelques gorgées, et comme il craint que votre père ne nous laisse pas nous marier maintenant, et qu'il a peur que je ne meure si nous tardons, il a résolu que nous nous marierions demain matin, après être restés ici toute la nuit; et si vous faites comme il le veut, vous pourrez retourner chez vous demain, et me prendre avec vous.

—Vous prendre avec elle! misérable créature, m'écriai-je, et vous, vous marier avec elle! Eh bien, ou cet homme est fou, ou il nous croit folles! Et est-ce que vous vous imaginez que cette belle jeune fille va se lier à un petit singe agonisant comme vous?

—Rester toute la nuit ici! fit Catherine en parcourant la chambre des yeux. Non Ellen, je brûlerai plutôt cette porte, mais je sortirai.

Malgré les supplications de Linton, elle s'acharnait à vouloir sortir à tout prix, lorsque notre geôlier rentra.

—Vos chevaux sont partis, me dit-il. Eh quoi, Linton, vous pleurnichez de nouveau? Qu'est-ce qu'elles vous ont encore fait? Allons, assez, montez vous coucher! Zillah n'est pas là; il faudra vous déshabiller vous même. Voyons, taisez-vous; une fois dans votre chambre, vous n'avez pas à avoir peur, je ne me rapprocherai pas de vous. Il se trouve par hasard que vous vous êtes assez bien conduit. Maintenant je me charge du reste.

Linton sortit à la façon piteuse et défiante d'un chien qui s'attend à être battu sur le pas de la porte. Heathcliff s'approcha alors du foyer où Catherine et moi nous tenions sans rien dire.

—Ah dit-il, vous n'avez pas peur de moi? Eh bien, vous savez déguiser votre courage, car vous avez l'air terriblement effrayées.

—Je suis effrayée maintenant, répondit-elle, parce que si je reste ici, papa en sera malheureux. M. Heathcliff, laissez-moi rentrer à la maison; je vous promets d'épouser Linton. Papa le veut, et je l'aime. Pourquoi voudriez-vous me forcer à faire ce que je consens à faire de moi-même?

—Qu'il ait donc l'audace de vous forcer! m'écriai-je. Dieu merci, il y a une loi dans le pays!

—Silence, dit le vilain, au diable avec vos clameurs! Miss Linton, ce sera pour moi une vive joie de penser que votre père est malheureux: vous ne pouviez trouver un meilleur moyen de me déterminer à vous garder ici. Quant à votre promesse d'épouser Linton, je prendrai soin que vous la teniez: car vous ne quitterez pas mon toit avant que la chose ne soit faite.

—Alors, envoyez Ellen pour faire savoir à papa que je suis en sûreté, supplia Catherine toute en larmes, ou bien mariez-moi tout de suite! Pauvre papa! Ellen, il va croire que nous sommes perdues! Qu'allons-nous faire?

—Bah! il va croire simplement que vous êtes fatiguées de le soigner et que vous vous êtes sauvées pour vous offrir un peu d'amusement, répondit Heathcliff. Pleurez à votre aise. Autant que je puis en juger, ce sera dans la suite votre principal divertissement. Ah! Linton a tout ce qu'il faut pour bien jouer le tyran!

—Vous avez bien raison, répondis-je. Expliquez le caractère de votre fils. Montrez sa ressemblance avec vous; de cette façon, j'espère que miss Catherine y regardera à deux fois avant de l'épouser.

—Oh! cela n'a pas d'importance à présent! répondit Heathcliff. Il faudra qu'elle l'accepte pour mari, ou qu'elle reste prisonnière ici, et vous avec elle, jusqu'à ce que votre maître meure. Je peux vous tenir parfaitement cachées ici. Et si vous en doutez, encouragez-la à rétracter sa promesse.

—Je ne veux pas la rétracter, dit Catherine, je veux bien me marier à l'instant même, si je puis aller ensuite à Thrushcross-Grange. M. Heathcliff, vous ne voudriez pas par méchanceté détruire à jamais tout mon bonheur? Voyez, je me mets à genoux devant vous, je ne ferai rien pour vous irriter. N'avez-vous donc jamais aimé personne dans votre vie, mon oncle?

