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Structure de l'Algérie

LIVRE V

Reading edition

LES TRANSVERSALES DU TELL

CHAPITRE I

DE PART ET D’AUTRE DE MÉDÉA

On a longuement parlé déjà du grand accident nord-sud qui se suit depuis le Hoggar, par Laghouat jusqu’au plateau de Médéa, coupant l’Atlas algérien à peu près en son milieu, transversalement à l’orientation générale de la chaîne. C’est cet accident qu’on a appelé la grande dorsale Laghouat-Médéa.

On a longuement insisté sur ce chapelet de capitales actuelles ou défuntes, de forteresses et de marchés, qui jalonnent le passage de cette dorsale à travers le Tell, Achir, Cherchell, Alger, Miliana, Médéa (fig. 5).

On a dit en gros que cette dorsale et ce chapelet séparaient deux Tells très contrastés l’oriental et l’occidental.

Il est universellement admis en effet que le Tell se divise transversalement en deux parties à l’est et à l’ouest d’Alger. Cette grande division est si naturelle qu’elle se reflète dans les réseaux de chemin de fer. L’Algérie essentiellement a deux grands réseaux, le P.-L.-M. qui dessert Alger-Oran, l’Est-État (ancien Est-Algérien) qui dessert Alger-Constantine. Ces deux grandes branches se raccordent exactement à Alger. Le guide Joanne en conséquence a été publié en deux sections distinctes, brochées à part, et séparables à la rigueur malgré leur reliure commune, Algérie occidentale et Algérie orientale. L’idée est familière à tout le monde. Le classement administratif en trois départements ne fait pas oublier la distinction touristique et économique entre les deux grandes régions.

La série des cartes paléogéographiques nous a permis de constater combien cette distinction remonte loin dans le passé (fig. 9, 10, 11).

Dès l’oligocène, mais surtout à partir du miocène, le Tell oriental et l’occidental accusent, par rapport au bras de mer algérien des tendances inverses, l’un à l’émersion et l’autre à l’immersion. De part et d’autre de la grande dorsale, les deux Tells ont été deux compartiments distincts dont l’un s’est effondré par rapport à l’autre, ou l’autre exhaussé par rapport à l’un, ce qui revient naturellement au même.

Ces mouvements inverses ont des conséquences considérables qu’il faut souligner. On les énumérera d’abord dans le Tell oriental.

Tell oriental. — La plupart des coulisses de l’Atlas tellien que nous avons déjà étudiées se trouvent appartenir au Tell oriental. La sierra des Kabylies, comme d’ailleurs les massifs anciens kabyles, la chaîne des Biban, la sierra du Hodna. Il suffit donc de résumer ce qui a déjà été dit.

A l’exception unique de cette dernière chaîne, la sierra du Hodna, le Tell oriental est un faisceau de plis pyrénéens, encore reconnaissables, au front duquel des lambeaux importants de Tyrrhénide sont restés accolés.

La plus grande partie du Tell oriental est émergée depuis le début de l’oligocène ; elle l’est restée sans interruption ; un climat désertique ou steppien y a favorisé la persistance de bassins fermés pendant la plus grande partie de cette longue durée. Aussi est elle encroûtée de dépôts continentaux sur d’immenses espaces.

On connaît déjà le développement des dépôts de ruissellement oligocènes autour des Biban (fig. 30). Au sud des Biban, bien entendu, sur l’emplacement de la chaîne du Hodna, les poudingues oligocènes ont été pour une bonne part enfouis au fond du bras de mer cartennien, recouverts de sédiments marins, emballés avec eux dans le plissement et la surrection de la chaîne. Au nord en revanche, dans la plaine des Béni-Sliman, dans la vallée du Sahel et de la Soummam jusqu’à Bougie, le bloc des dépôts continentaux n’a pas été trop dérangé : il est encore là puissant, continu et massif, largement étalé entre la chaîne des Biban et le Djurdjura, comme un coup d’œil sur la carte géologique au 800000e permet de le constater. Notez que l’âge oligocène (aquitanien) de ces dépôts vient d’être affirmé de nouveau par Savornin avec des preuves à l’appui qui semblent décisives[151].

La même carte géologique au 800000e accuse une autre tache extrêmement étendue d’oligocène en plein Tell oriental, dans la cuvette de Mila, entre les monts de Constantine et la chaîne de Numidie. Ici on sait déjà qu’il faut réduire la part de l’oligocène au bénéfice du pontien. Mais ce sont des dépôts continentaux, qu’ils soient d’âge oligocène, pontien, ou pliocène.

Le grand public ne sait pas que le Tell oriental est encroûté de dépôts continentaux ; il ne sait pas non plus que ses chaînes sont le plus souvent contemporaines des Pyrénées et non pas des Alpes. Il fait pourtant très bien la différence avec le Tell occidental. L’opinion commune se résume en un membre de phrase : à l’est d’Alger le Tell est bien plus pittoresque qu’à l’ouest ; l’Algérie des Kabylies et de Constantine est par excellence le pays du tourisme.

Si on analyse cette opinion commune voici à peu près ce qu’on trouve. Le Tell oriental est beaucoup plus élevé que l’occidental, non pas tant par l’altitude de quelques-uns de ses sommets. Il est vrai que ceux du Djurdjura n’ont pas de rivaux à l’ouest, mais ils n’en n’ont pas non plus dans le reste du Tell oriental. Le Djurdjura mis à part, où l’altitude atteint 2300 mètres, les plus hauts sommets du Tell tout entier restent au-dessous de 2000 et même 1900 mètres (Ouarsenis et Zaccar dans l’ouest, Dira, Choukchott, Mansoura dans l’est).

Ce par quoi le Tell oriental l’emporte de beaucoup sur l’autre c’est son altitude moyenne. Elle est à peu près double.

Les Kabylies sont des massifs archéens, la chaîne des Biban est très usée, proche de la pénéplaine. Le Tell oriental, dont elles sont des parties, participe de leurs caractères, ce n’est pas un faisceau de sierras pitonnantes ; c’est un massif, jusqu’au bord de mer où il s’abaisse d’un coup. Ses beautés naturelles célèbres, le Djurdjura mis à part encore une fois, sont des gorges profondément entaillées, celles des Biban, celles de Kerrata (route de Sétif à Bougie), ou bien de magnifiques côtes abruptes (Bougie, route de Bougie à Djidjelli, voisinage de Philippeville et de Bône). Le pèlerinage de touristes le plus fréquenté de la région, la ville même de Constantine, la ville aérienne où « ce sont les hommes qui fientent sur les corbeaux », est un bout de plateau découpé par le Rummel ; et ces fameuses gorges du Rummel, si souvent reproduites, sont un chapelet d’avens en train d’évoluer vers le cañon.

On retrouve partout ces mêmes caractères : un massif dont le relief déjà usé a été rajeuni par une érosion active, conséquence d’un abaissement récent et considérable du niveau de base.

Notez que cette puissante altitude massive a un lien évident avec la pluviosité, et par conséquent avec le manteau des forêts.

Tout cela s’accorde exactement avec la donnée essentielle du problème. Le Tell oriental est un vieux compartiment de l’Atlas algérien anciennement exondé, et surhaussé.

Le Tell occidental est assez exactement l’inverse.

Tell occidental. — On sait déjà, et on vérifiera d’un coup d’œil jeté sur les plus récentes des cartes paléogéographiques, que le Tell occidental est la seule partie de l’Algérie, où toutes les mers du tertiaire supérieur, depuis le cartennien jusqu’au pliocène inclus, aient séjourné sur de grandes étendues (fig. 10 et 11).

Des dépôts tertiaires continentaux comme ceux du Tell oriental, se retrouvent aussi dans le Tell occidental, mais à titre de traces théoriquement intéressantes[152]. Ce qu’on a presque partout sous les pieds, sur des superficies immenses, c’est tout au contraire des dépôts marins de ces mêmes étages tertiaires qui ne sont représentés à l’est que par des dépôts continentaux.

Et par exemple au même étage miocène supérieur les géologues ont donné le nom de pontien lorsqu’il est représenté par des dépôts continentaux, et de sahélien lorsque les dépôts sont marins. Le nom de pontien vient des plaines avoisinant la mer Noire (Pont-Euxin) ; celui de sahélien vient des Sahels d’Alger et d’Oran.

Tandis que l’Algérie occidentale est sahélienne, l’orientale est pontienne.

On entend bien ce que cela implique. L’exondation de l’Algérie occidentale hors des mers sahélienne, cartennienne, helvétienne, et pliocène s’est accompagnée de plissements contemporains des plissements alpins. Peut-être faudrait-il les qualifier de post-alpins ? Nous voilà loin de l’Algérie orientale avec ses plis pyrénéens.

On entend bien qu’en Algérie orientale des plis d’âge pyrénéen sont bien loin d’être inconnus. L’Ouarsenis ressort déjà très nettement en presqu’île sur la carte du bras de mer suessonien (fig. 8). Le bras de mer cartennien apparaît semé d’îles qui correspondent à l’Ouarsenis, au Zaccar, aux Béni-Chougran (nord de Mascara), au Tessala (nord de Sidi-bel-Abbès), aux Traras (sud de Nemours) (fig. 10). Les noyaux anciens des Sahels d’Oran et d’Arzew émergent aussi de la mer cartenniene. Ces îles ou presqu’îles ont échappé à l’immersion pendant toute la durée du miocène et du pliocène.

Elles n’ont pas été recouvertes par la mer Helvétienne (miocène moyen), qui est, en Algérie occidentale, transgressive ; la plus étendue de toutes les mers miocènes[153].

Dans les noyaux anciens des Sahels oranais des schistes avec traces charbonneuses ont été identifiés par M. Dalloni avec le houiller du Djurdjura et de la chaîne numidique, et il se présente ici comme là dans les mêmes relations avec les calcaires liasiques[154]. Que les Pyrénées du Tell oriental se retrouvent dans l’occidental ce n’est certes pas niable ; seulement elles n’y sont plus représentées aujourd’hui que par des fragments discontinus, enchâssés dans des plissements alpins. Tout le reste de l’édifice pyrénéen s’est abîmé au fond de la mer miocène et pliocène, mer profonde, géosynclinal instable. Il y a été remanié, refondu, réédifié à neuf.

On ne doute pas d’autre part que le Tell tout entier, l’oriental aussi bien que l’occidental, n’ait subi intégralement, avec une égale intensité, la violente poussée d’âge alpin. Mais si mal connus que soient, dans les profondeurs de l’écorce terrestre, les effets des poussées orogéniques, il est bien clair que les effets ne peuvent pas être les mêmes sur une masse continentale et sur le fond d’une mer profonde.

En somme, ces deux compartiments du Tell ont eu depuis le miocène une histoire géologique différente ; ce grand fait, tout à fait certain, suffit à rendre un compte général de leur originalité.

Il reste à montrer dans le détail en quoi elle consiste.

CHAPITRE II

LA MITIDJA

Un coup d’œil sur la carte montre que l’Atlas tellien occidental est articulé par le chapelet des plaines sublittorales, Mitidja, Chéliff, plaines oranaises. Ce trait si particulier est la caractéristique essentielle.

Pour en rendre compte on analysera d’abord la Mitidja. C’est qu’elle est aux portes d’Alger, elle a été beaucoup mieux étudiée, il est plus aisé de la voir nettement (fig. 32).

Il faut rappeler que c’est une plaine d’alluvions récentes et quaternaires, séparée de la mer toute voisine par une ligne de collines, qu’on appelle le Sahel. La Mitidja est encadrée entre le Sahel d’Alger et l’Atlas de Blidah.

Concernant leurs relations mutuelles un certain nombre de faits très curieux sont parfaitement établis.

Et d’abord ces alluvions quaternaires de la Mitidja, des sondages dirigés par l’ingénieur Ville, alors directeur de la carte géologique, en ont établi la puissance qui est d’environ 200 mètres[155].

Elle est certainement étonnante. Le creux de la Mitidja masqué, remblayé sur une épaisseur pareille par les alluvions, est donc bien plus important qu’on ne l’aurait supposé. Cela rend plus surprenant un autre fait authentiquement établi.

En maint endroit du Sahel les géologues ont relevé l’existence d’alluvions anciennes, très caillouteuses, dont les éléments, les graviers, sont venus de l’Atlas. Ces cailloutis juchés sur le dos du Sahel, sont aujourd’hui séparés de l’Atlas, leur lieu d’origine, par le large fossé de la Mitidja, au sujet duquel il faut donc conclure qu’il s’est creusé récemment, postérieurement au dépôt du cailloutis. Or ce cailloutis est parfaitement daté. La carte géologique lui affecte l’indice P1 a, et le classe dans le pliocène supérieur[156].

Le général de Lamothe pense que le « transport en a commencé très probablement avec la fin du pliocène ancien[157] ».

