Front matter (continued 4)
Teodor de Wyzewa translation
—Un bon sommeil vous fera bien, madame, répondis-je, et j'espère que ces souffrances vous empêcheront de recommencer à vous laisser mourir de faim.
—Oh si j'étais seulement dans mon lit, dans la vieille maison! continua-t-elle amèrement, en se tordant les mains. Et ce vent qui souffle dans les pins! Laissez-moi le sentir, il vient tout droit de la lande, laissez-moi en avoir un souffle!
Pour la calmer, j'entr'ouvris quelques secondes la fenêtre. Une brise froide s'élança dans la chambre; je refermai et revins à mon poste. À présent, elle était couchée tranquille, le visage baigné de larmes. L'épuisement du corps avait entièrement dompté son esprit: notre ardente Catherine ne valait pas mieux qu'un enfant pleurant.
—Combien y a-t-il de temps que je me suis enfermée ici? demanda-t-elle, revivant tout à coup.
—C'était lundi soir, répondis-je, et nous sommes jeudi soir, ou plutôt vendredi matin.
—Quoi, de la même semaine! s'écria-t-elle; seulement si peu de temps!
—C'est un temps assez long, pour ne vivre que d'eau froide et de mauvaise humeur, observai-je.
—Eh bien, il me semble qu'il y a un nombre d'heures terrible, murmura-t-elle avec un accent de doute; il doit y avoir plus longtemps. Je me rappelle que j'étais dans le parloir après leur dispute, et qu'Edgar m'a cruellement provoquée, et que je me suis enfuie désespérée dans cette chambre. Aussitôt que j'eus barré la porte, une obscurité absolue s'abattit autour de moi et je tombai sur le plancher. Je ne pouvais expliquer à Edgar combien j'étais certaine d'avoir un accès, ou de devenir folle furieuse, s'il s'obstinait à me vexer. Je n'avais aucun empire sur ma langue ni mon cerveau, et lui peut-être ne devinait pas mon agonie; c'est à peine si j'ai eu assez de sens pour essayer d'échapper à lui et à sa voix. Avant que je me sois remise assez pour voir et entendre, il commença à faire sombre, et, Nelly, je vais vous dire ce que j'ai pensé, et ce qui a continué à me repasser dans l'esprit au point que j'ai craint pour ma raison. Pendant que j'étais couchée là, avec ma tête contre ce pied de table, et mes yeux discernant vaguement le carré gris, de la fenêtre, il me sembla que j'étais à la maison, enfermée dans le lit aux panneaux de chêne; et mon cœur souffrait de quelque grande souffrance que je n'ai pu me rappeler en me réveillant. Je songeais et m'épuisais pour découvrir ce que ce pouvait être et, chose très étrange, toutes les sept dernières années de ma vie s'étaient effacées de mon esprit. Je ne me rappelais même pas qu'elles eussent existé. J'étais un enfant; mon père venait d'être enterré, ma misère naissait de la séparation qu'avait ordonnée Hindley entre Heathcliff et moi. Pour la première fois, je me trouvais couchée seule; et, m'éveillant d'un sommeil désagréable après une nuit de larmes, je soulevai ma main pour repousser les panneaux; ma main frappa la planche de cette table, la fit glisser le long du tapis, et alors ma mémoire me revint tout d'un coup; mon angoisse récente s'engloutit dans un paroxysme de désespoir. Je ne puis dire pourquoi je me sentais si affreusement misérable; ce doit avoir été un instant de folie, car il n'y a guère de quoi. Mais de supposer qu'à douze ans, j'aie été privée des Heights, et de tous mes liens d'autrefois, et de mon tout, comme Heathcliff l'était à ce moment, et que j'aie été convertie tout à coup en Madame Linton, la maîtresse de Thrushcross Grange et la femme d'un étranger; une exilée, une bannie de ce qui avait été mon monde! Vous faites-vous une idée de l'abîme où je roulais? Vous pouvez secouer la tête, Nelly, c'est vous qui avez aidé à mon malheur. Vous auriez dû parler à Edgar et le forcer à me laisser en paix. Oh, je brûle! Je voudrais être de nouveau une jeune fille, à demi sauvage et hardie et libre, et me riant des injures au lieu d'en être affolée. Pourquoi suis-je si changée? Je suis sûre que je redeviendrais moi-même si je pouvais me retrouver sur la bruyère de ces collines. Rouvrez la fenêtre toute grande; laissez-la ouverte. Vite, pourquoi ne bougez-vous pas?
—Parce que je ne veux pas vous faire mourir en vous laissant prendre froid.
—Dites plutôt que vous ne voulez pas me donner une chance de vie, reprit-elle d'un ton sombre. Pourtant, je puis encore m'aider moi-même: je vais ouvrir.
Et, se glissant hors du lit avant que j'aie pu l'en empêcher, elle traversa la chambre d'un pas incertain, ouvrit vivement la fenêtre, et se pencha dehors, sans souci de l'air glacial qui frappait ses épaules comme un couteau. Je la menaçai, et enfin j'essayai de la forcer à se retirer. Mais je vis bientôt que son délire lui avait donné une force bien au-dessus de la mienne; car elle était en délire j'en fus convaincue par la suite de ses actions et de ses discours. Il n'y avait pas de lune, et toutes choses à l'entour reposaient dans une obscurité brumeuse; pas une lumière ne brillait près ou loin, sans compter que les lumières de Wuthering Heights n'étaient jamais visibles de là, et cependant elle affirmait qu'elle les voyait reluire.
—Regardez, criait-elle fiévreusement, voilà ma chambre avec la chandelle allumée et les arbres que le vent agite; et l'autre chandelle est dans le grenier de Joseph. Joseph veille très tard, n'est-ce pas? Il attend que je revienne pour fermer la grand'porte. Eh bien, il attendra encore un moment; c'est un dur voyage et j'ai le cœur triste pour le faire; et il faut que nous passions aujourd'hui par le cimetière de Gimmerton. Souvent nous avons bravé ensemble ses fantômes et nous nous sommes encouragés l'un l'autre à nous tenir debout parmi les tombes et à les appeler. Mais, Heathcliff, si je vous y encourage maintenant, l'oserez-vous? Si vous le faites, je vous garderai. Je ne veux pas rester seule étendue ici; ils peuvent m'enterrer à douze pieds sous la terre, et abattre l'église sur moi, je n'aurai pas de repos jusqu'à ce que vous soyez avec moi, non, jamais!
Elle s'arrêta, et reprit avec un étrange sourire: «Il hésite, il aimerait mieux me voir venir à lui! Alors, trouvez un moyen, et pas par ce cimetière! Comme vous êtes lent! Soyez content, vous m'avez toujours suivie.»
Comprenant qu'il était vain de raisonner contre sa folie, je me demandais comment je pourrais saisir quelque chose pour la couvrir sans cesser de la tenir, car je ne pouvais la laisser seule auprès de cette fenêtre ouverte, quand, à ma consternation, j'entendis le loquet de la porte se soulever et M. Linton entra. Il ne faisait que de descendre de la bibliothèque; en passant dans le corridor, il avait remarqué notre conversation et avait été attiré par la curiosité, ou la peur, et il était entré pour voir ce que cela signifiait à une heure aussi tardive.
—Oh, monsieur, criai-je, en réponse à l'exclamation sortie de ses lèvres devant le spectacle qu'il voyait, ma pauvre maîtresse est malade et je ne puis absolument rien sur elle; venez, je vous en prie, et persuadez-la d'aller au lit. Oubliez votre colère, car elle est difficile à mener dans une autre voie que la sienne.
—Catherine malade! dit-il, se hâtant vers nous. Fermez la fenêtre, Ellen! Catherine, pourquoi?... Il se tut; l'apparence hagarde de Madame Linton l'empêcha de parler et il ne put que promener d'elle sur moi un regard d'horreur stupéfaite.
—Elle est restée à s'agiter ici, continuai-je, sans presque rien manger, et sans jamais se plaindre. Elle n'a voulu laisser entrer personne jusqu'à ce soir, de sorte que nous n'avons pas pu vous informer de son état, ne le connaissant pas nous-mêmes, mais ce n'est rien.
Je sentis que je donnais ces explications de la façon la plus gauche; le maître fronça les sourcils.
—Ce n'est rien, dites-vous, Ellen Dean? me répondit-il durement. Il faudra pourtant que vous m'expliquiez plus clairement pourquoi vous m'avez laissé dans l'ignorance de ceci!
Et il prit sa femme dans ses bras, et la considéra avec angoisse.
Elle d'abord ne parut pas le reconnaître; il était invisible à ses yeux égarés. Pourtant son délire pouvait changer de sujet; cessant de contempler la nuit au dehors, elle concentra par degrés son attention sur lui, et finit par découvrir qui c'était qui la retenait.
—Ah, vous voici venu, n'est-ce pas, Edgar Linton? dit-elle avec une animation fâchée. Vous êtes une de ces choses que l'on trouve toujours quand on en a le moins besoin, et jamais quand il faudrait. Je suppose que nous allons avoir à présent une abondance de lamentations, je vois bien que nous allons l'avoir; mais elles ne m'empêcheront pas d'aller dans mon étroite maison là-bas, mon lieu de repos, où je me suis engagée à être avant la fin du printemps. C'est là-bas, entendez-vous, non parmi les Linton, sous le toit de la chapelle, mais en plein air, avec une pierre en tête; et vous aurez à choisir pour aller soit vers eux ou vers moi.
—Catherine, qu'avez-vous fait? commença le maître, ne suis-je plus rien pour vous? Aimez-vous vraiment ce misérable Heath....
—Silence! cria Madame Linton, silence en ce moment! Mentionnez ce nom encore une fois et je termine l'affaire aussitôt en me jetant par la fenêtre. Ce que vous touchez à présent, vous pouvez l'avoir, mais mon âme sera au bas de cette colline avant que vous ne remettiez la main sur moi. Je n'ai pas besoin de vous, Edgar, j'ai fini d'avoir besoin de vous. Retournez à vos livres, je suis heureuse que vous possédiez une consolation, car tout ce qui était à vous en moi s'est enfui.
—Son esprit divague, monsieur, hasardai-je; elle a déliré toute la soirée; mais laissez-la avoir du repos et une surveillance convenable, et elle se remettra. Désormais, nous aurons à être plus prudents quand il s'agira de la contrarier.
—Je ne désire désormais aucun avis de vous, répondit M. Linton; vous connaissiez la nature de votre maîtresse et vous m'avez encouragé à la tourmenter. Et ne pas me dire un mot qui me fasse soupçonner comment elle a été pendant ces trois jours, c'est vraiment manquer de cœur! Des mois de maladie n'auraient pas causé un tel changement!
Je commençai à me défendre moi-même, jugeant trop mauvais d'être blâmée pour la perversité d'une autre.
—Je savais que Madame Linton avait une nature impérieuse et obstinée, criai-je, mais je ne savais pas que vous désiriez encourager la sauvagerie de son caractère. Je ne savais pas que, pour lui être agréable, j'aurais dû sourire à M. Heathcliff. J'ai rempli le devoir d'une domestique fidèle en vous faisant mon rapport, et voici que je touche vraiment les gages d'une domestique fidèle! Eh bien, j'y prendrai garde la prochaine fois. La prochaine fois, vous aurez à vous renseigner vous-même.
—La prochaine fois que vous me ferez un rapport semblable, vous quitterez mon service, Ellen Dean, répliqua-t-il.
—Je suppose qu'alors vous préférez ne rien savoir de l'affaire? monsieur Linton, dis-je. Heathcliff a votre permission pour venir faire la cour à Miss, et pour entrer dans la maison dès que vous êtes absent, dans le but d'empoisonner la maîtresse contre vous!
Confuses qu'elles étaient, les pensées de Catherine s'appliquaient à suivre notre conversation.
—Ah! Nelly m'a trahie! s'écria-t-elle passionnément; Nelly est mon ennemie cachée. Vous, sorcière! Laissez-moi aller vers elle et je la ferai se repentir!
Une manie furieuse s'allumait dans ses yeux; elle luttait désespérément pour se dégager des bras de Linton. Je ne me sentais nullement disposée à risquer l'événement; et je quittai la chambre, prenant sur ma responsabilité d'aller chercher le secours du médecin.
