Front matter (continued 5)
Teodor de Wyzewa translation
La visiteuse était Madame Heathcliff. Son apparence n'avait rien qui expliquât son rire. Ses cheveux ruisselaient sur ses épaules dégouttant de neige et d'eau. Elle portait son costume de jeune fille, qui convenait mieux, à son âge qu'à sa position, un petit manteau avec les manches courtes, et elle avait la tête et le cou nus. Le manteau était de soie fine, et la pluie l'avait collé à son corps; ses pieds avaient pour les protéger des petites pantoufles très minces. Joignez à tout cela une profonde entaille sous l'une des oreilles, entaille que le froid seul empêchait de saigner abondamment, une figure pâle, toute pleine de traces de coups, et un corps à peine en état de se porter, et vous comprendrez que ma première frayeur ne fut pas diminuée quand j'eus le loisir de l'examiner.
—Ma chère jeune dame, m'écriai-je, je ne sortirai pas d'ici et n'entendrai rien avant que vous ayez enlevé chacun de vos vêtements et mis à leur place des effets secs; et comme certainement vous ne pouvez pas aller cette nuit à Gimmerton, il est inutile de commander la voiture.
—Il faut absolument que j'y aille, dit-elle, à pied ou à cheval; mais je consens volontiers à m'habiller plus décemment. Ah! voyez comme cette neige me descend maintenant dans le cou!
Elle insista pour que je fasse comme elle voulait, et c'est seulement après que le cocher eut reçu l'ordre de se tenir prêt, et une servante d'empaqueter quelques effets indispensables, c'est alors seulement qu'elle m'autorisa à panser sa plaie et à l'aider à se changer.
—Et maintenant, Ellen, me dit-elle, lorsque j'eus fini et qu'elle se trouva assise près du feu avec une tasse de thé devant elle, asseyez-vous en face de moi et mettez à l'écart le baby de la pauvre Catherine, je ne veux pas le voir. Ne croyez pas que je ne me soucie pas de Catherine, parce que je me suis comportée si follement quand je suis entrée. J'ai pleuré, aussi, et amèrement; personne n'a eu autant que moi de raisons pour pleurer. Nous nous sommes séparées fâchées, vous vous rappelez, et je ne puis me le pardonner; mais il m'était impossible de sympathiser même sur ce point avec lui, cette bête brute. Oh! donnez-moi le tisonnier! Voici la dernière chose de lui que j'aie sur moi.» Elle fit glisser la bague d'or de son doigt et la jeta sur le plancher. «Je veux l'écraser, poursuivit-elle en la frappant avec un dépit enfantin, et puis je veux la brûler.» Et elle prit l'objet tout tordu et le jeta dans les charbons. Voilà, il pourra en acheter une autre s'il me rattrape de nouveau! Il serait capable de venir me chercher ici, pour exaspérer Edgar. Je n'ose pas rester, de crainte que cette idée ne passe dans sa tête maudite. Et puis Edgar n'a pas été bon pour moi, n'est-ce pas? Je ne veux pas venir implorer son assistance, ni lui apporter encore de nouveaux ennuis. La nécessité seule m'a forcée à chercher un abri ici; et encore si je n'avais pas su que je ne risquais pas de le rencontrer, je me serais arrêtée à la cuisine, je me serais lavé la figure, je me serais chauffée, je vous aurais fait dire de m'apporter ce dont j'avais besoin, et je serais partie n'importe où, ailleurs, hors de l'atteinte de ce monstre, de ce démon incarné. Ah! il était dans une telle rage! S'il m'avait attrapée! C'est bien dommage que Earnshaw ne soit pas son égal en force, je ne me serais pas sauvée avant de l'avoir vu démolir, si Hindley avait été capable de le faire.
—Allons, miss, interrompis-je, ne parlez pas si vite, vous allez défaire le mouchoir mouillé que j'ai mis autour de votre figure et l'entaille va saigner de nouveau. Buvez votre thé et prenez haleine, et cessez de rire: le rire est tristement hors de propos sous ce toit, et aussi dans votre condition.
—C'est vrai, reprit-elle. Écoutez donc cet enfant, il ne cesse pas de gémir: éloignez-le de moi pendant une heure, je ne puis rester ici plus longtemps.
—Je sonnai et remis l'enfant à une servante; puis je lui demandai ce qui l'avait portée à s'échapper de Wuthering Heights dans de telles conditions, et où elle avait l'intention d'aller, puisqu'elle refusait de rester avec moi.
—Je devrais et je voudrais rester, me répondit-elle, pour consoler Edgar et pour prendre soin de l'enfant, et aussi parce que la Grange est ma maison, en droit. Mais je vous dis qu'il ne m'y laisserait pas! Croyez-vous qu'il supporterait de me voir devenir grasse et gaie, et de songer que nous sommes tranquilles ici, sans prendre aussitôt la résolution d'empoisonner notre bonheur?
«Or, j'ai maintenant la satisfaction d'être sûre qu'il me déteste au point qu'il souffre sérieusement à me voir ou à m'entendre. L'aversion que je lui inspire est assez forte pour que je sois sûre qu'il ne me poursuivra pas à travers l'Angleterre si je parviens à m'échapper; il faut donc que je m'enfuie bien loin d'ici. Je suis revenue de mon premier désir d'être tuée par lui; je voudrais plutôt qu'il se tuât lui-même. Il a fait tout ce qu'il fallait pour éteindre mon amour, et ainsi je suis à mon aise. Je peux encore me rappeler combien je l'ai aimé, et je peux m'imaginer que je l'aimerais encore si... mais non, non. Si même il m'avait adorée, sa nature diabolique se serait montrée en quelque façon. Il faut que Catherine ait eu un goût bien pervers pour l'estimer, le connaissant si bien! Le monstre, s'il pouvait être effacé de la création aussi bien que de mon souvenir!»
—Taisez-vous, dis-je, il est cependant une créature humaine! Soyez plus charitable, il y a encore des hommes plus méchants.
—Il n'est pas une créature humaine, et n'a aucun droit à ma charité. Je lui ai donné mon cœur, il l'a pris et blessé à mort, puis me l'a rejeté. C'est avec le cœur que l'on sent, Ellen, et puisqu'il a détruit mon cœur, je n'ai plus le pouvoir de rien sentir pour lui.
«Et je ne le voudrais pas, quand même il en hurlerait à son jour de mort, et quand même il pleurerait des larmes de sang pour sa Catherine. Non certes, je ne le voudrais pas».
Et ici Isabella se mit à pleurer, mais aussitôt, essuyant ses larmes, elle reprit:
—Vous m'avez demandé ce qui m'a enfin obligée à fuir? C'est que je suis parvenue à exciter sa fureur à un degré plus grand encore que celui de sa méchanceté. Il s'est excité jusqu'à oublier la prudence diabolique dont il se vantait et il a procédé à une violence meurtrière. Le plaisir que j'ai éprouvé à me voir capable de l'exaspérer a réveillé enfin mon instinct de conservation; et si jamais je retombe entre ses mains, je lui ménage une vengeance à sa taille.
«Hier, comme vous savez, M. Earnshaw devait venir à l'enterrement. Dans cette intention, il se tint relativement sobre; mais la conséquence en fut que ce changement d'habitude lui donna des humeurs noires, et qu'au lieu d'aller à l'église, il s'assit près du feu et se mit à avaler des potées de gin et de brandy.
«Heathcliff—je frissonne rien qu'à le nommer—avait été un étranger pour la maison depuis dimanche jusqu'à ce matin. Si ce sont les anges qui l'ont nourri, ou son parent de l'enfer, je ne puis le dire, mais il y a près d'une semaine qu'il n'a pas mangé avec nous. Il revenait parfois le soir et montait dans sa chambre, où il s'enfermait au verrou—comme si quelqu'un rêvait de désirer sa compagnie!—et là il faisait on ne sait quelles prières, adressées sans doute au démon, jusqu'à ce que sa voix s'enrouait dans son gosier. Alors il se relevait et descendait de nouveau tout droit vers la Grange. Je m'étonne qu'Edgar n'ait pas envoyé chercher un constable et ne l'ait pas fait arrêter. Pour moi, si chagrinée que je fusse au sujet de Catherine, il m'était impossible de ne pas regarder cette période de délivrance de mon oppression comme des jours de fête.
«J'avais recouvré assez de force d'esprit pour écouter sans pleurer les éternelles leçons de Joseph, et pour me mouvoir à travers la maison avec plus de liberté. Ce Joseph et le petit Hareton sont les plus détestables compagnons qu'il y ait au monde. J'aimais mieux être assise avec Hindley, à écouter ses terribles discours, qu'avec le «petit maître» et son odieux précepteur, le sinistre vieillard. Quand Heathcliff était dans la maison, j'étais souvent forcée de rechercher leur société dans la cuisine ou de mourir de froid parmi les chambres humides et inhabitées. Mais quand il n'était pas là, comme c'était le cas cette semaine, j'installais une table et une chaise à un coin du foyer dans la grande chambre, sans nul souci de ce que faisait M. Earnshaw, qui d'ailleurs n'intervenait jamais dans mes arrangements. Il est maintenant plus tranquille qu'il n'avait l'habitude de l'être, pourvu seulement qu'on ne le provoque pas, plus abattu et moins furieux. Joseph affirme que c'est un homme changé, que le Seigneur a touché son cœur, et qu'il est sauvé «comme par le feu». J'ai vainement cherché à découvrir des signes de ce changement favorable, mais ce n'est pas mon affaire.
«Hier soir, j'étais assise dans mon coin à lire quelques vieux livres, et je restai ainsi jusque vers minuit. Il me semblait si affreux de remonter me coucher pendant que cette neige sauvage soufflait au dehors, et que mes pensées me ramenaient sans cesse vers le cimetière et la tombe nouvellement creusée. J'osais à peine lever les yeux de la page que je lisais, sûre que j'étais d'y voir aussitôt apparaître cette mélancolique scène. Hindley était assis en face de moi, la tête appuyée sur sa main, peut-être méditait-il sur le même sujet. Il avait cessé de boire avec tant d'excès, et pendant deux ou trois heures il n'eut ni un mouvement ni une parole. Il n'y avait pas d'autre bruit dans la maison que le hurlement du vent contre les fenêtres, le craquement des charbons dans le feu, et le cliquetis de l'éteignoir avec lequel de temps à autre je mouchais la chandelle. Hareton et Joseph devaient probablement dormir dans leur lit. En un mot, il faisait très triste, et tout en lisant je soupirais, car il me semblait que toute la joie s'était évanouie du monde pour n'y jamais rentrer.
«Le cruel silence fut enfin interrompu par le bruit du loquet de la cuisine. Heathcliff était revenu de sa veillée plus tôt que de coutume, à cause sans doute de l'orage soudain. La porte de la cuisine avait été verrouillée en dedans, et nous l'entendîmes faire le tour pour rentrer par l'autre porte. Je me levai, et j'imagine que mes traits portaient clairement l'expression de mes sentiments, car mon compagnon, qui avait tenu ses yeux fixés sur la porte, se retourna pour me regarder.
—Je vais le retenir dehors cinq minutes, s'écria-t-il, vous y consentez?
—Ah! si c'est pour moi, vous pouvez le laisser dehors toute la nuit, répondis-je. Mettez la clé dans la serrure et tirez le verrou.
«Earnshaw le fit, avant que son hôte fut arrivé devant la porte, puis il revint vers moi, installa son fauteuil de l'autre côté de ma table et s'y appuya, cherchant dans mes yeux une sympathie pour la haine brûlante qui étincelait dans les siens. Comme il avait à la fois le regard et les sentiments d'un meurtrier, il ne put découvrir en moi la sympathie qu'il cherchait, mais il en vit assez pour l'encourager à parler.
—Vous et moi, dit-il, nous avons un grand compte à régler avec cet homme-là. Si nous n'étions pas des lâches, nous pourrions nous arranger pour l'acquitter. Êtes-vous aussi douce que votre frère? Voulez-vous endurer jusqu'au bout sans essayer une seule fois de rendre ce qu'on vous fait?
—Je suis déjà lasse d'endurer, répondis-je, et j'accueillerais avec joie une façon de rendre qui ne retomberait pas sur moi-même, mais la ruse et la violence sont des lancés à deux pointes; elles blessent ceux qui y ont recours plus encore que leurs ennemis.
