TITRE XI (continued 2)
Lamairesse translation
[Note 117: Ce monologue rappelle les règles de Vatsyayana sur les pressions, les marques des dents, etc.]
Après avoir ainsi invectivé son amant, elle s'était assise, noyée de larmes, et, silencieusement, elle méditait sur ses attraits divins; alors sa compagne la reprit doucement:
«Il est parti! l'air léger l'a emporté. Quelle satisfaction, ô mon amie, goûteras-tu maintenant dans ta demeure? Cesse, femme rancuneuse, ton courroux contre le beau Ma'dhava. Pourquoi porter tes mains égarées sur ces beaux vases ronds, amples et murs comme le doux fruit de l'arbre Ta'a? Que de fois, jusqu'à ce dernier instant, ne t'ai-je pas répété: «N'oublie pas Heri au teint resplendissant!» Pourquoi te désoler ainsi? Pourquoi pleurer affolée, alors que tu es entourée de jeunes filles qui rient joyeusement. Tu as composé ta couche de tendres fleurs de lotus; que ton amant vienne charmer ta vue en s'y reposant! Que ton âme ne s'abîme point dans la douleur; écoute mes conseils qui ne cachent aucune tromperie. Laisse Cesara venir près de toi. Parle-lui avec une douceur délicieuse et oublie tous tes griefs. Si tu réponds par des duretés à sa tendresse; si tu opposes un orgueilleux silence à ses supplications quand il s'efforce de conjurer ta colère par les plus humbles prostrations; si tu lui témoignes de la haine alors qu'il t'exprime un amour passionné; si, quand il est à genoux devant toi, tu détournes de lui avec mépris ton visage, les causes cesseront de produire leurs effets ordinaires; la poussière de sandal dont tu te saupoudres sera pour toi un poison; la lune aux frais rayons, un soleil brûlant; l'humide rosée, un feu qui consume; et les transports de l'amour, les spasmes de l'agonie.
L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aimée dont les joues étaient enflammées par le souffle brûlant de ses soupirs; sa colère avait diminué sans cesser entièrement; elle éprouva toutefois une joie secrète de son retour. Les premières ombres de la nuit cachant sa confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixés sur ses compagnes pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir:
«Dis seulement un mot de bonté et les éclairs de tes dents étincelantes dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lèvres tremblantes sont, comme le Chacora altéré, avides de boire les rayons de lune de tes joues. O ma bien-aimée, naturellement si bonne, renonce à ton injuste ressentiment. A ce moment le feu du désir me consume. Oh! accorde-moi de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es inexorable, donne-moi la mort en me perçant des dards de tes yeux effilés; enchaîne-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu es ma vie, ma parure, la perle de l'océan de ma naissance mortelle. Oh! rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera éternelle. Tes yeux que la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta colère pareils aux pétales du lotus écarlate; teins de leur rougeur qui disparaîtra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les flèches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma passion dont je ne puis supporter les rayons de feu.
«Étends un cordon de pierres précieuses sur tes tendres appas; fais retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le tambour qui bat pour une annonce) le doux édit de l'amour. Invite-moi par d'aimables paroles, ô jeune fille, à teindre en rose avec le jus de l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse l'éblouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout tremblant, ne bat plus que pour t'être éternellement attaché. Ton visage est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du désir qui affole; que tes lèvres de nectar soient le charmeur qui seul peut endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et étanche mon ardeur par ses doux accents.
«Renonce à ta colère, mais non à un amant qui surpasse en beauté les fils des hommes et qui est à tes pieds.
«O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lèvres sont une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur ta joue; ton oeil éclipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila. L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est à toi que le dieu aux flèches de fleurs emprunte les pointes de ses traits pour subjuguer l'univers. Assurément tu es descendue du ciel, ô beauté idéale, avec une suite de jeunes déesses dont tu réunis dans ta personne tous les charmes divers.»
Quand il eut parlé ainsi, la voyant apaisée par ses hommages soumis, il se rendit à la hâte dans un galant costume au vert berceau. La nuit couvrait de son voile tous les objets et l'amie de Radha, en la parant de ses ornements radieux, l'encourageait ainsi:
«Obéis, aimable Radha, obéis à l'appel de l'ennemi de Madhu; son discours était élégamment composé de douces phrases; il s'est prosterné à tes pieds, et maintenant il se hâte vers sa couche délicieuse sous la voûte des vanjulas entrelacés. Attache à tes chevilles tes anneaux étincelants et va-t'en d'un pas léger comme Marala qui se nourrit de perles. Enivre ton oreille ravie des doux accents de Heri, fête l'amour pendant que les tendres cocilas, chantant harmonieusement, obéissent aux douces lois du dieu aux flèches de fleurs. Ne diffère plus; vois toutes les tribus de plantes élancées qui inclinent du côté du mystérieux berceau leurs doigts formés de feuilles nouvelles agitées par le vent; elles te donnent le signal du départ. Interroge ces deux mamelons qui palpitent mouillés par les pures gouttes coulant de la guirlande de ton cou et les boutons qui, sur leur sommet, se dressent à la pensée du bien-aimé; ils te disent que ton âme s'élance aux combats de l'amour; marche, ardent guerrier, marche vaillamment au son des clochettes de ta parure qui retentissent comme une musique belliqueuse. Emmène avec toi ta suivante favorite, croise avec sa main tes doigts longs et doux comme les flèches de l'amour; hâte tes pas et, parle bruit de tes bracelets, annonce ton arrivée à ce jeune dieu, ton esclave, qui s'écrie:
«Elle vient; elle va s'élancer vers moi avec transport, prononcer les accents entrecoupés du bonheur, me serrer étroitement dans ses bras, se fondre d'amour.»
