Front matter (continued 2)
Teodor de Wyzewa translation
Il guérit et le médecin affirma que c'était en grande mesure grâce à moi, et me loua de mes bons soins. Je fus très fière de ces éloges, je me radoucis envers celui qui m'avait donné l'occasion de les mériter; et ainsi Hindley perdit son dernier allié. Pourtant il m'était impossible d'arriver à aimer Heathcliff, et je me demandais souvent ce que mon maître trouvait à admirer si fort dans ce garçon maussade qui jamais, autant que je me rappelle, n'eut un signe de gratitude pour le payer de son indulgence. Il n'était pas insolent pour son bienfaiteur, mais simplement insensible: pourtant il savait parfaitement l'empire qu'il avait sur son cœur, et se rendait compte qu'il n'avait qu'à parler pour que toute la maison fut obligée de céder à son désir. Je me rappelle, par exemple, comment M. Earnshaw acheta un jour une paire de pouliches à la foire de la paroisse, et en donna une à chacun des deux garçons. Heathcliff prit la plus belle; mais bientôt sa bête devint boiteuse; et quand il s'en aperçut, il dit à Hindley: «Il faut que vous changiez de cheval avec moi, le mien ne me plaît pas, et si vous ne consentez pas, je dirai à votre père que vous m'avez battu trois fois cette semaine, et je lui montrerai mon bras qui est noir jusqu'à l'épaule.» Hindley tira la langue et lui donna des coups de poing sur les oreilles. «Vous ferez mieux de faire tout de suite ce que je vous demande, continua Heathcliff, s'échappant jusqu'à la porte (car ils étaient dans l'étable) vous serez forcé de toute façon de le faire, et si je parle de ces coups ils vous seront rendus avec intérêts.—Va-t-en, chien! cria Hindley, le menaçant avec un poids de fer dont on se servait pour peser les pommes de terre et le foin.—Jetez, répliqua l'autre sans bouger, et alors je dirai comment vous vous êtes vanté que vous me mettriez à la porte dès qu'il serait mort, et nous verrons bien s'il ne vous met pas à la porte tout de suite, vous.» Hindley lui jeta le poids, qui l'atteignit dans la poitrine. Il tomba, mais se releva immédiatement, sans haleine et blanc comme un mort; et si je ne l'avais pas empêché, il serait allé tout de suite trouver le maître, de qui il aurait obtenu pleine vengeance en laissant l'état où il était plaider pour lui, et en dénonçant celui qui en était l'auteur. «Alors, prends ma pouliche, Gipsy! dit le jeune Earnshaw, et puisse-t-elle te casser le cou: prends-la et sois damné, toi mendiant et intrus; et dérobe à mon père tout ce qu'il a; seulement, après, montre-lui ce que tu es, enfant de Satan. Et prends ceci, j'espère que cela fera sortir ton cerveau de ta tête!»
Heathcliff était parti détacher la bête, et la mettre dans sa stalle à lui; il passait derrière elle lorsque Hindley conclut son discours en le jetant à ses pieds, et, sans rester pour voir si son espoir était rempli, s'enfuit aussi vite qu'il put. Je fus stupéfaite de constater avec quelle froideur l'enfant se ramassa et poursuivit son intention; faisant l'échange des selles et de tout, et puis s'asseyant sur une botte de foin pour laisser se dissiper, avant d'entrer dans la maison, le mal de cœur que lui avait occasionné le coup violent qu'il avait reçu. Je n'eus pas de peine à lui persuader de me laisser mettre ses blessures sur le compte du cheval: il se souciait peu de ce que l'on dirait, dès qu'il avait ce qu'il désirait. Et en vérité, il lui arrivait si rarement de se plaindre de scènes comme celles-là que je crus réellement qu'il n'était pas vindicatif: en quoi je me trompais entièrement, Monsieur, comme vous le verrez bientôt.
CHAPITRE II
Avec le temps, M. Earnshaw commença à baisser. Il avait toujours été actif et bien portant, mais sa force le quitta tout d'un coup; et du jour où il fut confiné au coin de son feu, il devint affreusement irritable. Un rien le vexait, et il lui suffisait de soupçonner un manque de respect à son autorité pour le faire entrer dans un accès de fureur. C'était le cas surtout si quelqu'un essayait de s'imposer à son favori ou de le dominer: il ne pouvait souffrir qu'un seul mot désagréable lui fût adressé; il semblait s'être mis dans l'esprit que, parce que lui-même aimait Heathcliff, tout le monde le détestait et songeait à le maltraiter. Et ce fut un désavantage pour le garçon, car aucun de nous ne voulait irriter le maître, de sorte que nous complaisions à sa partialité et cette complaisance fut un riche aliment pour l'orgueil et pour l'humeur noire de l'enfant. Pourtant nous ne pouvions faire autrement; deux ou trois fois, Hindley ayant manifesté son mépris pour Heathcliff en présence de son père, le vieillard furieux saisit son bâton pour le frapper, et frémit de rage en voyant son impuissance.
À la fin, notre curé (car nous avions un curé qui gagnait sa vie en donnant des leçons aux petits Linton et Earnshaw et en cultivant lui-même son morceau de terre) ce curé suggéra que le jeune homme devrait être mis au collège; et M. Earnshaw y consentit, bien qu'à regret, car il dit que Hindley était un être nul et ne prospérerait jamais.
J'espérais cordialement que désormais nous aurions la paix. Je me chagrinais de penser que le maître avait à souffrir de sa bonne action. J'imaginais que son mécontentement provenait de ses ennuis de famille; telle était également son opinion à lui, mais en vérité, monsieur, c'était sa nature qui baissait. Pourtant nous aurions pu continuer à vivre d'une façon assez supportable si ce n'était deux personnes, miss Cathy et Joseph le domestique: ce dernier aussi, vous l'avez vu là-haut, évidemment. C'était et c'est sans doute encore le plus odieux et le plus arrogant pharisien qui ait jamais saccagé une bible pour y prendre toutes les promesses pour lui-même et pour en lancer les malédictions à ses voisins. Par son adresse à faire des sermons et de pieux discours, il parvint à produire une grande impression sur M. Earnshaw; et plus le maître allait s'affaiblissant, plus était grande l'influence de Joseph. Il ne cessait pas de l'importuner pour qu'il prit soin de son âme et pour qu'il tint sévèrement ses enfants. Il l'encouragea à considérer Hindley comme un réprouvé et, tous les soirs, il grommelait régulièrement une longue série de fables contre Heathcliff et Catherine: il avait toujours soin de flatter la faiblesse d'Earnshaw en mettant la plus grosse part du blâme sur la jeune fille.
Il est bien sûr que Catherine avait des façons telles que je n'en avais jamais vues chez une enfant; et elle nous mettait tous hors de patience cinquante fois par jour et davantage; depuis l'heure où elle descendait jusqu'à l'heure où elle allait se coucher, nous n'étions pas sûrs une minute qu'elle ne fût pas à faire quelque mal. Son esprit était toujours excité, sa langue toujours en train. Elle chantait, riait, persécutait quiconque ne faisait pas comme elle. C'était une plante sauvage et maligne; mais elle avait l'œil le plus agréable, le sourire le plus doux et le pied le plus léger de la paroisse; et après tout, je crois qu'elle n'avait pas mauvaise intention, car lorsqu'une fois elle vous avait fait pleurer pour de bon, il était rare qu'elle ne vint pas vous tenir compagnie et vous obliger à vous calmer pour la consoler. Elle aimait beaucoup trop Heathcliff. La plus grande punition que nous pouvions inventer pour elle était de la tenir séparée de lui. En jouant, elle se plaisait à faire la petite maîtresse, usant librement de ses mains et commandant à ses compagnons; c'est ce qu'elle fit avec moi, mais je ne pouvais pas souffrir qu'on me donnât des ordres et je le lui fis savoir.
Or, M. Earnshaw n'admettait pas les plaisanteries de la part de ses enfants: il avait toujours été grave et sévère avec eux; et Catherine de son côté ne concevait pas que son père fut plus mal disposé et moins patient dans son état de souffrance qu'il n'était auparavant. Les reproches acariâtres qu'elle en reçut éveillèrent en elle un méchant désir de le provoquer. Elle n'était jamais si heureuse que lorsque nous étions tous à la gronder à la fois, et qu'elle nous défiait avec son fier regard impertinent, et ses paroles toutes prêtes; tournant en ridicule les malédictions religieuses de Joseph, me harcelant, et faisant la chose même que son père haïssait le plus: lui montrant que sa prétendue insolence à elle avait plus de pouvoir sur Heathcliff que sa bonté, à lui, que le garçon était prêt à faire en toute chose ce qu'elle lui ordonnait, tandis qu'il n'obéissait à ses ordres à lui que s'ils s'accordaient avec son propre désir. Après s'être conduite aussi mal que possible toute la journée, quelquefois elle allait vers lui le soir et essayait de le dorloter pour faire la paix. «Non Cathy, disait le vieillard, je ne peux pas t'aimer; tu es pire que ton frère. Va, dis tes prières, enfant, et demande pardon à Dieu. Je doute que ta mère et moi puissions expier la façon dont nous t'avons élevée.» D'abord ces paroles la faisaient pleurer, mais ensuite, à être toujours repoussée, elle s'endurcit, et elle se contentait de rire quand je lui conseillais de dire qu'elle regrettait ses fautes et en demandait pardon.
Mais l'heure vint enfin qui termina sur cette terre les souffrances de M. Earnshaw. Il mourut tranquillement dans sa chaise, un soir d'octobre, assis au coin du feu. Un vent violent soufflait autour de la maison et s'engouffrait dans la cheminée, avec un bruit sauvage; pourtant, il ne faisait pas froid et nous étions tous ensemble: moi, à quelque distance du foyer, occupée à tricoter, Joseph lisant sa bible près de la table, car dans ce temps-là les domestiques avaient l'habitude de s'asseoir dans la maison, l'ouvrage fini. Miss Cathy avait été malade, et c'est ce qui fait qu'elle se tenait tranquille; elle s'appuyait contre le genou de son père, et Heathcliff était couché par terre avec sa tête dans le tablier de la jeune fille. Je me rappelle que le maître, avant de tomber dans un assoupissement, caressa ses beaux cheveux et lui dit: «Pourquoi ne peux-tu pas toujours être une bonne fille?» Et elle tourna sa figure vers lui, et répondit: «Pourquoi ne pouvez-vous pas toujours être un bon homme, père?» Mais aussitôt qu'elle le vit vexé de nouveau, elle baisa sa main et dit qu'elle allait chanter pour l'endormir. Elle se mit à chanter très bas, jusqu'à ce que les doigts du vieux maître s'échappèrent des siens, et que sa tête s'affaissa sur sa poitrine. Alors je lui dis de se taire et de ne pas bouger par crainte de l'éveiller. Nous nous tûmes comme des souris pendant une pleine demi heure, et nous aurions continué plus longtemps, si Joseph, ayant fini son chapitre, ne s'était levé, et n'avait dit qu'il devait éveiller le maître pour réciter les prières et aller au lit. Il s'avança, l'appela par son nom et le toucha à l'épaule; mais le vieillard restait immobile, de sorte qu'il prit la chandelle et le regarda. Je vis bien qu'il y avait quelque chose qui allait mal quand il remit sa lumière sur la table et que, saisissant les enfants chacun par un bras, il leur murmura de monter, et de ne pas faire de bruit, ajoutant qu'ils auraient à dire leurs prières tout seuls ce soir-là, parce que lui-même avait autre chose à faire.
—Je veux auparavant dire bonne nuit à mon père, dit Catherine, lui passant les bras autour du cou avant que nous ayons pu l'en empêcher. La pauvre créature découvrit tout de suite le malheur; elle gémit: «Oh, il est mort, Heathcliff, il est mort!» Et tous deux se mirent à pleurer, le cœur brisé.
Je joignis mes sanglots aux leurs, amers et sonores, mais Joseph nous demanda à quoi nous pensions de hurler de cette façon sur un saint dans le ciel. Il me dit de mettre mon manteau et de courir à Gimmerton pour chercher le médecin et le curé. Je ne pouvais pas deviner à quoi servirait l'un ou l'autre dans ce moment; pourtant, je partis, par le vent et la pluie, et je ramenai avec moi l'un des deux, le médecin; l'autre dit qu'il viendrait dans la matinée. Laissant Joseph expliquer l'affaire, je courus à la chambre des enfants; leur porte était entrebâillée, je vis qu'ils ne s'étaient pas couchés, bien qu'il fut passé minuit; mais ils étaient plus calmes et n'avaient pas besoin de moi pour les consoler. Les petites âmes se réconfortaient l'une l'autre avec des pensées meilleures que toutes celles que j'aurais pu leur suggérer; aucun curé dans le monde n'a jamais fait une aussi belle peinture du ciel que celle qu'ils en faisaient dans leur innocente conversation; et pendant que je les écoutais en sanglotant, je ne pouvais m'empêcher de souhaiter que nous fussions tous ensemble en sécurité là-haut.