—Retirez-vous d'ici, ou je vais vous battre, cria Heathcliff, la repoussant brutalement. Je vous hais.

Il se secoua comme si toute sa chair frémissait d'aversion; il recula sa chaise; et comme j'ouvrais la bouche pour commencer un filet d'injures, il me fit taire dès le milieu de la première phrase en me menaçant de m'enfermer toute seule dans une chambre à la première syllabe que je dirais. La nuit venait. Nous entendîmes un bruit de voix à la porte du jardin. Notre hôte qui n'avait rien perdu de sa présence d'esprit, courut aussitôt dehors. Il y eut une conversation de deux ou trois minutes, puis il revint seul.

—Je pensais que c'était votre cousin Hareton, dis-je à Catherine. Je voudrais qu'il vint, qui sait s'il ne prendrait pas notre parti?

—C'étaient trois domestiques de la Grange envoyés pour vous chercher, dit Heathcliff, qui m'avait entendue. Vous auriez pu ouvrir une fenêtre et appeler; mais je jurerais que cette chatte est heureuse que vous ne l'ayez pas fait. Elle est contente d'être forcée de rester, j'en suis sûre.

En apprenant la chance que nous avions manquée, nous nous laissâmes aller l'une et l'autre à notre chagrin et il nous laissa nous lamenter jusqu'à neuf heures. Puis il nous ordonna de monter par la cuisine à la chambre de Zillah, et je soufflai à la jeune fille d'obéir, dans l'espoir que nous pourrions nous échapper par une fenêtre, mais la fenêtre était étroite comme celles du rez de chaussée et la porte du grenier était fermée. Catherine et moi restâmes ainsi jusqu'au lendemain, sans dormir ni nous coucher, et sans échanger autre chose que des soupirs.

À sept heures, Heathcliff vint et demanda si miss Linton était levée. Elle courut aussitôt à la porte et répondit: Oui.—Alors venez, dit-il, et il la tira dehors. Je m'étais levée pour la suivre, mais il referma la porte sur moi. Je demandai à être relâchée.

—Prenez patience, me répondit-il, je vous ferai monter votre déjeuner dans un instant.

Je frappai du poing les panneaux, et j'entendis Catherine demander pourquoi j'étais enfermée. Le monstre répondit qu'il me faudrait encore rester ainsi une heure, et puis ils s'éloignèrent. Je restai en effet ainsi deux ou trois heures; à la fin j'entendis un bruit de pas, mais ce n'était pas Heathcliff.

—Je vous ai apporté quelque chose à manger, me dit une voix, et quand la porte se fut ouverte, j'aperçus Hareton, qui m'apportait une nourriture suffisante pour ma journée.

—Prenez cela, dit-il, en déposant la chose entre mes mains.

—Restez une minute!

—Non, cria-t-il en se retirant, sans égards pour toutes les prières que je pouvais lui adresser.

Et c'est ainsi que je restai enfermée toute la journée, et toute la nuit suivante, et cinq nuits et quatre jours, sans voir personne autre que Hareton qui venait tous les matins. Et c'était bien un geôlier modèle: maussade et muet, rebelle à tous mes efforts pour toucher sa justice ou sa compassion.

CHAPITRE IX

L'après-midi du cinquième jour, j'entendis un pas différent et je vis entrer Zillah, couverte de son châle écarlate, avec un bonnet de soie noire sur la tête et un panier au bras.

—Ah! Dieu! Madame Dean! s'écria-t-elle, eh bien, on parle de vous à Gimmerton! Je vous croyais perdue dans le marais de Blackhorse, jusqu'à ce que M. Heathcliff m'a dit tout à l'heure que vous aviez été retrouvée et logée ici. Bien sûr que vous aurez atterri à une île? Et combien de temps êtes-vous restée dans l'eau?

—Votre maître est un vrai brigand, fis-je, mais il répondra de sa conduite. Il ne lui servira de rien d'avoir répandu cette fable.

