CHAPITRE I
Lamairesse translation
La vie élégante ou d'un homme fortuné.
SECTION 1.—INTÉRIEUR (at home).
L'habitation doit être bien située, au bord d'une eau pure, dans une ville ou une bourgade, ou un lieu de plaisir.
Les appartements intérieurs sont sur les derrières, ceux de réception sur le devant, tous sont meublés confortablement et ornés avec goût.
SOINS D'HYGIÈNE.—Chaque jour le bain et le frottement du corps avec de l'huile; tous les trois jours, application de laque à tout le corps; tous les quatre jours, raser la tête entière; et tous les cinq ou dix jours, tout le corps.
EMPLOI DU TEMPS.—Trois repas par jour, le matin, à midi et la nuit; le bain, la sieste; des vêtements blancs et élégants; des fleurs, une volière; le matin, quelques jeux et divertissements avec des parasites, et après midi avec des amis.
Après le déjeuner, leçon pour parler donnée aux perroquets et autres oiseaux, puis combats de coqs, de cailles et de pigeons.
Dans la soirée, le chant; ensuite le maître de maison, avec ses amis, attend, dans la salle de réception bien ornée et parfumée d'essences, l'arrivée de sa maîtresse; celle-ci, quand elle se présente, est reçue avec les compliments d'usage; elle tient avec tous une conversation aimable et tendre.
Lorsqu'elle doit passer toute la nuit chez son amant, elle y vient baignée, parfumée et parée; son amant lui offre des rafraîchissements; il la fait asseoir à sa gauche, lui prend les cheveux entre ses mains, touche aussi le bout et le noeud de son vêtement du bas et l'entoure doucement de son bras droit. Alors s'engage une conversation légère et variée; on tient des propos lestes et joyeux; on traite des sujets graveleux ou galants. Puis on chante avec ou sans gestes; on fait de la musique, on boit en s'excitant à boire.
Enfin, quand la femme, échauffée par ces provocations à l'amour, trahit ses désirs, le maître congédie tous ceux qui sont près de lui en leur donnant des fleurs, des bouquets et des feuilles de béthel[14].
[Note 14: Dans les usages de l'Inde, c'est le maître de maison, celui auquel on fait visite, qui donne le signal du départ au visiteur.]
Les deux amants restent seuls. Après avoir goûté le plaisir à leur gré, ils se lèvent pudiquement et, sans se regarder, s'en vont, séparément, au cabinet de toilette qui est, dans l'Inde, la salle du bain.
Ils reviennent ensuite s'asseoir l'un près de l'autre et mâchent quelques feuilles de béthel. Puis l'homme, de sa propre main, frotte le corps de la femme avec un onguent de pur bois de sandal, ou une autre essence odorante; ensuite il l'enlace dans son bras gauche, et tout en lui tenant de doux propos, il lui fait boire, dans une coupe qu'il tient de la main droite, une boisson excitante et parfumée; ils mangent ensemble des gâteaux et des sucreries, prennent des consommés et de la soupe de gruau, boivent du lait de coco frais, des sorbets, du jus de mangues et de citron sucré; enfin, ils savourent ainsi, dans l'intimité, tout ce que le pays produit d'agréable, de doux et de pur.
Souvent aussi, les deux amants montent sur la terrasse de la maison pour jouir du clair de lune et causer agréablement. A ce moment, pendant que la femme est sur ses genoux la face tournée vers la lune, l'amant lui désigne de la main les diverses planètes, l'étoile du matin, l'étoile polaire, les constellations[15].
[Note 15: Les magnifiques nuits de l'Inde donnent à ce passe temps un grand charme.]
APPENDICE
A LA PREMIÈRE SECTION DU CHAPITRE I
Complétons par des emprunts aux poètes les indications trop sommaires de Vatsyayana.
N° 1.—Barthriari a décrit l'amour selon les saisons (trad. Regnaud).
(St. 39).—Bouquets odorants, couronnes dont l'aspect réjouit le coeur, zéphir qu'agité l'éventail, rayon de la lune, parfum des fleurs, lac frais, poudre de sandal, vin clair, terrasse bien blanche, vêtements très légers, femmes aux yeux de lotus, tels sont les agréments que les heureux ont ici en partage, l'été.
En hiver, les heureux reposent voluptueusement dans une chambre, couverts de vêlements rouges, enlaçant dans leurs bras leurs bien-aimées aux seins opulents, mâchant à pleine bouche des feuilles et des noix de béthel.