CHAPITRE III
M. Hindley revint pour l'enterrement; et,—chose qui nous étonna et fit jaser les voisins à droite et à gauche—il amena une femme avec lui. Ce qu'elle était, et où elle était née, il ne nous en a jamais informés; probablement qu'elle n'avait ni argent ni nom pour la recommander, sans quoi il n'aurait pas tenu son union cachée de son père.
Ce n'était pas une femme qui aurait jamais troublé la maison pour sa propre part. Tous les objets qu'elle vit, du moment où elle passa le seuil, semblèrent l'enchanter, et aussi toutes les circonstances qui eurent lieu autour d'elle, excepté les préparatifs de l'enterrement et la présence des veilleurs funèbres. Je la crus à moitié niaise, par la conduite qu'elle eut dans cette occasion. Elle courut dans sa chambre et me fît y venir avec elle, alors que j'aurais dû habiller les enfants; et là elle se tenait assise, frissonnante et tordant ses mains, et demandant à plusieurs reprises: «Est-ce qu'ils sont partis, à présent?» Alors elle commença à décrire avec une émotion hystérique l'effet que lui produisait la vue du noir; et elle tressaillit, et elle trembla, et enfin elle eut une crise de larmes. Quand je lui demandai ce qu'il y avait, elle me répondit qu'elle ne savait pas, mais qu'elle sentait une telle peur de mourir! Elle me sembla aussi peu exposée à mourir dans ce moment que moi-même. Elle était plutôt mince, mais jeune, le teint frais, et ses yeux étincelaient comme des diamants. Je remarquai bien, il est vrai, que la montée des escaliers la faisait respirer très vite, que le moindre bruit soudain lui donnait le frisson, et qu'elle avait de temps à autre une toux pénible; mais je ne savais rien de ce que présageaient ces symptômes et rien ne me portait à sympathiser avec elle. Dans ce pays, voyez-vous, M. Lockwood, nous n'avons pas l'habitude de nous attacher aux étrangers, à moins qu'ils ne s'attachent à nous les premiers. Le jeune Earnshaw avait considérablement changé pendant les trois années de son absence; il était devenu plus maigre, avait perdu sa couleur, parlait et s'habillait d'une toute autre façon. Le jour même de son retour, il dit à Joseph et à moi que nous aurions désormais à demeurer dans l'arrière-cuisine et à lui laisser la maison. Il voulait même tapisser et faire couvrir de papier une petite chambre étroite qui serait devenue un parloir; mais sa femme exprima tant de plaisir à la vue du plancher blanc et de l'énorme cheminée toute brillante, et des plats d'étain, et de la case aux faïences, et du chenil, et du large espace qu'il y avait pour se mouvoir dans cette chambre où ils se tenaient d'habitude, que son mari crut son projet inutile à la commodité de sa femme, et y renonça.
Elle témoigna du plaisir aussi à trouver une sœur parmi ses nouvelles connaissances; et elle bavarda avec Catherine, et l'embrassa, et courut partout avec elle, et lui donna des quantités de cadeaux, au commencement. Pourtant son affection se fatigua très vite, et quand elle devint aigre, Hindley devint tyrannique. Quelques mots d'elle, témoignant de son antipathie pour Heathcliff, suffirent pour réveiller en lui sa haine d'autrefois envers le garçon. Il le chassa de sa compagnie et le rejeta dans celle des domestiques, le priva des leçons du curé, exigea que désormais il travaillât dehors, le forçant à besogner aussi durement qu'aucun autre garçon dans la ferme.
Dans les premiers temps, Heathcliff supporta assez sa dégradation, parce que Cathy lui enseignait ce qu'elle apprenait, et travaillait ou jouait avec lui dans les champs. Tous deux promettaient de devenir rudes comme des sauvages; le jeune maître ne s'occupait absolument pas de leur conduite, ni de ce qu'ils, faisaient, de sorte qu'ils n'avaient pas affaire à lui. Il ne les aurait pas même forcés à aller à l'église le dimanche; mais Joseph et le curé le réprimandaient de son insouciance toutes les fois que les enfants manquaient le service, et lui, en conséquence, ne manquait pas d'ordonner que l'on battît Heathcliff et que l'on privât Catherine de dîner ou de souper. Mais c'était un de leurs amusements principaux de se sauver dans les marais le matin et d'y rester toute la journée, et la punition qui suivait était une risée pour eux. Le curé pouvait imposer à Catherine autant de chapitres qu'il voulait à apprendre par cœur, et Joseph pouvait battre Heathcliff jusqu'à avoir mal au bras; les deux enfants oubliaient tout dans la minute où ils se retrouvaient ensemble, ou du moins dans la minute où ils avaient exécuté quelque mauvais plan de vengeance; plus d'une fois j'ai pleuré en moi-même à les voir pousser tous les jours plus insouciants de tout, tandis que moi je n'osais pas dire une syllabe, par crainte de perdre le peu de pouvoir que je gardais encore sur ces créatures délaissées. Un dimanche soir, il arriva qu'on les chassa de la grande chambre, parce qu'ils avaient fait du bruit ou pour quelque petite offense de cette sorte; et quand j'allai les appeler pour le souper, je ne pus les découvrir nulle part. Nous fouillâmes la maison, en haut et en bas, la cour et les étables, ils étaient introuvables. À la fin, Hindley, furieux, nous dit de verrouiller les portes et jura que personne ne les laisserait rentrer cette nuit-là. Tout le monde alla se coucher; et moi, trop inquiète pour me mettre au lit, j'ouvris ma fenêtre et je passai ma tête pour écouter, malgré la pluie, bien résolue à les laisser tout de même entrer, s'ils revenaient. Après un moment, je distinguai des pas qui montaient dans le chemin, et la lumière d'une lanterne brilla à travers la porte. Je jetai un châle sur ma tête et courus pour les empêcher d'éveiller M. Earnshaw en frappant. Il n'y avait là que Heathcliff, et je me sentis trembler en le voyant seul.
—Où est miss Catherine? m'écriai-je précipitamment; pas d'accident, j'espère?
—À Thrushcross-Grange, répondit-il, et j'y serais aussi, mais ils n'ont pas eu l'air disposés à me demander de rester.
—Eh bien, vous allez en attraper, lui dis-je, vous ne serez jamais content tant qu'on ne vous enverra pas à votre affaire; qu'est-ce diable qui a pu vous faire rôder jusqu'à Thrushcross-Grange?
—Laissez-moi me débarrasser de mes vêtements mouillés et je vous raconterai tout sur cette aventure, Nelly, répondit-il.
Je lui dis de prendre garde à ne pas éveiller le maître, et pendant qu'il se déshabillait et que j'attendais pour éteindre la chandelle, il poursuivit:
—Cathy et moi, nous nous sommes échappés de la lingerie pour faire une course en liberté, et comme nous apercevions de loin les lumières de la Grange, nous eûmes l'idée d'aller voir si les Linton passaient leur soirée du dimanche à se tenir debout dans les coins pendant que leur père et leur mère restaient assis à boire et à manger, et à chanter et à rire, et à brûler leurs yeux devant le feu. Croyez-vous qu'ils le fassent? ou bien qu'ils lisent des sermons, et qu'ils soient catéchisés par leur domestique, et qu'on leur fasse apprendre une colonne de noms de l'Écriture s'ils ne répondent pas proprement?
—Il est probable que non, répondis-je. Ce sont sans doute de bons enfants, et ils ne méritent pas le traitement que vous recevez pour votre mauvaise conduite.
—Ne faites pas de morale, Nelly, me dit-il, quelle folie! Nous courûmes du sommet des Heights jusqu'au parc sans nous arrêter; et Catherine fut complètement battue dans la course parce qu'elle était nu-pieds. Vous aurez demain à chercher ses souliers dans la boue. Nous rentrâmes par le trou d'une haie; nous nous trouvâmes un chemin à tâtons dans le sentier, et nous nous plantâmes sur une pelouse de fleurs au-dessus de la fenêtre du salon. La lumière descendait de là sur nous, on n'avait pas mis les volets, et les rideaux n'étaient baissés qu'à moitié. Tous deux, en nous tenant debout sur le rebord du mur et en nous appuyant à la saillie, nous pouvions regarder à l'intérieur; et nous avons vu—ah! comme c'était beau!—un endroit splendide tapissé de rouge, et des chaises et des tables couvertes en rouge, et un beau plafond blanc bordé d'or, au centre duquel pendait, attaché avec des chaînes d'argent, un grand candélabre tout étincelant de petites bougies qui brillaient doucement. Les vieux M. et Madame Linton n'y étaient pas; Edgar et sa sœur avaient la chambre entièrement pour eux. Ne devaient-ils pas être heureux? À leur place, nous nous serions crus dans le ciel! Et maintenant, devinez un peu ce que vos bons enfants étaient en train de faire? Isabella—je pense qu'elle a onze ans, un an de moins que Cathy—était étendue à l'extrémité de la chambre, hurlant comme si des sorcières lui enfonçaient des aiguilles brûlantes dans la peau. Edgard était debout dans le foyer, pleurant en silence, et au milieu de la table était assis un petit chien, agitant sa patte et piaillant; nous comprîmes, à leurs accusations mutuelles, qu'ils venaient presque de couper cette patte en deux à force de la tirer chacun de son côté. Les idiots! C'était là leur plaisir! De se quereller à qui tiendrait dans sa main cette petite bête, et chacun de se mettre à pleurer parce que, tous les deux, après se l'être disputée, refusaient de la prendre. Nous riions bien de ces créatures! Nous les méprisions! Quand me prendrez-vous à désirer ce que Catherine désire? Quand nous verrez-vous nous divertissant à hurler, et à sangloter, et à nous rouler par terre tout le long d'une chambre? Pour un millier de vies, je ne voudrais pas échanger ma condition ici pour celle d'Edgard Linton à Thrushcross-Grange, pas même si j'avais le privilège d'attacher Joseph au plus haut pignon, et de peindre le fronton de la maison avec le sang de Hindley!
—Silence, interrompis-je. Mais vous ne m'avez pas encore dit, Heathcliff, pourquoi vous avez laissé Catherine là-bas.
—Je vous ai dit que nous étions en train de rire, répondit-il. Les Linton nous ont entendus, et d'un commun accord, tous deux se sont précipités vers la porte. Il y a eu un silence, et puis un cri: «Oh, maman, maman, oh papa! oh maman, venez ici; oh papa, oh!» Je vous assure qu'ils n'ont fait que miauler de cette façon là. Alors nous avons fait un bruit terrible pour les effrayer encore davantage, et puis nous avons sauté en bas du rebord parce que nous entendions quelqu'un tirer la barre de la porte et que nous sentions que le meilleur était de nous sauver. Je tenais Cathy par la main et je la pressais de courir quand tout d'un coup elle est tombée. Elle a murmuré: «Cours, Heathcliff, cours, ils ont lâché le bouledogue, le voilà qui me tient.» Le chien l'avait saisie au cou-de-pied, Nelly; j'entendais son affreux ronflement. Et elle, elle ne criait pas, oh non, elle aurait dédaigné de crier quand même elle aurait été embrochée sur les cornes d'un taureau furieux. Mais moi je criais; je vociférais assez de jurons pour anéantir tous les démons de la chrétienté; et j'ai pris une pierre que je lui ai jetée dans la gueule, en faisant tout mon possible pour la lui enfoncer dans la gorge. À la fin, un sot de domestique est venu avec une lanterne, en criant: «Tiens bon, Skulker, tiens bon!» Mais il a été forcé de changer de ton quand il a vu le jeu de Skulker. Le chien était étouffé; son énorme langue rouge pendait longue d'un demi-pied en dehors de sa gueule et ses lèvres écumaient d'une bave de sang. L'homme a relevé Cathy. Elle était malade: non de peur, j'en suis certain, mais de souffrance. Il l'a emportée dans la maison et je les ai suivis, grognant des exécrations et des menaces de vengeance. «Eh! bien! Robert, quelle prise? criait Linton à l'entrée.—Skulker a attrapé une petite fille, monsieur; et voici un garçon, dit-il en m'empoignant, qui a l'air d'un méchant vagabond! Sans doute que les voleurs voulaient les faire passer par la fenêtre, afin qu'ils ouvrent la porte au reste de la clique, quand tout le monde serait endormi, pour qu'ils puissent nous assassiner à leur aise. Taisez-vous, vous, petit voleur mal embouché, vous irez aux galères pour ce coup-là; M. Linton, ne lâchez pas votre fusil.—Non, non, Robert, dit le vieux fou, les canailles ont su que j'ai touché mes rentes hier; ils ont pensé qu'ils auraient proprement leur affaire. Entrez, je vais leur arranger une réception. Tiens, John, attache la chaîne. Jenny, donnez un peu d'eau à Skulker. Venir provoquer un magistrat dans sa forteresse, et un dimanche encore! Ou s'arrêtera leur insolence? Oh ma chère Marie, regardez un peu! N'ayez pas peur, ce n'est qu'un petit garçon: il est vrai que le diable ricane ouvertement sur sa figure; ne serait-ce pas rendre service à la contrée que de le pendre tout de suite avant qu'il ne puisse montrer sa nature dans ses actes comme il le fait dans sa mine?» Il m'attira sous le chandelier et Madame Linton mit ses lunettes sur son nez et leva ses bras au ciel pour témoigner de son horreur. Les lâches enfants s'encouragèrent aussi à ramper plus près, et j'entendis Isabella bégayer: «Quelle chose affreuse! Mettez-le dans la cave, papa, il ressemble tout à fait au fils du diseur de bonne aventure qui m'a volé mon faisan apprivoisé. N'est-ce pas, Edgar?»
