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Structure de l'Algérie

LIVRE IV

Reading edition

LES PLIS DU TELL

CHAPITRE I

LES NAPPES

Le géosynclinal tellien est par définition un pays de plis intenses, oscillant autour de la direction est-ouest, tous déversés vers le sud ; la position de la Tyrrhénide a déterminé l’orientation des plis et le sens de la poussée.

Il serait naturel d’analyser ces plis, de les disséquer un à un, et d’en démonter le groupement. Mais c’est une tâche à peu près impossible actuellement : aussi longtemps que les géologues ne se seront pas mis d’accord sur une question primordiale, celle des nappes de charriage. Cette question, qui a révolutionné la tectonique des Alpes s’est posée à propos de l’Atlas, et elle est loin d’avoir trouvé encore sa solution.

En des points déterminés certaines fibres du plissement tellien, après examen approfondi, ont été déclarées front de nappe par tel géologue, mais qui est nettement contredit par tel autre.

Djebel Ouach. — M. Léonce Joleaud a consacré des efforts à prouver la présence d’un front de nappe dans les monts de Constantine (Djebel Ouach)[127] ; M. Blayac, qui a étudié la région toute voisine de la Seybouse dit bien haut qu’il n’y a pas vu « de véritable charriage, pas de déplacements horizontaux de plis, susceptibles d’être qualifiés de ce nom[128] ».

Sierra de Kabylie. — Le front de nappe le plus curieux du Tell, celui qui frapperait davantage l’imagination, serait la chaîne de calcaire liasique à la limite sud des Kabylies. Elle se compose de trois tronçons bout à bout, en allant de l’ouest vers l’est, le Djurdjura, les Babor (fig. 45), et la chaîne de Numidie, qui les continue en droite ligne. L’unité essentielle de cet ensemble est indéniable. L’altitude va en s’atténuant d’ouest en est ; dans la chaîne de Numidie le sommet le plus élevé, le Msid-Aïcha a environ 1400 mètres : c’est à peu près un millier de mètres de moins que Lella Khadidja dans le Djurdjura. La continuité des crêtes calcaires va elle aussi en diminuant dans le même sens. Elles ne sont plus dans la chaîne de Numidie qu’un chapelet de chicots éloignés les uns des autres. Mais ces calcaires demeurent d’un bout à l’autre curieusement identiques, non seulement par leur facies et par leur âge liasique : mais encore par leur association constante avec d’autres calcaires de même facies, et d’âge très différent, éocène[129].

On ne distingue les uns des autres que par leurs fossiles. Ils offrent une autre association constante avec des schistes argileux et des grès micacés, où se trouvent des lits charbonneux et qu’on a fini par classer dans le terrain houiller. Tout ce complexe a depuis longtemps frappé les géologues par son uniformité. C’est M. Ficheur qui l’a signalé d’abord. Il faut certainement le suivre.

Il est donc bien entendu que, tout le long des Kabylies à leur limite sud, court une grande chaîne ; elle n’a pas de nom d’ensemble et c’est dommage. On peut convenir de lui en donner un, sierra des Kabylies par exemple. Pour M. Joleaud la chaîne numidique est le front d’une nappe de charriage, poussée du nord au sud[130]. Nécessairement cela doit s’entendre de la sierra des Kabylies tout entière d’un bout à l’autre ; cette longue frange continue, de composition si hétérogène et si constante, hérissée d’aiguilles calcaires, qui donnent une note nouvelle dans le paysage des gneiss et des grès kabyles ; ce qui ferait son unité ce serait d’être le front d’une grande nappe.

C’est une idée séduisante, qui parle à l’imagination. On serait tenté de la croire vraie. Mais à une date aussi rapprochée que le 12 janvier 1920, M. Savornin, un jeune géologue d’une haute valeur et d’une compétence indiscutée, après de longs travaux sur le terrain, écrit en propres termes :

« On peut hautement affirmer que le Djurdjura ne constitue point une nappe et n’appartient pas à une nappe. Ce serait, au contraire, un admirable pays de racines, s’il s’en était détaché des lambeaux de recouvrement dont il n’existe aucun exemple[131]. »

Zaccar. — Sur un autre point de l’Atlas, à côté de Milianah, le Zaccar a été vu et étudié par M. Gentil, qui en a publié la carte géologique au 50000e. Il serait donc naturel de le croire sans discussion lorsqu’il fait du Zaccar une nappe de charriage.