En traversant le jardin pour arriver à la route, à un endroit où est enfoncé dans le mur un crochet à bride, je vis quelque chose de blanc qui faisait des mouvements irréguliers, poussé évidemment par autre chose que le vent. Malgré ma hâte, je m'arrêtai pour l'examiner, afin de ne pas avoir à m'imaginer plus tard que c'était une apparition de l'autre monde. Grandes furent ma surprise et ma perplexité en découvrant, par le toucher plus que par la vue, le lévrier de Miss Isabella, Fanny, suspendu à un mouchoir, et tout près d'étouffer. Je m'empressai de relâcher l'animal et de le conduire au jardin. Je l'avais vu suivre sa maîtresse dans sa chambre quand elle était allée au lit; et je me demandais comment il pouvait être descendu là et quelle méchante personne avait pu le traiter de la sorte. Pendant que je détachais le mouchoir du crochet, il me sembla saisir à plusieurs reprises le bruit de pas de chevaux galopant à quelque distance; mais il y avait tant de choses pour occuper mes réflexions que c'est à peine si j'accordai une pensée à cette circonstance, bien que ce fut un bruit étrange, en ce lieu, à deux heures du matin.
M. Kenneth, par bonheur, sortait justement de chez lui pour voir un malade dans le village, au moment où j'arrivai; et le récit que je lui fis de la maladie de Catherine Linton le détermina à m'accompagner aussitôt à la Grange. C'est un homme simple et rude; il ne se fit pas scrupule de me dire combien il doutait qu'elle survécût à cette seconde attaque, à moins qu'elle ne se montrât plus soumise à sa direction qu'elle n'avait fait auparavant.
—Nelly Dean, dit-il, je ne puis m'empêcher de supposer qu'il y a à cela une cause exceptionnelle. Que s'est-il passé à la Grange? On nous a rapporté ici des choses singulières. Une fille solide et courageuse comme Catherine ne tombe pas malade pour une bagatelle; comment cela a-t-il commencé?
—Le maître vous en informera, répondis-je; mais vous connaissez les dispositions violentes des Earnshaw, et Madame Linton les possède toutes. Ce que je puis vous dire, c'est que tout a commencé par une querelle. Pendant une tempête de passion, elle a été frappée d'une sorte d'accès. C'est du moins son explication à elle, car elle s'est enfuie au plus fort de sa crise et s'est enfermée. Après cela, elle a refusé de manger, et maintenant tantôt elle divague, et tantôt reste dans un demi-sommeil; reconnaissant les personnes qui l'entourent, mais ayant l'esprit rempli de toutes sortes d'idées et d'illusions.
—M. Linton va être bien affligé? observa Kenneth.
—Affligé? Il se brisera le cœur si quelque chose arrive! répondis-je; ne l'alarmez pas plus que de nécessité.
—Eh bien, je lui ai dit de prendre garde, dit le médecin, et il aura à supporter la conséquence d'avoir négligé mon avertissement. N'a-t-il pas été intime avec M. Heathcliff, ces temps derniers?
—Heathcliff vient souvent à la Grange, répondis-je, bien que ce soit plutôt parce que la maîtresse l'a connu autrefois que parce que le maître aime sa compagnie. Mais à présent, il est débarrassé de l'embarras de venir, et cela à cause de certaines aspirations présomptueuses vers Miss Linton. J'ai peine à croire qu'on le reçoive de nouveau.
—Et est-ce que Miss Linton lui a tourné le dos?
—Je ne suis pas dans sa confidence, répondis-je, répugnant à continuer ce sujet.
—Non, c'est une personne renfermée, remarqua-t-il en secouant la tête; elle ne prend avis que d'elle-même. Mais elle est réellement une petite folle. Je tiens d'une bonne autorité que, la nuit passée, elle et Heathcliff se promenaient dans la plantation derrière votre maison, vers deux heures; et il la pressait de ne pas rentrer dans la maison, mais de monter sur son cheval et de partir avec lui. Celui qui m'a rapporté ce fait m'a dit que la jeune fille n'avait pu faire cesser ses instances qu'en donnant sa parole d'honneur d'être prête lors du prochain rendez-vous; quand il doit avoir lieu, on ne l'a pas entendu; mais vous devez presser M. Linton de faire bonne garde.
Ces nouvelles ajoutèrent à mes frayeurs; je dépassai Kenneth, et c'est en courant que je fis la plus grande partie du chemin de retour. Le petit chien aboyait dans le jardin. Je perdis une minute pour lui ouvrir la porte, mais au lieu d'aller vers la maison, il continua à courir çà et là, reniflant l'herbe, et il se serait enfui sur la route si je ne l'avais pas saisi et emporté avec moi. En entrant dans la chambre d'Isabella, je vis mes soupçons confirmés; la chambre était vide. Si j'avais pu la prévenir il y a quelques heures, la maladie de Madame Linton aurait peut-être arrêté sa démarche irréfléchie. Mais à présent, que faire? Il y avait bien une possibilité de les surprendre en se mettant aussitôt à leur poursuite; mais moi-même je ne pouvais les poursuivre, et je n'osais pas mettre la maison en émoi, la remplir de confusion, et encore moins dévoiler la chose à mon maître, absorbé qu'il était dans l'autre malheur, et n'ayant plus de cœur de reste pour celui-là. Je ne vis rien d'autre à faire que de me taire et de laisser prendre aux choses leur cours naturel; et lorsque Kenneth arriva, je me fis de mon mieux une contenance pour aller l'annoncer. Catherine couchée dormait d'un sommeil agité; son mari avait réussi à calmer l'excès de frénésie; maintenant il était appuyé au-dessus de l'oreiller, observant toutes les ombres et tous les changements de sa figure.
Le médecin, après avoir examiné le cas, exprima l'espoir d'une issue favorable, si seulement nous pouvions maintenir autour de la malade une tranquillité parfaite et constante. Mais il me dit ensuite à moi que le danger qui menaçait n'était pas autant la mort que la folie définitive.
Je ne fermai pas l'œil de cette nuit, non plus que M. Linton. Nous ne nous étions pas couchés. Le lendemain matin les domestiques se levèrent avant l'heure habituelle, marchant à travers la maison d'un pas furtif, et échangeant des murmures quand ils se rencontraient. Chacun était debout, excepté Miss Isabella, et l'on commença à s'étonner de la durée de son sommeil. Son frère me demanda si elle n'était pas levée et parut impatient de la voir, froissé aussi du peu d'anxiété qu'elle montrait pour l'état de sa belle-sœur. Je tremblai à l'idée qu'il pouvait m'ordonner d'aller la chercher; mais le ciel m'épargna l'angoisse d'être la première à révéler sa fuite. Une des servantes, une fille insouciante qui était allée de bonne heure faire une commission à Gimmerton, arriva toute essoufflée dans la chambre, la bouche ouverte, criant:
—Oh chère, chère! Qu'est-ce qui va nous arriver maintenant! Maître, maître, notre jeune dame...
—Taisez-vous! lui criai-je, enragée de cette attitude bruyante.
—Parlez plus bas, Marie—de quoi s'agit-il? demanda M. Linton; qu'est-ce qui est arrivé à votre jeune dame?
—Elle est partie, elle est partie! Ce Heathcliff s'est enfui avec elle.
—Ce n'est pas vrai! s'écria Linton, se levant tout agité. Cela ne peut pas être; comment cette idée est-elle entrée dans votre tête? Ellen Dean, allez la chercher! C'est incroyable, c'est impossible!
En parlant, il entraînait la servante avec lui vers la porte, et lui demandait de nouveau les raisons qu'elle avait pour faire cette assertion.
—Eh bien, j'ai rencontré sur le chemin, bredouilla-t-elle, le garçon qui vient chercher le lait ici, et il m'a demandé si nous n'étions pas dans l'embarras à la Grange. Je pensais qu'il voulait parler de la maladie de madame, et je répondis oui. Alors il me dit: «On a envoyé quelqu'un les poursuivre, n'est-ce pas?» Je le regardais avec étonnement. Alors, voyant que je ne savais rien, il me dit comment un gentleman et une dame avaient fait halte chez un forgeron, à deux milles de Gimmerton, pour faire rattacher un fer à un cheval; et la fille du forgeron étant allée voir qui c'était, il se trouva qu'elle les connaissait lui et elle. Elle remarqua que l'homme mettait un souverain en paiement dans la main de son père. La dame avait un manteau sur sa figure; mais elle a demandé un verre d'eau, et, pendant qu'elle buvait, le manteau est tombé, de sorte qu'on l'a vue très distinctement. Heathcliff tenait les deux brides, et tous deux essayaient de cacher leur figure dans le village, et allaient aussi vite que la route le permettait. La fille n'a rien dit à son père, mais elle l'a dit ce matin à tout Gimmerton en arrivant.
Je courus pour la forme dans la chambre d'Isabella, je ne pus que confirmer la triste nouvelle. M. Linton avait repris son siège auprès du lit, lorsque je rentrai; il leva ses yeux vers moi, comprit la signification des miens, et baissa la tête sans donner un ordre ni prononcer un mot.
—Allons-nous essayer de les surprendre et de la ramener? demandai-je. Comment pourrions-nous faire?
—Elle est partie de son gré, répondit le maître, elle avait le droit de partir s'il lui plaisait. Ne me dérangez pas davantage à son sujet. Désormais elle n'est ma sœur que de nom, et non parce que je la désavoue, mais parce qu'elle m'a désavoué.
Et ce fut tout ce qu'il dit sur cette matière; il ne lui arriva jamais les jours suivants de faire une seule question, ni de mentionner sa sœur en aucune façon, sauf pour m'ordonner d'envoyer tout ce qu'elle avait à elle dans sa maison à sa nouvelle adresse, dès que je la connaîtrais.
CHAPITRE X
Deux mois les fugitifs restèrent absents. Pendant ces deux mois, Madame Linton traversa la crise d'une terrible fièvre cérébrale. Jamais une mère n'aurait soigné son unique enfant avec autant d'attention qu'Edgar en mettait à la soigner. Jour et nuit, il veillait, endurant patiemment tous les ennuis que pouvaient infliger des nerfs irritables et une raison ébranlée; et malgré que Kenneth lui eût affirmé que ce qu'il sauvait du tombeau ne le récompenserait qu'en devenant pour lui dans l'avenir une source constante d'anxiété, en d'autres termes, qu'il avait sacrifié sa santé et sa force pour préserver une simple ruine humaine; pourtant sa joie et sa reconnaissance furent infinies lorsque la vie de Catherine fut déclarée hors de danger. Sans interruption, il restait assis à côté d'elle, suivant tous les degrés du retour à la santé physique, et se flattant de l'espoir que l'esprit aussi allait reprendre sa santé coutumière.
La première sortie qu'elle fit de sa chambre fut au commencement du mois de mars suivant. M. Linton avait mis sur son oreiller ce matin-là une poignée de fleurs de safran doré, et l'œil de la jeune femme, depuis longtemps étranger à tout spectacle agréable, parut enchanté de voir ces fleurs en s'éveillant.
—Ce sont toujours elles qui fleurissent les premières aux Heights. Elles me rappellent la brise délicate du dégel, et les chauds rayons du soleil, et la neige presque fondue. Edgar, est-ce que le vent ne souffle pas du sud, et est-ce que la neige n'est pas à peu près partie?
—Ici la neige est tout à fait partie, ma chérie, répondit M. Linton, et je vois seulement deux taches blanches sur toute l'étendue des landes. Le ciel est bleu et les alouettes chantent et les ruisseaux sont pleins à déborder. Catherine, le printemps dernier, il y a un an, je ne pensais qu'à vous avoir sous ce toit; et maintenant je voudrais que vous soyez à un mille ou deux sur ces collines, l'air y souffle si doux, je sens que cela vous guérirait.
—Je ne serai plus là-bas qu'une fois, désormais, dit la malade, et alors vous m'y laisserez et j'y resterai pour toujours. Le printemps prochain, vous souhaiterez de nouveau de m'avoir sous ce toit, et vous regarderez en arrière, et vous songerez que vous avez été heureux aujourd'hui.
