LIVRE I
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LE CADRE
CHAPITRE I
L’ATLAS ET LE PLISSEMENT ALPIN
La structure de l’Algérie se résume très exactement en un petit membre de phrase : un morceau de l’Atlas.
La France se décompose au premier coup d’œil en grandes régions tout à fait différentes, les Alpes, les Pyrénées, le Plateau Central, etc. Mais il n’y a pas un coin de l’Algérie qui soit autre chose que de l’Atlas ; du moins en gros, dans les lignes générales. Cette simplicité fera précisément la difficulté du problème quand il s’agira de décrire, puisque décrire c’est distinguer des parties. Avant d’en arriver là il faut dire ce qu’est l’ensemble, c’est-à-dire l’Atlas.
L’Atlas est une chaîne de montagnes très connue, pas seulement en elle-même, par les études dont elle a été directement l’objet, mais encore par le reflet des études Alpines. Les Alpes sont à la surface du globe la chaîne de beaucoup la mieux connue, tous les efforts des géologues se sont concentrés sur elles, c’est sur les bases d’observations faites dans les Alpes qu’ont été édifiées toutes les théories orogéniques, à l’aide desquelles on cherche à comprendre les autres chaînes planétaires. Or l’Atlas n’est pas une chaîne autonome, elle est un rameau du système Alpin, du consentement universel des géologues, sans contestation.
On sait très bien comment la chaîne nord-africaine se prolonge sur le sol européen à ses deux extrémités, la marocaine et la tunisienne (fig. 1).
Au Maroc le Rif, qui est la dernière coulisse occidentale de l’Atlas, se continue en Andalousie par la Cordillère Bétique.
De part et d’autre du détroit les deux colonnes d’Hercule, le rocher de Ceuta au sud, et celui de Gibraltar au nord, sont un pendant exact l’un de l’autre ; mêmes calcaires, affectés des mêmes plis ; le détroit n’est qu’une gorge envahie par la mer à travers la Cordillère Riffaine-Bétique.
Fig. 1. — Le système alpin et la Tyrrhénide. L’Atlas fait partie du système alpin (Cordillère Bétique, Rif, Atlas, Apennins, Alpes). La Corse et la Sardaigne sont les témoins d’un continent effondré, la Tyrrhénide, dont d’autres débris sont restés accolés aux côtes de Provence, d’Italie méridionale, et d’Algérie (Kabylies). — L’effondrement Tyrrhénien a laissé sur les côtes de la Méditerranée occidentale un chapelet de roches volcaniques, cicatrices de la cassure. Le môle résistant de la Tyrrhénide a déterminé l’allure serpentante du système alpin, et a refoulé tous les plissements dans le même sens, vers l’extérieur, c’est-à-dire en ce qui concerne l’Atlas vers le Sud. Ceci se rapporte à la structure de l’Atlas vu du Nord, de la Méditerranée. Pour comparaison voir la figure 6, chap. 4.

A l’autre bout de l’Atlas, le bout tunisien, la rupture est plus importante. Cependant les géologues sont unanimes à dire que, par le cap Bon, à travers la Sicile, l’Atlas se prolonge par l’Apennin, qui lui-même dans la région de Gênes va se souder aux Alpes proprement dites. La chaîne des coulisses plissées est continue depuis le Danube jusqu’à l’Andalousie, à travers toute l’Italie et toute l’Afrique du Nord.
Cet ensemble est le système Alpin, le cadre général dans lequel rentre l’Atlas.
Le dessin de ce système est très contourné, la chaîne a d’un bout à l’autre une allure gyratoire. La Cordillère Riffaine-Bétique a la forme d’un hameçon. Le complexe Atlas-Apennin se recourbe de la même façon sur soi-même. L’ensemble fait une ceinture à la Méditerranée occidentale sur les trois quarts de son pourtour. A l’autre extrémité du système Alpin, sur le Danube, les Carpathes ont la même allure enveloppante autour de la plaine hongroise.
Le système Alpin tout entier, d’un bout à l’autre, à travers toute l’Europe, ne cesse pas de serpenter ainsi ; c’est son originalité propre. Le cas n’est pas isolé à la surface de la planète ; on cite par exemple les Antilles, qui sont une chaîne sous-marine à sommets émergés, et qui dessinent autour du golfe du Mexique un enveloppement plus que semi-circulaire.