Cependant M. Savornin, s’appuyant lui aussi sur une connaissance directe, immédiate et approfondie du même massif déclare de la façon la plus formelle qu’il n’y a au Zaccar « aucun phénomène de recouvrement, encore moins de charriage[132] ».

Système de nappes. — Le 15 octobre 1918, dans un article de la Revue générale des Sciences, MM. Gentil et Joleaud ont publié un tableau d’ensemble des nappes de charriage dans l’Afrique du nord[133]. Ce tableau est très précis et très affirmatif sans restriction. La carte schématique permet d’embrasser d’un coup d’œil le système complet des nappes nord africaines tel que MM. Gentil et Joleaud les conçoivent. Elles couvrent toute la partie nord, tellienne, de l’Atlas, depuis R’abat jusqu’à Tunis. En ce qui concerne l’Algérie les auteurs sont très détaillés : ils indiquent exactement et positivement les nappes de Numidie, des Babor et des Biban, du Djurdjura, de Blida et des Zaccars, du Titteri, de Teniet-el-Had et de l’Ouarsenis. Ces nappes empilées dont les fronts s’enchaînent, c’est précisément ce que nous cherchons, une description générale d’ensemble, donnant la clef de la structure dans l’Atlas tellien. On serait heureux de pouvoir s’y tenir.

Malheureusement le 12 janvier 1920 M. Savornin fait à l’Académie des Sciences, au sujet de ces « soi-disant nappes » une communication qui est un démenti brutal. Et notez que M. Savornin est justement un géologue dont MM. Gentil et Joleaud avaient invoqué l’autorité à propos de ses cartes fort bien faites. Non le Djurdjura n’est pas une nappe. Quant aux Biban, « si jamais chaîne fut fortement enracinée, c’est bien celle-là ». « L’hypothèse de charriages dans le Djurjura et les Biban n’est étayée par aucun argument et doit être irrémédiablement abandonnée. Elle est aussi fragile en ce qui concerne les Babor, le Chenoua et Ténès, que MM. Gentil et Joleaud n’ont jamais étudiés ». Quant à l’enchaînement des fronts de chaînes, « la notion que l’on essaie d’introduire, d’une continuité entre les Biban, l’Atlas de Blida, les Zaccars et l’Ouarsenis, méconnaît si ouvertement les plus claires données de la géographie et de la tectonique qu’elle se détruit d’elle-même, sans qu’il soit besoin de le démontrer »[134]. Dans sa thèse parue ultérieurement, M. Savornin à l’appui de ses dénégations apporte un monceau de faits précis. Et il lui échappe des vivacités comme celle-ci : « la région du Guergour a été ridiculement qualifiée de nappe de charriage par deux géologues qui ne la connaissent nullement ». Ou bien encore, comme cette conclusion générale sur l’hypothèse des nappes algériennes : « un avenir prochain en fera certainement justice, il y va du bon renom de la géologie française[135] ».

Notez que MM. Gentil et Joleaud, dans leur article du 15 octobre 1918, ne parlent pas comme des gens qui exposent une hypothèse. Il semble bien à les lire qu’ils estiment eux-mêmes apporter au grand public de la Revue générale des sciences des résultats scientifiques définitivement acquis désormais dans les milieux techniques. Il faut avouer que l’expression a nécessairement dépassé leur pensée.

Une contradiction aussi vive entre professionnels est déconcertante pour les profanes. Mais voici qui l’est davantage encore : sur cette question des nappes nord africaines, il arrive qu’un géologue déterminé se contredise lui-même complètement à quelques mois de distance.

Le 15 octobre 1918 M. Gentil en collaboration avec M. Joleaud a publié comme on vient de le voir des affirmations tout à fait catégoriques précises et détaillées sur l’encroûtement du Tell algérien tout entier par un empilement de nappes.

Or le même M. Gentil à la date du 1er mars 1920, dans le compte rendu sommaire des séances de la Société géologique[136] écrit ce qui suit : « Toute une série de faits concourent à démontrer que l’Atlas tellien a subi des phénomènes d’érosion d’une grande intensité..., de puissantes couches ont disparu, qui devaient être surtout formées de nappes superposées, laissant à nu les assises profondes, elles-mêmes chevauchées ou simplement refoulées. » Et voici qui achève de préciser la pensée de M. Gentil.

