TITRE XI
Lamairesse translation
CATÉCHISME DES COURTISANES
CHAPITRE I
Des différentes classes de courtisanes.
Les hommes sont avides de plaisir et une certaine classe de femmes d'argent; on a du consacrer la dernière partie du Kama-Soutra aux moyens que celles-ci emploient pour se faire donner de l'argent ou, en d'autres termes, à l'art des courtisanes (App. 1).
On peut ranger parmi les courtisanes diverses classes de femmes:
L'impudique;—la servante ou soubrette;—la femme galante ou catin (femme de la campagne);—l'ouvrière libre[72];—la bayadère;—la femme qui a quitté sa famille;—celle qui vit de sa beauté;—enfin celle qui exerce régulièrement le métier ou la la profession de courtisane[73].
[Note 72: On voit par cette énumération combien était servile et dégradée la situation de la domestique, de la femme de la campagne et de l'ouvrière, c'est-à-dire des quatre cinquièmes des femmes. Il est vrai que les Indiens n'attachaient à l'acte charnel aucune idée de faute, mais seulement celle de complaisance, et le plus souvent d'obéissance.]
[Note 73: On a vu que les courtisanes de premier rang avaient tous les talents et toutes les connaissances que réclame une profession libérale. Aujourd'hui la profession n'existe plus que pour les bayadères.]
Ces différentes sortes de courtisanes ont des rapports avec différentes sortes d'hommes. Tout ce qui va être dit sur les courtisanes s'applique à ces rapports.
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.—Bartiahari, stance 90. «Les courtisanes sont les feux du dieu de l'amour, elles l'alimentent avec leur beauté, et les libertins viennent y sacrifier jeunesse et richesse.
«Qui pourrait se prendre à ces esclaves vénales, jouet immonde des espions, des soldats, des voleurs, des esclaves, des comédiens et des débauchés?»
N° 2.—Properce, dans une boutade, préfère à une maîtresse des filles publiques:
«Moi qui fuyais la route battue par un grossier vulgaire, je trouve douce aujourd'hui l'eau fangeuse d'un marais.
«Malheur à qui aime à frapper à une porte fermée! Combien je préfère cette femme qui s'avance le voile relevé, libre de tout gardien. Souvent, il est vrai, elle foule les boues de la voie Sacrée (le boulevard de Rome), mais pour l'aborder, point d'obstacle. Elle ne promène pas un amant, elle ne demande pas ce qu'un père verra dissiper avec chagrin; jamais elle ne s'écrie: Que je suis inquiète! Pars vite, je t'en conjure, mon mari revient aujourd'hui de la campagne. Filles de l'Euphrate et de l'Oronte (leurs vallées fournissaient Rome de belles Syriennes), je suis à vous désormais; je ne veux pas des larcins d'une chaste couche, puisqu'il n'est point de liberté pour les amants.»
N° 3.—La Tour des Regrets. Les Chinois usent beaucoup des courtisanes et leur consacrent des chants populaires; l'un de ces chants décrit leur punition dans la vie future (à laquelle la plupart des Chinois ne croient guère).
Louis Arène, la Chine familière et galante, la Tour des regrets.
«Le juge des morts, Yen Wanzi: Pourquoi comparais-tu prématurément devant ce tribunal? Tu as donc dans le séjour des vivants beaucoup péché. Avoue toutes tes fautes, si tu veux éviter les derniers supplices.
«La courtisane.—Je ne suis pas une fille de bonne famille. On m'avait mise dans une maison de prostitution[74]; dans un pareil lieu, je ne pouvais échapper à ma destinée. Mon bras plié a servi d'oreiller à mille individus. Ils aimaient en moi mon corps et ma chair blanche comme on aime une pierre précieuse; je les aimais parce qu'ils avaient beaucoup d'argent dans la ceinture. Je me suis amusée beaucoup sans prévoir que ce bonheur serait Anéanti.
[Note 74: En Chine et au Japon, le gouvernement fait entrer d'office dans les maisons de prostitution les femmes qui ne peuvent pas acquitter la taxe personnelle.]
«Puis, je suis tombée malade. Misérable vieux, misérable vieille! Ils m'ont chassée. Je me suis réfugiée dans un lieu d'aisances pour y passer mes jours.
«Mes jeunes amants d'autrefois ne sont plus revenus. Mes vêtements, mes ornements de tête, j'ai tout vendu; pas de combustible, pas de riz. Ma vie était amère comme la gentiane. Je vous en prie, monsieur Yen, soyez indulgent, épargnez une jeune femme tendre comme la fleur et faites-moi renaître honnête femme.
«Yen Wang, frappant du poing sur son tribunal: Tu as commis force mauvaises actions et tu voudrais transmigrer dans le sein d'une honnête femme! Tu as brouillé le père et le fils, fait battre le frère contre le frère et occasionné leur séparation.
«A cause de toi, combien d'hommes ont vendu leur maison, leur patrimoine! Tu as semé la discorde entre le mari et la femme; à cause de toi, combien de gens se sont rasé la tête et se sont faits bonzes[75]; pour toi, amis d'un jour, vieux amis, se sont détestés. Petits diables, entraînez cette prostituée à la Tour des Regrets!
[Note 75: Le peuple les appelle des ânes pelés; le bouddhisme a donc bien peu de faveur. Les Chinois ont leurs contes sur les bonzes et les bonzesses, comme le moyen âge en avait sur les nones et les moines (voir Louis Arène).]
«La petite femme dans la tour: On m'a enveloppée dans une grossière natte de roseaux; des cordes serrent ma poitrine. Ah que je souffre. Noirs corbeaux, cessez de m'arracher les yeux; chien jaune, cesse de me déchirer le coeur, le foie, les entrailles.
Les riches négociants, autrefois mes amis, ne m'ont même pas acheté un cercueil, j'espère en vain renaître[76]. On trouverait plutôt sur une même fleur dix couleurs différentes.
[Note 76: De même qu'autrefois les Grecs et les Romains et encore aujourd'hui, les Indiens, les Chinois croient que les mânes des morts privés de sépulture (les larves) errent indéfiniment.]
CHAPITRE II
Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes.
Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire comme si elle aimait véritablement, car les hommes ont confiance dans les femmes qui paraissent les aimer (App. 1). En affirmant son amour, elle doit paraître désintéressée, et, pour ne point compromettre son crédit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens illégitimes[77].
[Note 77: Ovide, Art d'aimer, livre III. «Femmes, usez d'abord de dissimulation et dès le premier abord ne montrez pas votre cupidité; à la vue du piège qu'on lui tend, un nouvel amant s'échappe et s'enfuit.»
Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre moyen illégitime d'acquérir de l'argent que le vol direct.]
Une courtisane doit se tenir bien parée à la porte de sa maison, et, sans se montrer trop, regarder dans la rue de manière à être vue comme un objet sur un étalage. Elle doit lier amitié avec les personnes qui peuvent l'aider à enlever des hommes à d'autres femmes et à s'enrichir, ou bien la protéger contre les insultes ou les vexations; tels sont les gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux, les astrologues, les hommes puissants ou les prêteurs d'argent, les savants, les maîtres des soixante-quatre arts libéraux, les bouffons, les bateleurs, les marchands de fleurs, les parfumeurs, les débitants, les laveurs, les barbiers et les mendiants; et toutes autres personnes qui peuvent lui servir pour un but quelconque.
Les hommes qu'elle peut prendre uniquement pour leur argent sont ceux qui sont en possession légale de leur héritage; les jeunes gens; les hommes qui sont libres de tout lien; les fonctionnaires publics; ceux qui ont des revenus ou des moyens d'existence assurés; les bellâtres, les vantards, les eunuques qui dissimulent leur état; les hommes qui détestent leurs égaux; ceux qui sont naturellement généreux; ceux qui ont du crédit auprès du roi et des ministres; les hommes toujours heureux dans leurs entreprises; ceux qui s'enorgueillissent de leurs richesses, les frères qui désobéissent à leurs aînés, les hommes sur lesquels les membres de leur caste tiennent l'oeil ouvert; les fils uniques de pères riches, les ascètes tourmentés par les aiguillons de la chair[78], les hommes braves, le médecin du roi, les anciennes connaissances.
[Note 78: On voit que les ascètes brahmaniques succombaient souvent à la tentation, puisque Vatsyayana recommande aux courtisanes de les tenter.]
La courtisane peut avoir des rapports avec des hommes doués d'excellentes qualités, uniquement par amour ou par amour-propre, tels sont:
Les hommes de haute naissance (App. 2), les savants, les hommes de bonne compagnie et de bonne tenue, les poètes (App. 3), les conteurs agréables; les hommes éloquents ou énergiques ou habiles dans des arts variés; les devins, les grands esprits; les hommes d'une grande persévérance, ceux d'une ferme dévotion; ceux qui ne se fâchent jamais; ceux qui sont généreux, affectionnés à leurs parents, qui aiment tous les amusements de société; ceux qui sont exercés à terminer les vers commencés par d'autres et à d'autres jeux d'esprit; ceux qui ont une très belle santé ou un corps parfait ou une très grande force; ceux qui ne boivent jamais avec intempérance, ceux qui sont puissants, sociables, aimant le sexe et gagnant les coeurs, sans se laisser complètement dominer; ceux qui ignorent l'envie ou les soupçons jaloux (App. 4).
Quant à la courtisane, elle doit être belle et aimable et avoir sur le corps des signes de bon augure. Elle doit aimer les bonnes qualités chez les hommes, tout en poursuivant la richesse. Elle doit se complaire aux unions sexuelles résultant de l'amour et être pour ces unions de la même caste que les hommes auxquels elle se livre. Elle doit chercher sans cesse à augmenter son expérience et ses talents, se montrer toujours libérale et aimer les plaisirs et les arts[79].
L'auteur énumère ensuite les qualités que doivent posséder toutes les femmes. Ce sont celles qu'on peut leur demander en tout pays, et, en outre, la connaissance du Kama-Soutra et des soixante-quatre talents qu'il enseigne[80].
[Note 79: Ce sont les qualités que l'on trouve généralement en Europe chez les femmes de théâtre.]
[Note 80: A cette longue et sèche énumération nous substituerons les leçons qu'Ovide donne aux belles sur les qualités et les manières qu'elles doivent avoir; se reporter au n° 3 de l'Appendice du chapitre III du titre I.]
Vient ensuite la liste des hommes que les courtisanes doivent éviter. Ce sont les mêmes qu'en tout pays et en outre: les sorciers, les hommes qui se laissent acheter, même par leurs propres ennemis, enfin les hommes timides à l'excès (App. 5).
D'après l'avis de quelques anciens casuistes, ajoute l'auteur, les courtisanes peuvent se donner par amour, crainte, vengeance, chagrin ou dépit, curiosité, et pour l'argent, le plaisir ou l'assiduité et la constance des rapports, pour se faire un ami ou se débarrasser d'un amour importun; à cause du dharma (mérite religieux), de la célébrité et de la ressemblance avec une personne aimée, de la constance ou de la pauvreté d'un homme, ou de sa cohabitation dans le même endroit, ou parce qu'il est du même numéro qu'elle pour l'union sexuelle, ou enfin dans l'espoir de faire quelque coup de fortune.
Mais Vatsyayana décide que les seuls mobiles d'une courtisane doivent être: l'amour, le désir d'échapper à la misère et celui d'acquérir la richesse.
L'argent doit être son objectif principal et elle ne doit point le sacrifier à l'amour. Mais, en cas de crainte ou de difficultés à surmonter, elle peut prendre en considération la force ou d'autres qualités.
En outre, quand un homme, quel qu'il soit, la prie de s'unir à lui, elle doit, afin de se faire valoir, ne pas consentir de suite et se renseigner sur lui par des affidés adroits et sûrs (App. 6). Quand elle a la certitude que, dans celui qui la recherche, tout est à son gré, elle emploie le Vita et d'autres intermédiaires pour se l'attacher.