Fig. 32. — Le Sahel et la baie d’Alger. (Carton découpé dans le 200000e du Service géographique.) La figure doit servir d’illustration à deux chapitres du livre V, les chapitres II et VI. Sahel d’Alger (chap. II). — Le Sahel d’Alger, sur de grandes étendues est couvert d’un cailloutis que les géologues ont appelé formation d’Ouled-Fayet, parce qu’elle est mieux représentée qu’ailleurs au village de ce nom. Cette formation est composée de cailloux roulés empruntés aux roches de l’Atlas, et elle repose sur le pliocène marin. — Aujourd’hui le Sahel est séparé de l’Atlas par le fossé large et profond de la Mitidja. — A une époque aussi rapprochée de nous que la fin du pliocène il faut admettre que la Mitidja n’existait pas, puisque les torrents de l’Atlas roulaient leurs galets jusqu’à Ouled-Fayet. Le cours inférieur de l’oued Mazafran, encaissé de 200 mètres dans les gorges de Koléa porte le même témoignage. Cette vallée antécédente n’a pu être dessinée qu’à une époque antérieure à l’existence de la Mitidja. Baie d’Alger (chap. VI). — Baie en faucille du type courant sur toute la côte. Le cap Matifou, le Bouzaréa, le pointe extrême de Sidi-Ferruch sont trois pointements de schistes cristallins (lambeaux de la Tyrrhénide) ? Le dessin actuel de la côte est apparenté aux courbes bathymétriques par sa simplicité. Quoiqu’il y ait des dépôts d’atterrissements dans les coins abrités (dunes de Fort-de-l’eau, tombolo de Sidi-Ferruch), l’allure des courbes bathymétriques entre les cornes du croissant atteste la morsure progressive de la mer.

Illustration from Structure de l'Algérie

Ces cailloutis, ruisselés de l’Atlas, sont abondants surtout au-dessus de la trappe de Staouéli, auprès des villages d’Ouled-Fayet et de Saint-Ferdinand (fig. 32). Ils y constituent une nappe alluvionnaire importante presque d’un seul tenant. On peut imaginer que là se trouvait l’embouchure dans la mer d’un oued pliocène, l’oued de Saint-Ferdinand si l’on veut, qui descendait de l’Atlas par une pente alors continue. Cette pente a été détruite par des mouvements orogéniques, ayant effondré la Mitidja. Et ces bouleversements sont donc survenus à la fin du pliocène, voire au début du quaternaire.

Ce sont là des données dont nous sommes redevables aux géologues. Voici dans le même ordre d’idées un fait géographique, un détail de modelé, sur lequel l’attention n’a pas été attirée.

L’oued Mazafran. — La Mitidja (fig. 32) qui est une cuvette synclinale allongée entre l’Atlas et le Sahel, n’est pas drainée dans le sens de sa longueur. Les points les plus bas de la plaine sont au nord au pied du Sahel. Il serait naturel que cette dépression fût suivie d’un bout à l’autre par une rivière maîtresse. Il n’en est rien, la dépression au pied du Sahel est justement la partie de la plaine qui est la plus mal drainée. On y trouve un chapelet de marécages, qui ne sont pas reliés entre eux. Le grand pli, constitué par le groupe Atlas-Mitidja-Sahel, est coupé transversalement par des vallées indépendantes les unes des autres, celles des oueds Chiffa, Harrach, Hamiz. Ces oueds jaillissent de l’Atlas, et, la Mitidja franchie, il percent, pour arriver à la mer l’obstacle du Sahel, sans hésitation, presque sans infléchissement, dédaigneux de la voie naturelle et facile que leur offrirait la dépression marécageuse.

Le plus surprenant de ces trois oueds est la Chiffa, qui porte en arrivant à la mer le nom de Mazafran.

Les collines du Sahel au point où le Mazafran les franchit, à côté de Koléa, sont un obstacle très sérieux. La rivière a dû s’y creuser des gorges à pic où elle s’est encaissée d’environ 200 mètres ; et ces gorges, nota bene, dessinent des méandres (fig. 32).

Les rivières de ce type, qui semblent avoir préféré une rude tâche perforatrice à travers le roc à un chemin facile et tout ouvert, on les a parfois appelées héroïques. Dans les traités de géographie physique elles sont classées plus précisément sous la dénomination de rivières « antécédentes », car elles sont fréquentes, étudiées et connues[158]. Elles avaient dessiné leur tracé, méandres compris, à une époque où l’obstacle montagneux n’avait pas encore surgi. Elles ont pu conserver leur orientation et leur direction à travers la région soulevée.

Les méandres encaissés du Mazafran nous reportent donc à une époque où la Mitidja ne s’était pas encore creusée entre le Sahel et l’Atlas.

Or le Sahel de Koléa c’est du pliocène marin ; c’est dans des grès pliocènes, bien datés par leurs fossiles, que les gorges du Mazafran sont creusées.

Le modelé des vallées, comme les données géologiques, tout porte donc le même témoignage : à une époque aussi rapprochée de nous que le pliocène supérieur et le quaternaire des mouvements orogéniques importants ont donné naissance à la Mitidja et au Sahel d’Alger.

Les formes actuelles du terrain sont d’une jeunesse extrême, elles sont d’hier, on pourrait presque dire d’aujourd’hui.

CHAPITRE III

LES PLAINES ORANAISES

Si nous jetons maintenant un coup d’œil sur les plaines oranaises, à l’extrémité opposée du chapelet des plaines sublittorales, nous y observerons un groupe de faits précis qui conduisent à des conclusions identiques (fig. 29).

C’est là, en particulier dans la plaine de la Macta, que les mers miocène et pliocène atteignaient leur maximum de largeur et de profondeur. Et c’est là que les plis alpins ou post-alpins ont atteint leur maximum de puissance.

Voici un détail qui le fait ressortir.

Cherb-er-Riah (le mont Ventoux, littéralement la lèvre du vent), c’est le nom que porte le point culminant de l’Atlas au-dessus de Mascara, par 910 mètres d’altitude ; or Cherb-er-Riah est constitué par du pliocène marin. Nulle part ailleurs en Algérie on ne le trouve à de pareilles altitudes et à une telle distance de la côte, 50 kilomètres à vol d’oiseau. Auprès d’Alger, par exemple, où ce même pliocène marin tient une place importante, les lambeaux les plus éloignés, auprès de Rivet, sont à une douzaine de kilomètres du rivage, et les plus élevés, dans le Sahel, ne dépassent guère la cote 250. Sur la limite de la plaine oranaise et de l’Atlas, entre Perrégaux et Saint-Denis-du-Sig, c’est-à-dire au cœur même de la région qui nous intéresse, non seulement le pliocène ancien marin, mais même le pliocène récent continental se présentent redressés verticalement[159]. En somme, dans ce coin de l’Algérie, depuis la fin du pliocène, une dénivellation d’un millier de mètres, et la surrection du fond de la Méditerranée d’une coulisse de l’Atlas sont des phénomènes parfaitement et anciennement établis du consensus universel des géologues. Les phénomènes observés sont les mêmes que dans la Mitidja, ils sont affectés simplement d’un coefficient plus élevé, parce que nous sommes ici dans la partie la plus large, la plus profonde et la plus instable du même géosynclinal occidental néogène.

Voilà qui pourrait déjà suffire, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter quoi que ce soit. Mais il faut montrer comment cette jeunesse de la plaine a sa répercussion sur son hydrographie et son modelé.

Hydrographie de la plaine. — Qu’on jette un coup d’œil sur la carte des plaines sublittorales à l’ouest du Chéliff. Elle est très curieuse par l’inexistence du drainage (fig. 29).

Les deux seuls grands oueds que l’Atlas déverse dans la plaine sont le Sig et l’Habra (dont la réunion constitue la Macta).

L’un sort des montagnes à Saint-Denis, l’autre à Perrégaux ; à partir de là, dès qu’ils s’engagent dans la plaine ils n’ont plus de lit, ils se perdent et s’étalent dans une zone d’épandage. On les voit se prolonger sur la carte par des « endiguements » rectilignes, dont l’allure géométrique et le nom montrent l’origine humaine et artificielle. Cette zone d’épandage, commune au Sig et à l’Habra, dans sa partie la plus creuse, s’appelle marais de la Macta. C’est au delà seulement, vers le pont de la Macta, à 1500 mètres de la mer, qu’un lit fluvial s’individualise de nouveau à travers l’obstacle des dunes côtières.

La rupture du barrage des Cheurfa, en 1885, a suffi pour substituer aux anciens endiguements un lit nouveau tout à fait aberrant, qui a donc exactement vingt-cinq ans d’existence[160].

La totalité des plaines oranaises est à ce régime-là.

Depuis l’embouchure du Chéliff jusqu’à celle du Rio Salado, qui coule à l’extrémité occidentale des plaines et qui leur est déjà étranger, sur une distance totale d’environ 150 kilomètres, il en est partout de même. Aucune rivière n’arrive à traverser la plaine dans un lit nettement individualisé.

Toutes, le Tlélat par exemple, l’oued el-Tine, finissent dans des zones d’épandage.

Entre les marais de l’oued el-Tine, qui est à l’est de Relizane, et la sebkha d’Oran, qui est à l’ouest de la ville, on rencontre d’innombrables cuvettes sans écoulement, où l’eau s’étale en hiver, et disparaît en été plus ou moins complètement. On les appelle sebkhas lorsque l’eau est salée, dayas lorsqu’elle est douce (Dayat Oum-Rebiaz, où se jette le Tlélat ; Dayat-Morselli, aux portes d’Oran[161]. Les dimensions varient extrêmement, depuis des mares anonymes et insignifiantes, jusqu’à la sebkha d’Oran, qui a 40 kilomètres le long de son grand axe. Les modalités varient aussi. Entre les types nettement tranchés il y a des nuances de transition : marais, marigots qui font anévrisme le long d’un oued (l’oued el-Tine, par exemple) ; étendues non délimitées, sur lesquelles le cartographe écrit des mentions vagues, dans le genre de celle-ci : « partie inondée en hiver ; terrains impraticables après les pluies[162] ».

On retrouve bien dans les autres plaines sublittorales une tendance à semblable régime hydrographique. La vallée du Chéliff a la sebkha de Bou-Zian, celle de Clinchant. La Mitidja, son chapelet de marais, parmi lesquels le lac Halloula, voisin du tombeau de la Chrétienne, a une sorte de célébrité littéraire[163]. Mais après tout dans la vallée du Chéliff et la Mitidja le drainage naturel est à peu près organisé. Il n’est même pas ébauché dans toute l’étendue de ces grandes plaines oranaises. Et je crois bien que cela leur fait une originalité.

Sur cette originalité l’attention, que je sache, n’a jamais été attirée[164]. Il me semble qu’on voit assez bien pourquoi. Le régime des bassins fermés n’a rien d’extraordinaire en Algérie, il est normal sur les Hauts Plateaux. Pour dénommer les cuvettes sans écoulement de l’Oranie, les indigènes n’ont eu qu’à emprunter les mots familiers de Sebkha et de Daya à l’onomastique des steppes. L’Oranie, il est vrai, ne fait pas partie de la steppe ; elle est bien certainement englobée dans le Tell agricole. Pourtant elle en est la partie la plus sèche. Les moyennes annuelles de pluies ne laissent pas de doute là-dessus, non plus que l’aspect du pays : sur le plateau de Mostaganem il existe de véritables petites dunes continentales : des plantes steppiennes comme l’halfa descendent ici jusqu’au voisinage de la mer. L’existence de sebkhas et de dayas a donc pu paraître un autre stigmate désertique, ne réclamant point d’explication particulière.

Si pourtant on ne veut pas se contenter d’apparences, et s’arrêter à une impression superficielle, il faut pousser plus loin l’analyse.

Au désert la Sebkha d’origine climatique est le point le plus bas d’un bassin fermé, où l’eau à bout de course, ne peut disparaître que par évaporation, en déposant ses résidus chimiques. Les dayas sont d’eau douce, parce que, à défaut d’effluents visibles, elles en ont de cachés ; elles sont un anévrisme superficiel de la circulation souterraine. Au rebours des sebkhas, elles ne sont nullement pour les eaux un point d’aboutissement, mais un lieu de passage. Apparemment il n’y a pas dans le Tell oranais une seule sebkha véritable, d’origine climatique ; ces multiples lacs salés, alternant avec des lacs d’eau douce, dans la même grande plaine d’alluvions, ne peuvent pas être, chacun pour son compte, autant de petits bassins fermés ; tout cela doit être relié souterrainement par des nappes qui ont leur écoulement.