Linton lui prodigua les meilleures caresses et essaya de l'égayer par les paroles les plus tendres; mais elle, regardant vaguement les fleurs, elle laissa, sans y faire attention, les larmes se recueillir dans ses yeux et couler le long de ses joues. Nous savions qu'elle allait vraiment mieux; aussi nous parut-il que cette dépression pouvait provenir beaucoup d'une longue réclusion dans une même chambre, et qu'il y avait chance de l'en guérir en lui faisant changer de place. Le maître m'ordonna d'allumer du feu dans le parloir, déserté depuis bien des semaines, et de mettre une chaise longue auprès de la fenêtre, à l'endroit où donnait le soleil; cela fait, il la descendit. Elle resta assise un long moment à jouir de la bonne chaleur, et, comme nous nous y étions attendus, la vue des objets qui l'entouraient la fit revivre: objets qui, tout en lui étant familiers, étaient libres des souvenirs lugubres qui s'étaient attachés à sa chambre de malade. Le soir venu, elle parut très épuisée; mais aucun argument ne put la décider à retourner dans sa chambre, et j'eus à arranger pour elle le sofa du parloir, en attendant qu'une autre chambre lui fut préparée. Pour obvier à la fatigue de monter et de descendre l'escalier, nous l'installâmes dans cette chambre-ci, où vous êtes à présent, au même étage que le parloir; et bientôt elle se sentit assez forte pour aller d'une chambre à l'autre, en s'appuyant sur le bras d'Edgar. Ah! je pensais bien à présent qu'elle allait recouvrer la santé, cette santé si espérée autour d'elle. Et il y avait une double cause pour la désirer, car de l'existence de Catherine dépendait celle d'une autre personne. M. Linton pourrait se réjouir de la naissance d'un héritier, et ses terres seraient ainsi affranchies de la griffe d'un étranger.
J'aurais dû vous dire que, environ six semaines après son départ, Isabella avait envoyé à son frère une courte note annonçant son mariage avec Heathcliff. La note était sèche et froide; mais tout en bas il y avait, griffonnée au crayon, une confuse apologie, et la demande d'un bon souvenir et d'une réconciliation, si sa conduite l'avait offensé. Elle affirmait qu'elle ne pouvait maintenant y remédier, ni défaire ce qui était fait. Je crois que Linton ne répondit rien. Quinze jours après, je reçus moi-même une longue lettre qui me parut étrange, venant d'une fiancée à peine sortie de sa lune de miel. Je vais vous la lire, car je l'ai conservée. Toutes les reliques des morts qu'on a aimés sont précieuses.
Chère Ellen,
«Je suis arrivée hier soir à Wuthering Heights où j'ai appris pour la première fois que Catherine a été et est encore malade. Je suppose donc qu'il serait impossible de lui écrire; et mon frère est ou trop fâché ou trop désolé pour répondre à la lettre que je lui ai envoyée. Il faut pourtant que j'écrive à quelqu'un, et n'ayant pas à choisir, je m'adresse à vous.
Informez Edgar que je donnerais le monde pour revoir son visage, que mon cœur est revenu à Trushcross-Grange vingt-quatre heures après que je l'ai quittée, et que c'est là qu'il est en ce moment, plein de chaude tendresse pour lui et pour Catherine. Pourtant je ne puis l'y suivre; il ne faut pas qu'ils m'attendent et je les laisse en tirer les conclusions qu'ils voudront, pourvu seulement qu'ils n'attribuent pas ma conduite à la faiblesse de ma volonté ou de mon affection.
Le reste de la lettre est pour vous seule. Je veux vous demander deux questions. D'abord, comment avez-vous fait pour garder les sentiments généreux de la nature humaine pendant que vous résidiez ici? Je ne vois aucun sentiment que les gens qui m'entourent partagent avec moi.
La seconde question m'intéresse beaucoup: cet homme, ce M. Heathcliff, est-il un homme? Si oui, est-il fou? Et si non, est-il un démon? Je ne veux pas vous dire les raisons qui me font faire cette question; mais je vous supplie de m'expliquer si vous le pouvez qui j'ai épousé, c'est-à-dire quand vous viendrez me voir, et il faut que vous veniez bientôt, Ellen. N'écrivez pas, mais venez, et rapportez-moi quelque chose d'Edgar.
Apprenez maintenant comment j'ai été reçue dans ma nouvelle maison. C'est pour m'amuser que j'insiste sur des sujets tels que le manque de confort extérieur. En réalité, ils ne m'occupent jamais, et je rirais et danserais de joie si je découvrais que leur absence est ma seule misère réelle, et que le reste n'est qu'un mauvais rêve.
Le soleil se couchait derrière la Grange lorsque nous arrivâmes sur la lande, il devait être six heures; mon compagnon s'arrêta une demi-heure pour inspecter le parc et les jardins et probablement le lieu lui-même; de sorte qu'il faisait nuit lorsque nous descendîmes de cheval dans la cour pavée de la ferme, où votre vieux compagnon Joseph sortit pour nous recevoir, s'éclairant d'une chandelle fumeuse. Il s'acquitta de cette mission avec une courtoisie toute à son avantage. D'abord il éleva sa torche au niveau de ma figure, fit une grimace maligne, projeta sa lèvre inférieure, et se détourna; puis il prit les deux chevaux et les conduisit à l'écurie, et reparut de nouveau pour verrouiller la grand'porte, comme si nous vivions dans un château féodal.
Heathcliff s'arrêta pour lui parler et j'entrai dans la cuisine, un trou sale et sans ordre que certainement vous ne reconnaîtriez pas, tant il doit avoir changé depuis votre départ. Auprès du feu se tenait un enfant à la mine canaille, solide dans ses membres et malpropre dans ses vêtements, avec des yeux et une bouche qui rappelaient Catherine.
—Ceci est le neveu légal d'Edgar, pensais-je, et le mien aussi en un sens. Je dois lui serrer la main et—oui—je dois l'embrasser. Il est bon d'établir au début une bonne entente.
Je m'approchai, et, en essayant de prendre son poing calleux, je lui dis:
—Comment allez-vous, mon chéri?
Il répondit dans un jargon que je ne comprenais pas.
—Est-ce que vous et moi nous serons amis, Hareton? repris-je.
Un juron, et la menace de lancer Throttler sur moi si je ne «décampais» pas, voilà ce que j'eus pour me récompenser de ma persévérance.
—Eh! Throttler, mon garçon, murmura le petit misérable réveillant dans un coin un bouledogue à demi-sauvage. Et maintenant, veux-tu t'en aller? demanda-t-il avec autorité.
Toute effrayée, j'obéis: je m'installai sur le seuil pour attendre l'arrivée des autres. M. Heathcliff continuait à ne pas se faire voir et Joseph, que j'avais suivi à l'écurie et prié de m'accompagner, me répondit qu'il avait autre chose à faire et continua son travail, sans cesser de remuer ses lourdes mâchoires, avec un regard de mépris sur ma toilette et ma contenance.
Je fis le tour de la cour et j'arrivai à une autre porte ou je pris la liberté de frapper, dans l'espoir de voir arriver un domestique plus obligeant. Après un moment, la porte fut ouverte par un homme de haute taille, sans cravate, et d'ailleurs extrêmement mal mis; ses traits étaient cachés sous des masses de cheveux touffus; et ses yeux, eux aussi, étaient comme des fantômes de ceux de Catherine, avec toute leur beauté anéantie.
«Qu'est-ce que vous faites ici, me demanda-t-il en grognant. Qui êtes-vous?
—Mon nom était Isabella Linton, répondis-je, vous m'avez vue auparavant, monsieur, je viens d'épouser M. Heathcliff, et c'est lui qui m'a conduite ici, avec votre permission, je suppose.
—Ainsi, il est revenu? demanda le sauvage, avec des yeux de loup affamé.
—Oui, nous venons d'arriver, mais il m'a laissé à la porte de la cuisine, et quand j'ai voulu entrer, votre petit garçon s'est mis en sentinelle et m'a effrayée avec l'aide d'un bouledogue.
—Le damné vilain a bien fait de tenir sa parole! grommela celui qui devait être désormais mon hôte, explorant de l'œil les ténèbres derrière moi avec l'espoir de découvrir Heathcliff; après quoi, il se laissa aller à un monologue d'exécration et de menaces sur ce qu'il aurait fait si le «démon» l'avait trompé.
J'eus regret d'avoir tenté cette seconde entrée, et je songeais à m'éloigner avant qu'il eût fini ses malédictions; mais il m'en empêcha en me forçant d'entrer et en verrouillant de nouveau la porte. Il y avait un grand feu, et c'était la seule lumière pour éclairer l'énorme pièce dont le plancher était devenu d'un gris sale, de même que tous les plats d'étain qui, dans mon enfance, ne manquaient jamais d'attirer mes regards. Je demandai si je pouvais appeler la servante et me faire conduire dans une chambre à coucher. M. Earnshaw ne répondit pas. Il marchait de long en large avec ses mains dans ses poches, paraissant avoir complètement oublié ma présence; il semblait si profondément absorbé, et son aspect général dénotait tant de misanthropie que je ne pus me décider à le déranger de nouveau.
Vous ne serez pas surprise, Ellen, d'apprendre que je me sentais particulièrement triste dans cette compagnie, à ce foyer inhospitalier. Je songeais qu'à quatre milles de là était ma délicieuse maison, contenant les seuls gens que j'aimais sur la terre, mais que ces quatre milles, je ne pourrais jamais les franchir, comme si c'était un océan qui nous séparait. Je me demandais où je pourrais me tourner pour trouver une consolation; et (mais prenez garde de dire cela à Edgar ou à Catherine) je sentis que mon plus grand chagrin était de ne trouver personne qui veuille ou puisse être mon allié contre Heathcliff. C'est presque avec joie que j'avais songé à notre installation aux Heights; je m'imaginais que cette disposition me permettrait de ne plus vivre seule avec lui; mais lui, il connaissait les gens avec qui nous vivrions, et n'avait pas peur qu'ils se mêlent de nos affaires. Je restais assise et songeais douloureusement. La cloche sonna huit heures, puis neuf heures, et toujours mon compagnon allait de long en large, la tête penchée sur la poitrine, et sans émettre d'autre son qu'un grognement ou un juron de temps à autre. J'écoutais pour découvrir une voix de femme dans la maison, et je m'occupais à de terribles regrets et à d'affreuses prévisions, si bien que je ne pus m'empêcher de soupirer et de pleurer. Earnshaw s'arrêta en face de moi, et parut se rappeler ma présence; et moi, profitant de son attention, je lui dis que j'étais fatiguée de mon voyage, et que je le priais de me conduire vers la servante.
—Mais nous n'en avons aucune, me répondit-il; il faudra que vous vous arrangiez vous-même.
—Mais alors, dites-moi ou je dois dormir? sanglotai-je. J'avais perdu tout respect des convenances, écrasée par la fatigue et le chagrin.
—Joseph vous montrera la chambre d'Heathcliff; ouvrez cette porte, il est là.
J'allais obéir, mais soudain il m'arrêta et ajouta, avec le ton le plus singulier: «Soyez assez bonne pour fermer à clé et pour tirer le verrou, ne l'oubliez pas!
—Bien, dis-je. Mais pourquoi, M. Earnshaw?» Je ne pouvais me faire à l'idée de m'enfermer moi-même dans une chambre avec Heathcliff.
—Regardez ceci, me répondit-il en tirant de son gilet un bizarre pistolet, avec un couteau attaché au canon. Voici un grand tentateur pour un homme désespéré, n'est-ce pas? Chaque nuit, je ne puis résister au désir de monter avec cette arme jusqu'à sa porte. Si jamais je la trouve ouverte, c'en est fait de lui. Je le fais invariablement, même si, à la minute d'avant, je me suis rappelé mille raisons pour m'empêcher de le faire; c'est quelque démon qui me pousse à contrarier mes propres desseins en le tuant.
J'observais curieusement l'arme. Et une idée hideuse me frappa: combien je serais puissante en possédant un tel instrument. Je le pris de sa main, le touchai. L'expression de ma figure pendant cette seconde parut l'étonner: il n'y découvrit pas l'horreur, mais l'envie. Il me retira vite le pistolet des mains, ferma le couteau qui y était attaché, et cacha le tout dans son gilet.
—Il m'est indifférent que vous le lui disiez, fit-il. Mettez-le sur ses gardes, et veillez sur lui. Je vois que vous savez en quels termes nous sommes, puisque son danger ne vous choque pas.
—Qu'est-ce donc que Heathcliff vous a fait? demandai-je. En quoi vous a-t-il nui, pour autoriser cette haine mortelle? Ne serait-il pas plus sage de lui ordonner de quitter la maison?