L'un d'eux l'amène chez elle ou la conduit chez lui, sous quelque prétexte. Elle le reçoit de son mieux, lui fait quelque présent qui éveille sa curiosité et son amour; par exemple, un don affectueux, en lui disant qu'il lui était destiné: elle l'amuse longtemps par une conversation et des récits agréables et en faisant ce qu'il aime, comme de la musique, du chant. Quand il est rentré chez lui, elle lui envoie fréquemment une suivante exercée aux propos plaisants et qui lui remet un petit présent.
Elle lui rend elle-même, sous prétexte d'affaires, quelques visites en se faisant accompagner du Pithamarda.
Il y a quelques vers à ce sujet:
«Quand son amant vient la voir, la courtisane lui donne un mélange de feuilles et de noix de béthel, des guirlandes de fleurs et des onguents parfumés.»
«Après avoir montré son habileté dans les arts libéraux (le chant, la danse, etc.), elle l'amuse longtemps avec sa conversation.»
«Elle lui fait aussi quelques présents d'amour, et fait avec lui un échange d'objets à l'usage de chacun d'eux; en même temps elle lui montre son habileté dans les soixante-quatre voluptés.»
«Quand une courtisane est dans ces termes avec son amant, elle doit le captiver par des présents affectueux, par sa conversation et par les plaisirs tendres qu'elle lui fait goûter.»
APPENDICE AU CHAPITRE II
N°1.—Pour stimuler l'amour.
Ovide, _Art d'aimer, _livre III.
«Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés; ce n'est pas une chose si difficile; nous nous persuadons aisément ce que nous désirons. Qu'une femme jette sur un jeune homme un regard amoureux; qu'elle pousse quelques soupirs; qu'elle lui reproche de venir si tard; qu'elle ajoute les larmes et le dépit d'une fausse jalousie, comme si elle redoutait une rivale; qu'elle lui meurtrisse le visage avec ses ongles, il sera bientôt persuadé, et d'un ton compatissant: «elle est éprise, «dira-t-il;«elle brûle pour moi». Qu'avec cela il ait bonne mine, qu'il s'admire dans son miroir et il croira pouvoir toucher le coeur même d'une déesse.»
N° 2.—Déjazet.
Ce cas fut, une fois du moins, celui de l'actrice Déjazet.
Le duc d'Orléans (fils du roi Louis-Philippe), tout jeune encore, lui avait adressé un billet ainsi conçu:»Où? quand? et combien?»
Elle répondit: «Où vous voudrez,—quand vous voudrez,—pour rien.»
On sait que Déjazet était bonne, comme le veut Tibulle, livre II, élégie 4. «O toi qui fermes ta porte à l'amant qui n'a point assez d'or, puissent tes richesses être dévorées par le feu et que personne ne verse de l'eau sur la flamme. Que nul ne donne une larme à ta mort; que nul n'accompagne ta cendre! Celle, au contraire, qui se sera montrée bonne et point avare, on la pleurera au pied du bûcher enflammé, eût-elle vécu cent ans. Quelque vieillard fidèle à l'objet de ses anciennes amours viendra, chaque année, porter des couronnes au tombeau qu'il lui aura élevé.»
Entre mille traits, on cite de Déjazet celui-ci particulièrement:
«C'est toujours la même chose et cela fait toujours plaisir.»
Elle écoutait aussi très volontiers cet autre conseil de Tibulle qui, parmi les amants qui n'ont point assez d'or, recommande particulièrement l'adolescent.
«Et toi Chloé, épargne un jouvenceau épris de ta beauté. Ne lui sois point cruelle; ne lui demande point de présents. C'est le vieillard qui doit te donner de l'or pour que tu réchauffes sa glace. Mieux vaut cent fois que l'or l'adolescent dont la barbe sans rudesse ne déchire point le visage qu'il embrasse, dont un doux, éclat colore les joues. Enlace au-dessous de ses épaules les bras d'ivoire et méprise les trésors des rois. Vénus te verra le presser sur ton sein haletant, confondu tendrement avec toi; elle te verra attacher sur sa bouche frémissante de ces humides baisers où les langues s'entrechoquent et lui imprimer sur le cou avec la dent des marques d'amour.»
N° 3.—Les Poètes.
Ovide, Art d'aimer, livre III. «Jeunes beautés, montrez vous faciles aux poètes; un dieu les anime et les muses les favorisent. Mieux que tous les autres, ils savent aimer, célébrer la beauté qui les a séduits et faire retentir son nom au loin. Quel crime d'attendre un salaire des doctes poètes! Mais, hélas! c'est un crime dont une belle ne craint pas de se rendre coupable!»
N° 4.—Ne soyez pas jaloux.
Ovide, livre II. «Ne cherchez point à surprendre votre maîtresse. Qu'elle croie que ses infidélités vous sont inconnues. Ne remarquez point les signes qu'elle fait à votre rival, ni ses tablettes, si elle lui écrit. Laissez-la vous cacher ses larcins amoureux. Combien est habile celui qui permet à d'autres de fréquenter sa maîtresse et qui veut tout ignorer! Que de maris ont cette complaisance pour leurs épouses légitimes!»
N° 5.—Hommes à éviter.
Art d'aimer, livre III.
«Femmes, fuyez ces hommes vains de leur parure et de leur beauté, qui portent toujours les cheveux retroussés. Les douceurs qu'ils vous content, ils les répètent à mille autres. Leur amour ne se fixe nulle part.
«Il en est qui s'insinuent près des femmes sous les dehors d'un amour mensonger, empruntant cette voie pour en tirer un bénéfice honteux. Leur chevelure parfumée d'essence, leur robe de l'étoffe la plus fine, les bagues qui surchargent leurs doigts ne doivent pas vous en imposer. Le mieux paré n'est souvent qu'un escroc. Rendez-moi mes bijoux, s'écrient souvent, devant les juges, les belles qu'on a ainsi trompées. Femmes, tenez votre porte fermée à tout suborneur.»
N° 6.—Ovide, livre III. «Quand un amant vous aura sondée par quelques mots tracés sur des tablettes qu'une adroite suivante vous aura remises, méditez-les, pesez-en les termes et tâchez de deviner par le style et les expressions si cet amour est un artifice. S'il est véritable, ne vous pressez pas de répondre. Un peu de dédain, s'il n'est pas trop prolongé, aiguillonne la passion.
«Cependant ne repoussez pas avec dureté un amant, laissez-le flotter entre la crainte et l'espérance.
«Si vos amants vous font de belles promesses, amusez-les aussi par de belles paroles; s'ils donnent, accordez leur les faveurs convenues. Je la crois capable des crimes les plus noirs celle qui, après avoir reçu des présents d'un amant, se refuse à ses désirs passionnés.»
CHAPITRE III
Différentes sortes de gains des courtisanes.
Si une courtisane peut gagner chaque jour beaucoup d'argent avec plusieurs hommes, elle ne se bornera pas à un seulement; dans ce cas, elle fixera un prix par nuit, suivant le lieu, la saison et les gens, et par comparaison avec les prix des autres courtisanes, en se rendant compte de ses propres avantages (App. 2).
Elle informera ses amants, ses amis et connaissances de ses tarifs variés ou successifs (App. 3).
Les anciens sages sont d'avis que quand une courtisane décidée à vivre avec un seul homme a des chances égales de gain avec deux amants qui se présentent, elle doit prendre celui des deux qui lui donnera l'espèce d'objets qu'elle préfère.
Mais Vatsyayana déclare qu'elle doit choisir celui qui lui donnera de l'or, parce que l'or ne peut être repris et qu'avec lui on se procure tout ce que l'on veut.
Si tout est égal pour les dons à recevoir des deux poursuivants, la courtisane doit se décider d'après l'avis d'un ami ou d'après les qualités personnelles et les signes heureux ou malheureux de chacun d'eux.
Quand, de deux amants, l'un n'est que généreux, tandis que l'autre a de l'attachement, les sages (anciens casuistes) donnent la préférence au premier et Vatsyayana au second, parce que celui-ci ne rappellera dans aucune occasion l'argent donné, tandis que l'autre invoquera, pour donner moins, le souvenir des largesses faites. Là encore, il faut considérer le plus grand profit probable.
Quand une courtisane est sollicitée à la fois par un ami et par un homme libéral, Vatsyayana dit qu'elle doit les contenter tous deux en obtenant de l'un un ajournement à la satisfaction de ses désirs.
Lorsqu'elle a à choisir entre un gain à réaliser et un danger à éviter, Vatsyayana, contrairement aux sages (anciens casuistes), est d'avis qu'il faut avant tout conjurer le mal. Il faut d'ailleurs bien peser les chances et l'importance du gain et du mal probables.
Une courtisane ne demandera que peu et d'une manière tout à fait amicale à un homme dans les cas suivants:
—Elle veut l'empêcher de s'attacher à une autre femme, ou bien l'en détacher, ou bien faire perdre à cette femme le profit qu'elle en tire;
—Elle pense qu'il élèvera sa situation ou que, par lui, elle obtiendra quelque grand avantage, ou sera mise en relief vis-à-vis des autres hommes;
—Elle a besoin de lui pour écarter quelque malheur;
—Elle lui est réellement attachée et elle l'aime;
—Elle désire son aide pour se venger;
—Elle veut reconnaître quelque ancien service;
—Enfin elle éprouve simplement pour lui un caprice charnel.
Une courtisane doit s'efforcer de tirer d'un amant, au plus vite, tout l'argent qu'elle peut:—quand elle est décidée à le congédier;
—Quand elle a lieu de penser qu'il veut la quitter;
—Quand, étant complètement à sec, il va être emmené par son tuteur, son gourou ou son père;
—Quand il est sur le point de perdre sa position, ou simplement quand il est volage.
Elle doit, au contraire, se lier à un homme pour vivre avec lui quand elle sait: qu'il va hériter ou recevoir de riches présents, ou obtenir un emploi élevé de l'État; qu'il possède de grands magasins de blé et autres denrées;—qu'il reconnaît généreusement tout ce qu'on fait pour lui; qu'il tient toujours ses promesses.
Voici deux aphorismes en vers sur le sujet:
«En considérant ses gains présents et futurs, une courtisane évitera les hommes qui ont gagné péniblement leur fortune et ceux que la faveur des rois a rendus égoïstes et durs de coeur.»
«Elle doit s'unir avec les gens fortunés et bienfaisants et avec ceux qu'il est dangereux de repousser ou de blesser en quoi que ce soit. Qu'elle ne recule pas même devant quelques sacrifices pour s'attacher des hommes énergiques et généreux qui lui feront de grandes largesses, en retour de quelques services ou légers présents.»
Les courtisanes les plus riches et du premier rang doivent employer leurs gains:
A bâtir des temples et faire exécuter des étangs et des jardins publics, à donner mille vaches aux brahmes; à faire des sacrifices et des offrandes aux dieux et à célébrer des fêtes en leur honneur, et enfin à accomplir les voeux qu'il leur est possible de faire (App. 1).
Les autres courtisanes doivent, avec les ressources qu'elles ont pu se créer: avoir chaque jour des vêtements blancs et différents de ceux de la veille; boire et manger suivant leur besoin; consommer chaque jour un tamboula parfumé, c'est-à-dire un mélange de noix et de feuilles de bétel, et porter des ornements dorés [81].
[Note 81: La ceinture des bayadères est formée par une épaisse lame d'or pur repliée, d'un très bel effet et d'un grand prix.]
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.—Dons des courtisanes aux brahmes.
Sauf les jardins et étangs publics qui sont oeuvres d'utilité à la fois publique et religieuse, tous les gains des courtisanes ont, d'après la prescription de Vatsyayana, une destination religieuse qui les met aux mains des brahmes, soit directement comme don personnel, soit indirectement comme offrande aux dieux.
Cette conclusion dernière du traité des courtisanes ne laisse aucun doute sur son caractère religieux et obligatoire; c'est un véritable catéchisme.
Les étangs et jardins publics sont souvent placés à proximité des pagodes et concourent à leur richesse et à leur salubrité, car alors ils servent exclusivement pour le bain. Il y a aussi un grand nombre d'étangs situés au milieu des campagnes; ce sont les plus grands. Ils servent uniquement à l'agriculture. Beaucoup ont été creusés par des personnes pieuses. Les brahmes, possédant une grande partie des terres, étaient eux-mêmes intéressés directement à la prospérité de l'agriculture.
