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Un amant

Front matter (continued 3)

Teodor de Wyzewa translation

Avant que ce discours ne fût fini, je m'étais aperçue de la présence d'Heathcliff. Le bruit d'un léger mouvement m'avait fait tourner la tête, et je l'avais vu se lever de son banc et sortir sans bruit. Il avait écouté jusqu'au moment où il avait entendu Catherine dire qu'il serait dégradant pour elle de se marier avec lui, et à ce moment il était parti sans en entendre davantage. Ma compagne, assise à terre, n'avait pu remarquer ni sa présence, ni son départ; mais moi je fis un mouvement et lui imposai silence.

—Pourquoi cela? demanda-t-elle, regardant nerveusement autour d'elle.

—Voici Joseph qui arrive, prenant occasion du bruit des roues sur la route, et Heathcliff va rentrer avec lui. Je me demande si, en ce moment même, il n'était pas à la porte?

—Oh, il est impossible qu'il m'ait écoutée à la porte! dit-elle: donnez-moi Hareton pendant que vous préparez le souper, et quand vous aurez fini, invitez-moi à souper avec vous. J'ai besoin de tricher avec ma conscience troublée et d'être convaincue que Heathcliff n'a aucune idée de ces choses. Il n'en a aucune, n'est-ce pas? Il ne sait pas ce que c'est que d'être amoureux?

—Je ne vois pas de raison pour qu'il ne le sache pas aussi bien que vous; et si c'est vous qui êtes son choix, il sera la créature la plus malheureuse qui jamais soit née. Dès que vous deviendrez Madame Linton, il perdra amitié et amour et tout. Vous-êtes vous demandé comment vous supporteriez la séparation, et comment lui supporterait d'être tout à fait abandonné dans le monde? Parce que, miss Catherine...

—Lui tout à fait abandonné! Nous séparer! s'écria-t-elle d'un accent indigné; et qui donc pourra nous séparer, je vous prie? Non pas: aussi longtemps que je vivrai, Ellen, aucune créature mortelle n'y parviendra. Tous les Linton à la face du globe pourront s'anéantir avant que je consente à abandonner Heathcliff. Oh! ce n'est pas cela que j'entends, ce n'est pas cela que je veux dire! Je ne voudrais pas être Madame Linton à ce prix. Il sera autant pour moi qu'il a toujours été. Edgar devra se défaire de son antipathie, et le tolérer tout au moins. Et c'est ce qu'il fera quand il saura mes véritables sentiments envers lui. Nelly, je le vois maintenant, vous me trouvez une misérable égoïste; mais avez-vous jamais songé que si Heathcliff et moi nous mariions, nous serions des mendiants, tandis que si je me marie avec Linton, je puis aider Heathcliff à s'élever et le mettre en dehors du pouvoir de mon frère?

—Avec l'argent de votre mari, miss Catherine; et vous ne trouverez pas votre mari aussi docile que vous le pensez, et bien que je puisse à peine en juger, je crois que ceci est le pire des motifs que vous m'avez donnés pour devenir la femme du jeune Linton.

—Ce n'est pas vrai, répondit-elle, c'est le meilleur! Les autres étaient la satisfaction de mes caprices, et aussi pour Edgar, pour le satisfaire; celui-ci au contraire est pour le bien d'une personne qui comprend en elle mes sentiments envers Edgar et envers moi-même. Je ne peux pas l'exprimer; mais sûrement, vous et chacun vous avez l'idée qu'il y a ou qu'il doit y avoir en dehors de vous une existence qui est encore la vôtre. À quoi me servirait d'exister si j'étais toute entière contenue dans mon corps? Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances d'Heathcliff, et j'ai guetté et senti chacune d'elles depuis le commencement. Ma grande pensée dans ma vie, c'est lui seul. Si tout le reste périssait et si lui restait, je continuerais à exister; et si tout le reste subsistait et que lui fût anéanti, le monde entier me deviendrait étranger; il ne me semblerait pas en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage dans les bois, je sens que le temps le changera seulement comme l'hiver change les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble à ces éternels rochers d'en bas: il est une faible source de plaisirs sensibles, mais il est nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff! il est toujours, toujours, dans mon esprit; non pas comme un plaisir pour moi-même, mais comme mon être propre! Ainsi ne parlez plus de notre séparation; elle est impraticable et...

Elle s'arrêta et cacha son visage dans les plis de ma jupe, mais je la repoussai vivement, impatientée de sa folie.

—Si je puis tirer un sens de vos non-sens, miss, dis-je, c'est seulement pour me convaincre que vous êtes ignorante des devoirs que vous entreprenez en vous mariant, ou bien que vous êtes une jeune tille méchante et sans principes. Mais ne m'embarrassez plus de nouveaux secrets, je ne vous promettrai pas de les garder.

—Vous garderez celui-là? demanda-t-elle d'un air inquiet.

—Non, je ne puis vous le promettre, répétai-je.

Elle était sur le point d'insister lorsque l'entrée de Joseph mit une fin à notre conversation. Catherine s'assit dans un coin, et se mit à bercer Hareton pendant que je faisais le souper. Quand le souper fut prêt, l'autre servante et moi commençâmes à nous quereller pour savoir qui se chargerait d'en porter une portion à M. Hindley; et la querelle ne fut pas tranchée avant que le souper ne fût devenu à peu près froid. Nous convînmes alors de lui demander d'abord s'il voulait avoir le souper, car nous craignions tout particulièrement d'arriver en sa présence quand il avait été seul quelque temps.

—Mais comment se fait-il qu'il ne soit pas revenu du champ à cette heure-ci? Qu'est-ce qu'il peut faire, ce vilain paresseux! demanda le vieux Joseph, cherchant des yeux Heathcliff.

—Je vais l'appeler, répondis-je, il est dans la grange, j'en suis sûre.

J'allai et je l'appelai, mais je n'eus pas de réponse. En revenant dans la cuisine, je murmurai tout bas à Catherine qu'il avait entendu une bonne partie de ce qu'elle avait dit, que j'en étais sûre; et je lui racontai comment je l'avais vu quitter la cuisine juste au moment où elle se plaignait de la conduite de son frère envers lui. Épouvantée elle s'élança, jeta l'enfant sur le banc, et courut elle-même chercher son ami, sans prendre le loisir de se demander pourquoi elle était si émue, ou de quelle façon ses paroles avaient dû affecter Heathcliff. Elle resta absente si longtemps que Joseph proposa de ne plus attendre. Il conjectura ingénieusement que les deux jeunes gens restaient dehors pour éviter d'entendre ses interminables bénédictions. Il affirma qu'ils étaient «assez mauvais pour avoir toutes les vilaines manières». Et il ajouta à leur intention ce soir là une prière spéciale à celles qu'il avait l'habitude de débiter pendant un quart d'heure avant les repas; je crois même qu'il en aurait entamé une autre encore aux grâces, si sa jeune maîtresse ne s'était précipitée vers lui, lui ordonnant de courir bien vite le long de la route, de découvrir Heathcliff, en quelque endroit qu'il fut allé, et de le faire aussitôt rentrer.

—J'ai besoin de lui parler, il le faut, avant que je remonte, dit-elle; la porte est ouverte; il doit être quelque part très loin, car il n'a pas répondu, bien que j'aie crié du haut du parc à moutons aussi fort que j'ai pu.

Joseph commença par faire des objections, mais la jeune fille paraissait d'humeur trop sérieuse pour souffrir la contradiction, si bien qu'à la fin, il mit son chapeau sur sa tête et s'en alla en grommelant. Pendant ce temps Catherine marchait de long en large dans la pièce, s'écriant:

—Où est-il? Où peut-il être? Qu'est-ce donc que je vous ai dit, Nelly? je l'ai oublié! A-t-il été vexé de ma mauvaise humeur cet après-midi? Ma chère, dites-moi ce que j'ai dit pour le chagriner? Je voudrais qu'il soit revenu. Je le voudrais vraiment!

—Que de bruit pour rien! lui dis-je, tout en me sentant moi-même mal à l'aise. Quelle bagatelle pour vous mettre hors de vous! Il n'y a vraiment pas de quoi s'alarmer beaucoup, si Heathcliff s'est offert une flânerie au clair de lune sur la lande, ou même s'il est allé se coucher dans le grenier à foin, se trouvant trop maussade pour causer avec nous. Je parierais qu'il est en train d'y dormir. Vous allez voir si je ne l'y déniche pas.

Je partis pour renouveler mes recherches, mais il n'en résulta que du désappointement, et les recherches de Joseph eurent le même effet.

—Ce gaillard va de mal en pis, observa-t-il en rentrant. Il a laissé la porte grande ouverte, et le poney de Miss est sorti, a démoli deux pièces de blé en marchant à travers, et s'en est allé tout droit dans le pré. Vous verrez, le maître va faire tous les diables demain, et il aura raison. Il est la patience même pour d'aussi insouciantes et méchantes créatures, la patience même! Mais il ne sera pas toujours ainsi, vous le verrez bien vous tous! Pour tout au monde vous devriez éviter de le mettre hors de lui.

—Avez-vous trouvé Heathcliff, vieil âne que vous êtes? interrompit Catherine, l'avez-vous cherché, comme je vous l'ai ordonné?

—J'aurais bien plutôt cherché le cheval, répondit-il, c'eût été plus sensé. Mais impossible de chercher ni un homme ni un cheval par une nuit comme celle-ci—noire comme une cheminée!—et Heathcliff n'a pas fait un signe pour venir à mon coup de sifflet: possible qu'il soit moins dur d'oreille avec vous.

La soirée était vraiment très sombre pour un jour d'été; les nuages semblaient annoncer le tonnerre, et je déclarai qu'il valait mieux que nous restions tous assis: la pluie qui approchait ne manquerait pas de le ramener à la maison sans autre embarras. Pourtant il n'y eut pas moyen de persuader à Catherine de se tranquilliser. Elle continuait à errer çà et là, de la porte de la maison à celle de la cuisine, dans un état d'agitation qui n'admettait pas de repos; elle finit par s'installer en permanence d'un côté du mur près de la route; là, indifférente à mes remontrances et au tonnerre qui devenait plus fort et aux larges gouttes qui commençaient à battre le sol autour d'elle, elle restait, appelant de temps à autre, puis écoutant, et puis pleurant de toutes ses forces. Ni Hareton ni aucun enfant n'aurait su avoir une crise de larmes aussi parfaite.

Vers minuit, tandis que nous étions encore sur pied, l'orage s'abattit en pleine furie sur la maison. Il y eut un vent violent, avec de forts coups de tonnerre, et soit par le vent soit par la foudre, un arbre fut fendu au coin du bâtiment: une énorme branche tomba sur le toit, renversa une partie de la cheminée de l'est, et projeta dans le foyer de la cuisine des éclats de pierre et de suie. Nous crûmes que la foudre même était tombée au milieu de nous; Joseph se jeta à genoux, suppliant le Seigneur de se rappeler Noé et Loth, et, comme autrefois, d'épargner les bons en écrasant les impies. Moi-même j'eus un peu le sentiment que c'était un jugement du ciel à notre adresse. Le coupable, dans mon esprit, était M. Earnshaw; et je me mis à secouer le loquet de sa tanière pour m'assurer s'il était encore en vie. Il me répondit assez bruyamment et d'une façon qui fit encore crier plus fort qu'auparavant par mon compagnon qu'il fallait faire une large distinction entre les saints tels que lui et les pécheurs tels que son maître. Mais la tempête se passa en vingt minutes, nous laissant tous intacts, à l'exception de Cathy, qui se trouva toute mouillée, dans son obstination à refuser de s'abriter et à rester debout sans bonnet et sans châle pour recevoir autant d'eau que possible sur ses cheveux et ses vêtements. Enfin elle rentra et s'étendit sur le banc, toute trempée tournant sa figure de l'autre côté, et la cachant entre ses mains.

—Eh bien, miss, criai-je, touchant son épaule; vous avez donc juré de vous faire mourir? Savez-vous quelle heure il est? Minuit et demi. Venez, venez au lit. Rien ne servirait d'attendre plus longtemps ce stupide garçon; bien sûr qu'il sera allé à Gimmerton et qu'il y est à présent. Il croit que nous ne l'aurons pas attendu si tard, ou du moins que M. Hindley reste seul debout; et il aime mieux éviter de se voir ouvrir la porte par le maître.