Nous sommes dans un pays où il arrive à l’eau courante aussi d’être salée : (Rio Salado, ce qui est la traduction espagnole de l’arabe oued el-Melah, si fréquent dans toute l’Algérie). Dans le Tell, la salure des eaux est en relation notoire avec les affleurements triasiques. Les géologues admettent que, dans la plaine oranaise, les sebkhas décèlent en surface la présence de pointements triasiques à une profondeur plus ou moins faible.

Le trias algérien, abondant en sel, en gypse, en substances solubles, est souvent caverneux, d’une richesse extraordinaire en avens, un terrain de choix pour la circulation souterraine. Sur les cartes détaillées au 50000e de la région oranaise, on voit, en effet, des cuvettes brusques et profondes, qui ont tout à fait l’allure d’avens obstrués : sur la feuille 153 (Oran), par exemple, au nord-est d’Arcole, un trou brusque, vaguement circulaire, à bords déchiquetés, de 1 kilomètre de diamètre, profond de 50 mètres, et au fond duquel, sur des alluvions, se trouve installée une ferme. Sur la même carte aux portes d’Oran, la dayat Morselli, ou « petit lac », paraît bien avoir le même caractère ; elle est encaissée au fond d’un trou bien net.

Dans toute la région on peut admettre que la présence d’un sous-sol triasique, soluble, caverneux et instable, a pour conséquence, non seulement la salure des eaux, mais encore l’allure générale de l’hydrographie superficielle. Malgré la différence des terrains il y aurait quelque analogie entre cette hydrographie et celle dont le karst illyrien a fourni le type classique.

Cette explication est celle des géologues, encore bien qu’aucun d’eux, je crois, ne l’ait formulée nulle part ; mais elle se devine aisément à la lecture de leurs cartes, et ils la développent volontiers en conversation. En tout état de cause, elle conservera sa valeur, au moins partiellement ; mais elle me paraît insuffisante.

Les plaines oranaises sont, par l’intermédiaire de la plaine du Chéliff un prolongement de la Mitidja, c’est le même ensemble des plaines sublittorales de l’Algérie occidentale. Nous savons par les géologues qu’il est édifié tout entier sur le même plan. Entre la Mitidja et les plaines oranaises la différence est dans le degré d’intensité, mais l’âge du plissement est le même, étonnamment récent. Qu’à une surrection toute récente hors des eaux de la mer corresponde une hydrographie indécise, et que cette indécision soit plus marquée justement là où le bloc exondé est de superficie plus importante, quoi de plus naturel. L’hydrographie est inachevée parce qu’elle est jeune, les rivières n’ont pas eu le temps de s’individualiser.

Ces plaines oranaises, parsemées de sebkhas et de dayas, s’expliquent par une convergence de causes diverses. Comme tous les phénomènes naturels celui-ci est complexe. Il ne faut assurément pas oublier la sécheresse du climat. Il faut faire la part du trias qui a favorisé la circulation souterraine des eaux. Mais une part importante dans l’explication du phénomène, et probablement la part la plus considérable, revient à l’extrême jeunesse du régime fluvial. En d’autres pays, comme la Finlande ou le Canada, cette extrême jeunesse a les mêmes conséquences qu’en Oranie ; engorgement du réseau, écoulement difficile des eaux stagnantes, chapelets et archipels d’étangs et de lacs. Tout cela mutatis mutandis, bien entendu, et pourvu qu’on ne perde pas de vue les énormes différences de climat et de sol.

CHAPITRE IV

LE SIG ET L’HABRA - L’ISSER ET L’OUED SAHEL

On espère avoir fait ressortir déjà, dans les grandes lignes, et à propos de cas concrets, le contraste extrêmement marqué entre le Tell oriental et le Tell occidental des plaines sublittorales. On obtient une notation graphique de ce contraste en analysant les cours des principaux oueds et en dessinant les courbes de leurs lits.

Dans l’Algérie occidentale on prendra pour types le Sig et l’Habra. On les étudiera non plus seulement dans leur embouchure commune en plaine oranaise, mais dans l’ensemble de leur cours depuis les sources.

Sig et Habra. — Cette incertitude du lit, qui est si marquée en plaine, on la décèle aussi dans la montagne à l’examen attentif de la carte. Elle apparaît, par exemple, dans le cas déterminé que voici. En aval des Trembles, le lit actuel du Sig est beaucoup plus récent qu’en amont ; on voit très bien l’ancien lit par Oued-Imbert et Saint-Lucien (fig. 29) ; le chemin de fer l’utilise ; l’oued Imbert et l’oued Tlélat y coulent aujourd’hui dos à dos. Il y a eu là un phénomène de capture, signalé depuis longtemps par les géologues[165]. Avant cette capture il est difficile de dire où les eaux du Sig allaient rejoindre la mer : il se peut qu’elles aient rejoint dès cette époque les marais de la Macta.

Mais il est très possible aussi qu’elles aient pris une direction différente, celle de l’oued Tlélat, vers les salines d’Arzew ou la sebkha d’Oran. Ainsi la seule inspection de la carte fait déjà ressortir que le lit du Sig à travers l’Atlas a varié.

Il faut y regarder de plus près. On a dressé des profils longitudinaux du Sig et de l’Habra sur les principes qui ont été exposés au livre I (fig. 33 et 34).

Le Sig (oued Mekerra, source en amont de Ras-el-Ma) et l’Habra (oued Aounet, oued Menoulane, source vers Daya-Bossuet) sont des oueds jumeaux ; et, d’un coup d’œil sur leurs profils, on voit bien l’air de famille. Les signes de jeunesse frappent immédiatement.

Fig. 33. — Le Sig. Explication des figures 33 à 37 : Profils longitudinaux du Sig et de l’Habra (Tell occidental), du Sahel et de l’Isser (Tell oriental). — Les premiers ont tous les caractères de la jeunesse, et les seconds de la maturité. — C’est en parfait accord avec les données géologiques. Le Tell occidental est une chaîne beaucoup plus jeune (Alpine ?) que le Tell Oriental (Pyrénéen).

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Dans le profil de l’Habra (fig. 34) la pente est la même (5 p. 1000) entre les cotes 50 et 100 (région de Perrégaux) et entre les cotes 1050-1100 (région de Bossuet). Si l’on fait abstraction des marais de la Macta, la section du profil où la pente est le moins accusée (2,5 p. 1000) se trouve en amont de Hammam Hanéfia, entre la cote 200 et 250, au pied de Mascara, à l’extrémité occidentale de la plaine d’Egris. C’est le seul point du profil, où il y ait un palier de quelque étendue. De ce palier, l’oued tombe dans la plaine côtière avec des pentes progressivement accélérées d’amont en aval. L’érosion régressive n’a pas eu le temps de faire son œuvre, et le profil, dans son ensemble, commence à peine à accuser une légère concavité. De la source à l’embouchure, il n’y a pas trois sections de suite où les pentes décroissent régulièrement ; c’est un pêle-mêle de chiffres quelconques ; le profil est tout entier en crémaillère.

Fig. 34. — L’Habra. (Voir explication des figures 33 à 37.)

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Toutes ces observations s’appliquent au Sig (fig. 33). Lui aussi a des pentes analogues au voisinage de la source et de l’embouchure. Dans la région de Saint-Denis-du-Sig, la pente est même plus forte que dans celle de Magenta. Entre les cotes 50 et 100 elle est de 6,2 p. 1000 ; entre les cotes 1000 et 1050 de 4,1. C’est au centre seulement dans la plaine de Sidi-bel-Abbès, que le profil tend à se creuser et à se régulariser ; encore que la pente la plus douce y soit de 3,1. Au-dessus et au-dessous le profil est nettement convexe. Dans son ensemble il est encore plus loin de l’équilibre que celui de l’Habra.

Ce sont donc, de toute évidence, des rivières très jeunes, qui ont à peine commencé leur travail d’érosion.

Oued Sahel et oued Isser. — On le fera mieux ressortir encore, par contraste, en comparant les profils du Sig et de l’Habra avec ceux de deux autres rivières, choisies comme typiques du Tell oriental ; ce sont l’oued Sahel et l’oued Isser. Ces deux rivières drainent la région des Biban, celle même que nous avons étudiée (fig. 35 et 36).

Ce sont de petits fleuves (203 et 230 kilomètres), et ce ne sont guère autre chose que des torrents montagneux puisqu’ils prennent leurs sources respectivement à 1600 et à 1200 mètres.

Or, malgré cela, ils ont des profils étonnamment réguliers.

Par oued Sahel, il faut entendre oued Lekhal (source en amont d’Aumale) ; et par oued Isser l’oued Melah, source au Kef Massker, dans la région du Kef Lakhdar.

Un coup d’œil sur la carte géologique montre que l’oued Sahel entre Bouïra et Bougie, traverse deux cuvettes quaternaires nettement distinctes, celle de Bouïra même, et celle qui commence en amont de Maillot. Ces deux sections du profil sont imparfaitement raccordées : la pente, qui, dans la cuvette de Bouïra, s’abaisse jusqu’à 3,5 p. 1000, s’accélère plus bas en amont de Maillot, jusqu’à 6,2, ce qui est à peu près du double. Mais c’est la plus forte irrégularité du profil tout entier.

Fig. 35. — L’oued Sahel. (Voir explication des figures 33 à 37.)

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C’est peut-être l’Isser dont le profil surprend davantage par sa régularité. L’oued Sahel en effet, sur la plus grande partie de son cours, coule dans une large vallée longitudinale entre la chaîne des Biban et celle du Djurdjura. Mais l’Isser aborde les obstacles de front transversalement. Entre la chaîne de Boghar et la mer, il franchit successivement toutes les chaînes du Tell à angle droit ou à peu près, sans tergiversation ; c’est le type du fleuve héroïque. Il débouche sur la côte par les célèbres gorges de Palestro, où il s’est encaissé de plus de 1000 mètres. Et c’est à travers les roches les plus dures qu’il s’est ouvert un chemin : gneiss et granit, roches éruptives, schistes cristallins et primaires, calcaires massifs de Palestro, quartzites de la chaîne des Bibans.

L’embouchure de l’Isser est proche de la Mitidja ; or, dans cette région, un mouvement positif du rivage à une époque toute récente est parfaitement établi ; on l’a déjà dit. Les plages et les terrasses du bas Isser ont fait l’objet d’une étude approfondie, dont l’auteur, le général de Lamothe, conclut que la mer s’est abaissée de 200 mètres depuis le pliocène[166].

Un déplacement aussi considérable et aussi récent du niveau de base était une raison de plus pour supposer que le profil de l’Isser dût être irrégulier.

Fig. 36. — L’Isser.

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Fig. 37. — L’Isser et le Sig.

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(Voir explication des figures 33 à 37.)

C’est le contraire qui est vrai. Au voisinage de Palestro on cherche vainement dans le profil un crochet en relation avec les gorges. On trouve simplement une section amont, où la pente est de 2,9 p. 1000, tandis que, en aval, elle s’accélère un peu jusqu’à 3,1. Cette différence est si faible qu’elle est peut-être inexistante ; elle pourrait bien être du même ordre que les chances d’erreur de la carte au 50000e, base du profil. La seule irrégularité accentuée se trouve beaucoup plus en amont, auprès de la chaîne des Biban : entre deux paliers où la pente est seulement de 5 p. 1000, elle devient plus rapide et atteint 10. Je suppose que ce crochet est en relation avec une ligne de suture très importante entre deux compartiments tout à fait différents de l’écorce terrestre. Ici passe, on l’a dit, la limite entre le bloc pyrénéen des Biban et la chaîne alpine du Hodna (fig. 30). Les tremblements de terre de 1910 dans la région Aumale-Aïn-Bessem (qui ont jeté bas le village de Masqueray), pourraient être interprétés comme une preuve que la soudure n’est pas encore solide entre les deux compartiments. Ce sont là dans le profil de l’Isser des ruptures de pente rares et légères. A elles près, ce profil est très régulier. Il pourrait bien être dans toute l’Algérie le profil longitudinal d’oued qui se rapproche le plus de l’équilibre.

Comparaison. — En tout cas le contraste est extraordinaire avec les oueds Habra et Sig. Il se trouve que le Sig et l’Isser ont à peu près la même longueur, à 6 kilomètres près ; et ils prennent leur source à la même altitude. On a profité de cette circonstance pour superposer les deux profils (fig. 37). L’écart des deux lignes est parlant.

Il faut rappeler que les petits profils sont établis l’un et l’autre à la même échelle et d’après des conventions rigoureusement identiques. Aucune supercherie inconsciente n’est possible. On n’imagine pas qu’un écart comme celui auquel on aboutit puisse être fortuit ou dépourvu de signification.

Ces contrastes si frappants entre les profils sont-ils susceptibles de plusieurs interprétations ?

Pourrait-on, par exemple, avoir recours à une explication climatique.