L'étang de Moutrapaléon, dont les sources alimentent d'une eau excellente la ville de Pondichéry, a été établi par une courtisane célèbre; ce fait est rappelé sur les bas-reliefs de la fontaine publique qui est surmontée de la statue de Dupleix, au milieu de la place Dupleix, la grande place de Pondichéry.
La prostitution sacrée (Maspero) a existé en Assyrie, en Syrie, en Phénicie et dans l'Asie-Mineure, mais c'était une sorte d'hospitalité offerte aux étrangers de passage; il ne parait pas qu'une caste sacerdotale en ait tiré profit comme les brahmes l'ont fait de la prostitution publique dans l'Inde.
N° 2.—L'avidité.
D'après l'auteur indien, la courtisane ne doit se préoccuper que du gain. C'est le langage qu'Ovide prête à une proxénète corrompant sa maîtresse: les Amours, livre I.
«La pudeur pour être utile doit être feinte. Habile à tenir les yeux modestement baissés, ne les porte sur un homme qu'à proportion des offrandes qu'il te fera.
«Amusez-vous, jeunes beautés; il n'est de chaste que celle qu'aucun amant ne sollicite et si elle n'est point trop novice, elle provoque la première. La beauté se fane quand on ne l'entretient pas par la jouissance. Et ce n'est pas assez d'un ou deux amants; avec plusieurs le profit est plus sûr, la recette plus abondante. Que celui qui donne soit plus grand à tes yeux que le grand Homère. On a de l'esprit quand on donne. Ne dédaigne point l'affranchi ni celui qui a les pieds poudreux. Ne te laisse point éblouir par une naissance illustre. Allez trouver vos aïeux nobles vous qui n'êtes pas riche! Cet autre, parce qu'il est beau garçon, te demande une de les nuits sans la payer, qu'il aille chercher de l'or chez celui dont il est le mignon.»
Dans l'élégie 10 du livre I des Amours, Ovide répond lui-même à cette proxénète:
«Pourquoi vouloir que l'enfant de Vénus nous fasse payer ses faveurs. Il n'a point de robe pour en serrer le prix.»
«Une prostituée se vend à tel prix au premier venu; mais elle abhorre le despotisme d'un avare corrupteur et elle ne fait qu'à regrets ce qu'une amie fait de plein gré.
«Gardez-vous, jeunes beautés, de mettre à prix la faveur d'une nuit. Il n'est pas défendu d'exiger d'un riche quelques présents. Il est en état de les faire. Services, soins, fidélité, voilà la monnaie du pauvre. Je ne refuse pas de donner, mais je m'indigne qu'on me demande. Sourd à tes sollicitations, si tu cesses d'exiger, je donnerai.»
A Rome, les courtisanes de tout ordre étaient très avides et beaucoup d'hommes se ruinaient pour elles; de ce nombre fut Tibulle.
Il avoue avoir eu à la fois quatre maîtresses, Délie, Sulpice, Néera et Némesis, toutes quatre courtisanes, sans doute de premier ordre, sans compter beaucoup de distractions.
La prostitution publique généralement volontaire forme, en Afrique, le principal revenu de quelques roitelets nègres. En Chine et au Japon, le gouvernement met d'office aux bateaux fleuris les femmes et même les filles vierges qui ne peuvent payer l'impôt de capitation. Cela est sans conséquence pour leur futur mariage; des personnages de distinction viennent souvent prendre femme dans ces lieux de plaisir.
CHAPITRE IV
De la courtisane qui vit avec un homme comme une épouse.
Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite d'une femme honnête et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut qu'elle lui donne le plaisir sans s'attacher à lui, tout en paraissant lui être attachée.
Voici comment elle s'y prendra pour arriver à ses fins.
Elle aura à sa charge sa mère qu'elle dépeindra comme violente et avide; au cas où elle n'aurait pas de mère, une nourrice pourrait jouer ce rôle. La mère ou la nourrice témoignera de l'aversion pour l'amant et le désir que la courtisane se sépare de lui. Celle-ci simulera toujours du chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte à ce sujet, mais en déclarant qu'elle ne saurait désobéir à sa mère.
Elle dira encore qu'elle a persuadé à sa mère qu'il est malade et qu'elle a pris ce prétexte pour le venir voir.
Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il a portées la veille pour les porter à son tour à titre de marque d'affection; elle demandera aussi les restes du mélange de noix et de feuilles de bétel qu'il a laissé sans le manger; elle admirera son habileté dans les rapports sexuels et les moyens variés qu'il emploie pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre espèces de plaisir décrits par Babravya; elle appliquera continuellement les leçons reçues, en se conformant à son goût.
Elle gardera ses secrets, lui dira elle-même ses propres secrets et désirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se montrera toujours bien disposée. Quand il se tournera de son côté, elle touchera toutes les parties de son corps à son souhait; elle le baisera et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une inquiétude apparente quand il sera absorbé dans ses pensées ou quand il s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison, elle n'aura ni une absence complète de honte, ni un excès de timidité; elle partagera ses amitiés et ses haines, ses goûts, sa gaieté ou sa tristesse; elle témoignera la curiosité de voir son épouse, ne le boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des marques qu'elle-même lui a faites avec les ongles et les dents, lui parlera peu de son amour, mais le lui témoignera par des faits, des signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera endormi, ivre ou malade; elle prêtera beaucoup d'attention au récit de ses bonnes actions et les contera ensuite elle-même pour son honneur et ses intérêts; s'il lui est assez attaché, elle lui fera des réparties spirituelles, écoutera tout de lui, excepté ce qui concerne ses rivales; se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse; prononcera les mots: «Longue vie», quand il éternue; se dira malade ou désireuse de grossesse quand elle éprouvera de l'abattement, ne louera aucun homme que son amant et s'abstiendra de blâmer chez d'autres les défauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donné; ne se parera ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise fortune, se lamentera avec lui, feindra le désir de l'accompagner quand il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le souhait de cesser de vivre s'il est éloigné, dira qu'elle ne vit que pour être unie avec lui; elle offrira à la divinité[82] des sacrifices en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas où il acquiert de la richesse ou réussit dans ses desseins, ou lorsqu'il a recouvré la santé; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop familière avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son sein et son front, et se pâmera de plaisir à son attouchement; elle s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et des jeûnes, en lui disant: «Que tout le péché tombe sur moi!» Quand elle n'aura pu l'en empêcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui dira qu'il est difficile, même pour elle, d'observer les voeux et les jeûnes, si elle a quelque discussion avec lui à ce sujet; elle confondra ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les réunions et l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir à se servir des choses dont il s'est déjà servi, à achever ce qu'il a commencé de manger; elle vénérera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes qualités, son âge et son bon caractère; elle le priera de chanter s'il le sait, et d'autres choses semblables.
[Note 82: Il n'est question ici que de la divinité et non des dieux; comme cela est général dans l'ouvrage, on peut en conclure que Vatsyayana et les brahmes de son époque étaient des monothéistes sivaïstes.]
Pour se rendre près de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid, ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une autre vie; elle conformera son humeur, ses goûts et ses actions à son inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se querellera constamment avec sa propre mère pour le venir trouver, et quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidélité et son amour par des intermédiaires dévoués et en recevant elle-même l'argent et en évitant de se disputer avec sa mère pour la question pécuniaire devant lui.
[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le boudhisme avait profondément modifié les idées de l'Inde sur la magie qui était si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme à une science de maléfices.]
Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux en l'honneur de la divinité et ne se parera pas de ses ornements, à l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au delà de l'époque fixée, elle s'efforcera de déterminer le moment de son retour par des présages, par les nouvelles et les bruits qui courent, par la position des planètes, de la lune et des étoiles.
Lorsqu'elle aura de la gaieté et des songes propices, elle s'écriera: «Sans doute je vais bientôt être réunie avec lui.» Si, au contraire, elle tombe dans la tristesse et voit de fâcheux présages, elle accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux.
Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des offrandes aux autres divinités; puis elle fera apporter par des amies un pot d'eau et fera des libations d'adoration à la corneille qui se nourrit des offrandes faites aux mânes des ancêtres[84]. Après la première visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel consiste dans un amour désintéressé, dans la communauté d'objectif (par exemple, le goût des mêmes plaisirs), dans l'absence de tout soupçon jaloux et dans une libéralité sans limite pour tout ce qui concerne la maîtresse.
Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un homme comme sa femme; ces leçons ont été tracées d'après les règles de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prévu ici, la courtisane se conformera à la coutume et à la nature particulière de son amant.[85]
[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont chargées des péchés des morts.]
[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leçons, il doivent penser que les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles répètent un rôle appris.]
Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet.
«A cause de la duplicité, de l'avidité et de l'esprit naturels au sexe, on ne connaît jamais le degré d'amour d'une femme, même quand on est son amant.»
«Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme, soit qu'elle aime ou reste indifférente, soit qu'elle fasse le bonheur d'un homme ou l'abandonne ou le ruine».
APPENDICE AU CHAPITRE IV
Périclès et Aspasie.
La longueur de ce chapitre dénote la fréquence des unions du genre dont il est question.
Les courtisanes de premier ordre étaient à peu près sur le même pied dans l'Inde et dans la Grèce. On voit le Bouddha témoigner les plus grands égards à la courtisane Apalika, mère de son médecin, accepter d'elle pour sa communauté (l'église Bouddhique) d'immenses richesses et donner à son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays.
Périclès et Aspasie nous offrent le modèle des ménages entre un homme éminent et une courtisane de renom.
Aspasie de Millet était, à Athènes, propriétaire d'un établissement de courtisanes de premier ordre, à la fois lieu de plaisir et cercle réunissant l'élite des citoyens.
Une fois séparé de sa femme, qui se remaria, Périclès la reçut dans sa maison comme une épouse.
C'était une nature élevée, sans artifice, admirablement douée. Sentant vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit aimable et sa haute raison; elle possédait toutes les connaissances et tous les talents.
Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts, que les plus grands personnages d'Athènes recherchaient son entretien, Socrate tout le premier.
Liée avec tous les hommes éminents, à Athènes et hors d'Athènes, elle seconda puissamment la politique de Périclès.
Comme étrangère, elle ne put l'épouser, mais ils vécurent toujours dans une union parfaite que la calomnie, si puissante alors à Athènes, ne put jamais atteindre et que la mort seule put rompre.
CHAPITRE V
Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant.
Les courtisanes se font donner par leur amant de l'argent, soit par les moyens naturels, soit par des artifices. Les anciens casuistes sont d'avis que, quand l'amant donne à la courtisane tout l'argent dont elle a besoin, elle doit s'en contenter. Mais Vatsyayana pense qu'en usant d'artifices, elle tirera de lui deux fois autant et que, en conséquence, elle doit le faire, afin d'avoir de lui finalement le plus possible, quoi qu'il arrive.
Voici, selon lui, les artifices dont elle doit user.
Lui demander de l'argent pour diverses emplètes: ornements, aliments, fleurs, parfums, habits; ne point faire ces achats ou en exagérer les prix;
Le louer en face de son intelligence;
Prétexter l'obligation de faire des dons dans les fêtes des arbres, des jardins, des temples, ou votives;
Dire que, pendant qu'elle se rendait chez lui, ses bijoux lui ont été pris, soit par les gardes du roi, soit par des voleurs[86]; qu'elle a perdu les ornements de son amant en même temps que les siens propres, que sa propriété a été détruite par un accident quelconque;
[Note 86: On voit que, à cette époque, les gardes du roi agissaient comme les voleurs; dans les États asiatiques, la police est généralement de connivence avec eux.]
Lui faire parler par des intermédiaires des dépenses qu'elle fait pour le venir voir, contracter des dettes à cause de lui;
Se quereller avec sa mère au sujet de quelque dépense faite par elle pour l'amant et blâmée par sa mère;
S'abstenir de paraître aux fêtes données par des amis qui lui ont fait de beaux présents, faute de pouvoir les rendre;
Ne point accomplir, faute d'argent, certains rites religieux obligatoires;
Engager des artistes à faire quelque chose pour l'amant;
Donner de l'argent à des médecins ou des ministres dans le même but[87];
[Note 87: On voit que là, comme dans tout l'Orient, les ministres n'étaient point désintéressés.]
