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Structure de l'Algérie

LIVRE III

Reading edition

HAUTS PLATEAUX

CHAPITRE I

ATLAS SAHARIEN

On essaiera d’analyser d’abord le socle continental, la grande zone méridionale de l’Atlas saharien et des Hauts Plateaux, en commençant par l’Atlas saharien.

On a déjà dit qu’il a des limites nettes du côté du Grand Atlas marocain ; il contraste avec lui par son altitude moindre de moitié ; et certainement aussi par l’âge beaucoup plus jeune de ses roches.

Ce vieillissement d’est en ouest le long de la chaîne, qui est d’abord régulièrement progressif, s’accélère assez brusquement dès qu’on arrive au Grouz. Il y a là sûrement de part et d’autre du Grouz un changement soudain. Mais non pas essentiel à ce qu’il semble. Le Grand Atlas marocain est encore très mal connu. Pourtant, à considérer les cartes que nous en avons, il paraît évident qu’il est un prolongement de l’Atlas saharien, et que ce sont deux parties d’un même ensemble ; on l’admet non seulement d’après l’identité de la direction générale, mais aussi la direction et l’agencement identique des parties, des éléments de chaîne. Entre les deux, Atlas saharien et Grand Atlas, la différence serait de décapage. Le Grand Atlas serait profondément éventré par l’érosion jusqu’à des couches géologiques bien plus profondes.

A l’extrémité opposée on est en revanche parfaitement fixé.

Il est très connu que l’Atlas saharien se prolonge exactement semblable à lui-même, sur le territoire tunisien.

Nous avons sur lui d’excellentes études ; Ritter a décrit la partie centrale, Djebel-Amour, monts des Ouled-Nayl[77] ; Flamand[78] l’extrémité occidentale ; Roux l’extrémité orientale sur la frontière tunisienne[79]. Tous ces géologues sont exactement d’accord, ils nous font de l’Atlas saharien le même tableau d’ensemble.

Unité de plan. — Le trait essentiel est que la chaîne prise dans son ensemble a une direction, grossièrement est-ouest, et que ses éléments constitutifs, pris chacun pour soi, en ont une autre très aberrante (nord-est sud-ouest parfois presque nord-sud). Ritter a dressé une carte schématique de l’allure des plis (fig. 22) qui en dit plus au premier coup d’œil que de longues phrases.

Fig. 22. — Carte schématique de l’allure des plis dans l’Atlas saharien. L’Atlas Saharien a une direction générale approximative Est-Ouest. Mais les éléments qui le composent, qui sont courts et nettement individualisés, ont une direction toute différente, bien plus rapprochée du Nord-Sud. C’est ainsi que les brins tordus dont la réunion constitue un câble font un angle très marqué avec le câble lui-même. Cette structure si particulière caractérise l’Atlas Saharien d’un bout à l’autre avec une curieuse régularité. (D’après Ritter.)

Illustration from Structure de l'Algérie

Les éléments se relaient au lieu de se prolonger. L’analogie serait assez grande avec le dessin d’un câble composé de brins tordus. Les brins, considérés isolément, font naturellement un angle accusé avec le câble que leur réunion compose. Ici, dans l’Atlas saharien, chaque brin isolé, c’est-à-dire chaque pli, naît au sud, sur la plate-forme saharienne ; ils traversent en écharpe l’épaisseur de la chaîne ; et ils meurent, ils s’effacent à sa limite nord. Ils se groupent en faisceaux, en torons, Ritter dit en amygdales ; chaque amygdale a souvent une individualité géographique assez nette (monts des Kçour, monts du Djebel-Amour, monts des Ouled-Nayl).

De cette torsion, de ce conflit entre deux directions, différents géologues ont fourni différentes explications. Ce qui nous importe pour le moment c’est que cette disposition si particulière se retrouve partout d’un bout à l’autre en Tunisie comme en Algérie, et même dans le Haut Atlas, prolongement marocain de l’Atlas saharien. Roux[80], à propos du dessin en plan des plis dans le sud tunisien, parle d’arcs concaves vers le nord se raccordant à des « arcs concaves vers le sud » ; de « guirlandes », « d’accents circonflexes », Flamand, à propos de l’Atlas saharien sur les confins du Maroc[81], parle de « chaînes géniculées » (repliées en forme de genou) ; de directions « orthogonales ». Ces synonymes expressifs se ramènent aux termes de la description que Ritter a faite une fois pour toutes, et à laquelle tous ses successeurs déclarent expressément se rallier, y compris, à propos de l’Atlas marocain, Louis Gentil[82].

L’Atlas saharien est donc, d’un bout à l’autre, dessiné d’après la même formule, et comme plissé d’un seul jet.

Sur la date de ce plissement il ne subsiste pas non plus d’incertitude. Le socle continental envahi par les mers crétacées et éocènes, a été affecté « d’amples mouvements » (Roux, p. 261).

Un coup d’œil sur les cartes paléogéographiques montre le seuil de Biskra, le Hodna, l’Aurès et les Zibans déjà dessinés par les rivages de la mer cartennienne (fig. 10). M. Savornin qui vient de publier sur la région hodnéenne une très belle étude insiste là-dessus. L’Atlas saharien, dit-il, avait acquis « sa constitution dès le début des temps tertiaires[83] ».

L’époque miocène a vu pourtant produire une accentuation du plissement sensible au moins en certains points, en Tunisie par exemple. Dans la région de Redeyef, le miocène tout entier, y compris l’étage supérieur est « très vigoureusement plissé ». Le plissement a continué au pliocène et s’est fait sentir même au quaternaire[84]. M. Roux a justement attiré l’attention sur le témoignage des terrasses fluviatiles dans l’Atlas saharien. Une étude détaillée en serait d’autant plus intéressante qu’elles furent l’œuvre de rivières dont la mer n’a jamais été le niveau de base. Cette étude n’a jamais été faite. En gros, à juger par ce qu’on entrevoit au passage, elles conduiraient à la conclusion de mouvements orogéniques très récents ; et cela partout, aussi bien dans le Grouz que dans l’Aurès.

Une chaîne où les forces orogéniques n’ont jamais cessé d’être actives, du crétacé au quaternaire, c’est justement tout l’Atlas, aussi bien tellien que saharien. Les géologues sont unanimes là-dessus. En cela, sur cette question d’âge, l’Atlas saharien ne fait aucun contraste avec le tellien, il est lui aussi partie intégrante de l’Atlas, et au même titre.

Mais, dans l’édification de l’Atlas saharien, les forces plissantes, aux prises avec l’épaisseur relativement rigide du socle continental, ont constamment travaillé sur le même plan, à travers les âges ; leurs effets se sont lentement accumulés dans le même cadre préétabli. Il n’y a pas eu, comme dans le géosynclinal tellien, effondrement au fond de la mer et réédification toute fraîche de parties importantes.

Et, quoi qu’il en soit de cette explication, le fait est là. L’Atlas saharien est d’un seul jet : cela seul lui ferait, vis-à-vis de l’Atlas tellien, une originalité extrêmement accusée. Il en a d’autres.

Plissement ébauché. — Un second point essentiel est que l’Atlas saharien est plissé faiblement. C’est presque un corollaire de ce qu’on vient de dire. Le dessin général du plissement apparaît en plan, à la surface du sol et sur la carte, avec la netteté qu’on a vue, justement parce que les plis sont rares et simples, faciles à déchiffrer d’un coup d’œil. Dès le premier moment où un géologue s’est occupé de l’Atlas saharien, ce géologue, qui fut Ritter, a mis définitivement en lumière ce grand fait. « Le plissement, dit-il, est resté à l’état d’ébauche[85][86]. » Cet Atlas saharien n’est pas une sierra à crête accusée ; c’est plutôt un plateau ondulé, froissé. Tous les géologues ont acquiescé à la formule de Ritter (Flamand, Roux, Savornin).

Géologues et géographes établissent un parallélisme entre l’Atlas saharien et notre Jura français ; de Martonne par exemple[87], le général Berthaut[88]. La comparaison est devenue classique. Ce sont deux bons exemples courants d’un plissement peu accusé.

Cette analogie dans les énergies comparables des deux plissements a pour conséquence la parenté des deux modelés.

Ces termes populaires expressifs que les montagnards du Jura donnent à des détails du relief, les cluses, les ruz, les crêts, les combes et qui ont passé dans l’usage courant de la géographie physique, des géographes comme de Martonne[89], des topographes comme le général Berthaut[90], des géologues comme Roux[91] se trouvent tout naturellement entraînés à les employer dans une description de l’Atlas saharien. Le dôme à centre évidé (cratère d’érosion de Roux, voir fig. 13), si fréquent dans l’Atlas saharien est aussi une forme jurassienne[92].

Modelé désertique. — Pourtant ce modelé jurassien est l’œuvre d’une érosion jeune, qui n’a pas eu le temps d’effacer entièrement et de rendre méconnaissable la surface structurale primitive. Assurément il y a une nuance importante à noter à ce point de vue entre le Jura et l’Atlas saharien.

« Les plis de l’Atlas saharien, dit le général Berthaut, étant plus dégradés que ceux du Jura, présentent une plus grande densité de détails topographiques : crêts, ravins, combes, festons, écailles, etc., s’y montrent plus nombreux et plus serrés[93]. »

M. Roux souligne la présence, dans certains coins de l’Atlas saharien, de véritables « synclinaux perchés », tout à fait typiques. Ce sont, par exemple, le Kalaat-es-Senam sur la frontière tunisienne, le djebel Milok au nord de Laghouat. « Cette inversion du relief, comme le fait observer de Martonne, est un signe certain d’une évolution poussée jusqu’à la maturité » ; et c’est dans les Alpes, non plus dans le Jura, que de Martonne en cherche des exemples[94].

L’Atlas saharien, frère du Jura, s’en distinguerait donc par une usure du relief beaucoup plus accentuée. On n’est pas certain, à vrai dire, que cette explication soit entièrement satisfaisante. Il est évident en tout cas qu’elle est incomplète, et ce qu’elle passe sous silence pourrait bien être l’essentiel. L’Atlas saharien se distingue du Jura, des Alpes, et de toutes les chaînes de chez nous, qui sont familières à nos géographes, en ce qu’il a un modelé désertique.