«Telles sont ses pensées en ce moment, et dans ces pensées, il regarde jusqu'à l'extrémité de la longue avenue; il tremble, il se réjouit, il brûle, il va et vient fiévreusement; il est pris de défaillance quand il voit que tu ne viens pas et tombe à terre sous son berceau ténébreux. Voici maintenant que la nuit revêt d'atours faits pour l'amoureux mystère les nombreuses jouvencelles qui se hâtent vers le rendez-vous; elle met du noir à leurs beaux yeux; elle fixe les feuilles du noir tamala derrière leurs oreilles; elle entremêle à l'ébène de leurs cheveux l'azur foncé du lys d'eau et saupoudre de musc leurs seins palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, éprouve maintenant l'or de leur amour et est sillonné de lignes lumineuses par les éclairs de leur beauté qui surpassent ceux de la beauté des cachemiriennes les plus éblouissantes [118]. Ainsi excitée, Radha perça à travers l'épaisse forêt, mais elle défaillit d'émotion et de honte quand, à la lumière de l'éclat des innombrables pierres précieuses qui étincelaient aux bras, aux pieds et au cou de son bien-aimé, elle le vit sur le seuil de sa demeure fleurie; alors sa compagne l'encouragea de nouveau et l'entraîna par ces paroles passionnées:
«Entre, ô tendre Radha, sous le berceau de verdure de Heri; goûte le bonheur, ô toi dont les appas rient de l'avant-goût de la félicité. Pénètre, ô Radha, dans ce'berceau tapissé d'une fraîche couche de feuilles d'Asola qu'égaient des fleurs radieuses. Sois heureuse, ô toi dont la guirlande s'agite joyeusement sur ta gorge palpitante. Savoure la volupté, ô toi dont les membres surpassent beaucoup en douceur les gaies fleurs du berceau. Entre, ô Radha, dans le vert asile rafraîchi et parfumé par les vents qui soufflent des forêts de l'Himalaya.
[Note 118: Les femmes du Cachemire, blanches comme des Européennes et d'une remarquable beauté, étaient très recherchées pour les sérails des princes de l'Inde.]
«Puises-y le plaisir, ô toi dont les accents amoureux sont plus doux que les zéphyrs.—Entre, ô Radha, sous le berceau que constellent les vertes feuilles des lianes grimpantes, et qui résonnent du doux bourdonnement des abeilles butinant le miel. Sois heureuse, ô toi dont l'étreinte donne la jouissance la plus exquise. Repose, ô Radha, sous ce berceau où t'appellent les accords harmonieux des cocilas; trouves-y les délices, ô toi dont les lèvres plus rouges que les grains de la grenade, font ressortir la blancheur de tes dents d'ivoire. Son coeur où il t'a si longtemps portée palpite jusqu'à se briser par la violence du désir; la soif du nectar de tes lèvres le brûle. Daigne accorder la vie à ton captif qui s'agenouille devant le lotus de ton pied; imprime ce pied sur sa poitrine étincelante, car ton esclave se reconnaît lui-même payé au-dessus de son prix par la faveur d'un seul de tes regards, d'un seul ploiement encourageant de tes fiers sourcils.
Elle finit, et Radha, avec une joie timide, dardant ses yeux sur Govinda, pendant qu'harmonieusement retentissaient les anneaux de ses chevilles et les clochettes de sa ceinture, entra sous le berceau mystique du bien-aimé qui pour elle était l'univers. Alors elle contempla Madhava qui mettait en elle seule tout son bonheur, qui avait si longtemps soupiré pour son étreinte et dont la figure rayonnait alors d'un ravissement infini. Le coeur du dieu était enlevé par sa vue, comme les flots de la mer le sont par le disque lunaire. Sa poitrine azurée étincelait de l'éclat de perles sans taches, comme la surface de la Yamuna gonflée étincelle des traînées de blanche écume qui couronnent ses ondes bleues. De sa taille svelte tombaient les plis de sa robe d'un jaune pâle qui semblait la poussière dorée parsemant les pétales bleues du lys d'eau. Sa passion était allumée par l'éclair des prunelles de Radha qui jouaient comme un couple de cygnes au plumage azuré, s'ébattant près d'un lotus en fleur sur un étang dans la saison des pluies. Des pendants d'oreille étincelants comme deux soleils faisaient éclater le plein épanouissement de ses joues et de ses lèvres qui brillaient de l'humide rayonnement de ses sourires. Les tresses de sa chevelure entremêlées de fleurs étaient comme un nuage resplendissant la nuit des couleurs de l'arc-en-ciel lunaire. A son front, un cercle d'huile odorante extraite du sandal de l'Himalaya brillait comme la lune qui vient de se lever sur l'horizon. Tout son corps, illuminé par l'éclat d'innombrables pierres précieuses, resplendissait comme une flamme. La honte qui, naguère, avait pris pour demeure les larges pupilles de Radha avait eu honte elle-même et avait fui. Cette beauté à l'oeil de faon, contemplait avec ravissement la face resplendissante de Krischna; elle passait tendrement sur le côté de sa couche et l'essaim des nymphes ses suivantes s'éloignait à petits pas du vert berceau en s'éventant pour cacher ses sourires.
Govinda, voyant sa bien-aimée gaie et sereine, le sourire aux lèvres et les flammes du désir dans les yeux, lui dit avec transport pendant qu'elle reposait sur le lit de feuilles entremêlées de tendres fleurs:
«Mets le lotus de ton pied sur mon sein azuré[119] et que cette couche soit mon triomphe sur tous ceux qui sont rebelles à l'amour. Accorde un moment de transport passionné, ô douce Radha, à ton Narayana[120], ton adorateur. Je te rends hommage. Je presse de mes mains potelées tes pieds fatigués d'une longue marche. Oh! que ne suis-je l'anneau d'or qui joue autour de ta cheville! Dis un seul mot d'amour; fais couler le nectar de l'éclatante lune de ta bouche. Puisque ta douleur de l'absence s'est enfin dissipée, laisse-moi écarter le voile jaloux qui me dérobe tes charmes. C'est pour mon bonheur suprême que ces deux pics pénètrent mon sein et qu'ils étouffent ma flamme. Oh! laisse-moi boire d'ar-dents baisers à tes lèvres humides. Avec leur eau vivifiante ressuscite ton esclave consumé par l'incendie de la séparation. Longtemps les chants du cocila au lieu de charmer ses oreilles ont fait son tourment; réjouis-les maintenant par le tintement des clochettes suspendues autour de ta taille, musique qui égale presque la mélodie de ta voix. Pourquoi tes yeux sont-ils demi-clos? rougissent-ils à la vue d'un jeune amant qu'a désespéré ton cruel ressentiment? Oh! trêve au chagrin et que nos transports en chassent jusqu'au souvenir.»
[Note 119: Cela rappelle les Athéniennes qui levaient les jambes pour leurs maris (Aristophane, Lysistrata).]
[Note 120: Nom de Vichnou sur la mer de lait.]
Le matin, elle se leva tout en désordre, ses yeux trahissant une nuit sans sommeil; alors le dieu à la robe jaune, considérant ses charmes, se disait dans son esprit divin:
«Les boucles de ses cheveux sont éparses au hasard, l'éclat de ses lèvres est terni, sa guirlande et sa ceinture ont quitté leurs sièges charmants qu'elle regarde dans un pudique silence, et cependant dans cet état sa vue me ravit.»