« Seules la dépression de la Medjerda et celle du détroit sud rifain, qui sont parcourues par des vallées longitudinales, ont été mieux épargnées par l’érosion, tandis que tout le nord de l’Algérie a été fortement décapé et ainsi rendu moins accessible à l’observation dans l’étude des nappes de charriage qui prennent part à sa superstructure. »

Ces lignes sont empruntées à un simple compte rendu sommaire ; il est impossible cependant de se tromper sur leur sens. L’Atlas algérien qui était le 15 octobre 1918 un pays de nappes actuelles n’est plus le 1er mars 1920 qu’un substratum décapé de nappes disparues. M. Gentil retire ce qu’il avait affirmé quinze mois auparavant. C’est parfaitement légitime, bien entendu. Seulement le public profane ne peut pas se soustraire à une impression d’embarras.

Notez que c’est une très belle thèse, très séduisante. Les nappes de l’Atlas tellien, disparues en Algérie, se seraient conservées aux deux extrémités, en Tunisie et au Maroc. Cette théorie a pour elle des autorités considérables, non seulement MM. Gentil et Joleaud, mais MM. Termier et Lugeon, qui ont eu l’occasion de voir personnellement la Medjerda et le détroit sud rifain. Elle a pris corps d’une façon assez précise pour devenir le point de départ de recherches minières très intéressantes. En beaucoup de points de la planète et plus particulièrement du système alpin, les pays de nappes sont pétrolifères. Aussi a-t-on l’espoir de trouver le pétrole dans la Medjerda et dans le détroit sud rifain, voire même dans la partie attenante de l’Oranie. Et assurément en effet le pétrole est représenté par des suintements à tout le moins dans l’ouest (Maroc et Oranie). Jusqu’ici pourtant les puits forés n’ont pas amené de jaillissement sérieux. D’autre part, il est indéniable que des trois régions considérées, Tell algérien d’une part, Tell tunisien et Maroc de l’autre, la première est justement la seule où un service géologique fonctionne depuis un demi-siècle et sur laquelle il ait été accumulé une masse énorme de documents.

Conclusions. — En résumé, sur cette question si controversée des nappes nord africaines ce sont deux écoles bien tranchées qui sont aux prises, l’école parisienne et l’école algérienne. L’une représente l’idée générale féconde, la comparaison, base de toute connaissance, l’application à un coin de la planète d’une méthode nouvelle importée d’ailleurs. Nul doute que tout cela ne soit extrêmement respectable. D’autre part le service géologique algérien représente l’étude minutieusement consciencieuse du terrain, les réalités sèches et inflexibles. Et il n’est pourtant pas possible d’imaginer que ce soit là une chose négligeable.

Oui, les Alpes françaises, suisses, autrichiennes sont un extraordinaire empilement de nappes. Dans l’Atlas, qui fait partie du système alpin, il est naturel d’attendre un développement correspondant des charriages. Mais existe-t-il réellement ? A-t-on vraiment réussi à le voir, à le toucher du doigt ?

Entre ces deux écoles antagonistes, la parisienne et l’algérienne, une première escarmouche a eu lieu il y a une vingtaine d’années sur la question du trias. L’issue en est acquise depuis longtemps et la comparaison avec la controverse des nappes n’est pas dénuée d’intérêt. En ce temps-là, jusqu’en 1896, le service géologique d’Algérie classait dans l’éruptif un certain terrain gypso-salin. Au cours d’une excursion de la Société géologique de Paris, en 1896, Marcel Bertrand, le géologue célèbre, d’un coup d’œil par la portière du wagon, en passant, a relevé l’analogie du terrain gypso-salin avec le trias. Ce coup d’œil par la portière a eu des conséquences très étendues, et, chose curieuse, immédiates. Tous les affleurements gypso-salins de l’Afrique du Nord ont été classés triasiques, du jour au lendemain pour ainsi dire ; l’école algérienne, cette fois-là, capitula sans discussion ; il faut dire certainement que la force d’une évidence irrésistible s’était imposée.