(St. 44).—Les éclairs serpentent dans le Ciel pareils à des lianes, le tonnerre éclate au sein des nuages amoncelés; on entend les cris confus des paons qui se livrent à leurs jeux; les averses tombent comme des torrents; la belle, aux yeux allongés, qui tremble d'effroi, se serre étroitement dans les bras du bien-aimé dont elle ne peut quitter la maison; puis s'élèvent des vents chargés de pluie glaciale qui renouvellent la vigueur des amants.
(St. 49 et 50.)—Ils embrassent les fossettes de leurs joues; ils font entrechoquer bruyamment leurs lèvres en jouant dans les boucles qui encadrent leur visage; ils mettent en désordre leur chevelure et leur font cligner les yeux; ils chiffonnent avec violence leurs vêtements, arrachent de leur poitrine leur corset et bouleversent leurs seins; ils font grelotter leurs cuisses et détachent le pagne qui ceint leurs larges hanches.
On connaît le distique de Catulle:
«Quam juvat immites ventos audire cubantem Et dominant tenero delinuisse sinu»
Quel plaisir d'entendre, de sa couche, rugir la tempête, en pressant sa maîtresse sur son sein.
N° 2.—Visite de Corine à Ovide.
Il est intéressant de rapprocher la visite d'une maîtresse indienne à son amant de celle de Corine à Ovide (Les Amours, liv. 1er, élégie 5).
«Vers midi, lorsque j'étais sur mon lit pour me reposer dans un demi-jour mystérieux, Corine entra dans ma chambre, la tunique relevée, les cheveux tombant sur sa gorge nue, plus blanche que la neige, semblable à la charmante Laïs quand elle recevait ses amants.
«Je lui ôtai d'abord sa tunique dont le tissu transparent était à peine un obstacle. Elle faisait quelque résistance à paraître nue; mais on voyait bien qu'elle ne voulait pas vaincre.
«Quand elle fut devant moi sans vêtement, je ne vis pas une tache sur tout son corps. O quelles épaules, ô quels bras j'eus le plaisir de voir et de toucher! Que sa gorge était faite à souhait! Quelle peau douce et unie! Quelle taille superbe et quelles cuisses fermes!
«Mais pourquoi entrer dans ces détails? Je n'ai vu que des choses parfaites, et il n'y avait point de voile entre ce beau corps et le mien!
«Le reste est facile à deviner. Enfin, après une fatigue mutuelle, nous reposâmes tous deux.»
Ce petit morceau nous charme autant, mais d'une autre manière que les poètes Hindous.
Ce qu'Ovide laisse à deviner, Properce le dit dans l'Élégie v du livre II.
Une nuit de Cynthée donnée à Properce.
«O nuit fortunée! Que de mots échangés à la clarté de la lampe! Et la lumière éteinte, quels ébats!
«Tantôt elle lutte contre moi, le sein découvert; tantôt à mon ardeur elle opposait sa tunique. Puis, quand le soleil eut vaincu mes paupières, c'est elle qui me réveilla en les pressant de ses lèvres.
«Est-ce donc ainsi, me dit-elle, que tu dors nonchalamment?
«Comme nos bras s'enlaçaient en mille noeuds divers!
«Mais l'obscurité nuit aux jeux de l'amour.
«Les yeux sont les guides de nos transports.
«Endymion, par sa nudité, charme la chaste Diane qui vient, nue, reposer près d'un mortel.
«Cesse de voiler tes attraits sur ta couche ou bien je déchirerai ce lin odieux; et même, si la colère m'emporte, ta mère en verra les traces sur tes bras.
«Livre-moi ces globes charmants qui se soutiennent d'eux-mêmes; que mes yeux se rassasient tandis que les destins le permettent. Vivant ou mort, c'est à toi que j'appartiens pour toujours.
«Si tu m'accordes encore de semblables nuits, une année sera pour moi plus qu'une vie.
«Prodigue-les-moi, ces nuits, et je deviens immortel dans tes bras.
«Une seule nuit de toi peut, du dernier des hommes, faire un dieu.»
SECTION II.—L'EXTÉRIEUR.
§ I.—Fêtes religieuses.
A certains jours propices (fastes) une société d'amateurs s'assemble dans le temple de la déesse Sarasvati (déesse des beaux-arts).