Assister des amis ou d'anciens bienfaiteurs, soit dans la détresse, soit pour des fêtes obligatoires;
Accomplir des rites domestiques;
Avoir à payer les dépenses du mariage du fils d'une amie;
Avoir des envies de femme enceinte;
Charger les frais du traitement de maladies réelles ou simulées;
Avoir à tirer un ami d'embarras;
Avoir vendu une partie de ses ornements pour faire présent à l'amant;
Prétendre qu'elle a vendu des parures, des meubles, de la batterie de cuisine à un marchand qui sert de compère pour l'occasion;
Nécessité d'avoir de la vaisselle plus belle que celle du commun, pour qu'on ne puisse pas la changer;
Rappeler à son amant, soit directement, soit par des intermédiaires, sa libéralité passée;
L'entretenir des grandes largesses qui sont faites à d'autres courtisanes; vanter à celles-ci, en présence de son amant, sa générosité comme supérieure à celle de leurs amis, quand même cela ne serait pas;
Résister avec éclat à sa mère qui lui persuade de reprendre un ancien amant plus généreux;
Enfin, faire remarquer à son amant la libéralité de ses rivaux.
Une courtisane doit toujours reconnaître les sentiments et dispositions de son amant: à son humeur, à ses manières, dans ses yeux, à l'expression de ses traits, aux impressions de son visage. Voici la manière d'agir d'un amant qui se détache.
Il donne à la femme moins ou autre chose que ce qu'elle a demandé; il la leurre de promesses; il dit qu'il fera une chose et en fait une autre; il ne satisfait point ses désirs; il parle en secret à ses propres serviteurs; il découche fréquemment sous prétexte de service à rendre à un ami; enfin, il est dans l'intimité des serviteurs d'une ancienne maîtresse.
Quand une courtisane s'aperçoit du refroidissement de son amant, elle doit mettre en sûreté tout ce qu'elle possède de précieux, en le faisant saisir par un créancier supposé. Cela fait, si son amant est riche et s'est toujours bien comporté avec elle, elle continuera à le traiter avec respect; mais s'il est pauvre et sans ressources, elle s'en débarassera comme si elle n'avait jamais eu aucuns rapports avec lui.
APPENDICE AU CHAPITRE V
Ovide, sur le même sujet, Martial, Lucien.
Pour la matière de ce chapitre, il y a une grande ressemblance entre Vatsyayana et Ovide:
Ovide, les Amours, livre I. Conseils d'une proxénète à une belle.
«Ne sois pas trop exigeante pendant que tu tiens tes filets tendus; ta proie t'échapperait. Est-elle prise, fais la loi, pressure. Prends à ton service un garçon et une fille habiles qui sachent faire connaître à propos ce qu'il conviendrait de t'acheter. Quelque peu qu'ils demandent, en demandant à plusieurs, ils t'auront bientôt acquis un trésor. Que ta soeur, que ta mère, que ta nourrice attaquent la bourse de ton amant. Le butin est bientôt enlevé quand plusieurs mains y travaillent. Manques-tu de prétextes pour demander un cadeau, montre par un gâteau qu'on fête ta naissance.
Stimule par la jalousie la libéralité de ton amant. Qu'il voie sur la couche les traces d'un rival et sur ton cou bleui les marques de ses caresses; qu'il voie surtout les dons que tu en as reçus. Si ses mains sont vides, mets la conversation sur les objets que l'on vend dans la voie sacrée. Quand tu auras tiré de lui beaucoup de présents, dis-lui que tu ne veux pas le dépouiller tout à fait; prie-le seulement de te prêter de l'argent que tu ne lui rendras jamais. Amuse-le de belles paroles pour cacher tes projets; caresse et tue en même temps.»
Art d'aimer, livre I. «Tu auras beau te défendre, ta maîtresse t'arrachera toujours ce qu'elle désire. Un marchand bien fourni viendra chez elle, étalera ses marchandises en ta présence; elle te dira de les examiner pour avoir ton goût, puis, elle te donnera des baisers, te priera d'acheter, jurant de se contenter de cette emplète pour une année. «Elle en a besoin aujourd'hui, tu ne saurais jamais lui être agréable plus à propos.» Si tu prétends n'avoir pas d'argent, elle te demandera un billet. Que sera-ce lorsqu'elle sollicitera des présents, te dira tous les jours qu'elle a besoin de quelque chose, s'affligera d'une perte supposée, feignant qu'un diamant est tombé de son oreille, te demandera quantité de choses qu'elle promettra de re rendre.—Non, quand j'aurais cent bouches, je ne saurais raconter toutes les ruses perfides des belles.»
Martial, livre XI, 50. Sur Phyllis.
«Il n'est pas de jour, Phyllis, où tu ne me dépouilles. Tantôt, c'est ta soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou de ta boucle d'oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu'on peut acheter à vil prix; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta cassolette. Puis c'est une amphore de Falerne vieux et un mulet de deux livres pour le souper que tu donnes à une opulente amie. Je ne te refuse rien, Phyllis, ne me refuse pas davantage.»
Lucien fait parler des courtisanes dans un grand nombre de ses dialogues, et il semble qu'il a presque tout emprunté à Vatsyayana. De son temps, l'Inde était fort connue à Rome. J'engage fort le lecteur à se reporter à ces dialogues et à les comparer successivement avec les divers chapitres du présent catéchisme.
CHAPITRE VI
Moyens de se débarrasser d'un amant.
Blâmer et railler ses habitudes et ses défauts en lui riant au nez et en frappant du pied;
Parler de sujets qui lui sont étrangers, rabaisser ses connaissances, l'humilier dans son amour-propre, rechercher la société d'hommes auxquels il est inférieur en science et en intelligence;
Lui témoigner du dédain en toute occasion, faire la critique des hommes qui ont ses défauts;
Se montrer non satisfaite des moyens qu'il emploie pour la jouissance; ne pas lui donner sa bouche à baiser, lui refuser l'accès de son jadgana; montrer du mépris pour les morsures et les égratignures qu'il lui a faites, ne point le serrer quand il l'embrasse de quelque manière; ne faire aucun mouvement pendant la connexion;
Lui demander l'union sexuelle quand il est fatigué;
Se moquer de son attachement pour elle;
Ne pas lui rendre ses embrassements, s'en détourner quand il les commence;
Avoir envie de dormir ou bien de sortir pour quelque visite ou quelque réunion quand il désire la posséder pendant le jour;
Parodier ses paroles et ses gestes;
Rire sans qu'il plaisante ou, quand il plaisante, rire de quelque autre chose;
Jeter à ses propres serviteurs des regards de côté et se tordre les mains chaque fois qu'il ouvre la bouche;
L'interrompre au milieu de ses récits et en commencer d'autres elle-même;
Énumérer ses travers et ses vices en les déclarant incurables;
Dire devant lui à ses suivantes des paroles destinées à le mordre au vif;
Affecter de ne point le regarder quand il vient à elle;
Lui demander ce qu'il ne peut donner ou accorder;
Et finalement le congédier[88].
Il y a un aphorisme en vers sur la conduite à tenir pour une courtisane.
Le devoir professionnel d'une courtisane est de se lier après examen complet et mûre réflexion à un homme pourvu de ce qu'elle doit désirer; puis de s'attacher l'homme avec lequel elle vit, de se faire donner par lui tout ce qu'elle peut et, quand elle lui a tout pris, de le congédier. Une courtisane qui vit de la sorte comme une femme mariée devient riche sans être fatiguée par le nombre de ses amants[89].
[Note 88: Vatsyayana ne dit rien de la manière de se débarrasser d'une amante. Dans l'Inde, cela ne souffre aucune difficulté. En France il en est souvent autrement, témoin celles qui se vengent avec le vitriol. Un vieux beau du premier empire (de France) nous disait: «Avec les femmes, le difficile, ce n'est point de se lier, mais de se délier. Au quartier Latin d'autrefois, on s'en tirait en écrivant: Malheureuse, j'ai tout appris!»]
[Note 89: Voir à l'Appendice Properce, livre IV, élégie V: «La corruptrice Achantis.»]
APPENDICE AU CHAPITRE VI
La corruptrice Achantis.
L'aphorisme qui termine le chapitre VI semble résumer les conseils de la corruptrice Achantis, Properce, livre IV, élégie V:
«Qu'Achantis ait mêlé dans une fosse les herbes des tombeaux et soudain un torrent ravagerait la campagne. Par son art elle dévie la lune et rôde pendant la nuit sous la forme d'un loup. Par ses intrigues elle pourrait aveugler le plus vigilant des époux.
Par ses insinuations perfides, elle enflammait un jeune coeur et frayait à l'innocence la route du vice. «Dorania, disait-elle, si tu veux les trésors de l'Orient, si tu désires les tissus de Cos ou les raretés célèbres de Thèbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que prépare le Parthe, dédaigne la constance, méprise les dieux, cultive le mensonge et brave les lois importunes de la pudeur. Faire croire à un mari te fera rechercher davantage. Diffère sous mille prétextes la nuit qu'on sollicite, et l'amour n'en sera que plus empressé.»
«Si un amant a dérangé ta chevelure dans sa colère, fais-lui acheter la paix à force de présents.»
«Quand ton amant est à tes genoux, écris un rien sur ta toilette; s'il tremble, il est ta proie. Que ton cou lui offre toujours la trace récente de quelque morsure.»
«Surtout n'imite point Médée enchaînée à son amant; prends pour modèle Thaïs qui trompe, dans Ménandre, jusqu'aux valets les plus fripons.»
«Adopte les moeurs de ton amant. Partage son ivresse; s'il chante, marie ta voix à la sienne.»
«Que ton portier ne t'éveille que pour les prodigues, qu'il soit sourd pour celui qui frappe les mains vides. Ne rejette ni le soldat grossier, ni le matelot aux mains caleuses, s'ils t'apportent de l'or, ni l'esclave étranger qu'on a vu dans le Forum courir les pieds blanchis avec de la craie. Ne regarde jamais la main qui donne l'or. Ferme l'oreille aux chants d'un poète qui ne t'offre que ses vers.»
«Profite de ta jeunesse, de la fraîcheur, de tes belles années et crains toujours le lendemain. J'ai vu la rose de Pestum se flétrir en une matinée, lorsqu'elle promettait encore de longs parfums.»
J'ai vu s'exhaler l'âme d'Achantis, de cette chienne trop vigilante pour mon malheur quand j'essayais de soulever furtivement un odieux verrou. Vous qui aimez, n'épargnez pas les pierres à sa tombe et les malédictions à ses cendres.
CHAPITRE VII
De l'opportunité de reprendre un ancien amant.
Quand une femme se sépare d'un amant qu'elle a ruiné, elle peut songer à reprendre un ancien amant qui sera resté riche ou qui le sera redevenu.
Vatsyayana indique le parti qu'une courtisane doit prendre à cet égard dans chacun des cas qui peuvent se présenter et qu'il détaille longuement. Parmi les motifs déterminants, il mentionne le désir de se venger d'une rivale.
Les Acharias (anciens sages) conseillent à une courtisane de renouer, si elle peut, avec un ancien amant parce que son caractère lui est connu. Vatsyayana opine qu'elle fait mieux d'en prendre un nouveau, il sera toujours plus riche et plus libéral, car l'ancien est appauvri, ou bien il a appris par son expérience à ne pas se laisser dépouiller. Toutefois cet auteur ne pose là qu'une règle, générale sujette à beaucoup d'exceptions motivées par les circonstances.
Voici quelques aphorismes en vers sur ce sujet délicat:
«Une courtisane peut manifester son intention de reprendre un ancien amant, soit pour le brouiller avec la femme avec laquelle il vit dans le moment, soit pour produire un effet voulu sur l'amant qu'elle-même a actuellement».
«L'homme enchaîné à une femme a grand peur qu'elle ne s'attache à un autre; il souffre tout d'elle et la comble de largesses».