—La ruse et la violence sont un juste retour pour la ruse et la violence! cria Hindley. Madame Heathcliff, je ne vous demande de rien faire que de rester tranquille et d'être muette. Dites-moi maintenant, le pouvez-vous? Je suis sûr que vous auriez autant de plaisir que moi à voir finir l'existence de ce démon. Il sera votre mort si vous ne le dominez, et il sera ma ruine. Que le diable emporte le maudit vilain! Il frappe à la porte comme s'il était déjà le maître ici. Promettez-moi de vous taire, et avant trois minutes, vous êtes délivrée.
«Il prit sur sa poitrine l'objet dont je vous ai parlé dans ma lettre, et se prépara à éteindre la chandelle, mais je l'écartai de lui, et je saisis son bras.
—Je ne me tairai pas, dis-je, vous ne devez pas le toucher. Laissez la porte fermée et restez tranquille.
—Non, j'ai formé ma résolution, et, par Dieu, je l'exécuterai! cria cet être désespéré. Je vous rendrai ce service en dépit de vous-même, et je ferai justice à Hareton! Et vous ne devez pas vous troubler la tête pour me protéger. Catherine est morte, personne au monde ne me regrettera ou n'aura honte si je me coupe la gorge en cet instant, et il est temps de faire une fin.
«Je ne pouvais songer à lutter, non plus qu'à raisonner, avec lui: autant aurait valu lutter avec un ours ou raisonner avec un fou. La seule ressource qui me restait fut de courir vers une fenêtre et de prévenir la victime projetée du sort qui l'attendait.
—Vous feriez mieux de chercher abri quelque autre part cette nuit! m'écriai-je d'un ton un peu triomphant. M. Earnshaw est résolu à vous tuer si vous persistez à vouloir entrer.
—Vous feriez mieux d'ouvrir la porte, vous... répondit-il, m'appelant d'une expression élégante que vous me dispenserez de répéter.
—Je ne me mêlerai pas de l'affaire, répondis-je, entrez et soyez tué si cela vous plaît, j'ai fait mon devoir.
«Là-dessus, je refermai la fenêtre et revins tranquillement prendre ma place près du feu. Earnshaw jura furieusement contre moi, m'affirmant que j'aimais encore le vilain et m'appelant de toutes sortes de noms pour me faire honte de la bassesse d'esprit que je montrais. Et moi, dans le secret de mon cœur, je songeais quelle bénédiction ce serait pour lui si Heathcliff pouvait le mettre hors de cette vie de misères, et quelle bénédiction ce serait pour moi s'il envoyait Heathcliff vers le séjour qui lui revient de droit. Pendant que je nourrissais ces réflexions, la croisée qui était derrière moi fut jetée sur le sol par un coup de Heathcliff, dont je vis paraître dans l'espace vide la noire figure. Les grilles de la fenêtre étaient trop rapprochées pour lui permettre de passer l'épaule, et je souriais, me croyant en sûreté. Ses cheveux et ses vêtements étaient blancs de neige, et ses dents aiguës de cannibale, aiguisées encore par le froid et la colère, brillaient dans l'obscurité.
—Isabella, laissez-moi entrer, ou bien vous vous en repentirez, hurla-t-il.
—Je ne puis pas commettre un meurtre, répondis-je; M. Hindley se tient en sentinelle avec un couteau et un pistolet chargé.
—Laissez-moi entrer par la porte de la cuisine.
—Hindley y sera avant moi, répondis-je. Et puis quel pauvre amour est le vôtre, qui ne peut pas supporter une averse de neige! Aussi longtemps qu'a brillé la lune de l'été, vous nous avez laissés en paix dans nos lits, mais dès le premier souffle du vent d'hiver, il faut déjà que vous vous abritiez. Heathcliff, si j'étais de vous, j'irais m'étendre sur le tombeau de Catherine, et je m'y laisserais mourir comme un chien fidèle. Le monde à présent ne vaut sûrement pas la peine que vous y viviez, n'est-ce pas? Vous m'avez clairement persuadé que Catherine était l'unique joie de votre vie; je ne puis imaginer comment vous avez l'idée de lui survivre.
—Il est là, n'est-ce pas? cria Hindley, courant à la fenêtre. Si je puis passer mon arme, je vais l'attraper.
«J'ai peur, Ellen, que vous me trouviez méchante, mais vous ne savez pas tout, donc ne me jugez pas. Pour rien au monde je n'aurais prêté la main à un attentat sur sa vie, mais de désirer qu'il fut mort, je ne pouvais m'en empêcher; aussi fus-je affreusement désappointée et terrifiée des conséquences de mon provocant discours, lorsque je vis Heathcliff se jeter sur l'arme d'Earnshaw, et la lui arracher des mains. Le pistolet partit, et le couteau qui y était attaché s'enfonça dans le poing même d'Earnshaw. Heathcliff l'en retira par force, coupant la chair sur son passage, et le mit tout sanglant dans sa poche. Alors il prit une pierre, en frappa la grille qui séparait les deux croisées, et sauta dans la maison. Son adversaire était tombé par terre, évanoui sous la douleur excessive et le flot de sang qui coulait d'une artère. Le ruffian le foula aux pieds et frappa à plusieurs reprises sa tête contre les dalles, me retenant d'une main pour m'empêcher d'appeler Joseph. Par une force surnaturelle d'empire sur soi, il s'abstint d'achever sa victime, et quand il fut essoufflé, il s'arrêta, traîna sur le banc de bois le corps, qui paraissait inanimé. Puis il déchira la manche de la veste d'Earnshaw et lia la blessure avec une rudesse brutale, ne cessant pas de jurer. Me sentant libre, je courus aussitôt chercher le vieux domestique, qui finit par comprendre mon hâtif récit, et se précipita au bas de l'escalier. Qu'est-ce qu'il y a à faire maintenant? répétait-il.
—Il y a ceci, tonna Heathcliff, que votre maître est fou, et que s'il vit encore un mois de plus, je renverrai dans un asile.
—Et ainsi vous avez commis le meurtre sur lui! s'écria Joseph, levant ses mains et ses yeux en signe d'horreur. Si jamais j'ai vu un spectacle comme celui-ci! Puisse le Seigneur!...
«Heathcliff le poussa et le fit tomber à genoux au milieu du sang, qu'il lui ordonna d'essuyer; mais lui, au lieu de faire rien de pareil, il joignit ses mains et commença une prière dont les phrases bizarres me firent rire. J'étais dans une condition d'esprit à n'être choquée de rien; j'étais aussi désespérée et aussi indifférente que sont, à ce que l'on dit, les malfaiteurs au pied de la potence.
—Ah! je vous avais oubliée! me dit mon tyran. C'est vous qui allez faire cela. «Allons, à terre! Et vous conspirez avec lui contre moi, n'est-ce pas, vipère? Là, voilà de l'ouvrage pour vous!» Il me secoua jusqu'à faire craquer mes dents et me jeta à côté de Joseph qui, ayant terminé à la hâte ses prières, se leva, jurant qu'il allait partir tout de suite pour la Grange. M. Linton était un magistrat, et quand bien même il aurait perdu cinquante femmes, il ne pouvait manquer de venir faire une enquête. Joseph paraissait si obstiné dans sa résolution que Heathcliff jugea utile d'obtenir de mes lèvres le récit de ce qui s'était passé. Il se tint sur moi, me posant, avec un regard plein de malveillance, des questions auxquelles je répondais à contre-cœur. Il fallut beaucoup de peine pour persuader au vieux Joseph que Heathcliff n'était pas l'agresseur. Et comme M. Earnshaw donna bientôt à entendre qu'il était encore vivant, Joseph s'empressa de lui administrer une dose de brandy, qui ne tarda pas à rendre au blessé le mouvement et la conscience. Heathcliff, ayant constaté que son adversaire ne se doutait pas du traitement qu'il avait reçu pendant son évanouissement, se contenta de lui déclarer qu'il avait été ivre jusqu'au délire. Il lui dit qu'il n'attacherait pas d'autre importance à son atroce conduite, mais l'engagea à aller se coucher. À ma grande joie, lui-même nous quitta, après nous avoir donné ce judicieux conseil, et Hindley s'étendit sur la pierre du foyer. Je rentrai moi-même dans ma chambre, m'étonnant d'avoir pu échapper à si peu de frais.
«Ce matin, en descendant, environ une demi-heure avant midi, je trouvai M. Earnshaw assis auprès du feu, malade à mourir, tandis que son mauvais génie, presque aussi décharné et minable, s'appuyait contre la cheminée. Ni l'un ni l'autre ne paraissaient avoir envie de manger, de sorte que, après avoir attendu que tout fût froid sur la table, je commençai seule. Rien ne m'empêcha de manger à mon aise; et de temps à autre, en apercevant mes compagnons silencieux, j'éprouvais un certain sentiment de satisfaction et de supériorité à découvrir en moi le calme d'une conscience tranquille. Quand j'eus fini, je pris la liberté tout à fait exceptionnelle de me rapprocher du feu, de faire le tour du siège d'Earnshaw, et de m'agenouiller dans un coin à côté de lui.
«Heathcliff ne s'inquiéta pas de mes mouvements et je pus le considérer aussi librement que si son corps avait été changé en pierre. Son front, qui m'était autrefois apparu si viril et que je trouve maintenant si diabolique, était voilé d'un nuage lourd; ses yeux noirs étaient presque éteints par l'insomnie et peut-être aussi par les larmes; ses lèvres avaient perdu leur ricanement féroce et étaient marquées d'une expression d'indicible tristesse. S'il s'était agi de tout autre que de lui, je me serais couvert la figure en présence d'une telle douleur. Mais dans son cas, j'en étais heureuse; et pour ignoble que cela paraisse d'insulter un ennemi malheureux, je ne pouvais manquer la chance de le piquer. Sa faiblesse était le seul moment où il m'était permis de goûter le plaisir de rendre le mal pour le mal. Hindley voulut avoir de l'eau; je lui en tendis un verre et lui demandai comment il se trouvait.
—Pas aussi mal que je le voudrais, répondit-il, mais sans parler de mon bras, chaque pouce de mon corps est aussi malade que si j'avais lutté avec une légion de diablotins.
—Oui, cela n'a rien d'étonnant, lis-je alors. Catherine aimait à dire qu'elle se tenait entre vous et la douleur corporelle et qu'il y avait certaines personnes qui éviteraient de vous blesser par crainte de l'offenser. Il est heureux que les morts ne se relèvent pas de leurs tombeaux, sans quoi, la nuit dernière, elle aurait assisté à une scène bien répugnante! N'êtes-vous pas blessé et brisé partout sur la poitrine et aux épaules?
—Je ne puis dire, répondit-il, mais que prétendez-vous? A-t-il osé me frapper quand j'étais à terre?
—Il a marché sur vous, il vous a battu et vous a secoué contre les dalles, répondis-je tout bas; et sa bouche était impatiente de vous déchirer avec ses dents, et cela parce qu'il n'est homme qu'à demi, et, pour le reste, démon.
«M. Earnshaw se prit comme moi à considérer notre ennemi commun, qui, absorbé dans son angoisse, semblait insensible à tout autour de lui.
—Oh, si seulement Dieu voulait me donner la force de l'étrangler dans ma dernière agonie, c'est avec joie que j'irais en enfer! grommelait le misérable Hindley, faisant des efforts pour se relever, dans son impatience, et retombant désespéré avec la certitude de son infériorité.
—Non, il suffit qu'il ait tué l'un de vous, fis-je observer très haut. À la Grange, chacun sait que votre sœur vivrait encore sans M. Heathcliff. Après tout, il vaut encore mieux être haï qu'aimé par lui. Quand je me rappelle combien nous étions heureux, combien Catherine était heureuse avant son retour, je me sens obligée à maudire ce jour fatal.
«Très probablement Heathcliff fit plus d'attention à la vérité de ce que je venais de dire qu'à la personne qui l'avait dit. Son attention fut excitée, car ses yeux se remplirent de larmes et il tira de sa poitrine de profonds soupirs. Je le regardais en face avec un rire de dédain. Ses yeux, ces deux fenêtres d'enter, brillèrent un moment de mon côté, mais avec quelque chose de si noyé et de si amorti que je n'eus pas peur de me risquer à un nouveau rire.