Le Tell oranais est moins pluvieux que le reste de l’Algérie littorale, c’est incontestable : d’après la carte de A. Thévenet, la hauteur annuelle dans le bassin du Sig et de l’Habra est de 500 millimètres contre 700 millimètres environ dans le bassin de l’Isser et du Sahel[167]. Faut-il admettre que cette différence rende compte du retard de l’érosion dans la première zone.

Un élément essentiel serait le débit comparatif des quatre rivières. Malheureusement il est inconnu. Les deux publications d’ensemble du Gouvernement général sur l’hydraulique algérienne, pour les expositions de Paris en 1900 et de Marseille en 1906[168], sont muettes sur les questions de débit. Et je n’ai rien trouvé non plus d’utilisable dans les publications annuelles sur l’hydraulique agricole. Quand on s’adresse oralement aux services compétents tout ce qu’on apprend, c’est la cause de leur silence. Les oueds sont très irréguliers ; pour connaître leur débit moyen, il faudrait des jaugeages multiples, dignes de foi, répétés sur une série d’années ; à des époques de crues et de maigres d’ailleurs difficiles à déterminer. C’est précisément ce qui fait défaut.

On sait pourtant que le Sig et l’Habra ne sont pas le moins du monde des oueds à sec. La Macta, qui est constituée par la réunion de leurs eaux, sinon de leurs lits, est considérée par E. Reclus comme un des trois grands fleuves algériens, avec le Chéliff et la Seybouse. D’après la notice de 1900 sur l’hydraulique agricole, on admet qu’il faut un débit de 1 litre à la seconde pour irriguer en moyenne 5 hectares. Or, d’après la notice de 1906, le barrage de l’Habra, à 11 kilomètres en amont de Perrégaux, irrigue 25000 hectares, ce qui supposerait 5000 litres. Surtout, à défaut de chiffres précis, on peut relever un certain nombre de faits incontestables, qui permettent d’asseoir une conviction. On a vu dans un autre chapitre que des fleuves de steppes sous un climat encore plus sec, ont un profil voisin de la normale. C’est le cas, par exemple, de l’oued Touil, moitié supérieure du Chéliff. Un voisin immédiat du Sig, la Tafna, sous ce même climat un peu sec de l’Oranie, accuse par son profil, comme on le verra ailleurs, une érosion déjà avancée ; et ceci me paraît trancher la question (quoique la carte des pluies de Thévenet accuse, dans la région de Tlemcen, une bande plus humide que le reste de l’Oranie).

Il faudrait encore noter que le Sig et l’Habra, si on les compare au Sahel et surtout à l’Isser, ont eu pour creuser leur lit des facilités plus grandes ; dans la partie moyenne et inférieure de leur cours, qui est précisément celle où l’irrégularité du profil est le plus frappante, ces oueds coulent au milieu de terrains marneux sans consistance, et nous avons déjà dit quels obstacles au contraire l’Isser a dû surmonter. Cette grosse différence entre les résistances des terrains encaissants semblerait avoir dû contrebalancer, et au delà, l’écart assez faible entre les chutes annuelles des pluies.

Nous sommes donc ramenés à une seule conclusion possible. Les particularités du sol et du climat n’expliquent pas le contraste des profils, il faut faire intervenir la notion de temps. Le Sig et l’Habra ont des profils très jeunes parce que ce sont des rivières très jeunes. Ces profils sont en parfaite concordance avec toute l’hydrographie, tout le modelé de l’Oranie. Il y a là un ensemble de caractères qu’on ne peut pas expliquer autrement qu’en les ramenant, comme cause initiale, à l’extrême jeunesse de la région.

Le pays modelé par le Sahel et l’Isser est d’âge pyrénéen ; tandis que celui où le Sig et l’Habra ébauchent encore leur travail d’érosion est post-alpin. Il est intéressant de constater que l’étude du modelé, les procédés géographiques de recherche, rejoignent exactement les conclusions des géologues.

Si on veut exprimer la même idée en termes peut-être plus clairs, disons qu’il y a deux compartiments du Tell dont l’un, resté exondé, a conservé une vieille face usée ; tandis que l’autre longtemps immergé s’est recréé au fond de la mer d’où il émerge à peine.

L’indépendance de ces deux compartiments a un lien manifeste avec la grande dorsale Laghouat-Médéa, qui les sépare.

CHAPITRE V

LA TAFNA

La carte bathymétrique. — Si on admet l’idée que les accidents transversaux à la chaîne sont de grande importance pour la différenciation du Tell, il faut jeter un coup d’œil sur la carte bathymétrique de la Méditerranée occidentale, on y trouvera des indications intéressantes (fig. 39).

On sait la brusquerie du contact entre l’Atlas et la fosse méditerranéenne. La ligne bathymétrique de 2000 mètres court parallèle à la côte à une distance d’une vingtaine ou d’une trentaine de kilomètres, avec une remarquable régularité. Les grands abîmes touchent la chaîne sans autre transition qu’un talus très raide où la pente est à peu près de 100 mètres par kilomètre.

Dans la mesure où le fond de la mer nous est connu il faut conclure que la grande dorsale Laghouat-Médéa s’arrête à la côte. Rien dans la carte bathymétrique ne permet d’en soupçonner la continuation sous la mer. Aussi bien la Mitidja qui fait assurément partie de l’Algérie occidentale est au nord-est de Médéa. La croisée orthogonale que fait la ligne Chéliff-Mitidja avec l’arête Médéa-Miliana semble, si on peut dire, barrer le T. Tout se passe en tous cas comme si la grande dorsale finissait exactement là.

En revanche, aux deux extrémités, occidentale et orientale, de la grande fosse marine, vers l’Espagne et vers la Sardaigne, deux grandes lignes nord-sud de hauts-fonds ont, je crois, un rapport évident avec la structure du Tell.

La Tafna. — On connaît déjà le haut-fond entre l’embouchure de la Moulouya et la côte espagnole ; celui qui s’amorce d’un côté par le cap des Trois-Fourches et de l’autre par le cap de Gata, et qui est jalonné par l’île Alboran (fig. 1 et 29).

Le long de la côte algérienne, il commence bien avant la Moulouya, immédiatement à l’ouest d’Oran. Il s’annonce par un socle continental étendu, qui porte les îles volcaniques déjà nommées Habibas, Rachgoun, Zaffarines (fig. 29).

Fig. 38. — Profil longitudinal de la Tafna. Ce qui fait son intérêt c’est qu’il a ses affinités non pas avec les profils du Sig et de l’Habra ses proches voisins, mais avec ceux du Sahel et de l’Isser. L’Algérie des plaines sublittorales (ce que nous avons appelé l’Algérie occidentale) finit au Rio Salado. Au delà c’est déjà autre chose — la région de la Tafna est un compartiment à part.

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Au point précis où, d’après la carte bathymétrique, le talus abrupt commence à s’élargir en socle continental, c’est-à-dire au cap Figalo (d’ailleurs volcanique lui-même en face des Habibas), la côte change brusquement de caractère. Les plaines oranaises finissent exactement là, à l’embouchure du Rio Salado.

Au delà vers l’ouest, le Tell algérien se continue et se termine par un petit compartiment distinct, avec des caractères originaux. C’est le bassin de la Tafna.

On a dessiné le profil longitudinal de cet oued (fig. 38). Par sa concavité à peu près régulière il a bien plus d’analogies avec le Sahel et l’Isser qu’avec ses voisins immédiats le Sig et l’Habra.

Les bras de mer cartennien et helvétien se sont assurément étendus jusque-là ; mais la plus grande partie de la région était exondée au sahélien et la totalité au pliocène (cartes paléogéographiques de Joleaud ; fig. 11).

Dans le bassin de la Tafna, le rebord de la meseta sud oranaise est plus rapproché de la mer que nulle part ailleurs, à une quarantaine de kilomètres. La moitié de cet espace est occupé par le vieux et puissant massif des Traras (pyrénéen, sommet de 1136 mètres).

La Tafna est presque le seul coin du Tell occidental où la carte géologique au 800000e porte une tache étendue d’oligocène continental.

Tout cela suffirait à montrer par rapport à l’Oranie voisine, l’originalité de ce coin. Mais elle est accusée davantage encore par l’énorme accumulation des roches éruptives et volcaniques. L’étude de ces roches a fait le grand intérêt de la thèse de M. Gentil sur la Tafna[169]. Il y a signalé des appareils volcaniques encore reconnaissables, les seuls de l’Algérie (Tifarouïne, les Msirdas). On l’a déjà dit (fig. 29), on a mis cette richesse en roches volcaniques et l’existence du seuil sous-marin, en relation avec la grande faille Touat-Roussillon.

Il eût été inutile d’y revenir, si ce n’était qu’on croit devoir attirer l’attention sur l’importance humaine de la Tafna qui est le pays de Tlemcen.

Tlemcen et Siga. — Tlemcen s’élève au contact immédiat des derniers causses de la Meseta sud oranaise. Elle domine, elle voit s’étendre à ses pieds, dans un panorama splendide, une immense cuvette traversée par la Tafna.

Aujourd’hui Tlemcen est la ville musulmane d’Algérie de beaucoup la plus urbaine ; tous les joyaux algériens de l’architecture mauresque sont là. C’est une survivance d’un très grand passé de grande capitale. Pendant la fin du moyen âge, les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, Tlemcen a été quelque chose comme le foyer de culture de l’Algérie, la seule grande ville entre Tunis et Fez.

Ces siècles de splendeur sont-ils un épisode isolé dans l’histoire de la Tafna. La ville romaine de Pomaria, le prédécesseur de Tlemcen, était certainement médiocre. Mais avant la domination romaine, au temps de Carthage, les historiens et les archéologues signalent une ville de Siga, située à l’embouchure de la Tafna. On nous la donne comme capitale de Syphax ; c’est là que des embassadeurs viennent voir le roi pendant les guerres puniques (Scipion l’Africain et Asdrubal d’après Tite-Live)[170]. Il s’agit de ce Syphax qu’on nous montre d’autre part voisin de Carthage en Numidie, et qui a donc régné sur toute l’Algérie. Il faut donc admettre qu’il y avait, dès ce temps-là, dans le bassin de la Tafna, malgré sa situation excentrique, une tendance à la création d’une capitale algérienne (fig. 29).

A la belle époque de Tlemcen, il y avait à l’embouchure de la Tafna, à peu près sur l’emplacement de Siga, le port de Tlemcen, Archgoul[171], dont le nom s’est conservé dans celui d’un îlot voisin, Rachgoun.

Sur le passage à travers le Tell de la grande faille Touat-Roussillon, l’alignement Tlemcen-Siga n’a-t-il pas de l’analogie avec l’alignement Achir-Médéa-Miliana-Alger sur le passage de la grande dorsale ?

Dans la région de la Tafna s’affrontent des pays très divers. Steppes et Tell d’une part, et d’autre part, Algérie et Maroc. La croisée orthogonale des deux directions a ici des conséquences humaines de grande importance. Dans la direction nord-sud les influences steppiennes, voire sahariennes, ont un accès facile à la Méditerranée. Tlemcen, la ville des Zénètes arabisés, est une capitale de nomades. Et elle est à 40 kilomètres de son port. Elle voit presque la mer du haut de ses minarets. Dans l’autre sens, dans la direction nord-ouest, au chapelet des plaines sublittorales en Algérie, la trouée de Taza fait pendant au Maroc ; ouvrant jusqu’à l’Atlantique un grand chemin, qui a été suivi par les conquêtes et les migrations.

Des conditions plus ou moins analogues se retrouvent au passage de tous les grands accidents transversaux à l’Atlas. Elles sont partout des suggestions de vie commerciale et politique, c’est-à-dire urbaine.

CHAPITRE VI

LE HAUT-FOND DE BONE

A l’autre bout de la cuvette marine, au bout oriental, un autre haut-fond fait pendant à celui de l’île Alboran. Il court nord-sud entre la Sardaigne et l’Algérie à peu près sous le méridien de Bône.

Il est extrêmement accusé. Entre la Sardaigne et les Baléares (fig. 39) la fosse méditerranéenne atteint des profondeurs supérieures à 3000 mètres. Le seuil sous-marin qui réunit la Sardaigne à l’Algérie n’a guère plus d’un millier de mètres dans sa partie centrale. Le pédoncule par lequel il se rattache à l’Afrique du Nord est un socle continental très étendu, où les profondeurs ne dépassent pas 500 mètres. Sur ce socle continental comme sur celui de la Tafna des îlots volcaniques se dressent jusqu’à l’émergence (les îlots de la Galite).

Ce grand accident sous-marin a sa répercussion manifeste, et très importante, sur la côte de l’Afrique du Nord et sur l’Atlas tellien.

La côte algérienne. — De part et d’autre de Bône la côte change de caractère ; on ne l’a jamais dit, mais c’est évident dès qu’on y regarde.