En effet, comme on l’a déjà dit longuement, il n’a, pour ainsi dire, jamais cessé d’être zone de bassins fermés. Sous nos yeux, aujourd’hui, à son extrémité orientale, dans le sud tunisien, le bassin fermé du Djerid va jusqu’à Gabès, c’est-à-dire jusqu’à la mer. Depuis l’oligocène, en tout cas depuis le pontien, cette chaîne tout entière n’a jamais été normalement drainée par des fleuves aboutissant à la mer. C’est un fait d’immense conséquence, au point de vue modelé. Le cycle d’érosion n’est plus le même, suivant que le niveau de base est fourni par le chott voisin qui se comble, et non plus par la mer lointaine, dont la capacité réceptive en matière d’alluvions est pratiquement illimitée. Sur tout le flanc sud de Figuig à Gabès, le contact géologique entre l’Atlas et la plate-forme saharienne ne s’observe nulle part ; il est masqué invariablement par des épaisseurs inconnues d’atterrissements continentaux, que les géologues ont classé mio-pliocènes, et qui sont les éboulis et les débris de la chaîne, les résultats accumulés de son usure à travers les âges. Ils sont restés où le ruissellement sur les pentes les a abandonnés, à bout de force dans les zones d’épandage. La chaîne est enfouie sous ses propres débris. Le colmatage en bassins fermés est soumis à des lois particulières : le niveau de base qui est une simple zone d’épandage tend à se relever sans trêve par l’accumulation des alluvions ; il en résulte une incertitude du cours inférieur ; la rivière est rejetée par le résultat de son travail à la recherche éternelle d’une zone d’épandage nouvelle ; et le colmatage s’étend donc de proche en proche sur des étendues illimitées.

L’érosion aussi obéit à des lois nouvelles ; il n’y a pas attaque générale par de grands fleuves brutaux éventrant profondément la chaîne. Dans les compartiments séparés des bassins fermés l’érosion travaille en petit. Chaque groupe montagneux est modelé à part, délicatement, par une érosion régulièrement périphérique, l’ennoyage et par conséquent la protection du pied allant de pair avec l’attaque du sommet. Ainsi s’expliquent, j’imagine, ces paysages, que décrit Ritter, où « quelque montagne décharnée s’avance, dans l’horizon plat, comme un éperon de navire » : ces « vastes plaines que séparent de longues crêtes aiguës et bien alignées ». Flamand les compare à des « chenilles processionnaires » se suivant à la queue leu-leu.

On a parfois comparé l’Atlas saharien aux chaînes de l’Iran, d’ailleurs bien mal connues et cette comparaison a chance de n’être pas inexacte. J’en suggérerais volontiers une autre avec les Basin Ranges des États-Unis, sans être d’ailleurs autrement sûr de ce que j’avance. Cet enfouissement de l’Atlas saharien sous ses propres débris, il est curieux qu’on ne l’ait, je crois bien, jamais mentionné. Il pourrait bien être pourtant la caractéristique la plus importante de la chaîne, celle qui explique les autres, au moins pour une bonne part.

Lien entre les deux. — Et par exemple n’est-il pas en relation de cause à effet avec l’autre grande caractéristique, la simplicité des plis. Les théoriciens de la tectonique, en étudiant les plissements de l’écorce terrestre, sont arrivés à cette conclusion qui est de simple bon sens. Un pli donné est d’autant plus accusé qu’on l’envisage à une profondeur plus grande dans l’épaisseur de l’écorce. Il est toujours léger dans les couches superficielles[95].

Une chaîne comme les Alpes apparaît de tectonique très compliquée, parce que l’érosion actionnée par le niveau de base marin, a mis au jour le cœur profond des plis.

Il en est de même de l’Atlas tellien. Mais l’Atlas saharien, de modelé désertique, a conservé au contraire des parties importantes, ou en tout cas des traces encore reconnaissables de la surface structurale primitive ; c’est-à-dire une simplicité de dessin général, dont nous ne savons pas ce qu’elle masque en profondeur.

A vrai dire elle pourrait bien masquer une allure tectonique assez différente, à profondeur égale, de ce qu’on observe dans l’Atlas tellien. Les cartes paléogéographiques ont déjà montré qu’il y a une différence essentielle de nature entre le géosynclinal tellien et le socle continental de l’Atlas saharien. Il est naturel d’admettre a priori que la réaction aux compressions latérales n’a pas été la même de part et d’autre. Là-dessus nous pourrons emprunter quelques lignes à un géologue M. Joleaud[96]. « Dans le nord de l’Afrique Mineure qui a conservé pendant toute la durée des temps oolithiques et crétacés un caractère nettement géosynclinal, les forces tectoniques se propagèrent à travers une puissante série bathyale, en donnant naissance partout à des plis bien accusés. Dans le centre et le sud les mouvements orogéniques tertiaires se transmirent à travers des dépôts néritiques formant un ensemble bien moins développé en hauteur. » M. Joleaud pense que dans cette zone des dépôts néritiques, ou du socle continental, la plate-forme paléozoïque, moins profondément enfouie, a pu faire sentir son influence, et même « commander en quelque sorte l’orogénie tertiaire ». Nous en saurons plus long le jour où le Grand Atlas marocain aura été bien étudié. Il semble en effet que le Grand Atlas soit la prolongation de l’Atlas saharien surhaussée et décapée jusqu’au cœur paléozoïque. Dans l’état de nos connaissances de la réserve s’impose.

En géographie physique, comme dans toutes les sciences naturelles, il faut se méfier sans doute d’une explication unique appliquée à des faits complexes. L’Atlas tellien d’une part, et le saharien de l’autre, ont deux bonnes raisons d’être l’un très compliqué, et l’autre très simple. Il faut noter seulement que ces deux causes agissent dans le même sens, leurs effets s’additionnent. Il en résulte que les deux Atlas sont des individualités bien distinctes.

CHAPITRE II

L’AURÈS

L’Atlas saharien a beau être une individualité bien nette, construite, d’un bout à l’autre sur une sorte de plan général, on y distingue des parties. On a déjà dit qu’à l’occident le Grouz et ses voisins forment un groupe à part. A l’orient il n’a jamais été dit assez combien l’Aurès est un monde particulier.

Qu’on jette un coup d’œil sur les trois coupes ci-jointes, l’une à travers l’Atlas d’Oran, l’autre de Constantine, la troisième d’Alger (de Dellys à Biskra) (fig. 23). Les deux premières font avec la troisième un contraste complet, une antithèse. Dans celles-là les sommets culminants de toute la chaîne sont nettement reportés dans l’extrême sud, dans l’Atlas saharien. Sous le parallèle d’Oran les montagnes du Tell sont des taupinières à côté des massifs de l’Atlas saharien, la différence est presque du simple au double de 1000 à 2000 mètres, et la massivité des deux chaînes est proportionnelle à leur altitude.

Sous le parallèle de Constantine (plus exactement du cap Bougaroun au chott Melr’ir) le rapport est le même entre les chaînes de petite Kabylie et l’Aurès ; c’est ce dernier qui écrase les premières de son altitude et de sa masse.

Mais de Dellys à Biskra la proportion inverse est encore plus accusée. De l’Atlas tellien, représenté par le Djurdjura, qui dépasse 2000 mètres, ce serait trop peu dire qu’il écrase l’Atlas saharien ; il représente à lui seul toute la chaîne puisque l’Atlas saharien n’existe plus ; l’Atlas saharien a tout à fait disparu, il est supprimé à la lettre, rigoureusement, puisque le très large seuil de Biskra entaille la chaîne jusqu’à 400 mètres d’altitude.

Il y a là un étranglement de l’Atlas extraordinaire, l’étranglement du Hodna. C’est peut-être le trait le plus frappant de la structure dans toute l’Algérie. Il saute aux yeux dès qu’on regarde une carte. Mais dans la mesure il est vrai très faible où des géographes ont essayé de décrire avec des mots, il ne me semble pas qu’on en ait tiré tout ce qu’il donne de facilités pour l’articulation du pays et la différenciation des régions naturelles.

Fig. 23. Trois coupes à travers l’Atlas. Les coupes A et C (Atlas d’Oran et de Constantine), sont apparentées entre elles. Dans l’une comme dans l’autre l’Atlas saharien est bien plus important que le tellien par sa masse et son élévation. Dans la coupe intermédiaire B (Djurdjura, Hodna, Biskra) le rapport est inverse. C’est le point où l’Atlas tellien est le plus imposant, le saharien au seuil de Biskra est réduit à peu près à rien. Cette comparaison fait ressortir le caractère exceptionnel, et par conséquent l’importance géographique du seuil de Biskra.

Illustration from Structure de l'Algérie

On a déjà longuement parlé du seuil de Biskra, et de ses relations avec le sillon de l’Igharghar. On a dit qu’il séparait deux humanités, Berbère et Arabe ; comme aussi deux groupes montagneux très contrastés, les collines du Zab d’une part et d’autre part la masse puissante de l’Aurès (fig. 6).

Dans le chapelet des « Amygdales » qui composent l’atlas saharien l’Aurès a une individualité bien plus accusée non seulement que le Zab mais que les monts des Ouled Nayl ou le djebel Amour. On en est prévenu par le retentissement et la célébrité du nom. Aurasius disent déjà les auteurs anciens. Notez que le mons Ferratus n’est pas identifié avec certitude ; on a soutenu que c’était le Djurdjura, mais on n’en est pas sûr. Le mont Papua où finit Gélimer n’a jamais été retrouvé ; on a renoncé à le reconnaître dans l’Edough, Un massif montagneux dans l’Atlas qui ait gardé son nom et son individualité bien nette depuis deux mille ans, il n’y en a peut-être pas d’autre en dehors d’Aurasius Mons.

Les Berbères qui l’habitent ont un nom d’ensemble ; ils s’appellent Chaouïa (de cha brebis) ; ce qui semble signifier les pâtres de moutons. Ce sobriquet devenu un ethnique souligne un genre de vie par quoi les Chaouïa s’opposent à tous leurs voisins, non seulement aux Arabes Hodnéens, grands nomades pâtres de chameaux, mais aussi aux Berbères de Kabylie cultivateurs et arboriculteurs, logés dans des maisons et des chaumières. Si nous étions plus familiers avec le passé de l’Algérie, nous reconnaîtrions, je crois, dans le pays Chaouïa, le pays de ces pâtres nomades ou semi-nomades, qui ont porté, aux temps de Carthage et de Rome le nom de Numides. Depuis l’antiquité, la venue des Chameliers Zénètes, puis Arabes, a modifié de fond en comble le nomadisme. Là où furent les Numides on retrouve aujourd’hui les Chaouïa, fidèles aux conditions de vie que le pays et le climat imposent, distincts de leurs vieux voisins les Maures des chaumières, comme de leurs voisins plus récents les chameliers des grandes tentes.

Ce groupe humain Chaouïa semble aussi anciennement individualisé que les montagnes où il vit.

Il s’étend jusqu’à Souk-Ahras et jusqu’auprès de Constantine recouvrant, au nord de l’Aurès proprement dit, la zone des bassins fermés qui lui est subordonnée. On dit les Hauts Plateaux de Constantine et cette façon de s’exprimer n’est pas heureuse.