Mais Radha, avant de réparer son désordre qu'elle voulait dérober au cortège de ses suivantes, adressa à son amant qui s'empressait près d'elle ces tendres paroles:
«Mets, ô fils de Yadu, mets avec tes doigts plus frais que le bois de sandal, un petit cercle de musc sur ma gorge qui ressemble à un vase d'eau consacrée (bénitier hindou en forme d'une valve allongée) couronné de feuilles fraîches et placé à demeure près d'un bouquet d'arbres printaniers pour rendre propice le dieu de l'amour. Frotte, ô mon bien-aimé, avec la poudre noire dont le lustre ferait envie aux plus noires abeilles, ces yeux dont les traits sont plus perçants que les flèches lancées par l'époux de Reti.
«Attache à mes oreilles, ô dieu d'une beauté merveilleuse, ces deux pierres précieuses empruntées à la chaîne de l'amour pour que les antilopes de tes yeux puissent se précipiter vers elles et y jouer à plaisir. Mets maintenant un frais rond de musc, noir comme les taches lunaires, sur la lune de mon front et entremêle aux tresses de mes cheveux de gaies fleurs avec des plumes de paon adroitement arrangées pour qu'elles flottent gracieusement comme la bannière de Kama. Maintenant, ô mon tendre coeur, rajuste mes ornements qui ont glissé et rattache les clochettes d'or à ma ceinture pour qu'elles reposent sur leur siège semblable aux collines où le dieu à cinq flèches qui vainquit Sampar[121] garde son éléphant pour le combat[122].»
[Note 121: Kama qui triompha de Sampar.]
[Note 122: Cet alinéa rappelle les soins que l'amant doit donner à sa maîtresse qui va le quitter, chapitre I du livre II, «la Vie élégante», de Vatsyayana.]
Yadava exultait dans son coeur en écoutant sa maîtresse. Il s'empresse d'accomplir ses désirs folâtres; il place les disques de musc sur ses appas et sur son front, teint ses tempes de couleurs éclatantes; donne à ses yeux un nouveau lustre en les encadrant d'un noir plus foncé; orne les torsades de sa chevelure et son cou de guirlandes fraîches, resserre à ses poignets ses bracelets relâchés, à ses chevilles ses bracelets étincelants et autour de sa taille les clochettes de sa ceinture au son harmonieux.
Tout ce qu'il y a de délicieux dans les accords de la musique, tout ce qu'il y a de divin dans les méditations de Vichnou, tout ce qu'il y a d'exquis dans le doux art de l'amour, tout ce qu'il y a de gracieux dans les rythmes de la poésie, puissent les heureux et les sages le puiser aux chants de Jayadéva dont l'âme est unie au pied de Vichnou.
Puissiez-vous avoir pour soutien Hery qui se partagea en une infinité de formes brillantes, quand, avide de contempler avec des myriades d'yeux la fille de l'Océan, il déploya sa nature de divinité pénétrant tout, pour refléter sa personne séparément sur chacune des innombrables pierres précieuses qui constellent les têtes nombreuses du roi des serpents[123] choisi pour son siège; ce Heri qui, écartant de la gorge de Petma ses voiles transparents pour contempler les délicieux boutons qui la couronnent, l'a subjuguée en lui déclarant que quand elle l'a choisi pour son fiancé sur la mer de lait, l'époux de Parvati (Siva) a, de désespoir, avalé le poison qui a noirci son cou azuré.
[Note 123: Le serpent Capelle aux têtes multiples forme comme un capuchon sur la tête de Vichnou.]
III LA MORT D'ADONIS
Enceinte par un inceste, Myrrha a été changée en un arbre dont le tronc s'entr'ouvre par le travail de Lucine. Il en sort un enfant dans la gracieuse nudité que le pinceau prête aux amours. C'est Adonis, le plus beau des enfants. Il parvient à l'adolescence et, jeune homme, est plus beau que jamais. Il plaît même à Vénus et venge ainsi les infortunes de sa mère. Éprise d'un mortel, la déesse de la beauté oublie Cythère et ses rivages sacrés, elle abandonne le ciel lui-même. Le ciel ne vaut pas Adonis. Elle s'attache à ses pas, elle est sa compagne assidue. Elle dédaigne les soins de sa beauté et les frais ombrages; les monts, les bois, les roches buissonneuses la voient errer la jambe nue, la robe relevée à la manière de Diane; elle anime les chiens, mais contre de douces et innocentes proies.
Elle évite le sanglier féroce, le loup ravisseur, l'ours armé de griffes cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux.
Elle veut qu'Adonis imite sa prudence. Reposant avec lui sur le vert gazon, leur tendre couche, elle appuie sur le sein du jeune homme sa tête gracieuse et lui adresse ces paroles souvent interrompues par des baisers:
«De grâce, ô mon amant, ne sois pas téméraire au péril de mon bonheur. Ta gloire pourrait me coûter trop cher. Ni ton âge, ni ta beauté, ni rien de ce qui sut toucher Vénus, ne saurait attendrir les monstres de la forêt. Fuis-les, cher Adonis; fuis cette race féroce qui fait toujours front à l'attaque du chasseur. Crains que ta valeur ne nous soit fatale à tous deux.»
Attelant les cygnes de son char, la déesse s'élève dans les airs. Mais les conseils timides révoltent la valeur; forcé dans sa retraite, un sanglier dont les chiens ont suivi la trace s'apprête à sortir du bois, lorsqu'un dard oblique lancé par la main d'Adonis l'atteint. Il secoue le javelot ensanglanté, se retourne furieux contre le jeune homme, lui plonge dans l'aine ses défenses tout entières et le jette mourant sur la terre rougie.
Les coursiers à l'aile d'albâtre qui emportaient le char de Cythérée n'avaient pas encore atteint les rivages de Chypre; de loin, elle a reconnu les plaintes de son Adonis expirant; elle descend du ciel vers lui: quel spectacle! Adonis glacé nage dans son sang! Elle déchire ses voiles, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein:
«Ah! cruels destins, s'écrie-t-elle, je saurai vaincre la rigueur de vos lois; ma douleur donnera à mon Adonis l'immortalité. Chaque année des solennités funèbres rappelleront sa mort et mes regrets; une fleur délicate naîtra de son sang.» Elle dit et sa main verse un nectar embaumé sur le sang qui d'abord frémit et bouillonne, comme la surface des eaux que fouette une pluie violente. Une heure ne s'est pas écoulée et de la mare de sang s'est élevée une fleur rouge comme les grains de l'éblouissante grenade. Mais son éclat est éphémère; trop frêle, elle tombe et le vent qui lui donne son nom (anémone de [Grec: anemos]) la brise et la détruit.