—Allez-vous-en dans votre chambre et éloignez-vous de ma vue, dit Heathcliff.
«C'est du moins ce que je devinai qu'il dit, car ses paroles étaient à peine compréhensibles.
—Je vous demande pardon, repris-je, mais j'aimais Catherine moi aussi, et son frère réclame des secours que pour l'amour d'elle je veux lui donner. Maintenant qu'elle est morte, je la revois en Hindley. Hindley a exactement les mêmes yeux, et....
—Allez-vous-en, misérable idiote, avant que je ne vous batte à mort! cria-t-il en faisant un mouvement.
—Mais alors, poursuivis-je, me tenant prête à m'enfuir, si la pauvre Catherine avait eu confiance en vous et si elle avait pris le titre ridicule, méprisable et dégradant de Madame Heathcliff, elle aurait elle aussi présenté bientôt un tableau semblable, elle n'aurait pas supporté en silence votre abominable conduite, sa haine et son dégoût auraient trouvé une voix.
«Le dossier du banc et la personne d'Earnshaw s'interposaient entre lui et moi, de sorte que, au lieu d'essayer de m'atteindre, il prit sur la table un couteau et me le jeta à la tête. Je reçus le coup derrière l'oreille, mais je rejetai le couteau, courus vers la porte et lui adressai une phrase qui, j'espère, dut entrer plus avant que n'avait fait son projectile. La dernière vue que j'ai eue de lui a été un élan furieux qu'il a pris et où il a été arrêté par l'étreinte de Hindley, si bien que tous deux sont tombés sur le sol, empêtrés l'un dans l'autre. Dans ma course à travers la cuisine, j'ordonnai à Joseph d'aller rejoindre son maître, je secouai Hareton occupé à jouer dans le corridor, et, heureuse comme une âme échappée du Purgatoire, je sautais, je volais tout le long du sentier; et fâchée de ses détours, je finis par couper court à travers la lande, guidée par la lumière de la Grange. Et certes je préférerais être condamnée à un éternel séjour dans les régions infernales qu'à un séjour seulement d'une nuit de plus sous le toit de Wuthering Heights.»
Isabella cessa de parler et prit une tasse de thé; puis elle se leva, m'ordonna de lui mettre son bonnet et un grand châle que j'avais apporté, puis, sourde à ma prière de rester encore une heure, elle monta sur une chaise, baisa les portraits d'Edgar et de Catherine, et, après m'avoir embrassée à mon tour, descendit vers la voiture, accompagnée par Fanny qui aboyait de joie d'avoir retrouvé sa maîtresse. Elle partit et jamais plus elle ne devait revoir ces environs; mais une correspondance en règle s'établit entre elle et mon maître dès que les affaires furent mieux fixées. Je crois qu'elle est allée demeurer dans le sud, près de Londres, et que c'est là que lui est né un fils, quelques mois après son évasion. Cet enfant fut baptisé Linton, et dès les premières fois qu'elle en parla, elle nous le représenta comme une créature maladive et irritable.
M. Heathcliff, me rencontrant un jour dans le village, me demanda où elle habitait. Je refusai de le lui dire. Il répliqua que ma précaution était vaine, mais qu'Isabella devait bien se garder de venir chez son frère et que celui-ci, s'il tenait à la conserver, devait la détourner de venir chez lui. Malgré mon refus de lui donner aucune information, il découvrit, par quelque autre domestique, à la fois le lieu de son séjour et l'existence de l'enfant. Pourtant, il ne fit rien pour la tourmenter, en raison sans doute de son aversion pour elle. Il me demandait souvent des nouvelles de l'enfant quand il me rencontrait; lorsqu'il apprit le prénom qu'on lui avait donné, il ricana un sourire et me dit:
—Ils veulent donc que je le haïsse aussi, n'est-ce pas?
—Je ne crois pas qu'ils désirent que vous sachiez quelque chose à son sujet, répondis-je.
—Mais je saurai l'avoir quand j'en aurai besoin, reprit Heathcliff, ils peuvent y compter.
Par bonheur, la mère mourut avant que ce moment n'arrivât: c'était environ treize ans après la mort de Catherine, et le petit Linton avait alors un peu plus de douze ans.
Le jour qui suivit la visite inattendue d'Isabella, je ne trouvai pas l'occasion de parler à mon maître; il évitait toute conversation et semblait hors d'état de discuter quoi que ce soit. Quand je pus me faire entendre de lui, je vis qu'il avait plaisir à apprendre que sa sœur avait abandonné son mari. Il détestait ce dernier avec une intensité que l'on n'aurait jamais attendue d'une nature si douce.
Ce sentiment se joignit à son chagrin pour le transformer en un parfait ermite. Il évitait le village en toute occasion et passait une vie entièrement recluse dans les limites de son parc et de ses terres, vie variée seulement par de solitaires promenades sur la lande et des visites au tombeau de sa femme, généralement le soir, ou le matin de très bonne heure, pour être sûr de ne rencontrer personne. Mais il était trop bon pour être longtemps tout à fait malheureux. Il n'avait pas prié, lui, pour être hanté par l'âme de Catherine! Le temps lui apporta la résignation, et une mélancolie plus douce que la joie vulgaire. Il se rappelait la mémoire de la morte avec un amour ardent et tendre et il aspirait avec confiance vers un monde meilleur où il ne doutait pas qu'elle ne fût allée.
Dans la vie réelle, il trouva également une consolation et des affections. Je vous ai dit que pendant les premiers jours il semblait indifférent à la petite chose que sa femme lui avait laissée en partant: cette froideur se fondit aussi vite que la neige en avril, et avant que sa fille ne put balbutier une parole ou faire un pas, l'enfant régnait déjà en tyran sur son cœur. Elle s'appelait Catherine, mais jamais son père ne la nommait de son nom en entier, de même qu'il n'avait jamais voulu abréger le prénom de la première Catherine, probablement parce que Heathcliff avait l'habitude de le faire. La petite était toujours appelée Cathy: cela la distinguait pour lui de sa mère, et pourtant la rattachait à elle.
La fin de Hindley Earnshaw fut telle qu'on pouvait l'attendre; elle suivit de six mois à peine celle de sa sœur. Nous autres à la Grange, jamais nous n'avons très bien su quel a été son état pendant ces six mois; tout ce que j'ai appris, je l'ai su lorsqu'il m'a fallu aller aider aux préparatifs des funérailles. M. Kenneth arriva le premier annoncer l'événement à mon maître.
—Eh bien, Nelly, me dit-il un matin, entrant à cheval dans notre cour, de trop bonne heure pour que je n'en fusse pas alarmée; c'est à votre tour et au mien d'être en deuil à présent. Devinez-vous qui est mort?
—Et qui donc? demandai-je inquiète.
—Devinez, me répondit-il en descendant et en attachant la bride de son cheval à un crochet près de la porte. Et préparez le coin de votre tablier, je suis certain que vous en aurez besoin.
—Ce n'est pas M. Heathcliff, à coup sûr? m'écriai-je.
—Eh quoi! auriez-vous des larmes pour lui? Non, Heathcliff est un jeune gaillard, il a l'air tout fleuri aujourd'hui. Je viens justement de le voir. Il engraisse rapidement depuis qu'il a perdu sa moitié.
—Qui est-ce alors, M. Kenneth? répétai-je avec impatience.
—Hindley Earnshaw! Votre vieil ami Hindley, mon méchant compère, bien que depuis longtemps il soit devenu trop sauvage pour moi. Là! Je vous avais bien dit qu'il y aurait des larmes! Mais égayez-vous. Il est mort fidèle à son caractère, ivre comme un lord. Pauvre garçon, j'en suis bien affligé aussi. On ne peut pas s'empêcher de regretter un vieux compagnon, bien qu'il m'ait souvent joué les plus vilains tours. Il avait à peine trente ans, votre âge tout juste; qui aurait pensé que vous étiez nés la même année?
J'avoue que ce coup fut plus grand pour moi que celui même de la mort de Madame Linton: d'anciens souvenirs remontaient en foule à mon cœur. Je m'assis sur le seuil et je pleurai cruellement, incapable de conduire moi-même M. Kenneth auprès de mon maître. Je ne pouvais m'empêcher de me demander si le pauvre homme était mort de mort naturelle, et cette idée me tourmentait si obstinément que je résolus de demander la permission d'aller à Wuthering Heights et d'aider aux préparatifs de l'enterrement. M. Linton eut beaucoup de répugnance à consentir, mais je sus lui exposer avec éloquence dans quelles conditions misérables devait se trouver le cadavre et je lui dis que mon vieux maître et frère de lait avait bien droit à mes services. Je lui rappelai en outre que le petit Hareton était le neveu de sa femme et que, en l'absence de toute parenté plus proche, c'est lui qui aurait à prendre le rôle de tuteur, qu'il aurait aussi à s'enquérir de l'état de la propriété et de toutes les affaires de son beau-frère. Il était hors d'état en ce moment de s'occuper de tout cela, mais il m'ordonna d'en parler à son avocat et pour finir, il me permit d'aller aux Heights. Son avocat avait été aussi celui d'Earnshaw; j'allai tout de suite le voir à Gimmerton et lui demandai de m'accompagner. Mais il secoua la tête, me dit qu'il fallait laisser Heathcliff seul, et que, quand on connaîtrait la vraie situation, Hareton se trouverait aussi pauvre qu'un mendiant.
—Son père est mort très endetté, toute sa propriété est hypothéquée et la seule chance qui reste à son héritier naturel, est de toucher assez le cœur du créancier pour que celui-ci soit amené à user de douceur avec lui.
En arrivant aux Heights, j'expliquai que j'étais venue pour veiller à ce que tout se fit convenablement, et Joseph, qui avait l'air suffisamment éploré, se montra heureux de ma venue. M. Heathcliff dit qu'il ne voyait pas qu'on eût besoin de moi, mais que je pouvais rester et régler les funérailles, si cela me plaisait.
—En bonne justice, le corps de ce fou devrait être enterré dans le carrefour sans cérémonie d'aucune sorte. Comme il m'est arrivé de le perdre de vue dix minutes, hier après-midi, il a profité de cet intervalle pour verrouiller contre moi les deux portes et il a passé toute la nuit à boire pour se faire mourir. Ce matin, l'entendant ronfler comme un cheval, nous sommes entrés et nous l'avons trouvé ici, couché sur le banc: on aurait pu l'écorcher et le scalper sans le réveiller. J'ai envoyé chercher Kenneth, mais avant qu'il ne fût venu, la bête était changée en charogne. Non seulement il était mort, mais déjà il était froid et raide et vous comprenez qu'il n'eut pas été utile de se donner plus de peine à son endroit.
J'insistai pour que les funérailles fussent décentes. M. Heathcliff me dit que en cela encore je pouvais agir à ma guise; seulement il me rappela que l'argent pour toute cette affaire sortirait de sa poche à lui. Il conservait une attitude indifférente, n'indiquant ni joie ni chagrin; si l'on pouvait y lire quelque chose, c'était comme une vague satisfaction d'avoir proprement achevé une besogne difficile. Une fois, en vérité, je remarquai dans sa mine quelque chose comme du triomphe: ce fut à l'instant où l'on emportait le cercueil hors de la maison. Il avait eu l'hypocrisie de s'habiller en deuil et avant de suivre le cortège avec Hareton, il fit monter sur la table le petit malheureux et lui murmura avec un accent particulier:
—Et maintenant, mon brave garçon, vous êtes à moi. Et nous verrons bien si un arbre ne devient pas aussi tordu qu'un autre, quand c'est toujours le même vent qui souffle sur les deux.
La naïve petite créature prit plaisir à ce discours; il joua avec les favoris de Heathcliff et lui tapota la joue. Mais moi, qui avais deviné ce que le drôle voulait dire, je fis sèchement observer qu'il fallait que l'enfant retournât avec moi à Thrushcross Grange.
—Il n'y a rien au monde, dis-je à Heathcliff, qui soit moins à vous que lui.
—Est-ce aussi l'avis de Linton? demanda-t-il.
—Sans doute, c'est lui qui m'a ordonné de prendre l'enfant avec moi.