C’est à l’ouest du Hodna que les deux Atlas, le tellien et le saharien, sont séparés par une zone intermédiaire de hauts plateaux. A l’est de l’étranglement les conditions se modifient ; les deux Atlas se rejoignent et se bordent l’un l’autre. Aussi bien les directions des plis s’infléchissent progressivement vers le nord, l’Atlas tellien arrive à la mer, et le saharien, se substituant à lui, recouvre la Tunisie. Rien n’est plus connu. Un coup d’œil sur la carte montre bien nettement cette orientation nouvelle et ce groupement des plis. Il est curieux que la nomenclature usuelle soit en contradiction complète avec l’évidence.

A l’ouest du Hodna on verra combien la limite est facile à suivre entre le socle continental à peu près rigide, et la zone géosynclinale plissée. A l’est il y a du flou.

Il est vrai que le rocher calcaire qui porte la ville de Constantine, semble appartenir déjà au socle continental, et en être le rebord. En ce point précis il y a dans le profil de l’oued Rummel (fig. 19) une rupture de pente extrêmement marquée. Sur le profil de la Seybouse on observe exactement en amont de Guelma (fig. 18) une rupture et pente analogue. Et dans le voisinage de Guelma (à 8 kilomètres ouest) au pied de ce même grand talus jaillissent les fameuses sources d’Hammam-Meskoutine (500 litres à la seconde, 95° de chaleur)[97].

Les monts de Constantine d’après Joleaud[98] sont un front de nappe et le rameau le plus méridional de l’Atlas tellien. C’est donc à peu près là que passerait la limite ?

Pourtant au sud de Constantine les géologues nous décrivent une structure compliquée, fort éloignée d’être tabulaire.

Blayac, par exemple, parlant du bassin de la Seybouse au sud de Guelma, nous dit qu’il est « entièrement du domaine de l’Atlas saharien ».

Mais les plis, dit Blayac sont moins rudimentaires que dans le sud. « Dans le bassin de la Seybouse plus rapproché du géosynclinal, les efforts orogéniques plus violents ont obligé les plis à s’imbriquer, à chevaucher, là où les terrains n’étaient pas suffisamment résistants par leur nature lithologique[99]. »

Il est vrai que cette expression Hauts Plateaux constantinois s’applique à une région bien déterminée, le domaine des chotts, des bassins fermés, avec leur croûte épaisse de dépôts continentaux, que l’érosion de tête des torrents telliens n’a pas encore éventrés et décapés.

Mais on voudrait voir réserver à cette région le nom de « hautes plaines », proposé par MM. Ficheur et Bernard[100]. Il conviendrait parfaitement à l’est de l’étranglement hodnéen.

A l’ouest au contraire on verra qu’il faut dire « hauts plateaux ».

CHAPITRE III

TENDRARA

A l’ouest de l’étranglement hodnéen (fig. 25), l’Atlas tellien et l’Atlas saharien ne sont plus en contact, ils sont séparés par une très large zone intermédiaire, celle des Hauts Plateaux proprement dits.

C’est la zone des grands chotts, et on a déjà dit que les chotts actuels ont des ancêtres à travers tout le passé continental de l’Algérie, depuis le trias. Les Hauts Plateaux sont donc encroûtés de dépôts continentaux, plus encore que l’Atlas saharien, sur une plus grande épaisseur, et sur une plus grande superficie. En un nombre restreint de points on peut observer directement le substratum, dont la structure pourrait donc être matière à contestation.

Il est naturel d’admettre que le point le plus élevé de Hauts Plateaux a chance d’être aussi celui autour duquel le substratum affleure le plus largement. A partir du Hodna, qui est à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, le sol monte progressivement jusqu’à la frontière marocaine et au delà, jusqu’à la Moulouya. Les sommets sont là, dans une région qui fait politiquement partie du Maroc ; mais qui, physiquement, est un simple prolongement des Hauts Plateaux algériens, leur extrémité occidentale. On a quelquefois donné à cette région le nom de Dahra, qu’il peut être commode de retenir, même s’il n’est pas usité dans le pays, ce qui est bien possible. Le Dahra dans son ensemble a 13 ou 1400 mètres ; des points atteignent 1600 mètres, comme par exemple le Djebel Tendrara.

Nous en avons aujourd’hui, et depuis peu, une bonne image topographique, la carte au 200000e du bureau topographique du Maroc ; édition provisoire, mais l’édition définitive n’en différera que par des détails insignifiants.

Il est vrai que du Dahra il n’existe même pas un commencement de carte géologique, du moins qui ait été publiée ; mais je me trouve avoir travaillé dans le pays au printemps de 1914, j’en ai rapporté des fossiles très connus et très caractéristiques identifiés au premier coup d’œil par M. Ficheur. Et la simplicité de la structure aidant, je puis certainement rendre du Dahra un compte précis et exact.

A l’ouest de Tendrara, c’est-à-dire dans la direction du Maroc et en pays mal connu, je suis allé jusqu’aux points d’eau de Tioudadin, Bel Riada, Haci Chguig, Haci Marroug, ce qui signifie un rayonnement d’une centaine de kilomètres.

Fig. 24. Le Tendrara. C’est le point culminant (1647 m.) de tous les hauts plateaux sur la frontière marocaine où il se dresse. On le voit de partout dès qu’on sort de l’Atlas. C’est une butte-témoin découpée par l’érosion dans une feuille à peine ondulée de calcaire cénomanien-turonien. Tout autour dans un rayon considérable (60 à 80 km. au moins vers l’Ouest et le Nord-Ouest) les conditions géographiques et géologiques sont partout les mêmes. Il y a donc bien plateau, dans le sens populaire et technique du mot.

Illustration from Structure de l'Algérie

Dans toute cette étendue on ne cesse d’avoir sous les pieds la même feuille du même calcaire. Ce calcaire est blanc, très dur, à gros rognons de silex noir (Tendrara) ; quand des marnes s’y intercalent elles sont chargées de gypse. C’est le facies, classique en Algérie, des calcaires cénomaniens et turoniens. Les fossiles appartiennent d’ailleurs à ces étages (radiolites, nérinées). Auprès de Tioudadin (dans la direction du djebel Lakhdar) ; et auprès de Bel-Riada (direction de l’oued R’ilan) on voit ces couches reposer en superposition tout à fait normale et tranquille sur des grès rouges qu’on reconnaît de suite, si on les a vus ailleurs ; ce sont les grès à sphéroïdes et à dragées de l’albien. Comme d’habitude on y trouve des gravures rupestres. Tout est donc parfaitement clair, on a bien affaire à un plateau crétacé, d’un type tout à fait courant en Algérie et au Sahara algérien ; on pourrait se croire au Tadmaït, il n’y a pas moyen de s’y tromper, et il ne subsiste pas d’incertitude.

Le djebel Tendrara, fig. 24, avec ses 1657 mètres, paraît bien être le point culminant du Dahra et par conséquent de tous les hauts plateaux algériens, ce qui est, en somme, une dignité assez éminente. A ce titre le Tendrara mériterait une place dans les manuels scolaires de géographie algérienne. Sur le terrain il est d’ailleurs imposant. On le voit de 60 kilomètres à la ronde, et même davantage ; de Berguent par exemple, qui est à plus de 100 kilomètres dans le nord, sur les frontières du Tell. Il a la forme d’une table : cette forme, très répandue dans le sud, que les indigènes appellent gara. Tendrara, est une butte-témoin constituée par un empilement de couches calcaires turoniennes horizontales. Comme son relief relatif est d’environ 200 mètres, ce dont elle porte témoignage, c’est l’importance des couches disparues et par conséquent celle de l’érosion.

Cette érosion si importante pourtant n’a guère voilé l’allure générale de la surface structurale ; on la reconnaît au premier coup d’œil sur la carte topographique[101]. La feuille calcaire dont le Tendrara est une saillie n’est pas rigoureusement horizontale, elle dessine, entre Tendrara et Tioudadin, un dôme allongé très régulier, ce que les géologues appellent un brachyanticlinal, nettement fermé à Tioudadin. C’est une ondulation, un plissement très léger, mais il est très net, orienté sud-ouest-nord-est ; cette direction se retrouve tout naturellement dans celle du grand axe au djebel Tendrara.

L’arc de Fortassa. — Ce plateau ondulé de Tendrara voisine avec le dernier rameau de l’Atlas saharien et la comparaison est intéressante.

C’est le chapelet de chicots dont on a déjà parlé au livre I, et qui borde au nord le Tamlelt (djebel Orak, djebel Bou-Arfa, djebel Klakh) (fig. 4 et 25).

Sa direction est remarquable : après avoir couru ouest-est en territoire marocain, il se continue au delà de Fortassa en territoire algérien jusqu’à l’Antar de Méchéria, qui peut être considéré comme le dernier grain du chapelet. A partir de Fortassa, la direction s’infléchit au nord-ouest, ou même au nord-nord-ouest. C’est donc un arc d’une courbure très prononcée ; appelons-le, pour la commodité de l’exposition, l’arc de Fortassa.

Cet arc de Fortassa est un élément tout à fait typique de l’Atlas saharien, il l’est par son allure arquée (géniculée comme dit Flamand), par sa direction qui fait un angle avec celle de la chaîne dont elle constitue un élément, par sa façon de s’en échapper comme une mèche rebelle d’une natte de cheveux (voir la figure 22).

Or le contraste de structure est très vif entre l’arc de Fortassa et le plateau de Tendrara. Ce contraste apparaît au premier coup d’œil ; de loin, on voit l’arc de Fortassa se profiler sur l’horizon en dents de scie, en sierra, et non pas du tout en tables. Quand on y regarde de plus près la différence s’accuse davantage encore. L’intensité du plissement amène à l’émergence des couches bien plus anciennes que le cénomanien et l’albien. Des calcaires jurassiques et liasiques, et même des roches encore plus anciennes cristallines et primaires.

Du djebel Bou-Arfa j’ai rapporté des échantillons de roche qui ont été examinées par M. Brives. L’un est un conglomérat à ciment siliceux et éléments de quartz gras roulés, ayant tout à fait l’aspect des conglomérats permiens. L’autre est une pegmatite tourmalinifère.

Au même point je retrouve dans mes notes mention de roches qui m’ont paru être des micaschistes (traversées apparemment par un filon de pegmatite). Le point d’origine est au cœur du djebel Bou-Arfa, dans la région d’Aïn-Bou-Arfa, au-dessus exactement d’un gisement de manganèse, qui était prospecté au printemps 1914. L’affleurement de roches anciennes est de forme lenticulaire au milieu d’une haute falaise à regard sud. Au-dessus et au-dessous des roches anciennes sont des calcaires secondaires, et ces calcaires appartiennent à la même couche dont l’œil suit le repli. Sous bénéfice d’inventaire je pense qu’il y a là un pli très vif, déversé au sud. Il n’y a pas besoin de souligner le contraste d’une pareille structure avec l’ondulation de Tendrara.