«Si, pendant qu'une courtisane vit avec un amant, un messager d'amour vient la trouver de la part d'un autre homme, elle doit ou le renvoyer sans l'écouter, ou bien fixer une heure pour recevoir la visite de celui qui la recherche, mais elle ne doit jamais abandonner l'amant qui lui est attaché[90].
Une femme prudente ne renoue avec un ancien amant que si elle a toute chance de trouver, clans ce retour, sort heureux, profit, amour et amitié[91].
[Note 90: Tibulle, livre I, élégie VI. «Celle qui n'a été fidèle à aucun amant, réduite à l'indigence dans ses vieux jours, n'a d'autre ressource que de tourner un fuseau d'une main tremblante, de noircir les fils d'une trame pour un infime salaire et de peigner une blanche toison; les jeunes gens se rient de sa misère et se disent qu'elle a mérité son triste sort.»]
[Note 91: Voir l'appendice.]
APPENDICE AU CHAPITRE VII.
Conseils d'Ovide.
Ovide donne dans le livre III de _l'Art d'aimer _quelques conseils qui complètent le chapitre VII.
«Vous ne suivrez pas la même voie pour séduire un jeune coeur et un homme mûr.
«Le novice qui vient, innocente proie, se prendre dans vos filets, ne doit connaître que vous. C'est une plante qu'il faut entourer de hautes palissades. Craignez une rivale, vous ne serez sûre de votre conquête qu'autant que vous régnerez seule. Cueillez promptement ce fruit éphémère.
«L'amour de l'homme mûr sera plus durable et plus tolérant. Il supportera, sans rompre ses liens, les plus cruelles blessures.
«Pour stimuler votre amant, entremêlez vos faveurs de quelques refus.
«Qu'un amant nouvellement pris se flatte d'abord de partager seul votre couche, mais que, bientôt après, il craigne un rival, qu'il le croie aussi heureux que lui.
«Que la surveillance d'un gardien supposé pique son amour; qu'il redoute la jalousie d'un mari sévère. Le danger aiguillonnera le plaisir.
«Feignez d'être dans les alarmes; faites, sans nécessité, entrer votre amant par la fenêtre. Qu'au milieu de vos ébats, votre suivante, bien stylée, s'élance vers la porte en s'écriant: Nous sommes perdues.
«Cachez alors le jeune homme tremblant. Puis, au milieu de ses émotions, doublez la douceur de vos caresses; qu'il ne les trouve pas chèrement achetées.»
CHAPITRE VIII
Profits et pertes des courtisanes.
Quelquefois nos efforts pour réaliser un gain aboutissent à une perte ou un dommage; cela peut provenir du manque d'intelligence et de jugement, de l'orgueil, de l'excès de l'amour, de la naïveté, de la confiance, de l'entêtement, de l'emportement, de la négligence, de l'influence des mauvais génies, du hasard.
Ces causes peuvent occasionner des dépenses stériles; la perte de gains réalisés ou sur le point de l'être et de chances de fortune pour l'avenir; l'altération du caractère, une mauvaise humeur insupportable, la maladie, la perte des cheveux et autres accidents.
Il y a trois sortes de profits et trois sortes de pertes.
Quand une courtisane vit avec un grand et acquiert ainsi, outre la richesse présente, des chances de fortune pour l'avenir au moyen des relations qu'elle se crée, on dit qu'elle fait un gain accompagné d'autres avantages.
Quand elle reçoit de l'argent de mains autres que celles de son amant, elle court le risque d'une brouille: on dit que cet argent est un profit avec chances de perte.
Le gain simple est celui qui se fait sans chances d'avantages ou de désavantages.
Quand une courtisane, sans rien recevoir, vit avec un grand ou un ministre avare pour conjurer quelque malheur, cela s'appelle perdre pour gagner.
Quand, sans en tirer aucun profit, une courtisane se donne à un ladre, à un bellâtre ou à un homme à bonnes fortunes, c'est une perte sèche.
Quand ces sortes d'amants sont en même temps favoris du roi, puissants, cruels et capables de la chasser au premier instant, on dit que la courtisane perd pour perdre encore.
De ses rapports avec les hommes qui lui plaisent une courtisane doit tirer à la fois profit et plaisir. A certaines époques, par exemple aux fêtes du printemps, sa mère annoncera à différents hommes qu'un certain jour désigné la courtisane restera avec l'homme qui satisfera tel ou tel de ses désirs; quand des jeunes gens sont épris d'elle, elle doit s'efforcer de tirer parti d'eux pour ses intérêts.
DOUTE SUR LE MÉRITE RELIGIEUX[92].
Le doute sur le mérite religieux se produit quand une courtisane hésite à congédier un amant qu'elle a ruiné, ou bien à se montrer tout à fait cruelle à un homme qui l'aime et dont les refus feront le malheur dans ce monde et dans un autre[93].
[Note 92: Ce que nous appellerions un scrupule ou cas de conscience.]
[Note 93: La Théologie morale a un doute semblable:
Une courtisane est poussée par un ami ou par la compassion à avoir des rapports charnels avec un brahme savant, un étudiant en religion, un sacrificateur, un dévot ou un ascète qui est en danger de mourir d'amour pour elle; elle se demande si en y consentant elle acquerra ou perdra du mérite religieux. Dans ce cas, on dit que son doute est double parce qu'il porte à la fois sur le gain et sur le mérite religieux.
_Conclusion du chapitre. _Une courtisane doit peser sur tout ce qui est à son avantage ou à son détriment, à la fois en ce qui concerne l'argent, le mérite religieux et le plaisir.
«La femme enlevée peut-elle tuer son ravisseur?»
Quelques théologiens le nient, disant que la pudicité est un moindre bien que la vie temporelle et la vie éternelle que l'agresseur perdrait, s'il était tué.
L'opinion la plus probable est l'affirmative pour le cas où la femme ne peut autrement empêcher l'attentat de se perpétrer.]
CHAPITRE IX
De l'établissement d'une fille de courtisane.
Quand la fille d'une courtisane atteint l'âge de puberté, sa mère doit réunir un certain nombre de jeunes gens ayant, à quelques années près, même âge qu'elle, même caractère et même éducation, et leur faire part de son intention de la donner pour un mariage d'un an à celui qui lui fera des présents qu'elle indiquera.
Ensuite, pour enflammer leurs désirs par la difficulté et l'inconnu, elle tiendra sa fille en charte privée jusqu'à ce qu'il se présente un preneur aux conditions spécifiées.
Si le plus offrant reste au-dessous de ses demandes, elle fait elle-même l'appoint, en secret, de telle sorte que le fiancé paraisse avoir donné tout ce qui était demandé.
Ou bien elle peut laisser sa fille se marier elle-même dans le privé et comme à son insu et dire ensuite que, l'ayant appris après coup, elle n'a pu consentir.
La fille doit aussi attirer à elle les fils des habitants riches qui ne sont point de la connaissance de sa mère; elle se rencontrera avec eux aux cours de chant, aux concerts et chez des particuliers; puis elle fera demander à sa mère par une amie ou une suivante l'autorisation de s'unir à l'homme qu'elle préfère.
Quand la fille d'une courtisane est ainsi donnée à un homme, elle reste avec lui une année au bout de laquelle le mariage cesse et la femme devient libre.
Mais si, dans la suite, quand elle est engagée avec d'autres hommes, son premier mari la prie de temps en temps de le venir voir, elle doit, sans avoir égard au gain qu'autrement elle ferait dans le moment, aller passer la nuit avec lui.
Ce qui précède s'applique également aux filles des bayadères; leur mère doit leur donner pour premier mari un homme qui pourra lui être utile de plusieurs manières[94].
Quand une jeune fille attachée depuis l'enfance au service d'une maison devient pubère[95], son maître doit la tenir renfermée loin de tous les yeux, et quand des hommes qui l'ont connue auparavant s'enflammeront de désirs pour elle à cause de la difficulté de la voir, il l'accordera en mariage à l'un d'eux qui pourra lui donner bonheur et richesse.
[Note 94: Il est d'usage dans l'Orient que les courtisanes donnent ou plutôt vendent ainsi leur filles pour un mariage temporaire au moment où elles deviennent nubiles. Sur la côte de Coromandel, dans les villes anglaises et françaises, les femmes des pariahs vendent ainsi leurs filles au moment de la puberté, le prix varie de 50 à 100 francs; l'acheteur les garde aussi longtemps qu'il le veut. Le plus souvent c'est un capitaine au long cours qui fait un court séjour; quelquefois c'est un célibataire fixé dans le pays et auquel la femme donne des enfants et s'attache.]
[Note 95: Sans doute la fille d'un domestique indigène, née dans la maison et adoptée. En général, en Orient, le mariage affranchit une jeune fille; en Chine, le maître a l'obligation de la marier quand le moment est venu.]
CONCLUSION
I.—ÉROTISME SACRÉ CHEZ LES HINDOUS, LES GRECS ET LES SÉMITES
La connaissance de l'oeuvre de Vatsyayana permettra de classer sûrement les poèmes hindous que les uns considèrent comme mystiques et les autres comme purement érotiques. Le modèle le plus parfait de ces écrits est le Gita Govinda ou le Chant du Berger, par Jahadéva. Chose remarquable, on y retrouve l'application des règles tracées par notre auteur. La confidente de Radha déploie les qualités exigées des intermédiaires et des messagers d'amour, et agit suivant les principes du titre X, rôle de l'Entremetteuse. De même Radha se comporte comme il est dit au sujet des disputes entre amants et des raccommodements au chapitre VI du titre III, et au chapitre III du titre XI. Il n'y a pas jusqu'aux points tracés par les dents (chapitre III du titre III) qui ne se voient dans le poème. Cette remarque historique et l'abondance des images naturalistes dans le Gita Govinda, à l'exclusion des comparaisons empruntées à la nature morale qui se lisent fréquemment dans le Ramayana, ne peuvent laisser aucun doute sur son caractère exclusivement érotique; c'est, plutôt que du mysticisme, un érotisme sacré destiné à faire du dieu le favori, l'idole d'un peuple sensualiste; c'est évidemment le caractère de toute la poésie krishnaïste; et comme, dans l'Inde, la poésie se confond avec la doctrine et avec le culte, on peut déjà en tirer une conséquence essentielle sur la nature du krishnaïsme: celle-ci est évidemment tout l'opposé du bouddhisme, son frère ennemi, et plus encore du christianisme qui sous le rapport des moeurs, a gardé la tradition sémitique conforme à la sévérité mazdéenne. Cette considération conduit à une autre conséquence, c'est qu'il est presque superflu de discuter sur la priorité des deux religions krishnaïque et chrétienne, comme l'ont fait Jacolliot et Mgr Laouénan, puisque ces deux religions différent radicalement pour le fond de la doctrine, pour les moeurs de leurs adeptes et pour la vie et les exemples de leurs fondateurs. C'est là un point de la plus haute importance et qui nous conduit à donner comme complément obligé de notre travail une traduction des chants de Jahadéva. Pour continuer notre comparaison de la morale des Brahmes avec celle des Payens et des Mazdéens ou Sémites, nous y ajouterons un parallèle du chant du Gita Govinda avec le récit poétique de la Mort d'Adonis et avec le Cantique des Cantiques. Indiquer les contrastes entre les poésies sacrées correspondantes des trois races est le meilleur moyen de faire ressortir les différences entre leurs génies, leurs tempéraments et leurs tendances.
Ce qui domine dans le Gita Govinda, c'est le naturalisme, la grâce et la grandeur, voire même l'exubérance des images; c'est le reflet d'un climat et d'une contrée où les règnes végétal et animal sont tout puissants. C'est l'absence presque complète de spiritualisme et même d'idéalisme. Sous ce dernier rapport la poésie du Gita Govinda est inférieure à celle des Védas. On y sent l'abaissement du génie aryen déjà alourdi par l'action séculaire du climat torride de l'Inde et abatardi par les compromissions matérialistes et idolâtriques des brahmes aryens avec les indigènes de civilisations inférieures. La grande physiolâtrie des Védas est altérée au point d'être méconnaissable. Le rôle honorable de la femme dans la famille aryenne primitive s'est perdu, elle n'est plus que l'instrument du plaisir. C'est le rôle de Radha clans ses rapports avec Govinda; celui-ci est en réalité le seul héros du poème; tout s'y rapporte à lui, à son plaisir, à sa glorification.