La question des nappes a été soulevée de la même façon à peu près, et d’ailleurs comme corollaire de celle du trias. En 1906, M. Termier, directeur du service de la carte et président de la Société de géologie, membre de l’Institut, au cours d’un voyage au gisement fameux de l’Ouenza, a lancé l’hypothèse que l’Afrique du nord est un pays de nappes[137]. Quinze ans se sont écoulés depuis, il n’y a pas eu dans les cercles géologiques algériens, voire même français, de question plus à l’ordre du jour[138] : mais elle a bien l’air de n’avoir pas fait un pas. L’évidence cette fois ne paraît pas avoir fait sentir sa force irrépressible.

Il est bien entendu en tout cas, que cette question géologique doit être résolue par les géologues. Si on voulait essayer de décrire dans un tableau d’ensemble les plissements du Tell algérien, le désaccord total des géologues, sur la question des nappes, serait déjà à soi tout seul, un obstacle insurmontable.

Or, par surcroît, ce n’est pas le seul.

CHAPITRE II

CHAINE DES BIBAN ET SIERRA DU HODNA

M. J. Savornin vient de nous donner une monographie excellente de deux zones plissées telliennes, voisines et parallèles[139]. Ce sont la chaîne des Biban et celle que nous appellerons sierra du Hodna. Ce sont des coulisses de l’Atlas tellien : et, sauf peut-être la sierra des Kabylies, je ne connais pas une seule autre coulisse dont la structure ait été aussi minutieusement démontée. Ce serait déjà une raison suffisante pour rendre compte de cette structure.

Il se trouve en outre que la comparaison de ces deux zones plissées, jette une curieuse lumière sur la structure de l’Atlas tout entier.

Chaîne des Biban. — On a créé ce nom, « chaîne des Biban[140] » en l’honneur du fameux défilé des Biban, quelquefois appelé Portes de Fer. Il est célèbre dans la conquête de l’Algérie parce que le duc d’Orléans l’a franchi certain jour dans des circonstances retentissantes, et parce que ce geste princier a eu des conséquences importantes.

La chaîne des Biban court de Berrouaghia au Guergour (gorges du Guergour, creusées par l’oued Bou-Sellam). La longueur totale est de 250 kilomètres, ce qui est notable pour l’Atlas tellien, où les tronçons en général sont coupés bien plus courts (fig. 31). L’individualité géologique est parfaitement nette et simple. La chaîne est un pli unique, dont les éléments sont une double bande, régulière et continue, d’infra-crétacé au nord (albien et aptien), de calcaire cénomanien au sud. Tantôt ce sont les calcaires cénomaniens plus puissants et plus massifs, qui ont mieux résisté à l’érosion, et qui constituent les sommets. C’est ainsi à l’est d’Aumale. Tandis que, à l’ouest, au contraire, les quartzites infra-crétacées ont mieux tenu et ce sont elles qui forment les crêtes. Mais d’un bout à l’autre, comme éléments constitutifs, on ne voit rien d’autre que ces deux étages du crétacé. Ce tronçon de l’Atlas est resté constamment émergé depuis le crétacé, la mer n’y est jamais revenue ; à travers toute l’histoire du bras de mer, la chaîne des Biban fut un rivage. Non seulement le bras de mer des phosphates, le cartennien, ont passé l’un et l’autre exactement au sud des Biban (fig. 4 et 10) ; mais il faut ajouter le Medjanien[141]. Cela est certain. M. Savornin a pu retrouver et dessiner sur de grandes étendues le rivage de la mer suessonienne, jalonné par les dépôts de plages. Il a retrouvé aussi le rivage de la mer cartennienne avec ses trous de phollades sur les galets et ses fossiles de plage, des balanes par exemple. Il vient de publier une carte paléogéographique du medjanien dans la région hodnéenne et il porte avec une grande précision un rivage au sud des Biban[142]. Cette chaîne est dans le géosynclinal tellien une des parties les plus anciennement consolidées, elle est d’âge pyrénéen.

Elle a eu sa grande splendeur à l’époque oligocène ; à cette époque où le bras de mer était déjà, à peu près comme aujourd’hui, totalement émergé ou peu s’en faut. Les Biban furent alors le grand axe de l’Algérie orientale, la ligne de partage des eaux. Le témoignage en a été conservé dans les puissants dépôts de ruissellement et de sédimentation continentale, de part et d’autre, sur les deux flancs de la chaîne. M. Savornin, qui les a déchiffrés, n’a pas hésité à dresser la carte paléogéographique des oueds oligocènes[143]. La chaîne des Biban était le lieu de leurs sources. De là ils divergeaient se groupant en deux grands bassins. Les uns au nord allaient rejoindre la mer (vers Bougie ? ou vers Dellys ?). Les autres au sud prenaient le chemin du chott oligocène ancêtre du Hodna.