Dans ce même arc de Fortassa, pour multiplier les exemples, un contraste analogue ressort entre des éléments voisins de l’arc le djebel Lakhdar et le djebel Orak (fig. 4).

Le Lakhdar, qui est de grès albien et qui a la forme et la simple structure d’un tremplin, est une écaille soulevée sur le rebord du plateau crétacé de Tendrara, avec lequel il fait corps. Tout à côté le djebel Orak (au-dessus de la source) est une feuille verticalement dressée de calcaire liasique ou jurassique.

L’arc de Fortassa n’a pas été encore étudié par les géologues. A cette réserve près tout se passe comme s’il était d’architecture plissée et le plateau de Tendrara d’architecture tabulaire. La distinction universellement admise entre les Hauts Plateaux et l’Atlas saharien conserve sa valeur.

CHAPITRE IV

LE TIGRI

En relation de voisinage avec l’arc de Fortassa et le plateau de Tendrara se trouve le chott Tigri. On a l’intention de l’analyser[102] sommairement comme un bon échantillon des cuvettes fermées dont la juxtaposition constitue les Hauts Plateaux (fig. 25).

Ce serait un très mauvais échantillon de chott proprement dit.

Il n’a jamais été fait une étude détaillée d’un chott. Il faut se borner à des impressions. On se représente un chott comme une plaine d’alluvions, sur laquelle, après les pluies, de grandes étendues d’eau, d’épaisseur pelliculaire, se déplacent plus ou moins au gré du vent. En temps ordinaire c’est à perte de vue une immensité brunâtre, çà et là miroitante de sel. Il n’est jamais possible de la traverser sans précautions, parce qu’elle est semée de fondrières très dangereuses. Non seulement les hommes mais jusqu’aux gazelles, dit-on, connaissent les sentiers où le sol est solide et dont il ne faut pas s’écarter, sous peine d’enlisement et de mort. Le pays le plus intraversable et le plus inexplorable, puisqu’il n’existe pas de moyens de transport imaginable ; on ne passe ni à pied ni en bateau dans un pays qui n’est ni terre ferme ni eau. Telles sont les idées que le mot de chott éveille.

Le Tigri ne répond pas à cette définition. On y rencontre bien çà et là des plaques chauves et salées ; mais elles sont insignifiantes ; les caravanes passent et campent partout. Ainsi les Indigènes disent : le chott Chergui, le chott R’arbi ; mais ils disent le Tigri tout court. C’est pour eux le nom d’un pays, d’une région naturelle. Il est sûr pourtant que ce pays est une cuvette fermée, et s’il rentre dans une catégorie qui ait un nom courant, c’est assurément dans celle des chotts. Il lui en manque seulement les caractéristiques populaires.

Fig. 25. — Le Tigri. Le Tigri est un bassin fermé de forme ovale délimité par une enceinte de falaises — Les cours d’eau s’en éloignent de toutes parts (voir la direction des flèches). Ceux qui coulent vers le Sud, pour fuir le Tigri se creusent des gorges pittoresques à travers l’arc montagneux de Forthassa. L’un d’eux, l’oued Falet, a manifestement capturé un réseau d’oueds affluents anciens du Tigri. — Le Tigri est très creux ; 150 mètres de dénivellation entre le chott central qui est le fond de l’entonnoir et le sommet de la falaise extérieure. — Entre ces deux extrémités des amphithéâtres de falaises, de diamètre et d’altitude décroissants de l’extérieur au centre, s’emboîtent les uns dans les autres. — Ces falaises correspondent à des cassures, le long desquelles une éruption volcanique s’est produite jadis, et la nappe d’eau souterraine se fait jour aujourd’hui en sources nombreuses. — Le Tigri, type des chotts algériens est une cuvette d’effondrement évidente.

Illustration from Structure de l'Algérie

Pour le but que nous poursuivons, cette lacune est un avantage précieux. L’absence, ou la pauvreté, du remplissage alluvionnaire laisse apparaître au jour les parois de la cuvette, et par conséquent sa structure. Le Tigri est donc un type excellent de cuvette fermée parce qu’elle est aux trois quarts vide. De même que Tendrara, parce qu’il est net d’alluvions, est un bon type de haut plateau.

Le manteau alluvionnaire. — Pourquoi la cuvette est vide il est aisé d’en rendre compte. C’est essentiellement que la cuvette fermée du Tigri est un bassin fluvial tout petit. Le chott Melr’ir, à côté de Biskra, reçoit l’oued Djedi, qui vient de Laghouat, et l’Igharghar, qui vient du Hoggar : c’est un bassin d’alimentation immense comparable par son étendue à celui du Danube ou du Rhin. Les autres chotts Algériens, le Hodna, les Zahrez, les chotts R’arbi et Chergui n’ont pas un bassin aussi gigantesque ; ils drainent cependant des portions importantes de l’Atlas. Mais le Tigri à proprement parler ne draine rien du tout. Il est à peu près complètement réduit aux pluies qui lui tombent du ciel directement dans son enceinte de falaises. Il n’est pas la zone d’épandage d’un grand oued sérieux, venu de loin.

Il faut noter qu’à ce point de vue la situation du Tigri est allée en empirant depuis le quaternaire. Son bassin de réception, qui a toujours été extrêmement médiocre, a été réduit encore, dans de très fortes proportions, par des captures. Aujourd’hui le seul oued qui aboutisse au Tigri (l’oued Mazzer coin nord-ouest), a tout au plus 20 kilomètres de long. Le système de cet oued Mazzer, avant les captures qui l’ont amputé, pouvait avoir une superficie double ou triple de l’actuelle. Ce n’était déjà pas grand’chose ; mais enfin la décadence est actuellement sensible.

L’exiguïté croissante du bassin de réception a deux conséquences, qui ont tendu l’une et l’autre à restreindre l’épaisseur du manteau alluvionnaire.

Et d’abord le Tigri n’a pas gardé beaucoup d’alluvions parce qu’il n’en n’a jamais reçu beaucoup. Il n’a jamais été comme d’autres chotts, la zone d’épandage où sont venus se concentrer les débris des chaînes lointaines.

Mais par surcroît les alluvions quaternaires, telles quelles, qui s’étaient accumulées dans la cuvette, le Tigri, sous le climat actuel, se trouve très mal outillé pour les défendre contre la pulvérulence et la déflation ; plus mal outillé que les autres chotts parce qu’il est plus desséché. L’équilibre est rompu davantage entre la masse des alluvions et la quantité disponible d’eau qui les imbibe et les maintient. En effet l’irrégularité des pluies dans le temps et dans l’espace tend à s’atténuer dans une cuvette qui est l’aboutissement d’un bassin fluvial étendu, et qui, par conséquent, peut bénéficier de pluies lointaines. Mais, dans une cuvette aussi isolée : que le Tigri, le climat subdésertique doit développer intégralement toutes ses conséquences desséchantes : aggravées encore par les captures et le rétrécissement consécutif du bassin. Il faut s’attendre à ce que le desséchement, la décomposition du sol, ait progressé plus vite ici que dans d’autres cuvettes fermées. Et c’est en effet ce qui s’est produit.

Le Tigri est un pays extraordinaire ; dont on ne sait au premier contact comment interpréter l’étrangeté. Dans l’enceinte de ses falaises, il est constellé de petits chotts, assez souvent circulaires, qui lui font sur la carte une face lunaire, une figure cicatrisée de variole. Il en est des oueds comme des chotts. On n’en voit que des bouts, des tronçons incohérents, qui ne se soudent pas entre eux, et qui ne riment à rien. L’émiettement du modelé est corrélatif, un pêle-mêle de bouts de falaise et de buttes témoins, qui ne se coordonnent pas en un ensemble.

Tout cela donne bien déjà, à soi tout seul, une impression de décomposition. Quand on y regarde de plus près on finit par reconstituer, entre le chott central et l’ellipse des falaises, un réseau régulier de petites artères quaternaires, un réseau dissocié, pourri. Les bouts de falaise et les buttes témoins en représentent les parties dures, le squelette rocheux. Tout ce qui en faisait jadis un corps vivant, la chair si on peut dire, c’est-à-dire le remplissage alluvionnaire, le colmatage, a généralement disparu, emporté au vent.

Pas emporté bien loin, il est vrai. La partie sableuse de l’ancien manteau alluvionnaire a été transposée en dunes, et se retrouve sous cette forme dans l’enceinte du Tigri.

En dunes d’une espèce particulière. Ce n’est pas la véritable dune classique, de sable nu, nous sommes dans la steppe et non pas au désert. Le sable du Tigri porte de la végétation. La plus grande partie de la cuvette est une mer de mamelons sablonneux. Chacune des innombrables buttes juxtaposées est couronnée d’un arbuste ou d’une touffe de végétation ; l’arbuste ou la touffe est la raison d’être de la butte, puisque le sable s’est déposé autour de ce petit obstacle. La végétation est, pour la steppe, très vigoureuse et très dense, ce qui a pour corollaire que les mamelons de sable sont très accusés et très serrés. Du gros bétail, mulets, chevaux, chameaux, disparaît entièrement derrière une de ces ondulations ; on passe à quelques mètres d’un groupe de bêtes sans le voir. Cette nature de sol est fréquente au Sahara, nos Sahariens l’appellent « Nebka ». Si on voulait définir le Tigri d’un seul mot, celui-ci serait plus juste qu’aucun autre. Essentiellement le Tigri, dans son ensemble, est une « Nebka ».

C’est peut-être la plus belle qui soit dans toute l’Afrique septentrionale.

La Nebka, l’émiettement du modelé et de l’hydrographie, tout cela dans le paysage du Tigri concourt au même trait essentiel. Les parois de la cuvette sont restées découvertes ou ont été récurées énergiquement par les actions éoliennes. Tandis que d’autres cuvettes fermées des Hauts Plateaux sont remplies jusqu’au bord d’épaisseurs insondées de boues salées, celle du Tigri est vide presque jusqu’au fond. Condition précieuse qui permet d’en toucher du doigt la structure.

Géologie de la cuvette. — Dans toute l’étendue du Tigri on retrouve le même sous-sol, des couches rouges, surtout gréseuses, avec intercalation de lits plus ou moins argileux, qui sont par endroits gypsifères. G.-B.-M. Flamand les appelle « terrain des Gour », pour ne pas préjuger de leur âge. C’est cette formation continentale et désertique dont nous avons déjà parlé et qu’on peut attribuer suivant les points où on l’observe à l’oligocène, au pontien, au tortonien.

Au-dessus des couches gréseuses rouges il y a normalement des calcaires blancs très durs. C’est la croûte pliocène, telle que nous l’avons déjà décrite, avec sa minceur qui rend plus remarquable sa continuité.

Nous sommes donc sur l’emplacement d’un bassin fermé très ancien, comblé par des dépôts d’atterrissements.