C'est jusqu'à un certain point l'inverse dans l'érotisme sacré des Grecs. Les mythes de Psyché et d'Adonis exaltent plutôt les déesses, reines de la beauté. Le culte d'Adonis n'est qu'une partie, un épisode de celui de Vénus. Il devait être double en raison de sa provenance syrienne, car les Assyriens confondaient dans leur adoration les énergies mâle et femelle et quelquefois donnaient la prééminence à la dernière. De là l'union de Vénus et d'Adonis dans des hymnes mythologiques où les Grecs ont apporté leur idéal de grâce et de légèreté. Ces qualités du génie aryen sont le charme du petit poème de Bion, comme en général de toute la littérature grecque.
La littérature sémitique a un caractère tout différent. Ce qui y domine, c'est la beauté morale et la conception sévère. Sans doute elle emprunte de fortes images à la grande nature, aux montagnes, aux fleuves, à la mer, au ciel; mais son idéal est plutôt la justice, la bienfaisance, la sagesse, Dieu; ce qui, malgré un patriotisme exclusif et même haineux, fait la supériorité de sa poésie, même sur les Védas. Ses principales qualités sont la sobriété, la vigueur et la passion. Elles se trouvent jusque dans le Cantique des Cantiques, le seul poème érotique des Sémites. Contrairement à ce qui a lieu pour le Gita Govinda et l'Hymne à Adonis, ce poème est l'exaltation d'une femme. Et, bien que par ses termes elle ne se lie en rien à la religion et qu'elle soit plus réellement passionnée que le poème indien et le poème grec, cette composition est tellement chaste par l'expression qu'on a pu, sans parti pris, la prendre pour un entretien mystique de Salomon avec la sagesse, ou du Christ avec l'Église.
A la suite de ces appréciations nous donnons les traductions du Gita Govinda, de l'Hymne à Adonis et du Cantique des Cantiques. Après les avoir lus, on pourra se reporter à ces réflexions préliminaires pour en vérifier la justesse et peut-être même pour en étendre la portée.
II.—GITA GOVINDA (LE CHANT DU BERGER), POÈME DE DJAYADÉVA
«Des nuages obscurcissent le ciel, les noirs Tamalas assombrissent les bois; le jeune homme perdu dans la forêt doit prendre peur des ténèbres de la nuit. Va, ma fille, amène sous notre toit hospitalier le voyageur qui peut s'égarer.»
Tel fut l'ordre de Nanda, le pasteur riche en troupeaux; c'est ainsi que naquit l'amour de Radha et de Ma'dhava[96] qui tantôt folâtrait sur les rives de la Yamuna[97], tantôt se retirait sous le berceau mystérieux de verdure, son asile favori.
Si ton âme est charmée par l'aimable souvenir d'Heri[98], ou sensible aux ravissements de l'amour, écoute la voix de Jayadéva dont les accents sont pleins à la fois de douceur et d'éclat.
O toi qui reposes sur le sein de Camala[99], dont les oreilles étincellent des feux des pierres précieuses, dont les cheveux sont bouclés avec des fleurs sylvestres; toi à qui l'astre du jour emprunte son éclat, qui as échappé au souffle empoisonné de Caliga[100], qui as rayonné comme le soleil sur la tribu de Yadu florissante comme le lotus[101], qui as traversé les airs porté sur le plumage resplendissant de Garuda[102], dont la victoire sur les démons combla de joie l'assemblée des immortels; toi pour qui la fille de Janaka se para magnifiquement; qui triomphas de Dushana; dont l'oeil brille comme le lys aquatique; qui as donné l'existence aux trois mondes; qui as sucé le nectar des lèvres radieuses de Pedma, comme le Chacora qui se balance boit les rayons de la lune; victoire à toi, ô Heri, seigneur de la conquête!
[Note 96: Un des noms de Krischna qui signifie le Grand Dieu.]
[Note 97: La Yamuna, aujourd'hui la Jumma, affluent sacré du Gange, qui longtemps a fait la limite de la patrie Aryenne dans l'Inde.]
[Note 98: Nom de Vichnou dont Krischna est une incarnation. Krischna, proscrit, fut, tout enfant, porté secrètement à Nanda, qui l'éleva dans sa cabane.]
[Note 99: Déesse d'amour.]
[Note 100: Serpent, sorte d'Hydre de Lerne que Krischna châtia.]
[Note 101: Tous les frères et cousins de Krischna.]
[Note 102: Garuda, oiseau céleste, messager des dieux.]
Radha le cherchait en vain depuis longtemps, hors d'elle-même, en proie à la fièvre du désir; pendant la matinée printanière, elle errait entre les Vasantis entrelacés et fleuris, quand sa confidente lui parla ainsi avec la gaieté du jeune âge:
«Le vent qui se jouait entre les beaux girofliers souffle maintenant des Himalayas; les voûtes de la forêt retentissent des chants du cocila et du bourdonnement des essaims d'abeilles. C'est le moment où les jeunes filles dont les amants sont en voyage ont le coeur percé de douleur, tandis que les fleurs du bacul s'épanouissent dans les touffes pleines d'abeilles. Le tamala, avec ses feuilles noires et odorantes, prélève un tribut sur le porte-musk qu'il écrase, et les fleurs en grappe du palasa ressemblent aux ongles de Kama qui déchirent les jeunes coeurs. Le césara pleinement épanoui resplendit comme le sceptre de l'Amour roi du monde; et le thyrse à pointe acérée du cétaka rappelle les traits qui blessent les amants. Regardez les touffes de fleur de patali couvertes d'abeilles et semblables au carquois de Smara[103] plein de dards, tandis que la tendre fleur du caruna sourit de voir tout l'univers dépouillant la honte (s'abandonnant ouvertement à l'amour). Le modhavi qui embellit de ses fleurs odorantes au loin les arbres qu'il enlace, et les riches parfums de la fraîche mallika énamourent jusqu'aux coeurs des ermites. Les gaies lianes du grimpeur Atimuckta enserrent l'arbre d'Amra aux tresses flamboyantes et la Yamuna aux flots bleus entoure de ses circuits les bosquets fleuris de Vrindavans. Dans cette saison enivrante qui rend la séparation si cruelle aux amants, le jeune Heri folâtre et danse avec une troupe de jouvencelles. Une brise pareille au souffle de l'amour venant des fleurs odorantes du cétaka enflamme tous les coeurs en parsemant les bois de la poussière féconde qu'elle arrache aux boutons demi-ouverts de Malika; et le cocila redouble les accords de sa voix, lorsqu'il voit les fleurs briller sur l'aimable Rasala[104].
[Note 103: Dieu d'amour.]
[Note 104: Pour cette entrée en scène, le poète a emprunté son tableau à l'action de la nature végétale sur nos sens, action très puissante dans l'Inde à cause de l'éclat des couleurs et de l'énergie des odeurs et des parfums. La même idée a été appliquée par plusieurs poètes et romanciers et tout particulièrement par Emile Zola dans: La faute de l'abbé Gérard.]
Radha, piquée de jalousie, resta muette.
Peu après, son officieuse amie, apercevant l'ennemi de Mura[105] dans le bois, enflammé par les caresses et les baisers que lui prodiguaient les filles des bergers avec lesquelles il dansait, s'adressa de nouveau à l'amante qu'il oubliait.
[Note 105: Krischna triompha de Mura, gigantesque Assoura.]
Avec une guirlande de fleurs sylvestres descendant jusqu'au manteau jaune qui couvre ses membres azurés, le sourire aux lèvres, les joues brillantes, les oreilles étincelantes de l'éclat de leurs pendants agités, Héry est transporté de joie au milieu de ces filles.
L'une le presse contre ses seins dressés, en chantant d'une voix exquise; l'autre, fascinée par un seul de ses regards, reste immobile en contemplation devant le lotus de sa face. Une troisième, sous prétexte de lui dire un secret à l'oreille, touche ses tempes et les baise avec ardeur. Une autre le tire par son manteau et l'entraîne vers un berceau d'élégants vanjulas qui étendent leurs bras au-dessus des eaux de la Yamuna. Il en applaudit une qui danse au milieu du cercle folâtre, en faisant résonner ses bracelets et battant la mesure avec ses mains. Tantôt il distribue en même temps des caresses à une jeune fille, des baisers à une autre et de gracieux sourires à une troisième; tantôt il s'attache passionnément à une seule dont la beauté l'a entièrement subjugué. Ainsi le folâtre Héry s'ébat, dans la saison des fleurs et des parfums, avec les filles de Vraja qui se précipitent avides de ses embrassements, comme s'il était le plaisir lui-même sous une forme humaine. Et l'une d'elles, sous prétexte de chanter ses divines perfections, lui murmure à l'oreille: «Tes lèvres, ô mon bien aimé, sont du nectar.»
Radha reste dans la forêt; mais irritée de ce que Krischna cède ainsi à toutes les séductions et oublie sa beauté naguère pour lui sans rivale, elle se retire sous une voûte de plantes entrelacées, animée par la musique des essaims dérobant leur doux butin; là elle tombe défaillante et adresse cette plainte à sa compagne:
Bien que loin de moi il s'égare en caprices divers et qu'il sourie à toutes les belles, mon âme est pleine de lui; lui dont le chalumeau enchanteur module des accords qu'adoucit encore le nectar de ses lèvres tremblantes, tandis qu'à ses oreilles pendent des pierres précieuses du plus bel éclat et que son oeil lance la flamme amoureuse; lui dont la chevelure porte entre ses tresses des plumes de paon qui resplendissent de lunes multicolores; dont le manteau resplendit comme un nuage d'un bleu sombre illuminé par l'arc-en-ciel; lui dont le gracieux sourire donne une rougeur plus vive à ses lèvres brillantes et douces comme la feuille humide de rosée, tendres et vermeilles comme la fleur du Bandhujiva[106]; qui tressaille sous les ardents baisers des jeunes bergères; lui qui éclaire les ténèbres par les rayons que dardent les bijoux qui ornent sa poitrine, ses poignets et ses chevilles; au front duquel brille un petit cercle de bois de sandal qui éclipse même la lune perçant entre les nuages irradiés; lui dont les pendants d'oreilles sont formés chacun d'une seule pierre précieuse présentant la forme qu'a le poisson Macar sur l'étendard de l'amour[107]; lui, le dieu à la robe jaune, auquel font cortège les chefs des dieux, des hommes saints et des esprits (démons); lui qui repose étendu à l'ombre d'un beau adamba; qui naguère me ravissait par la cadence harmonieuse de sa danse gracieuse alors que toute son âme rayonnait dans ses yeux. Mon faible esprit énumère ainsi ses qualités et, quoique offensé, s'efforce d'oublier son injure. Comment ferait-il autrement? Il ne peut se détacher de sa passion pour Krischna dont d'autres jeunes filles provoquent l'amour et qui s'ébat avec elles en l'absence de Radha. O mon amie! amène ce vainqueur du démon Cési, pour se divertir avec moi; je ne pense qu'au berceau de verdure, notre asile secret; je regarde anxieuse de tous les côtés et mon imagination amoureuse est toute pleine de sa divine transfiguration; lui qui naguère m'adressait les paroles les plus tendres, amène-le ici pour converser avec moi qui, timide et rougissante, lui parle avec un sourire doux comme, le miel. Lui qui naguère était sur mon sein, amène-le pour reposer sur un frais lit de feuilles vertes où, l'enlaçant de mes bras, je boirai la rosée de ses lèvres; lui qui a une habileté consommée dans l'art de l'amour, qui avait coutume de presser de sa main ces appas fermes et délicats, amène-le pour partager les jeux de son amante dont la voix rivalise avec celle du cocila et dont les tresses de cheveux sont liées avec des fleurs qui ondulent; lui qui autrefois entourait autour de son bras les tresses de mes cheveux pour m'étreindre plus étroitement, amène-le vers moi dont les pieds, dans leurs mouvements, retentissent harmonieusement du son de leurs anneaux, dont la ceinture résonne quand elle s'élève et s'abaisse tour à tour, dont les membres sont délicats et souples comme des lianes. Ce dieu dont les joues sont embellies par le nectar de ses sourires, dont le tendre chalumeau distille le miel, je l'ai vu dans le bosquet, entouré des filles de Vraja qui le guignaient du coin de l'oeil, et en faisaient leurs délices; malgré mon dépit, sa vue me charmait. Doux est le zéphir qui près de lui ride cet étang pur, et fait éclore les fleurs tremblantes de l'Asoka tournant. Il est doux aussi pour moi quoiqu'il m'apporte aussi le chagrin de l'absence de l'ennemi de Madhu. Délicieuses sont les fleurs de l'arbre Amra au sommet d'un mamelon alors que les abeilles poursuivent avec un doux murmure leur tâche voluptueuse; elles sont délicieuses aussi pour moi quoiqu'elles m'apportent le chagrin, ô mon amie, en l'absence du jeune Césara[108].