—Eh bien, dit le drôle, nous ne discuterons pas la question maintenant. Mais j'ai une envie de me faire la main en dressant un jeune garçon; ainsi donc, déclarez à votre maître que s'il veut m'enlever celui-ci, il faudra que je le remplace par mon propre fils. Je ne m'engage pas à laisser partir Hareton sans discussion, mais vous pouvez être tout à fait sûrs que, s'il part, je ferai venir l'autre. «Ayez bien soin de dire cela à votre maître.»
Cette menace suffisait pour nous lier les mains. Edgar Linton, à qui je la rapportai, ne parla plus d'intervenir.
L'hôte nouvellement venu était maintenant le maître de Wuthering Heights.
Il prouva à l'attorney, qui le prouva à son tour à M. Linton, que Earnshaw avait engagé jusqu'au moindre yard de ses terres pour avoir de quoi subvenir à sa manie de jeu, et que tout cela se trouvait engagé entre ses mains à lui, Heathcliff. De cette façon, Hareton, qui aurait dû être le premier gentleman du voisinage, fut condamné à une dépendance absolue vis-à-vis de l'ennemi invétéré de son père, et c'est ainsi qu'il vit dans la maison comme un domestique, privé même de l'avantage de toucher des gages, et tout à fait incapable de se faire droit à lui-même, à cause de son manque de relations, et de l'ignorance ou il est du tort qu'on lui a fait.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Les douze années qui suivirent cette période, continua Madame Dean, furent les plus heureuses de ma vie: mes plus grands ennuis pendant ces années furent ceux que me causèrent les petites indispositions de la jeune Catherine, indispositions que tout enfant, riche ou pauvre, ne peut manquer de connaître. Pour le reste, dès son sixième mois elle était poussée comme un petit mélèze, et deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de Madame Linton qu'elle pouvait déjà marcher et parler à sa façon. Elle était la créature la plus séduisante qui jamais ait apporté l'éclat du soleil dans une maison désolée: une réelle beauté de figure avec les jolis yeux noirs des Earnshaw, mais le teint clair et les petits traits et les blonds cheveux bouclés des Linton. Son caractère était hautain, mais nullement dur, et son cœur était extrêmement sensible dans ses affections. Par sa capacité d'intense attachement, elle rappelait sa mère; pourtant elle ne lui ressemblait pas, car elle pouvait être douce comme une colombe. Elle avait une voix caressante et une expression pensive, ses colères n'étaient jamais furieuses, son amour, avait autant de tendresse que de profondeur. Il faut bien avouer cependant qu'elle avait quelques défauts, avec toutes ces qualités: ainsi un penchant à être insolente, et cette humeur capricieuse qui ne manque jamais de naître chez les enfants trop gâtés, qu'ils soient d'ailleurs bons ou méchants. Lorsqu'il arrivait à un domestique de la vexer, c'était toujours: «je le dirai à papa», et si son père la blâmait, même d'un regard, on avait une affaire terrible. Je ne crois pas qu'il lui ait jamais adressé un mot un peu dur. Il s'était seul chargé de toute son éducation, et en avait fait un amusement. Elle, de son côté, curieuse et d'esprit vif, ne pouvait manquer d'être une bonne écolière: elle apprenait rapidement et faisait honneur à ses leçons.
Jusqu'à treize ans, jamais elle n'avait dépassé seule les limites du parc. En de rares occasions, M. Linton l'avait prise avec lui à un mille ou deux de sa maison, mais il ne la confiait à personne autre. Gimmerton était pour elle un nom vide de sens, la chapelle était le seul édifice dont elle se fut approchée et où elle fût entrée, en outre de sa propre maison. Wuthering Heights et M. Heathcliff n'existaient pas pour elle, elle vivait dans une parfaite réclusion et semblait en être parfaitement heureuse.
Je vous ai dit que Madame Heathcliff avait vécu à peu près une douzaine d'années après qu'elle avait quitté son mari. Sa famille était d'une constitution délicate, ni elle ni Edgar n'avaient la rude santé que vous rencontrerez généralement dans ces régions. Ce que fut sa dernière maladie, je ne le sais pas, mais je conjecture que ce fut la même dont son frère est mort, une espèce de fièvre, lente au début, mais incurable et mortelle. Elle écrivit à son frère pour l'informer de l'issue probable d'une maladie dont elle souffrait depuis quatre mois, et pour le prier de ne pas refuser de venir la voir, car elle avait bien des choses à régler, et elle désirait lui faire ses adieux et laisser le petit Linton en sûreté entre ses mains. Elle espérait que Linton pourrait rester avec lui comme il était resté avec elle, son père n'ayant sans doute aucun désir de se charger de son entretien ni de son éducation. Mon maître n'hésita pas un instant à se rendre à sa demande. Pour désagréable qu'il lui fût d'ordinaire de quitter sa maison, il partit aussitôt, recommandant Catherine à toute ma vigilance.
Trois semaines après, une lettre encadrée de noir vint nous annoncer le jour du retour de M. Edgar. Isabella était morte, il m'ordonnait de préparer une robe de deuil pour sa fille, et de tout arranger pour recevoir son jeune neveu. Catherine sauta de joie à l'idée de revoir son père, et se livra aussi aux plus brillantes prévisions sur les innombrables qualités de son cousin. Enfin ce fut le soir tant attendu de l'arrivée. Dès le matin, l'enfant s'était occupée à mettre en ordre ses petites affaires: et maintenant, vêtue de sa nouvelle robe noire, (la pauvre créature ne pouvait guère s'affliger beaucoup de la mort de sa tante) elle ne cessait pas de m'agacer pour me forcer à me promener avec elle tout le long de la propriété, jusqu'à ce que nous voyions arriver son père.
—Linton a six mois de moins que moi, observait-elle, tandis que nous errions lentement à l'ombre des arbres. Comme ce sera charmant de l'avoir pour compagnon de jeu! Tante Isabella a envoyé à papa une belle boucle des cheveux de son fils: ils étaient plus clairs que les miens et tout aussi fins. Je les ai soigneusement gardés dans une petite boîte de verre et j'ai souvent songé au plaisir que j'aurais à voir la tête dont ils provenaient. Oh! je suis heureuse! Et papa, le cher, cher papa! Venez, Ellen, courons, venez vite!
Elle courait, revenait, courait de nouveau, faisait ainsi plusieurs tours avant que mon pas tranquille ne fût arrivé à la porte du parc. Alors elle s'asseyait sur le petit banc plein d'herbe, et là, elle essayait d'attendre patiemment. Mais c'était impossible, elle ne pouvait pas rester une minute en repos.
—Comme ils sont longs, criait-elle; ah! je vois de la poussière sur le chemin, c'est eux qui viennent! Quand donc seront-ils ici? Ne pouvons-nous pas sortir un peu, rien que la moitié d'un mille, Ellen? Ne le refusez pas, seulement jusqu'à ce bouquet d'arbres, au tournant.
Je refusai obstinément; enfin son impatience trouva son terme, nous vîmes s'approcher la voiture des voyageurs. Miss Cathy se mit à crier et à étendre les bras dès qu'elle aperçut par la portière la figure de son père. Lui-même ne mit pas moins d'empressement à descendre vers elle, et longtemps ils n'eurent de pensées que l'un pour l'autre. Pendant qu'ils échangeaient leurs caresses, je jetai un regard à l'intérieur de la voiture pour voir le petit Linton. Il était endormi dans un coin, enveloppé dans un chaud manteau de fourrures comme si on avait été en hiver. C'était un garçon pâle, chétif et efféminé, que l'on aurait pu prendre pour le frère plus jeune de mon maître, tant la ressemblance était forte; mais il y avait dans son aspect quelque chose d'une maussaderie maladive que jamais Edgar n'avait eue. Ce dernier s'aperçut de ma curiosité, et, après m'avoir serré la main, il me dit de refermer la portière et de ne pas déranger l'enfant, que le voyage avait fatigué. Cathy aurait bien voulu le voir à son tour, mais son père lui dit de venir, et ils marchèrent ensemble à travers le parc, pendant que je courais en avant prévenir les domestiques.
—Et maintenant, chérie, dit M. Linton à sa fille, lorsqu'ils s'arrêtèrent au bas des marches de la maison, sachez que votre cousin n'est pas fort ni gai comme vous, et rappelez-vous qu'il vient de perdre sa mère: ne vous attendez donc pas à le voir tout de suite jouer et courir avec vous, et ne le fatiguez pas en lui parlant beaucoup; laissez-le tranquille au moins ce soir, voulez-vous?
—Oui, oui, papa, répondit Catherine, mais je veux le voir, et il n'a pas une seule fois regardé à la portière.
La voiture s'arrêta. L'enfant fut réveillé et porté à terre par son oncle.
—Voici votre cousine Cathy, Linton, dit mon maître, mettant l'une dans l'autre les mains des enfants. Elle vous aime déjà, mais ayez bien soin de ne pas la chagriner en pleurant, ce soir. Essayez maintenant d'être gai. Le voyage est fini et vous n'avez pas autre chose à faire qu'à vous reposer et à vous amuser à votre aise.
—Alors, laissez-moi aller au lit! répondit l'enfant, peu soucieux des saluts de Catherine, et mettant ses doigts dans ses yeux pour essuyer des larmes toutes prêtes.
—Allons, allons, voilà un brave enfant! murmurai-je pendant que je le faisais entrer. Vous allez la faire pleurer aussi; voyez combien elle a de chagrin pour vous.
Je ne sais pas si c'était par compassion pour lui, mais sa cousine faisait une aussi triste figure que lui-même en revenant vers son père. Tous trois montèrent dans la bibliothèque, où le thé était déjà servi. Je retirai le bonnet et le manteau de l'enfant et je l'installai sur une chaise près de la table; mais il ne fut pas plus tôt assis qu'il se mit à pleurer de nouveau. Mon maître lui demanda ce qu'il avait.
—Je ne peux pas rester assis sur une chaise, sanglota l'enfant.
—Alors, allez vous mettre sur le sofa, et Ellen vous apportera du thé, répondit patiemment son oncle.
J'eus le sentiment qu'il avait été très éprouvé pendant le voyage par la société de cet enfant inquiet et souffreteux, qui, à ce moment, se releva lentement de sa chaise et s'étendit sur le canapé. Cathy vint placer à côté de lui un tabouret, où elle s'assit avec sa tasse. D'abord elle ne dit rien. Mais cela ne pouvait durer, et bientôt elle se mit à caresser les cheveux de son petit cousin, et à baiser ses joues et à lui offrir du thé dans sa soucoupe comme à un bébé. Ceci lui plut, car il n'était guère autre chose qu'un bébé; il sécha ses yeux et ses traits s'éclairèrent dans un faible sourire.
—Oh! cela ira très bien, me dit le maître après les avoir observés une minute; très bien, si seulement nous pouvons le garder, Ellen. La compagnie d'un enfant de son âge ne peut tarder à lui inspirer un nouvel esprit; et à désirer d'être fort, il finira par le devenir.
—Oui, si nous pouvons le garder, pensai-je en moi-même, et j'eus le triste pressentiment qu'il n'y avait guère à l'espérer. Fallait-il donc que cet être chétif allât vivre à Wuthering Heights? Entre son père et Hareton, quelle compagnie et quelle instruction il allait trouver! Mes pressentiments se réalisèrent bientôt, plus tôt que je n'aurais pensé. Le thé fini, j'avais fait monter les enfants, et après que Linton s'était endormi (car il ne voulut pas me laisser le quitter avant qu'il fût endormi), j'étais redescendue. Je me tenais près de la table dans le salon, préparant une bougie pour M. Edgar, lorsqu'une servante arriva de la cuisine m'informer que le domestique de M. Heathcliff, Joseph, était à la porte et désirait parler au maître. «Je vais d'abord lui demander ce qu'il veut, dis-je toute tremblante. Une heure bien invraisemblable pour déranger les gens, et au moment même où ils reviennent d'un long voyage! Je ne crois pas que le maître puisse le voir aujourd'hui.
Cependant, Joseph avait traversé la cuisine et se présentait maintenant à l'entrée du salon. Il était vêtu de ses habits du dimanche, avec sa figure la plus solennelle et la plus aigre et, tenant d'une main son chapeau, de l'autre son bâton, il était en train de se nettoyer les pieds sur le paillasson.
—Bonsoir, Joseph, dis-je froidement. Quelle affaire vous amène ici ce soir?