—Que voulez-vous dire? demanda Zillah; ce n'est pas une fable, tout le monde dans le village dit que vous vous êtes perdues dans le marais. Quand je suis arrivée ici, je demande à M. Earnshaw si ce n'était pas triste, que vous et Miss Catherine vous fussiez perdues. Il m'a regardée comme s'il avait mal entendu. Mais M. Heathcliff avait bien entendu, lui, et c'est lui qui m'a dit: «Si elles ont été dans le marais, Zillah, elles en sont dehors à présent. Nelly Dean est en ce moment logée dans votre chambre. Vous pouvez lui dire de descendre quand vous y monterez. Voici la clé. J'ai voulu la forcer à rester ici jusqu'à ce qu'elle ait tout à fait repris ses sens. Vous pouvez lui dire d'aller tout de suite à la Grange, si elle en est capable, et d'annoncer de ma part que la jeune dame s'y rendra à temps pour assister aux funérailles de M. Edgar.

—M. Edgar n'est pas mort! m'écriai-je. Oh Zillah! Zillah!

—Non, non, rasseyez-vous, ma bonne dame; vous êtes encore malade. Il n'est pas mort; le docteur Kenneth, que j'ai rencontré sur le chemin, croit qu'il pourra encore durer un jour.

Au lieu de me rasseoir, je profitai de ce que le chemin était libre pour m'élancer dans l'escalier. En entrant dans la maison, je cherchai autour de moi quelqu'un qui pût me renseigner sur Catherine. La chambre était toute pleine de soleil et la porte restait large ouverte; mais je ne voyais personne. Je me demandais s'il fallait m'en aller tout de suite ou chercher ma maîtresse, lorsqu'une petite toux attira mon attention du côté du foyer. Je vis Linton couché sur le banc, occupé à sucer un bâton de sucre candi et observant mes mouvements d'un regard apathique.

—Où est Miss Catherine? lui demandai-je d'un ton rude. Est-elle partie?

—Non, répondit-il, elle est en haut; et nous ne la laisserons pas sortir.

—Vous ne voulez pas la laisser sortir, petit idiot? m'écriai-je. Indiquez-moi tout de suite sa chambre, ou je vous ferai siffler une bonne fois.

—C'est papa qui vous ferait siffler si vous essayiez d'y aller, répondit-il. Il me dit que je n'ai pas à être doux avec Catherine: qu'elle est ma femme, et qu'il est honteux qu'elle désire me quitter. Il me dit qu'elle me hait et désire ma mort pour avoir mon argent; mais elle ne l'aura pas et elle n'ira pas chez elle. Jamais elle n'ira. Elle peut pleurer à être malade autant qu'il lui plaira.

Il reprit sa première occupation, fermant les yeux comme s'il voulait s'endormir.

—Maître Heathcliff, repris-je, avez-vous oublié toute la bonté de Catherine pour vous l'hiver dernier, lorsque vous affirmiez que vous l'aimiez et qu'elle tous apportait des livres et vous chantait des chansons, et souvent venait par le vent et la neige pour vous voir? Vous sentiez bien qu'elle était cent fois trop bonne pour vous. Et maintenant vous croyez les mensonges que vous raconte votre père, malgré que vous sachiez qu'il vous déteste tous les deux. Et vous êtes avec lui contre elle. Voilà de belle reconnaissance!

Les coins de la bouche de Linton s'abaissèrent et il ôta de ses lèvres le sucre candi.

—Est-ce donc par haine pour vous qu'elle est venue à Wuthering Heights? poursuivis-je. Réfléchissez donc un peu pour votre compte. Quant à votre argent, elle ne sait même pas que vous en avez. Et vous dites qu'elle est malade, et vous la laissez seule, ici, dans une maison étrangère, vous qui avez éprouvé combien il est pénible d'être négligé de tous: ah! vous êtes un garçon égoïste et sans cœur!

—Je ne puis rester avec elle, répondit-il avec mauvaise humeur. Elle pleure tant que je ne puis le supporter. Et elle ne veut pas s'arrêter, malgré que je la menace d'appeler mon père. Je l'ai appelé une fois et il lui a promis de l'étrangler si elle ne se tenait pas tranquille. Mais elle a recommencé dès l'instant où il avait quitté la chambre, gémissant et soupirant toute la nuit.

—M. Heathcliff est-il sorti? demandai-je, voyant qu'il n'y avait à espérer aucune sympathie chez cette misérable créature.