A chaque anniversaire de la mort d'Adonis on chantait l'hymne suivant:
«Je pleurs Adonis; le bel Adonis est mort. Il est mort, le bel Adonis et les Amours sont en larmes. Quitte, ô Vénus, la pourpre éclatante; bannis le sommeil; lève-toi, malheureuse amante, frappe ta poitrine et dis à tous: Le bel Adonis est mort!
«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Le bel Adonis gît sur le mont, la cuisse blanche ouverte par une dent blanche, et en expirant doucement il remplit Vénus de douleur; un sang noir teint ses membres plus blancs que la neige; ses yeux sont fermés sous ses sourcils et les roses de ses lèvres ont disparu; avec elles a fui le baiser dont Vénus ne se détachera jamais. Car Vénus aimera toujours le baiser de l'amant qu'elle a perdu; mais Adonis ignore le baiser que, mort, il a reçu de Vénus.
«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Cruelle, trois fois cruelle est la plaie béante de l'aîné d'Adonis, mais plus cruelle encore est la blessure faite au coeur de Vénus! les cheveux épars, à peine vêtue, les pieds nus, elle erre dans les bois; les buissons la déchirent et boivent son sang sacré; les larges vallées retentissent au loin de ses cris perçants qui appellent son époux syrien, ses délices.
«Des flots de sang baignent le corps inanimé d'Adonis jusqu'à la poitrine et rougissent son sein d'albâtre.
«Hélas, hélas[124]! gémit sur Vénus le choeur des amours! En même temps que son merveilleux amant, elle a perdu sa beauté sacrée. Car Vénus était belle quand Adonis vivait, et sa beauté est morte avec lui. Hélas, hélas! Tous les monts et tous les arbres répètent: Hélas, Adonis! Les cours d'eau sacrés s'associent au deuil de Vénus; les sources pures des montagnes pleurent aussi Adonis; les fleurs elles-mêmes se dessèchent de douleur; pendant ce temps Vénus, sur toutes les collines, dans toutes les vallées, fait entendre cette plainte: Malheur, malheur à Vénus! Le bel Adonis est mort. L'écho répète: le bel Adonis est mort.
[Note 124: Nous n'avons pu traduire que par le mot: hélas, le cri que poussaient les pleureuses et le cortège du mort. Le mot grec ou latin n'a pas d'équivalent en français.]
«Pourquoi une chasse téméraire? Beau, comme tu l'étais, pourquoi combattre un monstre?» C'est ainsi que Vénus exhalait sa douleur et les amours se joignaient à sa plainte. Hélas, hélas, Vénus! le bel Adonis est mort. Vénus verse autant de larmes qu'Adonis répand de sang. Des fleurs s'élèvent de la terre ainsi abreuvée,—une rose naît de chaque goutte de sang, une anémone de chaque larme.
«Je pleure Adonis; le bel Adonis est mort. Cesse, ô Vénus, d'errer désespérée dans la forêt. Voici une tendre couche; voici un lit préparé pour Adonis. Il est à Vénus, mais, toi, tu es mort, ô Adonis! et quoique mort, tu es beau, beau comme dans le sommeil. Dépose-le vêtu du léger habillement avec lequel il dormait près de toi d'un sommeil divin sur un lit d'or; ce lit lui-même tend les bras à Adonis tout sanglant. Quand il y sera couché, couronne-le d'or et de fleurs; à sa mort, toutes les fleurs se sont flétries avec lui. Oins ses membres de l'huile la plus précieuse, des plus riches essences. Périssent tous les parfums; puisque ton parfum, Adonis, a péri. Hélas! hélas! qui pourrait refuser ses pleurs au malheur de Vénus blessée dans son amour.
Dès qu'elle vit, qu'elle connut la blessure mortelle d'Adonis, dès qu'elle vit le sang rougir sa cuisse entr'ouverte, lui tendant les bras, elle s'écria: «Vis, Adonis, vis, infortuné, pour que je t'étreigne jusqu'au dernier moment, que je te serre dans mes bras et que je confonde mes lèvres avec les tiennes. Relève-toi, Adonis, pour me donner un baiser suprême, pendant le temps seulement que dure un baiser, un baiser par lequel le souffle de ta vie s'écoulera dans ma bouche et ton âme dans mon coeur; un doux baiser que j'épuiserai en buvant ton amour; un baiser que je garderai en moi comme Adonis lui-même, puisque toi, infortuné, tu fuis loin de moi, pour toujours, vers le sombre Achéron, vers le roi terrible et inexorable; et moi, malheureuse, je vis! déesse, je ne puis mourir pour te suivre.
«Reçois mon époux, ô Proserpine!
«Tu es bien plus puissante que moi, car tout ce qui est beau va vers toi. Hélas, mon désespoir est sans bornes et ma douleur inconsolable!
«Et je pleure Adonis que j'ai perdu et le chagrin me dévore! Tu meurs, ô trois fois regretté! mon bien-aimé a passé comme un rêve! Maintenant, Vénus est veuve et les amours sont en deuil. Son baudrier n'existe plus.
«Adonis est étendu couché sur la pourpre; autour de lui gémissent les amours éplorés, les cheveux rasés pour son deuil; l'un d'eux brise du pied ses flèches, l'autre son arc, un troisième son carquois empenné; un quatrième le déchausse; d'autres apportent de l'eau dans des bassins d'or, un amour lave sa blessure, un autre évente Adonis de ses ailes.
«Hélas! hélas! gémit sur Cythérée le choeur des Amours.
«L'hyménée a éteint sa torche tout entière au seuil de son temple. L'hymen refuse de développer la couronne nuptiale aujourd'hui, car la sienne est brisée. Le chant des épousailles ne répète plus hymen! hymen! il gémit: hélas, hélas! hélas, hélas, Adonis! bien plus encore hélas, hyménée!
«Les grâces pleurent le fils de Cinyre, s'écriant de concert: Hélas, hélas! Il est mort le bel Adonis! Et leurs cris sont encore plus perçants que les tiens, ô Dioné.
Les muses elles-mêmes pleurent Adonis; elles appellent Adonis par leur chant; mais lui reste sourd à leur appel. Ce n'est point qu'Adonis dédaigne d'y répondre. Mais Proserpine retient dans ses liens son captif.