En un point déterminé de la chaîne, au point où elle est traversée par l’oued Melah, et plus exactement au djebel Badroun, les collines de cailloutis qui accompagnent la chaîne se trouvent supporter dans un repli un lambeau étendu de marnes cartenniennes très fossilifères[144]. C’est dire que leur âge oligocène ne peut pas être contesté. On a représenté dans la figure 30 cette section très particulière de la chaîne. On imagine qu’elle en fait saisir d’un coup d’œil la caractéristique générale, l’ancienneté et l’usure consécutive.

La chaîne s’étire aujourd’hui entre la double muraille plus ou moins continue de ses propres débris. Savornin les a trouvés très puissants : ils ont jusqu’à 200 mètres d’épaisseur peut-être. Ce sont des cailloux pas toujours très bien roulés. En bien des cas, c’est trop peu dire qu’ils sont gros, il en est de monstrueux, comme de petites maisons. Ceux-ci évidemment n’ont pas pu être charriés par un torrent : ils gisent là où ils se sont éboulés. Tout cela a nettement le caractère d’éboulis de pentes et représente évidemment les débris latéraux de la chaîne. Ces collines de cailloux se reconnaissent de loin dans le paysage, elles sont boisées plus que le reste. C’est qu’elles découragent l’agriculture ; l’araire indigène n’a pas essayé de les disputer à la forêt (fig. 30).

Fig. 30. — Le djebel Badroun. Le Djebel Badroun, contrefort méridional de la chaîne des Biban, est un élément dans le chapelet des collines qui longent cette chaîne, et qui sont composées de débris arrachés par le ruissellement à ladite chaîne. Ici ces débris sont recouverts et datés par des dépôts marins cartenniens très fossilifères. Ils sont donc sans contestation possible précartenniens, oligocènes. Les collines oligocènes sont presque aussi hautes et aussi puissantes que la chaîne dont ils représentent les débris. Les Biban sont donc une très vieille chaîne très usée, pyrénéenne. Les collines oligocènes, qui sur le terrain sont boisées, sont marquées d’un grisé sur la figure.

Illustration from Structure de l'Algérie

L’immensité de ces débris atteste l’ancienne puissance de la chaîne, aux dépens de laquelle ils ont été accumulés. Et précisément parce qu’ils sont énormes elle a cessé de l’être. Elle ne tient pas aujourd’hui plus de place qu’eux dans le paysage. L’altitude absolue moyenne est de 1000 mètres environ, sur un socle qui n’est pas loin d’avoir 800 mètres ; ce qui réduit l’altitude relative à 200 mètres environ.

Ces collines insignifiantes ne sont assurément plus, comme jadis, ligne de partage des eaux.

L’arête des Biban est largement rompue en maint endroit par les rivières venues du sud, qui la traversent dans des vallées étalées, sans lui faire l’honneur de dévier un instant leur direction (fig. 30).

Tout cela tient en un membre de phrase. C’est une vieille chaîne usée, tendant vers la pénéplaine, déjà plutôt la cicatrice d’un pli que le pli lui-même. Son modelé trahit son âge pour le topographe, autant que sa constitution pour le géologue.

La route romaine. — Cette usure des Biban a une conséquence humaine curieuse. A travers des siècles d’histoire ils ont servi d’assise à une grande voie naturelle, une des plus importantes d’Algérie. La route romaine longeait les Biban. Elle était jalonnée par des villes importantes Auzia (Aumale), Rapidi (Sour Djouab), et l’ancêtre romain de Berrouaghia[145].

Entre la Numidie de Constantine et la Maurétanie de Cæsarea la grande voie de communication directe et naturelle passait par là. Elle a continué apparemment dans l’Algérie musulmane. En tout cas les indigènes donnent encore à la piste des Biban le nom de « Triq-et-Tourk », la route turque. Ce fut aussi une route française au début de notre occupation ; ou du moins une grande voie stratégique. Elle est jalonnée de ruines militaires françaises, des caravansérails comme celui de l’oued Okhris qui joua un rôle dans l’insurrection de 1871, des tours du télégraphe Chappe, dont l’une est devenue la maison forestière d’El-Behira, etc.[146]. Nos communications entre Sétif et Alger ont longtemps passé par là.