—Non, non, il n'est pas à Gimmerton! dit Joseph. Je ne serais pas surpris d'apprendre qu'il est au fond d'une fondrière. Cette visitation céleste n'a pas été sans raison et je vous conseille de prendre garde, miss, ça pourra bien être votre tour la prochaine fois. Remercions Dieu pour toutes choses. Tout travaille ensemble au bien de ceux qui sont choisis. Vous savez ce que dit l'Écriture!—Et il se mit à citer différents textes, nous renvoyant aux chapitres et aux versets ou nous pourrions les trouver.

Après avoir vainement supplié l'obstinée jeune fille de se lever et de retirer ses effets tout mouillés, je me décidai à laisser Joseph prêcher et elle frissonner, et je m'en allai me coucher avec le petit Hareton qui dormit aussi solidement que si tout le monde dormait autour de lui. J'entendis Joseph continuer à lire un moment, puis monter lentement l'échelle, et alors je m'endormis.

Le lendemain, étant descendue un peu plus tard que d'ordinaire, je vis, aux rayons du soleil pénétrant à travers les fentes des volets, Miss Catherine encore assise auprès de la cheminée. La porte de la maison était entr'ouverte, la lumière entrait par ses fenêtres sans volets. Hindley était descendu et se tenait au foyer de la cuisine, hagard et somnolent.

—Qu'est-ce qui vous fait mal, Cathy? était-il en train de dire au moment où j'entrais. Vous avez l'air aussi misérable qu'un petit chien noyé. Pourquoi êtes si pâle et si abattue, enfant?

—Je me suis mouillée, répondit-elle avec répugnance et j'ai froid, voilà tout.

—Oh, c'est sa faute à elle-même! m'écriai-je, en voyant que le maître était ce matin-là assez sobre. Elle est restée exposée à toute l'averse d'hier soir, et elle s'est tenue assise ici toute la nuit, il m'a été impossible de la déterminer à monter.

M. Earnshaw nous regardait avec surprise. Toute la nuit? répétait-il. Qu'est-ce qui a pu la tenir debout? Ce n'est pas la peur de la foudre, à coup sûr, car il y a des heures que l'orage est passé.

Personne de nous n'avait envie de mentionner l'absence de Heathcliff, aussi longtemps qu'il serait possible de la cacher; de sorte que je répondis que je ne savais pas pourquoi elle s'était mis dans la tête de ne pas se coucher, et elle-même ne dit rien. La matinée était fraîche: j'ouvris la fenêtre et la chambre s'emplit des douces odeurs du jardin; mais Catherine me cria d'un air fâché:

—Ellen, fermez la fenêtre, je me meurs de froid.

Et ses dents claquaient, tandis qu'elle se pelotonnait encore aux cendres à peu près éteintes.

—Elle est malade, dit Hindley, lui prenant le poignet. Je suppose que c'est la raison pourquoi elle n'a pas voulu se coucher. Que le diable l'emporte, je n'ai pas besoin d'être ennuyé par une nouvelle maladie ici. Qu'est-ce qui vous a fait vous exposer à la pluie?

—C'est de courir après les garçons, comme toujours, croassa Joseph, profitant de notre hésitation pour mettre en jeu sa mauvaise langue. Si j'étais de vous, maître, je leur fermerais la porte au nez à eux tous, simples et gentils comme ils sont. Jamais vous ne pouvez sortir sans que ce chat de Linton n'arrive ramper par ici; et Miss Nelly, voilà encore une aimable fille! Elle reste assise à vous attendre dans la cuisine; et quand vous entrez par une porte, elle sort par l'autre; et alors notre grande dame s'en va se faire faire la cour de son côté. Voilà une conduite exemplaire de rôder dans les champs après minuit, avec ce vilain diable de gipsy de Heathcliff! Ils croient que je suis aveugle, mais je ne le suis pas, non, rien de la sorte! J'ai vu le jeune Linton venir et repartir et je vous ai vue, vous (il s'adressait maintenant à moi) vous, bonne à rien, méchante sorcière, accourir dans la maison dès que vous avez entendu le pas du cheval du maître résonner sur la route.

—Silence, écouteur aux portes! cria Catherine; pas de ces insolences devant moi! C'est par hasard qu'Edgar Linton est venu ici hier, Hindley; et c'est moi qui lui ai dit de s'en aller, parce que je savais que vous n'aimeriez pas qu'il vous vit dans l'état où vous étiez.

—Vous mentez, Catherine, cela est sûr, répondit son frère, et vous êtes une niaise damnée. Mais laissons de côté Linton pour le moment; et dites-moi si vous n'étiez pas avec Heathcliff la nuit dernière. Allons, dites la vérité; ne craignez pas de lui nuire, car bien que je le haïsse autant que jamais, il m'a rendu service en sauvant mon fils et cela attendrit assez ma conscience pour m'empêcher de lui casser le cou. Pour prévenir cet événement, je vais l'envoyer à son travail ce matin même, et après qu'il sera parti, je vous conseille à tous de prendre garde: je n'en aurai que plus d'humeur pour vous.

—Je n'ai pas vu Heathcliff la nuit dernière, répondit Catherine, commençant à sangloter amèrement; et si vous le chassez je partirai avec lui. Mais peut-être n'en aurez vous jamais l'occasion, peut-être est-il déjà parti.

Là-dessus elle éclata, sous un accès de douleur qu'elle ne put retenir, et le reste de ses paroles fut à peine articulé.

Hindley versa sur elle un torrent d'injures méprisantes, et lui ordonna de s'en aller aussitôt dans sa chambre, si elle ne voulait pas avoir des raisons sérieuses de pleurer. Je la contraignis à obéir; et jamais je n'oublierai la scène qu'elle fit lorsque nous arrivâmes dans sa chambre: elle m'épouvanta. Je crus qu'elle devenait folle et je priai Joseph de courir chercher le médecin. Ils se trouva que c'était le commencement du délire; M. Kenneth, dès qu'il la vit, la déclara dangereusement malade d'une fièvre. Il la soigna, et me dit de la nourrir seulement de petit lait et de tisane, et de prendre garde qu'elle ne se jette pas la tête la première par la fenêtre ou par l'escalier; après quoi il s'en alla, car il avait fort à faire dans la paroisse, ou les cottages étaient ordinairement séparés l'un de l'autre de deux ou trois milles. Bien que je ne puisse pas dire que j'aie été une garde-malade bien douce, et bien que Joseph et notre maître ne valussent guère mieux, et bien que notre malade elle-même lût aussi fatigante et entêtée qu'un malade peut l'être, elle finit pourtant par aller mieux résister. La vieille Madame Linton nous fit plusieurs visites, et c'est elle, à dire vrai, qui fit marcher les choses comme il fallait, grondant et dirigeant chacun de nous; puis, lorsque Catherine fut convalescente, elle insista pour l'emmener à Thrushcross Grange, et nous lui fûmes tous reconnaissants de cette délivrance. Mais la pauvre dame eut à se repentir de sa bonté, car elle et son mari prirent tous deux la fièvre et moururent à peu de jours l'un de l'autre.

Notre jeune dame nous revint, plus insolente et plus passionnée et plus hautaine que jamais. Heathcliff n'avait plus donné signe de vie depuis le soir de l'orage; et un jour qu'elle m'avait agacée plus que de coutume, j'eus le malheur de lui dire, ce qu'elle savait d'ailleurs être vrai, que c'était elle qui avait été cause de son départ. Depuis ce moment, pendant plusieurs mois, elle cessa d'avoir avec moi toute communication autre que celles que l'on a avec des domestiques. Joseph fut traité de la même façon; il voulait continuer à parler à sa guise et à la prêcher comme quand elle était une petite fille; et elle, elle s'estimait à présent une femme, et notre maîtresse, et elle pensait que sa récente maladie lui donnait le droit d'être encore traitée avec plus d'égards. Le médecin avait dit qu'il ne fallait pas la contrarier, il fallait donc la laisser faire; et ce n'était pas moins qu'un meurtre, à ses yeux, de prétendre à lui résister et à la contredire. Elle se tenait à l'écart de M. Earnshaw et de ses compagnons. Conseillé par Kenneth, et terrifié par la perspective des accès qui accompagnaient souvent ses colères, son frère lui accordait tout ce qu'il lui plaisait de demander, et évitait généralement de gêner son humeur. Il était plutôt trop indulgent pour ses caprices; non par affection, mais par vanité: car il désirait ardemment la voir apporter de l'honneur à la famille par une alliance avec les Linton; et pourvu seulement qu'elle le laissât tranquille, il lui permettait de marcher sur nous comme sur des esclaves. Edgar Linton, comme bien d'autres ont été avant lui et seront après lui, était infatué de lui-même; il s'imaginait être l'homme le plus heureux du monde, le jour où il la conduisit à la chapelle de Gimmerton, trois ans après la mort de son père.

Tout à fait contre mon désir, je dus me décider à quitter Wuthering Heights et à l'accompagner ici. Le petit Hareton avait à peu près cinq ans et je venais précisément de commencer à lui apprendre ses lettres. Notre séparation fut triste, mais les larmes de Catherine eurent plus de pouvoir que les nôtres. Quand elle vit que je refusais de partir et que ses prières ne me touchaient pas, elle alla se lamenter auprès de son mari et de son frère. Le premier m'offrit des gages abondants, le second m'ordonna de faire mes paquets, disant qu'il n'avait plus besoin de femme dans sa maison, maintenant qu'il n'y avait plus de maîtresse, et que, en ce qui touchait Hareton, le curé l'entreprendrait de temps à autre. Et ainsi je n'avais pas à choisir, il me fallait faire comme on voulait. Je dis au maître qu'il se débarrassait de tout ce qu'il y avait de convenable dans sa maison seulement pour courir un peu plus vite à sa ruine, j'embrassai Hareton, je lui dis adieu, et depuis ce temps il a toujours été un étranger pour moi; et c'est très bizarre à penser, mais je n'ai pas de doute qu'il a aujourd'hui tout oublié d'Ellen Dean, et qu'il ne sait plus qu'il a été un moment plus que le monde entier pour elle, et elle pour lui.

... À ce point de son récit, ma ménagère jeta par hasard un coup d'œil sur la pendule de la cheminée et fut ébahie en s'apercevant qu'il était une heure et demie. Elle ne voulut pas entendre parler de rester une seconde de plus, et en vérité moi-même je me sentais assez disposé à ajourner la suite de sa narration. Et maintenant qu'elle est allée se reposer et que j'ai encore médité une heure ou deux, je vais trouver le courage d'aller me coucher, moi aussi, en dépit de la lourdeur douloureuse de ma tête et de mes membres.

CHAPITRE VII

Charmante introduction à la vie d'ermite! Quatre semaines de tortures, d'excitation et de maladie!

Oh, ces vents lugubres et ces sombres cieux du Nord, et ces chemins impraticables et ces médecins de campagne jamais pressés! Et oh! cette absence de toute figure humaine! et, pire que tout, la terrible déclaration par laquelle Kenneth m'a fait entendre que je n'avais pas à espérer de sortir avant le printemps!

Pourquoi ne demanderais-je pas à Madame Dean de finir son récit? Je vais sonner; elle sera enchantée de me trouver en état de causer gaiement.

... Madame Dean est venue.

—Il faut encore attendre vingt minutes, monsieur, pour prendre la médecine, commença-t-elle.

—Au diable la médecine! Ce que je voudrais avoir...

—Le docteur dit que vous devez attendre que la poudre soit dissoute.

—De tout mon cœur: mais ne m'interrompez pas. Venez et asseyez-vous ici. Laissez en repos cette amère phalange de fioles. Tirez votre ouvrage de votre poche, là—et maintenant continuez l'histoire de M. Heathcliff, depuis l'instant où vous l'avez laissée jusqu'au temps présent. Est-il allé sur le continent terminer son éducation, pour revenir un gentleman? ou bien a-t-il pris dans un collège une place de servant, ou s'est-il sauvé en Amérique et a-t-il gagné de l'honneur en combattant son pays nourricier? ou a-t-il trouvé un moyen plus prompt de faire fortune sur les grandes routes de l'Angleterre?

—Il est probable qu'il aura fait un peu de tout cela, M. Lockwood, mais je ne puis vous en rien dire de certain. Je vous ai déjà dit que je ne savais pas comment il avait gagné son argent; et j'ignore aussi par quels moyens il s'est élevé au-dessus de l'ignorance sauvage où il était enfoncé; mais, avec votre permission, je vais continuer à ma façon, si vous croyez que cela doit vous amuser sans vous fatiguer. Vous sentez-vous mieux, ce matin?