Ces allures enveloppantes, serpentantes, suggèrent l’idée d’obstacles contournés. Autour du bassin occidental méditerranéen, et à l’intérieur de ce bassin, quelques grands faits dûment constatés précisent cette idée.
Cordillère Bétique, Atlas, Apennin, ces trois tronçons d’une même chaîne ne se contentent pas de serpenter autour de la Méditerranée occidentale, ils lui tournent invariablement le dos. Il faut entendre de la même façon que nos Alpes françaises familières tournent le dos à la plaine du Pô, et déferlent sur la vallée du Rhône leurs plis et leurs nappes, attestant une poussée qui s’est exercée d’Italie en France. De la même manière exactement l’Apennin déverse ses plis vers l’est, vers l’Adriatique ; l’Atlas vers le sud, vers le Sahara ; et la Cordillère Bétique vers le nord, vers la Meseta ibérique. Il y a donc un centre de refoulement périphérique vers le cœur de la Méditerranée occidentale, vers la Sardaigne.
Qu’est-ce donc que la Sardaigne ? La Sardaigne, avec la partie de la Corse qui lui fait suite, est un môle de vieilles roches cristallines. A mesure qu’on l’étudie davantage, au dire de Suess, « elle possède à un degré de plus en plus net les caractères d’une région extra Alpine » ; Suess signale des analogies avec la Meseta ibérique[1].
On est donc conduit à l’idée qu’il a existé, sur l’emplacement de la Méditerranée occidentale, un môle résistant, qui a refoulé autour de soi les plis du géosynclinal. Cette ancienne terre ferme, abîmée aujourd’hui, sauf le fragment Sarde, sous des épaisseurs d’eau qui vont à 3000 mètres, les naturalistes lui ont donné le nom de Tyrrhénide : il est à peine utile de rappeler qu’ils ont emprunté ce nom à la mer Tyrrhénienne.
Sur les côtes de la Méditerranée occidentale, celles d’Andalousie, d’Afrique, d’Italie, voire de Provence, la Tyrrhénide a laissé des fragments de soi, et des traces de la rupture.
Dans notre Algérie par exemple, les vieilles roches cristallines sont sur la côte, dans les Kabylies, et nulle part ailleurs dans tout l’intérieur du pays. Dans la région d’Alger en particulier trois petits pointements côtiers de schistes cristallins sont significatifs. L’un est celui de la Bouzaréa, le promontoire sur lequel est construit la vieille ville. Les deux autres, à droite et à gauche de la Bouzaréa sont ceux du cap Matifou et du cap Sidi-Ferruch (fig. 32). Ces trois promontoires voisins, parmi lesquels Matifou et Sidi-Ferruch sont tout à fait exigus, sont construits de même. Chacun est un paquet hétérogène de vieilles roches cristallines, collé à une côte de roches tertiaires récentes. Ce sont des corps étrangers, des lambeaux ; puisqu’ils n’ont pas de rapport intelligible avec la terre ferme, il faut chercher leur continuation et leur explication au fond de la mer : ce sont des bavures détachées de la Tyrrhénide.
En Italie les vieilles roches de la Calabre (monts Péloritains, Aspromonte, Sila) font de même un contraste absolu avec tout le reste de l’Apennin. D’après Suess on a trouvé en grandes quantités, éparpillés à travers tout l’Apennin, « des blocs de granite, de syénite, de porphyre, et d’autres roches », et on suppose « que leur pays d’origine se trouverait dans la Tyrrhénide effondrée ». Tout confirme donc « l’hypothèse qu’une grande chaîne en partie granitique, existait jadis à l’ouest de la péninsule »[2].
En Provence les monts des Maures (Esterel, îles d’Hyères) font ce même contraste de corps étranger avec les Alpes. En tout cas ils n’ont pas « avec les plis provençaux une liaison intime ; ils affectent plutôt les caractères d’un fragment d’avant-pays »[3].