Pendant qu'ils étaient en train de m'examiner, Cathy est revenue à elle; elle a entendu ce dernier discours et elle s'est mise à rire. Edgar Linton, après l'avoir longtemps considérée, trouva enfin assez de présence d'esprit pour la reconnaître. Ils nous ont vus à l'église, vous savez bien qu'il soit rare que nous les rencontrions ailleurs. Il a dit tout bas à sa mère:
—Mais c'est miss Earnshaw! et voyez comme Skulker l'a mordue!
—Miss Earnshaw? Quelle folie! s'est écriée la dame. Miss Earnshaw rôdant à travers le pays avec un gipsy! Et pourtant, mon cher, l'enfant est en deuil, sûrement c'est elle; et elle peut rester boiteuse pour toujours.
—Quelle coupable insouciance de la part de son frère! s'écria M. Linton, détournant ses regards de moi sur Catherine. J'ai d'ailleurs entendu de Shielders (c'était le nom du curé, monsieur) qu'il la laisse croître tout à fait comme une petite païenne. Mais qui est celui-ci? Où a-t-elle ramassé ce compagnon? Oh! oh! je suis sûr que c'est cette étrange acquisition qu'a faite notre feu voisin dans son voyage à Liverpool, un petit Lascar, ou bien quelque enfant de parias américains ou espagnols.
—Un méchant garçon, en tout cas, remarqua la vieille dame, et pas du tout fait pour une maison convenable! «Avez-vous entendu son langage, Linton? Je suis effrayée de penser que mes enfants aient pu l'entendre.»
—Je recommençai à jurer—ne vous fâchez pas, Nelly,—et alors on a ordonné à Robert de me faire sortir. J'ai refusé de m'en aller sans Cathy, mais il m'a entraîné dans le jardin, m'a mis de force cette lanterne dans la main, m'a assuré que M. Earnshaw serait informé de ma conduite, et après m'avoir ordonné de marcher tout droit ici, a refermé la porte. Les rideaux formaient encore une fente à un de leurs coins, et je repris ma station pour espionner; parce que si Catherine avait désiré retourner à la maison, j'avais l'intention de secouer leur grand carreau de verre en un million de fragments pour peu qu'ils eussent refusé de la laisser partir. Mais elle était assise tranquillement sur le sofa. Madame Linton la débarrassa du manteau gris de la laitière que nous avions emprunté pour notre excursion. Elle secouait la tête et lui faisait des remontrances, je suppose: Cathy était une jeune lady, et ils faisaient une distinction entre la façon de la traiter et celle de me traiter moi-même. Alors la servante lui a apporté un bassin d'eau chaude et lui a lavé les pieds; M. Linton lui a préparé un grand verre de négus et Isabella lui a mis dans le pan de sa robe tous les gâteaux qu'elle avait sur une assiette, pendant qu'Edgar restait à distance, bouche béante. Après cela, ils ont séché et peigné ses beaux cheveux, ils lui ont donné une paire d'énormes pantoufles, et l'ont traînée auprès du feu; et quand je suis parti, elle était aussi gaie qu'elle pouvait l'être, partageant sa nourriture entre le petit chien et Skulker, dont elle pinçait le nez en même temps qu'elle mangeait; elle allumait une étincelle de vie dans les vides yeux bleus des Linton, un vague reflet de sa chère figure enchanteresse. Je vis qu'ils étaient stupides d'admiration; elle est si infiniment supérieure à eux, à tout le monde sur la terre, n'est-ce pas vrai, Nelly?
—Il va sortir de cette affaire plus de choses que vous n'en prévoyez, répondis-je, le couvrant et éteignant la lumière. «Vous êtes incurable, Heathcliff, et M. Hindley va être forcé de recourir à des mesures extrêmes; vous verrez si je me trompe.» Mes paroles se trouvèrent plus vraies que je n'aurais désiré. Cette malheureuse aventure rendit Earnshaw furieux. En outre, M. Linton, pour améliorer les choses, nous fit lui-même une visite le lendemain, et il débita au jeune maître un tel sermon sur la voie funeste dans laquelle il menait sa famille, que M. Hindley en fut très excité, et crut devoir considérer sérieusement la situation. Heathcliff ne fut pas battu; mais on lui déclara qu'au premier mot qu'il dirait à miss Catherine, on le mettrait dehors; et Madame Earnshaw entreprit de forcer sa belle-sœur à la réserve qui convenait, sitôt qu'elle serait rentrée, se promettant d'y employer l'art et non la force, car par la force elle ne serait jamais arrivée à rien.
CHAPITRE IV
Cathy resta cinq semaines à Thrushcross Grange, jusqu'à Noël. Cet intervalle suffit pour la guérir entièrement de sa blessure à la cheville, et par la même occasion, ses manières s'améliorèrent beaucoup. Notre maîtresse lui faisait de fréquentes visites, et commençait son plan de réforme en essayant d'exciter l'amour-propre et la dignité de la jeune fille à force de belles robes et de flatteries. À cela elle réussit aisément, de sorte que, au lieu d'une petite sauvage farouche et échevelée, sautant par la maison, et se démenant pour nous mettre tous hors d'haleine, nous vîmes descendre d'un joli poney noir une personne très digne, avec des boucles de cheveux bruns apparaissant sous une toque ornée d'une plume, et vêtue d'un long manteau de laine, qu'elle était forcée de retenir avec les deux mains pour pouvoir marcher. Hindley l'aida à descendre de son cheval, s'écriant d'un air ravi: «Eh quoi, Cathy, vous voilà tout à fait une beauté! J'aurais eu peine à vous reconnaître: vous avez maintenant l'air d'une dame. Isabella Linton n'est rien en comparaison d'elle, n'est-ce pas vrai, Frances?—Isabella n'a pas ses avantages naturels, répliqua sa femme; mais il faut qu'elle soit sage, et ne recommence pas ici à être une petite sauvage. Ellen, aidez miss Catherine à se déshabiller. Restez tranquille, ma chère, vous allez déranger vos boucles, laissez-moi dénouer votre chapeau.»
J'enlevai le manteau, et au-dessous, je vis briller une longue robe de soie, des bas blancs et des bottines vernies; ses yeux étincelaient gaîment quand elle vit les chiens accourir en bondissant pour lui souhaiter la bienvenue; mais c'est à peine si elle osa les toucher par crainte qu'ils ne salissent ses beaux vêtements. Elle me baisa gentiment: j'étais toute couverte de farine à faire les gâteaux de Noël et il n'aurait pas fait bon de m'embrasser; après quoi, elle regarda tout autour d'elle pour chercher Heathcliff. Monsieur et Madame Earnshaw étaient très inquiets de la façon dont ils se rencontreraient, pensant qu'on pourrait alors se rendre compte en quelque mesure de la difficulté qu'il y aurait à séparer les deux amis.
Heathcliff fut d'abord malaisé à découvrir. Si lui et les autres ne prenaient aucun soin de lui avant le départ de Catherine, ç'avait été dix fois pire depuis. Personne que moi-même, n'avait l'attention de lui dire qu'il était sale, et de le forcer à se laver, au moins une fois par semaine; et il est rare que les enfants de son âge trouvent d'eux-mêmes du plaisir dans le savon et l'eau; aussi, pour ne pas parler de ses vêtements qui avaient traîné trois mois dans la boue et la poussière, et de son épaisse chevelure jamais peignée, sa figure et ses mains étaient affreusement sales. Il avait bien raison de se cacher derrière le siège, en apercevant cette brillante et gracieuse demoiselle qui entrait dans la maison, au lieu de l'inculte contre-partie de lui-même qu'il attendait. «Est-ce que Heathcliff n'est pas ici? demanda-t-elle, retirant ses gants, et laissant voir des doigts d'une blancheur admirable.»
—Heathcliff, vous pouvez avancer, cria M. Hindley, joyeux de sa déconfiture, et heureux de voir dans quel état le répugnant garnement serait forcé de se présenter. Vous pouvez venir et souhaiter la bienvenue à miss Catherine, comme les autres domestiques.
Cathy, apercevant son ami dans sa retraite, s'élança pour l'embrasser; en une seconde, elle déposa sept ou huit baisers sur sa joue; puis elle s'arrêta, se recula, et éclata de rire en s'écriant: «Eh, quelle noire et méchante figure vous avez, et combien drôle et laid! Mais c'est parce que je suis habituée à Edgar et à Isabella Linton. Eh bien, Heathcliff, m'avez-vous oubliée?»
Elle avait quelque raison pour faire cette question, car la honte et l'orgueil avaient jeté une ombre sur la contenance du garçon et le tenaient immobile.
—Serrez-lui la main, Heathcliff, dit M. Earnshaw d'un ton de condescendance. Une fois par hasard, c'est permis.
—Je ne veux pas, répondit le garçon, retrouvant enfin sa langue; je ne veux pas rester ici pour qu'on rie de moi. Je ne le supporterai pas!
Et il voulut s'échapper, mais Cathy le saisit de nouveau.
—Je n'ai pas eu l'intention de rire de vous, lui dit-elle; je n'ai pas pu m'en empêcher; Heathcliff, serrez-moi la main, au moins. De quoi êtes-vous grognon? C'était seulement que vous aviez l'air singulier. Si vous voulez laver votre figure et brosser vos cheveux, ce sera parfait: mais vous êtes si sale!—Elle regardait avec intérêt les doigts tout poussiéreux qu'elle tenait dans les siens, et aussi sa robe, que le contact d'Heathcliff n'avait pas dû embellir.
—Vous n'aviez pas besoin de me toucher! répondit-il, suivant ses regards et retirant sa main. Je serai aussi sale qu'il me plaira; et j'aime à être sale, et je serai sale.
Là-dessus, il s'élança la tête la première hors de la chambre, au grand amusement du maître et de la maîtresse, et aussi au grand émoi de Catherine, qui ne pouvait comprendre comment ses remarques avaient fait pour produire une telle explosion de mauvaise humeur.
Après avoir rempli auprès de la nouvelle venue le rôle de femme de chambre, et avoir mis mes gâteaux dans le four, et avoir égayé la maison et la cuisine avec de grands feux comme il convenait pour la veillée de Noël, je me préparais à m'asseoir en chantant des noëls, toute seule; sans faire attention à l'affirmation de Joseph qui considérait les rythmes joyeux que j'avais pris comme constituant de vraies chansons. Lui s'était retiré pour prier à part dans sa chambre; et Monsieur et Madame Earnshaw occupaient l'attention de la demoiselle en lui montrant toutes sortes de petites babioles qu'ils avaient achetées pour qu'elle en fît présent aux Linton, en reconnaissance de leurs bontés. On avait invité Isabella et Edgar à passer la journée du lendemain à Wuthering Heights, et l'invitation avait été acceptée, à une seule condition: Madame Linton avait demandé que ses chéris eussent à être tenus soigneusement séparés de ce «misérable garçon mal embouché».