—Il est dans la cour; il cause avec le docteur Kenneth qui dit que mon oncle est en train de mourir pour de bon, cette fois. J'en suis heureux, parce que je serai le maître de la Grange après lui. Catherine parlait toujours de sa maison; mais cette maison n'est pas à elle, elle est à moi; papa dit que tout ce qu'elle a est à moi. Tous ses beaux livres sont à moi. Elle m'a offert de m'en faire cadeau, et de ses beaux oiseaux, et de son poney, si je voulais lui avoir la clé de notre chambre et la laisser sortir, mais je lui ai dit qu'elle n'avait rien à me donner puisque tout cela était à moi. Alors elle s'est mise à pleurer; elle a pris une petite peinture qu'elle portait à son cou, et m'a dit qu'elle me donnerait cela: c'étaient deux portraits dans un cadre d'or, d'un côté sa mère et de l'autre mon oncle, quand ils étaient jeunes. C'était hier. Je lui dis que ces portraits étaient à moi aussi et j'essayai de les lui enlever. La méchante créature ne voulut pas me les laisser prendre. Elle me poussa et me blessa. Je me mis à crier, quand elle entendit s'approcher papa, elle partagea le cadre en deux et me donna le portrait de sa mère. Elle essaya de cacher l'autre, mais quand j'eus expliqué à papa de quoi il s'agissait, il m'enleva le portrait que j'avais et ordonna à Catherine de me donner celui qu'elle avait gardé. Alors, comme elle refusait, il l'abattit par terre, lui enleva le portrait et l'écrasa sous ses pieds.

—Et cela vous plaisait-il de la voir ainsi frappée?

—J'en frémis, répondit-il: je tremble dès que je vois mon père frapper un chien ou un cheval, tant il le fait durement. Pourtant, d'abord je fus content, car elle avait mérité d'être punie pour m'avoir poussé; mais quand papa fut parti, elle m'appela à la fenêtre et me montra sa joue coupée en dedans, et sa bouche toute remplie de sang. Puis elle ramassa les morceaux du portrait et s'assit, la face contre le mur, et depuis lors elle ne m'a pas dit un mot; je me demande parfois si ce n'est pas la douleur qui l'empêche de parler. Cette pensée me fait de la peine, mais elle est une vilaine créature pour pleurer ainsi sans cesse, et puis elle est si pâle et si farouche qu'elle me fait peur.

—Et il vous serait impossible d'avoir la clé, si vous le vouliez, demandai-je?

—Je peux l'avoir quand je suis en haut, répondit-il, mais je ne puis monter en ce moment.

—Mais en quel endroit est-elle?

—Oh! cria-t-il; je ne puis vous dire où elle est! C'est notre secret. Personne, ni Hareton ni Zillah ne doit le savoir. Mais allons, vous m'avez fatigué. Allez-vous-en!»

Il s'enfonça la figure sur les bras et referma les yeux.

Je jugeai que le meilleur était de partir sans voir M. Heathcliff et de ramener du monde avec moi de la Grange pour faire sortir ma jeune maîtresse. En me voyant rentrer, l'étonnement des domestiques et leur joie furent grands; et lorsqu'ils apprirent que leur petite maîtresse était en vie, ils furent sur le point d'aller le crier à la porte de M. Edgar; mais c'est une chose dont je voulais me charger moi-même. Combien ces quelques jours l'avaient changé! Il était couché, attendant la mort, comme une image de la tristesse et de la résignation. Il avait l'air très jeune. En réalité il avait trente-neuf ans, mais on lui en aurait donné dix de moins. Il pensait à Catherine et murmurait son nom. Lui prenant la main:

—Catherine va venir, mon cher maître, lui dis-je; elle est en vie et se porte bien; et j'espère qu'elle sera ici ce soir.

À cette nouvelle, il se souleva à demi, jeta un regard joyeux tout autour delà chambre, puis retomba évanoui. Dès qu'il eut repris ses sens, je lui racontai notre visite forcée et notre détention aux Heights. Je lui dis que Heathcliff nous avait forcées à entrer. Je parlai aussi peu que possible de Linton, et j'évitai de décrire la brutale conduite de son père.