—Non, tonna Earnshaw; s'il faisait mine de me quitter de nouveau, ce serait un homme mort: persuadez-lui de le faire, si vous voulez le tuer. Faudrait-il donc que je perde tout, sans une chance de le regagner? Faudrait-il qu'Hareton devienne un mendiant? Damnation! Je veux ravoir ce qu'il m'a pris, et je veux avoir aussi son or, et aussi son sang; et c'est l'enfer qui aura son âme.
Vous m'avez souvent parlé, Ellen, des habitudes de votre vieux maître. Évidemment, il est sur la pente de la folie, du moins il y était la nuit dernière. Je frissonnais à l'idée de l'approcher; et il me parut que la maussaderie mal élevée du domestique était agréable en comparaison. Earnshaw avait repris sa promenade songeuse, de sorte que je pus tirer le verrou et m'enfuir dans la cuisine. Joseph était penché sur le feu, en train de mêler quelque chose dans une marmite dont le contenu commençait à bouillir. J'avais faim, je résolus que le repas serait mangeable. Aussi, en criant d'une voix aiguë que je voulais faire moi-même le porridge, je m'installai à la place de Joseph, après avoir enlevé mon chapeau et mon amazone.
—M. Earnshaw, dis-je, m'ordonne de m'arranger moi-même; c'est ce que je vais faire, j'aurais trop peur de mourir de faim en faisant la dame parmi vous.
Indifférente aux lamentations de Joseph, je me mis vivement à l'ouvrage, en soupirant au souvenir d'une période où un tel exercice aurait été de ma part une simple plaisanterie. Ma façon de préparer le porridge sembla indigner le vieux drôle, et son indignation grandit encore lorsque je refusai de boire à même après le petit Hareton à un pot de lait qu'on venait d'apporter.
—Je veux avoir mon souper dans une autre chambre, dis-je; n'avez-vous pas ici d'endroit que vous appeliez un parloir?
—Parloir, répliqua-t-il d'un ton sarcastique, parloir? Non, nous n'avons pas de parloir. Si vous n'aimez pas notre compagnie, il y a celle des maîtres; si vous n'aimez pas celle des maîtres, il y a la nôtre.
—Alors, je vais remonter, répondis-je; montrez-moi une chambre.
Je me servis du lait dans un pot; et je fis mine de monter; Joseph me précéda en grommelant dans l'escalier, et nous montâmes au grenier; il ouvrait une porte, çà et là, pour regarder les appartements qu'il m'offrait.
—Voici une chambre, me dit-il enfin; elle est assez bonne pour qu'on puisse y manger un peu de porridge: il y a dans le coin un tas de blé, c'est très propre; si vous avez peur de salir votre robe de soie, vous n'avez qu'à étendre votre mouchoir.
La chambre était une espèce de trou rempli d'une forte odeur de malt et de grain; divers sacs contenant ces substances étaient empilés à l'entour, laissant au milieu un large espace nu.
—Eh quoi! homme, m'écriai-je, le regardant en face d'un air furieux, ceci n'est pas une place pour dormir! Je désire voir ma chambre à coucher.
—Chambre à coucher? répéta-t-il avec son ton de moquerie. Vous voyez toutes les chambres à coucher qu'il y a ici: voici la mienne.
Il me désigna le second grenier, ne différant du premier que par ce que les murs y étaient plus nus et qu'il y avait un grand lit bas et sans rideaux, avec une couverture rouge au pied.
—Qu'ai-je à faire de la vôtre? répliquai-je. Je suppose que M. Heathcliff ne loge pas au grenier?
—Oh, est-ce celle de M. Heathcliff que vous demandiez? cria-t-il, comme s'il faisait une découverte toute nouvelle. Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite? Je vous aurais expliqué sur place que c'était justement la seule chose que vous ne pouviez pas voir, car il la tient toujours fermée, et personne n'y entre que lui.
—Vous avez ici une maison admirable, Joseph, ne pus-je m'empêcher de déclarer, et des habitants bien agréables; et je crois bien que l'essence concentrée de tout ce qu'il y a de folie dans le monde a envahi mon cerveau le jour où j'ai réuni mon sort aux leurs. Mais ce n'est pas ce qui m'occupe à présent; il y a d'autres chambres. Pour l'amour du ciel, soyez prompt, et laissez-moi m'installer quelque part!
Il ne me fit pas de réponse, mais s'élança dans l'escalier de bois et fit halte devant un appartement qui me parut bien être le meilleur de la maison, malgré l'état de dégradation où il se trouvait. Je me préparais à entrer et à en prendre possession lorsque mon guide m'annonça que c'était la chambre du maître. Cependant, mon souper s'était refroidi, mon appétit évanoui et ma patience épuisée. J'insistai pour avoir aussitôt un lieu de refuge et des moyens de repos.
—Mais où diable voulez-vous qu'on vous mette? Que le seigneur nous pardonne! Vous avez tout vu excepté la petite chambre d'Hareton. Il n'y a pas un autre appartement dans toute la maison!
Mortellement vexée, je jetai par terre le pot que je tenais et je m'assis au pied de l'escalier, cachant ma tête dans mes mains.
Joseph s'éloigna en grognant vers sa tanière, et emporta la lumière avec lui. Je restai dans l'obscurité. Les réflexions que je fis dans cette triste situation m'amenèrent à voir la nécessité de réprimer mon orgueil et d'étouffer ma colère. Je trouvai un aide inattendu en Throttler, en qui je reconnaissais maintenant un fils de notre vieux Skulker; il avait passé son enfance à la Grange et c'était mon père qui l'avait donné à M. Hindley. Il sembla me reconnaître, frotta son nez contre le mien en manière de salut, puis se hâta de dévorer le porridge, tandis que moi-même sautais de marche en marche, essuyant avec mon mouchoir le lait que j'avais répandu. À peine avions-nous fini notre travail que j'entendis le pas d'Earnshaw dans le passage; le chien se ramassa contre le mur, et moi-même me cachai dans une porte. Mais il paraît que les efforts du chien à éviter la rencontre ne furent pas heureux: car j'entendis quelque chose qui tombait, et un long aboiement de souffrance. Tout de suite après, Joseph monta avec Hareton, pour le coucher. C'était dans la chambre d'Hareton que j'avais trouvé refuge; le vieux en me voyant me dit que je pouvais rester où j'étais, et que l'enfant irait coucher ailleurs, cette nuit là.
Joyeusement, je mis à profit cette nouvelle; et je n'étais pas encore assise dans une chaise auprès du feu que déjà je m'endormis. Mon sommeil fut profond et doux, bien que trop court. Car Heathcliff me réveilla: il venait de rentrer, et me demanda, dans son aimable manière, ce que je faisais là. Je lui expliquai la raison de ma longue attente, et comme quoi il avait la clé de notre chambre dans sa poche. L'adjectif notre parut l'offenser mortellement. Il jura que ce n'était pas la mienne, ne le serait jamais, qu'il aimerait mieux.... Mais je ne puis vous répéter son langage, ni vous décrire sa conduite habituelle: il est ingénieux et infatigable dans son effort à me faire horreur. Quelquefois il m'étonne avec une intensité qui efface mes craintes; mais je vous assure qu'un tigre ou un serpent venimeux ne me produirait pas une terreur égale à celle qu'il me cause. C'est lui qui m'a annoncé la maladie de Catherine, accusant mon frère de l'avoir causée, me promettant que j'aurai à souffrir à la place d'Edgar jusqu'à ce qu'il trouve une prise directe sur lui.
Je le hais, je suis malheureuse, j'ai été folle. Prenez bien garde de souffler un mot de tout cela à qui que ce soit à la Grange. Je vous attendrai tous les jours, ne me faites pas défaut.
ISABELLA.
CHAPITRE XI
Sitôt cette lettre lue, je m'en allai trouver le maître, et je l'informai que sa sœur, arrivée aux Heights, venait de m'envoyer une lettre pour m'exprimer son chagrin de la maladie de Madame Linton, et en même temps son ardent désir de le voir; je lui dis aussi qu'Isabella le priait de lui faire parvenir par mon entremise un gage de son pardon.
—De mon pardon! s'écria Linton, mais je n'ai rien à lui pardonner, Ellen. Vous pouvez aller cette après-midi à Wuthering Heights, si vous voulez, et dire que je ne suis pas irrité, mais affligé de l'avoir perdue; d'autant plus que je ne puis croire qu'elle soit jamais heureuse. Pourtant, il est tout à fait hors de question que j'aille la voir jamais; nous sommes séparés pour la vie; et si elle veut réellement m'obliger, qu'elle persuade au vilain qu'elle a épousé de quitter ce pays.
—Et vous ne voudriez pas lui écrire un petit mot, monsieur? demandai-je d'un ton suppliant.
—Non, répondit-il, c'est inutile. Je n'aurai pas plus de communication avec la famille d'Heathcliff que sa famille à lui avec la mienne.
La froideur de M. Edgar me peina extrêmement; et tout le long du chemin je me demandai comment j'arriverais à répéter ces paroles en leur donnant un air plus cordial. Je crois bien qu'Isabella me guettait depuis le matin; je la vis regarder par la fenêtre, tandis que je remontais le jardin, et je lui fis signe de la tête, mais elle se retira aussitôt comme si elle avait peur d'être remarquée. J'entrai sans frapper. Je ne pouvais pas imaginer une scène aussi lugubre et affreuse que celle que présentait cette maison jadis si gaie! Je dois avouer que si j'avais été à la place de la jeune dame, j'aurais au moins balayé le foyer et essuyé les tables avec un torchon. Mais elle était déjà envahie de l'esprit contagieux de négligence qui l'entourait. Sa jolie figure était blême et hagarde; ses cheveux dépeignés, avec quelques boucles qui pendaient, et d'autres enroulées autour de sa tête. Il est probable qu'elle n'avait pas touché à sa toilette de la veille. Hindley n'était pas là. M. Heathcliff était assis à table, retournant quelques papiers dans son portefeuille, mais dès qu'il me vit il se leva, me demanda d'une façon amicale comment j'allais, et m'offrit une chaise. Il était dans la maison la seule créature qui eut un air décent, jamais même il n'avait eu meilleure apparence. Les circonstances avaient si profondément altéré leurs positions que lui aurait certainement semblé à un étranger un parfait gentleman, et sa femme tout à fait une petite souillon. Elle s'avança vers moi avec empressement, et me tendit une main pour prendre la lettre attendue. Et comme je faisais: non, d'un signe de tête, elle ne me comprit pas, me rejoignit dans un coin où j'étais allée déposer mon bonnet et me pria tout bas de lui donner de suite ce que j'avais apporté. Heathcliff devina le sens de sa manœuvre, et me dit:
—Si, comme c'est certain, vous avez apporté quelque chose pour Isabella, donnez-le-lui. Inutile d'en faire un secret, il n'y a pas de secrets entre nous.
Je crus que le meilleur était de dire tout de suite la vérité: «Je n'ai rien apporté, dis-je. Mon maître m'a chargée de dire à sa sœur qu'elle n'avait à attendre de lui pour le moment ni une lettre ni une visite. Il vous envoie toute son affection, madame, et ses vœux pour votre bonheur, et son pardon pour le chagrin que vous avez causé; mais il pense que désormais sa maison et cette maison-ci doivent arrêter toute communication, attendu qu'il n'en saurait sortir rien de bon.»
Madame Heathcliff eut un léger tremblement des lèvres, mais elle alla aussitôt se rasseoir près de la fenêtre. Son mari, debout sur la pierre du foyer, se mit à me questionner au sujet de Catherine. Je lui dis tout ce que je croyais à propos sur sa maladie, et il sut par d'adroites questions, m'arracher la plupart des faits qui se liaient à l'origine de nos malheurs. Je blâmai Catherine, comme elle le méritait, pour avoir tout pris sur elle-même; et je terminai eu espérant qu'il consentirait à suivre l'exemple de M. Linton et à éviter tous rapports avec sa famille.
—Madame Linton ne fait que recouvrer la santé, dis-je; elle ne sera jamais comme elle a été, mais sa vie lui est rendue; et si vous avez vraiment quelque attachement pour elle, vous éviterez de traverser de nouveau son chemin, bien mieux, vous quitterez tout à fait ce pays, et vous le ferez sans regret quand vous saurez que Catherine Linton est à présent aussi différente de votre ancienne amie Catherine Earnshaw que cette jeune dame l'est de moi-même. Son apparence est grandement changée, son caractère encore davantage; et celui qui est forcé de rester son compagnon n'aura désormais, pour le soutenir dans son affection, que le souvenir de ce qu'elle a été, l'humanité, et un sentiment du devoir.