C'est dans ces circonstances que je restai seule au coin du feu. Je savourais la riche odeur des épices qui cuisaient; j'admirais les instruments de cuisine tout reluisants, l'horloge somptueuse enfermée dans un couvercle de bois de houx, les cruches d'argent rangées sur un plateau et prêtes pour être remplies d'ale chaud avant le dîner; et par-dessus tout, la pureté sans tâche de ce qui était particulièrement confié à mes soins, du plancher récuré et bien balayé. J'admirais intérieurement chacun de ces objets autant qu'il convenait; puis je me rappelais comment le vieil Earnshaw avait l'habitude de venir quand tout était en place, et de m'appeler une petite fille bien adroite et de glisser un schilling dans ma main comme cadeau de Noël; et de là je vins à penser à son attachement pour Heathcliff, à la peur qu'il avait que l'enfant n'eut à souffrir après sa mort de la négligence des siens; et cela me conduisit naturellement à considérer la situation présente du pauvre garçon; et au lieu de chanter je sentis une envie de pleurer. Pourtant, je me dis bientôt qu'il serait plus sage d'essayer de réparer quelques-uns des torts commis envers Heathcliff que de verser des larmes sur eux: je me levai et allai dans la cour pour le chercher; je le trouvai caressant le poil lustré du nouveau poney dans l'étable, et nourrissant les autres bêtes à son habitude.
—Hâtez-vous, Heathcliff, lui dis-je, on est si bien dans la cuisine, et Joseph est remonté; hâtez-vous, et laissez-moi vous habiller gentillement avant que miss Cathy ne sorte de sa chambre, et alors vous pourrez vous asseoir ensemble, avec tout le foyer pour vous deux, et avoir une longue causette jusqu'au moment de vous coucher.
Il continuait son travail sans tourner une seule fois la tête vers moi.
—Venez, viendrez-vous? continuai-je; il y a un petit gâteau pour chacun de vous, qui sera prêt dans un instant; et vous avez besoin d'une demi-heure pour vous habiller.
J'attendis cinq minutes, mais n'obtenant aucune réponse, je le quittai. Catherine soupa avec son frère et sa belle-sœur. Joseph et moi, nous nous joignîmes pour un repas tout à fait insociable, assaisonné de reproches, d'un côté, et d'insolence de l'autre. Le gâteau et le fromage d'Heathcliff restèrent sur la table toute la nuit pour les fées. Il s'arrangea pour continuer son travail jusqu'à neuf heures, après quoi il s'en alla, muet et sombre, dans sa chambre. Cathy resta debout très tard, ayant un monde de choses à ordonner pour la réception de ses nouveaux amis; une fois elle vint dans la cuisine pour parler à son ami d'autrefois; mais il n'y était pas, de sorte qu'elle se contenta de demander ce qu'il avait, et sortit. Le lendemain matin, le garçon se leva de bonne heure, mais comme c'était un jour de fête, il s'enfuit avec sa mauvaise humeur vers les bruyères et ne reparut que lorsque la famille fut partie pour l'église. Le jeûne et la réflexion semblaient l'avoir amené à un meilleur esprit. Il resta quelques instants accroché autour de moi, puis, s'étant armé de tout son courage, il s'écria tout à coup:
—Nelly, faites-moi propre, j'ai l'intention d'être bon.
—Il est bien temps, Heathcliff, lui dis-je, vous avez fâché Catherine: elle regrette d'être revenue. C'est comme si vous étiez jaloux d'elle parce qu'on pense plus à elle qu'à vous.
L'idée d'être jaloux d'elle était incompréhensible pour lui; mais l'idée de la voir fâchée, il la comprenait assez clairement.
—Est-ce qu'elle vous l'a dit, qu'elle était fâchée? demanda-t-il d'un air très sérieux.
—Elle a pleuré quand je lui ai dit que vous étiez reparti ce matin.
—Eh bien moi j'ai pleuré hier soir, répliqua-t-il, et j'avais plus de raisons pour pleurer qu'elle.
—Oui, vous aviez cette raison que vous alliez au lit avec un cœur orgueilleux et un estomac vide. Les gens fiers entretiennent en eux de mauvais chagrins. Mais si vous avez honte de votre méchante humeur, il faut que vous demandiez pardon, voyez-vous, quand elle va rentrer. Vous aurez à aller la trouver et à offrir de l'embrasser, et à lui dire—vous savez mieux que moi ce qu'il y a à lui dire,—seulement faites-le de bon cœur, et non pas comme si vous croyiez que sa grande toilette a fait d'elle une étrangère. Et maintenant, malgré que j'aie à préparer le dîner, je vais dérober un moment pour vous arranger, si bien qu'Edgar Linton aura tout à fait l'air d'une poupée à côté de vous. C'est d'ailleurs l'air qu'il a. Vous êtes plus jeune, et pourtant, je le jurerais, vous êtes plus haut et deux fois aussi large des épaules; vous pourriez l'abattre par terre en un clin d'œil. Ne sentez-vous pas que vous le pourriez?
La figure d'Heathcliff s'éclaira un moment, puis elle s'obscurcit de nouveau, et il eut un soupir.
—Mais, Nelly, si je l'abattais par terre vingt fois, cela ne le rendrait pas moins joli, ni moi davantage. Ce que je voudrais, ce serait d'avoir des cheveux blonds et la peau fine, et d'être aussi bien vêtu et aussi bien élevé que lui, et d'avoir une chance d'être aussi riche qu'il doit l'être.
—Et de crier pour appeler maman à chaque instant, ajoutai-je, et de trembler si un petit paysan levait son poing sur vous, et de rester assis à la maison toute la journée pour une méchante averse? Oh Heathcliff, vous montrez là un bien pauvre esprit. Venez à la glace, et je vais vous montrer ce que vous devriez désirer. Voyez-vous ces deux lignes entre vos yeux et ces épais sourcils qui, au lieu d'être relevés et arqués, sont baissés par le milieu; et cette paire de méchants yeux noirs de vrai diable, si profondément enfoncés, qui jamais n'ouvrent franchement leurs fenêtres, et qui regardent en-dessous comme des espions de l'enfer? Consentez et apprenez à caresser comme il faut ces boucles maussades, à ouvrir franchement vos paupières, et à changer ces diables en deux anges, confiants et innocents, ne soupçonnant rien, et voyant partout des amis là où il n'est pas certain qu'ils ont affaire à des ennemis. Ne gardez pas cette expression d'un vieux chien vicieux qui a l'air de savoir que les coups de pied qu'il reçoit sont ce qui lui est dû, et qui cependant déteste le monde entier aussi bien que celui qui donne les coups de pied, pour la peine qu'on lui fait souffrir.
—Autrement dit, je dois désirer d'avoir les grands yeux bleus et le front découvert d'Edgar Linton, répliqua-t-il. Eh bien c'est ce que je fais, mais ce n'est pas ce qui me permettra de les avoir.
—Un bon cœur vous aidera à avoir une bonne figure, mon garçon, continuai-je, quand même vous seriez un vrai nègre, et un mauvais cœur changera la meilleure figure en quelque chose de pire que ce qu'il y a de plus laid. Et maintenant que nous avons fini de nous laver, de nous peigner et de bouder, dites-moi si vous ne pensez pas que vous êtes plutôt un joli garçon? Je vous le dis, moi, que vous en êtes un. Qui sait si votre père n'était pas un empereur de Chine, et votre mère une reine indienne, l'un et l'autre capables d'acheter, avec leur revenu d'une semaine, Wuthering Heights et Thrushcross-Grange d'un seul coup? Et vous avez été volé par de méchants matelots et amené en Angleterre. Si j'étais à votre place, je me ferais une haute idée de ma naissance, et l'idée de ce que j'aurais été d'abord me donnerait du courage et de la dignité pour supporter l'oppression d'un petit fermier.
Je bavardais de cette façon, et Heathcliff perdait par degrés son air soucieux, et commençait à avoir une figure tout à fait aimable, lorsque notre conversation fut interrompue par un bruit sourd qui remontait dans la route et entrait dans la cour. Il courut à la fenêtre et moi à la porte, juste à temps pour voir les deux Linton descendre de la voiture de famille, enveloppés de manteaux et de fourrures, et pour voir les Earnshaw sauter en bas de leurs chevaux, car il leur arrivait souvent l'hiver d'aller à cheval à l'église. Catherine prit par la main chacun des enfants et les conduisit dans la maison, et les installa devant le feu, qui ne tarda pas à mettre des couleurs vives sur leurs pâles visages.
Je pressai mon compagnon de se hâter à présent d'aller montrer son aimable humeur, et il y consentit volontiers; mais la malchance voulut que, au moment où il ouvrait d'un côté la porte de la cuisine, Hindley l'ouvrait de l'autre côté. Ils se rencontrèrent, et le maître, irrité de le voir propre et gai, ou peut-être désireux de garder la promesse faite à Madame Linton, le fit reculer d'une poussée soudaine et ordonna d'un ton fâché à Joseph de garder le gaillard hors de la chambre, de l'envoyer au grenier jusqu'à la fin du dîner:
—Il ne manquera pas de fourrer ses doigts dans les tartes et de voler les fruits, si on le laisse seul à la cuisine une minute.
—Non, monsieur, ne pus-je m'empêcher de répondre, il ne touchera à rien pour ce qui est de lui, et je suppose qu'il faut qu'il ait sa part des friandises aussi bien que nous.
—C'est de ma main qu'il aura sa part, si je l'attrape à descendre avant la nuit, cria Hindley. Dehors, vagabond; eh quoi, vous faites l'essai du peigne, hein? Attendez que je vous débarrasse de ces élégantes boucles, voyez un peu si je ne pourrais pas les tirer pour les allonger.
—Elles sont déjà assez longues, observa le jeune Linton qui s'était approché de la porte et regardait à la dérobée. Je m'étonne qu'elles ne lui donnent pas mal à la tête. C'est comme s'il avait une crinière de pouliche au-dessus des yeux.
Il avait hasardé cette remarque sans aucune intention injurieuse; mais la violente nature d'Heathcliff n'était pas préparée à endurer l'ombre d'une impertinence de la part de quelqu'un qu'il semblait depuis lors haïr comme un rival. Il saisit une soupière pleine de sauce de pommes chaude, la première chose qui lui tomba sous la main, et la lança en plein sur la figure et le cou du petit Linton; celui-ci commença aussitôt une lamentation qui fit accourir Isabella et Catherine. Hindley Earnshaw empoigna le coupable et le conduisit à sa chambre; et là sans doute il lui administra un dur remède pour le guérir de son accès de passion, car, en revenant, il était rouge et essoufflé. Je pris un torchon et je frottai avec un peu de dépit le nez et la bouche d'Edgar, affirmant que cela lui apprendrait à se mêler des affaires d'autrui. Sa sœur commença à pleurer et à demander à rentrer à la maison, et Cathy se tenait là, confuse, rougissant pour tout le monde.
—Vous n'auriez pas dû lui parler, dit-elle au jeune Linton. Il était de mauvaise humeur et maintenant vous avez gâté votre visite; et il sera battu, je le hais d'être battu! Je ne pourrai pas manger mon dîner. Pourquoi lui avez-vous parlé, Edgar?
—Je ne lui ai pas parlé, sanglotait l'enfant s'échappant de mes mains, et achevant de se nettoyer avec son mouchoir de batiste. J'ai promis à maman de ne pas lui dire un mot.
—Allons, ne pleurez pas, répondit Catherine dédaigneusement, on ne vous a pas tué. Soyez sage, voilà mon frère qui vient, restez tranquille! Silence, Isabella, est-ce que quelqu'un vous a blessée, vous?
—Allons, allons, enfants, asseyez-vous à vos places, cria Hindley, accourant. Cette brute d'enfant m'a joliment échauffé. La prochaine fois, maître Edgar, prenez la loi dans vos poings, cela vous donnera de l'appétit.