—C'est à M. Linton que je dois parler, répondit-il, en m'écartant dédaigneusement de la main.
—M. Linton se prépare à aller au lit, à moins que vous n'ayez quelque chose de très particulier à lui dire, je suis sûre qu'il ne pourra pas vous entendre maintenant. Vous ferez mieux de vous asseoir ici et de me confier votre message.
—Où est sa chambre? poursuivit le personnage, examinant la rangée des portes fermées.
Je vis bien qu'il était décidé à refuser ma médiation: très à contre-cœur, j'entrai dans la bibliothèque, et j'annonçai cet intempestif visiteur, conseillant à M. Linton de l'ajourner au lendemain. Mais M. Linton n'eut pas le temps de m'y autoriser, car Joseph était monté derrière moi, et, se précipitant dans l'appartement, s'était planté au bout de la table, ses deux poings serrés sur la tête de sa canne. D'une voix très haute, comme s'il s'attendait à de l'opposition, il commença:
—Heathcliff m'a envoyé chercher son garçon, et je ne dois pas revenir sans lui.
Edgar Linton resta une minute sans parler. Une expression d'extrême chagrin envahit ses traits; il aurait eu pitié de l'enfant par lui seul, quand même il ne se serait pas rappelé les frayeurs et les espoirs d'Isabella, et ses vœux inquiets pour son fils, et la façon dont elle l'avait recommandé à ses soins. La perspective de livrer l'enfant le peinait amèrement, et il cherchait dans son cœur un moyen de l'éviter. Mais aucun projet ne s'offrit à lui. Il savait que de manifester le moindre désir de le garder n'aurait fait que rendre plus péremptoire la réclamation d'Heathcliff. Il ne lui restait qu'à se résigner. Pourtant, il ne voulut pas réveiller l'enfant de son sommeil.
—Dites à M. Heathcliff, répondit-il d'un ton calme, que son fils ira demain à Wuthering Heights. Il est au lit et trop fatigué à cette heure pour faire encore une telle course. Vous pouvez lui dire aussi que la mère de Linton a désiré qu'il restât sous ma garde et que, du moins à présent, sa santé est très précaire.
—Non, dit Joseph, prenant un air d'autorité, non, cela ne signifie rien. Heathcliff ne tient aucun compte de la mère ni de vous non plus; il veut avoir son garçon, et il faut que je le prenne tout de suite.
—Vous ne le prendrez pas ce soir, répondit Linton avec décision. Descendez aussitôt et allez répéter à votre maître ce que je vous ai dit. Ellen, montrez-lui le chemin. Allez.
Et, poussant du bras le vieillard indigné, il en débarrassa la chambre, puis ferma la porte.
—Très bien, cria Joseph, se retirant lentement. Demain, Heathcliff viendra lui-même, et vous le mettrez dehors si vous l'osez.
CHAPITRE II
Pour empêcher cette menace de se réaliser, M. Linton m'ordonna, le lendemain matin, de conduire l'enfant chez son père sur le poney de Catherine, et il me dit: «Comme nous n'aurons aucune influence sur sa destinée, bonne ou mauvaise, il ne faut pas que vous disiez à ma fille où il est allé. Il est impossible désormais qu'elle ait des relations avec lui et il vaut mieux qu'elle ne sache pas qu'il est dans le voisinage, car alors elle n'aurait plus de repos et ne songerait qu'à faire visite aux Heights. Vous lui direz simplement que le père de son cousin l'a envoyé chercher en hâte et que nous avons dû le laisser partir.»
L'enfant parut très fâché d'être réveillé à cinq heures du matin, et surpris d'apprendre qu'il lui fallait se préparer à un nouveau voyage; mais j'adoucis la chose en lui disant qu'il allait passer quelque temps avec son père qui, dans son impatience de le voir, n'avait pu se résigner à attendre qu'il fût entièrement reposé.
—Mon père? s'écria Linton, singulièrement embarrassé, maman ne m'a jamais dit que j'avais un père. Où demeure-t-il? J'aimerais mieux rester ici avec mon oncle.
—Il demeure tout près d'ici, répondis-je, tout juste derrière ces collines, si près que vous pourrez venir ici à pied quand vous serez en train. Et vous devez être heureux de rentrer dans votre maison et de voir votre père. Il faut que vous essayiez de l'aimer comme vous aimiez votre mère et alors lui aussi vous aimera.
—Mais pourquoi n'ai-je pas entendu parler de lui auparavant? Pourquoi maman et lui ne vivaient-ils pas ensemble, comme tout le monde?
—Ses affaires le retenaient dans le Nord, répondis-je, tandis que votre mère était forcée par sa santé à résider dans le Midi.
—Et pourquoi maman ne m'a-t-elle jamais parlé de lui? Elle m'a souvent parlé de mon oncle, et il y a longtemps que j'ai appris à l'aimer. Mais comment ferai-je pour aimer papa? Je ne le connais pas.
—Oh! dis-je, tous les enfants aiment leurs parents. Votre mère aura sans doute pensé que si elle vous parlait trop souvent de votre père, vous auriez le désir d'être avec lui. Mais hâtons-nous, une promenade à cheval par une si belle matinée est bien préférable à une heure de sommeil de plus.
—Et, est-ce qu'elle viendra avec nous, la petite fille que j'ai vue hier?
—Pas à présent, répondis-je.
—Et mon oncle?
—Non plus, c'est moi qui vous conduirai.
Je fis de mon mieux pour le convaincre du mal qu'il y aurait à montrer de la répugnance pour rencontrer son père; mais il refusa obstinément de faire sa toilette, et j'eus à appeler mon maître pour m'aider à le tirer hors du lit. Enfin la pauvre créature fut mise sur pied, avec toutes sortes d'espérances trompeuses sur la courte durée de son séjour chez son père. Un lui promit que MM. Edgar et Cathy iraient lui faire visite, et maintes autres choses que j'inventais et lui répétais tout le long de la route. La pure beauté de l'air, l'éclat du soleil, la douceur du cheval, finirent après un instant par triompher de sa mauvaise humeur. Il se mit à me questionner sur sa nouvelle maison et ses habitants.
—Est-ce que Wuthering Heights est un endroit aussi agréable que Thrushcross-Grange? me demanda-t-il en se retournant pour jeter un dernier regard sur la vallée, d'où montait un léger brouillard estompant de laine blanche le bleu du ciel.
—Les Heights ne sont pas si entourés d'arbres, ni tout à fait si grands, répondis-je, mais on a une très belle vue du pays, et puis l'air est plus sain pour vous, plus frais et plus sec. Il est possible que dans les premiers temps, la maison vous paraisse vieille et sombre, malgré que ce soit une maison respectable, la meilleure après la Grange dans toute la contrée. Et puis vous aurez de si belles courses à faire sur la lande! Hareton Earnshaw, qui est le cousin de Miss Cathy et par suite un peu le vôtre, vous montrera les endroits les plus agréables. Quand le temps sera beau, vous pourrez apporter un livre et étudier dans un vert retrait; et puis, de temps à autre, votre oncle viendra faire une promenade avec vous; il lui arrive souvent de se promener sur ces collines.
—Et comme quoi est-il, mon père? demanda-t-il. Est-il aussi jeune et aussi beau que mon oncle?
—Il est aussi jeune, mais il a les cheveux et les yeux noirs, et l'air plus sombre; il est aussi plus grand et plus fort. Il est possible, que d'abord il ne vous paraisse pas si doux et si bon, parce que ses manières sont tout autres; mais rappelez-vous d'être franc et cordial avec lui, et naturellement il vous aimera mieux qu'aucun oncle, puisque vous êtes son fils.
—Les cheveux et les yeux noirs? murmurait Linton. Je ne puis me l'imaginer. Alors, je ne suis pas comme lui, n'est-ce pas?
—Pas beaucoup, répondis-je.
Et en moi-même, je songeais qu'il aurait fallu répondre: «pas du tout», et je considérais avec regret le teint pâle et les formes frêles de mon compagnon, et ses grands yeux languides, les yeux de sa mère, mais privés de tout ce qu'il y avait chez Isabella de brillant esprit, sauf lorsque, par instants, une impression maladive venait animer le regard de l'enfant.
—Comme c'est étrange, qu'il ne soit jamais venu nous voir, maman et moi! poursuivait Linton. M'a-t-il jamais vu? S'il m'a vu, c'est quand j'étais tout enfant. Je ne me rappelle pas une seule chose de lui!
—Hé, Master Linton, dis-je, trois cents milles sont une grande distance, et dix ans n'ont pas pour une personne d'âge la longueur qu'ils ont pour vous. Il est probable que M. Heathcliff se proposait de venir tous les étés, mais sans jamais trouver une occasion convenable, et maintenant, il est trop tard. Ne le troublez pas de questions sur ce sujet, cela le fâcherait sans profit.
L'enfant fut tout occupé à ses propres pensées jusqu'au terme du voyage. Lorsque nous nous arrêtâmes devant la porte du jardin, je le regardai pour saisir ses impressions. Il observait avec une attention solennelle le fronton sculpté, et les fenêtres et les buissons de groseilles, et les sapins tordus; après quoi il secoua la tête, comme si ses sentiments intimes désapprouvaient tout à fait l'apparence extérieure de son nouveau séjour. Mais il eut le sens d'ajourner ses plaintes, avec l'espoir que l'intérieur pourrait apporter une compensation. Avant qu'il fût descendu de cheval, j'allai ouvrir la porte; il était six heures et demie; la famille venait de finir de déjeuner et la servante était occupée à desservir la table. Joseph se tenait debout auprès de la chaise de son maître et lui racontait quelque chose sur un cheval boiteux. Hareton se préparait à aller faire les foins.
—Holà, Nelly! dit M. Heathcliff en m'apercevant, je craignais d'avoir à descendre moi-même à la Grange pour aller chercher ce qui m'appartient; mais vous me l'avez apporté, n'est-ce pas?
Il se leva et alla vers la porte: Hareton et Joseph le suivirent, tout allumés de curiosité. Le pauvre Linton jetait sur ces trois figures un regard épouvanté.
—À coup sûr, dit Joseph, après une grave inspection, il vous ressemble, maître, et voilà votre garçon.
Heathcliff poussa un rire de mépris.
—Dieu! quelle beauté! Quelle aimable et charmante créature! s'écria-t-il; on me l'aura nourri de limaçons et de petit lait, n'est-ce pas, Nelly? Que le diable m'emporte, c'est pire que je ne pensais, et le diable sait que je ne m'attendais pas à grand'chose!
Je fis descendre de cheval, puis entrer dans la maison, l'enfant tremblant et égaré. Il ne comprenait pas tout à fait la signification du discours de son père, ou bien ne se rendait pas compte qu'il en était l'objet; en vérité, il n'était pas encore certain que cet étranger sarcastique et dur fût son père. Mais il se serra contre moi avec un tremblement croissant; et comme M. Heathcliff avait pris un siège et l'avait appelé vers lui, il cacha son visage sur mon épaule et se mit à pleurer.
—Allons, allons, dit Heathcliff, étendant la main vers lui et l'attirant vivement entre ses genoux, puis le prenant par le menton. Pas de ces folies! Nous n'allons pas vous faire mal, Linton: c'est votre nom, n'est-ce pas? Ah! vous êtes bien entièrement l'enfant de votre mère! Où est ma part en vous, petit poulet pleurnichard?
Il enleva le bonnet de l'enfant, et, rejeta en arrière ses épaisses boucles blondes; puis il tâta les maigres bras et les petits doigts de son fils qui, pendant cet examen, cessa de pleurer, et leva ses grands yeux bleus sur son examinateur.
—Me connaissez-vous? demanda Heathcliff, après avoir constaté que tous les membres de l'enfant étaient également faibles et frêles.
—Non, dit Linton avec une peur vague.
—Non! Quelle honte que votre mère n'ait jamais cherché à éveiller votre pitié filiale envers moi! Eh bien, apprenez que vous êtes mon fils; et votre mère était une méchante coquine de vous laisser dans l'ignorance du sort de votre père. Allons, ne reculez pas et ne rougissez pas de cette façon, malgré que ce soit toujours une façon de montrer que vous avez du sang rouge. Soyez un bon garçon, et nous nous entendrons. Nelly, si vous êtes fatiguée, vous pouvez vous asseoir, sinon retournez à la Grange. Je devine bien que vous aurez à y rapporter tout ce que vous avez entendu et vu, et le plus tôt sera le mieux.