—Il est tout à fait possible, répliqua Heathcliff en se forçant à paraître calme, tout à fait possible que votre maître n'ait pour le soutenir, rien de plus que l'humanité et le sentiment du devoir: mais est-ce que vous vous imaginez que je vais abandonner Catherine au devoir et à l'humanité de son mari? et est-ce que vous pouvez comparer mes sentiments pour Catherine à ceux de cet homme? Avant que vous ne sortiez d'ici, je veux que vous me promettiez de m'arranger une entrevue avec elle. Que vous y consentiez ou non, je veux la voir. Eh bien, que dites-vous?
—Je dis, M. Heathcliff, que vous ne devez pas le faire, et que jamais vous ne le ferez par mon entremise. Une nouvelle rencontre entre vous et notre maître la tuerait sûrement.
—Avec votre aide, ceci peut être évité; et si un tel événement devait arriver, s'il apportait un ennui de plus à l'existence de Catherine, eh bien, j'y verrais le droit de pousser les choses à l'extrême. Je veux que vous me disiez sincèrement si Catherine souffrirait beaucoup de la perte de son mari: c'est cette peur qui me retient. Et ici vous voyez la différence entre nos sentiments: je l'ai toujours haï d'une haine qui a empoisonné ma vie, mais s'il avait été à ma place, et moi à la sienne, jamais je n'aurais levé la main contre lui: ne me croyez pas, si vous voulez. Jamais je ne l'aurais chassé de la société de Catherine aussi longtemps qu'elle en aurait eu envie. Dès le moment où elle aurait cessé d'en avoir envie, je l'aurais tué, j'aurais arraché son cœur mais jusqu'à ce moment,—et si vous ne me croyez pas, c'est que vous ne me connaissez pas,—je serais mort plutôt que de toucher à un cheveu de sa tête.
—Et pourtant, interrompis-je, vous n'avez aucun scrupule à détruire tout espoir de son parfait retour à la santé, en vous rappelant à elle de nouveau, maintenant qu'elle vous a presque oublié, et en la jetant dans un nouveau tumulte de discorde et de détresse!
—Vous supposez qu'elle m'a presque oublié? O Nelly! Vous savez que ce n'est pas vrai, vous savez aussi bien que moi que, pour une pensée qu'elle donne à Linton, il y en a mille pour moi. Dans la période la plus misérable de ma vie, j'ai eu une idée de cette espèce: elle m'a hanté l'été dernier, lorsque je suis revenu ici, mais maintenant, il ne faudrait pas moins que son assurance expresse pour m'y faire croire de nouveau. Et alors, Linton ne serait plus rien, ni Hindley, ni tous les rêves que j'ai jamais rêvés. Deux mots comprendraient tout mon avenir: la mort et l'enfer; car si je perdais Catherine, l'existence serait un enfer. Oui, j'étais fou d'imaginer un moment qu'elle appréciait l'affection d'Edgar Linton plus que la mienne. Quand même il l'aimerait avec toutes les puissances de son être mesquin, il ne l'aimerait pas autant en quatre-vingts ans que moi en un jour. Et le cœur de Catherine est aussi profond que le mien: il serait aussi facile d'admettre que la mer puisse tenir dans ce pot, que de le croire capable de concentrer sur lui toute l'affection de sa femme. Fi! c'est à peine s'il lui est un peu plus cher que son chien ou son cheval. Il n'est pas en lui d'être aimé comme moi; comment peut-elle aimer en lui ce qu'il n'a pas?
—Catherine et Edgar s'aiment autant qu'on peut s'aimer, s'écria vivement Isabella. Personne n'a le droit de parler de cette façon, et je ne puis entendre déprécier mon frère sans protester.
—Votre frère vous aime énormément aussi, vous, n'est-ce pas? observa Heathcliff d'un ton dédaigneux. Il vous abandonne à vous-même dans le monde avec une aisance surprenante.
—Il ne sait pas ce que je souffre, répondit-elle, je ne le lui ai pas dit.
—Alors vous lui avez dit quelque chose, vous avez écrit, n'est-ce pas?
—J'ai écrit pour dire que j'étais mariée, vous avez vu la lettre.
—Et rien depuis?
—Non.
—Ma jeune dame ne semble pas avoir profité à changer de position, dis-je. Évidemment il lui manque l'amour de quelqu'un; de qui, je le devine; mais peut être ne dois-je pas le dire.
—Et moi je devine que c'est le sien, dit Heathcliff; elle devient une pure souillon; elle est fatiguée d'avoir essayé de me plaire trop tôt. Vous me croiriez à peine: mais le matin même de notre mariage elle pleurait pour retourner chez elle. Mais n'importe, pour n'être pas très propre, elle n'en conviendra que mieux à cette maison; et j'aurai bien soin de l'empêcher de me faire honte en se montrant au dehors.
—Mais monsieur, dis-je, j'espère que vous prendrez en considération que Madame Heathcliff a l'habitude d'être soignée et servie, et qu'elle a été élevée comme une fille unique à qui chacun était prêt à obéir. Il faut que vous lui permettiez d'avoir une fille pour s'occuper de ses affaires, et que vous la traitiez avec bonté. Quelle que soit votre idée de M. Edgar, pour ce qui est d'elle, vous ne pouvez pas douter qu'elle n'ait une grande puissance d'affection: car sans cela elle n'aurait pas abandonné les élégances, et les commodités, et les amitiés de son ancienne maison pour se fixer de plein gré avec vous dans un désert comme celui-ci.
—Elle a abandonné tout cela sous le coup d'une illusion, me répondit-il; elle se figurait que j'étais un héros de roman, et elle attendait de mon dévouement chevaleresque des indulgences sans limites. Je puis à peine la regarder comme une créature raisonnable, tant elle a persisté à se former une idée fabuleuse de mon caractère, et à agir en conséquence. Mais je crois qu'enfin elle commence à me connaître; je n'aperçois plus les petits sourires et les grimaces qui m'exaspéraient d'abord, ni cette incapacité absolue de croire que je parlais sérieusement, lorsque je lui disais mon opinion sur elle. Il lui a fallu une perspicacité merveilleuse pour découvrir que je ne l'aimais pas. J'ai cru pour un temps que nulle leçon ne le lui apprendrait! Et maintenant encore à peine si elle l'a appris; car ce matin elle m'a annoncé comme une nouvelle à sensation que j'avais réussi à me faire haïr d'elle. Est-ce vrai, au moins, et puis-je me fier à votre assertion, Isabella? Êtes-vous sûre de me haïr? Si je vous laisse seule une demi-journée, ne reviendrez-vous pas vers moi avec des soupirs et des cajoleries? Je crois qu'elle aurait préféré que j'eusse l'air tendre, devant vous, Nelly: cela blesse sa vanité que l'on sache les choses comme elles sont. Mais il m'est égal que l'on sache que toute la passion a été d'un côté, je n'ai jamais dit un mensonge là-dessus. Elle ne peut pas m'accuser de lui avoir une seule fois témoigné une douceur trompeuse. La première chose qu'elle me vit faire en sortant de la Grange, fut de pendre son petit chien; et lorsqu'elle voulut plaider pour lui, je lui répondis que je souhaitais de voir pendus tous les êtres qui lui appartenaient, excepté un: et je crois qu'elle a pris cette exception pour elle-même. Mais aucune brutalité ne pouvait la dégoûter; je suppose qu'elle a une admiration innée pour la brutalité, à la condition que sa précieuse personne soit à l'abri de l'injure. Eh bien, n'était-ce pas le dernier mot de l'absurdité, de l'idiotie, pour cette pitoyable, vile et basse créature, de rêver que je puisse l'aimer? Dites à vôtre maître, Nelly, que dans toute ma vie, je n'ai jamais rencontré un être aussi abject qu'elle. Elle dépare même le nom de Linton, et souvent j'ai dû m'arrêter faute d'invention dans l'expérience que je faisais de ce qu'elle pouvait supporter. Mais dites-lui aussi, pour mettre à l'aise son cœur de frère et de maître, que je me maintiens strictement dans les limites de la loi. J'ai toujours évité de donner à sa sœur le droit de réclamer une séparation; et, ce qui est mieux, elle ne serait reconnaissante à personne de nous séparer. D'ailleurs, si elle voulait s'en aller, elle le pourrait; le tort que méfait sa présence dépasse le plaisir que je trouve à la tourmenter.
—M. Heathcliff, dis-je, ceci est le discours d'un égaré; votre femme sans doute est convaincue que vous êtes fou, et c'est pour cette raison qu'elle vous a supporté jusqu'à présent; mais maintenant que vous dites qu'elle peut partir, sûrement elle profitera de la permission. Vous n'êtes pas assez ensorcelée, madame, n'est-ce pas, pour rester avec lui de votre gré?
—Prenez garde, Ellen! répondit Isabella, les yeux allumés de haine. Ne croyez pas un seul mot de ce qu'il dit. C'est un démon menteur, un monstre, et non un être humain. Il m'a déjà dit auparavant que je pouvais le quitter, et je l'ai essayé, mais jamais je n'oserais recommencer. Seulement, Ellen, promettez-moi que vous ne rapporterez pas un mot de son infâme discours à Edgar ou à Catherine. Ce qu'il désire, c'est d'amener Edgar au désespoir; il dit qu'il s'est marié avec moi pour obtenir du pouvoir sur lui; et il ne l'obtiendra pas, je préfère mourir. J'espère, je demande qu'il oublie sa diabolique prudence, et qu'il me tue. Le seul plaisir que j'imagine est de mourir ou de le voir mort.
—Bien, cela suffit pour aujourd'hui, dit Heathcliff. Si vous êtes appelée devant une cour de justice, vous vous rappellerez ce langage, Nelly! Non, vous n'êtes pas en état de vous garder vous-même, Isabella, et comme je suis votre protecteur légal, il faut que je vous retienne sous ma garde, si déplaisante que soit cette obligation. À présent, montez là-haut, j'ai quelque chose à dire à Ellen Dean en particulier. Ceci n'est pas le chemin: là-haut, je vous dis! Eh, c'est par ici qu'on monte là-haut, enfant!
Il la saisit et la jeta hors de la chambre; puis il revint vers moi, murmurant: «Je n'ai pas de pitié, pas de pitié! Plus les vers se débattent, plus j'ai envie de les écraser.»
—Comprenez-vous ce que signifie le mot de pitié? dis-je, me hâtant de reprendre mon bonnet; en avez-vous jamais senti l'ombre, dans la vie?
—Laissez cela sur la table, interrompit Heathcliff en apercevant mon intention de partir. Vous n'allez pas vous en aller encore. Venez maintenant ici, Nelly: il faut ou que je vous persuade ou que je vous contraigne à m'aider dans l'accomplissement de mon désir de voir Catherine, et cela sans délai. Je vous jure que je ne médite aucune mal; je n'entends causer aucun trouble, ni exaspérer ou insulter M. Linton. Je tiens seulement à entendre de la bouche de Catherine comment elle se trouve et pourquoi elle a été malade, et à savoir si je ne puis pas faire quelque chose pour elle. La nuit dernière, je suis resté six heures dans le jardin de la Grange, et j'y reviendrai cette nuit; et toutes les nuits, et tous les jours, je rôderai autour de la maison jusqu'à ce que je trouve une occasion d'entrer. Si Edgar Linton me rencontre, je n'hésiterai pas à le jeter par terre, et à le battre suffisamment pour être assuré qu'il me laissera tranquille pendant mon séjour dans sa maison. Si les domestiques me résistent, je les menacerai avec ces pistolets! Mais ne vaudrait-il pas mieux m'empêcher d'entrer en contact avec eux, ou avec leur maître? Et vous le pourriez si facilement! Je vous préviendrais sitôt arrivé, vous me laisseriez entrer en cachette dès qu'elle serait seule, et vous nous surveilleriez jusqu'à mon départ, la conscience tout à fait calme, avec l'idée d'empêcher un malheur.