Là, on essaie les chanteurs récemment arrivés dans la localité. Le lendemain on leur donne quelque gratification et l'on retient ceux qui ont plu.
Les membres de cette société agissent ainsi dans les temps de détresse comme dans ceux qui sont prospères.
Ils exercent l'hospitalité envers les étrangers qui sont venus à la réunion.
Ils agissent de même lors des autres fêtes en l'honneur de quelque divinité.
§ 2.—Promenades aux jardins et aux bains publics.
Les hommes s'y rendent élégamment vêtus en compagnie de courtisanes et avec une suite nombreuse de serviteurs.
Trois sortes d'hommes, dans ces circonstances, prêtent leurs bons offices aux personnes riches et aux courtisanes, ce sont:
1° Le Pithamarda, qui ne possède rien que son talent à tout faire et à tout montrer (magister).
2° Le Vita est celui qui, ayant perdu sa fortune, est, à cause de cela, de son ancienne éducation et de ses anciennes relations d'amitié dans la localité, admis chez les riches et les courtisanes et vit de ce qu'il en peut tirer.
C'est le parasite officieux.
3° Le Vidashka est une sorte de bouffon, d'utilité, toujours un brahmane, que tout le monde accueille pour sa bonne humeur et ses spirituelles saillies[16].
[Note 16: C'est le fou du moyen âge dont Walter Scott nous a donné le type dans le personnage de Wamba (roman d'Ivanhoé).]
Ces trois sortes de personnages sont ordinairement employées pour opérer les réconciliations entre les hommes riches et les courtisanes.
On emploie également les femmes mendiantes, celles qui ont la tête rasée (les veuves) et les anciennes courtisanes qui possèdent des talents appropriés.
SECTION III
§ 3.—Réunions de sociétés.
Des hommes de même âge, de mêmes goûts, de même éducation, se réunissent en société, soit chez des courtisanes en renom et en leur compagnie, soit dans la demeure de l'un d'eux, pour converser, composer des vers et se les Communiquer. Dans ce dernier cas, les femmes distinguées par leur beauté, et qui ont des goûts et des talents semblables, peuvent être admises et recevoir des hommages.
Souvent les conversations étaient une joute d'improvisations poétiques et de citations opposées de divers poètes.
Pour en donner une idée, nous avons arrangé le dialogue suivant avec des citations de poètes:
UN BRAHMANE SAVANT.—Par qui a été fabriqué ce dédale d'incertitude, ce temple d'immodesties, ce réceptacle de fautes, ce champ semé de mille fourberies, cette barrière de la porte du Ciel, cette bouche de la cité infernale, cette corbeille remplie de tous les artifices, ce poison qui ressemble à l'ambroisie, cette corde qui attache les mortels au monde d'ici-bas, la femme en un mot?
UNE COURTISANE.—Le faux sage qui médit des femmes trompe lui-même et les autres; car le fruit de la pénitence est le Ciel et le Ciel offre les Apsaras à ceux qui l'obtiennent.
LE BRAHMANE.—Les femmes ont du miel dans leurs paroles et du poison dans le coeur, aussi leur suce-t-on les lèvres, tandis qu'on leur frappe la poitrine avec le revers de la main[17].
[Note 17: Pétrone a dit:
«Toute femme, en soi, cache un venin corrupteur, Le miel est sur sa lèvre, et le fiel dans son coeur.»]
LA COURTISANE.—Les fous qui fuient les femmes n'obtiennent que des fruits amers; leur sottise et le dieu d'amour les châtient cruellement. Le jour où des hommes honorables parviendront à maîtriser leurs sens, les monts Vindhyas traverseront l'Océan à la nage.
LE BRAHMANE.—Il n'est ici-bas qu'un jardin rempli de fleurs pernicieuses, c'est la jeunesse; elle est le foyer de la passion, la cause de peines plus cuisantes que n'en feraient endurer cent enfers, le germe de la folie, le rideau de nuages qui couvre la lumière de la science, la seule arme du Dieu de l'amour, la chaîne de fautes de toute nature.
LA COURTISANE.—Un vieux chien borgne, boiteux, galeux, n'ayant que la peau et les os et dont la gueule est déchirée par les tessons qu'il ronge, poursuit encore les chiennes; le Dieu de l'amour tourmente jusqu'aux mourants. Quand l'arbre Açoka est touché du pied d'une belle, ses fleurs s'épanouissent de suite[18].
[Note 18: Jolie légende indienne.]