—Beaucoup mieux.

—Voilà une bonne nouvelle! Je suis donc allée à Thrushcross-Grange avec miss Catherine, et j'eus l'agréable désappointement de voir qu'elle se conduisait infiniment mieux que je ne l'aurais espéré. Elle semblait presque trop amoureuse de M. Linton; et même à sa sœur elle témoignait beaucoup d'affection. Tous deux d'ailleurs s'occupaient beaucoup de lui être agréable. Ce n'était pas l'épine qui se penchait vers les chèvrefeuilles, mais les chèvrefeuilles qui embrassaient l'épine. Aucune concession mutuelle: l'une se tenait toute droite et les autres cédaient; et comment peut-on montrer de la mauvaise humeur lorsqu'on ne rencontre ni opposition ni indifférence? Je remarquai que M. Edgar avait une peur profonde de l'irriter. Il la cachait devant elle; mais si par hasard il m'entendait lui répondre vivement, ou s'il voyait quelqu'un des domestiques s'assombrir sur quelque ordre trop impérieux venant d'elle, il montrait son trouble par une grimace de déplaisir qu'il n'avait jamais lorsqu'il s'agissait seulement de lui. Plus d'une fois il me parla durement de mon insolence et m'avoua qu'un coup de couteau ne l'affligerait pas autant que de voir sa femme fâchée. Et moi, pour ne pas faire de peine à un si bon maître, j'appris à être moins vive; et pendant six mois, la poudre resta aussi inoffensive que du sable, ne trouvant auprès d'elle aucun feu pour la faire éclater. Catherine avait çà et là des moments de tristesse et de silence que son mari respectait discrètement, les attribuant à une altération de sa santé, résultat de sa maladie de naguère; et de fait elle n'avait jamais eu auparavant de ces abattements d'esprit; mais le retour du soleil était salué par un retour pareil de sa gaîté. Je crois que je puis affirmer qu'ils étaient vraiment en possession d'un bonheur tous les jours plus profond.

Ce bonheur cessa. Eh quoi, il faut bien que nous pensions à nous-mêmes dans la vie, et ceux qui sont doux et généreux ont seulement une façon plus juste d'être égoïstes que ceux qui cherchent à tout dominer! Ce bonheur cessa lorsque les circonstances amenèrent les deux parties à sentir que l'intérêt de l'une n'était pas le principal objet de la pensée de l'autre. Par un doux soir de septembre, je revenais du jardin avec un lourd panier de pommes que j'avais été cueillir. La nuit était venue et la lune regardait par dessus la haute muraille de la cour, faisant se jouer de vagues ombres sur les coins des parties en saillie de la maison. Je déposai mon fardeau sur l'escalier de la maison près de la porte de la cuisine, et je songeai à me reposer, et je voulus respirer encore quelques instants cet air doux et léger; je regardais le ciel, tournant le dos à la porte, lorsque j'entends une voix dire derrière moi: «Nelly, est-ce vous?» C'était une voix profonde, et dont l'accent m'était étranger; et pourtant il y avait quelque chose dans la manière de prononcer mon nom qui me semblait familier. Je me retournai pour voir qui m'avait parlé, un peu effrayée, car les portes étaient fermées, et je n'avais vu personne en m'approchant de l'escalier. Quelque chose remuait dans la porte; et je distinguai un homme de haute taille, vêtu de noir, brun de visage et de cheveux. Il était appuyé contre la porte et tenait ses doigts sur le loquet comme s'il voulait ouvrir. Qui cela peut-il être? pensais-je: M. Earnshaw? ce n'est pas sa voix.

—Il y a une heure que j'attends ici, reprit cette voix, et tout depuis lors a été autour de moi calme comme la mort. Je n'ai pas osé entrer. Ne me reconnaissez-vous pas? Regardez, je ne suis pas un étranger.

Un rayon éclaira ses traits, les joues creuses étaient à demi-couvertes de favoris noirs; les sourcils bas, les yeux profondément enfoncés et d'aspect étrange. Je me rappelai ces yeux.

—Quoi m'écriai-je, ne sachant pas si je devais le regarder comme un visiteur de ce monde, quoi! vous, revenu? Est-ce vraiment vous?

—Oui, Heathcliff, répondit-il, levant sans cesse ses regards vers les fenêtres, où se reflétait la lumière de la lune, mais sans que nulle lumière parut du dedans. Sont-ils à la maison? Où est-elle? Nelly, vous n'êtes pas contente? Vous n'avez pas besoin de vous troubler ainsi. Est-elle ici? Parlez! J'ai besoin de lui dire un mot, à votre maîtresse. Allez, et dites-lui que quelqu'un de Gimmerton désire la voir.

—Comment va-t-elle prendre la chose, m'écriai-je, que va-t-elle faire? La surprise m'affole, elle va la mettre hors d'elle-même! Et vous êtes Heathcliff! Mais si changé, non, c'est incompréhensible! Avez-vous servi comme soldat?

—Allez et portez mon message, m'interrompit-il impatiemment, je serai en enfer tant que vous ne l'aurez pas fait.

Il souleva le loquet et j'entrai; mais quand je fus près du parloir où étaient M. et Madame Linton, je ne pus prendre sur moi de faire la commission; enfin, je me résolus à entrer et à leur demander s'ils voulaient avoir de la lumière: j'ouvris la porte.

Ils étaient assis ensemble auprès d'une fenêtre, à travers laquelle se montrait, derrière les arbres du jardin et du parc sauvage, la vallée de Gimmerton, avec une longue ligne de brouillards en tourbillon. Wuthering Heights s'élevait au-dessus de cette vapeur d'argent, mais notre vieille maison était invisible, se trouvant plutôt un peu sur l'autre penchant. Tout, la chambre et ses occupants et la scène qu'ils contemplaient, tout semblait merveilleusement paisible. J'eus de nouveau une répugnance à m'acquitter de ma commission; et je me préparais à sortir après avoir simplement parlé de la lumière, lorsqu'un sentiment de ma folie me força à revenir et à murmurer:—Madame, quelqu'un de Gimmerton désire vous voir.

—Qu'est-ce qu'il veut? demanda Madame Linton.

—Je ne l'ai pas questionné, répondis-je.

—C'est bien, fermez les rideaux, Nelly, et apportez le thé, je vais revenir tout de suite.

Elle quitta l'appartement; M. Edgar Linton me demanda qui c'était, d'un ton insouciant.

—Quelqu'un que Madame n'attend pas, ce Heathcliff, vous vous le rappelez, monsieur, qui vivait autrefois chez M Earnshaw!

—Quoi, le gipsy, le garçon de charrue? s'écria mon maître; pourquoi n'avez-vous pas dit cela à Catherine?

—Pardon, mais vous ne devez pas l'appeler par ces noms, lui répondis-je; elle serait bien affligée de vous entendre. Son cœur a failli se rompre quand il est parti, et je devine que son retour va être une fête pour elle.

M. Linton s'avança vers une fenêtre, donnant sur la cour. Il l'ouvrit, et s'appuyant sur le rebord, s'écria vivement: «Chérie, ne restez pas là debout, faites entrer cette personne, si c'est quelqu'un de particulier.» Quelques minutes après j'entendis soulever le loquet et Catherine s'élança, essoufflée et farouche, trop excitée pour montrer son contentement; et en vérité, à voir sa figure, on aurait plutôt supposé quelque terrible calamité.

—Oh! Edgar, Edgar, gémit-elle, lui passant les bras autour du cou, oh Edgar, mon chéri! C'est Heathcliff qui est revenu; c'est lui. Et elle resserrait son embrassement jusqu'à l'étouffer.

—Bien, bien! répondit son mari d'un ton fâché, ce n'est pas une raison pour m'étrangler. Heathcliff ne m'a jamais fait l'impression d'un trésor si merveilleux, et il n'y a pas de quoi perdre la tête.

—Je sais que vous ne l'aimiez pas, fit Catherine, réprimant l'excès de sa joie. Et pourtant, pour l'amour de moi, il faut que vous soyez amis maintenant. Dois-je lui dire de monter?

—Ici, dans le parloir?

—Et où donc? demanda-t-elle. Il avait l'air vexé, et fit entendre que la cuisine serait un endroit plus convenable, mais Madame Linton le regardait d'une façon comique, à demi fâchée, à demi égayée de son importunité.

—Non, ajouta-t-elle après un moment, je ne peux pas rester assise dans la cuisine. Ellen, mettez deux tables ici, une pour notre maître et pour miss Isabella, qui sont l'aristocratie, l'autre pour Heathcliff et pour moi-même, qui représentons les classes inférieures; cela vous convient-il, mon cher, ou faut-il que je fasse allumer du feu dans une autre chambre? Vous donnerez des ordres en conséquence, mais moi je vais de nouveau courir en bas et m'occuper de mon hôte. Je crains que ma joie ne soit trop grande pour que sa cause soit réelle.

Elle allait de nouveau s'élancer dehors, mais Edgar l'arrêta: «Vous, dit-il s'adressant à moi, faites-le monter, et vous, Catherine, tachez de vous réjouir sans perdre la tête; il n'est pas nécessaire que toute la maison vous voie accueillir comme un frère un domestique échappé.»

Je descendis et trouvai Heathcliff attendant sous le porche, et évidemment sûr d'être invité à monter. Il me suivit sans rien dire, et je l'introduisis en présence du maître et de la maîtresse dont les joues allumées indiquaient un chaud entretien. Mais la figure de la dame s'éclaira d'un tout autre sentiment lorsque son ami parut à la porte: elle courut vers lui, prit ses deux mains, et le mena vers Linton; puis elle saisit, malgré lui, les doigts de Linton et les enfonça dans la main d'Heathcliff. Maintenant que la lumière du foyer et des bougies révélait pleinement sa figure, je fus encore plus surprise de la transformation d'Heathcliff. Il était devenu un homme de haute taille, athlétique et bien constitué, à côté duquel mon maître semblait tout à fait maigriot et comme un enfant. Son attitude droite suggérait l'idée qu'il avait été dans l'armée. Ses traits portaient une maturité d'expression et de dessin que n'avaient pas ceux de M. Linton; il avait un air intelligent, et ne gardait aucune marque de sa dégradation passée. Il y avait bien toujours dans ses sourcils baissés et ses yeux pleins d'un feu sombre quelques reflets d'une férocité à demi civilisée, mais elle était dominée, et ses manières avaient même une certaine dignité; tout à fait débarrassées de leur rudesse, mais toujours trop dures pour être gracieuses. La surprise de mon maître égala ou dépassa la mienne; il resta une minute embarrassé, sans savoir comment il devait s'adresser au garçon de charrue, comme il l'avait appelé. Heathcliff avait laissé tomber sa main délicate, et se tenait debout, le regardant froidement.

—Asseyez-vous, monsieur, dit-il enfin; Madame Linton, en souvenir du vieux temps, a désiré que je vous fasse un accueil cordial, et je suis naturellement heureux de tout ce qui peut lui être agréable.

—Et moi aussi, répondit Heathcliff, particulièrement si c'est quelque chose où j'ai une part. Je resterai volontiers une heure ou deux. Il s'assit en face de Catherine, qui tenait son regard fixé sur lui, comme si elle craignait qu'il ne disparût si elle cessait un instant de le regarder. Lui ne levait pas souvent ses yeux sur elle; un rapide coup d'œil ça et là suffisait; mais ses yeux trahissaient sans cesse plus distinctement le plaisir qu'il buvait dans ceux de son amie. Lui et elle étaient trop absorbés dans leur joie mutuelle pour se sentir embarrassés. Mais il n'en était pas de même de M. Edgar; l'ennui qu'il avait le faisait pâlir; et ce sentiment fut à son comble lorsqu'il vit sa femme se lever, s'avancer vers Heathcliff, lui saisir de nouveau les mains et rire comme une personne égarée.

—Il va me sembler demain que ce n'a été qu'un rêve, criait-elle. Je ne serai pas capable de croire que je vous ai vu et touché et entendu une fois de plus! Et pourtant, méchant, vous ne méritez pas cette bienvenue. D'être absent pendant trois ans, sans donner de vos nouvelles, et sans jamais penser à moi!