Les particularités de la côte algérienne, en général, ont depuis longtemps attiré l’attention des géologues, des géographes, voire des historiens. Littus importuosum, dit déjà Salluste : une côte sans ports. C’est très vrai : la nature a si peu fait ici, en matière de rades que, dans un beau port artificiel comme Alger, fréquenté par tant de navires, bien vivant, en voie d’accroissement rapide, les ingénieurs n’ont jamais obtenu, et n’obtiendront sans doute jamais une tranquillité parfaite du plan d’eau. Il y a un peu de clapotis le long des quais dès que la mer est grosse.

Les rades sont d’un type uniforme et qui en décrit une les décrit toutes. En forme de croissant ou de faucille ; la courbe est régulière, médiocrement creuse ; le port est invariablement à l’abri de la corne ouest, parce que les coups de vent redoutables viennent du Noroît (fig. 32). Les rades d’Oran, d’Arzew, d’Alger, de Bougie, de Bône, sont toutes exactement de ce type. La similitude se poursuit jusque dans la structure. Les cornes saillantes du croissant sont de roche dure ; la courbe rentrante qui les réunit est taillée dans des argiles ou des roches tendres. Cela suggère l’idée que la baie a été creusée par l’abrasion de la mer, qui est habituellement dure, poussée par des vents de Noroît en hiver et de nord-est en été ; mare saevum, dit Salluste. L’allure des courbes bathymétriques entre 0 et 100, voire 200, est tout à fait en faveur de cette hypothèse. Elle accuse un petit socle, un replat très net, au sommet de talus sous-marin, exactement entre les cornes du croissant. Pour Théobald Fischer[172] et pour le général Lamothe[173], l’abrasion marine est en effet une explication suffisante du phénomène.

Fig. 39. — Carte bathymétrique de la Méditerranée occidentale. Entre Oran et Bône la côte Algérienne descend en muraille à pic jusqu’aux grandes profondeurs au-dessous de 2000 mètres. Mais au delà d’Oran vers l’Ouest et de Bône vers l’Est les courbes se desserrent. Tout de suite au delà d’Oran (côte de la Tafna semée d’îlots volcaniques) le seuil d’Alboran fait sentir son influence. Et au delà de Bône (sur une côte où on trouve l’îlot volcanique de Galite), c’est le grand seuil de la Sardaigne, qui sépare les grands fonds méditerranéens des Tyrrhéniens. Le dessin des fonds dans la Méditerranée occidentale trahit aussi la croisée orthogonale des deux directions Nord-Sud et Est-Ouest.

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Cependant Théobald Fischer observe que les baies en faucille sont le type courant non seulement en Afrique du Nord, mais encore sur les côtes voisines d’Espagne et surtout d’Italie (Palerme, Naples sont des baies en faucille) ; cela reviendrait à dire sur la cassure de la Tyrrhénide. Voilà qui suggérerait une explication orogénique, qui a pour elle l’autorité de Suess[174]. Les saillies de roches dures (la Bouzaréa et Matifou dans la baie d’Alger, Sorrente et Capri dans le golfe de Naples), constituent chacune « un horst très net, entre deux régions effondrées ».

Entre les deux explications d’ailleurs il n’est pas nécessaire de choisir. Rien n’empêche de les retenir toutes les deux, elles ne se contredisent pas.

Même réunies elles ne rendent pas un compte suffisant de la côte algérienne. Il reste à en indiquer une caractéristique essentielle. Grande cassure à peu près rectiligne de l’écorce terrestre, avec cassures conchoïdales entre des môles durs et saillants ; soumise par la direction des vents et des flots à une abrasion énergique ; la côte algérienne est bien tout cela, mais elle est aussi quelque chose d’autre.

L’homme qui a fait de cette côte une étude approfondie est le général de Lamothe[175]. Il lui a consacré un gros livre, dans le détail duquel il ne saurait être question d’entrer, mais dont les conclusions, solidement établies, importent beaucoup. Toute une série de terrasses et de plages étagées attestent que la côte algérienne est en voie d’émersion. Il n’importe pas ici de savoir si c’est la terre qui surgit, ou si c’est la mer qui se retire, comme le général de Lamothe le soutient avec de solides arguments. Et d’autre part, on n’oublie pas qu’il y a eu des oscillations ; le plan d’eau a pu être, a certainement été parfois encore plus bas qu’aujourd’hui. Mais dans l’ensemble et en moyenne il y a mouvement négatif très accusé de la mer. L’émersion du continent dépasse 200 mètres depuis la fin du pliocène.

Au reste il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte au 50000e d’un secteur quelconque de la côte. Une des plus expressives est celle d’Alger. La comparaison de la courbe de niveau O (celle de la côte), avec les courbes + et − (subaériennes et sous-marines), est tout à fait parlante. Si on imagine le niveau de la mer montant de 100 ou 200 mètres, on voit se dessiner des rias profonds, des îles, la côte devient une dentelle découpée, quelque chose comme la côte bretonne ou dalmate. Si au contraire on imagine la mer descendant de 100 ou 200 mètres la nouvelle côte ainsi obtenue a le rapport de dessin le plus étroit avec l’actuelle. En somme cette côte actuelle par son dessin s’apparente avec les courbes bathymétriques, elle contraste avec les courbes du relief subaérien. Ce petit fait bien simple est en harmonie avec les belles et multiples observations du général de Lamothe. Il les résume graphiquement.

Cela tient en une phrase. La côte algérienne est par la simplicité de son dessin, comme par son histoire géologique, une antithèse parfaite de la côte bretonne. On n’y trouve pas un seul rias, une seule vallée envahie par la mer.

Notez que c’est précisément ce caractère-là qui met en valeur les autres. Si cette côte a conservé bien reconnaissable, l’allure d’une cassure orogénique, simplement accentuée par l’abrasion, c’est parce que l’érosion sub-aérienne n’a pas brouillé le dessin primitif. C’est tout cela qu’il y a derrière le mot de Salluste, littus importuosum.

Tout cela est très vrai de la côte algérienne. Mais est ce que ça l’est également de son extrémité orientale à partir de Bône. Il est évident que non, encore qu’on ne le dise jamais.

Côte bônoise et tunisienne. — La seule présence d’un socle continental au large de la côte, au lieu d’un talus abrupt, est déjà une grande nouveauté. Ça ne peut pas manquer d’avoir un retentissement sur la vie des poissons (fig. 39) et par conséquent sur celle des pêcheurs, sur la vie humaine maritime. Ce retentissement n’a jamais été étudié. On croit entrevoir vaguement que vers les ports de la Calle et Tabarca des nouveautés apparaissent, le corail, l’éponge. On a entendu parler de corailleurs indigènes qui sont ou qui étaient des plongeurs remarquablement entraînés ; au moins dans la partie de la côte où la murène ne pullule pas, parce que la murène est une bête féroce. Mais tout cela est matière de conversation, on ne sait pas où la légende commence, on croit deviner qu’il y a là un petit sujet qui n’a jamais été traité.

Le seul coin de ce rivage qui ait été sérieusement étudié est bien loin de Bône, c’est le sud de la Tunisie, la petite Syrte, Pomel y a signalé une formation continentale à coquilles actuelles qui est largement envahie par la mer ; puisqu’elle constitue le sol des îles Kerkenna (en face de Sfax[176]). Dans cette petite Syrte qui a des marées découvrant largement le fond, et qui nourrit une population de pêcheurs indigènes, ceux-ci connaissent l’existence de vallées sous-marines qu’ils appellent des oueds[177]. Un coup d’œil sur la carte suffit d’ailleurs pour montrer que cette côte orientale tunisienne est bien différente de l’Algérienne. Elle est semée de grandes îles, qui ne sont plus du tout volcaniques, mais qui sont des parties du continent, mal séparées de lui par des chenaux sans profondeur. Il suffit de citer avec les Kerkenna, la grande île de Djerba. Cette forme de côte où l’envahissement du continent par la mer est évident, comment et où se raccorde-t-elle avec la côte algérienne, où c’est exactement l’inverse qui est incontestable, c’est-à-dire le recul de la mer et l’émersion du continent.

Fig. 40. — La cote de Bizerte et de Tunis. Le golfe de Tunis n’est plus du tout une baie en faucille comme celle d’Alger. Cette côte qu’on pourrait presque appeler déchiquetée, a ses affinités plutôt avec notre côte Bretonne qu’avec la côte Algérienne. Quand on y regarde de plus près l’attention est attirée non seulement par la célèbre rade de Bizerte, mais par la situation d’Utique qui fut un port il y a moins de deux millénaires, au fond d’une indentation profonde, comblée depuis par la Medjerda, et dont il ne subsiste aujourd’hui que la lagune de Porto-Farina. La lagune à travers laquelle Tunis communique avec la mer semble aussi un golfe à demi comblé, derrière le banc de sable qui la barre. — C’est une côte de rias, dont les atterrissements par le travail combiné des oueds et de la mer ont beaucoup émoussé les indentations — peut-être peut-on dire une côte de rias sénescente.

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Le cap Bon, avec sa saillie de 70 kilomètres, n’a pas d’analogues en Algérie, non plus que la grande baie de Tunis, avec ses fonds inférieurs à 100 mètres, avec ses îles Zembra (éocène supérieur), reliées à la côte par un pédoncule sous-marin que dessine la courbe de 50 mètres (fig. 40).

Au large de Bizerte la petite île aux chiens (crétacé supérieur) est elle aussi reliée à la côte par un pédoncule sous-marin sur lequel les fonds sont moindres que 50 mètres.

Qu’est-ce donc que Bizerte même ? ce qu’on ne trouve pas sur toute la côte algérienne, et c’est justement sa rareté qui fait son prix, une magnifique rade naturelle, parfaitement abritée, où les escadres tiennent à l’aise. On n’a jamais essayé, que je sache, d’en donner une définition géographique, et pourtant cette définition saute aux yeux, sans contestation possible, à la seule inspection du terrain, ou de la très belle carte au 50000e.

Bizerte est un lac communiquant avec la mer par un goulot de 7 kilomètres. Il ne faudrait pas s’imaginer une lagune à l’abri d’un banc de sable percé d’un chenal. Ce n’est pas ça du tout. La plaine où le lac de Bizerte s’étale est séparée de la mer, à la façon de la Mitidja, par une ligne de collines, ce qu’on appellerait à Alger un Sahel. Ces collines atteignent une altitude de 70 à 80 mètres (fig. 41).

D’après la carte géologique au 800000e (la seule qui existe[178]), elles sont constituées par du miocène inférieur, et d’après le commentaire d’Aubert[179] cela signifie des marnes « avec grès grossiers et argiles comprenant en abondance l’O. Crassissima, l’O. Gingensis ».

En tout cas, c’est de la roche, çà n’a rien à voir avec une ligne de dunes côtières. Le goulet est une ancienne vallée fluviale creusée jadis à travers les collines miocènes par l’érosion subaérienne, et aujourd’hui envahie par la mer. Dans ce cadre de la Mitidja, qui nous est déjà connu, si vous imaginez la mer montant de quelques dizaines de mètres le lac Halloula deviendra quelque chose de tout à fait analogue à la rade de Bizerte ; et les gorges du Mazafran un pendant rigoureusement exact du goulet (fig. 32).

Fig. 41. — Bizerte. Quoiqu’il y ait un mince cordon strictement côtier de sable, le goulet de Bizerte est taillé à travers un chaînon de l’Atlas, dans les vieilles roches. C’est une vallée envahie par la mer. L’oued Tindja est le seul affluent sérieux du lac de Bizerte. Il lui apporte des eaux clarifiées par leur passage à travers le lac Achkel, où les troubles se déposent. Telle est d’une part l’origine du lac de Bizerte, et d’autre part la raison pour laquelle il a conservé sa profondeur.

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Une vallée fluviale envahie par la mer, c’est la définition de Bizerte ; pour qu’elle soit complète, il faut ajouter quelque chose. D’heureuses conditions géographiques protègent le lac de Bizerte, contre l’envasement. Son réseau fluvial est assez important, il draine toute l’extrémité de la chaîne côtière au nord de la Medjerda, depuis le méridien de Béja ; il y a là plusieurs oueds, qui ont chacun de 60 à 70 kilomètres de long et qui descendent des montagnes en torrents méditerranéens, charriant des masses de graviers, de sables et de vases. Par une disposition extraordinairement heureuse aucun d’eux n’arrive au lac de Bizerte directement ; ils convergent tous vers un autre lac, la Garaet Achkhel, antichambre, pour ainsi dire, du lac de Bizerte. Garaet Achkhel cela semble signifier le lac noir : ce nom a-t-il un rapport avec la couleur des eaux qui s’y déversent, chargées de troubles ? on ne l’a jamais dit et il est bien possible que cette explication soit fantaisiste. En tout cas, il est évident que la Garaet Achkhel recueille la plus grande partie des alluvions entraînées par les oueds. Par un chenal de quelques kilomètres de pente à peu près nulle (qui s’appelle l’oued Tindja) les eaux vont déboucher ensuite dans le lac de Bizerte, clarifiées et inoffensives ; ainsi est-il advenu que ce lac a pu conserver à travers les siècles sur une très grande partie de son étendue, des fonds supérieurs à 10 mètres.