«Cesse ton deuil, ô Cythérée; ne frappe plus ta poitrine, fais taire les cris plaintifs; au prochain anniversaire il faudra reprendre le deuil et les larmes.»
LE CANTIQUE DES CANTIQUES
1er Acte. CHAPITRE I
SALOMON
1. Donne moi un baiser de ta bouche; tes mamelles sont meilleures que le vin.
2. Elles sont parfumées des onguents les plus suaves. Ton nom est de l'huile limpide. Sa douceur t'a gagné le coeur de tes compagnes.
3. Laisse moi te suivre. L'odeur de tes parfums nous guidera. Nous tressaillerons et nous nous réjouirons en toi, en nous rappelant tes mamelles plus douces que le vin: tu es l'amour des justes.
2e Acte. L'ÉPOUSE
4. Je suis noire, ô filles de Jérusalem, mais je suis belle, comme les tentes sur le Cedar, comme les pavillons de Salomon.
5. Ne faites pas attention à ma couleur, car le soleil m'a noircie. Les fils de ma mère se sont armés contre moi et m'ont forcé de garder les vignes. Mais je n'ai pas gardé ma propre vigne.
6. Apprends-moi, ô toi que mon âme chérit, le lieu où paît ton troupeau et celui où tu reposes à midi, afin que je ne m'égare pas vers les troupeaux de tes compagnons.
SALOMON
7. Si tu t'es perdue, ô la plus belle des femmes, va, suis les traces des troupeaux et fais paître tes boucs près des tentes des bergers.
8. O mon amie, tu ressembles à mes chevaux de guerre qui ont brillé aux chars de Pharaon.
9. Tes joues sont belles comme celles de la tourterelle; ton cou est comme un filet de perles.
10. Nous te ferons des colliers d'or marquetés d'argent.
L'ÉPOUSE
11. Pendant que le roi était dans son divan, mon nard a exhalé son parfum.
12. Mon bien aimé est pour moi comme un sachet de myrrhe, il reposera entre mes seins.
13. Mon bien aimé est pour moi comme une grappe de cypre dans les vignes d'Engaddi.
SALOMON
14. Tu es belle, ô mon amie! tu es belle! Tes yeux sont ceux des colombes.
L'ÉPOUSE
15. Tu es beau, ô mon ami, et plein d'éclat. Notre lit est de fleurs.
16. Les poutres de notre palais sont de cèdre et nos lambris de cyprès.
CHAPITRE II
L'ÉPOUSE
1. Je suis la fleur des champs et le lys de la vallée.
SALOMON
2. Tel le lys entre les épines, telle mon amie entre les jeunes filles.
L'ÉPOUSE
3. Tel l'oranger par rapport aux arbres sylvestres, tel mon bien aimé entre les jeunes hommes. Je me suis assise à l'ombre de celui que mon coeur désirait, et son fruit a été doux à mon palais.
4. Il m'a fait entrer dans son cellier à vin; il a rangé son amour pour moi comme des guerriers pour le combat.
5. Ceignez moi de fleurs odorantes; enguirlandez moi des feuilles et des fruits de l'oranger, fortifiez moi de toutes leurs senteurs, car je languis d'amour.
6. Il mettra sa main gauche sous ma tête et m'enlacera au-dessous des épaules de son bras droit.
SALOMON
7. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien aimée contre son gré.
3e Acte. L'ÉPOUSE
8. J'entends la voix de mon bien aimé; le voici qui bondit dans la montagne et qui franchit les collines.
9. Comme le petit de la gazelle et le faon; le voici derrière notre mur; il regarde par les ouvertures de l'habitation; il s'efforce de voir à travers les grillages[125].
[Note 125: En Orient les habitations n'ont pas de fenêtres, mais des ouvertures fermées seulement par des persiennes ou des treillis.]
10. Voici que mon bien aimé me dit: Lève-toi, mon amie, ma colombe, ma toute belle et viens!
11. Car déjà la mauvaise saison est passée, les pluies ont cessé, les beaux jours sont revenus.
12. Les fleurs reparaissent dans notre terre; on va commencer la taille; on a entendu roucouler la tourterelle.
13. Le figuier forme ses fruits; les vignes en fleurs répandent leur odeur. Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens.
SALOMON
14. Ma colombe est dans les cavités de la pierre, dans les retraits de la clôture; montre-moi ton visage, fais entendre ta voix; car ta voix est douce et ta figure charmante.
15. Qu'on prenne les petits renards qui dévorent les vignes; car notre vigne est en fleurs.
L'ÉPOUSE
16. Mon bien aimé est à moi et je suis à mon bien aimé qui se repaît au milieu des lys.
17. Jusqu'à ce que le jour ramène le zéphir et que les ombres se dissipent. Reviens, ô mon bien aimé, semblable à la gazelle et au faon, sur la montagne de Bether.
4e Acte. CHAPITRE III
L'ÉPOUSE
1. Pendant des nuits, j'ai cherché sur ma couche, celui qu'aime mon âme et je ne l'ai pas trouvé.
2. Je me lèverai et je parcourrai la ville; dans les bourgs et les carrefours, je chercherai celui qu'aime mon âme.—Je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé.
3. Les gardiens de la ville qui font la ronde de nuit m'ont rencontrée. «Avez-vous vu celui que mon âme chérit?»
4. Un peu plus loin, j'ai trouvé celui que mon âme chérit. Je l'ai pris avec moi et je ne le laisserai point aller que je ne l'aie fait entrer dans notre maison et amené dans l'appartement de ma mère.
SALOMON
5. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien aimée avant la fin de son sommeil.
5e Acte.
6. Quelle est cette beauté qui s'avance du désert, semblable à une colonne de fumée issue des aromates de la myrrhe, et de toutes les poudres du parfumeur?
7. Autour du lit de Salomon veillent soixante vaillants entre les plus vaillants d'Israël.
8. Tous très aguerris, l'épée nue, appuyée à la cuisse, prêts contre tout danger nocturne.
9. Le roi Salomon s'est fait construire avec du bois du Liban un palanquin semblable à un trône.
10. Les colonnes sont d'argent, l'appui pour la tête est d'or, le baldaquin est de pourpre et le fond est une marqueterie qui charme les veux des filles d'Israël.
Sortez de vos maisons, ô filles de Sion, pour voir le roi Salomon avec le diadème dont l'a ceint sa mère, le jour de ses noces, jour de joie pour son coeur.