—Eh bien, répondis-je, j'espère que vous serez bon pour l'enfant, M. Heathcliff, faute de quoi vous ne le garderez pas longtemps; et il est le seul parent que vous ayez désormais dans le monde, ne l'oubliez pas.
—Je serai très bon pour lui, soyez sans crainte, dit-il en riant. Seulement, j'entends que personne autre ne soit bon pour lui, je veux avoir le monopole de ses affections. Et pour inaugurer mes bons procédés, Joseph, apporter à cet enfant quelque chose pour déjeuner. Hareton, infernal veau, allez à votre ouvrage! Oui, Nelly, ajouta-t-il, quand ils furent partis, mon fils est l'héritier présomptif de la Grange, et je ne veux pas qu'il meure avant d'être assuré d'avoir sa succession. De plus, il est à moi, et je veux avoir le triomphe de voir mon descendant maître de leurs biens. C'est la seule considération qui pourra me faire supporter ce petit drôle: car je le méprise pour lui-même et je le hais pour les souvenirs qu'il fait revivre. Mais cette considération suffit: mon enfant sera aussi en sûreté chez moi, et élevé aussi soigneusement, que celui de votre maître chez lui. J'ai une chambre là-haut, toute prête pour lui, dans le style le plus élégant. J'ai aussi engagé un tuteur, qui doit venir trois fois par semaine, de vingt milles d'ici, pour lui enseigner ce qu'il voudra apprendre. J'ai ordonné à Hareton de lui obéir. En fait, j'ai arrangé toutes choses pour préserver en lui le supérieur et le gentleman. Je regrette seulement qu'il mérite si peu tout ce dérangement: si je pouvais désirer quelque bonheur dans ce monde, c'était de trouver en lui un digne objet de fierté, et je suis amèrement désappointé avec ce petit misérable tout pâlot et tout geignant.
Pendant qu'il parlait, Joseph revint avec un plat de porridge au lait, et le plaça devant Linton, qui considéra cette nourriture domestique avec un regard d'aversion et déclara qu'il ne pouvait pas le manger. Je vis que le vieux domestique partageait pleinement le mépris de son maître pour l'enfant, mais qu'il se trouvait obligé de garder pour lui son sentiment, à cause du désir d'Heathcliff de voir son fils respecté de ses inférieurs.
—Vous ne pouvez pas le manger? répéta-t-il, regardant en face le petit Linton, et baissant la voix pour ne pas être entendu. Mais Master Hareton n'a jamais mangé autre chose quand il était petit; et ce qui était assez bon pour lui doit être assez bon pour vous, il me semble.
—Je n'en mangerai pas, répondit Linton d'un ton hargneux. Enlevez cela d'ici.
Joseph prit le plat avec un geste indigné et vint nous l'apporter.—Y a-t-il quelque chose de mauvais dans cette nourriture? demanda-t-il en la présentant à Heathcliff.
—Et qu'est-ce qu'il y aurait de mauvais?
—Ah! fit Joseph, c'est que ce garçon a le goût difficile et dit qu'il ne peut pas en manger. Mais sa mère était comme lui.
—Ne me parlez pas de sa mère, dit le maître d'un ton lâché; donnez-lui quelque chose qu'il puisse manger, voilà tout.
—Quelle est sa nourriture ordinaire, Nelly?
J'indiquai du lait chaud ou du thé; et des ordres furent donnés en conséquence à la servante.
—Allons, me dis-je, l'égoïsme de son père contribuera du moins à lui rendre la vie confortable. Heathcliff se rend compte de la constitution délicate de l'enfant et de la nécessité de le bien traiter. M. Edgar sera consolé en apprenant que les choses ont pris cette tournure.
Comme je n'avais pas d'excuse pour rester plus longtemps, je sortis, me glissant hors de la chambre, pendant que Linton était occupé à repousser timidement les avances d'un gros chien de berger. Mais le garçon était trop en alerte pour ne pas me voir, et comme je fermais la porte, je l'entendis pleurer en répétant avec frénésie:
—Ne me quittez pas!—Je ne veux pas rester ici! je ne veux pas rester ici!
J'entendis alors que l'on soulevait, puis qu'on laissait retomber le loquet; on se refusait à le laisser sortir. Je montai sur le cheval et le mis au trot. Ainsi se termina ma courte surveillance.
CHAPITRE III
Nous eûmes bien de l'embarras avec Cathy ce jour là; elle s'était levée toute joyeuse, impatiente de rejoindre son cousin; et lorsqu'elle apprit son départ, elle eut des larmes et des lamentations si passionnées qu'Edgar lui-même fut obligé, pour la calmer, d'affirmer que Linton ne tarderait pas à revenir: «Si seulement je puis l'obtenir» ajouta-t-il, et c'était ce qu'il n'espérait guère. Cette promesse ne put la rassurer tout à fait; mais le temps eu plus de pouvoir; et la jeune fille, tout en demandant parfois à son père quand Linton reviendrait, finit par oublier complètement ses traits.
Toutes les fois que j'avais l'occasion de rencontrer à Gimmerton la servante de Wuthering Heights, je lui demandais comment allait l'enfant, car il vivait aussi retiré que Catherine elle-même, et jamais on ne le voyait. J'appris de cette femme qu'il continuait à être de faible santé et de fatigante compagnie. M. Heathcliff semblait le prendre sans cesse davantage en aversion, tout en se donnant quelque peine pour cacher son sentiment; il avait delà répugnance pour le son de sa voix, et ne pouvait se résoudre à rester dans une même chambre avec lui. Rarement le père et l'enfant se parlaient. Linton apprenait ses leçons et passait ses soirées dans un petit appartement qu'on avait appelé le parloir; le reste de la journée il ne sortait pas de son lit, ayant toujours des toux, et des rhumes, et des douleurs de toutes sortes.
—Et jamais je n'ai connu une créature si peu courageuse, ajouta la femme, ni si préoccupée d'elle-même. «Si je laisse la fenêtre ouverte un peu tard dans la soirée, il se plaint, comme si un souffle d'air devait le tuer. Il demande à avoir du feu au milieu de l'été; et la fumée de la pipe de Joseph est du poison pour lui; et il faut toujours qu'il ait des sucreries et des friandises, et toujours du lait, sans s'occuper de ce qui reste pour nous. Il est là, enveloppé dans son manteau de fourrures et assis dans son fauteuil près du feu, à grignoter; et si, par compassion, Hareton vient l'amuser—car Hareton est d'une nature rude, mais pas méchant—ils ne manquent pas de se séparer bientôt, l'un avec des jurons et l'autre avec des larmes. Je crois que, si ce n'était pas son fils, le maître autoriserait volontiers Earnshaw à le battre; et je suis sûre qu'il serait capable de le mettre à la porte s'il connaissait seulement la moitié des commodités dont il s'entoure. Mais, sans doute pour ne pas courir le danger d'en être tenté, jamais il n'entre dans le parloir; et si le petit Linton fait des manières devant lui, il l'envoie aussitôt dans sa chambre.»
Je devinai, d'après ces paroles, que le manque de toute sympathie avait rendu le jeune Heathcliff égoïste et désagréable, à supposer qu'il ne l'ait pas été de naissance; et ainsi mon intérêt pour lui décrût, malgré que je continuasse à plaindre son sort, et à regretter qu'on ne l'eût pas laissé avec nous. M. Edgar m'encourageait à obtenir des renseignements: il pensait beaucoup à son neveu et aurait couru de grands risques pour le voir. Il me dit une fois de demander à la servante si le petit Linton allait jamais à Gimmerton. Mais la servante me répondit qu'il n'y était allé que deux fois, à cheval, en compagnie de son père, et que les deux fois il s'était plaint d'être tout courbaturé pendant les jours qui avaient suivi. Deux ans après l'arrivée du petit, cette servante quitta la maison et fut remplacée par une autre que je ne connais pas.
La vie se poursuivit à la Grange, de la même gentille façon qu'autrefois, jusqu'à ce que Miss Cathy eut seize ans. Nous ne fêtions jamais l'anniversaire de sa naissance, parce que c'était aussi l'anniversaire de la mort de ma défunte maîtresse. Son père ne manquait jamais de passer cette journée seul, dans la bibliothèque; le soir tombant, il allait jusqu'au cimetière de Gimmerton, et souvent prolongeait son absence au-delà de minuit. Catherine se trouvait donc ce jour-là abandonnée à elle-même. Le 20 mars fut, cette année-là une admirable journée de printemps. Après que son père se fut retiré, la jeune fille descendit, habillée pour sortir, et me demanda de faire avec elle une promenade sur la lande; M. Linton l'y avait autorisée, pourvu que la promenade fut courte et ne dépassât pas une heure.
—Ainsi, hâtez-vous, Ellen, me cria-t-elle. Je sais où je veux aller: il y a un endroit où s'est fixée toute une colonie d'oiseaux, et je veux voir s'ils ont fait leurs petits.
—Mais cela doit être très loin, répondis-je.
—Non, du tout, j'y suis allée avec papa.
Je mis mon bonnet et sortis, sans plus songer à la chose. Elle sautait devant moi, puis retournait me rejoindre, et de nouveau s'élançait en avant comme un jeune lévrier. Moi-même étais toute heureuse à écouter chanter les alouettes, et à jouir de la douce chaleur du soleil, et à considérer ma délicieuse petite amie, avec ses boucles dorées volant sur ses épaules, et ses joues brillantes comme des roses sauvages, et ses yeux tout rayonnants de plaisir parfait. Elle était véritablement comme un ange, dans ce temps-là.
—Eh bien, lui dis-je, où donc sont vos oiseaux, miss Cathy? Nous devrions y être arrivées et nous sommes déjà très loin du parc.
—Oh, un petit peu plus loin, un tout petit peu plus loin, Ellen! me répondait-elle. Vous n'avez qu'à monter cette petite colline, et avant que vous ne soyez arrivée de l'autre côté, j'aurai fait lever les oiseaux.
Mais il y avait tant de collines à grimper que je finis par me sentir fatiguée, et lui dis de nous arrêter et de revenir à la maison. Mais elle, qui s'était avancée très loin de moi, soit qu'elle n'ait pas pu ou pas voulu m'entendre, elle continua à courir en avant, et je fus forcée de la suivre. Enfin elle disparut dans un creux, et avant que j'eusse pu la revoir, elle était au moins à deux milles plus près de Wuthering Heights que de sa maison; et je vis la jeune fille arrêtée par deux personnes dont l'une me parut devoir être M. Heathcliff lui-même.
Cathy avait été prise sur le fait de ravager, ou tout au moins d'explorer, les nids des grouses. Les Heights étaient la propriété d'Heathcliff, et celui-ci réprimandait la jeune fille.
—Je n'en ai ni trouvé ni pris un seul, disait celle-ci au moment où je m'approchais. Je n'avais aucune intention d'en prendre, mais papa m'avait dit qu'il y en avait une quantité ici, et je voulais seulement voir les œufs.
Heathcliff me regarda avec un sourire méchant, laissant voir qu'il savait à qui il avait à faire; après quoi il demanda à la jeune fille qui était son papa.
—M. Linton de Thrushcross-Grange, répondit-elle. Et je suppose que vous ne m'auriez pas parlé de cette façon si vous aviez su qui j'étais.
—Ainsi vous supposez que monsieur votre papa est hautement estimé et respecté? fit Heathcliff d'un ton sarcastique.
—Et vous, qui êtes-vous? demanda Catherine, le considérant curieusement. Et cet homme-ci, est-ce votre fils?
Elle désigna Hareton que les années n'avaient fait que rendre plus grand et plus fort, sans lui rien enlever de sa gaucherie et de sa rudesse.
—Miss Cathy, interrompis-je, il y aura bientôt trois heures que nous sommes sorties, au lieu d'une, il faut que nous rentrions.
—Non, cet homme n'est pas mon fils, répondit-il après m'avoir écarté de la main. Mais j'ai un fils que vous avez, je crois, déjà vu. Et bien que votre nourrice soit si pressée, je crois que vous et elle ne vous trouverez pas mal d'un peu de repos. Ne voulez-vous pas traverser ce coin de bruyères et entrer un instant dans ma maison? Vous pouvez être sûres d'y être bienvenues.