Je protestai contre l'idée de jouer ce rôle de trahison dans la maison où j'étais employée; et j'insistai en outre sur la façon cruelle et égoïste dont il détruisait, pour sa satisfaction personnelle, la tranquillité de Madame Linton. «L'incident le plus banal l'agite péniblement, dis-je, elle est tout nerfs, et je suis sûre qu'elle ne pourrait pas supporter la surprise de vous voir. Ne persistez pas, monsieur; ou bien je serai forcée d'informer mon maître de vos desseins; et il prendra ses mesures pour mettre sa maison et ceux qui l'habitent à l'abri de telles intrusions.»
—Dans ce cas, je prendrai moi-même mes mesures pour vous mettre à l'abri, femme! s'écria Heathcliff. Vous ne sortirez pas de Wuthering Heights avant demain matin. C'est pure folie de dire que Catherine ne pourra pas supporter ma vue; et pour ce qui est de la surprendre, c'est justement ce que je ne veux pas; il faut que vous la prépariez, que vous lui demandiez si je puis venir. Vous dîtes qu'elle ne mentionne jamais mon nom et qu'on ne lui en fait jamais mention. À qui parlerait-elle de moi, puisque je suis un sujet maudit dans la maison? Elle croit que vous êtes tous des espions pour le compte de son mari. Oh! je suis sûr qu'elle est en enfer parmi vous. Je devine par son silence tout ce qu'elle doit sentir. Vous dites qu'elle est souvent inquiète et anxieuse; est-ce une preuve de tranquillité? Vous dites que son esprit est dérangé: comment par le diable pourrait-il en être autrement, dans sa terrible solitude? Et cette insipide, cette chétive créature qui la soigne par devoir et par humanité! Par pitié et par charité! Il pourrait aussi bien planter un chêne dans un pot de fleurs et s'attendre à le voir pousser, que de croire qu'il la rendra à la santé et à la force avec ses misérables soins. Réglons l'affaire tout de suite: voulez-vous rester ici et que je me fraye un chemin vers Catherine par dessus Linton et sa valetaille? Ou bien voulez-vous être mon amie, et faire ce que je vous demande? Décidez, car je vois pas de raison pour hésiter une minute si vous persistez dans votre méchante sottise obstinée.
—Eh bien, M. Lockwood, j'ai raisonné et je me suis plainte, et cinquante fois je lui ai refusé; mais à la longue il m'a forcée à consentir. Je me suis engagée à porter une lettre de lui à ma maîtresse; et au cas où celle-ci donnerait son consentement, je lui promis de l'avertir de la prochaine absence de Linton pour qu'il puisse venir; moi-même ne serais pas là, ni aucun des domestiques. Était-ce bien ou mal? Je crains que ce n'ait été mal, malgré les avantages apparents. J'ai pensé qu'en cédant je préviendrais une autre explosion; j'ai pensé aussi que cela pourrait créer une crise favorable dans la maladie mentale de Catherine: et puis je me rappelais de quelle dure façon M. Edgar m'avait défendu de lui faire des rapports; enfin j'essayais de calmer toutes mes vives inquiétudes en me répétant que cette trahison, si la chose méritait un nom aussi sévère, serait la dernière. Pourtant, mon retour fut plus triste que ne l'avait été mon voyage; et j'eus bien des hésitations avant de prendre sur moi de mettre le billet dans la main de Madame Linton.
...—Mais voici Kenneth; je vais descendre et lui dire à quel point vous êtes mieux. Mon histoire est comme on dit chez nous, et peut attendre jusqu'à un autre jour.
—Sèche et lugubre! pensais-je, tandis que la brave femme descendait pour recevoir le médecin; et pas précisément celle que j'aurais voulue pour m'amuser. Mais n'importe, je goûterai jusqu'au bout l'amère tisane de Madame Dean; et tout d'abord je veux savoir ce qu'il en est de la fascination qui brille dans les yeux de Catherine. Ce serait vraiment curieux si je devenais amoureux de cette jeune personne, et si la fille recommençait l'histoire de la mère.
CHAPITRE XII
Encore une semaine passée, et tous les jours je me rapproche davantage, de la santé et du printemps! J'ai maintenant entendu toute l'histoire de mon voisin, en différentes séances, dès que ma ménagère pouvait se distraire d'occupations plus importantes. Je vais continuer le récit dans ses propres termes, seulement un peu condensé. Elle est, somme toute, une excellente conteuse, et je ne me crois pas capable d'améliorer son style.
—Le soir même de ma visite aux Heights, reprit-elle, je savais bien que M. Heathcliff était aux alentours de la Grange; et j'évitais de sortir parce que je portais encore sa lettre dans ma poche, et ne voulais pas être menacée ou tracassée davantage. Ne pouvant deviner l'impression qu'en aurait Catherine, je m'étais résolue à ne pas la lui remettre avant que mon maître ne fût sorti pour quelque course; et la conséquence fut que je ne pus la lui remettre avant trois jours. Le quatrième jour était un dimanche, et je profitai du départ de toute la maison pour l'église pour porter ma lettre dans la chambre de ma maîtresse. Il n'y avait qu'un domestique et moi; et, contrairement à l'habitude, je laissai les portes ouvertes; puis sachant qui allait venir, et voulant tenir ma promesse, je dis à mon compagnon que la maîtresse désirait beaucoup avoir des oranges, et qu'il devait courir au village pour en acheter. Il partit et je montai.
Madame Linton était assise, suivant son habitude, dans le retrait de la fenêtre ouverte; elle était vêtue d'un peignoir blanc avec un léger châle sur ses épaules. Sa chevelure longue et épaisse avait été en partie coupée au début de sa maladie, et maintenant elle la portait simplement peignée en petites tresses sur les tempes et le cou. Comme je l'avais dit à Heathcliff, son apparence était changée; mais quand elle était calme, ses traits acquéraient une beauté surnaturelle. L'éclat de ses yeux avait été remplacée par une douceur rêveuse et mélancolique; ils ne donnaient plus l'impression de regarder partout alentour, mais semblaient toujours portés au-delà, bien loin au-delà—vous auriez dit hors du monde. Et puis la pâleur de sa face, qui avait cessé depuis peu d'être hagarde, et l'expression particulière qui venait de son état mental, tout cela, tout en rappelant douloureusement les causes qui le faisaient naître, tout cela ajoutait à l'intérêt touchant qu'elle éveillait; et tout cela, pour moi du moins, réfutait toutes les preuves d'une convalescence, et la montrait comme un être condamné à périr.
Un livre était ouvert devant elle, sur le rebord de la fenêtre, et un vent à peine perceptible agitait par intervalles ses pages. Je crois que c'était Linton qui l'avait mis là; car jamais elle n'essayait de se divertir en lisant, ou en s'occupant de quelque façon, et souvent il passait des heures à essayer d'attirer son attention sur un sujet qui jadis l'avait amusée. Elle se rendait bien compte des intentions de son mari, et dans ses meilleures humeurs, elle supportait tranquillement ces efforts, témoignant seulement de leur inutilité par un soupir de fatigue, jusqu'à ce qu'enfin elle l'arrêtait, par un sourire et un baiser pleins de mélancolie. D'autres fois, elle se détournait vivement, cachait son visage dans ses mains, ou même le repoussait avec colère; et alors, il avait bien soin de la laisser seule, étant assuré de ne lui faire aucun bien.
Les cloches de la chapelle de Gimmerton sonnaient encore, et le courant rapide et plein du ruisseau dans la vallée arrivait aux oreilles comme une caresse, remplaçant doucement le murmure du feuillage qui, l'été, ne manquait pas d'entourer la Grange de sa légère musique. À Wuthering Heights aussi, on entendait ce bruit du ruisseau, dans les jours tranquilles qui suivaient une grande averse, ou une saison de pluie obstinée. Et c'est seulement à Wuthering Heights que Catherine pensait en l'écoutant, si du moins elle pensait ou écoutait en aucune façon; car elle avait ce regard vague et lointain dont je vous ai parlé, et ne semblait reconnaître les choses ni par l'oreille ni par les yeux.
—Voici une lettre pour vous, madame Linton, dis-je, mettant doucement le papier dans la main qui reposait sur son genou. Il faut que vous la lisiez tout de suite, parce qu'on attend une réponse. Dois-je briser le cachet?
—Oui, répondit-elle, sans changer la direction de se yeux.
Je l'ouvris; c'était un très court billet.
—Maintenant, dis-je, lisez-le.
Elle retira sa main et le laissa tomber. Je le lui remis entre les doigts, et j'attendis qu'il lui plût d'y jeter les yeux; mais comme le temps se passait sans qu'elle eut l'air d'y faire attention:
—Voulez-vous que je vous le lise, madame, dis-je? c'est de M. Heathcliff. Elle tressaillit, un souvenir passa vaguement dans son regard, et je vis qu'elle luttait pour ressaisir ses idées. Elle souleva la lettre et sembla la parcourir; et lorsqu'elle arriva à la signature, elle eut un soupir; et pourtant je vis qu'elle ne s'était rendu aucun compte de son contenu; car, quand je lui demandai la réponse, elle se contenta de me montrer le nom et de me regarder avec une anxiété triste et curieuse.
—Eh bien, il désire vous voir, dis-je, devinant qu'elle cherchait un interprète; il est maintenant dans le jardin, et s'impatiente de savoir quelle réponse je lui apporterai.
Tandis que je parlais, je remarquai un grand chien étendu sur l'herbe au soleil; je le vis lever l'oreille comme s'il allait aboyer, puis l'abaisser, et annoncer par un mouvement de sa queue l'approche de quelqu'un qu'il ne considérait pas comme un étranger. Madame Linton se pencha en avant et écouta, retenant son souffle. La minute d'après, un pas traversa le corridor; la maison ouverte était pour Heathcliff une chose trop tentante pour qu'il eût pu s'empêcher d'y entrer; probablement il avait supposé que je voulais ne pas tenir ma promesse, et s'était ainsi résolu à se fier à son audace. Avec une anxiété croissante, Catherine regardait vers l'entrée de sa chambre. Comme il n'avait pas trouvé de suite l'appartement où nous étions, elle me fit signe de le faire entrer, mais déjà il avait trouvé avant que je n'arrive à la porte, et en un moment il était près d'elle, et la tenait embrassée.
Il ne dit pas un mot, et ne lâcha pas son étreinte pendant cinq minutes, et pendant ce temps il lui donna plus de baisers qu'il n'en avait jamais donnés, j'en suis sûre, dans toute sa vie jusque là; mais c'était ma maîtresse qui lui avait donné le premier baiser, et je voyais clairement qu'il ne pouvait se résigner à la regarder au visage. Dès l'instant où il l'avait aperçue, il avait été comme moi frappé de la certitude qu'il n'y avait aucun espoir pour elle de recouvrer la santé, qu'elle était condamnée à mourir.
—Oh Cathy! Oh, ma vie! Comment pourrai-je le supporter?
Ce fut la première phrase qu'il dit, et sur un ton qu'il ne cherchait pas à déguiser, son désespoir; puis il la fixa d'un air si sérieux que je crus que l'intensité même de son regard le ferait pleurer; mais ses yeux brûlaient d'angoisse et restaient secs.
—Eh quoi? demanda Catherine, s'appuyant de nouveau au dos de son fauteuil, et répondant à son regard, le sourcil tout d'un coup froncé; son humeur ne cessait pas de changer au cours des caprices les plus divers. Vous et Edgar, vous avez brisé mon cœur, Heathcliff. Et tous les deux vous venez pour vous plaindre de la chose devant moi, comme si c'était de vous qu'il y avait à avoir pitié. Je n'aurai pas pitié de vous, pour ce qui est de moi, vous m'avez tuée, et vous l'avez fait exprès, je pense. Comme vous êtes fort! Combien d'années comptez-vous vivre encore après que je serai morte?
Heathcliff s'était agenouillé pour l'embrasser; il essaya de se relever, mais elle saisit ses cheveux et le retint agenouillé.
—Je voudrais pouvoir vous tenir ainsi jusqu'à ce que nous soyons morts l'un et l'autre, dit-elle amèrement. Je ne me soucie pas de vos souffrances. Qu'importe que vous souffriez? Est-ce que je ne souffre pas, moi? Allez-vous m'oubliez? Allez-vous être heureux quand je serai dans la terre? Direz-vous, dans vingt ans d'ici: «Ceci est le tombeau de Catherine Earnshaw. Je l'ai aimée autrefois et j'ai souffert de la perdre, mais c'est fini. J'en ai aimé bien d'autres depuis; mes enfants me sont plus chers qu'elle ne l'a été, et quand je mourrai, au lieu de me réjouir d'aller vers elle, je m'affligerai d'être forcé de les quitter.» Direz-vous cela, Heathcliff?