Les femmes voluptueuses enflamment tous les coeurs de leurs grâces lascives; elles babillent avec l'un, envoient à un autre des oeillades provocatrices, un troisième occupe leur coeur.
LE BRAHMANE.—Celui qui, maîtrisant ses sens, a confondu son intelligence dans l'âme-suprême, qu'a-t-il à faire des causeries des bien-aimées, du miel de leurs lèvres, de la lune de leur visage, des jeux d'amour accompagnés de soupirs dans lesquels on presse leurs seins arrondis?
LA COURTISANE.—Les Docteurs ayant sans cesse à la bouche les saints écrits, sont les seuls qui parlent, et seulement du bout des lèvres, de renoncer à l'amour.
Qui pourrait fuir les hanches des belles jeunes filles ornées de ceintures bruyantes, auxquelles pendent des perles rouges?
Ce que femme entreprend dans sa passion, Brahma lui-même n'a pas le courage d'y mettre obstacle[19].
[Note 19: Nous disons dans le même sens: Ce que femme veut, Dieu le veut.]
UN HOMME MUR.—L'homme n'est sûr de son honneur, de sa vertu, de sa sagesse, que quand son coeur et ses fermes résolutions ont résisté victorieusement à la corruption par les femmes.
Combien ont succombé par elles, que tout l'or du monde n'aurait pu acheter!
UN JEUNE HOMME.—Quel est le plus beau des spectacles? Le visage respirant l'amour d'une fille. Quel est le plus suave des parfums? Son haleine douce. Quel est le plus agréable des sons? la voix de la bien-aimée.
Quelle est la plus exquise des saveurs? La rosée qui humecte ses lèvres.
Quel est le plus doux des contacts?
Celui de son corps.
Quelle est l'image la plus agréable sur laquelle la pensée puisse s'arrêter? Ses charmes.
Tout dans la jeune fille aimée est plein d'attraits.
UN JEUNE POÈTE.—La jeune vierge est semblable au tendre bouton de la rose non encore épanouie; dans toute sa pureté, elle croît en paix à l'ombre du bosquet tutélaire, à l'abri de tout outrage; mais lorsque son sein dévoilé s'est prêté aux baisers du rossignol séducteur, bientôt séparée de sa tige maternelle et indignement associée à l'herbe que foule un pied vulgaire, on l'expose aux passants sur la place publique, et flétrie alors par mille baisers impurs on chercherait en vain sa fraîcheur virginale (voir l'Appendice).
AUTRE JEUNE HOMME.—Léger sourire sur les lèvres, regards à la fois hardis et timides, babil enjoué, fuite, retour précipité, amusements folâtres et continuels, tout n'est-il pas ravissant chez les jeunes femmes aux yeux de gazelle?
Quand elles sont absentes, nous aspirons à les voir.
Quand nous les voyons nous n'avons qu'un désir, jouir de leur étreinte.
Quand nous sommes dans leurs bras, nous ne pouvons plus nous en arracher.
LE JEUNE POÈTE.—A quel mortel est destinée cette beauté ravissante semblable dans sa fraîcheur à une fleur dont on n'a pas encore respiré le parfum, touché le fin duvet; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point osé séparer de sa tige, à une perle encore pure au sein de la nacre protectrice où elle a pris naissance?
APPENDICE
A LA IIIe SECTION DU CHAPITRE I.
Le poète Catulle a exprimé la même pensée que le jeune poète indien dans les beaux vers que nous traduisons:
«La fleur que la haie d'un jardin protège contre les troupeaux et le tranchant du soc, croît mystérieusement caressée par le zéphyr, colorée par le soleil, nourrie par la pluie, recherchée des jeunes beautés et des amants; mais sitôt qu'un ongle léger l'a cueillie, elle n'inspire plus que le dédain. De même une vierge reste chère à tous tant qu'elle reste pure; mais si elle perd sa fleur d'innocence, les jeunes gens lui retirent leur amour et les jeunes filles leur amitié.»
L'Arioste a presque traduit Catulle dans la plainte de Sacripant contre Angélique (Rolland furieux).