M. Edgar devina que son ennemi voulait assurer à son fils, ou plutôt s'assurer à soi-même, sa fortune personnelle. Mais pourquoi Heathcliff n'avait pas attendu sa mort, c'était une chose qu'il ne pouvait comprendre, ne sachant pas que son neveu était, lui aussi, menacé de mourir. Il sentit qu'en tous cas il ferait mieux de changer son testament; et au lieu de laisser la fortune de Catherine à sa disposition, il résolut de la confier à des tuteurs, qui en feraient usage pour elle pendant sa vie; et pour ses enfants après elle, si elle en avait. De cette façon, la fortune de Catherine ne pouvait échoir à M. Heathcliff, en cas de mort de Linton.

Ayant reçu ses ordres, je dépêchai un homme pour aller chercher l'attorney, et quatre autres, suffisamment armés, pour aller demander ma jeune dame à son geôlier. L'homme envoyé à Gimmerton revint le premier; il nous dit que M. Green, l'avocat, était sorti, et qu'il avait dû l'attendre deux heures; et puis que M. Green lui avait dit qu'il avait à faire quelque chose de pressé au village, mais qu'il viendrait la nuit à la Grange. Les quatre hommes envoyés aux Heights revinrent également seuls. Ils rapportèrent que Catherine était trop malade pour quitter sa chambre, et que Heathcliff ne leur avait pas permis de la voir. Je grondai les imbéciles d'avoir écouté cette fable, et sans rien dire à mon maître, je résolus de retourner moi-même aux Heights le lendemain matin, avec toute une bande, et de faire une vraie tempête, jusqu'à ce qu'on nous ait rendu la prisonnière.

Par bonheur, ce voyage et cet ennui me furent épargnés. J'étais descendue à trois heures pour chercher de l'eau, lorsque j'entendis un coup frappé à la porte d'entrée. Je pensai que c'était Green, et comme il n'y avait personne pour ouvrir, je me hâtai d'y aller moi-même. La lune brillait claire au dehors. Ce n'était pas l'attorney. C'était ma douce petite maîtresse, qui sauta à mon cou en sanglotant.

—Ellen, Ellen, papa est-il vivant?

—Oui, m'écriai-je, oui mon ange, que Dieu soit loué puisque vous êtes de nouveau avec nous!

Elle voulait, toute essoufflée qu'elle était, courir droit à la chambre de M. Linton; mais je la forçai à s'asseoir, et à prendre quelque chose, et à laver sa pâle figure. Puis je lui dis que j'irais la première annoncer son arrivée, et je la suppliai de dire qu'elle espérait être heureuse avec le jeune Heathcliff, ce qu'elle me promit malgré sa répugnance. Je ne voulus pas assister à leur entretien, et je restai un quart d'heure en dehors de la chambre. Mais tout se passa tranquillement: le désespoir de Catherine fut aussi silencieux que la joie de son père.

Celui-ci mourut en extase, oui, M. Lockwood. Baisant la joue de sa fille, il murmura:

—Je vais vers elle; et vous, enfant chérie, vous viendrez nous rejoindre!

Après quoi il ne fit plus un mouvement, et ne cessa pas de la considérer avec un regard radieux jusqu'à ce que son pouls s'arrêta insensiblement.

Soit qu'elle eût dépensé toutes ses larmes, ou que son chagrin fût trop lourd pour leur donner issue, Catherine resta assise sans pleurer toute la nuit, et toute la journée, auprès du lit de mort. Je finis par la forcer à descendre et à prendre un peu de repos; et il est heureux que j'y aie réussi, car, à l'heure du diner, nous vîmes arriver l'attorney, qui était allé chercher ses instructions à Wuthering Heights. Green s'était vendu à M. Heathcliff: ainsi s'expliquait son retard à obéir à l'appel de mon maître, qui, heureusement, n'eut pas le loisir d'occuper ses derniers instants à des soucis terrestres. M. Green prit sur lui de donner tous les ordres dans la maison. Il congédia tous les domestiques, excepté moi. Il voulait pousser l'autorité qu'on lui avait déléguée jusqu'à insister pour qu'Edgar Linton ne fut pas enterré à côté de sa femme, mais avec sa famille, à la chapelle. Toutefois le testament, qui était formel là-dessus, et mes bruyantes protestations, finirent par avoir gain de cause. On pressa les funérailles. Catherine, désormais Madame Linton Heathcliff, était autorisée à rester à la Grange jusqu'à ce que le corps de son père en fût sorti.