L'aspect et l'odeur du festin rendirent à la petite bande sa tranquillité d'esprit. Tous avaient faim après leur course; et comme il ne leur était arrivé aucun mal réel, ils n'eurent pas de peine à se consoler. M. Earnshaw distribuait d'abondantes portions, et la maîtresse les égayait par l'entrain de sa causerie. Je restai debout derrière sa chaise. Je souffrais de voir Catherine, les yeux secs et l'air indifférent, commencer à couper l'aile d'une oie placée devant elle. «C'est une enfant sans cœur, pensais-je; comme elle oublie légèrement les souffrances de son ancien compagnon de jeu! Je ne l'aurais pas imaginée si égoïste.» Elle porta une bouchée à ses lèvres, puis la reposa de nouveau. Ses joues rougirent et je vis les larmes jaillir de ses yeux. Elle fit glisser à terre sa fourchette, et se hâta de se baisser sous la table pour cacher son émotion. Je ne pouvais pas continuer à l'appeler une fille sans cœur, car je vis qu'elle était toute la journée dans le purgatoire, et qu'elle s'épuisait à trouver une occasion de rester seule, ou de rendre une visite à Heathcliff, qui avait été enfermé par le maître, comme je le découvris en essayant de lui monter en secret un plat de nourriture.
Le soir, il y eut une danse. Cathy demanda alors à ce qu'il fut remis en liberté, parce qu'Isabella Linton n'avait pas de partenaire; mais ses efforts furent vains, et c'est moi qui fus désignée pour remplir la place vacante. L'excitation de l'exercice nous débarrassa de tout chagrin, et notre plaisir fut accru par l'arrivée de la fanfare de Gimmerton, en tout plus d'une quinzaine: une trompette, un trombone, des clarinettes, des bassons, des cors français et une basse-viole, sans parler des chanteurs. Ils vont à la ronde dans toutes les maisons respectables et reçoivent des cadeaux tous les Noëls, et nous estimâmes comme une joie de premier ordre de pouvoir les entendre. Quand les Noëls d'usage furent chantés, nous les installâmes à chanter des chansons et des lais. Madame Earnshaw aimait la musique, de sorte qu'ils nous en donnèrent en abondance.
Catherine l'aimait aussi; mais elle dit qu'on l'entendrait plus doucement du haut de l'escalier, et elle monta dans l'obscurité; je la suivis. On ferma la porte d'en bas, car il y avait tant de monde que personne n'avait remarqué notre absence. Cependant Cathy, sans s'arrêter au haut de l'escalier, était montée jusqu'au grenier où l'on avait enfermé Heathcliff, et s'était mise à l'appeler. Pendant un moment, il refusa obstinément de répondre; elle persévéra et finit par le persuader de communiquer avec elle à travers les planches. Je laissai les pauvres créatures causer à leur aise, jusqu'au moment où je supposai que les chants allaient cesser et les chanteurs prendre de nouveau quelques rafraîchissements; alors je grimpai à l'échelle pour la prévenir. Mais au lieu de la trouver dehors, j'entendis sa voix à l'intérieur. Le petit singe avait rampé par la lucarne de l'une des chambres, le long du toit, dans la lucarne de l'autre, et ce fut avec la plus grande difficulté que je pus la décider à sortir. Quand elle vint, Heathcliff vint avec elle, et elle insista pour que je le prenne dans la cuisine: l'autre domestique, Joseph, étant allé à Gimmerton pour ne pas entendre le bruit de notre infernale psalmodie, comme il se plaisait à l'appeler. Je leur dis que je n'entendais en aucune façon encourager leurs tours, mais que, comme le prisonnier n'avait rien mangé depuis le dîner de la veille, je consentirais à le laisser cette fois tricher devant M. Hindley. Il descendit, je l'installai sur une chaise près du feu, et lui offris une quantité de bonnes choses, mais il était malade et ne pouvait guère manger, et mes efforts pour le faire manger furent inutiles. Il appuya ses deux coudes sur ses genoux, son menton dans ses mains, et resta plongé dans une méditation muette. Quand je lui demandai le sujet de ses pensées, il me répondit gravement:
—Je suis en train d'essayer de déterminer comment je pourrai repayer Hindley. Peu m'importe le temps qu'il faudra attendre, pourvu que j'y arrive à la fin. J'espère qu'il ne mourra pas avant que j'y arrive.
—Vous n'avez pas honte, Heathcliff! dis-je. C'est à Dieu de punir les méchants; nous, nous devons apprendre à pardonner.
—Non, Dieu n'aurait pas la satisfaction que j'aurai, répondit-il. Je voudrais seulement connaître le meilleur moyen. Laissez-moi seul, et je vais le combiner: quand je pense à cela, je ne sens pas ma peine.
—«Mais, monsieur Lockwood, j'oublie que ces contes ne peuvent guère vous divertir. Je suis désolée de songer comment j'ai pu avoir l'idée de bavarder de cette façon; et votre tisane est froide, et vous penchez la tête pour aller vous coucher. J'aurais pu vous dire l'histoire de Heathcliff, ou du moins tout ce que vous avez besoin d'en savoir, en une demi-douzaine de mots.» S'interrompant ainsi, ma ménagère se leva, et fit mine de mettre son ouvrage de côté, mais je me sentais incapable de bouger du foyer, et j'étais bien loin d'avoir sommeil:—Restez assise, Madame Dean, lui criai-je, restez assise encore une demi-heure. Vous avez très bien fait de me raconter cette histoire à loisir; c'est la méthode que j'aime, et il faudra que vous la finissiez dans le même style. Il n'y a pas un des caractères que vous avez mentionnés qui ne m'intéresse plus ou moins.
—Mais l'horloge va sonner onze heures, monsieur.
—N'importe, je n'ai pas l'habitude de me coucher de bonne heure. Une heure ou deux, c'est bien assez pour une personne qui reste au lit jusqu'à dix heures.
—Vous ne devriez pas rester couché jusqu'à dix heures. La matinée est déjà passée à cette heure-là. Une personne qui n'a pas fait à dix heures la moitié de l'ouvrage de sa journée court risque de laisser l'autre moitié à demi-inachevée.
—Pourtant, madame Dean, reprenez votre siège, car demain j'ai l'intention de prolonger la nuit jusqu'à midi. Je me prédis pour tout le moins un gros rhume.
—J'espère que non, monsieur. Eh bien, il faudra que vous me permettiez de sauter par-dessus quelque trois ans; pendant cet espace de temps, Madame Earnshaw...
—Non, non, je ne permettrai rien de tel. Connaissez-vous cette humeur dans laquelle, si vous êtes assis seul, et qu'un chat lèche son petit devant la cheminée, sous vos yeux, vous vous intéressez si sérieusement à l'opération qu'il suffit que le chat néglige seulement une oreille de son petit pour vous mettre hors de vous?
—Une humeur affreusement paresseuse, j'ose dire.
—Au contraire, très active, jusqu'à fatiguer. Et c'est mon humeur en ce moment, aussi je vous prie de continuer très en détail. Je m'aperçois que les gens de ces pays acquièrent sur les gens des villes la supériorité qu'une araignée dans une prison a sur une araignée dans un cottage, au point de vue des habitants qui les considèrent. Et pourtant, cet accroissement d'attractions n'est pas entièrement dû à la situation du témoin. Les gens d'ici vivent d'une façon plus sérieuse, plus intime, ils s'occupent moins de la surface, du changement, et des frivolités extérieures. J'imagine qu'un amour durant toute une vie est presque possible ici; tandis que jusqu'à présent j'ai toujours refusé de croire à la possibilité d'un amour quelconque de plus d'un an de durée.
—Oh! nous sommes les mêmes ici que partout ailleurs, observa Madame Dean, quelque peu embarrassée par mon speech.
—Excusez-moi, répondis-je; vous, ma bonne dame, vous êtes un démenti frappant à cette assertion. Sauf quelques expressions provinciales de peu d'importance, vous n'avez aucune trace des manières que j'étais habitué à considérer comme particulières à votre classe. Je suis sûr que vous avez pensé beaucoup plus que la généralité des domestiques. Le manque d'occasion de dépenser votre vie en vaines bagatelles vous a forcée à cultiver vos facultés de réflexion.
Madame Dean se mit à rire.
—À coup sûr, je me considère comme une personne sage et raisonnable, dit-elle, mais ce n'est pas pour avoir vécu sur ces collines, et pour avoir vu les mêmes figures et les mêmes actions d'un bout à l'autre de l'année. C'est que j'ai subi une forte discipline qui m'a enseigné la sagesse; et puis, j'ai lu beaucoup plus que vous ne pourriez le supposer, M. Lockwood. Il n'y a pas un livre dans cette bibliothèque que je n'aie regardé et dont je n'aie tiré quelque chose: excepté cette rangée de livres grecs et latins, et ces livres français; et encore ceux-là, je les connais par ce que j'en ai vu dans les autres: c'est ce que vous pouvez attendre de la fille d'un pauvre homme. Pourtant, si vous désirez que je poursuive mon histoire à la façon d'une vraie commère, je veux bien continuer; et au lieu de sauter trois ans, je me contenterai de passer à l'été suivant, l'été de 1778, c'est-à-dire il y a à peu près vingt-trois ans.
CHAPITRE V
—Un beau matin de juin est né mon premier petit nourrisson, le dernier de l'ancienne famille des Earnshaw. Nous étions occupées aux foins dans un champ éloigné lorsque la fille qui avait l'habitude de nous apporter à déjeuner est accourue, une heure à l'avance, traversant la prairie et remontant la ruelle, et m'appelant tout le temps qu'elle courait.
—Oh! un si grand bébé, cria-t-elle, le plus beau qui ait jamais vécu! Mais le docteur dit que Madame doit s'en aller: il dit qu'elle a été poitrinaire depuis plusieurs mois. Je l'ai entendu le dire à M. Hindley: et maintenant elle n'a rien pour la garder en vie, et elle sera morte avant l'hiver. Il faut que vous rentriez à la maison tout de suite. C'est vous qui aurez à être sa nourrice, Nelly: à le nourrir de sucre et de lait et à prendre soin de lui jour et nuit. Je voudrais bien être à votre place, parce que cet enfant sera tout à fait à vous quand il n'y aura plus Madame.
—Mais est-ce qu'elle est très malade? demandai-je, jetant mon râteau et attachant mon bonnet.
—Je devine qu'elle doit l'être; mais elle a l'air si brave, répondit la fille, et elle parle comme si elle avait l'idée de vivre pour voir l'enfant devenir un homme. Elle a perdu la tête de joie, l'enfant est si beau! Si j'étais à sa place, je suis sûre que je ne mourrais pas; je me sentirais mieux portante rien qu'à le regarder, malgré le médecin.
«J'étais vraiment folle de le voir. Dame Archer a descendu le chérubin pour le montrer au maître de la maison, et sa figure avait juste commencé à s'éclairer lorsque voilà le médecin qui s'avance et qui dit:
—Earnshaw, c'est une bénédiction que votre femme ait été épargnée pour vous laisser ce fils. Lorsqu'elle est venue, j'ai eu le sentiment que nous ne la garderions pas; et maintenant, je dois vous le dire, l'hiver va probablement la finir. Ne vous effrayez pas et ne vous en désolez pas trop, il n'y a pas de remède; et puis, vous auriez dû être plus avisé que de choisir un pareil jonc de fille!
—Et qu'est-ce que le maître a répondu, demandai-je?
—Je crois bien qu'il a juré, mais je n'y ai pas fait attention; je m'efforçais pour voir l'enfant.
Et elle recommença à le décrire d'un ton extasié. J'étais aussi excitée qu'elle et je courus bien vite à la maison pour l'admirer pour mon compte, et pourtant j'étais très triste au sujet d'Hindley. Il n'avait de place dans son cœur que pour deux idoles, sa femme et lui-même, il adorait sa femme et je ne pouvais pas m'imaginer comment il supporterait sa perte.
En arrivant à Wuthering-Heights, je le vis debout sur la porte, et je lui demandai au passage comment allait l'enfant.
—Tout prêt à courir, Nelly, nous répondit-il en exhibant un sourire joyeux.
—Et la maîtresse? me hasardai-je à demander, le médecin dit qu'elle est...
—Au diable le médecin! fit-il en devenant tout rouge. Frances va très bien, elle sera tout à fait remise la semaine prochaine. Est-ce que vous montez? Voulez-vous lui dire que je vais venir, si seulement elle promet de ne pas parler. Je l'ai laissée parce qu'elle ne voulait pas se taire, et qu'il faut qu'elle se taise; dites-lui que M. Kenneth a dit qu'il fallait rester tranquille.
Je fis la commission auprès de Madame Earnshaw; elle semblait avoir un peu de délire, et me répondit gaiement:
—C'est à peine si j'ai dit un mot, Ellen, et alors il s'en est allé deux fois en pleurant. C'est bien, dites-lui que je promets de ne pas parler; mais cela ne m'empêchera pas de lui sourire!