—Ne me torturez pas alors que je suis aussi fou que vous! cria-t-il, relevant brusquement la tête et grinçant des dents.
Tous deux formaient pour un spectateur indifférent tableau étrange et terrible. Catherine pensait sans doute que le ciel serait pour elle une terre d'exil, si, avec son corps mortel, elle perdait aussi son caractère moral. Sur ses joues pâles brillait une lumière sauvage et vindicative; ses lèvres étaient décolorées et ses yeux brillants; et elle gardait dans ses doigts fermés quelques boucles des cheveux qu'elle venait d'étreindre. Son compagnon, se soulevant d'une main, de l'autre lui avait pris le bras; et la douceur qu'il y mettait était si peu proportionnée à celle qu'exigeait sa condition, que je vis qu'il avait laissé quatre marques bleues très distinctes sur la chair de Catherine.
—Êtes-vous possédée d'un démon, poursuivit-il furieusement, pour me parler de cette façon alors que vous êtes mourante? Songez-vous que toutes ces paroles s'enfonceront dans mon souvenir et me rongeront toujours davantage après que vous m'aurez quitté. Vous savez bien que vous mentez en disant que je vous ai tuée: vous savez, Catherine, que je ne pourrai jamais vous oublier. Ne suffit-il pas à votre infernal égoïsme de songer que, pendant que vous-même reposerez en paix, je me tordrai dans les tourments de l'enfer?
—Je ne reposerai pas en paix, gémit Catherine, rappelée à un sentiment de faiblesse physique par les battements violents et inégaux de son cœur, battements que l'on pouvait voir et entendre dans l'excès de son agitation. Elle ne dit pas un mot de plus jusqu'à la fin de la crise; alors elle reprit un ton plus doux:
—Je ne vous souhaite pas de plus grands tourments que les miens, Heathcliff. Je désire seulement que nous ne nous séparions jamais; et si une de mes paroles vous revient plus tard pour vous désoler, songez que sous la terre je ressens la même désolation, et pardonnez-moi pour l'amour de moi! Venez ici et remettez-vous à genoux! Vous ne m'avez jamais fait de mal dans votre vie. Mais si maintenant vous vous fâchez, cela sera pire à vous rappeler que mes dures paroles! Ne voulez-vous pas revenir de nouveau vous mettre ici? Venez.
Heathcliff s'avança vers le dos de son fauteuil et s'y appuya, mais sans laisser voir sa figure, qui était livide d'émotion. Elle se retourna pour le regarder, mais lui, se détournant tout d'un coup, marcha vers la cheminée où il se tint sans rien dire, nous montrant le dos. Madame Linton le suivait d'un regard soupçonneux, chaque mouvement éveillait en elle un nouveau sentiment. Après une pause prolongée, elle reprit, s'adressant à moi, avec un ton de désappointement indigné:
—Oh, vous voyez, Nelly, il ne voudrait pas se relâcher un moment pour m'empêcher de mourir! Voilà comment je suis aimée! Eh bien, n'importe. Ceci n'est pas mon Heathcliff. Je continuerai à aimer le mien et à le prendre avec moi: il est dans mon âme. Et, ajouta-t-elle d'un air rêveur, la chose qui me tourmente le plus, c'est, après tout, cette sombre prison. Je suis fatiguée d'être enfermée ici. Il me tarde de m'échapper vers ce monde glorieux, et d'y être toujours; d'y être réellement, au lieu de le voir confusément à travers des larmes et de soupirer vers lui d'entre les murs d'un cœur malade. Nelly, vous pensez que vous êtes mieux et que vous êtes plus heureuse que moi, avec votre force et votre santé; vous me plaignez, mais bientôt cela va changer. C'est moi qui vous plaindrai. Je serai incomparablement au-delà et au-dessus de vous tous. Je m'étonne qu'il ne soit pas près de moi!
Et elle continua, s'adressant à elle-même: «Je pensais qu'il le désirait. Heathcliff, chère âme, vous ne devriez pas être de mauvaise humeur à présent. Venez avec moi, Heathcliff!»
Dans son empressement, elle se leva et s'appuya sur le bras du fauteuil. Alors il se retourna vers elle, et je vis qu'il avait l'air absolument désespéré. Ses yeux, larges et humides, finirent pas se fixer obstinément sur elle; sa poitrine se soulevait convulsivement. Un instant ils se tinrent ainsi à distance; et puis de quelle façon ils se rejoignirent, je pus à peine le voir, mais Catherine fit un saut, et il la saisit, et ils furent unis dans un embrassement dont je crus bien que ma maîtresse ne sortirait pas vivante; en fait, il me semblait qu'elle avait perdu tout sentiment. Il se jeta sur le siège le plus voisin, et comme je m'approchais précipitamment pour voir si elle ne s'était pas évanouie, il grinça des dents contre moi, écuma comme un chien enragé, et la serra contre lui avec une jalousie rapace. Il ne semblait plus être une créature de notre espèce; il ne comprenait pas ce que je lui disais, de sorte que je me tins là en silence, cruellement embarrassée.
Un mouvement de Catherine me rassura un peu; elle leva la main pour l'embrasser et pour rapprocher sa joue de la sienne; lui de son côté la couvrait de caresses folles, lui disant:
—Vous m'apprenez maintenant combien cruelle, cruelle et fausse vous avez été. Pourquoi m'avez-vous méprisé? Pourquoi avez-vous trahi votre cœur, Cathy? Je n'ai pas un mot pour vous soulager, et vous le méritez. Vous vous êtes tuée vous-même. Oui, vous pouvez m'embrasser et pleurer, et appeler mes baisers et mes larmes; ils vous brûleront, ils vous damneront. Vous m'aimiez, alors quel droit aviez-vous de m'abandonner? Quel droit, répondez-moi, pour le misérable caprice que vous avez ressenti envers Linton? Alors que ni la misère et la dégradation, ni la mort, ni rien de ce que Dieu ou Satan auraient pu nous infliger ne nous auraient séparés, vous, de votre plein gré, vous l'avez fait. Ce n'est pas moi qui ai brisé votre cœur, c'est vous-même. Et c'est tant pis pour moi si je suis fort. Ai-je besoin de vivre? Quelle espèce de vie me restera-t-il lorsque vous... Oh Dieu! Aimeriez-vous à vivre avec votre âme dans la tombe?
—Laissez-moi seule, laissez-moi seule! sanglota Catherine. Si j'ai eu des torts, c'est d'eux que je meurs. Cela suffit! Vous m'avez abandonnée aussi, et je ne vous ai pas fait de reproches! Je vous pardonne, pardonnez-moi!
—Il est difficile de pardonner quand on voit ces yeux et que l'on tâte ces mains décharnées, répondit-il. Embrassez-moi de nouveau et ne me laissez pas voir vos yeux. Je vous pardonne ce que vous m'avez fait à moi. J'aime mon meurtrier, mais le vôtre, comment le puis-je?
Ils se turent, leurs visages, appuyés l'un sur l'autre, et mouillés chacun des larmes de l'autre. Du moins je suppose que tous deux pleuraient, car il me sembla que dans une occasion comme celle-là, Heathcliff lui-même pouvait pleurer.
Pendant ce temps, je me sentais très mal à l'aise, car l'après-midi s'avançait, l'homme que j'avais envoyé au village était revenu de sa course, et je pouvais distinguer, dans la vallée, la foule qui déjà sortait de la chapelle de Gimmerton.
—Le service est fini, annonçai-je, mon maître sera ici dans une demi-heure.
Heathcliff grogna un juron et serra plus étroitement contre lui Catherine, qui restait immobile.
Bientôt j'aperçus un groupe de domestiques avançant dans le sentier du côté de la cuisine. M. Linton n'était pas loin derrière eux, il ouvrit la porte lui-même et entra lentement, sans doute pour jouir le plus longtemps possible de l'aimable après-midi et de cette brise aussi douce qu'un vent d'été.
—Le voici arrivé! m'écriai-je. Pour l'amour de Dieu, hâtez-vous de descendre! Vous ne rencontrerez personne sur le grand escalier. Hâtez-vous, et restez parmi les arbres jusqu'à ce qu'il soit bien entré.
—Il faut que je parte, Cathy, dit Heathcliff, cherchant à se détacher des bras de sa compagne. Mais si je vis, je vous verrai encore une fois avant votre sommeil. Je ne m'éloignerai pas à cinq yards de votre fenêtre.
—Vous ne devez pas partir, répondit-elle, le retenant aussi solidement que sa force le permettait, vous ne partirez pas, je vous le dis.
—Pour une heure seulement?
—Pas pour une minute.
—Il le faut. Linton va être ici dans un instant, persista le visiteur alarmé.
Il s'était levé et il commençait à se délivrer violemment de ses mains, mais elle s'attacha plus fortement à lui; il y avait dans sa figure une résolution folle.
—Non! cria-t-elle, oh ne partez pas, ne partez pas! C'est la dernière fois! Edgar ne nous fera pas de mal. Heathcliff, je mourrai, je mourrai!
—Au diable, le voilà! cria Heathcliff retombant sur son siège. Silence, ma chérie, ne dis rien! Ne dis rien, Catherine, je vais rester. S'il pouvait me tuer ici, je mourrais avec une bénédiction sur mes lèvres.
Et les voilà embrassés de nouveau. J'entendis mon maître monter les escaliers, une sueur froide parut à mon front: j'étais terrifiée.
—Voulez-vous donc écouter ses bavardages? dis-je passionnément. Elle ne sait pas ce qu'elle dit. Voulez-vous la perdre parce qu'elle n'a pas assez d'esprit pour céder elle-même? Relevez-vous! Vous pouvez vous délivrer à l'instant. Ceci est l'action la plus diabolique que vous ayez jamais commise. Nous sommes tous perdus, maître, maîtresse et servante.
Je me tordais les mains, et je pleurais; et M. Linton hâtait le pas en entendant le bruit. Pourtant, au milieu de mon agitation j'étais sincèrement heureuse d'observer que les bras de Catherine s'étaient relâchés et que sa tête pendait sur ses épaules.
—Elle est évanouie ou morte, pensais-je, et c'est tant mieux, mieux vaut qu'elle soit morte, plutôt que d'être un fardeau et une cause de malheurs pour tout le monde.
Blanc d'étonnement et de rage, Edgar s'élança vers son hôte inattendu. Ce qu'il voulait faire, je ne puis le dire; mais l'autre arrêta du premier coup toute démonstration en plaçant dans ses bras la forme inanimée de Catherine.
—Regardez ceci, dit-il, et si vous n'êtes pas un démon, secourez-la d'abord, puis vous pourrez me parler. Il entra dans le parloir et s'assit. M. Linton fit appel à moi et, avec une extrême difficulté, nous parvînmes à ranimer la jeune dame. Mais elle était toute égarée; elle soupirait, gémissait, et ne reconnaissait personne. Edgar, dans son anxiété pour elle, oublia l'ami détesté. Et moi, à la première occasion, j'allai le supplier de partir, lui affirmant que Catherine allait mieux et que je lui ferais savoir dans la matinée comment elle avait passé la nuit.
—Je ne refuse pas de sortir de la maison, me répondit-il, mais je resterai dans le jardin, et vous, Nelly, n'oubliez pas de tenir votre parole demain. Je serai là, sous ces mélèzes. Rappelez-vous votre promesse, ou bien je fais de nouveau une visite ici, que Linton y soit ou non.
À travers la porte entr'ouverte il jeta un rapide coup d'œil dans la chambre, et, s'étant assuré que ce que je disais était vrai, il délivra la maison de sa fatale présence.
CHAPITRE XIII
C'est ce jour là vers minuit que naquit la Catherine que vous avez vue à Wuthering Heights: elle est venue au monde à sept mois, toute chétive, et, deux heures après, la mère est morte, sans avoir repris assez conscience d'elle-même pour regretter Heathcliff ou pour reconnaître Edgar.