Le Tigri, en tant que cuvette fermée, existait déjà au pontien, probablement à l’oligocène. Cette vieille cuvette paraît avoir été beaucoup plus étendue que l’actuelle. En tout cas le terrain des Gour s’étend très au delà des limites du Tigri (A Hasi et Aricha, par exemple, l’oued est entaillé dans le terrain des Gour).

Tous les autres chotts des Hauts Plateaux sont d’ailleurs logés à la même enseigne. Tous ont une large auréole de dépôts continentaux, et des ancêtres pontiens ou oligocènes.

Mais voici qui est particulier au Tigri ; des traces d’un volcan. Elles sont sur la falaise nord, en un point qui s’appelle Garet Zerga ; ce qui signifie la butte bleue (ou peut-être verte). L’œil est attiré de loin en ce point-là par la couleur de la falaise, faut-il dire vert sombre dans ce pays impressionniste, où les couleurs déroutent notre œil occidental. Quand on s’approche, on voit que cette couleur est due à la roche de l’entablement, éparpillée en éboulis sur tout le flanc de la falaise. C’est une roche sombre, dont un échantillon, rapporté au laboratoire de M. Lacroix, a été identifié « néphélinite » ; c’est-à-dire approximativement basalte.

L’entablement basaltique a une épaisseur d’une dizaine de mètres, il est régulièrement horizontal, il repose en discordance sur les couches rouges, il a les allures d’une coulée.

La coulée de roche dure passe latéralement à une brèche dont les éléments sont des blocs de lave et des scories vacuolaires.

La présence d’une coulée de laves avec scories est donc indéniable. On peut en préciser l’âge entre certaines limites. On peut la considérer comme à peu près contemporaine du calcaire pliocène.

Assurément ces observations sont insuffisantes. La cheminée n’a pas été vue. Il reste beaucoup de besogne pour un géologue.

On peut conclure cependant qu’une coulée de laves avec scories est un témoignage suffisamment probant d’un appareil volcanique relativement récent, disons pliocène.

On n’a jamais rien signalé de semblable dans l’Atlas saharien tout entier, ni en relation avec un autre chott algérien, quel qu’il soit. Cela seul suffirait à justifier l’attention spéciale accordée au Tigri, puisque la présence de volcanisme rend incontestablement très claire l’origine de la cuvette fermée. Il y a manifestement cuvette d’effondrement.

Sous bénéfice d’inventaire, qui devrait être l’œuvre d’un géologue, je crois que cette hypothèse, on peut dire cette évidence, est confirmée par l’allure stratigraphique de la croûte calcaire pliocène. Tout autour du Tigri, en dehors de ses falaises et à partir de leurs crêtes, la croûte pliocène est régulièrement continue. Elle se voit de loin couronnant la falaise, la crête blanche ressortant vivement sur la base rouge.

Chaïb-Ras-ho (tête blanche, litt. = tête de vieillard), c’est le nom que donnent les indigènes à un promontoire de la falaise. Or, dans le Tigri même, à l’intérieur et en contre-bas des falaises, la croûte pliocène, là où elle s’est conservée sans être recouverte par le sable, se présente en fragments irréguliers, à des altitudes rapidement et brusquement variables, comme si l’on se trouvait dans une zone de cassures irrégulières, ayant affecté le pliocène, et par conséquent postérieures à lui.

A ne considérer que les données géologiques il semble donc évident que le Tigri, malgré l’antiquité reculée de son bassin fermé, est dans sa forme actuelle une cuvette d’effondrement récent.

Structure topographique. — Les données topographiques conduisent exactement aux mêmes conclusions.

Un ovale assez régulier, une soixantaine de kilomètres de grand diamètre est-ouest, et une quarantaine de petit diamètre nord-sud, c’est la cuvette fermée du Tigri. Elle a 150 mètres de creux entre les courbes de 1150 et de 1300 mètres. Tout du long elle a une ceinture régulière de falaises, et souvent, sur la face nord en particulier, une ceinture multiple en falaises étagées, en gradins.

Dans l’allure des falaises un certain nombre de faits ne permettent pas d’écarter l’explication orogénique. Et d’abord leur dissymétrie dans le secteur nord et dans le secteur sud.

Il y a des falaises au sud comme au nord du Tigri. Mais, au sud, la falaise, quoique très nette, atteignant deux ou trois dizaines de mètres de hauteur, n’est jamais un obstacle, elle se franchit facilement n’importe où. Au nord, la falaise a 80 mètres d’à pic. On ne peut la franchir que par un certain nombre de cols qui ont leur nom (Trik-el-Beïda, Trik-Beïr-Beïr, Bab-Zerga, Bab-er-Rich). Cette falaise nord d’ailleurs s’étage parfois en trois gradins au moins. Au sud on soupçonne parfois l’existence de gradins, mais ce n’est jamais net. Le chott central est limité au nord par les falaises d’Haci-el-Kelb, au sud par une plage.

Les géologues admettent que l’Atlas saharien est déversé au sud[103]. C’est pour cela que les chaînons sont dissymétriques (le Grouz, le Maïz, le Bou-Arfa, le Lakhdar, etc.). C’est particulièrement bien marqué dans le Grouz à cause de ses dimensions plus considérables. Du nord on accède à son sommet par des pentes douces et des vallées faciles. Au sud il surplombe d’effroyables à pic, continus sur 80 kilomètres, et à peine plus accessibles que des aiguilles alpestres.

L’allure des falaises autour du Tigri est en parfait accord avec cette allure générale de toutes les chaînes voisines. Là aussi comme au Grouz c’est la falaise à regard sud qui est abrupte et inabordable. On soupçonne que ça ne doit pas être une coïncidence fortuite.

En relation avec les falaises nord on observe d’ailleurs une formation dont il semble difficile de rendre compte en dehors d’une hypothèse orogénique.

C’est quelque chose de très particulier, qui n’a pas de nom à ma connaissance. Dans les grès tendres du « terrain des Gour », il se rencontre, et l’érosion ou la déflation les ont mises en relief, des parties très dures. Ces parties dures ont toujours la même forme, celle d’une tour, ou si l’on veut s’exprimer autrement d’une cheminée ronde. Le mot tour correspond davantage à l’impression ressentie, qui est exactement, à quelque distance, une impression archéologique de tour en ruine.

Les tours sont apparemment des concrétions gigantesques. Elles suggèrent l’idée d’une colonne ascendante ou descendante, d’un mouvement vertical associé à une faille.

Ces falaises septentrionales du Tigri, constellées de « tours », s’étagent les unes au-dessus des autres depuis le fond de la cuvette (le bord du chott central) jusqu’à son sommet (garet Zerga). En arrière de chaque ligne de falaise, mais tout particulièrement de la plus basse, on observe une tendance très nette à l’existence de paliers étendus, voire de contre-pentes. Ces paliers et contre-pentes semblent avoir guidé l’érosion quaternaire, dont les ravinements s’orientent souvent est-ouest, parallèlement à la direction des falaises, et à angle droit avec la pente générale nord-sud du terrain. Cela suggère l’idée que des failles étagées correspondent aux falaises ; la distribution des points d’eau suggère la même idée. Elle est très curieuse. Et d’abord le nombre absolu des points d’eau dans le Tigri est extraordinaire : pour le pays, s’entend, et si on compare le Tigri avec les plateaux qui l’entourent. La source de Tendrara, par exemple (au pied de la butte), est à une cinquantaine de kilomètres de ses voisines les plus proches ; de Tendrara à Métarka il y a 80 kilomètres sans eau. Le Tigri au contraire est constellé de points d’eau. La carte au 200000e en porte une douzaine sur 80 kilomètres ; et le nombre réel, sur le terrain, est probablement deux fois plus élevé. Leur groupement est aussi étonnant que leur nombre : ils sont presque tous dans la partie nord. A en juger par la carte un seul serait franchement au sud (Haci el-Guettar). La dissymétrie est donc exactement la même qu’entre la faible falaise du sud, et les puissantes falaises du nord, couronnées de lave. On peut soupçonner que ce sont deux aspects du même phénomène, appelant la même explication. Les sources, comme les falaises, seraient liées à l’existence de failles.

Une dernière particularité du Tigri enfin nous ramène une fois de plus à la même idée. On est surpris de trouver aussi peu de sel dans le Tigri. Il serait mieux dénommé une « daya » qu’un chott. On sait qu’entre une « daya » et un « chott » la différence est de salure et par suite de végétation. Une daya est une cuvette fermée où le tapis de verdure remplace les efflorescences salines. Or, bien entendu, la végétation d’une daya suppose un drainage souterrain. Tout se passe donc comme si le Tigri était une écumoire, fuyant par le fond, ce qui est assez concevable, si c’est un champ de fractures.

Conclusions. — Topographie comme géologie tout nous conduit donc à reconnaître dans le Tigri une cuvette d’effondrement, un grand amphithéâtre elliptique de failles en gradins. On peut dire en somme que cela s’observe, grâce à la minceur et aux lacunes du placage alluvionnaire.

Il faut rappeler combien cela s’harmonise avec le cadre général que font au Tigri l’arc de Fortassa et l’ondulation de Tendrara. Celle-ci par sa direction représente la corde de l’arc. Entre la corde et l’arc il y a depuis longtemps, peut-être depuis la fin du crétacé, une cuvette fermée. A une époque beaucoup plus récente (pliocène), un effondrement, accompagné d’éruptions volcaniques, a donné à cette cuvette sa forme actuelle. L’ellipse des falaises autour du Tigri paraît avoir une relation de parallélisme avec les accidents montagneux qui l’encadrent de loin. On conçoit très bien une cuvette d’effondrement ainsi enchâssée.

Chotts à falaises. — On a reproduit longuement cette monographie de Tendrara et du Tigri parce qu’on lui croit une portée générale. On pense que le Tendrara est un exemple typique de haut plateau et le Tigri de chott.

Cependant les rapports du Tigri avec les autres chotts des Hauts Plateaux exigent quelque explication.

Parmi ces chotts il en est avec lesquels le Tigri a une parenté plus étroite ; ce sont ceux qui sont, comme lui-même, encerclés de falaises. D’autres sont au contraire bordés par des plages.

Or, dans l’Afrique du nord ces deux catégories sont groupées chacune à part. Dans l’est le Djerid, le Melr’ir, le Hodna, les Zahrez, tous les chotts sans exception, ont des limites indécises sur des plages en pente à peine marquée, s’étendant à perte de vue. Dans l’ouest, au contraire, sur la frontière algéro-marocaine, le Tigri et ses voisins, les chotts Chergui et R’arbi, sont bordés de falaises très accusées.

Je ne vois pas qu’on ait jamais signalé ce groupement, ni qu’on ait cherché à l’expliquer. Les falaises du Tigri, si on y regarde de près, acheminent peut-être vers une explication.