Je murmurai à Catherine qu'elle ne devait en aucune façon accepter cette proposition.
—Et pourquoi? demanda-t-elle tout haut. Je suis fatiguée de courir et le terrain est trop mouillé de rosée pour que je puisse m'asseoir ici. Allons-y, Ellen. Et puis cet homme dit que j'ai vu son fils. Je suppose qu'il se trompe; mais je devine ou il demeure: dans cette ferme que l'on voit en revenant de Pennistone Crags, n'est-ce pas?
—Oui, en effet. Allons Nelly, taisez-vous! Hareton, allez en avant avec la fille, et vous, Nelly, vous allez marcher avec moi.
—Non, je ne veux pas qu'elle entre chez vous! m'écriai-je, m'efforçant de délivrer mon bras qu'il avait saisi. Mais la jeune fille était déjà presque aux pierres de la porte, courant à toute volée. Le compagnon qu'on lui avait désigné n'avait pas eu la prétention de l'escorter et, arrivé à la route, il l'avait quittée.
—M. Heathcliff, dis-je, ceci est très mal, car vous savez bien que ce n'est pas dans une bonne intention. Maintenant elle va voir Linton, et tout raconter aussitôt que nous serons revenus, et c'est sur moi que retombera tout le blâme.
—Je tiens à ce qu'elle voie Linton, répondit-il; il a justement meilleure apparence tous ces jours-ci, et il ne lui arrive pas souvent d'être en état d'être vu. Et puis, nous aurons vite fait de lui persuader de tenir la visite secrète; où est le mal là-dedans!
—Le mal est que son père va me détester s'il apprend que je lui ai permis d'entrer dans votre maison, et puis je suis convaincue que vous avez un mauvais dessein en l'encourageant à entrer chez vous.
—Mon dessein, répondit-il, est aussi honnête que possible. Le voici d'ailleurs en entier, Nelly: c'est que les deux cousins puissent devenir amoureux l'un de l'autre et se marier. Vous voyez que j'agis généreusement envers votre maître; sa fille n'a rien en vue, et, si elle seconde mes désirs, elle deviendra tout de suite mon héritière en commun avec Linton.
—Mais si Linton meurt, répondis-je—et sa vie est bien peu sûre—Catherine sera l'héritière.
—Non, nullement. Il n'y a aucune clause dans le testament qui l'établisse. La propriété de mon fils me reviendra à moi, mais, pour prévenir les querelles, je désire leur union, et je suis résolu à la faire.
—Et moi, je suis résolue à ne laisser jamais ma maîtresse s'approcher de nouveau de votre maison! répliquai-je, au moment où nous arrivions à la porte, où Miss Cathy nous attendait.
Heathcliff m'ordonna de rester tranquille, et, nous précédant dans le sentier, alla nous ouvrir la porte. Catherine le regarda à plusieurs reprises, comme si elle n'arrivait pas à savoir ce qu'elle devait penser de lui. Mais lui ne manquait pas de sourire lorsqu'il rencontrait son regard, et d'adoucir sa voix en lui parlant. J'eus même la folie de m'imaginer que la mémoire de sa mère pourrait le désarmer en sa faveur et l'empêcher de lui faire du tort. Linton se tenait debout près du foyer; il venait de rentrer d'une promenade dans les champs, car il avait encore le bonnet sur la tête, et était en train de demander à Joseph des bottines plus sèches. L'âge l'avait fait grandir: il allait avoir seize ans dans quelques mois. Ses traits étaient restés jolis, ses yeux et son teint étaient devenus plus brillants qu'auparavant, mais d'un éclat tout passager, et dû seulement à la bonne influence de l'air et du soleil.
—Eh bien, qui est-ce? demanda M. Heathcliff, se tournant vers Cathy. Pouvez-vous le dire à présent?
—Votre fils? dit-elle, après les avoir considérés l'un et l'autre.
—Oui, oui, répondit-il; mais est-ce la première fois que vous le voyez? Songez-y! Ah! Vous avez la mémoire courte. Linton, ne vous rappelez-vous pas votre cousine, que vous teniez tant à revoir quand vous êtes arrivé ici?
—Quoi, Linton! s'écria-t-elle à ce nom, toute allumée de joyeuse surprise. Est-ce le petit Linton? Mais il est plus grand que moi! Êtes-vous Linton?
Le jeune homme s'avança et se fît reconnaître: elle l'embrassa avec ardeur, et tous deux furent surpris des changements que le temps leur avait apportés. Catherine avait alors atteint toute la taille qu'elle a aujourd'hui, ses formes étaient à la fois pleines et élancées, ses membres élastiques comme l'acier, et son aspect général étincelait de santé et de vie. Quant à Linton, ses regards et ses mouvements étaient languides; ses formes bien grêles, mais il y avait dans ses manières une grâce qui adoucissait ces défauts et les empêchait de déplaire. Après avoir échangé avec lui de nombreuses marques d'affection, sa cousine s'avança vers M. Heathcliff, qui restait près de la porte, paraissant tout occupé à regarder au dehors, mais en réalité n'ayant d'attention que pour les observer.
—Mais alors, vous êtes mon oncle! s'écria-t-elle. Il me semblait bien que je vous aimais, bien que vous fussiez d'humeur désagréable. Pourquoi ne venez-vous pas faire visite à la Grange avec Linton? De vivre tant d'années si près l'un de l'autre et de ne jamais se voir, c'est bien étrange. Pourquoi avez-vous fait cela?
Elle s'était levée sur le bout des pieds pour l'embrasser.
—Je suis allé à la Grange une fois ou deux avant que vous ne fussiez née, répondit Heathcliff. Et maintenant, au diable; si vous avez des baisers à dépenser, donnez-les à Linton; sur moi ils sont perdus.
—Méchante Ellen! s'écria Catherine, se retournant vers moi avec ses caresses. Méchante Ellen d'avoir essayé de m'empêcher d'entrer! Mais désormais je ferai cette promenade tous les matins: je le puis, n'est-ce pas, mon oncle? Et de temps en temps j'amènerai papa. Ne serez-vous pas heureux de nous voir?
—Naturellement, répondit l'oncle avec une grimace mal contenue et qui témoignait de son aversion pour les deux visiteurs proposés. Mais attendez, poursuivit-il en se retournant vers Cathy: il vaut mieux que je vous dise la chose tout de suite. M. Linton a un préjugé contre moi. Il nous est arrivé jadis de nous quereller très durement; et si vous lui parlez de venir ici, il ne manquera pas de vous interdire aussitôt toute visite. Si donc vous avez quelque souci de voir votre cousin, à l'avenir, il faut que vous n'en disiez pas un mot: venez si vous voulez, mais n'en parlez pas.
—Et pourquoi vous êtes-vous querellés? demanda Catherine un peu abattue.
—Il me jugeait trop pauvre pour épouser sa sœur, et il fut fâché quand je l'eus obtenue; son orgueil était blessé et jamais il ne me le pardonnera.
—Cela est mal, dit la jeune fille, et il faudra qu'un jour je le lui dise. Mais Linton et moi n'avons aucune part dans votre querelle. Si c'est ainsi; je ne viendrai pas ici, mais il faudra que Linton vienne à la Grange.
—Ce sera trop loin pour moi, murmura son cousin; de faire quatre milles à pied me tuerait. Non, mais vous, Miss Catherine, venez ici de temps à autre, pas tous les matins, mais une ou deux fois par semaine.
Le père lança à son fils un regard d'amer mépris.
—J'ai bien peur, Nelly, d'en être pour ma peine, murmura-t-il. Miss Catherine, comme le drôle l'appelle, finira par découvrir ce qu'il vaut et par l'envoyer au diable. Ah! si ç'avait été Hareton! Savez-vous que vingt fois par jour j'envie Hareton, si dégradé qu'il soit? J'aurais adoré ce garçon s'il n'avait pas été ce qu'il est. Mais je crois que celui-là est à l'abri de l'amour de votre jeune dame. Et pour ce misérable avorton, nous comptons que ça ne durera guère passé dix-huit ans. Oh! l'insipide créature! Il est tout occupé à sécher ses pieds, et ne daigne même pas la regarder!... Linton!
—Oui, père, répondit l'enfant.
—N'avez-vous rien à montrer à votre cousine dans les environs, pas même un lapin ou un nid de belettes? Conduisez-la dans le jardin avant de changer de souliers, et puis dans l'étable pour voir votre cheval.
—Cela ne vous serait-il pas plus agréable de vous asseoir ici? demanda Linton à Catherine, d'un ton qui exprimait bien sa répugnance à se mouvoir de nouveau.
—Je ne sais pas, répondit-elle en jetant un regard sur la porte, comme si sa nature même l'entraînait à agir.
Lui, resta assis et se rapprocha du feu. Heathcliff se leva, alla dans la cuisine, puis dans la cour, appelant Hareton. Hareton répondit, et tous deux rentrèrent dans la maison. Le jeune homme était allé se laver, comme en témoignaient l'éclat de ses joues et l'humidité de ses cheveux.
—Oh! je veux vous le demander à vous, mon oncle, cria Miss Cathy. Ce garçon n'est pas mon parent, n'est-ce pas?
—Si fait, répondit-il, c'est le neveu de votre mère. Ne vous plaît-il pas?
Catherine avait une expression bizarre, en continuant à le regarder.
—N'est-ce pas un joli garçon? poursuivit Heathcliff.
L'impertinente demoiselle se dressa sur ses pieds et murmura quelque chose à l'oreille de son oncle. Celui-ci se mit à rire, et Hareton s'assombrit; je compris qu'il était très sensible aux manques d'égards qu'il soupçonnait, et qu'il avait une vague notion de son infériorité. Mais son maître ou gardien le rasséréna en s'écriant:
—Vous serez le favori parmi nous, Hareton, elle dit que vous êtes un...
—Quoi donc?
—Enfin quelque chose de très flatteur. Allez faire avec elle le tour de la ferme. Et rappelez-vous de vous conduire comme un gentleman; pas de mauvaises paroles, n'est-ce pas? Et quand la jeune dame ne vous regardera pas, ne la dévisagez pas, pour vous cacher ensuite la figure dès qu'elle tournera les yeux sur vous. Quand vous parlerez, parlez lentement, et sortez vos mains de vos poches. Allez, et amusez-la de votre mieux.
Le couple sorti, Heathcliff le considéra par la fenêtre. Earnshaw tenait constamment sa figure détournée et semblait considérer, avec la curiosité d'un étranger ou d'un artiste, le paysage environnant. Catherine le regardait à la dérobée, d'un regard qui n'exprimait pas une bien vive admiration. Après quoi elle se mettait en devoir de chercher une source d'amusement autour d'elle, et sautillait gaiement en fredonnant une chanson.
—J'ai lié sa langue, me dit Heathcliff. Il ne risquera pas une seule syllabe de toute la promenade. Nelly, vous vous rappelez ce que j'étais à son âge, ou plutôt quand j'avais quelques années de moins que lui. M'avez-vous vu un air si stupide?
—Oh! bien pire, répondis-je, parce qu'avec cela vous étiez plus maussade.
—Ce garçon me fait bien du plaisir, poursuivit-il, songeant tout haut. Il a réalisé mon attente. S'il était un sot de naissance, mon plaisir aurait été moindre de moitié. Mais il n'est pas sot, et je peux sympathiser avec tous ses sentiments, les ayant éprouvés moi-même. Je sais par exemple exactement ce qu'il souffre en cet instant et ce n'est rien en comparaison de ce qu'il aura encore à souffrir. Et jamais il ne sera capable de sortir de son abîme de grossièreté et d'ignorance. Je l'ai enchaîné de plus près que sa canaille de père n'avait fait pour moi, je l'ai fait descendre plus bas, car je lui ai fait trouver son orgueil dans son abrutissement. Je lui ai appris à mépriser comme mesquin et misérable tout ce qui était au-dessus de l'animalité. Ne pensez-vous pas que Hindley serait fier de son fils s'il pouvait le voir, presque aussi fier que je le suis du mien? La différence est seulement que l'un est de l'or employé comme pierre de pavage, tandis que l'autre est du plomb poli pour singer l'argent. Mais le meilleur de tout cela est que Hareton m'adore. Vous avouerez qu'en cela j'ai enfoncé Hindley! Si cet animal défunt pouvait se lever de son tombeau et me reprocher mes torts envers son enfant, j'aurais l'amusement de voir le susdit enfant le repousser, et s'indigner de ce qu'il ose s'en prendre au seul ami qu'il ait sur la terre!