Dans la même région, tout près, un exemple admirable illustre la puissance de colmatage des oueds tunisiens. Le port d’Utique, très exactement connu des historiens et des archéologues, est représenté aujourd’hui par des ruines qui sont à 15 kilomètres de la mer. Il est vrai que l’agent de colmatage est ici le plus grand fleuve de la Tunisie, la Medjerda. L’Atlas archéologique de la Tunisie, feuille VII, donne le tracé de l’ancien littoral. Il y a deux millénaires, le golfe d’Utique, aujourd’hui comblé, était une indentation profonde de la côte, une sorte de rias (fig. 40).

Le port de Tunis est à 10 kilomètres du rivage, au fond d’une lagune sans profondeur, barrée du côté du large par une langue de sable. A travers la lagune il a été nécessaire, mais facile, de tracer un chenal qui donne accès aux plus gros paquebots jusqu’à la ville. Tout cet appareil a bien l’allure d’un rias lui aussi, d’un rias très envasé.

Tels sont les détails de la côte tunisienne ; on ne trouve rien de pareil en Algérie, sauf cependant à l’est de Bône. Au voisinage du petit port de la Calle, entre Bône et la Tunisie, la côte a un caractère nettement tunisien.

Cette région, qui est excentrique, assez mal accessible, est parmi les moins connues de l’Algérie. Il n’en existe pas encore de carte géologique détaillée. Pourtant nous avons la très bonne carte topographique au 50000e et j’ai eu l’occasion de voir le terrain.

A côté de la Calle, à l’est et à l’ouest, deux lagunes s’étendent profondément à l’intérieur des terres, de 7 à 10 kilomètres. Ce sont le lac Tonga et le lac Melah ; chacun d’eux est relié à la mer par un goulet ; chacun d’eux a la forme d’un ovale allongé vers l’intérieur des terres. La côte en cet endroit n’est pas le moins du monde basse, marécageuse et lagunaire ; elle est tout le contraire, haute, rocheuse, abrupte. Les deux lacs sont des conques sculptées dans le roc, sculptées évidemment par l’érosion subaérienne ; des vallées fluviales envahies par la mer. Les lacs Melah et Tonga sont trop envasés pour être utilisés comme ports ; Melah, je crois, est affermé pour la pêche ; les mulets, remontant par le goulet, viennent s’y faire capturer en grandes bandes. Tonga ne serait plus guère qu’une plaine marécageuse. Mais enfin ce qui manque à tous les deux pour être Bizerte, ce n’est que la profondeur. Bien plus que Bizerte ils sont dominés immédiatement par les montagnes ; un réseau de torrents courts mais très rapides y aboutit directement ; ils sont bien moins outillés que Bizerte pour se défendre contre l’envasement. Mais enfin, essentiellement, ce sont des Bizerte. L’analogie de forme avec leur illustre voisine apparaît d’un coup d’œil sur la carte. L’étude du terrain confirme cette première impression et paraît bien établir l’analogie profonde des structures (fig. 42).

Fig. 42. — Lac Melah. Le lac Melah est un pendant du lac de Bizerte ; c’est une vallée envahie par la mer, mais qui a été moins bien protégée contre l’envasement. Il est entre la Calle et Bône. La côte de rias envasés va donc jusque vers Bône. Le fleuve qui a sculpté le lac Melah pourrait avoir été l’oued Kébir. Le lac est rellié à l’oued Kébir actuel par une vallée large, courte et rectiligne, barrée par une curieuse coulée de sable dont l’origine n’a jamais été étudiée (en noir sur la coupe de la figure).

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Le type tunisien de côte se prolonge donc en Algérie jusqu’au delà de la Calle, c’est-à-dire approximativement jusqu’à Bône, jusqu’au point où le talus sous-marin commence à s’élargir en socle continental.

Au delà vers l’ouest, sur toute l’étendue de la côte algérienne, on ne croit pas qu’il y ait un seul détail du modelé côtier qui puisse rappeler Bizerte, et suggérer l’idée d’une vallée envahie par la mer. Et on ne croit pas que cette lacune soit fortuite.

On n’ignore pas que les belles études du général de Lamothe sur les côtes d’Algérie se sont étendues jusqu’à Bône. Leurs résultats viennent d’être confirmés en ce qui concerne la région de Bône et de la Calle par MM. Depéret et Joleaud[180]. Il semble établi qu’on retrouve jusqu’à la frontière tunisienne (et peut-être au delà sur toute la côte tunisienne) les mêmes lignes de rivages anciens et les mêmes terrasses d’abrasion que le général de Lamothe a étudiées plus à l’ouest ; on les retrouve aux mêmes niveaux[181]. A ce point de vue il n’y a aucune différence signalée à l’est et à l’ouest de Bône.

La contradiction naturellement doit être apparente. Si comme on le croit, les deux ordres de faits sont aussi réels l’un que l’autre, il faudra bien qu’ils se concilient d’une façon quelconque. Il n’est pas difficile d’ailleurs d’en imaginer une.

L’érosion qui a sculpté les rias envasés de la côte tunisienne est apparemment plus ancienne que les dépôts de plages, pliocène, par exemple ; il y a de bonnes raisons en effet de la croire vieille. Sur cette côte à l’est de Bône le colmatage a eu le temps d’effacer presque complètement les caractères des côtes à rias ; on ne les retrouve qu’à l’analyse du modelé. Dans la région même de la Calle la carte[182] suggère l’idée que l’érosion qui a sculpté le lac Melah est assez vieille pour n’avoir aucun rapport avec l’hydrographie actuelle. La rivière du pays de beaucoup la plus importante est l’oued Kébir. A voir la carte on peut admettre que cet oued, dans le passé, a creusé et suivi successivement deux vallées très divergentes, avant l’actuelle qui serait la troisième. Aujourd’hui, il coule d’est en ouest, parallèlement à la côte, dans la direction de Bône. Jadis il semble bien avoir coulé nord-sud et avoir abouti droit au Mélah, dont il serait donc responsable. Mais à un moment donné, il semble avoir suivi une direction intermédiaire nord-ouest. La carte montre dans cette direction un sillon jalonné par un long cordon de dunes (fig. 42).

On ne fait qu’indiquer l’idée à titre hypothétique ; il y aurait peut-être là un petit sujet d’une étude qui reste à faire. Le fait auquel on tient et qu’on espère avoir établi est simplement celui-ci.

La côte tunisienne a tous les caractères, imparfaitement effacés par le temps, d’une côte de rias. Le fait n’est pas seulement incontestable, croit-on. Mais encore il est implicitement très connu. Aucun autre port nord-africain n’a la célébrité de Bizerte, qui est une vallée envahie par la mer. La côte tunisienne, à ce point de vue, fait donc avec l’algérienne un contraste absolu : ce sont deux compartiments qui ont plus ou moins joué indépendamment l’un de l’autre.

La limite entre les deux est au delà de la Calle vers Bône ; et que la limite soit justement en ce point on pouvait le prévoir à l’inspection de la carte bathymétrique.

On le vérifie d’ailleurs en considérant l’intérieur du pays et la structure de l’Atlas.

CHAPITRE VII

LA PLAINE DE BONE

L’Edough et la croisée orthogonale. — Le Tell des Kabylies prend fin à Bône exactement et brusquement, avec le massif ancien de l’Edough. On y retrouve tous les caractères des Kabylies au grand complet, les vieux schistes, les roches éruptives, les grès éocènes, tout cela couvert de forêts, pitonnant jusqu’à un millier de mètres, confus, massif, et descendant à la mer en falaises abruptes. Et c’est fini, on ne retrouve absolument plus rien d’analogue au delà dans l’est.

Sous le méridien de Bône c’est d’ailleurs tout l’Atlas tellien qui finit, et qui est relayé par l’Atlas saharien. Cette substitution se fait à peu près vers Guelma-Duvivier ; là finit la chaîne numidique, dernière coulisse de ce que nous avons appelé sierra des Kabylies. Au delà vers l’est il y a une torsion brusque des plissements montagneux (fig. 43).

La sierra des Kabylies, sur toute sa longueur, est orientée est-ouest vrai, depuis le Djurdjura, avec une remarquable constance. Au delà de la basse Seybouse, en aval de Duvivier, sur la rive droite, tous les chaînons courent dans une direction toute différente vers le nord-est. C’est la direction des chaînes de l’Aurès.

L’existence d’une cassure transversale à l’Atlas est donc évidente. L’Edough se termine à l’est, entre Bône et le cap de Garde par une ligne remarquablement droite, exactement orientée nord-sud. La basse vallée de la Seybouse en aval de Duvivier en est la prolongation précise.

Au sud de l’Edough la ligne terminale, qui sectionne brutalement l’Edough et qui l’isole, fait un angle droit avec la ligne Duvivier-cap de Garde. C’est la croisée orthogonale des accidents nord-sud et est-ouest, déjà si souvent signalée.

C’est dans ces conditions qu’à la Kabylie définitivement terminée succède, sur la côte algérienne, la plaine de Bône ; et le contraste ne pourrait pas être plus complet.

La plaine. — La plaine est très grande, elle a une centaine de kilomètres d’est en ouest ; dans la direction du sud, le long de la Seybouse, l’altitude croît si lentement que Guelma, la dernière ville du Tell est à 200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Comparée aux autres plaines sublittorales d’Algérie, celles de l’ouest, à la Mitidja, aux plaines oranaises, la plaine de Bône a certainement son originalité. On essaiera d’en rendre compte, sous cette réserve que le sujet est dangereusement vierge ; il n’y a jamais eu d’étude sérieuse.

Fig. 43. — La plaine de Bône. C’est une plaine sublittorale, qui a de l’analogie avec celles de l’Algérie occidentale, et qui en a aussi avec les plaines du littoral Tunisien ; mais qui n’a aucun rapport avec le reste de l’Algérie orientale, les Kabylies. Un compartiment nouveau commence aux environs de Bône.

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Ce que la plaine de Bône a de particulier c’est son hydrographie. Les archéologues admettent que la Seybouse a déplacé son embouchure de 6 ou 7 kilomètres vers l’ouest depuis l’antiquité. L’ancien cours est encore bien reconnaissable, il se détache du fleuve actuel au village de Randon[183].

La plaine entière est semée de marais et d’étangs parmi lesquels le plus étendu est le lac Fetzara. Une hydrographie incertaine et beaucoup d’eau stagnante cela n’aurait rien à soi tout seul de bien particulier. Toutes les autres plaines sublittorales présentent les mêmes caractères. Mais voici qui est nouveau. Les rivières, les marigots, les canaux naturels, les étangs de la plaine de Bône sont navigables en hiver, dans la saison des crues. On peut y circuler d’un bout à l’autre de la plaine en canot automobile. Et on le fait d’autant plus volontiers qu’à ce moment-là les communications de terre ferme sont sujettes à des interruptions. Par ces chenaux, à ces mêmes époques de crues, les poissons de mer remontent très loin jusqu’au cœur de la plaine ; même les plus gros poissons, le loup par exemple (laprax lupus) ; on prend des loups dans l’oued Kebir. Le lac Oubeira, qui communique avec la mer par l’oued Kebir et qui est à une cinquantaine de kilomètres de l’embouchure, est empoissonné de mulets. Ils s’y sont acclimatés à l’eau douce, et sont devenus légèrement différents du poisson de mer. Ils y sont une faune assez vivace pour avoir fait l’objet d’un commerce d’exportation, à destination de l’Allemagne, dit-on, avant la guerre.

Ce sont là des conditions uniques en Algérie ; on ne connaît rien de semblable, ni même qui en approche, dans toutes les plaines sublittorales de l’ouest. Une conséquence est l’insalubrité de Bône, célèbre dès l’antiquité. Saint Augustin est mort de la Malaria[184]. Une autre conséquence serait-elle ce fait incontestable que la race bovine autochtone la plus célèbre d’Algérie est celle de Guelma ? Et quoi qu’il en soit des conséquences, quelle peut bien être la cause ?

Sur les montagnes avoisinantes la moyenne annuelle des pluies est assez élevée (de 600 à 800 millimètres) ; moindre pourtant qu’en Kabylie (1 mètre) ; et en somme à peu près comparable à celle des montagnes qui entourent la Mitidja. Il faut chercher ailleurs.