Les falaises sont en effet à peu près les seules parties du Tigri qui émergent de la Nebka. A l’assaut de leurs pentes abruptes le sable n’arrive à monter que localement et exceptionnellement. Sur ces escarpements rocheux, émergeant de la mer de sable, l’érosion et la déflation concentrent leurs efforts ; ils sont sillonnés de torrents courts qui se perdent tout de suite dans la Nebka ; hérissés d’aiguilles, de tables surplombantes, de guillochages coupants ; ces à pic et ces arêtes vives, ici comme en haute montagne, sont les cicatrices d’une œuvre de destruction. C’est un relief jeune, en voie de disparition, si lointaine encore qu’on imagine celle-ci.

Si l’érosion et la déflation tendent à la destruction de la falaise, même lorsqu’ils en accusent les traits, on ne voit pas qu’ils puissent rendre un compte satisfaisant de son existence même. A l’origine, il faudra toujours placer un mouvement du sol, un effondrement ; je ne conçois pas bien qu’on puisse conclure autrement. Et ceci vient à l’appui d’autres arguments analogues précédemment invoqués.

Mais voici en outre un point de vue nouveau. La falaise serait une cicatrice que le temps n’aurait pas eu le temps de faire disparaître, une marque de jeunesse. Alors les chotts à plages ont un vieux relief ; les chotts à falaises un relief jeune. C’est une différence d’âge qu’il y aurait entre eux. Cela étant, on comprend qu’ils forment des groupes.

La frontière algéro-marocaine n’a pas seulement le monopole des chotts à falaises, mais aussi des volcans miopliocènes. On l’a déjà dit longuement (volcans de Tifarouïne et des Msirdas, voir fig. 29). Les pointements éruptifs sont bien plus nombreux sur la côte Algéro-Marocaine que sur tout le reste de la côte algérienne jusqu’en Tunisie. M. Rey souligne justement la présence de sources chaudes au Kreider, dans le chott ech-Chergui, frère et voisin du Tigri[104]. On verra au livre III que dans l’Oranie, au voisinage du Maroc, le pliocène marin est soulevé à plus de 900 mètres au-dessus du niveau de la mer (Mascara) ; et que les deux fleuves principaux, le Sig et l’Habra ont des profils extrêmement jeunes, de beaucoup les plus jeunes de toute l’Algérie-Tunisie.

Lorsque nous constatons que les chotts de la même région sont, eux aussi, extrêmement jeunes, entourés de falaises fraîches que l’érosion et la déflation n’ont pas eu le temps d’user, nous sommes bien forcés de conclure qu’il y a là un groupement intéressant de faits connexes.

Il faut renvoyer aussi à ce qui a été dit au livre I du grand accident nord-sud saharien, qui se prolonge en zigzaguant et en bifurquant à travers l’Atlas saharien, de part et d’autre du Grouz (fig. 2, 3, 4 et 6).

C’est encore lui dont l’influence est sensible ici. Les pointements volcaniques sont sur sa trajectoire. Il ne peut pas être étranger à l’exhaussement, par rapport aux régions plus orientales, de tout le compartiment des Hauts Plateaux auxquels appartiennent Tendrara et le Tigri.

C’est donc lui, en dernière analyse, qui a fait de Tendrara et du Tigri, à nos yeux, des échantillons typiques de haut plateau et de chott ; leur exhaussement a eu pour conséquence qu’ils ont échappé à l’ennoyage, que le vieux squelette décharné y apparaît à nu ; et que le déchiffrement de la structure s’en trouve facilité.

CHAPITRE V

LE HORST ALGÉRIEN

Plateau steppien. — Si ennoyés d’alluvions que soient en général les Hauts-Plateaux, la région Tendrara-Tigri n’est cependant pas la seule où la structure des roches secondaires soit directement observable. Elle l’est par exemple, sous le méridien d’Alger, dans une zone étendue qu’Alexandre Joly a longuement étudiée sous le nom de plateau steppien d’Algérie[105].

Entre les cuvettes creuses des chotts oranais à l’ouest, du Hodna à l’est, des Zahrez au sud, cuvettes fermées, enclavées, dominées, et par conséquent ennoyées, le plateau steppien émerge de l’océan des alluvions, dessine un grand dôme elliptique, allongé sud-ouest-nord-est, très surbaissé, à surface bossuée (p. 162). Joly en nomme la partie centrale « le dos des steppes, axe et cime du plateau steppien (168) ».

Ce plateau steppien, lorsqu’on le voit « de loin et de haut par exemple d’un des sommets de Teniet ou de Boghar », il présente « l’aspect d’une plaine immense, fuyant sans limite. L’image de la mer, telle qu’on la découvre du haut d’une falaise, s’offre immédiatement à l’esprit. Mais, quand on pénètre dans le plateau lui-même, les accidents du relief se révèlent... une série de zones tantôt déprimées et tantôt surhaussées, qui s’allongent sud-ouest-nord-est, parallèlement à l’axe de l’Atlas saharien » (p. 164).

Dans le détail de ces zones déprimées et surhaussées Joly décrit des « accotements de dômes ovoïdes » ; des « demi-dômes, au profil de faucilles ».

Le relief monotone du plateau steppien « est en intime connexion avec la simplicité de sa structure. Un grand bombement crétacé, très élargi, très surbaissé, en forme la masse. Il constitue tout le dos des steppes. Il couvre près des trois cinquièmes du plateau steppien » (p. 239).

Tout cela est en accord très satisfaisant avec la monographie de Tendrara au chapitre précédent.

Sud-ouest du Hodna. — La retombée du « plateau steppien » sur le Hodna, c’est-à-dire le coin sud-ouest de la région hodnéenne, a été décrite par un géologue algérien, M. Savornin[106].

C’est le pays de Bou-Saada.

On est ici au voisinage du point le plus bas sur cette plate-forme ondulée des Hauts Plateaux, à l’antithèse de Tendrara qui est le point le plus haut.

Entre les deux la plate-forme s’élève par une pente insensible de 500 à 1500 mètres. Ici, à Bou-Saada, on touche cet étranglement hodnéen, déjà marqué dans les cartes paléogéographiques des mers éocènes, où la mer certainement a séjourné. La région a donc été pendant une partie notable de son passé, normalement drainée à partir d’un niveau de base marin. Aussi est-elle puissamment érodée ; l’érosion a préparé au géologue de belles coupes naturelles, que M. Savornin étudie.

Il « met en lumière » ce qu’il appelle « le dimorphisme » de ce pays autour de Bou-Saada. Il y distingue deux régions.

« Au sud sont des plis très accusés, produisant une grande variété de reliefs dont l’ordonnance est en relation directe avec la tectonique. Les plis courts prédominent. » C’est tout bonnement l’Atlas saharien.

Au nord de Bou-Saada, au contraire, « c’est une plate-forme aux très larges courbures, où les accidents superficiels ne sont dus qu’à l’érosion ». Cette région « quoique très montagneuse présente une structure extraordinairement simple. Tout la série des sédiments éo et mésocrétaciques s’y distribue en empilements formidables presque horizontaux ». Ce massif qu’on supposerait complexe à considérer son relief, « n’est qu’un large anticlinal de 20 kilomètres ».

Ce que M. Savornin souligne ici c’est ce contraste entre l’Atlas saharien et le Haut Plateau qui est si frappant aussi à l’autre bout, dans l’ouest, entre la table de Tendrara et les dents de scie de l’arc de Fortassa.

M. Savornin note que « cette plate-forme s’étend au nord sous la plaine du Hodna. En effet, partout où l’on peut voir des affleurements perçant la nappe des alluvions soit au bord même du lac, soit au loin dans la plaine..., on ne trouve que les horizons que ferait prévoir l’hypothèse de la continuité d’allure des couches. »

Dans cette région précisément au nord de Bou-Saada, près la piste d’Aumale, dans les contreforts érodés, une montagne naturellement tabulaire, porte ce nom caractéristique « billard du colonel ». Il s’agit du colonel Pein, dont le nom reste attaché au bureau arabe de Bou-Saada.

Un nom de ce genre est à rapprocher de cette autre appellation populaire, qui a fait fortune, « les Hauts Plateaux ». Elle aussi vient de nos soldats et de leurs officiers. Elle traduit la première impression de profanes en présence de pays vivement contrastés dans leurs aspects extérieurs, leurs lignes d’horizon.

Cette impression de profanes se trouve en accord avec le verdict des techniciens.

La plate-forme du sud-ouest du Hodna, dit Savornin, s’est comportée « comme un môle résistant pour une cause profonde qui ne se révèle point ».

Alexandre Joly aussi ne se risque à envisager cette cause profonde que dans un membre de phrase entre deux virgules ; il suppose « des horsts anciens en profondeur ».

Mais Louis Gentil, concluant dans le même sens, est beaucoup plus hardi et plus détaillé.

Le Horst algérien. — L’opinion de M. Gentil est concrétisée dans une figure qui suffirait[107] à elle toute seule pour rendre sa pensée, plus nettement qu’aucun développement au moyen de mots (fig. 26).

Entre l’Atlas tellien, et le saharien, un môle résistant s’intercale, que M. Gentil appelle le Horst algérien : et on lui laissera ce nom. Entre les deux Atlas il joue le même rôle dirimant que le Horst marocain (la plate-forme subatlantique de Théobald Fisher) entre l’Atlas et le Riff. Ou bien encore que la Meseta ibérique entre la sierra Nevada et les Pyrénées.

De même que la plate-forme subatlantique, la Meseta ibérique, et pour comparaison, le Plateau central français, le Horst algérien fait figure de vieux corps étranger auprès des jeunes chaînes qui l’encastrent. Horst marocain et Horst algérien ont une relation d’interdépendance ; malgré l’interruption du Moyen-Atlas, ils se continuent comme deux grains du même chapelet, ils sont deux moitiés d’un même ensemble brisé. Le Horst algérien néanmoins mérite bien le nom que M. Gentil lui a donné. Il est renfermé dans les limites de l’Algérie.

Figure empruntée à Gentil : Le Maroc physique. Fig. 26. — Le horst Algérien. Entre la Moulouya et l’extrémité orientale du Hodna, sous la masse tout entière des hauts plateaux Oranais et Algérois, les géologues admettent qu’il existe un horst algérien, c’est-à-dire un massif primaire rigide. Ce horst algérien est (plus ou moins ? avec une interruption ?) la continuation du horst marocain, beaucoup mieux connu, et l’un nous aide à nous représenter l’autre. — Ces deux horsts sont demeurés rigides, mais non pas tout à fait immobiles, sous la poussée des forces orogéniques qui ont édifié l’Atlas. Dans la structure de l’Atlas saharien M. Gentil croit retrouver la marque d’une compression exercée par les horsts, dans leur mouvement global de translation vers le Sud-Est. Toute la région algérienne intermédiaire entre les 2 Atlas, tellien et saharien, doit à la rigidité de ce substratum son caractère de plateau.