Elle me raconta que son angoisse avait enfin décidé Linton à se compromettre pour la délivrer. Elle avait entendu les gens que j'avais envoyés se disputer à la porte, et la réponse d'Heathcliff avait achevé de la désespérer. Linton, qui pour rien au monde n'aurait osé aller chercher la clé, eut la ruse de faire le tour de clé à la porte sans la fermer; et quand vint l'heure d'aller au lit, il demanda à coucher avec Hareton, ce qui lui fut tout de suite accordé. Catherine s'enfuit avant le petit jour. N'osant pas se heurter aux portes, pour ne pas éveiller les chiens, elle visita les chambres vides et examina les fenêtres; c'est ainsi qu'elle arriva par bonheur dans la chambre de sa mère, dont la fenêtre, étant toute proche d'un arbre, lui rendit l'évasion possible.

CHAPITRE X

Le soir qui suivit les funérailles, ma jeune dame et moi étions assises dans la bibliothèque, occupées à de pénibles méditations. Nous convînmes que ce qui pouvait arriver de mieux à Catherine serait d'être autorisée à demeurer à la Grange, au moins aussi longtemps que vivrait Linton; celui-ci demeurerait avec nous et je resterais chargée du ménage. L'arrangement était trop favorable pour que nous puissions espérer beaucoup de le voir réalisé, et pourtant j'avais un vague espoir, et nous étions en train de combiner un plan, lorsqu'une des servantes congédiées, qui n'était pas partie encore, entra précipitamment et nous dit que ce démon d'Heathcliff était dans la cour: elle nous demanda si elle devait lui fermer la porte au nez.

Quand même nous aurions été assez folles pour y songer, nous n'en aurions pas eu le temps. Heathcliff ne prit pas la peine de frapper ou de s'annoncer; il était le maître, et il usa de son privilège pour entrer tout droit sans dire un mot; après quoi il fit sortir la servante et ferma la porte.

C'était la même chambre où il avait été introduit comme hôte dix-huit ans auparavant; la même lune brillait à travers la fenêtre, et au dehors s'étendait le même paysage d'automne. Nous n'avions pas allumé de bougie, mais tout l'appartement était éclairé, et l'on voyait même les portraits sur le mur: la tête splendide de Madame Linton et la tête gracieuse de son mari. Heathcliff s'avança vers le foyer. Le temps ne l'avait guère changé lui non plus. C'était le même homme, avec son visage sombre, plus pâle et plus affermi; sa stature était un peu plus forte, voilà tout. En le voyant, Catherine s'était levée et avait fait un mouvement pour sortir.

—Halte! lui dit-il, l'arrêtant par le bras. Plus d'escapades! Où voudriez-vous aller? Je suis venu vous chercher pour vous ramener; et j'espère que vous serez une fille obéissante et que vous n'encouragerez plus mon fils à me désobéir. J'ai été embarrassé pour le punir, quand je vous ai vue partir; c'est une telle toile d'araignée, qu'il suffirait de le toucher pour l'anéantir. Mais vous verrez à son regard qu'il a eu son affaire. Avant-hier soir, je l'ai descendu de sa chambre et installé dans un fauteuil; et je suis simplement resté deux heures, seul, à côté de lui. Depuis lors j'imagine qu'il doit me voir souvent, même absent. Hareton me dit que la nuit il s'éveille et crie pendant des heures et vous appelle pour le protéger contre moi. Ainsi, que vous aimiez ou non votre précieux mari, il faut que vous veniez. C'est vous qui aurez désormais à vous occuper de lui; je vous transmets ce soin entièrement.

—Pourquoi ne pas laisser Catherine demeurer ici, fis-je, et ne pas lui envoyer Master Linton? Comme vous les haïssez tous les deux, ils ne vous manqueront pas.