—J'y ai pensé un peu plus que vous à moi, murmura-t-il. J'ai appris, il y a peu de temps, Cathy, la nouvelle de votre mariage; et tout à l'heure, pendant que j'attendais dans cette cour, j'avais formé ce projet: de jeter seulement un coup d'œil sur votre figure, de recueillir un regard de surprise et peut être de plaisir, puis, de régler mon compte avec Hindley; et alors de prévenir la loi en m'exécutant moi-même. Votre bienvenue a fait sortir ces idées de mon esprit; mais prenez garde de me rencontrer d'un autre air la prochaine fois. Non, ne me chassez pas une seconde fois. Vous m'avez réellement regretté, n'est-ce pas? Eh bien, vous aviez raison. J'ai eu à mener une amère vie depuis que j'ai entendu pour la dernière fois votre voix; et il faut que vous me pardonniez, car c'était seulement pour vous que je combattais.

—Catherine, si vous ne voulez pas que nous prenions notre thé froid, venez à table, interrompit Linton, faisant son possible pour garder son ton ordinaire et le degré de politesse convenable. M. Heathcliff aura à faire une longue course, où qu'il veuille loger cette nuit, et moi-même, j'ai soif.

Elle prit sa place devant la théière; et miss Isabella vint au coup de cloche; j'avançai des chaises pour tout le monde et je sortis. Le repas dura à peine dix minutes. La tasse de Catherine resta vide, elle ne pouvait ni manger ni boire. Edgar eut peine à avaler une bouchée. Leur hôte ne prolongea pas son séjour ce soir-là au-delà d'une heure. Quand il partit, je lui demandai s'il allait à Gimmerton.

—Non, me répondit-il, à Wuthering Heights M. Earnshaw m'a invité lorsque je lui ai fait visite ce matin.

M. Earnshaw l'avait invité! Et il avait fait visite à M. Earnshaw! Je méditais douloureusement cette phrase, après qu'il fut parti; allait-il devenir un hypocrite, et ne rentrait-il dans le pays que pour faire le mal sous un masque? Je songeais: j'avais au fond de mon cœur le pressentiment qu'il aurait mieux valu qu'il ne revint pas. Vers le milieu de la nuit, je fus réveillée de mon premier sommeil par Madame Linton qui se glissa dans ma chambre, s'assit à côté de mon lit et me tira par les cheveux pour m'empêcher de dormir.

—Je ne peux pas rester en repos, Ellen, me dit-elle en manière d'excuse. Et j'ai besoin d'une créature vivante pour me tenir compagnie dans mon bonheur. Edgar est de mauvaise humeur parce que je suis dans la joie d'une chose qui ne l'intéresse pas; il refuse d'ouvrir la bouche, si ce n'est pour dire des choses mauvaises et sottes; et il m'a affirmé que j'étais cruelle et égoïste parce que j'avais voulu lui parler tandis qu'il était souffrant et avait sommeil. Il trouve toujours le moyen d'être souffrant au moindre désagrément. Je lui ai dit quelques phrases d'éloge sur Heathcliff; et lui, soit par migraine ou pour un accès d'envie, s'est mis à pleurer: de sorte que je me suis relevée et l'ai laissé dormir.

—À quoi vous sert de faire l'éloge d'Heathcliff devant lui? répondis-je. Dans leur enfance, ils avaient déjà une aversion l'un pour l'autre, et son éloge ne rendrait pas Heathcliff moins furieux: c'est la nature humaine. Ne parlez pas de lui à M. Linton si vous ne voulez pas qu'une querelle ouverte se déclare entre eux.

—Mais n'est-ce pas faire preuve d'une grande faiblesse? poursuivit-elle. Je ne suis pas jalouse... je ne me sens jamais blessée par l'éclat des cheveux blonds d'Isabella et la blancheur de sa peau, et son élégance délicate, et la tendresse que toute la famille lui témoigne. Même vous, Nelly, si nous avons par hasard une dispute, vous prenez tout de suite le parti d'Isabella, et moi je cède comme une bonne maman, je l'appelle ma chérie et je la flatte avec douceur. Cela fait plaisir à son frère de nous voir en termes cordiaux, et à moi aussi. Mais ils se ressemblent beaucoup, lui et elle; ils sont des enfants gâtés et s'imaginent que le monde a été fait pour eux: et bien que je les aime l'un et l'autre, je pense tout de même qu'une petite punition pourrait les corriger.

—Vous vous trompez, madame Linton, lui dis-je, c'est eux qui vous aiment et qui sont indulgents pour vous, et je sais bien ce qui arriverait si cela n'était pas. Vous pouvez bien aller jusqu'à leur passer leurs petits caprices, aussi longtemps qu'ils n'ont pas d'autre souci que de prévenir tous vos désirs; mais il se peut qu'il arrive, à la fin, quelque chose ayant une égale importance pour les deux parties, et alors ceux que vous appelez faibles sont bien capables d'être aussi obstinés que vous.

—Et alors nous aurons une lutte à mort, n'est-ce pas, Nelly? reprit-elle en riant. Non, je vous le dis, j'ai tant de confiance dans l'amour de Linton que je crois que je pourrais le tuer sans qu'il songe à rien faire contre moi.

Je l'engageai alors à ne lui avoir que plus de reconnaissance pour cette affection.

—C'est ce que je fais, me répondit-elle; mais lui n'a pas besoin de se lamenter pour des bagatelles. C'est enfantin. Au lieu de fondre en larmes parce que je lui ai dit que Heathcliff méritait à présent le respect de chacun et que ce serait un honneur pour le premier gentleman du pays d'être son ami, c'est lui qui aurait dû dire cela pour moi et s'en réjouir par sympathie. Il faut qu'il s'accoutume à lui, et alors, autant faire qu'il l'aime; quand je considère combien Heathcliff avait de raisons pour le détester, je suis sûre qu'il s'est très bien comporté envers lui.

—Que pensez-vous de ce fait qu'il va à Wuthering Heights? demandai-je. Il s'est réformé à tous les points de vue, au moins en apparence. Le voici tout à fait comme un chrétien, tendant amicalement sa main droite à ses ennemis tout alentour.

—Il me l'a expliqué, répondit-elle, mais j'en suis étonnée autant que vous. Il m'a dit qu'il était venu s'informer de moi auprès de vous, supposant que vous résidiez toujours là-bas; Joseph l'a dit à Hindley qui est sorti de la maison et s'est mis à le questionner sur ce qu'il avait fait, et comment il avait vécu et qui enfin l'a invité à entrer. Il y avait là plusieurs personnes assises à jouer aux cartes; Heathcliff se joignit à elles, mon frère perdit de l'argent contre lui, et le trouvant pourvu abondamment, lui demanda de revenir dans la soirée, ce à quoi il consentit. Hindley est dans un état trop désespéré pour mettre beaucoup de prudence à choisir ses relations; il ne prend pas la peine de réfléchir aux causes qu'il pourrait avoir pour ce métier d'un homme qu'il a bassement outragé. Mais Heathcliff affirme que sa principale raison pour renouer connaissance avec son ancien persécuteur est son désir de s'installer dans le voisinage de la Grange et son attachement pour la maison où nous avons vécu ensemble, et puis encore l'espoir que nous aurons plus d'occasions de nous voir ainsi que s'il s'était fixé à Gimmerton. Il a l'intention d'offrir de payer largement le droit de demeurer aux Heights; et il n'y a pas de doute que la rapacité de mon frère l'amènera à accepter ces conditions. Il a toujours été avide, si ce n'est que ce qu'il saisit d'une main, il le rejette de l'autre.

—Un joli endroit pour s'installer! dis-je; ne redoutez-vous pas les conséquences, madame Linton?

—Pas pour mon ami, répondit-elle; sa forte tête le tiendra à l'abri du danger. Pour Hindley, oui, un peu; mais il ne peut pas devenir pire qu'il est, et, à cause de moi, il ne peut lui arriver aucun mal physique. L'événement de ce soir m'a réconciliée avec Dieu et l'humanité. Je m'étais révoltée contre la Providence. Oh j'ai enduré une souffrance très amère, Nelly! Si cet homme savait combien j'ai souffert, il aurait honte d'assombrir la fin de mon mal avec cet air indifférent. C'est ma bonté pour lui qui m'a poussée à souffrir seule; si j'avais exprimé l'agonie que souvent je sentais, il se serait mis à désirer son allègement avec autant d'ardeur que moi. N'importe, le mal est fini et je ne veux pas me venger de sa folie; désormais, j'aurai la force de tout supporter. Quand même la chose la plus basse me frapperait sur une joue, non seulement j'offrirais l'autre, mais je demanderais pardon d'avoir provoqué l'offense: et comme preuve, je vais aller tout de suite faire la paix avec Edgar. Bonne nuit! Je suis un ange!

Elle me quitta dans cette conviction flatteuse, et je pus apprécier le lendemain le succès de son entreprise. M. Linton, tout en paraissant toujours un peu déprimé par l'exubérante vivacité de Catherine, non seulement avait abjuré sa mauvaise humeur, mais ne risquait même aucune objection à l'idée de la laisser aller avec Isabella à Wuthering Heights dans l'après-midi; et elle, elle l'en récompensait par un été de douceur et d'affection qui fit pour plusieurs jours de la maison un paradis, maîtres et domestiques profitant également de ce soleil qui brillait sans s'arrêter.

Dans les premiers temps, Heathcliff—je devrais dire désormais M. Heathcliff—n'usa qu'avec réserve de la liberté de venir à Thrushcross Grange: il semblait vouloir juger jusqu'à quel point mon maître supporterait son intrusion. Catherine, de son côté, avait cru à propos de modérer l'expression de son plaisir en le recevant; et c'est ainsi qu'il se constitua, par degrés, le droit de venir. Il gardait beaucoup de la réserve qui l'avait caractérisé dans son enfance, et cela lui permettait de réprimer toute démonstration trop vive de ses sentiments. Le malaise de mon maître s'endormit et des circonstances ultérieures vinrent lui donner quelque temps une autre direction.

Il trouva en effet une nouvelle source d'ennuis en constatant le fait imprévu qu'Isabella Linton éprouvait une attraction soudaine et irrésistible vers le nouvel hôte. Elle était alors une charmante jeune dame de dix-huit ans enfantine dans ses manières, bien que possédant un esprit fin, des sentiments subtils et aussi un caractère mordant, pour peu qu'on l'irritât. Son frère, qui l'aimait tendrement, fut ébahi de cette préférence fantastique. Laissant de côté la honte d'une alliance avec un homme sans nom, et la possibilité pour sa propre fortune, à défaut d'héritier mâle, de passer entre les mains d'un tel individu, il avait assez de sens pour comprendre la disposition réelle d'Heathcliff: pour savoir que, malgré les changements de son extérieur, sa nature n'avait pas changé et ne pouvait changer. Et cette nature l'épouvantait, le révoltait; un pressentiment le faisait tressaillir à l'idée de lui confier Isabella. Sa répulsion aurait été bien plus vive encore s'il s'était aperçu que l'amour de sa sœur était né sans être sollicité, et s'adressait à un homme qui n'y répondait en aucune façon: car lui, du moment qu'il avait découvert ce penchant d'Isabella, il en avait mis la faute sur un dessein prémédité d'Heathcliff.

Nous avions tous remarqué depuis peu que miss Linton était très agitée et soupirait après quelque chose. Elle devenait méchante et fatigante, agaçant et rudoyant sans cesse Catherine, au risque d'épuiser sa dose, très limitée, de patience. Nous excusions cette humeur, jusqu'à un certain point, en la mettant sur le compte de la maladie; car nous la voyions pâlir et dépérir à vue d'œil. Mais un jour qu'elle avait été particulièrement impossible, refusant son déjeuner, se plaignant du manque d'obéissance des domestiques, de la sujétion où la tenait Catherine et de la négligence d'Edgar, affirmant qu'elle avait pris froid parce que nous avions laissé les portes ouvertes et éteint le feu du parloir pour la vexer, avec cent autres accusations non moins frivoles, Madame Linton insista péremptoirement pour qu'elle allât se coucher et après l'avoir grondée de bon cœur, elle la menaça d'envoyer chercher le médecin. Cette mention de Kenneth amena immédiatement Isabella à s'écrier que sa santé était parfaite et que c'était seulement la dureté de Catherine qui la rendait malheureuse.

—Comment pouvez-vous dire que je sois dure, méchante enfant gâtée? s'écria notre maîtresse, surprise de cette assertion déraisonnable. À coup sûr vous êtes en train de perdre la raison. Quand ai-je été dure, dites-moi?

—Hier, sanglota Isabella, et maintenant.