Illustration from Structure de l'Algérie

D’ouest en est il va de la Moulouya jusqu’à l’étranglement hodnéen, au delà duquel on sait déjà que les deux Atlas tellien et saharien se rejoignent et voisinent sans intercalation d’aucune sorte. Le Horst algérien est le soubassement et la raison d’être des Hauts Plateaux oranais et algérois.

Gentil dit de la façon la plus explicite : « l’ensemble des Hauts Plateaux est formé d’un socle primaire, provenant de l’arasement de la chaîne hercynienne, sur lequel repose une succession de couches secondaires.

« Ces terrains mésozoïques montrent dans leur ensemble une allure tabulaire. Au sud de ce Horst algérien se déploie la succession de faisceaux de plis qui forme l’Atlas saharien[108]. »

Cette notion du Horst algérien Gentil l’utilise pour rendre intelligible l’allure si particulière des plis dans l’Atlas saharien, l’allure en amygdales, en torons de corde, en faisceaux qui se relaient au lieu de se prolonger[109].

Les plis de l’Atlas saharien sont nés de la compression entre le Horst saharien au sud, « formant bouclier », et le Horst algérien au nord, « Horst profond », recouvert d’une couverture de couches secondaires.

Pour rendre compte de l’allure si particulière des plis, il suffit d’admettre que la mâchoire septentrionale de l’étau, le Horst algérien, en même temps qu’il transmettait la pression normale à la direction générale de la chaîne, s’est déplacé latéralement, « dans le sens du nord-est vers le sud-ouest ». Gentil croit pouvoir mesurer l’importance de ce déplacement, il l’évalue à 25 kilomètres[110] (fig. 26 où le sens du déplacement est indiqué par une flèche).

Une fois admis le déplacement du Horst profond sous la couverture des sédiments secondaires, M. Gentil rend compte des ondulations, des rides qui ont affecté cette couverture, en particulier des cratères d’érosion avec cheminée triasique, ou si l’on veut des pustules crevées avec trias giclant au centre.

« L’interposition de trias gypseux plastique, entre le socle primaire du Horst algérien et sa couverture plus rigide, a facilité le ridement des couches superficielles[111]. »

Ces hypothèses précises sont à la fois élégantes et vraisemblables. D’autres géologues en ont proposé d’autres, qui toutes font intervenir l’influence d’un socle hercynien sous-jacent. Pour choisir entre ces explications techniques on ne s’imagine assurément pas qualifié.

D’autre part le ridement des couches superficielles dans une région d’architecture tabulaire, quelle qu’en soit l’explication, est en tout cas un fait observé ailleurs ; dans le bassin parisien par exemple les rides qu’on a quelquefois appelées « posthumes » jouent un rôle souvent signalé, les boutonnières anticlinales du pays de Bray, par exemple, et du Boulonnais.

On ne veut retenir ici que l’existence même du Horst algérien. Encastré, emballé de toutes parts entre des branches d’une aussi grande chaîne plissée, il pourrait aller sans dire que, tout môle qu’il fût, il ait dû ne rester ni parfaitement rigide, ni parfaitement immobile.

Gentil fait une comparaison intéressante entre les Hauts Plateaux algériens flanqués des deux Atlas, d’une part, et d’autre part le Plateau suisse, encadré entre la chaîne violemment plissée des Alpes occidentales, et les ondulations régulières du Jura[112].

CHAPITRE VI

LA MESETA SUD ORANAISE

Parmi les géologues algériens, M. Louis Gentil est celui qui a proposé le nom de Horst algérien, et qui a dessiné ce horst. C’est que ses travaux l’avaient fixé sur sa véritable nature. Sa thèse sur la Tafna déjà mais surtout ses études ultérieures sur l’Amalat d’Oudjda[113], l’ont amené à bien connaître les plateaux de Tlemcen, et leur prolongement au Maroc oriental, les monts des Beni-Bou-Zeggou, la gada de Debdou. C’est-à-dire le rebord septentrional du Horst algérien, où sa qualité de Horst est nettement en évidence.

Pour l’ensemble de cette région, qui va de la Mina à la Moulouya, et qui englobe avec les plateaux de Tlemcen ceux de Saïda, j’ai proposé le nom de Meseta sud oranaise[114]. M. Louis Gentil paraît s’y rallier et je crois qu’il faudrait le conserver. Il désigne une région bien particulière ; une puissante avancée du Horst algérien jusque dans le Tell, dans la zone des pluies plus abondantes et des rivières aboutissant depuis longtemps au niveau de base marin. Le décapage y est donc énergique, il a été poussé jusqu’au-dessous de la plate-forme secondaire, jusqu’à la pénéplaine hercynienne sous-jacente.

Partout ailleurs, plus au sud, le régime des bassins fermés, à travers les âges géologiques, s’est opposé à l’éventration du sous-sol. Le Horst primaire gît à de grandes profondeurs, scellé sous l’amas énorme des atterrissements continentaux, ou sous l’intégrité des puissantes couches marines secondaires.

Il n’y serait qu’une hypothèse vraisemblable sur laquelle on pourrait discuter. Mais dans la Meseta sud oranaise le Horst n’est plus une hypothèse, c’est un fait, on le voit et on le touche à travers des fenêtres nombreuses et larges. On est parfaitement sûr d’avoir affaire à la prolongation algérienne de la Meseta marocaine, pendant elle-même de l’espagnole. Et c’est toute la question du Horst algérien qui s’en trouve éclairée d’un coup.

Les fenêtres (fig. 29) qui laissent apercevoir le substratum sont part et d’autre de la frontière, en Algérie à l’oued Tifrit et à Ghar-Rouban ; au Maroc dans les Beni-Bou-Zeggou, et à la Gada de Debdou. Les affleurements marocains, et même celui de Ghar-Rouban, qui est à la frontière, nous sont justement connus par les travaux de M. L. Gentil[115].

Dans les hauts de l’oued Isly il a trouvé une faune fossile abondante, « qui montre l’extension jusqu’aux abords d’Oudjda du carbonifère de la région de Béchar ».

D’après les analogies de facies il attribue des schistes à l’étage silurien. Ce seraient ces mêmes schistes gothlandiens déjà signalés en bien des points du Sahara et du Maroc, où ils contiennent des graptolithes.

Ces roches primaires affleurent sur de grandes étendues. Dans les Béni-Bou-Zeggou en particulier on les trouve à peu près partout entre l’oued Za (vers Guefaït), et le poste frontière de Sidi-Aïssa. Au nord, ils s’étendent presque jusqu’aux portes d’Oudjda.

Ils ont été visiblement affectés « par les plissements de la chaîne hercynienne » ; Gentil a observé « des plis grossièrement orientés nord-est, sud-ouest ». Ces plis sont arasés en pénéplaine ; c’est la même pénéplaine primaire qui couvre d’immenses espaces au Sahara, dans le Haut-Atlas, et dans la meseta marocaine. Sur ce socle M. Gentil a vu reposer de puissantes assises de calcaires liasiques et jurassiques.

La transgression marine a commencé vers le milieu du lias. Un poudingue ferrugineux, conglomérat de base, que Gentil a retrouvé partout dans la région, atteste l’exondation et le ruissellement sub-aérien, avant le médio-liasique.

Ces couches liasiques et jurassiques, avec une épaisseur totale d’un millier de mètres sont restées « à peu près horizontales..., d’architecture tabulaire ». Dans toute la région, la gada de Debdou, les Beni-Bou-Zeggou, les monts de Tlemcen, « les efforts orogéniques deviennent presque insensibles ; les plissements se réduisent à de simples ondulations. Les calcaires, qui forment la masse principale, s’y montrent fréquemment disloqués par un grand nombre de failles, mettant à nu, malgré la dénivellation assez faible des deux lèvres de la cassure, le soubassement des terrains secondaires, formé des vestiges de la pénéplaine primaire. »

Sur l’ensemble de cette région étendue, encore qu’il se défende de l’avoir vue tout entière, M. Gentil écrit : « Si l’on considère l’ensemble des monts de Beni-Bou-Zeggou depuis le Ras Asfour, à la frontière algérienne (c’est-à-dire Ghar Rouban) jusqu’aux approches de la Moulouya, on constate fréquemment, sur les bords de ce massif d’architecture tabulaire, des fractures longitudinales ; de sorte que l’on peut le considérer comme limité au moins en partie par des failles bordières à la façon d’un horst[116]. »

Fig. 27. — La fenêtre de l’oued Tifrit. La figure a été dessinée d’après la carte au 200000e, feuille 32 et à l’échelle ; et d’après la carte géologique G.-B.-M. Flamand (no 41 in fine). — A une figure, antérieurement publiée, et dont celle-ci n’est qu’une reproduction (no 44), Flamand reproche la maladresse du dessin, à juste titre ; et insiste longuement sur son exactitude (ibid., p. 130). Sous l’infralias l’érosion a mis à jour la pénéplaine primaire dans le cañon de l’oued Tifrit et sur tout le pourtour Nord du causse d’Aïn Soltane, jusqu’au dj. Modzbab. Tout ce causse est un placage horizontal de calcaire infraliasique sur la pénéplaine arasée. Les fenêtres de R’ar-Rouban, des Beni-bou-Zeggou, de Debdou (cf. fig. 30) sont du même type que la fenêtre de Tifrit. Un pays sur la structure intime duquel nous avons de pareilles évidences doit être distingué de l’Atlas plissé. f, faille. — J, jurassique. — L, lias. — PP, pénéplaine primaire.

Illustration from Structure de l'Algérie

Ces lignes, suffisamment claires en soi, M. L. Gentil les illustre graphiquement avec un beau profil géologique relevé entre Sidi-Aïssa et Oudjda[117]. On y voit d’un coup d’œil le bord haché de failles de la Meseta.

On a fait exactement les mêmes observations en territoire algérien, à 250 kilomètres de la frontière marocaine, à l’est de Saïda. Il y a là un coin de pays où une faille très visible, et l’érosion de l’oued Tifrit ont mis à nu la pénéplaine primaire sous-jacente aux calcaires liasiques (fig. 27). Le géologue qui a décrit cette fenêtre est G.-B.-M. Flamand[118].

Il a vu une formation très épaisse de schistes et de quarzites primaires, qu’il attribue hypothétiquement au silurien, qui sont traversés de filons éruptifs, plissés et arasés. Sur la tranche arasée Flamand signale « un ensemble d’assises appartenant à l’infralias déterminé paléontologiquement ». Par places, à la base de l’infralias il a vu des poudingues, formation continentale de ruissellement, qu’il attribue au permien. La concordance avec Gentil est tout à fait satisfaisante, à des détails près qui ne présentent pas d’intérêt ici.