Cependant notre jeune compagnon, qui était assis trop loin de nous pour pouvoir nous entendre, commença à manifester des symptômes d'embarras, comme s'il se repentait d'avoir refusé la société de Catherine par peur d'une petite fatigue. Son père remarqua les regards qu'il lançait à la fenêtre, et la façon hésitante dont il étendait la main pour prendre son chapeau.
—Levez-vous, paresseux! lui cria-t-il d'un ton qu'il voulait cordial. Courez après eux! Ils sont tout juste au coin, près de la ruche.
Linton recueillit ses forces et sortit. Au même moment, par la fenêtre ouverte, j'entendis que Cathy demandait à son peu sociable compagnon ce que signifiait l'inscription au-dessus de la porte. Hareton leva la tête, puis la secoua comme un véritable clown.
—C'est quelque maudite écriture, répondit-il; je ne puis la lire.
—Vous ne pouvez la lire! s'écria Catherine. Je le peux moi, c'est de l'anglais, mais je voudrais savoir pourquoi c'est ici.
Linton se mit à ricaner. Ce fut la première manifestation de gaieté que je vis chez lui.
—Il ne sait pas ses lettres, dit-il à sa cousine; auriez-vous pu croire à l'existence d'un pareil âne?
—A-t-il perdu les sens, demanda sérieusement Miss Cathy, ou bien est-il idiot? Voilà deux fois que je le questionne, et chaque fois il a un air si stupide qu'il ne paraît pas me comprendre. En tout cas j'ai, moi, bien de la peine à le comprendre.
Linton renouvela son rire, et jeta un regard de sarcasme sur Hareton, qui, à coup sûr, ne paraissait pas dans ce moment tout à fait dénué de compréhension.
—C'est une pure affaire de paresse, observa Linton; n'est-ce pas vrai, Earnshaw? Ma cousine se figure que vous êtes idiot. Vous voyez maintenant quelle est la conséquence de votre mépris pour les livres! Avez-vous remarqué, Catherine, sa terrible façon de prononcer?
—Eh bien, et où diable est le mal? grommela Hareton, qui faisait moins d'embarras pour répondre à son compagnon de tous les jours.
—Quel besoin avez-vous, de faire intervenir le diable dans cette phrase? ricana Linton. Papa vous a dit d'éviter les mauvaises paroles, et vous ne pouvez pas ouvrir la bouche sans en lâcher une. Essayez donc un peu de vous conduire comme un gentleman.
—Si tu n'étais pas une fille, plutôt qu'un garçon, je te jetterais à terre à l'instant, misérable avorton! répliqua le jeune homme furieux, se retirant la figure brûlée de rage et de douleur; il avait conscience d'être insulté et ne savait comment y répondre.
M. Heathcliff, qui avait entendu comme moi cette conversation, sourit en voyant s'éloigner Hareton; mais il y eut ensuite dans son regard une répugnance singulière pour le couple bavard, qui continuait à causer près de la porte. Linton exposait, avec assez d'animation, les fautes et les défauts d'Hareton, racontant toutes sortes d'anecdotes à l'appui; et la jeune fille s'amusait de ses railleuses et méprisantes paroles, sans prendre garde à la méchanceté d'âme qu'elles témoignaient. Je commençais à détester Linton plus qu'à le plaindre, et à excuser son père en quelque façon du peu de cas qu'il faisait de lui.
Nous restâmes ainsi jusqu'à l'après-midi, car il m'avait été impossible de faire partir plus tôt Miss Catherine; mais, par bonheur, mon maître n'avait pas quitté son appartement et ne savait rien de notre absence prolongée. Pendant que nous rentrions à la maison, j'aurais voulu expliquer à la jeune fille le caractère des gens que nous venions de quitter; mais elle s'était fourré dans la tête que j'avais des préventions contre eux.
—Ah! ah! criait-elle, vous prenez le parti de papa, Ellen, vous êtes partiale, sans cela vous ne m'auriez pas entretenue tant d'années dans l'idée que Linton demeurait très loin d'ici. Je suis très fâchée; mais j'ai tant de plaisir, que je ne puis le faire voir. «Seulement, je veux que vous vous taisiez au sujet de mon oncle; rappelez-vous qu'il est mon oncle et je vais gronder papa pour s'être querellé avec lui.»
Je dus renoncer à essayer de la convaincre de son erreur. Ce soir là, elle ne dit rien de sa visite, parce qu'elle ne vit pas M. Linton. Mais le jour suivant, tout fut dévoilé, à mon grand chagrin, encore que, dans ma tristesse, j'eusse la joie de penser que M. Linton porterait mieux que moi le fardeau d'avoir à diriger et à prévenir sa fille. Mais il était trop timide pour lui fournir des raisons satisfaisantes, dans la défense qu'il lui faisait d'entrer en relation avec les Heights, et Catherine ne se contentait pas à moins d'excellentes raisons.
—Papa, s'écria-t-elle dès le matin en l'embrassant, devinez qui j'ai vu hier dans ma promenade sur la lande! Ah! papa, vous avez tressailli, vous avez senti que vous aviez eu tort, n'est-ce pas! Mais écoutez, j'ai vu... mais écoutez et vous allez voir comment j'ai découvert la chose. Et Ellen, qui est liguée avec vous et qui me défendait toujours d'espérer le retour de Linton!
Elle raconta fidèlement l'excursion et ses conséquences; et mon maître, tout en jetant de temps à autre vers moi un regard de reproche, n'ouvrit pas la bouche jusqu'à ce qu'elle eût fini son récit. Alors, il la tira vers lui et lui demanda si elle savait pourquoi il lui avait caché le voisinage de Linton. Pouvait-elle penser que c'était pour la priver d'un plaisir inoffensif?
—Mais, c'est parce que vous n'aimez pas M. Heathcliff, répondit-elle.
—Alors vous croyez que j'ai plus de souci de mes propres sentiments que des vôtres, Cathy? Non, ce n'est pas parce que je déteste M. Heathcliff, c'est parce que M. Heathcliff me déteste et que c'est un homme diabolique, trouvant son plaisir à blesser ou à ruiner ceux qu'il déteste, dès qu'ils lui en fournissent la moindre occasion. Je savais que vous ne pouviez pas rester en relations avec votre cousin sans entrer en contact avec lui. Et comme je savais qu'il vous détesterait à cause de moi, j'ai pris mes précautions, dans votre intérêt, pour que vous ne puissiez pas revoir Linton. J'avais l'intention de vous expliquer cela un jour, quand vous seriez plus âgée, mais maintenant je regrette d'avoir tant tardé.
—Mais M. Heathcliff a été tout à fait cordial, papa! fit observer Catherine, qui n'avait pas l'air convaincue. Lui, n'a fait aucune objection à ce que nous nous voyions. Il m'a dit que je pourrais venir dans sa maison tant que je voudrais, seulement que je ne devais pas vous le dire, parce que vous vous étiez querellé avec lui et que vous ne pouviez pas lui pardonner son mariage avec ma tante Isabella. Et c'est vrai, c'est vous même qu'il faut blâmer dans cette affaire. Lui, il consent à nous laisser enfin devenir amis, Linton et moi, et vous, vous le refusez.
Voyant qu'il n'y avait pas à espérer d'être cru sur parole, mon maître esquissa rapidement à sa fille la conduite d'Heathcliff à l'égard d'Isabella, et la manière dont Wuthering Heights était devenu sa propriété. Il ne pouvait supporter de parler longtemps sur ce sujet, éprouvant toujours pour son ancien ennemi la même horreur et la même haine, depuis la mort de Madame Linton. Il songeait toujours que, sans lui, sa femme vivrait encore, et c'est ainsi qu'à ses yeux Heathcliff paraissait comme un meurtrier. Miss Cathy, qui ne connaissait d'autres mauvaises actions que ses petites désobéissances, injustices ou colères, dont elle ne manquait jamais de se repentir le lendemain, fut atterrée de cette noirceur d'âme qui pouvait couver une vengeance pendant des années et poursuivre obstinément ses plans sans l'ombre d'un remords. Elle parut si profondément impressionnée et choquée de ce nouvel aspect de la nature humaine, que M. Edgar jugea inutile de poursuivre ce sujet; il se contenta d'ajouter qu'il lui expliquerait plus tard pourquoi il voulait qu'elle évitât la maison et la famille de cet homme, lui disant de reprendre son ancienne vie, en attendant, et de ne plus songer à son aventure de ce jour là.
Catherine embrassa son père et s'assit tranquillement pendant une heure ou deux, suivant l'habitude, pour travailler à ses leçons; puis, elle accompagna son père dans la visite qu'il fit à ses terres, et toute la journée se passa comme d'habitude; mais le soir, quand elle se fut retirée dans sa chambre et que j'allai l'aider à se déshabiller, je la trouvai agenouillée et pleurant au bord de son lit.
—Oh! fi! le vilain enfant, m'écriai-je. S'il vous était jamais arrivé d'avoir un chagrin réel, vous auriez honte de perdre une seule larme pour cette petite contrariété. On voit bien que vous n'avez jamais eu l'ombre d'une vraie douleur. Supposez pour une minute que votre père et moi nous sommes morts et que vous êtes seule au monde: qu'est-ce que vous éprouverez alors? Comparez l'occasion présente avec une affliction comme celle là et soyez reconnaissante aux amis que vous avez, au lieu d'en souhaiter de nouveaux.
—Ce n'est pas pour moi que je pleure, Ellen, c'est pour lui. Il s'attendait à me revoir demain et il va être si désappointé! il m'attendra et je ne viendrai pas!
—Quelle folie! croyez-vous qu'il pense autant à vous que vous pensez à lui? N'a-t-il pas la compagnie d'Hareton? Personne au monde ne pleurerait de perdre une connaissance à peine entrevue deux fois. Linton devinera ce qui en est et ne se souciera pas davantage de vous.
—Mais ne puis-je pas lui écrire une note pour lui dire pourquoi je ne peux pas venir? demanda-t-elle, se dressant debout. Je voudrais seulement lui envoyer ces livres que j'ai promis de lui prêter? Il a tant désiré les avoir.
—Non, en vérité, non, répondis-je, d'un ton décidé. Il n'aurait qu'à vous répondre et cela n'aurait plus de fin. Non, Miss Catherine, il faut que vos relations cessent tout à fait; papa le veut et je veillerai à ce qu'il en soit ainsi.
—Mais pourtant, une simple petite note? reprit la jeune fille d'un air suppliant.
—Silence, l'interrompis-je, et allez au lit.
Elle me jeta un regard si maussade que je voulus d'abord ne pas l'embrasser comme je faisais tous les soirs; j'arrangeai son lit et refermai sa porte; mais bientôt j'eus un repentir, et revins doucement sur mes pas. Voilà que je trouve la jeune fille debout à sa table avec une feuille de papier blanc devant elle et un crayon à la main, sans qu'elle ait eu le temps de se cacher assez vite pour me cacher ce qu'elle faisait.
—Vous ne trouverez personne pour porter cela, Catherine, dis-je, si vous l'écrivez; et maintenant je vais éteindre votre bougie.
C'est ce que je fis, malgré une tape sur la main que me donna Catherine et un cri de «méchante créature!» qu'elle m'octroya. Après quoi je la quittai dans une de ses pires humeurs. La lettre fut terminée et portée à sa destination par un laitier qui venait du village; mais je n'appris cela que longtemps après. Les semaines se passèrent et Cathy reprit son humeur habituelle; elle aimait seulement désormais à se dérober dans les coins; et souvent, lorsque je m'approchais d'elle tout d'un coup pendant qu'elle lisait, elle tressaillait et fermait le livre, pour m'empêcher de le voir; et parfois je découvrais des coins de feuillets de papier sortant d'entre les pages. Elle imagina aussi de descendre de sa chambre très tôt le matin et de rôder autour de la cuisine comme si elle attendait l'arrivée de quelque chose. Dans un cabinet de la bibliothèque, elle avait un petit tiroir où elle fourrageait pendant des heures et dont elle avait toujours soin d'emporter la clé avec elle.