Pauvre âme! Jusqu'à la dernière semaine avant sa mort, cette joyeuse humeur ne lui a jamais manqué, et son mari persistait obstinément, non, furieusement à observer que sa santé s'améliorait tous les jours. Lorsque Kenneth l'avertit que ses remèdes étaient inutiles à ce degré de la maladie, et qu'il ne voulait pas l'exposer à d'autres dépenses en continuant à la soigner, il répliqua:
—Je sais que c'est inutile, elle va très bien, elle n'a plus besoin de vos soins. Elle n'a jamais été poitrinaire. Ce n'était qu'une fièvre, et elle est partie. Son pouls est aussi lent que le mien et ses joues aussi fraîches.
Il dit la même histoire à sa femme et elle sembla le croire; mais une nuit, pendant qu'elle s'appuyait sur son épaule et lui disait qu'elle croyait ne pas pouvoir se lever le lendemain, un accès de toux la prit, un accès très léger. Hindley la souleva dans ses bras, elle passa ses deux mains autour de son cou, sa figure changea: elle était morte.
Comme la fille l'avait prédit, le petit Hareton tomba complètement entre mes mains. M. Earnshaw, en ce qui touchait son enfant était content pourvu qu'il le vit en bonne santé et ne l'entendit pas pleurer; mais lui-même devenait désespéré, et son chagrin était de cette sorte qui n'admet pas les lamentations. Il ne pleurait ni ne priait, mais ne faisait que maudire et défier, exécrant Dieu et les hommes, et s'adonnant à une affreuse dissipation. Les domestiques ne pouvaient supporter longtemps sa conduite tyrannique et méchante: Joseph et moi étions les deux seuls qui consentions à rester. Je n'avais pas le cœur de quitter ma charge, et puis vous savez que j'avais été sa sœur de lait, de sorte que j'excusais sa conduite plus volontiers que n'aurait fait un étranger. Joseph restait pour malmener les fermiers et les ouvriers, et parce que sa vocation était d'être là où il avait une abondance de méchancetés à réprouver.
Les mauvaises façons et la mauvaise société du maître formaient un bel exemple pour Catherine et pour Heathcliff. La façon dont il traitait ce dernier aurait suffi pour faire un diable d'un saint. Et en vérité on aurait dit que le garçon était possédé de quelque chose de diabolique à cette époque. Il faisait ses délices de voir Hindley se dégrader à jamais, et tous les jours, sa sauvagerie, sa férocité devenaient plus marquées. Je ne pourrais seulement pas vous dire à moitié quelle infernale maison nous avions. Le curé avait cessé de venir et personne de convenable ne s'approchait de nous, à la fin, à moins d'excepter les visites que faisait Edgar Linton à miss Cathy. À quinze ans, celle-ci était la reine de la contrée, elle n'avait pas sa pareille et devenait une créature superbe et hautaine. J'avoue que je ne l'aimais pas, une fois son enfance passée, et souvent je la vexais en essayant d'abattre son arrogance; et pourtant elle n'eut jamais d'aversion pour moi. Elle avait une constance extraordinaire pour ses attachements anciens; même Heathcliff tenait inaltérablement sa place dans son affection, et le jeune Linton, avec toute sa supériorité, eut toujours beaucoup de peine à produire sur elle une impression aussi profonde. C'est lui qui a été mon dernier maître: voilà son portrait au-dessus de la cheminée. Auparavant, il était pendu d'un côté et celui de sa femme de l'autre; mais ce dernier a été enlevé, sans quoi vous auriez pu voir un peu comment elle était. Pouvez-vous distinguer quelque chose dans ceci?
Madame Dean éleva la chandelle et je pus distinguer une figure aux traits doux, et offrant une ressemblance extrême avec la jeune dame des Heights, mais plus pensive et d'une expression plus aimable. C'était vraiment une image charmante. Les longs cheveux blonds s'enroulaient légèrement sur les tempes, les yeux étaient larges et sérieux, la figure presque trop gracieuse. Je n'étais pas étonné de savoir que Catherine Earnshaw avait pu oublier son premier ami pour celui-ci, mais je me demandais plutôt comment cet homme-ci, pour peu que son esprit ait correspondu à sa personne, avait pu s'éprendre de Catherine Earnshaw telle que je l'imaginais.
—Un bien agréable portrait, dis-je à ma ménagère, est-ce ressemblant?
—Oui, mais il avait bien meilleur air quand il était animé. Ceci est sa figure de tous les jours; en général, il manquait de feu.
Catherine avait conservé ses relations avec Linton depuis les cinq semaines de son séjour parmi eux; et comme elle n'était pas tentée en leur compagnie de montrer les côtés rudes de sa nature, et comme elle avait assez de raison pour avoir honte d'être rude, en présence d'une aussi constante amabilité, elle en avait imposé à la vieille dame et au gentleman et à M. Linton, sans y penser, par son ingénieuse cordialité; elle avait gagné l'admiration d'Isabelle et le cœur et lame de son frère. Ces acquisitions l'avaient flattée dès le début, pleine d'ambition comme elle était, et l'avaient conduite à adopter un caractère doux, sans qu'elle ait eu précisément l'intention de tromper personne. Dans cette maison où elle avait entendu Heathcliff traité de «jeune ruffian vulgaire» et de «pire qu'une brute», elle prenait bien soin de ne pas agir comme lui: mais à la maison, elle n'avait que peu d'envie de pratiquer une politesse qui aurait seulement fait rire d'elle, et de restreindre une nature déréglée, alors qu'il ne pouvait en résulter pour elle ni crédit ni louange.
M. Edgar avait rarement le courage de faire des visites ouvertes à Wuthering Heights. La réputation d'Earnshaw le terrifiait, et il tremblait à l'idée de le rencontrer; et pourtant nous faisions toujours, quand il venait, notre possible pour le recevoir poliment; le maître lui-même évitait de l'offenser, sachant pourquoi il venait; et s'il ne pouvait pas être gracieux, il se retirait de son passage. Je crois plutôt que sa venue là-bas déplaisait à Catherine: elle n'était pas artificieuse, n'aimait pas à jouer à la coquette et voulait évidemment empêcher ses deux amis de se rencontrer; car lorsque Heathcliff exprimait devant Linton le mépris qu'il avait pour lui, elle ne pouvait pas avoir l'air à moitié d'accord avec lui, comme elle faisait quand Linton témoignait du dégoût et de l'antipathie pour Heathcliff; elle n'osait pas traiter ces sentiments avec indifférence, comme si la dépréciation de son compagnon n'avait aucune importance pour elle. J'ai ri souvent de ses perplexités, et de ses embarras secrets, qu'elle s'efforçait vainement de cacher à ma moquerie. Ceci semble le fait d'une mauvaise nature: mais elle était si fière qu'il semblait vraiment impossible d'avoir pitié de sa détresse aussi longtemps qu'elle ne serait pas amenée à plus d'humilité. Enfin elle se décida à avouer et à me faire sa confidence; il n'y avait personne autre dont elle put faire sa conseillère.
Une après-midi, M. Hindley était parti et Heathcliff s'en était autorisé pour se donner congé. Il avait alors atteint, je crois, l'âge de seize ans, et sans avoir une mauvaise figure, ni manquer d'intelligence, il ne laissait pas de causer une impression de répulsion physique et morale dont il ne reste plus aucune trace dans son aspect d'à présent. D'abord, il avait, avec le temps, perdu tout le bénéfice de sa première éducation: un travail incessant et pénible, commencé de bonne heure et terminé tard, avait éteint en lui toute curiosité pour le savoir et tout amour des livres ou de l'étude. Son sentiment de supériorité, autrefois inculqué en lui par la faveur du vieux M. Earnshaw, s'était effacé. Longtemps il lutta pour égaler Catherine dans ses études, et quand il céda, ce fut avec un regret poignant, bien que silencieux: mais il dut céder complètement; et rien ne put prévaloir pour lui faire faire un seul pas en avant, dès qu'une fois il eut senti la nécessité de rester en arrière. En même temps, son apparence physique se mit d'accord avec sa dégradation mentale: il prit une démarche gauche et lourde, un regard vulgaire; sa réserve naturelle s'exagéra et devint une morosité insociable, excessive au point de lui donner un air idiot; et il faut croire qu'il prenait un méchant plaisir à exciter l'aversion plutôt que l'estime des rares personnes qui le connaissaient.
Catherine et lui continuaient à rester toujours ensemble dans les moments de répit que lui laissait son travail; mais il avait cessé de lui exprimer son affection en paroles et il se refusait à ses caresses avec une colère soupçonneuse, comme s'il avait conscience qu'on ne pouvait avoir aucun plaisir à lui prodiguer de telles marques d'affection. Dans l'occasion que je vous disais, il vint à la maison pour annoncer son intention de ne rien faire. J'étais en train d'aider miss Cathy à s'habiller: elle n'avait pas prévu qu'il aurait l'idée de se reposer ce jour-là, et, s'imaginant qu'elle aurait toute la place pour elle seule, elle avait trouvé le moyen d'informer M. Edgar de l'absence de son frère: elle se préparait alors à le recevoir.
—Cathy, est-ce que vous êtes occupée cet après-midi, demanda Heathcliff, est-ce que vous allez quelque part?
—Non, il pleut.
—Alors, pourquoi avez-vous mis cette robe de soie? Personne ne va venir ici, j'espère?
—Pas que je sache, murmura Miss: mais vous devriez être déjà aux champs, Heathcliff, il est une heure, je vous croyais parti.
—Hindley ne nous délivre pas souvent de sa maudite présence, observa le garçon, je ne travaillerai plus aujourd'hui, je resterai avec vous.
—Oh! mais Joseph le dira! Vous feriez mieux d'aller travailler.
—Joseph est en train de charger de la chaux de l'autre côté de Pennistone Crags: «ça le retiendra jusqu'à la nuit, et il ne saura rien». Il s'approcha du feu et s'assit. Catherine réfléchit un instant, les sourcils froncés, elle jugea nécessaire de préparer les voies.
—Isabella et Edgar Linton ont parlé de venir cet après-midi, dit-elle, après une minute de silence. Comme il pleut, je ne les attends guère; mais il se peut qu'ils viennent, et s'ils viennent, vous courez le risque d'être grondé inutilement.
—Commandez à Ellen de dire que vous êtes occupée. Cathy, ne me chassez pas pour ces pitoyables et odieux amis que vous avez-là. Je suis souvent sur le point de me plaindre de ce qu'ils......, mais je ne veux pas.
—De ce qu'ils quoi? cria Catherine, le regardant d'un air troublé. Oh Nelly, ajouta-t-elle vivement en arrachant sa tête de mes mains, vous avez peigné mes cheveux dans le mauvais sens. C'est assez, laissez-moi seule. De quoi êtes-vous sur le point de vous plaindre, Heathcliff?
—De rien, seulement regardez cet almanach sur le mur, dit-il en montrant une feuille encadrée pendue près de la fenêtre: voyez, les croix sont pour marquer les soirées que vous avez passées avec les Linton, les points, pour marquer celles que vous avez passées avec moi. Voyez-vous? J'ai marqué tous les jours.
—Oui, quelle folie! comme si j'y faisais attention! répondit aigrement Catherine. Et quel est le sens de tout cela?
—De montrer que moi, j'y fais attention, dit Heathcliff.
—Et voudriez-vous que je reste toujours assise avec vous? demanda-t-elle, s'irritant toujours davantage. Quel profit y gagnerais-je? De quoi pouvez-vous causer? Un muet ou un enfant feraient plus pour m'amuser que vous ne faites.
—Vous ne m'avez jamais dit auparavant que je parlais trop peu ou que vous vous déplaisiez en ma compagnie, Cathy! s'écria Heathcliff, très agité.
—Il n'y a pas de compagnie du tout quand les gens ne savent rien, ni ne disent rien, murmura-t-elle.
Son compagnon s'était levé, mais il n'eut pas le temps d'exprimer davantage ses sentiments, car le pas d'un cheval résonna sur les dalles, et, après avoir frappé doucement, le jeune Linton entra, la figure toute brillante de joie d'avoir été ainsi mandé à l'improviste. Il est évident que Catherine dut remarquer la différence entre ses deux amis, dans ce moment où l'un entrait et l'autre sortait. C'était un contraste comme celui que vous voyez lorsque vous passez d'un pays à charbon aride et montueux, dans une belle et fertile vallée. La voix et la façon de saluer n'étaient pas moins différentes que la figure. Edgar avait une manière de parler douce et délicate, et il prononçait ses mots comme vous le faites, c'est-à-dire avec moins de rudesse que nous ne le faisons ici, et plus mollement.