Les indigènes de Bône emploient pour désigner leurs marigots le mot Khelidj. C’est un mot arabe très connu : il paraît correspondre exactement assez à notre mot canal ; on dit le khelidj de Suez. Dans la plaine de Bône un khelidj a en effet l’aspect de ce que nous appellerions un canal, un fossé, à cela près qu’il faut écarter toute idée de travail humain.

Dans la plaine d’alluvions c’est un fossé en effet profond en général de plusieurs mètres et à peine plus large, à bords à pic et à fond plat, en forme d’auge. Un khelidj est toujours bordé d’arbres en double rangée, on le reconnaît de loin à la ligne sinueuse de verdure qui dessine son tracé, le lacis des racines maintient le bord du fossé mieux que ne ferait un mur. En été, quand les khelidj ne sont pas tout à fait à sec, on y voit tout au fond des flaques d’eau vaseuses, où grouillent les grenouilles, les tortues et les barbots. En hiver, après les pluies, ils sont remplis jusqu’au bord ; par-dessus leur bord l’eau s’étale en inondation d’épaisseur pelliculaire ; mais dans le khelidj même un bateau d’un mètre ou deux de tirant d’eau passe comme il veut. Dans les khelidj on ne voit que de la vase, pas le plus petit caillou roulé, pas même un grain de sable, rien qui permette de croire que l’eau court avec une force capable de déplacer le poids le plus léger. L’eau des khelidj est quasi stagnante, elle s’écoule avec la plus grande lenteur. Voici un chiffre. Le long de l’oued el-Kebir, qui est tout entier un khelidj, la courbe de 10 mètres sur la carte au 50000e croise l’oued à 43 kilomètres de son embouchure ; ce qui donne une pente de 0,00023. Et notez que l’oued el-Kebir, qui est après tout une rivière vivante, a sûrement la pente la plus accentuée de tous les khelidj. Le dessin des khelidj à travers la plaine de Bône est très compliqué ; c’est une croisée, un lacis, un chevelu de marigots dans tous les sens. Beaucoup sont des culs-de-sac. Il en est qui sont fermés à leurs deux bouts. L’idée qu’évoque ce dessin serait peut-être celui d’un lacis de fossés de drainage artificiellement creusés à travers une plaine marécageuse. Mais, bien entendu, la main de l’homme, à n’importe quel moment du passé, est tout à fait étrangère à ce qui aurait été un travail immense, inexécutable.

Notez que l’ancien cours de la Seybouse en aval de Randon porte le nom de Khelidj, et il est pareil à tous les autres. Ceci tend déjà à nous donner la solution du problème. Il semble évident que les Khelidj ont été creusés par l’érosion de rivières ; la forme fossé aux bords à pic est notoirement le premier stade de l’érosion fluviale, l’érosion en coup de scie. Il paraît certain d’autre part que les rivières actuelles sont parfaitement incapables de creuser des khelidj. Sous le régime hydrographique actuel les khelidj n’auraient pas pu prendre naissance, ils n’existeraient donc pas s’ils ne lui avaient préexisté, ils datent d’un régime antérieur, ils sont l’œuvre de rivières disparues ; ces vieilles rivières se distinguant des actuelles par une puissance érosive plus considérable, cela signifie que leur niveau de base était plus bas que l’actuel ; la mer a monté depuis le temps où les khelidj furent creusés. De là vient la faiblesse de la pente et la lenteur d’écoulement des crues.

Voilà un phénomène qui n’est pas du tout pour nous surprendre. Un mouvement positif de la mer, c’est précisément ce qu’indique le dessin des côtes tunisiennes, le modelé de Bizerte, celui des lacs Mélah et Tonga. C’est là ce qui nous a paru faire l’originalité de la côte nord-africaine à l’est de Bône, par rapport à la côte occidentale où toutes les indications sans exception se rapportent à un mouvement inverse de la mer. Les khelidj dans la plaine de Bône semblent bien porter le même témoignage que le goulet de Bizerte.

Assurément nos conclusions ont été formulées après une étude beaucoup trop sommaire du terrain. L’hydrographie de la plaine de Bône serait un très beau sujet, et on n’a pas la prétention d’avoir fait autre chose que l’effleurer. Mais enfin supposons ces conclusions incomplètes, hypothétiques, voire erronées, la plaine de Bône elle-même, en tout cas, n’est pas une erreur, ni une hypothèse. C’est un fait qui n’a pas besoin d’être démontré. Et c’est une grande nouveauté pour qui vient de l’ouest. On n’a rien vu de comparable depuis la Mitidja. Le régime des plaines sublittorales recommence après une interruption de 350 kilomètres. Il se continue en Tunisie. La Tunisie tout entière est un pays de plaines sublittorales.

Affinités tunisiennes. — La limite entre l’Algérie et la Tunisie est moins brutale qu’entre l’Algérie et le Maroc, et moins rectiligne. Ici on ne voit pas l’équivalent de la grande faille de la Moulouya, amenant une dénivellation soudaine d’un millier de mètres, et coupant l’Atlas de part en part. Le Maroc et l’Algérie sont deux pays qui se tournent le dos, mais l’Algérie et la Tunisie se continuent et se pénètrent l’une l’autre.

La zone de l’Aurès et de ses plateaux pourtant domine assez brusquement les plaines tunisiennes. Un premier fait frappant est que dans cette zone la frontière politique actuelle est assez exactement une frontière linguistique. Les Chaouïa d’Algérie sont des Berbérophones.

On croit devoir donner ci-joint la coupe longitudinale de la Medjerda, le grand fleuve tunisien, né en Algérie (fig. 44). Si on compare aux autres profils d’oueds, épars dans différents chapitres de notre travail, celui de la Medjerda est de beaucoup le plus concave de tous. Entre Ghardimaou et la mer l’oued ne descend que de 200 mètres en 300 kilomètres ; pourtant ce profil si concave est bien loin d’être régulier. Il est comme cassé en deux à Ghardimaou même. En amont de Ghardimaou le crochet de Sidi-Bader est exceptionnellement aigu ; la pente y passe brusquement de 4 à 16 pour 1000, c’est une dégringolade subite. On sait qu’entre l’Algérie et la Tunisie la frontière douanière passe à Ghardimaou. Ce profil de la Medjerda est bien peu de chose, et il peut être dangereux de vouloir l’interpréter. Si tant est pourtant qu’il ait un sens il paraît bien indiquer qu’entre les Hauts-Plateaux de Khamissa, d’où descend la Medjerda d’une part, et les plaines tunisiennes de l’autre, il y a quelque chose comme un contact anormal ; il semble courir là un système de cassures plus ou moins fraîches.

Fig. 44. — Profil en long de la Medjerda. En amont de Souq Ahras (hautes plaines Algériennes), et en aval de Ghardimaou (plaines de Tunisie), la Medjerda a le profil régulièrement concave d’une vieille rivière. Dans l’intervalle la pente rectiligne à dents de scie accuse un torrent jeune. Ce secteur correspond au talus frontière entre les hautes plaines d’Algérie et la Tunisie ; avec sa minéralisation intense (Ouenza), et avec son importance ethnographique (frontière des langues berbère et arabe).

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Dans cet ordre d’idées il faut signaler tout le long de la frontière sur les Hauts-Plateaux une minéralisation en fer extraordinairement abondante ; là se trouvent le fameux gisement de l’Ouenza et beaucoup d’autres (Bou-Khadra, Slata, Zrissa, Nabeur ; à Sidi-Bader aussi il y a un filon de minerai).

Il est vrai que la direction de toutes les vallées ouvre des chemins de pénétration mutuelle entre les Hauts-Plateaux de Constantine et les plaines tunisiennes. Mais le contraste entre les deux reste assez marqué. Il est beaucoup moindre dans la zone tellienne. La plaine de Bône est dans l’Algérie orientale une sorte de prolongement de la Tunisie. Entre les deux, les communications par terre sont malaisées, une chaîne difficile et boisée s’interpose. Mais la plaine de Bône comme les plaines tunisiennes est ouverte largement aux influences maritimes, tandis que tout le reste de l’Algérie constantinoise a un caractère continental, des Kabylies à l’Aurès.

Toute la région bônoise, y compris les montagnes qui encadrent la plaine est arabophone comme la Tunisie. Et c’est le seul coin de l’Algérie orientale où on parle arabe dans la famille ; tout autour de la région bônoise, dans la Kabylie et dans la région aurasienne s’étend justement la grande réserve de langue berbère.

Il y a deux millénaires que la plaine de Bône est la porte d’entrée en Algérie des influences orientales. La persistance de la langue carthaginoise y est attestée par saint Augustin jusqu’au Ve siècle après J.-C.[185].

De nos jours l’originalité de Bône dans la province de Constantine s’atteste par la rivalité des deux villes, on peut dire des deux capitales. Dans son département Constantine n’a pas pu prendre la prééminence qu’Alger et Oran ont prise chacune dans le sien. Elle n’a jamais pu distancer franchement Bône, et la réciproque est vraie.

Ainsi est attestée à travers toute l’histoire le caractère étrange de cette plaine bônoise qui jure avec le reste du Tell oriental.

CHAPITRE VIII

BOUGIE

Le souci des directions transversales à l’Atlas nous a conduit à reconnaître dans le Tell quatre divisions, quatre compartiments de l’écorce terrestre qui paraissent avoir joué l’un par rapport à l’autre avec une certaine indépendance. Il y en a deux très grands, le Tell des Kabylies et celui des plaines sublittorales, encadrés entre deux petits, la vallée de la Tafna et la plaine de Bône. Dans chacun des deux premiers on peut encore indiquer avec certitude une division transversale en deux sous-compartiments.

La région de Bougie coupe en deux les Kabylies (fig. 45).

La coupure de Bougie. — Le golfe de Bougie n’est qu’une baie en faucille comme les autres. Mais c’est probablement la mieux échancrée de toutes. Le port de Bougie, situé bien entendu à la place traditionnelle, à l’abri de la corne occidentale, est probablement le port naturel le moins mauvais de toute l’Algérie. Naturellement il est ouvert largement aux vents et à la houle du nord-est, mais la haute muraille calcaire du cap Carbon le déborde franchement au nord et le protège admirablement contre les tempêtes de Noroît. Cette saillie très accusée du cap Carbon est à retenir.

Que Bougie ait la signification d’une rupture transversale dans la ligne des Kabylies, cela ressort avec une netteté particulière de la carte géologique. Elle accuse une interruption large et totale des vieux schistes et des grès éocènes, qui jouent un si grand rôle dans les autres Kabylies. De l’association de roches qui est caractéristique du paysage kabyle il ne reste ici que les calcaires liasiques puissants des Babor, et une profusion de roches volcaniques. Ces dernières en relation évidente avec l’échancrure profonde du golfe, le long de laquelle les vieux schistes et les grès se sont abîmés au fond de la mer.

Fig. 45. — La transversale de Bougie. Au nord les plaines de l’oued Sahel et de la Soummam (qui sépare le Djurdjura des Babors) ; au Sud la plaine de la Medjana et la vallée de l’oued Kçob ; elles accusent un mouvement de torsion où se retrouve la croisée orthogonale des deux directions. Là passe une grande route transversale qui réunit le Hodna et Bougie. Cette route historique est longée de capitales et de forteresses. La Kalaa des Beni-Hammad, la Kalaa des Beni-Abbès, Bougie.

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L’importance de la rupture apparaît aussi d’ailleurs sur la carte topographique. La vallée de la Soummam est une coupure totale, jusqu’à la base, entre le Djurdjura et les Babor. Elle est orientée en moyenne nord-est-sud-ouest depuis la mer jusqu’à Akbou et Sidi-Mansour. Là elle se raccorde, par un angle brusque, à sa continuation, la vallée de l’oued Sahel qui court est-ouest vrai. Nous retrouvons là certainement, avec un léger gauchissement, la croisée, si souvent mentionnée déjà des deux directions longitudinale et transversale. Cette croisée est un trait fort ancien du relief. La Soummam et surtout le Sahel étaient déjà des vallées à l’époque oligocène, dont les dépôts de ruissellement en tapissent le fond. La Soummam était un golfe miocène[186]. Évidemment les accidents de cette croisée ont rejoué au miocène ; sans un rajeunissement alpin de son relief pyrénéen on ne s’expliquerait pas la saillie extrêmement accusée du Djurdjura qui domine tout le Tell (Voir aussi dans la figure 16 le raccord en crémaillère de l’oued Bou-Sellam avec l’oued Soummam, attestant un mouvement du sol récent).