[Note 106: Bandhujiva, l'ère mystique du monde actuel.]
[Note 107: L'étendard de l'amour porte ce poisson.]
[Note 108: Césara, nom de Krischna.]
A ce moment, l'exterminateur de Cansa[109], ayant rappelé à son souvenir l'aimable Radha, oublia les belles filles de Vraja; il la rechercha dans toutes les parties de la forêt; l'ancienne blessure que lui avait faite la flèche de l'amour se rouvrit; il se repentit de sa légèreté et, assis dans un bosquet sur le bord de la Yamuna, la fille bleue du soleil, il y exprima ainsi ses regrets:
«Elle est partie;—sans doute elle m'a vu entouré des folâtres bergères; maintenant, pénétré de ma faute, je n'ose pas m'opposer à sa fuite. Blessée de l'affront reçu, elle est partie en colère. Vers quel lieu a-t-elle dirigé ses pas? Quel cours donnera-t-elle à son ressentiment d'une aussi longue séparation. A quoi me servent les richesses? Que me fait une armée de serviteurs? De quel prix sont pour moi tous les plaisirs de ce monde? Quelle joie peut me donner ma demeure céleste?
[Note 109: Cansa (ou Coucha ou Lança), oncle de Krischna, couvert de crimes.]
Je crois la voir les sourcils contractés par un juste courroux. Son visage ressemble à un frais lotus sur lequel s'agitent deux noires abeilles. Son image est si vive dans mon esprit que maintenant même je la caresse avec ardeur.»
«Pourquoi la chercher dans ce bois? Pourquoi proférer des plaintes stériles? O fille svelte, la douleur, je le sais, a détourné de moi ton tendre sein; mais j'ignore où tu as fui. Comment t'inviter au retour? Tu m'apparais dans une vision; tu sembles venir à moi. Mais pourquoi ne te jettes-tu pas, comme autrefois, dans mes bras?
«Pardonne-moi; je ne te ferai plus jamais pareille injure. Accorde-moi seulement un soupir, ô aimable Rhadica; car je succombe à mon tourment. Ne vois pas en moi le terrible Mahésa [110]. Une guirlande de lys aquatiques orne mes épaules de ses tours délicats; les bleues pétales de lotus des champs brillent sur mon cou; ce n'est point la tache bleue d'un poison [111]. Mes membres sont frottés de poudre de sandal et non de cendres funéraires.
«O dieu de l'amour, ne me prends pas pour Mahadéva [112]. Ne me fais pas une nouvelle blessure; ne viens pas vers moi irrité. Je n'aime déjà qu'avec trop de passion, et cependant j'ai perdu ma bien-aimée!
[Note 110: Mahésa, nom de Siva, que l'Amour prenait pour but de ses flèches.]
[Note 111: Allusion au poison qu'avait avalé Siva.]
[Note 112: _Grand dieu, _nom de Siva, qui était frotté de cendres funéraires.]
«Ne prends pas dans ta main cette flèche empennée avec une fleur de l'arbre Amra! Ne bande pas ton arc vainqueur du monde. Mon coeur est déjà percé de traits que décochent les yeux de Radha noirs et fendus comme ceux de l'Antilope. Cependant je ne jouis point de sa présence. Ses yeux sont des carquois pleins de dards, ses sourcils des arcs et les pointes de ses oreilles des cordes de soie (pour lier). Ainsi armée par Ananga, le dieu du désir, elle marche, déesse elle-même, à la conquête de l'univers [113]. Tout entier à elle, je ne rêve qu'à sa délicieuse étreinte, à l'éclair éblouissant de ses yeux, à l'odorant lotus de sa bouche, au nectar de son doux parler, à ses lèvres rouges comme les baies du Bimba; cet ensemble de merveilles qui remplit mon esprit, loin de calmer ma douleur de son absence, la rend plus vive.
[Note 113: Incessu patuit dea (Virgile).]
«La messagère de Radha trouva le dieu désolé, sous des vaniras qui ombrageaient la rive de la Yamuna. Se présentant à lui avec grâce, elle lui décrivit en ces termes l'affliction de sa bien-aimée:
«Elle rejette loin d'elle l'essence du bois de sandal; jour et nuit, et même pendant le clair de lune, gisant morne et immobile, elle couve son noir chagrin; elle dit que le zéphyr de l'Himalaya est empesté et que les bois de sandal sur lesquels il a passé sont le repaire des serpents venimeux.
«Ainsi, ô Mahadéva, en ton absence, elle ne peut supporter la cuisante douleur de la blessure que lui a faite le trait de l'amour. Son âme est fixée sur toi. Le désir la transperce sans cesse de nouvelles flèches; entrelaçant des feuilles de lotus, elle compose une armure pour son coeur dont tu devrais être la seule cuirasse. Elle forme sa couche des fragments des flèches décochées contre elle par Kama; ils ont remplacé les douces fleurs sur lesquelles elle aimait à reposer entre tes bras. Son visage est comme un lys aquatique voilé par une rosée de larmes, et ses yeux paraissent comme les lunes qui laissent tomber leurs flots de nectar quand, dans l'éclipse, elles se débattent sous la dent du dragon furieux.
«Avec du musc elle te peint avec les attributs du dieu aux cinq flèches qui vient de vaincre le Makar, ou bien sous la forme du requin armé d'une corne aiguë et d'une flèche ayant pour pointe une fleur d'Amra; quand elle a tracé ainsi ton image, elle l'adore.
«O Madhéva, s'écrie-t elle, je suis gisante à tes pieds, et en ton absence, la lune même, quoiqu'elle soit un vase plein de nectar, embrase mes membres.» Alors, par la force de l'imagination, elle te voit devant elle, toi qu'il est si difficile de posséder. Tour à tour, elle soupire, sourit, se désole, pleure, marche successivement de tous les côtés, passe de la joie aux larmes, et des larmes à la joie. Elle a pour abri la forêt; pour filets de défense, le cordon de ses suivantes; ses soupirs sont la flamme d'un fourré auquel on a mis le feu; elle-même, hélas! par l'effet de ton absence, est devenue un timide faon (femelle du chevreuil), et l'amour est un tigre qui bondit sur elle comme Yama, le dieu de la mort. Son beau corps est si affaibli que, même la légère guirlande qui ondule sur sa gorge est pour elle un fardeau. Tel est, ô dieu à la brillante chevelure, l'état auquel ton absence a réduit Radha. Quand on répand sur son sein la plus fine poudre de sandal mouillée, elle tressaille comme si un poison la déchirait. Ses soupirs sans trêve forment un souffle ininterrompu et la brûlent comme la flamme qui réduisit en cendres Candarpa. Elle jette tout autour d'elle les regards de ses yeux pareils à des lys d'eau bleus aux tiges brisées qui épanchent des rayons de lumière. Même son lit frais de tendres feuilles est pour elle un brasier. La paume de sa main soutient sa tempe brûlante et sans battement comme le croissant qui se lève à la chute du jour. «Heri, Heri», ton nom seul interrompt le silence dans lequel elle est plongée, comme si son destin était accompli, comme si elle mourait avec bonheur de ton absence. Elle dénoue les tresses de ses cheveux; son coeur palpite avec violence; elle profère des plaintes inarticulées; elle tremble, elle languit, elle rêve; elle ne peut rester en place; elle ferme les yeux, elle tombe, elle se relève, elle s'évanouit dans sa fièvre d'amour; elle peut vivre, ô céleste médecin, si tu appliques le remède; mais si tu es cruel, elle succombera à son mal. Ainsi, divin guérisseur, le nectar de ton amour rendra la vie à Radha. Tu ne peux le refuser à moins que tu ne sois plus dur que la pierre de la foudre. Son âme a longtemps souffert; le bois de sandal, le clair de lune [114] et le lys aquatique qui rafraîchissent tous les autres, ont été pour elle comme des charbons ardents. Cependant elle médite [115] patiemment et en secret sur toi qui seul peux la soulager. Si lu es inconstant, comment pourra-t-elle, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre, prolonger sa vie, même d'un seul moment? elle que je viens de voir ne pouvant supporter ton absence, même pour un instant, comment ne sera-t-elle pas brisée par ses soupirs, aujourd'hui que de ses yeux déjà presque fermés, elle regarde les branches empourprées du Kasala qui lui rappellent le printemps, cette saison qui a couronné ton amour pour elle.
[Note 114: Le froid produit par la réverbération des rayons de la lune pendant les nuits claires était un fait d'expérience déjà acquis à l'époque où écrivait Jahadéva. Arago en a donné le premier la théorie ou explication scientifique.]
[Note 115: Nous employons le mot méditer ici et ailleurs dans un sens différent de celui qu'il a généralement en français, parce nous ne pourrions sans périphrase rendre autrement le sens du mot indien qui veut dire: être en extase, ou en contemplation devant un objet qu'on voit ou qu'on se représente par la pensée. Les Indiens méditent (sont en extase), par exemple, sur le nombril de Vichnou qu'ils se figurent par l'imagination.]
«C'est ici que j'ai fixé ma demeure; va promptement vers Radha; apaise-la par mon tendre message et amène-la vers moi.»
Telle fut la réponse de l'ennemi de Madhu à la confidente qui attendait anxieusement; elle s'empressa de retourner vers Radha et lui dit:
«Pendant que le tiède zéphyr souffle de l'Himalaya, portant sur ses ailes le jeune dieu du désir; pendant que de nombreuses fleurs inclinent leurs pétales épanouies pour pénétrer le sein des amants séparés, le Dieu couronné de fleurs sylvestres, ô mon amie, se désespère de ton absence.
«Même les rayons de la lune, qui font naître la rosée, le brûlent; et à mesure que le dard de l'amour s'enfonce dans son sein, il pousse des gémissements inarticulés, sa douleur ne connaît plus de bornes. Il ferme les oreilles au doux murmure des abeilles; son coeur est noyé de chagrin et chaque retour de la nuit double son tourment. Il abandonne son palais radieux pour la sauvage forêt où il a pour couche la terre humide, et balbutie continuellement ton nom sous le lointain berceau de verdure, but des pèlerins de l'amour. Il médite sur ta beauté, dans un profond silence qu'il n'interrompt que pour répéter quelque délicieuse parole qui autrefois coula de tes lèvres, source unique du nectar dont il est altéré. N'hésite pas, ô la plus aimable des femmes; suis le seigneur de ton coeur. Vois-le avec les magnifiques ornements de l'amour, assoiffé d'un regard favorable de tes yeux, chercher l'asile ombreux désigné. Les cheveux noués avec des fleurs sylvestres, il se hâte vers le bosquet caressé par un doux zéphir sur la rive de la Yamuna; là, prononçant ton nom, il joue de son divin chalumeau. Oh! avec quel ravissement il regarde la poussière dorée qu'arraché aux fleurs épanouies le zéphir qui a baisé tes joues! L'esprit abattu comme une aile qu'on traîne et faible comme une feuille qui tremble, il attend sans doute ton arrivée, les yeux anxieusement fixés sur le sentier que tu dois fouler. Quitte, ô mon amie, les anneaux qui résonnent à tes chevilles délicates dans ta danse légère; jette rapidement sur tes épaules ton manteau azuré et cours au sombre berceau de verdure.