—Hier? et à quelle occasion?

—Dans notre promenade sur la lande: vous m'avez dit de courir où je voudrais pendant que vous marchiez avec Heathcliff.

—Et c'est là ce que vous appelez ma dureté! dit Catherine en riant. Je n'avais pas la moindre idée de vous donner à entendre que votre compagnie était superflue: il nous était indifférent que vous fussiez ou non avec nous; je pensais simplement que la conversation d'Heathcliff n'aurait rien d'amusant pour vous.

—Oh non, sanglota la jeune dame, vous vouliez m'éloigner parce que vous saviez que j'aimais à être là.

—A-t-elle sa raison? demanda Madame Linton, se tournant vers moi. Je vais répéter notre conversation mot pour mot, Isabella; et vous noterez, s'il vous plait, tous ceux de ses endroits qui auraient eu du charme pour vous.

—Je ne parle pas de la conversation, répondit-elle, je désirerais d'être avec...

—Eh bien? dit Catherine, voyant qu'elle hésitait à finir sa phrase.

—Avec lui, et je ne veux pas être toujours congédiée, continua-t-elle en s'allumant. Vous êtes comme un chien au râtelier, Cathy, et vous voulez être toute seule à être aimée.

—Et vous, vous êtes un impertinent petit singe! s'écria Madame Linton stupéfaite. Mais je ne puis croire cette sottise. Il est impossible que vous m'enviiez l'admiration de Heathcliff, que vous le considériez comme une personne agréable; j'espère que je vous ai mal comprise, Isabella?

—Non, non! dit la jeune fille infatuée. Je l'aime plus que vous n'avez jamais aimé Edgar; et lui aussi m'aimerait si vous vouliez le lui permettre.

—Alors, je ne voudrais pas être à votre place pour tout un royaume! déclara Catherine avec emphase, et il me sembla bien qu'elle parlait sérieusement.

—Nelly, aidez-moi à la convaincre de sa folie. Dites-lui ce qu'est Heathcliff: une créature abandonnée, sans raffinement, sans culture; un aride désert d'ajoncs et de genêts. J'aimerais autant mettre ce petit canari dans le parc par un jour d'hiver que de vous engager à placer votre cœur sur lui. C'est une déplorable ignorance de son caractère, enfant, et rien de plus, qui a fait entrer ce rêve dans votre tête. Je vous en prie, ne vous imaginez pas qu'il cache, derrière son extérieur sombre, des abîmes de bienveillance et d'affection! Il n'est pas un diamant brut, une huître renfermant une perle: il est un homme pareil à un loup, féroce et sans pitié. Jamais je ne lui dis: «laissez celui-ci ou celui-là de vos ennemis en paix, parce qu'il serait cruel ou peu généreux de leur faire du mal»; je lui dis: «laissez-les en paix, parce que ne veux pas qu'il leur arrive du mal.» Il vous écraserait comme un œuf de moineau, Isabella, s'il vous jugeait une charge un peu lourde. Je sais qu'il lui est impossible d'aimer les Linton; et pourtant il serait tout à fait capable d'épouser votre fortune et vos espérances! L'avarice monte en lui et devient un péché dominant. Voilà mon portrait de lui! Et je suis son amie, je le suis si bien, que s'il avait pensé sérieusement à vous attraper, je me serais peut-être tue et vous aurais laissée tomber dans ses filets.

Miss Linton regardait sa belle-sœur avec indignation.

—Honte, honte! répétait-elle d'un ton irrité: vous êtes pire que vingt ennemis, venimeuse amie que vous êtes.

—Ah, ainsi vous ne voulez pas me croire? dit Catherine, vous vous imaginez que je parle par méchanceté ou par égoïsme?

—Oui, j'en suis sûre, répliqua Isabella, et j'ai horreur de vous.

—Bien, cria l'autre, essayez donc pour votre compte, si c'est votre humeur; j'ai fait ce que je pouvais.

—Et il faut que je subisse la peine de son égoïsme! sanglotait la jeune fille, lorsque Madame Linton eut quitté la chambre. Tout, tout est contre moi. Elle a détruit mon unique consolation. Mais ce qu'elle a dit est faux, n'est-ce pas? M. Heathcliff n'est pas un démon; il a une âme honnête et vraie, ou sans cela comment se serait-il souvenu d'elle?

—Croyez-moi, miss, lui dis-je, chassez-le de vos pensées. C'est un oiseau de mauvais augure et pas du tout un compagnon pour vous. Madame Linton a parlé sévèrement, et pourtant je ne puis la contredire. Elle connaît mieux son cœur que moi ou tout autre, et jamais elle ne consentirait à le représenter comme pire qu'il est. Des gens honnêtes ne cachent pas leurs actions. Comment a-t-il vécu? Comment est-il devenu riche? Pourquoi demeure-t-il à Wuthering Heights dans la maison d'un homme qu'il déteste? On dit que M. Earnshaw va de mal en pis depuis qu'il est arrivé. Ils restent assis ensemble toute la nuit; et Hindley a emprunté de l'argent sur ses terres, et ne fait rien que jouer et boire.

—Vous êtes liguée avec les autres, Ellen! répondit-elle, je ne veux pas écouter vos médisances. Quelle malveillance il faut que vous ayez pour désirer me convaincre qu'il n'y a pas de bonheur dans ce monde!

Serait-elle parvenue à se débarrasser de cette idée si on l'avait laissée à elle-même ou bien aurait-elle continué à la nourrir sans cesse, je ne puis le dire; mais elle eut peu de temps pour y réfléchir. Le lendemain il y eut une séance de justice à la ville voisine: mon maître fut obligé d'y assister, et M. Heathcliff, prévenu de son absence, arriva plus tôt que de coutume. Catherine et Isabella étaient assises dans la bibliothèque, fâchées l'une contre l'autre, mais en silence: la demoiselle, inquiète de sa récente indiscrétion, et de la révélation qu'elle avait faite de ses sentiments dans un accès passager de passion; Catherine, après mûr examen, réellement irritée contre sa compagne, et résolue à faire cesser ses sarcasmes. Elle rit lorsqu'elle vit Heathcliff à travers la fenêtre; j'étais en train de balayer le foyer et j'observai sur ses lèvres un sourire méchant. Isabella, absorbée dans ses rêveries ou dans un livre, resta jusqu'à ce que la porte s'ouvrit; et alors il fut trop tard pour tenter de s'échapper, ce qu'elle aurait fait avec joie si elle avait pu.

—Entrez, voilà qui est bien! s'écria gaiement notre dame, disposant une chaise près du feu. Voici deux personnes qui ont misérablement besoin d'une troisième pour fondre la glace qui les sépare; et vous êtes celle-là même que l'une et l'autre de nous voudrions choisir. Heathcliff, je suis fière de pouvoir vous montrer à la fin quelqu'un qui vous chérit plus que moi-même. J'espère que vous devez vous sentir flatté! Non, ce n'est pas Nelly, ne regardez pas vers elle. Ma pauvre petite belle-sœur se brise le cœur à contempler votre beauté physique et morale. Il dépend de vous d'être le frère d'Edgar. Non, non, Isabella, vous ne partirez pas! continua-t-elle, arrêtant avec un enjouement affecté la jeune fille qui s'était levée, confondue et indignée. Nous étions à nous quereller comme des chats à votre sujet, Heathcliff, et j'étais battue en protestations d'admiration et de dévotion; et de plus ma rivale, comme elle s'appelle, m'a informée que si seulement je voulais me mettre un peu à l'écart, elle lancerait dans votre âme une flèche qui vous fixerait pour toujours et enverrait mon image à l'oubli éternel.

—Catherine! dit Isabella, rappelant sa dignité, et dédaignant de lutter pour s'arracher à l'étreinte nerveuse qui la retenait, je vous serais reconnaissante de rester dans la vérité et de ne pas me calomnier, même en plaisantant. M. Heathcliff, soyez assez bon pour ordonner à votre amie de me lâcher, elle oublie que vous et moi ne sommes pas des connaissances intimes, et ce qui l'amuse m'est pénible à moi au-delà de toute expression.

Comme l'autre ne répondait rien et restait assis, et semblait absolument indifférent aux sentiments qu'elle pouvait avoir pour lui, elle se retourna vers sa persécutrice et lui demanda sérieusement de la laisser libre.

—En aucune façon! répondit Madame Linton. Je ne veux pas être nommée une seconde fois un chien au râtelier. Il faut que vous restiez! Eh bien, Heathcliff, pourquoi ne manifestez-vous pas votre satisfaction de mes agréables nouvelles? Isabella jure que l'amour qu'Edgar a pour moi n'est rien en comparaison de celui qu'elle entretient pour vous. Je suis sûre qu'elle a dit quelque chose de pareil: n'est-ce pas, Ellen? Et elle a refusé de manger depuis notre promenade d'avant-hier par rage de ce que je l'ai éloignée de votre société.

—Je suppose que vous la calomniez, dit Heathcliff tournant sa chaise de leur côté. En tous cas, ce qu'elle désire en ce moment, c'est d'être hors de ma société.

Et il se mit à fixer durement l'objet de son discours comme on ferait d'un animal étrange et répugnant que l'on croirait devoir examiner par curiosité, en dépit de son aversion. La pauvre créature ne put supporter cet examen; elle en pâlit et rougit, et, les yeux brillants de larmes, elle mit toute la force de ses petits doigts à s'affranchir de la ferme étreinte de Catherine. Puis, s'apercevant que, dès qu'elle parvenait à soulever un des doigts qui la tenaient, un autre s'abaissait, elle commença à se servir de ses ongles et griffa les mains de son ennemie.

—Voilà une tigresse! s'écria celle-ci, lui rendant enfin sa liberté. Allez vous-en, pour l'amour de Dieu, et cachez votre maudite figure! Quelle folie de révéler devant lui ces griffes! Ne pouvez-vous pas deviner les conclusions qu'il va en tirer? Heathcliff! Voilà des instruments d'exécution, il faut que vous preniez garde à vos veux.

—Je les arracherais de ses doigts si jamais ils me menaçaient, répondit brutalement Heathcliff, quand la porte se fut refermée derrière la jeune fille. Mais quelle intention aviez-vous en agaçant cette créature d'une telle façon, Cathy? vous ne disiez pas la vérité, n'est-ce pas?

—Je vous assure que si! Voilà plusieurs semaines qu'elle se meurt d'amour pour vous; et elle m'a parlé de vous hier, et m'a couverte d'un déluge d'injures parce que je lui représentais vos défauts en pleine lumière dans le but de calmer sa passion. Mais n'y faites plus attention; j'ai voulu punir son insolence, voilà tout. Je l'aime trop, mon cher Heathcliff, pour vous laisser la saisir et la dévorer.

—Et moi je l'aime trop peu pour essayer rien de pareil, dit-il. Vous entendriez d'étranges choses si je vivais seule avec cette figure de cire. Mon exercice plus ordinaire serait de peindre sur son blanc visage les couleurs de l'arc-en-ciel et de noircir tous les jours ou tous les deux jours ses yeux bleus; car ils ressemblent à ceux de Linton d'une façon détestable.

—Détestable! observa Catherine; mais ce sont des yeux de colombe, d'ange!

—Elle est l'héritière de son frère? demanda-t-il après un court silence.

—Je serais bien fâchée d'avoir à le penser, répondit la dame. Avec l'aide du ciel il lui viendra bien une demi-douzaine de neveux qui lui enlèveront ce titre. Et je vous conseille de détourner votre esprit de ce sujet, quant à présent; vous êtes trop enclin à désirer le bien de votre voisin; rappelez-vous que les biens de ce voisin-ci sont les miens.

—S'ils étaient les miens, ce serait encore la même chose, dit Heathcliff. Mais Isabella peut être niaise, elle n'est pas folle, et nous ferons bien d'écarter ce sujet, comme vous le proposez.

Ils l'écartèrent en effet de leurs langues, et Catherine, probablement, de ses pensées. L'autre, j'en suis certaine, y repensa souvent dans le cours de cette soirée. Je le voyais se sourire à lui-même, ou plutôt se ricaner, et tomber dans des rêveries de mauvais augure dès que Madame Linton avait occasion de quitter l'appartement.