«La Verginella è simile alla rosa; Che in bel jardin sulla uativa spina Mentre sola et sicura si reposa, Ne grege ne pastor de le avvicina; L'aura suave e l'alba rugiadosa L'Aqua, la terra al suo amor s'inchina, Giovani vaghi e donne innamorate Amano averne i seni e le tempie ornate. Ma non si tosto dal materno stelo Rimossa viene dal suo ceppo verde, Che quanto avea dagli uomini e dal cielo Favor grazia e bellezza, tutto perde. La vergine che il fior di che piu zelo Che degli occhi et della vita aver dei Lascia altrui corre, il pregio che aveva innanzi Perde nel cor di tutti gli altri amanti.»
La vierge est comme la rose sur sa tige naissante dans un beau jardin; tant qu'elle reste dans la solitude et la paix, elle n'a rien à craindre du troupeau ni du berger.
Le doux zéphir, l'aube humide de rosée, la terre et l'onde lui prodiguent leurs caresses et leurs trésors; les jeunes gens qui soupirent et les belles énamourées se plaisent à orner de ses boutons leurs cheveux et leurs seins.
A peine séparée de la branche maternelle, de ses vertes épines, elle perd et la faveur des hommes et les dons du ciel, la grâce et la beauté.
Ainsi quand une jeune fille a laissé cueillir la fleur qu'elle devait défendre plus que ses yeux et que sa vie, elle est avilie aux yeux de tous les autres amants.
Nos naïvetés gauloises sont plus brèves et presque aussi expressives:
La pucelle est comme la rose Dans sa primeur à peine éclose; Chacun s'empresse à les cueillir. Vienne la rose à se flétrir, Vienne la fille à se donner, Plus un ne veut les ramasser.
CHAPITRE II
Différentes sortes d'unions sexuelles.
Il y a sept sortes d'unions:
L'UNION SPONTANÉE.—Deux personnes s'aiment et s'unissent par sympathie et par goût mutuel. Cette union a lieu entre deux amants de même naissance.
Les jeux d'amour avec une femme de bonne naissance, dit Barthriari, sont remplis de charme. D'abord, l'amante dit: non, non! et semble dédaigner les caresses; puis les désirs naissent, sans que la pudeur disparaisse; ensuite, la résistance se relâche et la fermeté est abandonnée; enfin, elle ressent vivement le secret plaisir des ardeurs amoureuses; laissant alors de côté toute retenue, elle goûte un bonheur inexprimable qui lui fait crisper les membres.
L'UNION DE L'AMOUR ARDENT.—L'homme et la femme s'aiment depuis quelque temps, et ont eu beaucoup de peine à se réunir; ou bien, l'un d'eux revient de voyage, ou bien, deux amants se réconcilient après s'être querellés.
Dans ces cas, les deux amants brûlent de s'unir et se donnent mutuellement une complète satisfaction.
L'UNION POUR L'AMOUR A VENIR—Entre deux personnes dont l'amour n'est encore qu'en germe.
L'UNION DE L'AMOUR ARTIFICIEL.—L'homme n'opère la connexion qu'en s'excitant par les moyens accessoires qu'indique le Kama Soutra, les baisers, les embrassements, ou bien l'homme et la femme s'unissent sans amour, le coeur de chacun d'eux étant ailleurs. Dans ce cas, il faut qu'ils emploient tous les moyens d'excitation enseignés par le Kama Shastra (Appendice, n° 1).
L'UNION DE L'AMOUR TRANSMIS.—L'un des deux acteurs, pendant toute la durée de la connexion, s'imagine qu'il est dans les bras d'une autre personne qu'il aime réellement (Appendice, n° 2).
L'UNION DITE DES EUNUQUES.—La femme est une porteuse d'eau [20] ou une domestique de caste inférieure à celle de l'homme; la conjonction dure seulement le temps nécessaire pour éteindre le désir de l'homme. Dans ce cas, il n'y a point d'actes accessoires ou préliminaires.
[Note 20: La porteuse d'eau est ordinairement attachée à une maison et y fait le service de propreté.]
L'UNION TROMPEUSE.—Entre une courtisane et un paysan, ou entre un homme de bonne éducation et une paysanne; elle se borne à un acte brutal, à moins que la femme ne soit très belle.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.—L'Union artificielle est blâmée par les poètes.
Bhartrihari (stance 29 l'Amour) dit: En ce monde, l'amour a pour effet d'unir deux coeurs en une même pensée.
Quand les sentiments des amants ne sont pas confondus, c'est comme l'union de deux cadavres.
Le mariage sans l'amour est un corps sans âme, dit Tirouvallouvao (le divin Pariah).