CHAPITRE IV
SALOMON
1. Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle! Tu as des yeux de colombe, sans parler de tes traits qu'on ne voit pas[126]. Tes cheveux sont comme les troupeaux de chèvres aux flancs du mont Galaad.
[Note 126: On suppose ici qu'une partie de la figure était voilée comme aujourd'hui celle des femmes arabes.]
2. Tes dents sont comme des brebis fraîchement tondues qui montent du lavoir chacune d'elles ayant sa gemelle et aucune n'étant stérile.
3. Tes lèvres sont une écharpe écarlate et ton parler est doux. Tes joues sont comme des moitiés de grenades, et ton voile cache d'autres attraits.
4. Ton cou est comme la tour de David munie de créneaux et à laquelle sont suspendus mille boucliers, toute l'armure des vaillants.
5. Tes seins sont deux faons gémeaux qui paissent entre les lys.
6. Jusqu'à ce que l'aube ramène le zéphyr et que les ombres disparaissent, j'irai à la montagne de myrrhe et à la colline d'encens.
7. Tu es parfaitement belle, ô mon amie, il n'y a sur toi aucune tache.
8. Viens du Liban, ô mon épouse, viens du Liban, viens! Laisse ton regard tomber sur moi du front de l'Amana, des sommets de Samit et d'Hermon, des demeures des lions, des montagnes des léopards.
9. Tu as fait à mon coeur une blessure incurable, ma soeur, mon épouse, avec un seul regard de tes yeux, avec une boucle de tes cheveux sur ton cou.
10. Que tes seins sont beaux ô ma soeur, mon épouse! ils sont plus beaux que le vin, et ton parfum surpasse tous les aromates.
11. Tes lèvres sont des rayons de miel; ta langue distille le lait et le miel; tes vêtements exhalent l'odeur de l'encens.
12. Ma soeur, mon épouse est un jardin fermé, une fontaine réservée, une source d'eau scellée[127].
[Note 127: Dans les versets 12 et 13, l'épouse est désignée comme la terre, le jardin, la fontaine de l'époux. Cette comparaison se continue au chapitre V, jusqu'au 6° acte, dans un langage figuré. Précédemment la vigne, le lys, etc., paraissent aussi désigner métaphoriquement l'épouse ou s'y rapporter.—Le dernier alinéa du 5° acte semble une manière d'exprimer la joie en la faisant partager aux amis.]
13. Ta terre est un paradis (jardin délicieux) de grenadiers, de pommiers, de cypre et de nard.
14. Qui abonde en nard, en crocus, en cynemone, en tous les bois odorants du Liban; la myrrhe, l'aloès et tous les meilleurs aromates y sont en profusion.
15. Fontaine des jardins; puits avivé par les eaux qui se précipitent du Liban.
16. Lève toi Aquilon; accours Auster: soufflez sur mon jardin et faites en exhaler les parfums.
CHAPITRE V
L'ÉPOUSE
1. Que mon bien aimé descende à son jardin, goûter l'orange et la grenade (Appel de l'épouse).
SALOMON
Je suis venu dans mon jardin, ma soeur, mon épouse; j'ai mélangé ma myrrhe et mes aromates dans les proportions voulues; j'ai goûté les rayons de mon miel; j'ai bu mon vin et mon lait; amis mangez et buvez! très chers enivrez-vous!
6e Acte. L'ÉPOUSE
2. Je dors et mon coeur veille: c'est la voix du bien aimé qui frappe à ma porte: «Ouvre-moi, ma soeur, mon amie; ma colombe, mon immaculée; car ma tête est trempée de rosée et mes cheveux dégouttent mouillés par la nuit.»
3. J'ai ôté ma tunique; comment pourrais-je la remettre? Je me suis lavé les pieds, comment les souillerais-je?
4. Mon bien aimé a introduit sa main par une fente et mon ventre a tressailli à son toucher.
5. Je me suis levée pour ouvrir à mon bien aimé, la myrrhe coulait de mes mains et de mes doigts courbés en globe.
45. J'ai tiré le verrou de ma porte. Mais le bien aimé n'avait pas attendu. Il était parti. Mon âme s'était fondue à ses paroles. Je l'ai cherché et ne l'ai pas trouvé; je l'ai appelé et il n'a pas répondu.
7. Les gardiens de ronde m'ont rencontrée; ils m'ont frappée et blessée. Ils ont emporté mon voile.
8. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien aimé, dites lui que je languis d'amour.
LES JEUNES FILLES
9. Quel est ton bien aimé entre les aimés, ô la plus belle des femmes? Quel peut être ton bien aimé entre les aimés, pour que tu nous implores ainsi?
L'ÉPOUSE
10. Mon bien aimé est blanc et vermeil. Il brille entre des milliers.
11. Sa tête est l'or le plus pur, ses cheveux, souples comme des palmiers, sont noirs comme des corbeaux.
12. Ses yeux sont des colombes au bord de l'eau, qui ont été baignées avec du lait et se tiennent près des ruisseaux pleins.
13. Ses joues sont comme de beaux gâteaux d'aromates. Ses lèvres sont des lys qui distillent la myrrhe la plus excellente.
14. Ses mains sont des coupes d'or constellées de rubis. Son ventre est de l'ivoire parsemé de saphirs.
15. Ses jambes sont des colonnes de marbre montées sur des bases d'or.
Son aspect est celui du Liban et son port celui du cèdre.
16. Sa voix est des plus suaves, tout en lui séduit.
Tel est celui que j'aime et qui m'aime, ô filles de Jérusalem.
LES JEUNES FILLES
Où s'en est allé ton bien aimé? De quel côté s'est-il dirigé? Nous voulons le chercher avec toi.
CHAPITRE VI
L'ÉPOUSE RETROUVANT SON BIEN AIMÉ
1. Mon bien aimé est descendu vers le plant des aromates, pour jouir des délices de ses jardins et cueillir des lys.
2. Je suis à mon bien aimé et mon bien aimé est à moi, lui qui se repaît entre les lys.
SALOMON
3. Tu es belle, mon amie, douce et radieuse comme Jérusalem, imposante comme un front d'armée.
4. Détourne tes yeux de moi; car ils m'ont ravi hors de moi. Tes cheveux sont comme des troupeaux de chèvres qui pendent du Galaad.
5. Tes dents sont comme un troupeau de brebis au sortir du lavoir, dont chacune à sa jumelle et dont aucune n'est stérile.