Je résolus d'observer ses mouvements. Mon cœur s'attachait invariablement au parti du maître, de préférence à celui de Catherine, et avec raison, me semblait-il; car lui était bon et confiant et honorable, et elle, elle ne pouvait pas être appelée le contraire de tout cela, mais elle se permettait une telle latitude que j'avais peu de confiance dans ses principes et encore moins de sympathie pour ses sentiments. Je souhaitai qu'il arrivât quelque chose qui pût débarrasser tranquillement de M. Heathcliff à la fois les Heights et la Grange, nous laissant comme nous étions avant son arrivée. Ses visites étaient pour moi un continuel cauchemar, et aussi, je le soupçonnais, pour mon maître. L'idée de son séjour aux Heights était pour moi une oppression inexplicable. Je sentais que Dieu avait abandonné ce troupeau galeux, et qu'une bête méchante rôdait entre lui et le parc, attendant l'heure pour s'élancer et pour détruire.

CHAPITRE VIII

Parfois, en méditant sur ces choses dans la solitude, je me sentais prise d'une terreur soudaine, et je mettais mon bonnet pour aller voir comment tout se passait à la ferme. Ma conscience me persuadait que c'était un devoir d'avertir Hindley de la façon dont on parlait de lui; mais d'autre part, me rappelant ses mauvaises habitudes invétérées, et désespérant de lui être utile, j'hésitais à entrer de nouveau dans la triste maison.

Un jour, j'eus occasion de passer la vieille porte, m'écartant un peu de la route que je suivais pour aller à Gimmerton. C'était après dans la période où est maintenant arrivé mon récit. Il faisait une après-midi glaciale et claire, le sol était nu et la route sèche et durcie de gelée. Je parvins à une pierre, à l'endroit où la grand'route s'embranche à gauche vers les landes, une pierre de forme grossière, portant sur le côté nord les lettres W. H., sur le côté est G., et sur le sud-ouest T. G.. Cette pierre sert de poteau indicateur pour la Grange, les Heights et le village. Le soleil éclairait en jaune sa tête grise, me rappelant l'été, et je ne sais pourquoi, mais je sentis tout à coup pénétrer dans mon cœur un flot de sensations d'enfance. C'était pour nous, Hindley et moi, un lieu favori il y a vingt ans. Je considérai longuement ce bloc usé, et, me baissant, j'aperçus au bas un trou encore plein de carapaces de limaçons et de cailloux, toutes choses que nous nous plaisions à y mettre; et, avec toute la fraîcheur de la réalité, il me sembla voir mon ancien compagnon de jeu assis à terre, avec sa tête brune et carrée penchée en avant, et sa petite main creusant le sable d'un morceau d'ardoise.

—Pauvre Hindley! m'écriai-je involontairement.

Je tressaillis, j'eus un moment l'idée que l'enfant levait sa tête et me regardait dans les yeux. Cela ne dura qu'une seconde, mais aussitôt je sentis un besoin irrésistible d'aller aux Heights. Une superstition me poussait à ne pas résister: si par hasard il était mort! pensais-je, ou s'il doit mourir bientôt, et si ce que j'ai vu est un signe de mort! À mesure que je m'approchais de la maison, je me sentais plus troublée, et je tremblais de tous mes membres lorsqu'enfin je fus en vue. Mon apparition de tout à l'heure m'avait devancée, je la vis debout, regardant à travers la porte. Telle fut du moins ma première idée en voyant un garçon aux boucles noires, aux yeux bruns, appuyant sur les barreaux sa rude figure: mais un peu de réflexion me fit comprendre que ce devait être Hareton, et pas très changé depuis que je l'avais quitté, dix mois auparavant.

—Dieu te bénisse, mon chéri! lui criai-je, oubliant à l'instant mes folles alarmes. Hareton, c'est Nelly! Nelly ta nourrice.

Il se recula hors de prise de mon bras et ramassa un grand fusil.

—Je suis venue pour voir ton père, Hareton, ajoutai-je.

Il leva son arme pour tirer; je commençai un discours pour l'apaiser, mais je ne pus retenir sa main. La pierre frappa mon bonnet; et alors, des lèvres tremblantes du petit garçon, sortit un chapelet de jurons qui, soit qu'il les ait compris ou non, étaient prononcés avec une emphase exercée, et contournaient ses traits enfantins dans une horrible expression de méchanceté. Vous pouvez bien penser que ceci m'affligea plus que je n'en fus irritée. Prête à fondre en larmes, je tirai de ma poche une orange et l'offris pour me faire bien venir. D'abord il hésita, puis, l'arracha de mes mains comme s'il imaginait que j'avais l'intention de le tenter et de le désappointer. Je lui en montrai une autre, la tenant hors de sa prise.

—Qui est-ce qui vous a appris ces belles façons de parler, mon garçon? lui demandai-je. Est-ce le curé?

—Au diable le curé, et toi aussi! donne-moi ça! répliqua-t-il.

—Dites-moi où vous avez pris des leçons, et vous l'aurez, dis-je. Quel est votre maître?

Il me répondit: «Mon diable de père!»

—Et qu'est-ce que vous apprenez de votre père?

Il s'élança sur le fruit, je l'élevai hors de sa portée.

—Et qu'est-ce qu'il vous apprend? demandai-je.

—Rien, me dit-il, qu'à me tenir en dehors de son chemin. Mon père ne peut rien me commander parce que je jure sur lui.

—Ah! Et c'est le diable qui vous apprend à jurer sur votre père?

—Eh! non, grommela-t-il.

—Qui alors?

—Heathcliff.

Je lui demandai s'il aimait M. Heathcliff.

—Oui, je l'aime.

Voulant avoir les raisons de cet amour, je pus seulement en tirer des phrases comme: «Je ne sais pas, il repaie à mon père les coups qu'il me donne, il le gronde de me gronder; il dit qu'il faut que je fasse comme je veux.»

—Et alors le curé ne vous apprend pas à lire et à écrire? poursuivis-je.

—Non, j'ai entendu dire que le curé aurait ses dents renfoncées dans sa gorge s'il entrait chez nous. C'est Heathcliff qui l'a promis.

Je mis l'orange dans sa main et je lui commandai de dire à son père qu'une femme appelée Nelly Dean attendait à la porte du jardin, désirant lui parler. Il partit et entra dans la maison, mais au lieu de Hindley, c'est Heathcliff qui se montra sur les marches. Je me retournai aussitôt et descendis la route aussi vite que je pouvais courir, sans m'arrêter, jusqu'à la pierre du grand chemin. Je me sentais aussi effrayée que si j'avais fait sortir un gobelin. Ceci n'a pas grand rapport avec l'affaire de Miss Isabella; et pourtant, c'est ce qui m'encouragea dans ma résolution de monter une garde vigilante et de faire tout mon possible pour empêcher une aussi mauvaise influence de s'étendre à la Grange, quand même il me faudrait soulever un orage domestique en contrariant le plaisir de Madame Linton.

Lorsque Heathcliff vint, la fois suivante, il se trouva que la jeune demoiselle était occupée à nourrir des pigeons dans la cour. Elle n'avait pas dit un mot à sa belle-sœur depuis trois jours, mais aussi elle avait mis un terme à ses plaintes, et nous y trouvions un grand soulagement. Je savais que Heathcliff n'avait pas l'habitude de témoigner à Miss Linton une seule marque de politesse en dehors de ce qui était strictement nécessaire. Cette fois, dès qu'il l'aperçut, sa première précaution fut de jeter un coup d'œil sur la maison. J'étais debout auprès de la fenêtre de la cuisine, mais je m'étais retirée hors de portée de vue. Je le vis alors s'avancer vers elle et lui dire quelque chose; elle semblait embarrassée, désireuse de s'en aller; pour l'en empêcher, il mit sa main sur son bras. Elle se détourna: apparemment il lui avait fait une question où elle ne se souciait pas de répondre. Il y eut de nouveau un regard rapide jeté sur la maison; puis, supposant qu'on ne le voyait pas, le gredin eut l'impudence de l'embrasser.

—Judas! Traître! m'écriai-je. Vous êtes donc aussi un hypocrite, un trompeur de parti-pris!

—Qui est-ce, Nelly? dit la voix de Catherine derrière moi.

J'avais été trop occupée de ce qui se passait dehors pour la voir entrer.

—Votre indigne ami, répondis-je avec chaleur, ce monstre là-bas! Ah! il nous a vues, il vient ici, je me demande s'il aura le cœur de trouver une excuse plausible pour cet amour qu'il témoigne à Miss quand il vous a dit qu'il la haïssait.

Madame Linton vit Isabella se délivrer de l'étreinte et courir dans le jardin. Une minute après, Heathcliff ouvrit la porte. J'avais peine à m'empêcher de donner libre cours à mon indignation, mais Catherine insista d'un ton fâché pour que je me taise, me menaçant de me faire sortir de la cuisine si j'osais être assez présomptueuse pour intervenir avec ma langue insolente.

—À vous entendre, on croirait que vous êtes la maîtresse! criait-elle. Il faut que vous restiez à votre place. Heathcliff, à quoi songez-vous de soulever ce tapage? Je vous ai dit de laisser Isabella tranquille. Je vous prie de le faire, à moins que vous ne soyez las d'être reçu ici et que vous ne souhaitiez que Linton verrouille la porte contre vous.

—Dieu le préserve d'essayer! répondit le noir vilain, que je détestais en ce moment de tout mon cœur. Dieu le garde doux et patient! Tous les jours j'ai une envie plus folle de l'envoyer au ciel!

—Silence! dit Catherine, fermant la porte intérieure, ne me vexez pas. Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu à ma requête? Est-ce elle qui est venue exprès sur votre chemin?

—Que vous importe? grommela-t-il. J'ai le droit de l'embrasser si elle veut et vous n'avez pas le droit de m'en empêcher. Je ne suis pas votre mari, vous n'avez pas à être jalouse de moi.

—Je ne suis pas jalouse de vous, répondit la maîtresse. Je suis jalouse pour vous. Éclairez votre figure et ne me faites pas la grimace. Si vous aimez Isabella, vous l'épouserez. Mais, l'aimez-vous? Dites la vérité, Heathcliff. Là, vous ne voulez pas répondre! Je suis certaine que vous ne l'aimez pas.

—Et est-ce que M. Linton permettrait à sa sœur de se marier avec cet homme? demandai-je.

—Il faudrait que M. Linton le permette, répondit ma dame avec décision.

—On pourrait lui en épargner l'embarras, dit Heathcliff; on se passerait fort bien de sa permission. Et pour ce qui est de vous, Catherine, j'ai envie de vous dire quelques mots, pendant que nous y sommes. Je veux que vous soyez prévenue que je sais que vous m'avez traité d'une façon infernale, infernale, entendez-vous? Et si vous vous flattez de l'idée que je ne m'en aperçois pas, vous êtes folle, et si vous pensez que je puisse être consolé par de douces paroles, vous êtes une idiote, et si vous vous imaginez que je vais souffrir sans me venger, vous vous convaincrez très prochainement du contraire. En attendant, je vous remercie de m'avoir dit le secret de votre belle-sœur, je vous jure que j'en tirerai tout le parti possible, et tenez-vous à l'écart!

—Quelle nouvelle phase de son caractère est-ce là? s'écria Madame Linton stupéfaite. Je vous ai traité d'une façon infernale et vous voulez vous venger: comment l'entendez-vous, ingrat animal? Comment vous ai-je traité d'une façon infernale?

—Je ne cherche pas de vengeance sur vous, reprit Heathcliff d'un ton moins véhément. Ce n'est pas mon plan. Vous êtes bienvenue à me torturer à mort pour votre amusement, mais il faut que vous me laissiez m'amuser un peu moi aussi dans le même style, et que vous vous reteniez de m'injurier autant qu'il vous est possible. Après avoir rasé mon palais, ne construisez pas une cahute pour me la donner comme une maison, avec une admiration complaisante pour votre charité. Si je pouvais imaginer que vous désirez réellement me voir marié à Isabella, je me couperais la gorge.

—Oh! le mal est que je ne suis pas jalouse, n'est-ce pas? cria Catherine. Eh bien! je ne répète pas mon offre d'une femme, c'est comme si l'on offrait à Satan une âme perdue. Votre joie, comme la sienne, consiste à faire souffrir, et vous le prouvez encore cette fois. Edgar est remise de la mauvaise humeur que lui a inspirée votre venue; je commence à être rassurée et tranquille; et vous, impatient de nous savoir en paix, vous paraissez résolu à exciter une querelle. Querellez-vous donc avec Edgar, si cela vous plait, et trompez sa sœur; vous emploierez ainsi la méthode la plus efficace pour vous venger sur moi.