Ces assises liasiques de Tifrit sont « disposées en plateaux ondulés » ; ce sont « de véritables causses[119] ».

Sous le nom de Haut-pays-tellien-cissteppien, Flamand décrit exactement la zone, à laquelle je crois devoir laisser le nom de Meseta sud-oranaise.

C’est « une zone remarquable de plates-formes à plissements subméridiens » ; le contexte montre qu’il entend par là des plis posthumes de direction hercynienne. Ces « plateaux secondaires font opposition aux formations du Tell littoral ».

« Cette disposition en plates-formes » est imposée par « les paliers d’une pénéplaine sous-jacente[120] ».

Cette « plate-forme cissteppienne » est loin de mériter le nom de « chaîne intérieure » qu’on lui a donnée à tort et d’être un équivalent des chaînes telliennes. Flamand y retrouve au contraire « les mêmes lignes générales » qu’il a rencontrées dans les régions sahariennes.

Cette « région tellienne », qui « se relie tectoniquement » au Sahara central, « est au nord, à la bordure du géosynclinal méditerranéen, un promontoire un peu modifié des plates-formes indo-africaines, elle a son équivalent sur la bordure sud du Plateau central de France[121] ».

Il est bien entendu que c’est exactement cela, et rien d’autre qu’on a voulu rendre avec l’expression Meseta sud oranaise.

J’ai vu moi-même et décrit en 1909[122] cette fenêtre de Tifrit. Je l’ai vue en passant et en profane, antérieurement à la publication détaillée des observations Flamand.

Dans sa thèse, qui est de 1911, mon regretté collègue et ami, avec une précision méticuleuse de technicien, relève dans mon article de 1909 ce qui lui a paru être des inexactitudes de détail : sur le fond, et sur l’essentiel il formule des conclusions qui sont exactement les miennes et que je me suis empressé de reproduire fidèlement. Dans un passage d’ailleurs[123] il donne à l’esprit de mon petit travail, sinon à sa lettre, une adhésion que je n’aurais pu souhaiter plus expresse.

Je m’excuse pourtant d’insister sur ceci : jusqu’à une époque aussi rapprochée de nous que 1909, un géographe que le hasard amenait à Tifrit y éprouvait une vive et légitime surprise. Jusqu’à cette date en effet, il a été entendu tacitement que l’Algérie tout entière était un faisceau de plis ; sous les plumes les plus autorisées on rencontrait les massifs de Tlemcen et de Saïda classés comme chaînes intérieures, et portant les numéros 1 et 2 dans une énumération, qui donne le numéro 3 à la chaîne du Hodna[124]. Pure inadvertance bien entendu : mais enfin c’est faire rentrer dans la même catégorie une chaîne où les sédiments miocènes marins sont énergiquement plissés, et une pénéplaine primaire, soubassement de causses.

Or dès qu’on met le pied à Tifrit, si profane soit-on, il est impossible de s’y tromper. On a devant soi un pays très facile à déchiffrer, qu’on a cherché à schématiser dans la figure 27. On se croyait sur la foi de la bibliographie dans un coin des Alpes ; et on s’aperçoit qu’on est dans les causses.

Bien entendu, on n’a jamais eu la pensée ridicule de prétendre attirer l’attention de MM. Flamand et Ficheur sur un fait pareil. La carte géologique au 800000e, qui est leur œuvre, suffirait à renseigner le public sur la Meseta sud oranaise. Mais enfin il faut être reconnaissant à M. Flamand, dans sa thèse, et surtout à M. Gentil, d’avoir donné de cette carte un commentaire détaillé.

Commentaire dont l’importance ne semble pas avoir été suffisamment soulignée encore. Dans un travail intéressant sur l’extrême sud oranais, qui a paru en 1916, et dont l’auteur est un officier géologue de grand mérite, M. Rey[125], on peut relever tel passage où il apparaît que l’auteur ne connaît pas l’existence du Horst algérien.

Les géologues algériens, dans cet immense pays encore si imparfaitement connu, sont aux prises avec une besogne formidable d’analyse. Il est tout naturel qu’ils n’aient pas eu le loisir de passer à la synthèse. Dans les lignes qui précèdent, on espère avoir donné l’impression qu’on ne s’en prend à personne et qu’on ne critique pas. On a voulu faire ressortir à l’occasion d’un fait concret qu’un essai de synthèse géographique comme le présent petit livre répondait peut-être à un besoin.

Fig. 28. — L’oued Mina. L’oued Mina entre Tiaret et Relizane est à peu près limite entre la région des causses et l’Atlas plissé. Tiaret, Prévost-Paradol, jalonnent grossièrement cette limite. La Mina coule dans un cañon. Dans le voisinage de cette grande faille il y a un gros pointement éruptif, ce qui est peut-être unique dans l’Atlas Tellien, si loin de la côte. (Gorges de Tomda.) Une grande route transversale à l’Atlas, d’une grande importance humaine, la route de Tiaret à la mer passe par le plateau de Mendez. (Voir livre V, chap. IX.)

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A propos de la Meseta sud oranaise il faut signaler un coin encore où le voyageur profane, dût-il se contenter de regarder par la portière du wagon, a sous les yeux des lignes de paysage inattendues. Ce sont les bords de la Mina, aux environs de Prévost-Paradol (fig. 28). La rivière y coule au fond de cañons, qui sont entaillés dans le causse ; continuation évidente des causses de Saïda. Et cette continuation est une fin. A l’horizon tout proche, sur la rive droite, on voit le paysage se modifier, c’est la chaîne tellienne qui commence. Dans cette section de son cours la Mina sert à peu près de limite entre deux mondes différents. A l’appui de ce fait important je m’excuse de n’apporter aucune référence ; sauf une cependant qui est orale, mais excellente ; la confirmation formelle du fait par M. Ficheur.

Fig. 29. — Le front de la meseta Sud Oranaise La figure donne le front Nord de la région des causses, autrement dit meseta Sud Oranaise. Ce front est jalonné par Debdou, Oudjda, Tlemcen, Chanzy, Prévost-Paradol. — On a marqué les déchirures du causse, à travers lesquelles le substratum primaire, mis à nu, nous renseigne sans contestation possible sur la structure profonde. — Grâce à elles le horst Algérien (fig. 27) est autre chose qu’une hypothèse. — La figure 29 doit accessoirement servir à illustrer le chapitre III du livre V sur les plaines oranaises (le chapelet de sebkhas et de marais entre le Rio Salado et le Chéliff) ; et les chapitres IV et V.

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Dans cette région à laquelle nous voudrions laisser le nom de Meseta sud oranaise, grâce au décapage énergique de torrents telliens, il a donc été possible aux géologues de repérer avec une grande exactitude la limite nord du Horst algérien. On la suit sans hésitation possible depuis la Moulouya jusqu’à la Mina. Elle est jalonnée par Oudjda, Tlemcen qui s’adosse au pied de la falaise terminale, les villages de Lamoricière, de Chanzy, la plaine d’Eghris dominée par Mascara, Prévost-Paradol. C’est le front du môle sur lequel ont déferlé les plis de l’Atlas tellien. Quand on essaie de se reconnaître dans la structure de l’Algérie, une ligne pareille a une importance de tout à fait premier ordre. Il est absurde qu’on n’en parle jamais (fig. 29).

L’extrémité orientale du Horst. — Partout ailleurs sur le pourtour du Horst l’ennoyage désertique laisse subsister une incertitude sur les limites précises. En particulier dans le coin nord-est du Hodna.

L’opinion commune, c’est que l’Atlas tellien et l’Atlas saharien, hors la cuvette du Hodna dans l’est, sont en contact direct l’un avec l’autre, sans interposition d’aucune sorte. C’est en particulier l’opinion de Blayac, qui a décrit les Hautes Plaines constantinoises dans le bassin de la Seybouse.

MM. Joly et Joleaud[126] sont d’opinion un peu différente. Dans cette même région, qu’ils connaissent bien, ils soupçonnent, intercalé entre les deux Atlas, un dernier prolongement du Horst algérien ; mais transformé par les « violentes poussées venues du nord » auxquelles « il a servi de butoir » ; affecté d’une « structure imbriquée » qui est le trait caractéristique des Hautes Plaines constantinoises ; « masqué par les plis aurasiens, qui sont beaucoup plus accentués ici que dans le sud oranais ou le sud algérois ».

Entre les deux opinions la nuance est fort intéressante ; mais peut-être pas au point de vue qui nous occupe quand il s’agit de dégager des lignes très générales de structure.

Pratiquement le Horst algérien peut être considéré comme délimité par le grand arc montagneux si nettement dessiné à l’est et au nord du Hodna, qui rejoint la brèche de Biskra et la vallée de la Mina. En deçà et au delà de cette ligne les Hautes Plaines constantinoises et les Hauts Plateaux d’Algérie-Oranie appartiennent, de l’avis général, à des catégories distinctes.

Conclusions générales du livre. — Si maintenant on jette un regard rétrospectif sur le livre III certains résultats semblent se dégager, qui ne sont pas négligeables.

Il est sûr que la brèche de Biskra, qui est en relation avec le sillon de l’Igharghar, et qui coupe en deux tronçons l’Atlas algérien, est un trait extrêmement ancien et extrêmement important de la structure.

Il en est de même du front septentrional de la Meseta sud oranaise entre Tlemcen et Prévost-Paradol.

Ce sont là deux faits énormes qui sautent ou qui devraient sauter aux yeux. Ils sont tout à fait incontestables et incontestés.

Entre ces deux faits l’hypothèse du Horst algérien met un lien naturel et clair, si tant est qu’il n’y ait pas esprit hypercritique à conserver ce mot d’hypothèse.

Notez que ceci est assez neuf. Dans l’usage courant du langage, quand on veut rendre compte du socle continental de l’Atlas algérien, on distingue couramment l’Atlas saharien et les Hauts Plateaux proprement dits. Cela n’est pas inexact, encore que la délimitation soit un peu floue. Mais c’est incomplet.

Ce socle continental est coupé en écharpe, dans une direction sud-est-nord-ouest, par une autre ligne de démarcation, dont on ne parle jamais, et qui est pourtant l’élément essentiel de la structure. C’est le seuil de Biskra, et le grand arc montagneux qui limite le Horst algérien à l’est et au nord depuis l’Aurès par les monts du Hodna.

Suivant cette ligne-là tout le socle continental de l’Atlas est nettement cassé en deux d’outre en outre transversalement à sa longueur (fig. 6).

On a déjà entrevu et on dira plus longuement au livre VI quelle est l’importance de cette ligne dans l’histoire et la géographie humaine de l’Algérie.

Aux livres IV et V on va retrouver le Horst algérien et surtout la Meseta sud oranaise, qui ont nécessairement un lien étroit avec la structure de l’Atlas tellien.

Notes in this chapter

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