N° 2.—Le Père Gury, Théologie morale (908). L'usage du mariage est gravement illicite s'il a lieu dans un esprit d'adultère, de telle sorte qu'en approchant de son épouse, on se figure que c'est une autre femme.
Cet avis est évidemment celui de tous les théologiens.
G. Sand, dans _Mademoiselle de la Quintinie, _décrit une union de ce genre.
CHAPITRE III
Des cas ou le Kama est permis ou défendu
Le Kama, quand il est pratiqué dans le mariage contracté selon les règles tracées par Manou, entre personnes de même caste, donne une progéniture légitime et la considération générale.
Il est défendu avec des femmes de caste supérieure ou bien de même caste, mais ayant déjà appartenu à d'autres.
Le Kama n'est ni ordonné ni défendu avec des femmes, de castes inférieures ou déchues de leur caste, avec les courtisanes et avec les femmes divorcées.
Avec toutes ces femmes, la pratique du Kama n'a pas d'autre but que le plaisir.
On appelle Nayikas les femmes auxquelles on peut s'unir sans péché; telles sont les filles qui ne dépendent de personne, les courtisanes et les femmes qui ont été mariées deux fois (N° 1 Appendice).
Vatsyayana rattache à ces trois catégories les veuves, les filles des courtisanes, les servantes qui sont encore vierges, et même toute femme de caste qui a dépassé l'âge de puberté, sans se marier.
Ganikapati pense qu'il existe des circonstances ou des considérations particulières qui autorisent la connexion avec les femmes des autres. Par exemple, on peut se faire, selon les cas, les raisonnements suivants;
—Cette femme veut se donner à moi, et déjà s'est livrée à beaucoup d'autres auparavant; quoi qu'elle soit d'une caste supérieure, elle est dans la circulation comme une courtisane; je puis donc m'unir à elle sans pécher.
—Cette femme exerce un grand empire sur son mari qui est un homme puissant et ami de mon ennemi. En devenant son amant, j'enlèverai à mon ennemi l'appui de son mari.
—J'ai un ennemi qui peut me nuire beaucoup; si sa femme devient ma maîtresse, elle changera ses dispositions malveillantes à mon égard.
—Avec l'aide de telle femme, si je suis son amant, j'assurerai le triomphe de mon ami ou la ruine de mon ennemi, ou la réussite de quelqu'autre entreprise fort difficile.
—En m'unissant à telle femme, je pourrai tuer son mari et m'approprier ses biens.
—Je suis sans ressources et sans moyens d'en acquérir, l'union avec telle femme me procurera la richesse sans me faire courir aucun danger.
—Telle femme m'aime ardemment et connaît tous mes secrets, toutes mes faiblesses et, à cause de cela, peut me nuire infiniment, si je ne suis point son amant.
—Un mari a séduit ma femme, je dois le payer de retour (peine du talion).
—Devenu l'amant de telle femme, je tuerai un ennemi du roi, proscrit par celui-ci et auquel elle a donné asile.
—J'aime une femme placée sous la surveillance d'une autre; par celle-ci j'arriverai à posséder celle que j'aime.
—C'est par cette femme seulement que je puis épouser une jeune fille riche et belle que je recherche; si je deviens son amant, elle me fera atteindre mon but.
Pour ces motifs et d'autres semblables, il est permis d'avoir des rapports avec des femmes mariées; mais il est bien entendu que c'est seulement dans un but particulier, et jamais en vue du seul plaisir, autrement il y aurait faute et péché [21].
[Note 21: Il est à peine besoin de faire remarquer que cette morale n'est admise que par les brahmanes; on n'en trouve trace nulle part ailleurs que dans leurs écrits, quelle qu'ait pu être la subtilité des casuistes.]
L'école de Babhravya professe qu'il est permis de jouir de toute femme qui a eu cinq amants; mais Ganakipoutra pense que, même dans ce cas, il doit y avoir des exceptions pour les femmes d'un parent, d'un brahmane savant et du roi. Vatsyayana dit que peu de femmes résistent à un homme bien secondé (N° 2, Appendice).
Il est défendu de s'unir aux femmes énumérées ci-après:
Lépreuses, lunatiques, rejetées de la caste, ne sachant pas garder les secrets, exprimant publiquement leur désir charnel, (N° 3, Appendice), atteintes d'albinisme (elles sont impures), et celles dont la peau, d'un noir intense, a mauvaise odeur.