Un grand supplément de chagrin, je crois, était pour lui de se voir laissé sans un héritier. Je pensais à cela avec grand regret, tandis que je regardais la petite orpheline et je reprochais mentalement au vieux Linton d'avoir laissé sa fortune à sa petite fille et non à son fils. Quel enfant mal accueilli c'était, la pauvre créature! Elle aurait pu crier jusqu'à en mourir sans que personne y prit garde pendant ces premières heures de sa vie. Plus tard il est vrai nous rachetâmes cette négligence, mais les débuts de sa vie ont été aussi mornes et sans amitié que le sera probablement sa fin.
Le matin suivant, pendant qu'il faisait au dehors brillant et gai, le soleil entra doucement à travers les persiennes de la chambre silencieuse, et éclaira le lit d'une tendre lumière. Edgar Linton était là, la tête posée sur l'oreiller et les yeux fermés. Ses traits jeunes et beaux étaient presque aussi morts que ceux de la forme étendue près de lui; mais son immobilité à lui était celle de l'épuisement après l'angoisse, celle de Catherine exprimait une paix parfaite. Son front était sans rides, ses paupières fermées, ses lèvres portaient l'expression d'un sourire: un ange ne pourrait pas être plus beau. Et je prenais ma part du calme infini où je la voyais; jamais mon esprit n'avait été dans une disposition plus sainte que pendant que je considérais cette tranquille image du repos divin. Je répétais instinctivement les paroles qu'elle avait dites quelques heures auparavant: «Infiniment au-delà et au-dessus de nous tous! Qu'il soit encore sur la terre ou qu'il soit dans le ciel, son esprit habite maintenant avec Dieu.»
Je ne sais pas si c'est un trait qui m'est particulier, mais je suis presque toujours heureuse quand je veille dans la chambre d'un mort, pourvu que je n'aie pas à côté de moi quelqu'un qui se lamente et se désespère. J'y vois un repos que ni la terre ni l'enfer ne peuvent briser, et je sens une certitude d'un monde infini et sans ombre, où la vie est éternelle en durée, où l'amour est complet et la joie parfaite. Je vis à cette occasion combien il y avait d'égoïsme, même dans un amour comme celui de M. Linton, cet amour qui le faisait se désespérer si vivement de cette délivrance bénie de Catherine. À coup sûr, si l'on songeait à l'existence agitée et impatiente qu'elle avait menée, on pouvait se demander si elle avait mérité, pour finir, un refuge de paix. On pouvait en douter dans les moments de la froide réflexion, mais non pas là, en présence de son corps; ce corps affirmait son entière tranquillité, et semblait attester qu'un repos pareil était échu à l'âme qui l'avait habité.
Le maître semblait dormir; peu de temps après le lever du soleil, je quittai la chambre et sortis à l'air pur et rafraîchissant; les domestiques pensèrent que je voulais secouer l'engourdissement de ma veille prolongée; en réalité, je voulais surtout voir M. Heathcliff. S'il était resté toute la nuit parmi les mélèzes, il n'avait pu rien entendre du bruit qui s'était fait à la Grange, à moins peut-être qu'il n'ait perçu le galop du messager envoyé à Gimmerton. S'il s'était rapproché de la maison, le mouvement des lumières et le bruit des portes ouvertes et refermées devait l'avoir averti que tout n'était pas en ordre à l'intérieur. Je désirais, et en même temps craignais de le rencontrer. Je sentais qu'il fallait dire la terrible nouvelle, et j'avais hâte d'en avoir fini; mais comment le faire, je ne le savais pas. Il était là, appuyé contre un vieux frêne, son chapeau à terre, et ses cheveux tout humides de la rosée qui s'était amassée sur les branches pleines de bourgeons, et qui tombait à petits coups autour de lui. Il avait dû rester longtemps debout dans cette position, car je vis un couple de merles qui passaient et repassaient à peine à trois pieds lui, occupés à faire leur nid, et ne faisant pas plus attention à sa présence que s'il était une bûche. À mon approche, ils s'envolèrent; lui leva les yeux vers moi:
—Elle est morte, me dit-il; je ne vous ai pas attendue pour l'apprendre; enlevez votre mouchoir, ne pleurnichez pas devant moi! Que le diable vous emporte tous! Elle n'a pas besoin de vos larmes.
Je pleurais autant pour lui que pour elle; il nous arrive de prendre en pitié des créatures qui ne connaissent la pitié ni pour eux ni pour d'autres. Tout de suite en apercevant son visage, j'avais compris qu'il connaissait la catastrophe; et comme ses lèvres remuaient et que ses yeux étaient baissés, l'idée folle m'avait prise que son cœur s'était humilié et qu'il priait.
—Oui, elle est morte, répondis-je, étouffant mes sanglots et séchant mes joues. Elle est, j'espère, allée au ciel, où chacun de nous peut aller la rejoindre si nous y faisons attention autant qu'il le faut, et si nous abandonnons les voies mauvaises pour suivre le bien.
—Est-ce donc qu'elle a pris les mesures qu'il convenait, elle aussi? demanda Heathcliff, essayant de railler. Est-elle morte comme une sainte? Allons, donnez-moi la véritable histoire de la chose. Comment, est-ce que...
Il essaya de prononcer le nom, mais ne put y parvenir; et, comprimant ses lèvres, il eut un combat silencieux avec son agonie intérieure, tout en continuant à défier ma sympathie par un regard immobile et féroce. Comment est-elle morte? reprit-il enfin, obligé, malgré son endurcissement, de chercher un appui derrière lui, car, après l'effort, il tremblait jusqu'au bout des doigts.
Pauvre malheureux, pensais-je; vous avez un cœur et des nerfs tout comme les autres hommes! Pourquoi prenez-vous ce soin à les cacher? Votre orgueil ne parviendra pas à aveugler Dieu.
—Elle est morte aussi tranquillement qu'un agneau, répondis-je tout haut. Elle a poussé un soupir, puis s'est redressée comme un enfant qui se réveille, et s'est remise à dormir. Cinq minutes après, j'ai senti un petit battement de son cœur, et c'était fini.
—Et a-t-elle... a-t-elle fait mention de moi? demanda-t-il, mais en hésitant, et comme s'il craignait que ma réponse à cette question ne lui révélât des détails qu'il ne pourrait pas supporter d'apprendre.
—Elle n'a pas une seule fois repris ses sens et n'a reconnu personne depuis l'instant où vous l'avez quittée. Maintenant elle repose avec un doux sourire sur ses traits, et ses dernières idées ont erré vers les anciens jours de bonheur. Sa vie s'en est allée dans un rêve charmant; puisse-t-elle s'éveiller aussi agréablement dans l'autre monde.
—Puisse-t-elle s'éveiller dans les tourments! s'écria-t-il avec une véhémence terrible, frappant du pied, et tombé dans un paroxysme soudain d'irrésistible passion. Eh quoi, elle est une menteuse jusqu'au bout! Où est-elle? Pas ici, pas dans le ciel, pas disparue; où? Oh, vous m'avez dit que vous ne vous souciiez pas de mes souffrances! Et moi je fais une prière, je la répète jusqu'à ce que ma langue s'engourdisse: Catherine Earnshaw, puissiez-vous ne pas trouver le repos aussi longtemps que je serai en vie! Vous m'avez dit que je vous ai tuée: hantez-moi, alors! Ceux que l'on a tués hantent leurs meurtriers, je crois. Je sais que des fantômes de morts ont erré sur la terre. Soyez toujours avec moi, prenez n'importe quelle forme, rendez-moi fou! Seulement ne me laissez pas dans cet abime, où je ne peux pas vous trouver. Oh! Dieu! c'est impossible! Je ne peux pas vivre sans ma vie! Je ne peux pas vivre sans mon âme!
Il frappa sa tête contre le tronc noueux de l'arbre, et, relevant ses yeux, il hurla, non comme un homme, mais comme une bête sauvage qu'on conduit à la mort. Je remarquai des taches de sang sur l'écorce de l'arbre, et je vis que sa main et son front en portaient aussi; très probablement la scène que je venais de voir était une répétition d'autres qui avaient eu lieu pendant la nuit. Je me trouvais répugnée plutôt qu'apitoyée; pourtant, il m'en coûtait de le quitter ainsi. Mais dans le moment où il reprit assez conscience de lui-même pour s'apercevoir que je le voyais, il me cria de m'éloigner et j'obéis. Je compris qu'il n'était pas de mon pouvoir de le calmer ou de le consoler.
Les funérailles de Madame Linton furent fixées au vendredi qui suivit sa mort; jusque là, son cercueil resta découvert, dans le grand salon, jonché de fleurs et de feuilles. C'est là que Linton passa ses jours et ses nuits, veillant la morte sans prendre aucun repos; et (circonstance que j'étais seule à connaître) Heathcliff, lui aussi, les passa sans dormir, caché dans le jardin. Je n'eus aucune communication avec lui; mais je me rendais bien compte qu'il ferait tout son possible pour entrer, et le soir du mardi, pendant que mon maître épuisé s'était vu forcé de se retirer pour quelques heures, j'ouvris l'une des fenêtres, émue de sa persévérance, et voulant lui donner une chance d'adresser un dernier adieu à l'image pâlie de son idole. Il ne manqua pas de profiter de cette occasion, mais il le fit très brièvement, et avec tant de prudence que nul bruit ne vint trahir son passage. En vérité, moi-même ne m'en serais pas aperçue si je n'avais trouvé la draperie dérangée autour du visage de la morte, et si je n'avais ramassé sur le plancher une boucle de cheveux blonds, attachés par un fil d'argent: cheveux qui provenaient d'un médaillon suspendu au cou de Catherine. Heathcliff avait ouvert le médaillon et jeté les cheveux de Linton qui y étaient contenus, les remplaçant par une boucle brune de ses cheveux à lui. J'enroulai ensemble les deux boucles et les renfermai toutes deux.
M. Earnshaw fut naturellement invité aux obsèques de sa sœur; il n'envoya pas d'excuse, mais ne vint pas, de sorte que, à l'exception de son mari, le cortège funèbre fut uniquement composé de fermiers et de domestiques. Isabella n'avait pas été invitée.
À la grande surprise des gens du village, Catherine ne fut enterrée ni dans la chapelle de famille des Linton, ni auprès des tombes de sa famille à elle; son tombeau fut creusé sur un tertre vert dans un coin du cimetière, à un endroit où le mur est si bas que la bruyère et l'airelle de la lande ont fini par l'envahir, et que la poussière de la tombe la cache presque en entier. Son mari repose maintenant au même endroit; ils n'ont l'un et l'autre qu'une simple pierre debout, et à leurs pieds une plaque grise, pour marquer la place de leurs corps.
CHAPITRE XIV
Ce même vendredi marqua pour tout un mois la fin des beaux jours. Dans la soirée le temps changea; le vent souffla du sud au nord-est, apportant d'abord la pluie, puis le grésil et la neige. Le lendemain matin, personne ne se serait douté qu'il y avait eu trois semaines de bel été; les primevères, les safrans étaient cachés sous la neige, les alouettes ne chantaient plus, et les jeunes feuilles des arbres étaient battues et noircies. Et combien lugubre, froide et déplaisante se traîna cette journée! Mon maître restait dans sa chambre; je m'étais installée dans le parloir solitaire, que j'avais converti en nursery: et je me tenais là, assise avec une petite poupée vivante et gémissante sur mes genoux, la berçant de temps à autre, ou bien regardant les flocons qui continuaient à tomber et qui bloquaient la fenêtre sans rideaux. Tout d'un coup la porte s'ouvrit et quelqu'un entra tout essoufflé et qui riait. Ma colère, pour un instant, fut plus grande que mon étonnement. Je supposai que c'était l'une des servantes, et je lui criai de cesser de rire.
—Finissez, finissez donc; comment avez-vous le courage de montrer votre gaieté ici? Que dirait M, Linton s'il vous entendait.
—Excusez-moi, me répondit une voix familière, mais je sais qu'Edgar est dans son lit et je ne peux pas me retenir.
Là-dessus, mon interlocutrice s'avança vers le feu, toute tremblante et portant la main à son côté.
—J'ai couru tout le long du chemin depuis Wuthering Heights, poursuivit-elle après une pause. Impossible de compter le nombre des chutes que j'ai faites. Oh! j'ai mal partout. Ne vous inquiétez pas, je vous expliquerai la chose dès que j'en aurai la force; mais ayez tout de suite l'obligeance de descendre et de commander une voiture pour me conduire à Gimmerton et de dire à une servante de prendre quelques vêtements dans ma garde-robe.