—Je suis en quête d'un locataire pour la Grange, et puis je veux avoir mes enfants près de moi. Et puis, cette fille me doit son service en échange du pain qu'elle mangera. Je ne suis pas disposé à l'entretenir dans le luxe et la paresse, lorsque Linton ne sera plus là. Allons, hâtez-vous de vous préparer, et ne me forcez pas à agir.

—Non, dit Catherine. Linton est tout ce que j'ai à aimer dans le monde; et bien que vous ayez fait tout ce que vous pouviez pour me le rendre odieux, vous ne pourrez pas faire que nous nous haïssions. Et je vous défie de lui faire du mal pendant que je serai près de lui, et je vous défie de me faire peur.

—Vous êtes un adversaire plein de morgue, répondit Heathcliff, mais je vous déteste assez pour ne jamais lui faire du mal; je veux que votre tourment dure jusqu'au bout. Ce n'est pas moi qui vous le ferai haïr, mais sa propre petite nature.

—Je sais qu'il a une mauvaise nature, dit Catherine; il est votre fils. Mais je suis heureuse d'en avoir une meilleure, pour pardonner; et puis je sais qu'il m'aime, et pour cette raison je l'aime. Vous, M. Heathcliff, vous n'avez personne pour vous aimer; et si misérables que vous nous fassiez, nous aurons toujours la revanche de penser que votre cruauté vient de ce que vous l'êtes plus que nous. Car vous êtes misérable, n'est-ce pas? Solitaire comme le démon et envieux comme lui! Personne ne vous aime, personne ne pleurera pour vous quand vous mourrez; je ne voudrais pas être vous!

Catherine dit cela avec une sorte de triomphe lugubre; elle semblait s'être décidée à entrer dans l'esprit de sa future famille et à tirer plaisir, du chagrin de ses ennemis.

—Vous vous repentirez amèrement si vous restez ici une minute de plus, dit son beau-père. Allez, sorcière, et emportez vos affaires!

Elle sortit, le regardant avec mépris. En son absence, je commençai à demander la place de Zillah aux Heights, offrant de lui céder la mienne à la Grange, mais il ne voulut pas en entendre parler. Il me dit de me taire, et alors pour la première fois fit l'inspection de la chambre. Ayant considéré le portrait de Madame Linton, il me dit:

—Je veux avoir cela à la maison. Non pas que j'en aie besoin, mais... il se retourna tout à coup vers le feu et poursuivit avec une expression que j'appellerai un sourire, faute d'un meilleur nom:

—Je vais vous dire ce que j'ai fait hier. J'ai dit au fossoyeur qui creusait la tombe de Linton d'enlever la terre de dessus son cercueil à elle, et je l'ai ouvert. Je crus d'abord que j'allais rester là toujours; quand j'ai revu son visage—car c'est encore son visage!—le fossoyeur eut bien à faire de me faire relever; mais il me dit qu'il fallait empêcher que l'air ne soufflât dessus. Mais j'ai laissé un des côtés du cercueil non scellé, et j'ai fait promettre à l'homme de me mettre à côté d'elle dans le cercueil quand mon tour viendra. De cette façon, Linton ne pourra pas s'y reconnaître.

—Vous avez très mal agi. Monsieur Heathcliff, m'écriai-je. N'aviez-vous pas honte de déranger les morts?

—Je n'ai dérangé personne, Nelly, répondit-il, et je me suis donné du soulagement à moi-même. Je vais être beaucoup plus tranquille maintenant et vous aurez bien plus de chances que je reste sous la terre quand une fois j'y serai. La déranger, elle? Non, c'est elle qui m'a dérangé, jour et nuit, pendant dix-huit ans, sans cesse, sans remords, jusqu'à la nuit dernière, où enfin j'ai été tranquille. J'ai rêvé que je dormais mon dernier sommeil, à côté d'elle, mon cœur immobile contre le sien et mes joues glacées contre les siennes.

—Et si vous l'aviez trouvée réduite à rien dans son cercueil, de quoi auriez-vous rêvé, demandai-je?