6. Tes joues sont comme des moitiés de grenades sous le voile qui dérobe tes autres attraits.
7. J'ai soixante reines, quatre-vingts concubines et des jeunes filles sans nombre.
8. Mais ma colombe, ma parfaite est unique; elle est l'unique de sa mère, sa préférée, son tout.
Les jeunes filles l'ont vue et l'ont proclamée heureuse entre toutes. Les reines et les concubines l'ont elles-mêmes applaudie (en s'écriant):
9. Quelle est celle-ci qui apparaît comme l'aurore à son lever, belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme un front d'armée.
10. Je suis descendu au verger pour voir les fruits de la vallée et savoir si la vigne a fleuri et si les orangers et les grenadiers ont ébauché leurs fruits.
11. Et je n'ai rien su, car mon âme était effarée et emportée bien loin comme les quadriges d'Aminadab.
12. Reviens, reviens, ô Sulamite, nous ne pouvons nous passer de ta vue.
CHAPITRE VII
1. N'admire-t-on pas en elle tout un choeur de danse? Que tes pas sont gracieux et que tes pieds sont beaux dans tes riches chaussures, fille de roi. Les jointures de tes jambes avec tes flancs ressemblent à des colliers d'un travail achevé.
2. Ton nombril est comme une coupe ciselée toujours pleine; ton ventre comme un tas de froment entouré de lys.
3. Tes seins sont comme un couple de faons gémeaux.
4. Ton cou est une tour d'ivoire. Tes yeux sont comme les piscines d'Hésebon aux portes de Beth-rabbim. Ton nez est comme la tour du Liban en face de Damas.
5. Ta tête est comme le mont Carmel et tes cheveux l'encadrent, comme de noires bordures la pourpre royale.
6. Que tu es belle! que tu es ravissante, ô la plus aimée des femmes.
7. Pour le port et l'élégance de la taille tu es un palmier; tes appas sont deux grappes.
8. J'ai dit: Je monterai sur le palmier et je cueillerai ses fruits. Tes seins seront pour moi les grappes de la vigne et l'odeur de ta bouche le parfum des oranges.
9. Ton gosier harmonieux est un vin excellent; c'est le vin favori du bien aimé; il fait les délices de ses lèvres et de ses dents.
L'ÉPOUSE
10. Je suis toute à mon bien aimé et il est tout à moi.
7° Acte
11. Viens, ô mon bien aimé, errons à l'aventure dans la campagne, reposons sous des toits rustiques.
12. Levons-nous le matin pour parcourir les vignes; regardons si elles sont en fleurs, si les fleurs donneront des fruits; si les orangers ont fleuri; Là je t'abandonnerai mes appas.
13. Les mandragores répandent leurs parfums. Nos arbres ont tous leurs fruits; anciens et nouveaux je les ai tous conservés pour toi, mon bien aimé[128].
[Note 128: Cela paraît encore une métaphore.]
CHAPITRE VIII
1. Que n'es-tu mon frère! que n'as-tu sucé les mamelles de ma mère! pour que, en tout lieu où je te rencontre, je puisse te couvrir de baisers sans que personne me regarde avec mépris.
2. Je te prendrai par la main et je te conduirai dans la maison de ma mère; j'écouterai tes leçons; je te préparerai pour breuvage un vin délicieux, et le jus des grenades et autres fruits semblables que j'exprimerai pour toi.
3. Sa main gauche sous ma tête, il m'enlacera au-dessous des épaules de son bras droit.
4. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, ne troublez pas son repos, ne l'éveillez pas contre son gré.
8e Acte
SALOMON
5. Quelle est celle-ci qui s'avance du désert, éblouissante d'attraits, s'appuyant sur son bien aimé?—Je t'ai éveillée sous un arbre fruitier: Là ta mère a été fécondée, là elle t'a conçue.
L'ÉPOUSE
6. Mets-moi sur ton coeur comme un sceau (talisman), place-moi sur ton bras comme une amulette, car l'amour est fort comme la mort et la jalousie cruelle comme l'enfer; ses flambeaux sont les torches de l'incendie (le feu et la flamme).
7. Des torrents d'eau ne peuvent éteindre l'amour et la violence des flots ne saurait le ruiner. Si un homme donne toute sa richesse au lieu d'amour, c'est comme s'il ne donnait rien.
8. Notre soeur est petite et n'a pas encore de seins. Que ferons-nous à notre soeur lorsqu'on traitera pour elle?
9. Si c'est un mur couronnons le de défenses (créneaux) en argent; si c'est une porte, fermons la solidement avec des ais de cèdre étroitement assemblés.
10. Je suis un mur. Ma gorge est une tour. Je suis donc à ses yeux comme ayant trouvé le repos.
11. Salomon possède une vigne à Baal-Hamon; il y a préposé des hommes qui la gardent et donnent chacun mille pièces d'argent pour ses fruits.
12. Ma vigne à moi, c'est moi-même. Qu'il y ait mille pièces d'argent pour toi et deux cents pour ceux qui gardent les fruits.
13. Toi qui te repais dans les jardins, nos amis écoutent, fais-moi entendre ta voix.
14. Fuis, ô mon bien aimé! bondis comme la gazelle et le faon sur les montagnes embaumées par les aromates[129].
[Note 129: Ce verset, le dernier, semble indiquer la fin brusque d'une scène amoureuse.]
DERNIÈRES RÉFLEXIONS
Quelle simplicité! quelle sobriété! quelle noblesse d'expression! Et, par comparaison avec le Govinda Gita, quelle chasteté dans les images avec une passion plus vraie et plus forte!
Ce n'est pas sans doute l'éblouissante splendeur de la toute puissante nature de l'Inde immense; mais c'est la grande poésie de la mer et du désert qui entourent la terre promise et des montagnes qui la dominent ou accidentent son relief paré de la riche végétation des rives de la Méditerranée, au moins dans les parties citées.
C'est encore la vigueur de la nature animée, mélange de la force encore indomptée et de la douceur pastorale.
Le cantique lui emprunte des images tantôt suaves, tantôt sévères, toujours frappantes. Il en emprunte aussi au caractère viril de la population à la fois agricole et guerrière au temps des juges et des Rois. L'esclavage était une exception. Sous l'autorité du père, les membres des deux sexes de la famille, presque sur un pied d'égalité et tous menant une vie pure, travaillaient ensemble à faire fructifier l'héritage échu en partage à leurs pères. Ces traits ressortent dans la mise en scène et dans les actes du poëme.
Depuis le Cantique des Cantiques, l'envahissement des moeurs orientales, grecques et romaines, et l'oppression constante de la nation à la suite de malheurs inouïs, ont abaissé successivement de plus en plus le niveau moral de la femme juive. La lettre a tué l'esprit et les rabbins ont jeté ce cri patriotique: «Depuis la ruine du Temple, l'amour n'a plus de saveur.»