Elles n’y passent plus. On a choisi pour le chemin de fer un tracé tout différent, par le défilé des Portes de fer, la vallée de l’oued Sahel, de l’oued Isser, la Mitidja. C’est le contraste éternel. Pour aller d’un point à un autre, d’instinct, les indigènes choisissent toujours le chemin des crêtes, et nous celui des vallées. En plusieurs autres points de l’Algérie nous avons abandonné la vieille voie traditionnelle sur les sommets pour construire notre chemin de fer en bas, le long de l’oued. Notre choix ne s’est pas toujours révélé très heureux à l’user. La chaîne des Biban délaissée prendra peut-être sa revanche.

Elle garde en tout cas son passé dont le lien est évident avec sa structure. Entre la région d’Alger-Médéa et les hautes terres à blé de la Medjana, de Sétif, elle a joué le rôle de lien d’abord par sa direction, parce qu’elle est la ligne droite ; parce que, avant la paix française, les défilés kabyles au nord étaient des coupe-gorges. Mais ce n’est pas tout. Il faut certainement prendre en considération la bonne tenue des roches crétacées ; elles sont pour une route un substratum de choix ; on sait que, en Algérie, les marnes miocènes ébouleuses font le désespoir des ingénieurs. Il faut se souvenir surtout que la route, tout le long de la chaîne, ne rencontre pas d’obstacles très sérieux, elle conserve ou retrouve facilement la même cote au voisinage d’un millier de mètres. On a sans doute le droit de dire que, pour porter ainsi une grande route, et tout du long, il faut une vieille chaîne usée, déjà plus ou moins transformée en ride de pénéplaine.

Fig. 31. — Chaine des Biban et Sierra du Hodna. (Figure empruntée à Savornin, no 115.) La chaîne des Biban, et la Sierra du Hodna sont des chaînes distinctes, parallèles et très différentes. Ces caractères ressortent d’un coup d’œil sur la figure. Les Biban sont une vieille chaîne Pyrénéenne, usée par l’érosion, mais non brisée par des mouvements orogéniques subséquents, elle est rectiligne et très simple. La sierra du Hodna est une coulisse d’âge Alpin ; elle a un passé beaucoup plus complexe, qui se devine déjà dans son dessin brisé.

Illustration from Structure de l'Algérie

Sierra du Hodna. — Il faut être reconnaissant à M. Savornin d’avoir tracé de cette chaîne des Biban une silhouette si nette, si vivante et si individuelle. Il nous décrit en outre le groupe des chaînons entre les Biban et le Hodna. Ce groupe englobe le Titteri le Dira, le Choukchott et le Mansourah, le Maadid, le Bou-Thaleb ; pour ne citer que les éléments les plus importants ; sur la plaine du Hodna ils représentent la muraille terminale du Tell. C’est elle que nous appellerons sierra du Hodna. Sur la carte schématique dressée par M. Savornin[147] (fig. 31), entre les deux coulisses voisines et parallèles le contraste ressort au premier coup d’œil avec une netteté admirable ; la simplicité rectiligne des Biban ; l’éparpillement confus des éléments dans la sierra du Hodna.

La description géologique détaillée accuse ce contraste et en rend compte. Dans ce que nous avons appelé sierra du Hodna, M. Savornin retrouve les traces mélangées de plusieurs plissements d’âge et d’allure très différents[148]. Il y a des dômes qui rappellent l’Atlas saharien, et qui évoquent un socle continental faiblement ondulé. Ce sont de vieux dômes cassés, effondrés, bousculés par de violents plissements ultérieurs. Ces plissements violents qui ont amené des surrections d’écailles, des chevauchements, intéressent les dépôts marins du cartennien sous lesquels les dômes sont plus ou moins ennoyés. C’est que nous sommes ici à la limite des deux grandes zones, socle continental d’une part et géosynclinal de l’autre. Nous sommes aussi sur l’emplacement exact du bras de mer cartennien, zone de plissements récents intenses.