La conversation cessa, Madame Linton s'assit auprès du feu, toute rouge et la mine sombre. Le démon qui était en elle devenait intraitable; elle ne pouvait ni le congédier ni le retenir. Lui se tenait debout les bras croisés, ruminant ses mauvaises pensées, et c'est dans cette situation que je les laissai pour aller chercher le maître, qui se demandait ce qui retenait si longtemps Catherine en bas.

—Ellen, dit-il quand j'entrai, avez-vous vu votre maîtresse?

—Oui, monsieur, elle est dans la cuisine, répondis-je. Elle est mise hors d'elle-même par la conduite de M. Heathcliff, et en vérité, je crois qu'il est temps d'arranger ses visites sur un autre pied. On se fait tort à être trop doux, et maintenant, voilà où ça en est arrivé. Je racontai la scène dans la cour, et tout ce que je pus de la dispute qui avait suivi. J'imaginais que cela ne pouvait nuire beaucoup à Madame Linton, à moins que l'envie ne lui prit de défendre son hôte. Edgar Linton eut peine à m'écouter jusqu'au bout.

—C'est intolérable, s'écria-t-il. Il est honteux qu'elle le reconnaisse pour ami et me force à subir sa compagnie. Appelez-moi deux hommes de l'écurie, Ellen. Catherine ne restera pas un moment de plus à causer avec ce bas ruffian; j'en ai assez.

Il descendit, et ordonnant aux domestiques d'attendre dans le passage, il entra avec moi dans la cuisine. Les deux personnes que j'y avais laissées avaient recommencé leur aigre discussion, du moins Madame Linton était en train de gronder avec une vigueur renouvelée. Heathcliff s'était retiré vers la fenêtre et laissait pendre sa tête, paraissant un peu démonté par la violence de ses reproches. C'est lui qui le premier s'aperçut de l'entrée de Linton; il fit rapidement signe à Catherine d'avoir à se taire, ce qu'elle fit, s'arrêtant net, dès qu'elle vit elle-même son mari.

—Qu'est-ce donc? dit Linton s'adressant à elle. Quelle idée vous faites-vous donc des convenances, pour rester ici après le langage qui a été tenu par ce vaurien? Si vous ne vous en êtes pas fâchée, c'est, je suppose, parce que c'est sa façon habituelle de parler. Vous êtes accoutumée à sa bassesse, et vous vous imaginez peut-être que je finirai par m'y accoutumer moi-même.

—Avez-vous donc écouté à la porte Edgar? demanda Catherine, sur un ton calculé pour irriter son mari, impliquant à la fois de l'insouciance et du mépris. Heathcliff, qui avait levé les yeux au premier discours, accompagna cette répartie d'un ricanement qui semblait destiné à attirer sur lui l'attention de M. Linton, et il y réussit; mais Edgar avait résolu de s'expliquer sans éclat de passion.

—Si j'ai tout supporté de vous jusqu'à présent, monsieur, dit-il tranquillement, ce n'est pas que j'aie ignoré votre caractère misérable et dégradé; mais je sentais que vous n'en étiez responsable qu'en partie, et comme Catherine désirait conserver votre connaissance, j'ai eu la folie d'y consentir. Mais votre présence est un poison qui corromprait ce qu'il y a de meilleur. C'est pour cela et afin de prévenir des conséquences pires, que je vous refuserai dorénavant le droit d'entrer dans cette maison, et que j'exige en ce moment votre départ immédiat. Trois minutes de retard, et je me verrai dans la nécessité de vous y contraindre.

Heathcliff mesura d'un regard plein de dérision la hauteur et la largeur de celui qui l'interpellait.

—Cathy, votre agneau menace comme un taureau, dit-il, il court risque de briser son crâne contre mes doigts. Pardieu, Monsieur Linton, je regrette profondément que vous ne vailliez pas la peine d'être abattu.

Mon maître jeta un coup d'œil vers le passage et me fit signe d'aller chercher les hommes, n'ayant aucune envie de se risquer dans une rencontre personnelle. J'obéis, mais Madame Linton, soupçonnant quelque chose, me suivit, et, au moment où j'essayais de les appeler, elle me tira en arrière, poussa la porte et la ferma.

—Voilà de beaux moyens! dit-elle, en réponse au regard surpris et irrité de son mari. Si vous n'avez pas le courage de l'attaquer, faites vos excuses ou laissez-vous battre. Cela vous corrigera de l'envie de simuler plus de valeur que vous n'en avez. Non, j'avalerai la clé plutôt que de vous la donner. Ah, je suis bien récompensée de ma bonté pour chacun! Après ma constante indulgence pour la nature faible de l'un et la nature mauvaise, méchante, de l'autre, je garde en remerciement deux marques d'aveugle et stupide ingratitude. Edgar, j'étais en train de vous défendre vous et les vôtres, et maintenant je souhaite que Heathcliff puisse vous battre à vous rendre malade, pour vous punir d'avoir osé penser d'aussi mauvaises choses sur moi.

Il n'y avait pas besoin de le battre pour produire cet effet sur le maître. Il cessa d'arracher la clé des mains de Catherine, et celle-ci l'ayant jetée dans le feu, il fut pris d'un tremblement nerveux en même temps que sa figure devenait d'une pâleur mortelle. Il lui fut impossible de retenir cet excès d'émotion, un mélange d'angoisse et d'humiliation l'envahit complètement. Il s'appuya sur le revers d'un siège et détourna son visage.

—O ciel! Dans les anciens temps, cela vous aurait gagné le titre de chevalier, s'écria Madame Linton. Nous sommes vaincus! Nous sommes vaincus: Heathcliff ne voudra pas plus élever un doigt contre vous qu'un roi mettre son armée en marche contre une colonie de souris. Réjouissez-vous! On ne vous fera pas de mal. Ce n'est pas un agneau que vous êtes, mais une petite levrette gâtée.

—Je vous souhaite bien du plaisir avec ce lâche à sang de lait, Cathy! dit son ami. Je vous fais compliment de votre goût. Voilà donc la chose peureuse et frissonnante que vous m'avez préférée! Je ne voudrais pas le frapper de mon poing, mais, si je pouvais le retourner avec mon pied, j'en aurais bien delà satisfaction. Est-ce qu'il pleure, ou bien est-ce que la peur l'a fait s'évanouir?

Le compagnon s'approcha et poussa la chaise où était Linton. Il aurait mieux fait de rester à distance, car, d'un saut, mon maître fut debout et le frappa en plein sur la gorge d'un coup qui aurait abattu un homme moins solide. Le coup arrêta sa respiration pendant une minute, et pendant qu'il étranglait, M. Linton sortit par la porte du fond donnant sur la cour, et revint par là vers la porte d'entrée.

—Là, voilà ce que vous rapporte votre venue ici! cria Catherine. Allez vous-en maintenant! il va revenir avec une poignée de pistolets et une demi-douzaine d'assistants. S'il a entendu notre conversation, bien sûr il ne vous pardonnera jamais. Vous m'avez joué un mauvais tour, Heathcliff! Mais partez, hâtez-vous!

—Supposez-vous que je vais m'en aller avec ce coup brûlant dans ma gorge? tonna Heathcliff. Non, par l'enfer! Je veux écraser ses côtes comme une noisette pourrie avant de passer le seuil. Si je ne l'abats pas à présent, je le tuerai une autre fois; si vous mettez du prix à son existence, laissez-moi donc aller le trouver.

—Mais il ne vient pas par ici, déclarai-je, risquant un mensonge; le cocher et les deux jardiniers sont là; vous n'allez pas, bien sûr, attendre qu'ils vous jettent hors d'ici! Chacun d'eux est armé d'une trique; et il est bien probable que le maître sera en observation à la fenêtre du parloir, pour voir s'ils remplissent ses ordres.

Les jardiniers et le cocher étaient là en effet; mais Linton était avec eux; déjà ils étaient entrés dans la cour. Après réflexion, Heathcliff résolut d'éviter une lutte contre ces inférieurs. Il saisit le tisonnier, écrasa le loquet de la porte intérieure, et parvint à s'échapper au moment ou ils entraient.

Madame Linton, très excitée, m'ordonna de l'accompagner en haut. Elle ne savait pas la part que j'avais prise dans cette histoire, et j'étais fort préoccupée de la garder dans son ignorance.

—Je suis à peu près folle, Nelly! s'écria-t-elle en se jetant sur le sofa. Un millier de marteaux battent dans ma tête. Dites à Isabella de m'éviter: c'est à elle qu'est dû tout ce tapage, et si elle ou quelque autre aggravait ma colère en ce moment, j'entrerais en fureur. Et, Nelly, dites à Edgar, si vous le voyez aujourd'hui, que je suis en danger d'être sérieusement malade. Je voudrais que ce soit vrai. Il m'a choquée et désolée affreusement. Je veux qu'il prenne l'alarme. De plus, il serait capable de venir et de commencer un chapelet de reproches et de plaintes; je ne manquerais pas de récriminer, et Dieu sait où nous finirions. Voulez-vous faire comme je vous dis, ma bonne Nelly? Vous êtes témoin que je ne suis pas à blâmer dans cette affaire. Quel démon l'a pris de se mettre à écouter aux portes? Les discours d'Heathcliff étaient très outrageants, après que vous nous avez quittés; mais j'aurais vite fait de le détourner d'Isabella, et le reste n'avait pas d'importance. Maintenant tout est remis au pire, par cette folle envie d'entendre dire du mal de soi, qui hante certaines gens comme un démon! Si Edgar n'avait pas écouté notre conversation, il n'en serait jamais résulté aucun dommage. Vraiment, quand il s'est adressé à moi sur ce stupide ton fâché de déplaisir, après que j'avais grondé Heathcliff à son sujet jusqu'à m'enrouer, je n'ai plus eu souci de ce qu'ils pouvaient se faire l'un à l'autre; d'autant plus que je sentais que, de quelque façon que la scène se terminât, nous serions tous séparés l'un de l'autre pour Dieu sait combien de temps. Eh bien, si je ne peux pas garder Heathcliff pour ami, si Edgar veut être lâche et jaloux, j'essaierai de briser leurs cœurs en brisant le mien. Ce sera une prompte façon d'en finir, si je suis poussée à bout. Mais c'est une conduite à réserver pour un cas désespéré; je ne voudrais pas prendre Linton par surprise. Jusqu'à présent il a été discret, dans sa crainte de me provoquer; il faut que vous lui représentiez le danger qu'il y aurait à quitter cette attitude, et que vous lui rappeliez ma nature passionnée qui arrive tout de suite à la frénésie, une fois excitée. Et puis je voudrais que vous chassiez de votre figure cette expression d'apathie, et que vous paraissiez un peu plus anxieuse à mon sujet.

Évidemment la froideur avec laquelle je recevais ces instructions était plutôt faite pour exaspérer, car elles étaient délivrées en parfaite sincérité. Mais je pensai qu'une personne qui pouvait spéculer à l'avance sur l'effet de ses crises de passion pouvait aussi, par un acte de volonté, exercer un contrôle suffisant sur soi-même dans les cas les plus excitants; et je n'avais aucune envie d'alarmer son mari, comme elle disait, et d'ajouter encore à ses ennuis, simplement pour servir l'égoïsme de la jeune femme. Aussi ne dis-je rien au maître lorsque je le vis marcher vers le parloir; mais je pris la liberté de retourner sur mes pas pour écouter s'ils reprendraient leur querelle. C'est lui qui commença à parler le premier.

—Restez où vous êtes, Catherine! dit-il sans aucune colère dans sa voix, mais avec une réserve pleine de tristesse. Je ne viens que pour un moment. Je ne veux ni vous faire des reproches ni me réconcilier avec vous, mais simplement savoir au juste si, après les événements de ce soir, vous avez l'intention de continuer votre intimité avec...

—Oh par pitié, interrompit la maîtresse, en tapant du pied, par pitié, finissez-en pour maintenant! Votre sang toujours froid ne connaît pas la fièvre; vos veines sont pleines d'eau gelée, mais les miennes sont bouillantes et la vue de tant de froideur les fait danser encore plus vite.

—Si vous voulez que je vous débarrasse de ma présence, continua M. Linton, répondez à ma question. Il faut que vous y répondiez, et cette violence ne m'alarme pas. J'ai découvert que vous pouviez être aussi stoïque qu'une autre quand il vous plaisait. Voulez-vous désormais abandonner Heathcliff ou moi? Il est impossible que vous soyez en même temps son amie et la mienne; et j'ai absolument besoin de savoir lequel des deux vous choisirez.