Selon eux, les aspirations naturelles de la femme juive se réduisent aux deux satisfactions suivantes que leur assure la Loi:
1° Le droit à la parure, pour qu'elle soit toujours séduisante. C'est le principe des Brahmes.—Il est prescrit aux juives de s'habiller magnifiquement le jour du sabbat. Aussi, dans tous les pays ou les juifs ont conservé leur costume, voit-on, les jours de fête, leurs femmes surchargées d'étoffes brodées d'or ou de couleurs éclatantes, de bijoux, etc.
2° Le droit conjugal—le mari se doit incessamment. C'est à peine si, par exception, il peut faire une trêve de huit jours. La femme du peuple peut l'empêcher de prendre la mer, d'aller à la guerre, de choisir tel métier ou telle profession antipathique à l'amour conjugal, par exemple celle de savant. A ce titre le docteur de la loi, par une immunité unique, n'est obligé envers sa femme qu'une fois par mois (Voir A. Castaing: Condition de la femme mariée chez les juifs au premier siècle avant Jésus-Christ).
Pour le précepte écrit à ce sujet, aussi bien que pour le Kama-shastra il n'y a ni mystère ni oubli. Comme lui, il expose et dirige les choses par compas et mesures. Il va plus loin, il marque les inconvénients des méthodes vicieuses, les agréments des bons procédés.
L'Erotologie hindoue est au moins égalée par le texte officiel de l'Hébraïsme traditionnel.
Excellente ménagère, bonne mère de famille, admise à la synagogue à certains anniversaires, fêtes à la fois de la nation et des familles, la femme juive se relève à mesure que l'esprit moderne pénètre et réhabilite sa race.
Depuis Salomon jusqu'à Esdras, sauf pendant des intervalles plus ou moins longs et fréquents de retour au Dieu unique, un grand nombre de Juifs pratiquèrent les cultes des divinités mâles et femelles de l'Assyrie, d'Adonis et même de Priape.
On lit au livre III des Rois, Chap. XV, 12 et 13.
«Asa, arrière petit-fils de Salomon, fit mettre à mort les efféminés et interdit à sa mère Mancha la présidence du culte de Priape et du bois (Lucus) qu'elle lui avait consacré; il détruisit la grotte de ce dieu, brisa son idole obscène et en jetta les cendres dans le torrent du Cédron.»
Le prophète Ezéchiel rend compte d'une vision où lui apparurent des femmes qui pleuraient Adonis dans le temple de Jérusalem, des animaux sacrés de l'Egypte figurés sur ses murs, et, devant le sanctuaire, des Juifs sacrifiant par le feu leurs enfants sur l'autel de Moloch.
Dans le livre IV nous voyons:
1° Au chap. XVII qui concerne Israël.
21. Après Salomon, les dix tribus d'Israël se séparèrent de la maison de David (qui continua de régner à Jérusalem sur la tribu de Juda et les lévites) et se donnèrent pour roi Jéroboam qui leur fit abjurer la loi de Moïse.
22. Israël persévéra dans ce péché, adorant les dieux étrangers et se livrant à toutes les abominations (impudicités).
24. Après la prise de Samarie leur capitale, le roi d'Assyrie emmena les dix tribus dans la Médie et les remplaça par un certain nombre de ses sujets de diverses provinces. Ceux-ci adorèrent à la fois leurs propres dieux et celui des Juifs.
2° Aux chap. XXI et XXIII qui concernent le royaume de Juda:
XXI. Manassé adopta les idoles des nations, rétablit sur les hauts lieux le culte qu'avait proscrit son père Ezéchias, consacra à Baal des autels et des bois sacrés (lucos), affecta deux parties du temple de Jérusalem à toute la milice du ciel (dieux Sidéraux des Chaldéens), sacrifia son fils par le feu à Moloch, établit des oracles, des pythonesses, des augures, etc.
XXIII. Josias détruisit tout ce que Salomon et ses successeurs avaient consacré au culte idolatrique; dans la maison du Seigneur il fit raser les chambres des efféminés et le bois sacré (lucus) où des femmes se tenaient sous des abris à la disposition de ceux-ci. Il brûla le char et les chevaux du soleil qu'on avait placés à l'entrée du temple. Il pollua et ruina tout ce que Salomon avait élevé sur le mont de l'offense[(130)] à Jérusalem en l'honneur d'Astaroth (d'où Astarté) idole de Sidon, de Chamos (Kama) dieu de Moab et de Melchon Ammon.»
[Note 130: (Mons offensionis). On avait ainsi nommé le lieu où Salomon avait élevé des autels aux dieux des peuples voisins, sans doute pour les concilier après les avoir assujettis. Ce fut un grand scandale pour les Juifs.]
A travers toutes les chutes et tous les scandales, les familles sacerdotales de Jérusalem et les sectes zélatrices maintinrent toujours vivace, au moins dans une élite, la foi dans le Seigneur avec une constance invincible et une passion, dont Jérémie fût l'interprète sublime dans ses lamentations et surtout dans le psaume CXXXVI.
Nous qui, après Béranger, avons eu encore à pleurer sur la France, nous ne pouvons nous empêcher d'être émus par son chant patriotique:
1. Assis sur la rive du fleuve de Babylone, nous pleurions, nous rappelant les souvenirs de Sion.
2. Nous avons suspendu nos lyres aux saules que baignent ses eaux.
3. Ceux qui nous emmenaient captifs voulurent connaître nos chants sacrés. Chantez-nous, nous dirent-ils, un des hymnes de Sion.
4. Comment pourrions-nous chanter le cantique du Seigneur sur la terre étrangère?
5. Plutôt que de t'oublier, ô Jérusalem, que j'oublie l'usage de ma main droite!
6. Que ma langue reste fixée à mon palais, si je cesse de me souvenir de toi, si jamais tu cesses d'être pour moi la source de toute joie, ô Jérusalem!
7. N'oublie pas, Seigneur, les fils d'Edom qui, au jour suprême de Jérusalem, criaient: Anéantissez, anéantissez-la jusqu'aux fondements.
8. Et toi, misérable fille de Babylone: heureux qui te rendra les maux que tu nous as faits, les coups que tu nous as portés!
9. Heureux qui prendra tes enfants pour les écraser contre la pierre!
Reine du monde, ô France, ô ma patrie, Relève enfin ton front cicatrisé.