Femmes amies [22], Femmes de la parenté (N° 4, Appendice); femmes ascètes avec lesquelles l'union sexuelle est interdite.
[Note 22: Ce respect pour les amies dont la liste est assez longue ainsi que celle de leurs qualités, honore les Hindous. Nous ne retrouvons pas ce scrupule louable au même degré en Europe où beaucoup de gens ont peine à croire à une amitié platonique entre personnes de sexes différents.]
Sont réputées femmes amies avec lesquelles l'union sexuelle est interdite:
Celles avec lesquelles nous avons joué dans la poussière (amies d'enfance), auxquelles nous sommes liés d'obligation pour services rendus.
Celles qui ont nos goûts et notre humeur.
Celles qui ont été nos compagnes d'études.
Celles qui connaissent nos secrets et nos défauts comme nous connaissons les leurs.
Nos soeurs de lait et les jeunes filles élevées avec nous; les amies héréditaires, c'est-à-dire appartenant à des familles unies par une amitié héréditaire.
Ces amies doivent posséder les qualités suivantes: la sincérité, la constance, le dévouement, la fermeté, l'exemption de convoitise, l'incorruptibilité, une fidélité à toute épreuve pour garder nos secrets.
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.—Sans doute les femmes mariées qui ont un amant, celles qui sont séparées de leur mari et les veuves. Celles-ci, en grand nombre dans l'Inde, et dans la force de l'âge, sont obligées d'avoir recours à l'avortement pour cacher les conséquences de leur inconduite qui, si elle était connue, serait punie par l'exclusion de la caste.
Toutes connaissent les drogues qui font avorter.
Quand la potion n'a pas produit l'effet voulu, quelques-unes ont recours à des moyens mécaniques qui, souvent, mettent leurs jours en danger.
Ce fait nous a été révélé par des médecins européens qui, dans des cas pareils, avaient été appelés par des femmes indigènes.
Lorsqu'aucun des moyens n'a réussi, les veuves enceintes prétextent un voyage ou un pèlerinage et s'en vont au loin faire leurs couches.
L'avortement était une pratique usuelle chez les femmes galantes de Rome, au temps d'Ovide. Ce poète consacre la 14e Élégie du Livre II des Amours à reprocher ce crime à sa maîtresse, Corine.
«Quoi, dit-il, de peur que les rides de ton ventre ne t'accusent, il faudra porter le ravage sur le triste champ où tu livras le combat! Femmes, pourquoi portez-vous dans vos entrailles des engins homicides? Les tigresses ne sont pas si cruelles dans les antres de l'Hircanie, et jamais la lionne n'osa se faire avorter; et ce sont de faibles et tendres beautés qui commettent ce crime, non pas toutefois impunément. Souvent celle qui étouffe son enfant dans son sein périt elle-même; et, quand on emporte son cadavre encore tout échevelé, les spectateurs s'écrient: Elle a bien mérité son sort.»
N° 2.—_Art d'aimer, _Livre I. Ne doutez point que vous ne puissiez triompher de toutes les jeunes beautés; à peine sur mille en trouverez vous une qui vous résistera. Celle qui se rend aisément, comme celle qui se défend, aiment également à être priées.
Si vous échouez, qu'avez-vous à craindre? Mais pourquoi échoueriez-vous? On se laisse prendre aux attraits d'un plaisir nouveau, et le bien d'autrui nous paraît toujours préférable au nôtre.
Vous verrez plutôt les oiseaux se taire au printemps, et les cigales en été, qu'une femme résister aux tendres sollicitations d'un jeune homme caressant. Celle même qui paraît insensible brûle de secrets désirs.
Si les hommes s'entendaient pour ne pas faire les premières avances, les femmes se jetteraient dans leurs bras toutes pâmées.
Entendez dans les molles prairies la génisse qui mugit d'amour pour le taureau, et la jument qui hennit à l'aspect de l'étalon vigoureux.
N° 3.—Dans l'Inde, la décence extérieure est toujours observée entre les deux sexes, au point qu'il ne vient à la pensée de personne d'y manquer.
Quand on chemine en troupe, les hommes marchent en avant des femmes, et les attendent aux passages des gués, pour leur tendre la main par derrière. Les femmes se troussent alors jusqu'aux dessus des hanches, et jamais un homme ne se retourne pour regarder (abbé Dubois).
Toute provocation en public d'un sexe à l'autre, et même toute galanterie, sont absolument inconnues.