—Et moi, j'ai besoin d'être laissée seule! s'écria Catherine d'un ton furieux. Je l'exige; ne voyez-vous pas que je puis à peine me tenir debout? Edgar, laissez-moi.

Elle tira la sonnette jusqu'à la briser, et j'entrai avec le plus de calme que je pus. Cela aurait suffi pour mettre à bout l'humeur d'un saint, ces rages affolées et méchantes. Elle était étendue, frappant de sa tête contre le bras du sofa, et grinçant des dents comme si elle voulait les écraser. M. Linton se tenait debout, la considérant avec une expression soudaine d'inquiétude et de regret. Il me dit d'aller chercher un peu d'eau, car elle n'avait plus de souffle pour parler. Je rapportai un verre plein, et comme elle ne voulait pas boire, je le lui jetai sur la figure; en quelques secondes, nous la vîmes devenir roide, renverser les yeux, tandis que ses joues, tout d'un coup livides, prenaient l'aspect de la mort. Linton était terrifié.

—Cela n'a pas d'importance, murmurai-je. Je voulais l'empêcher de céder, tout en me sentant effrayée dans mon cœur.

—Mais elle a du sang sur ses lèvres! dit-il en frissonnant.

—Oh, ne vous en occupez pas, répondis-je sèchement. Et je lui dis comment, avant qu'il n'arrivât, elle avait pris la résolution d'avoir une crise de fureur. J'eus l'imprudence de lui faire ce rapport à haute voix, et elle m'entendit; car elle se dressa, ses cheveux volant sur ses épaules, ses yeux étincelant, les muscles de son cou et de ses bras faisant saillie d'une façon extraordinaire. Je me résignais à avoir au moins quelques os brisés; mais elle ne fit que regarder autour d'elle quelques instants, et s'élança hors de l'appartement. Le maître m'ordonna de la suivre, et je le fis, jusqu'à la porte de sa chambre; mais elle m'empêcha d'y entrer en s'enfermant à clé.

Le lendemain matin, comme elle ne faisait pas mine de vouloir descendre pour le déjeuner, je montai lui demander si elle voulait que je lui apporte son déjeuner dans sa chambre.

—Non! répondit-elle d'un ton péremptoire. Je répétai la même question et reçus la même réponse au dîner et au thé, et aussi le matin d'après. M. Linton de son côté passait son temps dans la bibliothèque, sans s'informer de ce que faisait sa femme. Il avait eu une heure d'entretien avec Isabella, et avait fait tout son possible pour arracher d'elle l'expression du sentiment d'horreur que devaient lui avoir inspiré les avances d'Heathcliff; mais il ne put avoir d'elle que des réponses évasives, et dut clore l'examen sans avoir satisfaction. Il ajouta seulement, de la façon la plus formelle, que si elle était assez déraisonnable pour encourager cet indigne prétendant, cela suffirait pour rompre tout lien de parenté entre elle et lui.

CHAPITRE IX

Pendant que Miss Linton errait dans le parc et le jardin, toujours silencieuse et presque toujours en larmes, et pendant que son frère restait enfermé parmi des livres qu'il n'ouvrait jamais, gardant sans cesse, je suppose, un vague espoir que Catherine se repentirait de sa conduite et viendrait d'elle-même lui demander pardon et chercher à se réconcilier; et pendant qu'elle s'obstinait à jeûner, avec l'idée sans doute que, à chaque repas, Edgar était prêt à étouffer de ne pas la voir et que l'orgueil seul le retenait d'aller se jeter à ses pieds; je continuais, moi, à m'occuper de mes devoirs de ménage, convaincue que la Grange n'avait dans ses murs qu'une seule âme sensée, et que celle-là était logée dans mon corps. Je ne répandais pas mes condoléances sur la demoiselle ni mes supplications sur ma maîtresse; et je ne faisais pas grande attention aux soupirs de mon maître, qui avait soif d'entendre le nom de sa dame, depuis qu'il ne pouvait plus entendre sa voix. Je résolus de les laisser en venir à bout comme il leur plairait; et bien que ce fut un procédé d'une lenteur fatigante, il me sembla enfin qu'il allait amener de bons résultats.

Le troisième jour, Madame Linton ouvrit sa porte, et, ayant épuisé toute sa provision d'eau, en désira une nouvelle, en même temps qu'un pot de tisane, car elle croyait qu'elle allait mourir. Je vis bien que c'était là un discours destiné aux oreilles d'Edgar; et comme je ne croyais pas qu'elle dit vrai, je le gardai pour moi, me contentant de lui apporter du thé et du pain grillé. Elle mangea et but avec empressement; puis elle retomba sur son oreiller en se tordant les mains et en grommelant: «Oh! je veux mourir, criait-elle, puisque personne ne se soucie de moi. Je regrette d'avoir mangé cela.» Un bon moment après je l'entendis murmurer: «Non je ne veux pas mourir—il s'en réjouirait—il ne m'aime pas du tout—il ne me regretterait jamais.»

—Avez-vous besoin de quelque chose? madame, demandai-je, gardant toujours mon attitude réservée, malgré son air de fantôme et l'étrange exagération de ses manières.

—Qu'est ce qu'il fait, cet être apathique? demanda-t-elle, en relevant de son visage amaigri les épaisses boucles emmêlées. Est-il tombé en léthargie, ou mort?

—Nullement, répondis-je, si c'est de M. Linton que vous voulez parler. Il va assez bien, je pense, bien que ses études l'absorbent plus qu'il ne faudrait; il est tout le temps parmi ses livres, depuis qu'il n'a pas d'autre société.

Je n'aurais pas parlé de la sorte si j'avais connu son véritable état, mais je ne pouvais me débarrasser de l'idée qu'elle jouait en grande partie un rôle.

—Parmi ses livres, cria-t-elle confondue, et je suis mourante! Au bord du tombeau! Mon Dieu! Sait-il combien je suis changée? continua-t-elle, regardant son image dans un miroir pendu au mur opposé. Est-ce là Catherine Linton! Il s'imagine que je plaisante, que je joue une comédie, peut-être! Ne pouvez-vous pas lui dire que c'est terriblement sérieux? Nelly, si ce n'est pas trop tard, aussitôt que je saurai ses sentiments, je choisirai entre ces deux partis: ou bien de me laisser mourir tout de suite, ce qui ne sera un châtiment pour lui que s'il a encore un cœur, ou bien de recouvrer la santé et de quitter le pays. Ce que vous me dites sur lui, est-ce la vérité? Prenez garde. Est-il réellement tout à fait indifférent au sujet de mon existence?

—Eh! Madame, répondis-je, le maître n'a aucune idée que vous soyez malade; et naturellement il ne craint pas que vous vous laissiez mourir de faim.

—Vous ne me croyez pas? Ne pouvez-vous lui dire que je le ferai? persuadez-le-lui! Parlez pour votre compte, dites que vous êtes sûre que je le ferai.

—Non, vous oubliez, Madame Linton que vous avez mangé ce soir avec plaisir et que demain vous en sentirez les bons effets.

—Si seulement j'étais certaine de me tuer ainsi, interrompit-elle, je me tuerais aussitôt! Ces trois affreuses nuits, je n'ai pas fermé les yeux, et oh! j'ai été torturée, j'ai été hantée, Nelly! Mais je commence à m'imaginer que vous ne m'aimez pas. Comme c'est étrange! Je pensais que, bien que tous se détestaient et se méprisaient l'un l'autre, personne ne pouvait s'empêcher de m'aimer, et en quelques heures, tous sont devenus mes ennemis; tous assurément, tous ceux d'ici. Comme c'est terrible de mourir entourée par leurs froides figures! Isabella, terrifiée et écœurée, ayant peur d'entrer dans la chambre: ce serait si affreux de voir mourir Catherine! Et Edgar se tenant debout solennellement à mon chevet pour me voir mourir, et alors offrant des prières de remerciement à Dieu pour avoir remis la paix dans sa maison, et s'en retournant à ses livres. Au nom du ciel, qu'a-t-il donc à faire avec ses livres pendant que je suis en train de mourir?

Elle ne pouvait se faire à cette idée que je lui avais mise dans la tête, de la résignation philosophique de M. Linton. À force de la retourner, son irritation fiévreuse devint de la folie, et elle se mit à déchirer l'oreiller avec ses dents; puis, se relevant toute brûlante, elle désira avoir la fenêtre ouverte. Nous étions au milieu de l'hiver, le vent soufflait violent du nord-ouest, et je refusai de lui obéir. Les expressions qui se succédaient sur sa figure, et les changements de ses humeurs commençaient à m'alarmer sérieusement: je me rappelais sa première maladie, et comment le docteur avait recommandé de ne pas la contrarier. Une minute auparavant, elle était violente; maintenant mollement accoudée et sans relever mon refus de lui obéir, elle paraissait trouver une distraction enfantine à tirer les plumes de l'oreiller par les déchirures qu'elle avait faites, et à les ranger suivant leurs différentes espèces.

—Ceci est d'un dindon, se murmurait-elle à elle-même, et ceci d'un canard sauvage; et ceci d'un pigeon. Ah! ils mettent des plumes de pigeon dans l'oreiller—rien d'étonnant à ce que je ne puisse pas mourir.

—Laissez cette besogne d'enfant, lui dis-je, lui enlevant l'oreiller et retournant les trous du côté du matelas, car elle enlevait maintenant les plumes par poignées. Recouchez-vous et fermez vos yeux, vous délirez. Voilà une moisson, le duvet vole comme de la neige!

J'allais ça et là le ramassant.

—Nelly, poursuivit-elle d'une voix rêveuse, je vois en vous une vieille femme, vous avez des cheveux gris et les épaules courbées. Ce lit est la cave des fées sous Penniston Crag, et vous êtes en train de recueillir des boucles de follets pour mettre à mal nos génisses, et vous prétendez, parce que je suis là, que ce sont seulement des flocons de laine. Voilà à quoi vous en serez dans cinquante ans d'ici, car je sais que vous n'êtes pas ainsi maintenant. Je ne délire pas, vous vous trompez, car j'ai conscience qu'il est nuit, et qu'il y a deux chandelles sur la table qui font reluire l'armoire sombre comme du jais.

—L'armoire? où est-elle, demandai-je; vous parlez dans votre sommeil?

—Elle est contre le mur, comme toujours. Elle a un air étrange: j'y vois une figure.

—Il n'y a pas d'armoire dans la chambre, et jamais il n'y en a eu, dis-je, me rasseyant: et je soulevai le rideau pour pouvoir l'observer.

—Ne voyez-vous pas cette figure? demanda-t-elle, regardant fixement le miroir.

J'eus beau dire, je ne pus lui faire comprendre que c'était sa figure à elle. Je me levai et le couvris d'un châle.

—Elle est toujours derrière! poursuivit-elle avec anxiété, et elle a bougé. Qui est-ce? J'espère qu'elle ne va pas sortir quand vous serez partie. Oh Nelly, la chambre est hantée! J'ai peur d'être seule.

Je pris sa main dans la mienne et lui ordonnai de se tranquilliser, car une série de tressaillements la convulsaient, et elle tenait à garder son regard fixé sur le miroir.

—Il n'y a personne ici, insistai-je, c'était vous même, Madame Linton: vous l'avez reconnu il y a un moment.

—Moi-même! Et l'horloge sonne minuit! C'est vrai alors, que c'est effrayant.

Ses doigts ramassèrent les draps et les amoncelèrent sur ses yeux. Je fis un effort pour aller vers la porte avec l'intention d'appeler son mari, mais je fus ramenée en arrière par un cri perçant: le châle était tombé du miroir.

—Eh quoi, qu'est-ce qu'il y a, criai-je? Qu'est-ce qui la prend à présent? Réveillez-vous. C'est la glace, le miroir, Mme Linton; et c'est vous-même que vous y voyez, et me voilà moi aussi, à côté de vous.

Tremblante et égarée, elle me retenait fiévreusement, mais l'expression d'horreur avait par degrés disparu de sa figure, sa pâleur était remplacée par une rougeur de honte.

—Oh chère! je croyais que j'étais à la maison, couchée dans ma chambre à Wuthering Heights. Je suis si faible que mon cerveau s'est troublé et que j'ai crié sans en avoir conscience. Ne dites rien, mais restez avec moi. J'ai peur de dormir.

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