—Je ne suis pas en avance, n'est-ce pas? dit-il en me lançant un regard, car je m'étais mise à essuyer la vaisselle et à ranger quelques tiroirs à l'autre bout du dressoir.
—Non, répondit Catherine.
—Que faites-vous là, Nelly?
—Mon ouvrage, miss, répondis-je.
Il faut vous dire que M. Hindley m'avait recommandé de me mettre toujours en tiers dans ces visites privées de Linton.
Elle fit un pas derrière moi et me murmura d'un ton taché:
—Enlevez loin d'ici vous-même et vos torchons; quand il y a de la compagnie à la maison, les domestiques ne commencent pas à faire des nettoyages dans la chambre où ils sont.
—L'occasion est bonne à présent que mon maître est sorti, répondis-je tout haut; il n'aime pas que je remue toutes ces choses en sa présence. Je suis sûre que M. Edgar m'excusera.
—Et moi, c'est vous que je n'aime pas pour y toucher en ma présence, s'écria impérieusement la jeune dame sans laisser à son hôte le temps de parler: depuis la petite discussion avec Heathcliff, elle avait vainement cherché à reprendre son égalité d'humeur.
—J'en suis bien fâchée, miss Catherine, fut ma réponse, et je me remis assidûment à mon travail.
Elle, supposant qu'Edgar ne pourrait la voir, m'arracha le torchon des mains et me pinça rageusement le bras en le tordant sous son étreinte. Je vous ai déjà dit que je ne l'aimais pas et que je trouvais plutôt du plaisir à mortifier de temps à autre sa vanité; de plus, elle m'avait fait beaucoup de mal en me pinçant, de sorte que je me levai de sur mes genoux et me mis à crier:
—Oh, miss, voilà un tour déloyal! Vous n'avez aucun droit de me pincer et je n'ai pas l'intention de le supporter.
—Je ne vous ai pas touchée, créature menteuse! cria-t-elle, pendant que ses doigts frémissaient du désir de recommencer et que ses oreilles rougissaient de rage. Elle n'avait jamais eu le pouvoir de cacher sa passion, et celle-ci ne manquait jamais de la mettre en feu tout entière.
—Et qu'est-ce que ceci, alors? répondis-je, lui montrant pour la réfuter une marque d'un rouge bien caractérisé.
Elle tapa du pied, hésita un moment, puis irrésistiblement poussée par le mauvais esprit qui était en elle, me frappa sur la joue, d'un coup cinglant qui me remplit de larmes les deux yeux.
—Catherine, chère amie, Catherine, s'entremit Linton, grandement choqué de la double faute de fausseté et de violence que son idole avait commise.
—Quittez la chambre, Ellen! me répéta la jeune miss toute tremblante.
Le petit Hareton qui me suivait partout et qui était assis à côté de moi sur le plancher, se mit à pleurer lui-même dès qu'il vit mes larmes et à sangloter des plaintes contre la méchante tante Cathy, ce qui eut pour effet de tourner sa colère contre ce malheureux petit être: elle le saisit par l'épaule et se mit à le secouer jusqu'à ce que le pauvre enfant devint d'une pâleur livide et qu'Edgar, sans savoir ce qu'il faisait, prit les mains de la jeune fille pour le délivrer. En un moment l'une des mains lâcha prise, et le jeune homme stupéfait se la sentit appliquée sur son oreille d'une façon qu'il ne pouvait prendre pour de la plaisanterie. Il se recula, consterné. Je soulevai Hareton dans mes bras et m'en allai avec lui dans la cuisine, mais en laissant ouverte la porte de communication, car j'étais curieuse de savoir comment ils se mettraient d'accord. Le visiteur outragé s'avança vers l'endroit où il avait placé son chapeau, pâle et la lèvre tremblante.
—C'est parfait, me dis-je à moi-même. Soyez averti, et partez. Il est bien heureux que vous ayez pu avoir une idée de ses dispositions naturelles.
—Où allez-vous? demanda Catherine s'avançant vers la porte?
Il se détourna et essaya de passer.
—Vous ne devez pas partir! s'écria-t-elle énergiquement.
—Je le dois et je partirai, répondit Linton d'une voix, sourde.
—Non, fit-elle obstinément, en lui saisissant le bras, pas encore, Edgar Linton, asseyez-vous, vous ne devez pas me quitter dans cette humeur, je serais malheureuse toute la nuit et je ne veux pas que vous me rendiez malheureuse.
—Puis-je rester après que vous m'avez frappé? demande Linton.
Catherine se taisait.
—Vous m'avez effrayé et rendu honteux pour vous, poursuivit Edgar. Je ne reviendrai plus ici.
Les yeux de la jeune fille commençaient à briller et ses paupières à devenir humides.
—Et vous avez menti de parti délibéré, dit-il.
—Non, s'écria Catherine, recouvrant la parole, je n'ait rien fait de parti délibéré. Eh bien, partez si vous voulez, allez vous-en. Et maintenant je vais pleurer, me rendre malade à force de pleurer.
Elle s'affaissa sur ses genoux, appuyée à un siège, et se mit à pleurer sérieusement. Edgar persévéra dans sa résolution jusqu'à ce qu'il se trouva dans la cour: arrivé-là, il hésita, si bien que je me résolus à l'encourager.
—Miss est terriblement méchante, monsieur, lui criai-je, aussi mauvaise que jamais ne le fut enfant gâté: vous feriez mieux de vous en retourner chez vous, sans quoi elle sera malade, rien que pour vous faire de la peine.
Le pauvre garçon jetait un regard suppliant à travers la fenêtre; il possédait le pouvoir de partir juste autant qu'un chat possède celui d'abandonner une souris tuée à moitié ou un oiseau à moitié mangé.
—Ah, pensais-je, il n'y aura rien qui puisse le sauver, il est condamné, et marche à sa perte.
Et c'était vrai, il se retourna tout d'un coup, rentra en courant dans la maison, ferma la porte derrière lui, et quand j'entrai, un moment après, pour les avertir que Earnshaw venait d'arriver ivre-mort et prêt à tout assommer (ce qui était sa disposition ordinaire dans cet état) je vis que la querelle avait eu simplement pour effet une intimité plus étroite, avait brisé les contraintes de la timidité juvénile, et les avait mis en état de jeter le déguisement de l'amitié pour s'avouer leur amour.
La nouvelle de l'arrivée de M. Hindley chassa bien vite Linton vers son cheval et Catherine vers sa chambre. Moi-même, je m'en allai cacher le petit Hareton, et décharger le fusil de chasse du maître, dont il aimait à jouer dans ses états de folie, au grand danger de tous ceux qui provoquaient ou même attiraient un peu trop son attention; j'avais formé le projet d'enlever la décharge, pour l'empêcher de nuire si l'envie le prenait de tirer.
CHAPITRE VI
Il entra, vociférant de terribles jurons, et il me surprit en train de cacher son fils dans le buffet de la cuisine. Hareton éprouvait la même terreur devant l'affection sauvage ou la fureur folle de son père: et en effet dans l'un des cas, il courait chance d'être étouffé à mort sous ses embrassements, et dans l'autre, d'être jeté au feu ou lancé contre le mur; aussi la pauvre créature restait-elle parfaitement tranquille partout où il me plaisait de la mettre.
—Enfin, je l'ai trouvé! cria Hindley, me tirant en arrière par la peau du cou comme un chien. Par le ciel et l'enfer, vous avez juré entre vous d'assassiner cet enfant. Je sais maintenant comment il se fait que je ne le vois jamais. Mais avec le secours de Satan, je vous ferai avaler le couteau à découper, Nelly! Vous n'avez pas besoin de rire, car je viens justement de fourrer Kenneth, la tête la première, dans le marais de Blackhorse, et deux est la même chose qu'un seul, et j'ai besoin de tuer quelqu'un d'entre vous, je n'aurai pas de repos que je ne l'aie fait.
—Mais je n'aime pas le couteau à découper, M. Hindley, répondis-je, il a servi à couper des rouges. J'aimerais mieux être fusillée, si vous le voulez.
—Vous aimeriez mieux être damnée, et c'est ce que vous serez. Il n'y a pas de loi en Angleterre qui puisse empêcher un homme de tenir sa maison propre, et la mienne est abominable. Ouvrez votre bouche.
Il tenait le couteau dans sa main et poussait sa pointe entre mes dents, mais pour ma part, je n'étais jamais bien effrayée de ses folies. Je crachai et j'affirmai que le couteau avait un goût détestable, que je ne voudrais le prendre pour rien au monde.
—Oh, dit-il en me lâchant, je vois que ce hideux petit vilain n'est pas Hareton, je vous demande pardon, Nelly. Si c'était lui, il mériterait d'être écorché vif pour ne pas courir vers moi me souhaiter la bienvenue et pour hurler comme si j'étais un gobelin. Petit ours sans cœur, viens ici! Je t'apprendrai à tromper un tendre père. Eh bien, ne croyez-vous pas que le garçon serait plus joli si on le tondait, si on lui coupait les oreilles? Cela rend un chien plus farouche, donnez-moi des ciseaux, quelque chose de farouche, et de propre. Sans compter que c'est une affectation infernale, une vanité diabolique de tenir à nos oreilles; nous sommes suffisamment des ânes sans elles. Silence, enfant, silence! Eh quoi, c'est mon chéri! Sèche tes yeux, voilà une joie, embrasse-moi. Eh, quoi, il ne veut pas? Baise-moi, Hareton, baise-moi, damnation! Par Dieu, et on voudrait que j'élève un tel monstre! Aussi vrai que je suis vivant, je vais casser le cou de ce marmot.
Le pauvre Hareton piaillait et se débattait de toutes ses forces dans les bras de son père; il redoubla ses cris lorsqu'il se vit emporté sur l'escalier.
Je me mis à crier qu'il allait effrayer l'enfant et lui donner des convulsions, et je courus à sa rescousse. Au moment où je m'approchais d'eux, Hindley s'appuyait sur la balustrade, penché en avant, écoutant un bruit au-dessous de lui; il avait évidemment oublié ce qu'il tenait dans ses mains. «Qui est là!» demanda-t-ii, entendant quelqu'un s'approcher du pied de l'escalier. Moi aussi je me penchai en avant, car j'avais reconnu le pas de Heathcliff et je voulais lui faire signe de ne pas avancer, mais au moment même où je cessais de le regarder, Hareton fit tout à coup un saut, se délivra de la main insouciante qui le retenait, et tomba. À peine nous eûmes le temps d'éprouver un frisson d'horreur, que déjà nous vîmes que le petit malheureux était sain et sauf. Heathcliff arrivait au-dessous de l'escalier juste au moment critique; mû par une impulsion instinctive, il arrêta l'enfant dans sa descente, et l'ayant mis à terre sur ses pieds, leva la tête pour découvrir l'auteur de l'accident. Un avare qui s'est débarrassé pour cinq schillings d'un billet de loterie et qui découvre le lendemain qu'il a perdu au marché cinq mille livres, ne peut pas faire une figure plus désolée que Heathcliff en apercevant au-dessus de l'escalier M. Earnshaw. Plus clairement que ne l'auraient pu des paroles, le visage de Heathcliff exprimait une angoisse intense d'avoir lui-même laissé se perdre une occasion de vengeance. S'il avait fait nuit, je crois bien qu'il aurait essayé de réparer sa faute en écrasant la tête d'Hareton sur les degrés, mais nous avions été tous témoins de son salut, et déjà j'étais en bas avec ma précieuse charge pressée contre mon cœur. Hindley descendait plus lentement, désolé et ahuri.
—C'est votre faute, Ellen, me dit-il, vous auriez dû le garder loin de ma vue, vous auriez dû me le retirer des mains. Est-ce qu'il est blessé?
—Blessé? m'écriai-je furieuse! s'il n'est pas tué, il en restera idiot pour la vie. Oh! je m'étonne que sa mère ne se lève pas dans son tombeau pour voir de quelle façon vous en usez avec lui. Vous êtes pire qu'un païen; traiter de cette façon votre chair et votre sang!
Il essaya de toucher l'enfant, qui, se trouvant maintenant avec moi, avait tout de suite fini d'écouler sa terreur en sanglots. Pourtant au premier doigt que son père mit sur lui, il se reprit à crier plus fort qu'auparavant et à se débattre comme s'il allait entrer en convulsions.