«Pour prix de ton empressement, ô toi qui luis comme l'éclair, tu brilleras sur la poitrine bleue de Murari semblable à un nuage printanier orné d'un cordon de perles pareilles à une volée de cygnes blancs fendant l'air. Belle aux yeux de lotus, ne trompe pas l'espoir du vainqueur de Madhu; satisfais son désir; mais va promptement. La nuit déjà venue passera elle-même rapidement. Il soupire sans cesse; il tourne de tous les côtés ses regards impatients; il rentre dans le bocage; il peut à peine articuler ton doux nom; il arrange de nouveau sa couche de fleurs; il a l'oeil hagard; il délire; ton bien-aimé va mourir du désir. Le dieu aux rayons éclatants disparaît dans l'Occident; ta douleur de la séparation doit disparaître également. Les ténèbres de la nuit ont encore assombri les tristes pensées où se perd l'imagination passionnée de Govinda [116].
[Note 116: Govinda; le pasteur, Krischna.]
«Le discours que je t'ai adressé égale en longueur et en douceur le chant du Cocita. Si tu diffères, tu sentiras une souffrance insupportable. Saisis le moment pour goûter le plaisir délicieux en répondant à l'appel du fils de Devaci qui est descendu du ciel pour délivrer l'univers de ses maux; c'est une pierre précieuse bleue brillant au front des trois mondes. Il est avide de sucer comme une abeille, le miel du lotus odorant de ta joue.
Alors la jeune amie attentive voyant que, trahie pas ses forces, Radha ne peut quitter le bouquet d'arbres enlacé de lianes fleuries, retourne vers Govinda qu'elle trouve affolé par l'amour et lui peint ainsi l'état dans lequel elle a laissé Radha:
«Elle se désespère, ô souverain du monde, dans son asile verdoyant; elle regarde avidement de tous côtés dans l'espoir de ton arrivée; alors empruntant de la force à la douce idée de la réunion promise, elle avance de quelques pas, puis tombe défaillante à terre. Quand elle s'est relevée, elle fait des bracelets avec des feuilles fraîches qu'elle entrelace; elle revêt un habillement et des ornements pareils à ceux du bien-aimé, puis elle se regarde en riant et s'écrie: Voilà le vainqueur de Madhu! Alors elle répète sans se lasser le nom de Heriet, avisant un sombre nuage bleu, elle lui tend les bras en disant: C'est le bien-aimé qui approche.
Ainsi, pendant que tu diffères, elle s'éteint dans l'attente, désolée, pleurant, mettant ses plus beaux ornements pour recevoir son seigneur, refoulant clans son sein ses violents soupirs; puis, à force d'avoir l'esprit fixé sur toi, elle se noie dans une mer de décevantes chimères. Le froissement d'une feuille lui paraît le bruit de ton arrivée. Elle arrange sa couche, imaginant dans son esprit mille modes de plaisir; si tu ne te rends pas près d'elle, elle mourra cette nuit de désespoir.
A ce moment la lune versait un filet argenté sur les bosquets de Vrindavan et paraissait une goutte de sandal liquide sur la face du ciel qui souriait comme une jeune beauté; les nombreuses taches qui noircissent sa surface semblaient accuser ses remords d'avoir aidé les jeunes filles amoureuses à perdre l'honneur de leurs familles. Avec l'image d'un faon noir couché sur son disque, elle avançait dans sa course nocturne; mais Mahadéva n'avait point encore dirigé ses pas vers la retraite de Radha; éplorée, elle exhala cette plainte:
«Le moment assigné est venu et Heri, hélas! ne se rend point au bosquet. Le printemps de ma jeunesse, à peine commencé, doit donc se passer ainsi dans l'abandon! Où me réfugier, trompée comme je le suis par l'artifice de ma messagère? Le dieu aux cinq flèches a blessé mon coeur et je suis délaissée par l'ami pour qui j'ai cherché, la nuit, les réduits les plus mystérieux de la forêt. Depuis que mes meilleurs amis m'ont trompée, je n'aspire plus qu'à mourir; mes sens sont bouleversés et mon sein en feu; pourquoi, dès lors, rester en ce monde? Le froid de la nuit printanière m'endolorit au lieu de me rafraîchir et de me soulager; des jeunes filles plus heureuses que moi jouissent de mon bien-aimé, et moi, hélas! je regarde tristement les pierres précieuses de mes bracelets noircis par la flamme de ma passion. Mon cou, plus délicat que la fleur la plus tendre, est meurtri par la guirlande qui l'entoure, car les fleurs sont les flèches de l'amour et il se fait un jeu cruel de les décocher. J'ai pris ce bois pour ma demeure, malgré la rudesse des arbres Vetas; mais le destructeur de Madhu a perdu mon souvenir! Pourquoi ne vient-il point au berceau des flamboyants Vanjulas désigné pour notre rendez-vous? Sans doute, quelque ardente rivale l'enlace dans ses bras, ou bien des amis le retiennent par de joyeux divertissements. Sinon, pourquoi ne se glisse-t-il pas dans le bosquet à la faveur des ténèbres de la froide nuit? Peut-être, à cause de la blessure reçue au coeur, est-il trop faible pour faire même un seul pas!»
A ces mots, levant les yeux, elle voit sa messagère revenir silencieuse et triste, sans Madhava; la crainte l'affolle, elle se le représente au bras d'une rivale et elle décrit ainsi la vision qui l'obsède:
«Vois, en déshabillé galant, les tresses de ses cheveux flottants comme des bannières de fleurs, une beauté plus attrayante que Radha, qui jouit du vainqueur de Madhu. Son corps est transfiguré par le contact de son divin amant; sa guirlande s'agite sur sa gorge palpitante. Sa figure, semblable à la lune, est sillonnée par les nuages de sa noire chevelure et tremble de plaisir pendant qu'elle suce le nectar de ses lèvres; ses pendants d'oreille étincelants dansent sur ses joues qu'ils illuminent, et les clochettes de sa ceinture tintent dans ses mouvements. D'abord pudiquement timide, elle sourit bientôt au dieu qui l'entoure de ses bras et la volupté lui arrache des sons inarticulés, pendant qu'elle nage sur les flots du désir, fermant ses yeux éblouis par la flamme de Kama qui la consume. Et voici que cette héroïne des combats amoureux tombe épuisée et réduite à merci par l'irrésistible Mahadéva. Mais, hélas! le feu de la jalousie me dévore et la lune lointaine qui dissipe les chagrins des autres mortels double le mien.
«Vois encore là-bas l'ennemi de Mura, tout entier au plaisir dans le bosquet que baigne la Yamuna! Vois-le baiser la lèvre de ma rivale et coller à son front un ornement de musc pur, noir comme la jeune Antilope qui se dessine sur le disque de la lune. Maintenant, comme l'époux de Reti, il entremêle à sa chevelure des fleurs blanches qui brillent entre les tresses comme les éclairs entre les nuages ondulés. Sur les globes de ses appas, il place un cordon de pierres précieuses qui y brillent comme de radieuses constellations sur deux firmaments. A ses bras arrondis et gracieux comme les tiges du lys aquatique et ornées de mains luisantes comme les pétales de sa fleur, il met un bracelet de saphyrs semblable à une grappe d'abeilles. Ah! vois comme il attache autour de sa taille une riche ceinture illuminée par des clochettes d'or qui, lorsqu'elles résonnent, semblent se rire de l'éclat bien inférieur des guirlandes de feuilles que les amants suspendent aux berceaux mystérieux pour se rendre propice le dieu du désir. Couché à son côté, il place le pied de cette belle sur sa poitrine brûlante et la teint de la rouge couleur du Yavaca. Vois-le, mon amie! Et moi, qu'ai-je fait pour passer ainsi mes nuits sans joie dans la forêt impénétrable, pendant que l'infidèle frère de Haladhera étreint ma rivale?
«Pourtant, ô ma compagne, ne va pas te désoler de la perfidie de mon jeune infidèle! Est-ce ta faute s'il se livre à l'amour avec une troupe de jeunes filles plus heureuses que moi? Vois comme mon âme, subjuguée par ses charmes irrésistibles, brise son enveloppe mortelle et se précipite pour s'unir au bien-aimé! Celle dont jouit le dieu couronné de fleurs s'abandonne sur un lit de fleurs à lui, dont les yeux folâtres ressemblent aux lys d'eau agités par la brise. Près de lui, dont les paroles sont plus douces que l'eau de la source de vie, elle ne ressent point la chaleur du vent brûlant de l'Himalaya. Elle ne souffre point des blessures faites par Kama quand elle est près de lui, dont les lèvres sont des lotus d'un rouge éblouissant. Elle est rafraîchie par la rosée des rayons de la lune lorsqu'elle est couchée avec lui, dont les mains et les pieds brillent comme des fleurs printanières. Aucune rivale ne la trompe, pendant qu'elle joute avec lui, dont les ornements étincellent comme l'or le plus éprouvé. Elle ne s'évanouit pas par l'excès du plaisir en caressant ce jeune dieu qui surpasse en beauté les habitants de tous les mondes. O zéphir, qui viens des régions du sud saturé de poussière de sandal souffler l'amour, sois-moi, propice, ne fût-ce qu'un instant; apporte-moi sur tes ailes mon bien-aimé et ensuite prends ma vie. L'amour me perce de nouveau des traits de ses yeux pareils aux bleus lys d'eau et me tue; et en même temps que la trahison de mon bien-aimé me déchire le coeur, mon amie devient l'ennemi (pour m'avoir trompée); le frais zéphir qui rafraîchit me brûle comme du feu et la lune qui distille le nectar me verse le poison. Apporte-moi la peste et la mort, ô vent de l'Himalaya! Prends ma vie avec tes cinq flèches! ne m'épargne point; je ne veux plus habiter sous le toit paternel. Reçois-moi dans tes flots d'azur, ô soeur de Yama (la Yamuna), pour éteindre l'incendie de mon coeur.»
Transpercée des flèches de l'amour, elle passa la nuit dans l'agonie du désespoir. A l'aube matinale, quand elle vit son amant à ses pieds implorant son pardon, elle le repoussa par ces reproches:
«Hélas! hélas! va-t'en Madhava! éloigne-toi, ô Cesara; ne tiens point un langage menteur! retourne vers celle qui te captive, ô dieu à l'oeil de lotus! Te voilà, les yeux abattus, rouges de la veillée prolongée sans repos pendant toute une nuit de plaisir et souriant encore de ton amour pour ma rivale. Tes dents, ô jeune dieu aux membres azurés, sont devenus bleues comme ton corps dans les baisers que tu as imprimés sur les yeux de ta favorite teints d'un lustre de bleu sombre, et tes membres, dans le combat amoureux, ont été marqués de points dont l'ensemble forme une lettre de conquête écrite sur des saphirs polis avec de l'or liquide[117]. Ta puissante poitrine, sur laquelle est imprimé le large lotus de son pied, revêt de ses parois intérieures, comme d'une enveloppe de feuilles rouges, l'arbre agité de ton coeur. La pression de ses lèvres sur les tiennes me déchire jusqu'au fond de l'âme. Ah! comment peux-tu dire que nous ne faisons qu'un, quand nos coeurs diffèrent si étrangement. Ton âme, ô dieu à la couleur sombre, trahit au dehors sa noirceur. Comment as-tu pu tromper une jeune fille qui, en se fiant à toi, brûlait de la fièvre de l'amour. Tu erres dans les forêts comme les fauves et les femmes sont ta proie. Quoi d'étonnant! Dès l'enfance tu fus méchant et tu donnas la mort à la nourrice qui t'avait allaité. Puisque ta tendresse pour moi, dont ces forêts même s'entretenaient, s'est maintenant évanouie, et puisque ta poitrine marquée de lignes rouges est embrasée par ton ardente passion pour elle et menace d'éclater, ta vue, ô trompeur, me fait, dois-je l'avouer, rougir de ma tendresse pour toi.»