L’importance humaine. — La Soummam sépare deux Kabylies, très kabyles toutes les deux, mais pourtant différentes ; au XVIe et XVIIe siècle on disait les sultanats de Koukou et de Beni-Abbès ; on dit aujourd’hui la grande Kabylie et la Kabylie des Babor. Dans la première Koukou (le Couque des Européens) a perdu son rang de capitale. Mais dans la seconde Beni-Abbès (le Labès des auteurs européens) n’a pas encore oublié son ancienne prééminence. La grande Kabylie séparée du monde extérieur par la muraille du Djurdjura est la moins évoluée, la plus intéressante pour le touriste et l’ethnologue ; c’est elle qu’on a décrite de préférence. (Le gros livre d’Hanoteau par exemple lui est consacré.) La Kabylie de Beni-Abbès reste profondément elle-même, âprement attachée à ses façons d’être, inabordable à la colonisation européenne ; c’est là au village de Lafayette, par exemple, qu’on signale les phénomènes de récupération du sol par l’indigène les plus curieux peut-être de toute l’Algérie. Pourtant cette Kabylie de Beni-Abbès a des relations plus faciles que l’autre avec le reste de l’Algérie ; elle est le pays par excellence du colporteur kabyle qu’on rencontre partout ; elle est moins démocratique et moins irrémédiablement fragmentée ; la famille des Moqrani y a prolongé jusqu’à nos jours la dynastie et l’organisation du sultanat de « Labès » ; on y compte davantage avec les événements du monde extérieur, c’est à Beni Abbès qu’a éclaté l’insurrection kabyle de 1871.

Cette originalité réelle des deux Kabylies voisines ne doit pas cependant nous fermer les yeux sur le lien qui les unit, lien de langue, de race, de culture et de société communes ; lien nettement historique. Ces Kabylies furent au moyen âge le principal appui, le dernier réduit, du grand royaume Sanhadja, le représentant national de la société berbère sédentaire ; l’histoire de ce royaume a un rapport étroit avec Bougie et la coupure de la Soummam.

La Kalaa et Bougie. — Le fond de la Soummam, le point où elle se raccorde avec l’oued Sahel, n’est plus très éloigné du Hodna, une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau. Et des cols très accessibles entaillent dans cette direction ce qui reste à franchir des chaînons de l’Atlas. C’est d’abord le défilé fameux des Biban à travers la chaîne du même nom. Au delà c’est la large plaine de la Medjana couverte de moissons, puis la très large brèche par laquelle l’oued Ksob va rejoindre le Hodna (fig. 45).

Partout ailleurs entre la Mitidja et la plaine de Bône les Kabylies montueuses et boisées ferment l’accès de la mer aux Hauts Plateaux et aux hautes plaines de l’intérieur. Sur ce point seulement, par la Medjana et la Soummam s’ouvre un grand chemin facile, avec le port de Bougie au bout. C’est une route très importante, de grands souvenirs historiques y sont attachés.

A son extrémité méridionale, à son débouché sur le Hodna, dans le Maadid, le royaume Sanhadja eut l’une de ses deux capitales, la Kalaa des Beni-Hammad ; (l’autre capitale était Achir du Tittéri). La Kalaa[187], dont la tour de guet est encore debout, une place militaire très forte comme son nom l’indique, se dressait là, au contact de la plaine et de la montagne, gardant la porte de l’oued Ksob, face à la brèche d’assaut de Biskra, par où montait l’ennemi, le grand nomade saharien.

L’histoire nous dit par le menu comment la Kalaa, à la longue, ne put pas tenir. Le royaume Sanhadja des Beni-Hammad se replia sur lui-même. Sa capitale fut transportée à Bougie, à l’autre extrémité de la grand’route. Et pourtant au voisinage de son extrémité hodnéenne, à Beni-Abbès et à la Medjana, un centre urbain et de commandement a persisté jusqu’à nos jours avec les Moqrani héritiers des sultans de Labès.

La Kalaa, Beni-Abbès, Bougie, ce chapelet de capitales, jalonnent une transversale de l’Atlas tellien ; c’est un pendant d’Achir, Médéa, Miliana, Cæsarea, Alger, ou bien encore de Tlemcen, Siga.

CHAPITRE IX

TIARET

Il reste à mentionner une dernière transversale, jalonnée elle aussi par des capitales actuelles ou défuntes. Elle court à peu près sous le méridien de Tiaret, et elle coupe l’Algérie des plaines littorales en deux compartiments bien distincts (fig. 28).

La Mina. — L’axe est la vallée de la Mina ; sur son importance comme ligne de démarcation on a déjà dit l’essentiel, longuement. Le front de la meseta sud oranaise court de la Moulouya à la Mina. La vallée moyenne de la Mina, en aval et en amont de Prévost-Paradol est dissymétrique. Sur sa rive gauche les causses calcaires s’étendent au loin. A quelque distance sur sa rive droite les plissements de l’Atlas proprement dit apparaissent. L’orientation générale de la Mina à travers l’Atlas est sud-est-nord-ouest. Or dans cet Atlas algérien occidental le grand fossé des plaines sublittorales, comme les chaînons qui l’encadrent, ont une orientation générale nord-est sud-ouest. La croisée à peu près orthogonale des deux directions est donc bien nette le long de la Mina. Autour de Prévost-Paradol le bord des causses dessine un redan, et les plis de l’Atlas un rebroussement. A ce rebroussement correspond, au point précis où il se produit, un gros affleurement éruptif (gorges de Temda) (fig. 28).

Si nous nous reportons au bord de la mer, dans la prolongation de la vallée de la Mina, cela nous mène à l’embouchure du Chéliff. Elle aussi la basse vallée du Chéliff est dissymétrique. Sur sa rive droite pitonne l’extrémité du Dahra, région de collines accusées, déjà presque de montagnes, où le crétacé affleure largement. Sur sa rive gauche s’étend le plateau à peine ondulé de Mostaganem, qui est tout entier de sables et grès tendres pliocènes, souvent décomposés ou transposés en dunes.

Il court donc bien là, de Tiaret à la mer, le long de la Mina, un grand accident transversal qui coupe l’Atlas en deux compartiments. Et ces deux compartiments sont très différenciés.

Assurément le grand fossé des plaines sublittorales court de la Mitidja au Rio Salado, il fait l’unité indéniable de l’Algérie occidentale, mais il faut distinguer à l’est et à l’ouest de la Mina.

La vallée du Chéliff est une plaine magnifique, large, basse et continue, le long de laquelle les influences occidentales s’insinuent jusqu’aux portes d’Alger à travers les montagnes. Mais ces montagnes, qui encadrent le Chéliff, sont très sérieuses. L’Ouarsenis et le Zaccar sont dans le Tell occidental une sorte de rappel de l’oriental. Ce sont de vieux plis pyrénéens, contemporains des Biban ou du Djurdjura, étroitement apparentés avec l’Atlas de Blida. L’Ouarsenis est déjà dessiné dans la carte paléogéographique du bras de mer suessonien. L’Ouarsenis et le Zaccar sont restés l’un et l’autre de grandes îles émergées pendant toute la durée des mers miocènes. Leur altitude qui approche parfois de 2000 mètres, les vallées torrentielles qui les entaillent profondément, leurs forêts (la célèbre forêt de cèdres de Teniet-el-Haad par exemple), leur peuplement par des tribus berbérophones qui se donnent à elles-mêmes le nom de Kabyles, si différentes qu’elles soient d’ailleurs des kabyles orientaux ; tout cela fait de ces longues chaînes une double cloison étanche entre les Hauts Plateaux et la mer. Des uns à l’autre, en fait, on ne passe nulle part entre le Tittéri et Tiaret. La route de Teniet-el-Haad n’est pas un grand chemin de communication. Les blés du Sersou, qui poussent dans le département d’Alger, ont pour métropole économique Tiaret, sous-préfecture du département d’Oran, et ils ne peuvent s’écouler que par le chemin de fer de la Mina.

Au delà de la Mina tout change brusquement. Ce sont les plaines oranaises, encadrées de chaînons pliocènes, un pays d’hydrographie ébauchée, le coin le plus jeune de l’Atlas, d’âge postalpin.

D’ailleurs le bord de la Meseta sud oranaise serre la Méditerranée de très près. L’Atlas proprement dit, la chaîne plissée, est réduite à une épaisseur de 50 à 60 kilomètres ; c’est à peu près la moitié de sa largeur normale dans le reste de l’Algérie. Les plaines très étalées occupent d’ailleurs quelque chose comme la moitié de cette superficie déjà si réduite. Et les sommets les plus élevés n’atteignent pas tout à fait 1000 mètres. C’est une déchéance extrêmement marquée. On pourrait presque parler d’une interruption de la chaîne ; à coup sûr elle n’existe plus comme obstacle de Tiaret à Tlemcen. Il y a là une brèche de 200 kilomètres d’étendue par laquelle les Hauts Plateaux ont libre accès à la mer. Rien de pareil ne se retrouve dans tout le reste du Maghreb. Ici la steppe vient toucher la Méditerranée. L’affaiblissement du relief, et le défilement derrière les hauts massifs marocains ont pour conséquence une diminution dans la moyenne annuelle des pluies. A travers les collines nues les hommes de la steppe Zénètes et Arabes ont étendu leur domination jusqu’à la côte et c’est par là, en franchissant la trouée de Taza, qu’ils sont arrivés au Maroc. Ce coin du Tell si particulier est l’Oranie proprement dite.

Royaume de Tiaret. — Entre ces compartiments de l’Atlas très vivement contrastés, la vallée de la Mina est un lieu de villes et de capitales historiques, suivant une loi qui semble se vérifier dans tout le Tell. Le grand moment ici se trouve avoir été l’époque byzantine et le haut moyen âge berbère. Sur la première l’archéologie seule nous renseigne. Il y a dans la haute Mina à mi-chemin environ sur la route entre Palah et Frenda, des mausolées en forme de pyramides, que les indigènes appellent les Djedar. Ils rentrent dans la même catégorie que le tombeau de la Chrétienne et le Medracen. « Ces mausolées, dit Gsell, semblent contemporains de l’époque byzantine ; ce sont sans doute les tombeaux d’une dynastie indigène[188]. »

C’est un peu vague ; encore que le fait même ait la solidité d’un monument. Nous trouvons dans tous les historiens arabes des renseignements infiniment plus précis sur un autre royaume de la haute Mina, celui de Tiaret. Le nom de Tiaret apparaît dès le début de la conquête arabe. C’est une des deux régions d’Algérie où Sidi-Okba ait eu à faire un gros effort militaire (l’autre étant le seuil de Biskra). Le nom de Tiaret est associé à celui des Kharedjites. A partir de 761 après J.-C. Tiaret est la capitale d’un grand royaume berbère indépendant de confession Kharedjite (on dit aussi Ibadhite), qui dura jusqu’à 910. C’était un grand royaume ; puisqu’il s’étendait certainement jusqu’en Tripolitaine (djebel Nefoussa). Ç’a été l’empire du Sahara et des steppes.

Notes in this chapter

Note 1 · No 115, p. 330.Note 2 · No 31.Note 3 · No 30.Note 4 · Nos 31 A et 31 B.Note 5 · No 122.Note 6 · No 7, feuille Alger bis. P1 a, dépôt caillouteux des Ouled-Fayet.Note 7 · Nos 79 et 80.Note 8 · Par exemple, no 82, p. 564.Note 9 · La carte géologique au 800000e serait déjà une référence suffisante. On a beaucoup utilisé les renseignements oraux de M. Ficheur. Voir no 4Note 10 · No 6, feuille Saint-Louis (154).Note 11 · Voir le sens de ces mots dans no 50, p. 11, pl. V.Note 12 · Par exemple : No 6, feuille Debrousseville (155).Note 13 · No 43, p. 250.Note 14 · Voir cependant 32 bis, p. 223-231, de Martonne.Note 15 · Reconnu déjà par A. Pomel d’après une communication orale de M. Ficheur.Note 16 · No 78.Note 17 · No 121, ch. IV, pl. XIV.Note 18 · Nos 61 A et 61 B.Note 19 · Louis Gentil : thèse, no 54.Note 20 · No 8, feuille 31, texte.Note 21 · No 33, p. 42, 116.Note 22 · No 40, p. 119.Note 23 · No 80.Note 24 · No 116, t. I, p. 289.Note 25 · No 80.Note 26 · No 86, p. 220 et no 85, p. 53.Note 27 · No 20.Note 28 · No 10.Note 29 · No 21, p. 59 et 60.Note 30 · No 73.Note 31 · Voir cependant Déperet et Joleaud, t. I, p. 5 « La faiblesse des altitudes des plages, etc. » No 73, p. 5.Note 32 · No 6, feuille Blandan (18).Note 33 · No 8, feuille no 9.Note 34 · Possidius : Vie de saint Augustin d’après no 8 texte (59).Note 35 · No 8, feuille 9, alinéa 59, p. 5.Note 36 · Voir no 115 les très curieuses figures 92, p. 419 et 93 p. 421.Note 37 · No 25.Note 38 · No 8, feuille 53, alinéas 66, 67, no 62, t. II, p. 418, planches CIV, CV, CVI.
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