Il ne saurait être question ici de suivre M. Savornin dans le détail de ses descriptions, il suffit de dégager la physionomie d’ensemble.

Il court donc au sud des Biban un chapelet de massifs à la structure complexe desquels des roches relativement récentes participent. Parmi ces roches les grès, par exemple, jouent un rôle important. Ces grès sont medjaniens au Dira. Le Titteri, le Choukchott, le Mansourah ont des crêtes extrêmes en grès cartenniens ; ces couches de grès cartennien ont une épaisseur considérable, évaluée parfois à 400 mètres et elles apparaissent dans les relations stratigraphiques les plus compliquées. La sierra du Hodna, si nous convenons de lui donner ce nom, est donc beaucoup plus jeune que la chaîne des Biban, elle est miocène, d’âge alpin et non plus pyrénéen.

Les formes topographiques accusent sa jeunesse attestée par sa composition géologique. C’est aujourd’hui la sierra du Hodna, et non plus la chaîne des Biban qui est ligne de partage des eaux. Les sommets du Dira, du Choukchott, du Mansourah dépassent 1800 mètres. De là-haut on voit les Biban écrasés à ses pieds, faisant figure de taupinière. Il est tout à fait normal que la chaîne de beaucoup la plus jeune soit aussi la moins usée et la plus pitonnante.

Voici en somme le tableau d’ensemble que nous pouvons tracer à la suite de M. Savornin. La chaîne des Biban fut pendant des âges la rive septentrionale d’un bras de mer étroit et profond, qui courait à la limite exacte du Tell et du socle continental. Au fond de ce géosynclinal instable les forces orogéniques restaient actives. Elles amènent, à la fin du cartennien, la surrection d’une sierra toute fraîche. Cette sierra a pris la place exacte du bras de mer, par cette inversion du relief qui est précisément la caractéristique des géosynclinaux.

Il ne saurait être question d’imaginer que la surrection d’une pareille chaîne alpine, dans le voisinage immédiat n’ait pas eu de répercussion sur les Biban préexistants. Assurément la vieille chaîne a rejoué fortement. Pourtant elle a tenu le coup, tout compte fait ; elle est restée elle-même ; par sa structure et son modelé, elle s’affirme pyrénéenne.

Voilà donc dans l’Atlas tellien, deux chaînes, celle des Biban et la sierra du Hodna, qui courent parallèlement à quelques kilomètres l’une de l’autre, d’apparence fraternellement symétrique. On pourrait les croire, au premier abord, deux éléments identiques du même ensemble montagneux. Or, quand on y regarde de plus près, elles se révèlent comme n’ayant aucune espèce de rapport. Elles ne sont pas du même âge du tout, elles ont été plissées chacune à part, à des époques extrêmement éloignées ; la plus ancienne est le môle résistant dont la compression a imposé sa direction à la plus récente.

Conclusions. — A propos de cet exemple concret on touche du doigt une évidence très intéressante. L’Atlas tellien comparé au saharien ne s’en distingue pas seulement par l’énergie bien plus grande des plissements. Il s’en distingue aussi par l’absence d’un plan général unique. Au rebours de l’Atlas saharien, le tellien n’a pas été plissé d’un coup, les forces orogéniques s’y sont, pour l’édifier, reprises à plusieurs fois. Le dessin général de l’Atlas saharien est d’âge pyrénéen[149], les poussées ultérieures n’ont fait qu’accentuer les traits sans les brouiller. Mais dans l’édifice tellien les géologues reconnaissent des compartiments juxtaposés, où tout diffère, la structure, le modelé, et par-dessus tout l’âge : des compartiments pyrénéens et d’autres alpins. L’Atlas tellien est un habit d’Arlequin.

C’est de toute évidence une énorme difficulté quand on essaie de concevoir une description générale de l’Atlas tellien.

CHAPITRE III

LE FAISCEAU DES PLIS

La question se pose maintenant s’il faut continuer dans cette voie, essayer de disséquer fibre à fibre les plissements de l’Atlas tellien, comme on a cherché à le faire pour quelques cas particulièrement nets et intéressants, la sierra des Kabylies, la chaîne des Biban, la sierra du Hodna.