—Vous ne le toucherez pas, continuai-je. Il vous hait, tout le monde ici vous hait, c'est la vérité; une heureuse famille que vous avez, et un bel état où vous êtes arrivé!
—J'arriverai encore à un plus beau, Nelly! ricana cet homme égaré, qui avait recouvré sa dureté naturelle. À présent, emmenez loin d'ici vous-même et cet enfant. Et vous, Heathcliff, écoutez, éloignez-vous aussi, tout à fait hors de prise de mes mains et de mes oreilles. Je ne voudrais pas vous tuer ce soir, si ce n'est peut-être en mettant le feu à la maison; mais cela dépendra de ma fantaisie.
En parlant ainsi, il prit une bouteille de brandy dans le dressoir et s'en remplit un verre.
—Non, ne le faites pas, suppliai-je, M. Hindley, prenez garde. Ayez pitié pour cet infortuné garçon, si vous n'avez aucun souci de vous-même.
—N'importe qui vaudra mieux pour lui que moi, répondit-il.
—Ayez pitié de votre âme, lui dis-je essayant de lui arracher le verre des mains.
—Non pas! au contraire, j'aurai grand plaisir à l'envoyer à la perdition, histoire de punir son auteur, cria le blasphémateur. Voici pour sa parfaite damnation!
Il but l'eau-de-vie, et nous ordonna avec impatience de nous en aller, concluant cet ordre par une série d'horribles imprécations, si affreuses que c'est à peine si j'ose me les rappeler.
—C'est grand'pitié qu'il ne puisse pas se tuer lui-même à force de boire! observa Heathcliff, murmurant à son tour des malédictions quand la porte fut fermée. Il fait bien tout ce qu'il peut dans ce but, mais sa constitution est plus forte. M. Kenneth dit qu'il parierait sur sa jument que ce monstre survivra à tout le monde de ce côté de Gimmerton, et ne s'en ira à la tombe que comme un pécheur couvert d'années; à moins que quelque heureux hasard l'abatte, en dehors du cours des choses ordinaires.
J'allai dans la cuisine, et je m'assis pour faire dormir mon petit agneau. Je supposais que Heathcliff s'en était allé dans la grange; mais j'appris plus tard qu'il s'était contenté d'aller à l'autre côté de la chambre, et que là il s'était abattu sur un banc, adossé au mur, loin du feu; il y était resté sans rien dire.
J'étais occupée à bercer Hareton sur mes genoux en fredonnant une chanson lorsque Miss Cathy, qui m'avait entendue de sa chambre, passa la tête à la porte et murmura.
—Êtes-vous seule, Nelly?
—Oui, miss, répondis-je.
Elle entra et s'approcha du foyer. Je la regardai, supposant qu'elle allait me dire quelque chose. L'expression de sa figure semblait embarrassée et anxieuse. Ses lèvres étaient à demi-entr'ouvertes, comme si elle voulait parler, mais au lieu d'une phrase, c'est un soupir qui s'en échappa. Je n'avais pas oublié sa conduite récente et je repris ma chanson.
—Où est Heathcliff? dit-elle m'interrompant.
—À son ouvrage dans l'étable, lui répondis-je.
Heathcliff ne me contredit pas; peut-être s'était-il assoupi.
De nouveau suivit un long silence pendant lequel je vis une larme ou deux descendre de la joue de Catherine et tomber sur le plancher. «Aurait-elle un regret de sa honteuse conduite? me demandais-je. Voilà qui serait nouveau; mais elle fera comme elle voudra pour arriver à son sujet, je ne l'y aiderai pas.»—Mais non, elle ne s'inquiétait guère d'aucun sujet, sauf de ce qui la touchait elle-même.
—Oh, chère, fit-elle, je suis très malheureuse!
—Quelle pitié, vous êtes difficile à satisfaire; tant d'amis et si peu de soucis, et vous ne pouvez pas vous tenir pour contente!
—Nelly, voulez-vous me garder un secret? poursuivit-elle, s'agenouillant auprès de moi et levant sur moi ses yeux caressants, avec un de ces regards qui chassent la mauvaise humeur lors même qu'on a les meilleures raisons pour s'y laisser aller.
—Votre secret vaut-il la peine qu'on le garde? demandai-je d'un ton moins maussade.
—Oui, et il me tourmente, et il faut que je m'en épanche. J'ai besoin de savoir ce que je dois faire. Edgar Linton m'a demandé aujourd'hui d'être sa femme, et je lui ai donné une réponse. Mais avant que je vous dise si cette réponse a été un consentement ou un refus, dites-moi, vous, ce qu'elle aurait dû être.
—En vérité, miss Catherine, comment puis-je le savoir? répondis-je. Si je songe à la manifestation que vous avez faite en sa présence cet après-midi, je peux dire à coup sûr qu'il aurait été sage pour vous de le refuser; car pour avoir demandé votre main après cette scène, il faut qu'il soit, ou désespérément stupide, ou bien le plus téméraire des fous.
—Si vous parlez de cette façon, je ne vous dirai rien de plus, répondit-elle aigrement en se relevant. J'ai accepté sa demande, Nelly. Bien vite, dites-moi si j'ai eu tort.
—Vous l'avez acceptée! Alors à quoi bon discuter ce sujet? Vous avez engagé votre parole et ne pouvez pas la retirer.
—Mais dites si j'ai eu raison de le faire! dites, s'écria-t-elle d'un ton irrité en tordant ses mains et en fronçant ses sourcils.
—Il y a bien des choses à considérer avant de pouvoir répondre convenablement à cette question. D'abord et avant tout, aimez-vous M. Edgar?
—Qui peut y remédier? Naturellement, je l'aime, répondit-elle.
Alors je lui fis subir l'interrogatoire suivant:
—Pourquoi l'aimez-vous, miss Cathy?
—Quelle folie! je l'aime; cela suffit.
—Nullement, dites pourquoi.
—Eh bien, parce qu'il est beau et qu'il est agréable d'être avec lui.
—Mauvais! déclarai-je.
—Et parce qu'il est jeune et gai.
—Mauvais aussi.
—Et parce qu'il m'aime.
—Ceci est indifférent.
—Et puis il sera riche et j'aimerai à être la plus grande dame du voisinage et je serai fière d'avoir un tel mari.
—Voilà le pire de tout. Et maintenant dites comment vous l'aimez.
—Comme chacun aime. Vous êtes niaise, Nelly.
—Pas du tout, répondez.
—J'aime le sol sous ses pieds et l'air sur sa tête, et tout ce qu'il touche, et tout ce qu'il dit. J'aime tous ses regards et toutes ses actions, et lui tout entier. Voilà.
—Et pourquoi!
—Non, vous en faites une plaisanterie, c'est très méchant! Ce n'est pas une plaisanterie pour moi, dit la jeune dame en se renfrognant et en se retournant vers le feu.
—Je suis loin de plaisanter, miss Catherine, répondis-je. Vous aimez M. Edgar parce qu'il est beau et jeune, et riche et qu'il vous aime. Ce dernier trait pourtant n'a pas d'importance, car il est probable que vous l'aimeriez sans cela, et que même avec cela vous ne l'aimeriez pas, s'il ne possédait pas les autres qualités.
—Oui, cela est sûr: j'aurais seulement pitié de lui, ou peut-être je le haïrais s'il était laid et grotesque.
—Mais il y a plusieurs autres jeunes gens beaux et riches dans le monde, il y en a de plus beaux et de plus riches que lui; qu'est-ce qui vous empêcherait de les aimer?
—S'il y en a, ils sont hors de mon chemin. Je n'en ai rencontré aucun comme Edgar.
—Vous pourrez en rencontrer; et puis, Edgar ne sera pas toujours beau, ni jeune, et il peut ne pas toujours être riche.
—Il l'est maintenant, et je n'ai à faire qu'au présent, je voudrais que vous parliez d'une façon un peu raisonnable.
—Eh bien, ceci tranche la question; si vous n'avez à faire qu'au présent, mariez-vous avec M. Linton.
—Je n'ai pas besoin de votre permission pour cela; à coup sûr il faut que je me marie avec lui, mais vous ne m'avez pas encore dit si j'avais raison.
—Parfaitement raison, si on a raison de se marier seulement pour le présent. Et maintenant, dites-moi de quoi vous pouvez être malheureuse. Votre frère sera enchanté, la vieille dame et le vieux monsieur ne feront pas d'objections, je pense; vous vous échapperez d'une maison incommode et en désordre pour aller dans une autre qui sera riche et respectable; et vous aimez Edgar, et Edgar vous aime. Tout semble simple et facile: où donc est l'obstacle?
—Ici! et là! répondit Cathy mettant une main sur son front et l'autre sur sa poitrine: dans l'endroit quel qu'il soit ou demeure l'âme. Dans mon âme et dans mon cœur, je suis convaincue que j'ai tort.
—Voilà qui est bien étrange; je ne vous comprends pas.
—C'est mon secret. Mais si vous voulez ne pas vous moquer de moi, je vous l'expliquerai. Je ne puis le faire distinctement, mais je vous donnerai un sentiment de ce que je sens.
Elle s'assit de nouveau près de moi, sa figure était devenue plus triste et plus grave, et ses mains jointes tremblaient.
—Nelly, est-ce qu'il vous arrive de rêver des rêves bizarres? dit-elle tout à coup après quelques minutes de réflexion.
—Oui, de temps à autre, répondis-je.
—Et à moi aussi. J'ai rêvé dans ma vie des rêves qui depuis ne m'ont jamais quittée et ont changé mes idées; ils se sont infiltrés en moi partout, comme le vin dans l'eau, et ils ont altéré la couleur de mon esprit. En voici un, je vais vous le dire; mais prenez bien soin de ne sourire d'aucune de ses parties.
—Oh, ne me le dites pas, miss Cathy! criai-je. Notre vie est déjà assez lugubre sans qu'il y ait encore besoin d'appeler des fantômes et des visions pour nous tourmenter. Allons, allons, soyez gaie et pareille à vous-même. Regardez le petit Hareton! Il ne rêve de rien de terrible. Comme il sourit doucement dans son sommeil!
—Oui, et comme son père jure doucement dans sa solitude! Vous vous le rappelez, n'est-ce pas, quand il était juste semblable à cette petite chose joufflue, à peu près aussi jeune et aussi innocent. Et pourtant Nelly, je veux vous obliger à m'écouter; mon histoire n'est pas longue, et je ne me sens pas la force d'être gaie cette nuit.
—Je ne veux pas l'entendre, je ne veux pas l'entendre, répétai-je vivement.
J'étais alors superstitieuse au sujet des rêves, et je le suis encore, et puis Catherine avait dans son aspect quelque chose de sombre et d'anormal qui me fit craindre un récit où je verrais une prophétie, ou la prédiction d'une terrible catastrophe. Elle fut vexée, mais ne continua pas. Il me sembla qu'elle choisissait un autre sujet, et je l'entendis reprendre, quelques minutes après:
—Si j'étais au ciel, Nelly, je serais extrêmement misérable.
—Parce que vous n'êtes pas digne d'y aller, répondis-je; tous les pécheurs seraient misérables dans le ciel.
—Mais ce n'est pas du tout pour cela. J'ai une fois rêvé que j'y étais.
—Je vous répète que je ne veux pas écouter vos rêves, miss Catherine; je vais aller me coucher, l'interrompis-je de nouveau.
Elle rit et me retint, car j'avais fait un mouvement pour me lever.
—Ce n'est rien, me dit-elle, je voulais seulement vous dire que le ciel ne m'avait pas paru être ma maison, et que je me brisais le cœur à pleurer pour revenir sur la terre, et que les anges en ont été si irrités qu'ils m'ont chassée du ciel et jetée sur la bruyère, tout en haut d'ici, et que je me suis éveillée en tressaillant de joie. Ceci suffira pour vous expliquer mon secret. Ce n'est pas plus mon affaire d'épouser Edgar Linton que d'aller dans le ciel, et, si le méchant homme d'ici n'avait pas mis Heathcliff dans un état si bas, je n'y aurais jamais songé. Ce serait me dégrader que d'épouser Heathcliff maintenant, de sorte qu'il ne saura jamais combien je l'aime, et cela non pas parce qu'il est beau, Nelly, mais parce qu'il est plus moi que moi-même. De quelque substance que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne sont pareilles, et celle de Linton est aussi différente de la nôtre qu'un rayon de lune d'un éclair ou la glace du feu.