—De me changer en terre avec elle, et d'en être encore plus heureux, me répondit-il: supposez-vous que j'aie peur d'un changement de cette sorte? Je m'attendais à le trouver en soulevant le couvercle, mais j'aime mieux savoir qu'il ne commencera que lorsque je serai là pour le partager. Et puis, jamais je n'aurais pu perdre l'étrange sentiment qui me hantait, si je n'avais pas revu sa calme figure. Vous savez combien j'ai été égaré lorsqu'elle est morte: je ne cessai pas de la supplier de revenir vers moi. Je crois fortement aux esprits, j'ai la conviction qu'ils peuvent exister parmi nous. Le jour de son enterrement, il neigeait. Dans la soirée, je vins au cimetière: il faisait un triste temps d'hiver; tout, à l'entour, était solitaire. Sûr que personne ne viendrait me déranger, et sachant que deux yards de terre seuls me séparaient d'elle, je me dis: «Je veux l'avoir de nouveau dans mes bras. Si elle est froide, je penserai que c'est ce vent du Nord qui me glace, et si elle est sans mouvement, je penserai qu'elle dort.» Je pris un grand couteau et commençai à faire mon travail, après avoir enlevé la terre. Le bois commençait à craquer lorsqu'il me sembla entendre le soupir de quelqu'un qui se serait penché vers moi, debout au bord du tombeau. «Si seulement je peux ouvrir ceci, murmurai-je, je souhaite qu'on puisse nous recouvrir de terre tous les deux» et je travaillais avec plus d'ardeur encore. Il y eut un autre soupir, tout à mon oreille. Je savais bien qu'il n'y avait là aucune créature vivante en chair et en os; mais de même que, la nuit, vous percevez l'approche d'un être vivant sans pouvoir le distinguer, de même je sentais avec certitude que Cathy était là, non pas sous moi, mais sur la terre. J'éprouvai tout à coup un énorme soulagement; et je laissai là mon terrible ouvrage. Sa présence était avec moi: elle me tint compagnie pendant que je comblais la tombe, et me ramena chez moi. Vous pouvez rire si vous voulez, mais j'étais sûr de la voir et je ne pouvais m'empêcher de lui parler. Et arrivant aux Heights, je trouvai la porte fermée et je me rappelle que ce maudit Earnshaw et ma femme voulurent m'empêcher d'entrer. Je me rappelle que je me suis à peine arrêté un instant en bas et que je me suis élancé dans l'escalier, dans sa chambre où j'étais sûr qu'elle était. Je fis impatiemment le tour de la chambre: je la sentais près de moi, je pouvais presque la voir et pourtant je ne la voyais pas. Je dois avoir eu une sueur de sang, tant j'ai souffert et gémi, tant je l'ai suppliée de me laisser la voir un instant. Mais non, elle n'a pas voulu. Elle s'est montrée un démon pour moi, comme elle l'avait souvent fait de son vivant, et depuis lors, quelquefois plus, quelquefois moins, j'ai toujours été la victime de cette indicible torture. Mes nerfs, depuis, sont toujours restés dans un tel état d'excitation que, s'ils n'avaient pas été solides comme des câbles, ils seraient maintenant dans l'état de ceux de Linton. Quand j'étais assis dans la maison avec Hareton, il me semblait que, en sortant, j'allais la rencontrer; lorsque je me promenais sur la lande, j'étais sûr que j'allais la rencontrer en rentrant aux Heights. Mais le pire était quand je voulais dormir dans ma chambre: impossible de rester couché. Dès l'instant où je fermais les yeux, elle était en dehors de la fenêtre, ou se glissait le long des panneaux, ou bien elle entrait dans la chambre, ou même elle reposait sa chère tête sur le même oreiller qu'autrefois; et il fallait absolument que j'ouvre les yeux pour la voir. Et ainsi je les ouvrais et les refermais cent fois par nuit, et toujours pour être désappointé. Cela m'avait mis hors de moi. Souvent il m'arrivait de grogner tout haut, si bien que ce vieux scélérat de Joseph ne peut pas manquer de croire que le diable s'est installé dans ma conscience. Mais maintenant, depuis que je l'ai vue, je suis calmé, un peu calmé. Ah! c'est une étrange façon de tuer un homme, cheveu par cheveu, en l'affolant pendant dix-huit ans du fantôme d'une espérance!

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