Cette tentative ne serait pas nouvelle ; elle a été faite avec la collaboration de l’homme qui était le plus qualifié pour l’oser, M. Ficheur[150]. Avec le travail de M. Ficheur sous les yeux, on peut tracer sur une carte schématique les coulisses de l’Atlas, chacune avec sa longueur et sa direction. On obtient un faisceau de traits plus ou moins parallèles, qui se suivent ou se relaient. Leur dessin général parle à l’imagination et permet de se représenter les directions des forces plissantes depuis que le géosynclinal existe.

Seulement, il ne faut pas se dissimuler que ce schéma, nécessairement, est plus ou moins faux. Il additionne des quantités qui ne sont pas de même ordre, il groupe ensemble, sans crier gare, des accidents qui n’appartiennent pas du tout à la même catégorie.

On a déjà dit que le travail de M. Ficheur énumère dans un même enchaînement, sous des numéros successifs, 1, 2, 3, des éléments aussi peu comparables que les causses de Tlemcen et de Saïda d’une part, et la sierra du Hodna de l’autre.

Un autre exemple fera peut être saisir mieux encore la pensée. Il est indéniable que par-dessus le plateau de Médéa, la vallée de la Soummam prolonge en direction le Chéliff. Mais quoi : accordera-t-on qu’on puisse, sous ce prétexte, les mettre dans une même catégorie ? Tout les oppose. La Soummam est couverte d’une immense épaisseur de dépôts continentaux qui remontent à l’oligocène. Les humanités contrastent entre elles comme les pays. La Soummam est kabyle. Le Chéliff participe déjà de la vie des steppes. Orléansville et Bougie sont des mondes différents. Le long de la ligne Chéliff, plateau de Médéa, Soummam, aucune route n’a jamais passé à travers toute la série des siècles. A insister sur le lien de direction qui unit ces deux vallées ne risque-t-on pas de voiler leur dissemblance essentielle ?

Ces exemples concrets suffisent peut-être à faire ressortir les dangers de la méthode.

Pour éclairer la question avec une comparaison, rappelons que, dans nos Alpes françaises, auxquelles nous ramènent nos habitudes d’esprit, quelle que soit l’importance des vallées transversales, ce sont peut-être les accidents longitudinaux qui attirent l’attention davantage. A tout le moins ce système de vallées longitudinales (Durance, Buech, Drac, Isère), qui court parallèlement au Rhône à travers toute la chaîne, et qui l’articule, séparant deux mondes, les Préalpes calcaires et les Alpes proprement dites, avec leurs noyaux archéens. Instinctivement nous cherchons l’équivalent dans l’Atlas algérien et nous ne le trouvons pas.

Les Alpes et l’Atlas appartiennent au même système de chaînes périméditerranéennes. Mais elles semblent avoir chacune son originalité.

Cet empilement de nappes qui joue un si grand rôle dans les Alpes paraît en jouer un beaucoup plus humble dans l’Atlas, sous réserves de démonstrations qui n’ont pas encore été convaincantes.

Il ne semble pas que rien dans les Alpes rappelle cette juxtaposition en cases de damier de compartiments d’âge, de structure et de modèle différents, les uns pyrénéens par exemple et les autres alpins. L’histoire de l’Atlas, telle qu’on l’entrevoit dans les cartes paléogéographiques, est une histoire d’écroulements partiels au fond de la mer, et de reconstitutions, de refontes, de résurrections par grands lambeaux. On a déjà vu, on verra encore dans les chapitres suivants que l’Atlas est plein de retouches, de disparates et de raccords. Mais les Alpes, au contraire, comme l’Atlas saharien, ont bien l’air d’avoir été bâties d’un seul jet, sur un plan général simple.

Quoi qu’il en soit, le temps pourra venir, après beaucoup de monographies nouvelles, où il sera possible d’esquisser le dessin général du plissement tellien. Mais on s’imagine que ce temps est encore éloigné. On ne se croit pas en tout cas de taille à entreprendre une pareille tâche.

Faut-il donc renoncer à toute description de l’Atlas tellien ? On pense au contraire qu’il est possible d’obtenir des résultats intéressants avec une autre méthode que l’analyse et l’énumération bout à bout des plissements longitudinaux. On veut attirer l’attention sur les grandes divisions transversales. Par cette méthode on ne désespère pas de débrouiller un peu le chaos, en serrant d’assez près la réalité.

Notes in this chapter

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