Une femme se croirait insultée par un homme qui lui témoignerait, au dehors, des attentions particulières.
On verra plus loin que, quand un homme veut courtiser une femme, il procède toujours par des voies indirectes, par des insinuations détournées, des propos à double sens qui semblent s'adresser à une autre personne.
Mais, dans le particulier, les femmes indiennes, habituées à se considérer comme uniquement faites pour le plaisir de l'homme, ne savent rien refuser aux sollicitations dont elles sont l'objet, lors même qu'elles manquent de tempérament et d'imagination, ce qui est le cas le plus ordinaire dans les pays Dravidiens (Sud de l'Inde).
N° 4.—Empêchement à l'union, doctrine de l'Eglise.
La Père Gury (Traduction P. Bert.)
Les casuistes hindous, on le voit, vont beaucoup plus loin que les chrétiens dans les incompatibilités pour l'acte sexuel; ils l'interdisent entre personnes dont les familles sont liées par une amitié héréditaire et à fortiori entre tous les parents à tous les degrés.
Dans sa théologie morale, le P. Gury défend l'inceste, l'union sexuelle avec des parents ou des alliés à des degrés prohibés par l'Eglise; au sujet de l'empêchement du mariage par l'alliance, il s'exprime ainsi:
810.—L'alliance est un lien qui s'établit avec les parents de la personne avec laquelle on a un commerce charnel; ou encore, un lien provenant d'un commerce charnel entre l'un et les parents de l'autre. Il y a donc alliance entre le mari et les cousins de la femme, et réciproquement.
L'alliance vient soit d'un commerce licite ou conjugal, soit d'un commerce illicite, fornication, adultère, inceste.
811.—L'alliance venant d'un commerce licite empêche le mariage jusqu'au 4° degré inclusivement; venant d'un commerce illicite, seulement jusqu'au 2° degré.
(On sait que l'autorité ecclésiastique accorde beaucoup de dispenses à cet empêchement).
Une alliance n'est contractée que par un acte sexuel accompli et consommé, de telle sorte que la génération puisse en résulter.
812.—Celui qui a péché avec les deux soeurs ou les deux cousines germaines, ou la mère ou la fille, ne peut épouser aucune des deux.
L'homme qui a péché avec la soeur, la cousine ou la tante de son épouse, est tenu de rendre, mais ne peut demander le devoir conjugal: parce que, comme il s'agit d'une loi purement prohibitive, l'innocent ne peut souffrir de la faute du coupable.
On n'est pas privé du droit de demander le devoir conjugal, pour avoir péché avec ses propres cousines, parce qu'on ne contracte par là aucune alliance avec son épouse.
(Mais c'est seulement quand ce péché a été commis avant le mariage, car l'adultère prive le coupable de son droit).
L'amitié, surtout héréditaire, la parenté et le rejet de la caste sont pour le brahmane les seuls empêchements rigoureux à l'acte sexuel; nous venons de voir qu'ils autorisent toujours la fornication et qu'ils excusent presque toujours l'adultère. Le Décalogue les interdit absolument et, à cet égard, le P. Gury n'est que l'interprète de la morale chrétienne dans les textes suivants:
411.—La luxure est un appétit déréglé dans l'amour et consiste dans un plaisir charnel (delectatio venerea) goûté volontairement en dehors du mariage. Or ce plaisir vient de l'excitation des esprits destinés à la génération et ne doit pas être confondu avec un plaisir purement sensuel qui provient de l'action d'un objet sensible sur quelque sens, par exemple d'un objet visible sur la vue. Autre est donc l'objet de la luxure, autre l'objet de la sensualité. Un plaisir sensuel, ou n'est pas coupable, ou n'excède pas la plupart du temps, en principe, un péché véniel.
412.—La luxure dans tous ses genres, dans toutes ses espèces, est, en principe, un péché grave. La luxure directement volontaire n'admet jamais matière légère.
_IX° Commandement de Dieu: _Luxurieux tu ne seras de fait ni de consentement.
C'est, avec un peu plus de rigueur, la morale de Zoroastre et des Iraniens.
Le Bouddha ne l'a adopté que pour ses religieux.
Il a permis aux laïques tout ce qui n'est pas compris dans la prohibition: «Le bien d'autrui ne prendras», en considérant comme _bien d'autrui _toute femme qui dépend d'un mari, ou de ses parents et tuteurs ou d'un maître.