Par les cassures le long desquelles la Tyrrhénide s’est abîmée, des roches éruptives se sont fait jour, qu’on observe en chapelet tout le long des côtes.
En Italie des volcans sont encore en activité, le Vésuve, le groupe Etna-îles Lipari ; d’autres sont à peine éteints et d’aspect frais comme ceux de la campagne Romaine, le Volture ; et tous ont un caractère nettement Tyrrhénien. En Andalousie les caps de Gata et de Palos sont de roche éruptive.
En Algérie le cas est très net. L’intérieur du pays est à peu près complètement dépourvu de roches éruptives. Elles sont concentrées sur la côte, où elles abondent.
La plupart des pointements sont des promontoires, cap de Fer, cap Bougaroun, cap Djinet, cap Figalo, etc. ; une énumération complète serait deux fois plus longue. Ou bien encore des îles ; sur cette côte abrupte toutes les îles, je crois, sans exception sont de roches éruptives : île Galite, Habibas, Rachgoun, Zaffarines, Alboran.
C’est vraiment très particulier. Cela seul suffirait à montrer qu’une grande cassure longe la côte.
Et notez que toutes ces côtes sont secouées par des séismes. Inutile d’insister sur l’Italie méridionale, ni même sur l’Afrique du Nord, on a présent à l’esprit les tremblements de terre d’Oran, de Blida.
De la côte espagnole entre Almeria et Carthagène on nous dit qu’aucune portion du littoral ibérique, sauf les environs de Lisbonne, n’est exposée à de plus violents et de plus fréquents tremblements de terre[4].
Pour établir l’existence de la Tyrrhénide, les zoologistes viennent en aide aux géologues, et ils apportent eux aussi des arguments décisifs. Le zoologiste anglais Forsyth Major les a groupés dans un article intitulé Tyrrhénis[5].
Les îles de la mer Tyrrhénienne ont une faune subfossile et actuelle qui n’a rien d’insulaire. On a identifié des ossements de cerfs dans la petite île de Pianosa ; de même à Giannutri dont l’étendue ne dépasse pas 200 hectares. Un grand nombre de trouvailles analogues ont été faites à l’île d’Elbe. Sur les 16 espèces de mammifères qui vivent en Corse et en Sardaigne on en compterait 7 qui manquent dans la péninsule italienne, tandis que ces 7 espèces vivent toutes en Algérie. Il s’agirait donc d’une terre fragmentée à une époque très récente.
La Tyrrhénide est donc une hypothèse très solidement établie. C’est même plus qu’une hypothèse, on peut dire apparemment que c’est un fait. Mais bien entendu cette ancienne terre est très floue ; elle a des contours et un âge indécis.
D’ailleurs en résumant des arguments empruntés à des sciences naturelles variées, on risque d’avoir commis des inexactitudes.
Le but qu’on se proposait pourtant est très simple et on espère l’avoir atteint. On n’a pas songé à rendre de la Tyrrhénide un compte détaillé. C’est de l’Atlas dont il s’agit ? Cette chaîne plissée ne serait pas intelligible, si on n’eût pas dit un mot du môle résistant qui a borné le géosynclinal au nord, et qui a joué le rôle de refouloir.
CHAPITRE II
LA GRANDE FAILLE TOUAT. - ROUSSILLON
Le butoir correspondant à la Tyrrhénide, au sud de l’Atlas, c’est naturellement la plate-forme Saharienne. Au rebours de la Tyrrhénide elle n’a pas été soustraite à l’observation par l’effondrement sous la mer. Et cependant ses rapports avec le plissement de l’Atlas n’ont pas attiré l’attention des géologues au même degré, tant s’en faut, que la Tyrrhénide. C’est tout naturel. Le monde méditerranéen a été incomparablement plus étudié que le Sahara. Je me trouve m’être, depuis une vingtaine d’années, familiarisé avec le Sahara, et je crois que, si on prend en considération sa structure, on est conduit à comprendre beaucoup mieux celle de l’Algérie. Il me semble d’abord qu’un très gros fait a échappé à l’attention ; l’existence d’une grande faille, ou, si l’on préfère une expression moins précise, un grand accident, qui, dans la zone frontière entre Maroc et Algérie, intéresse à la fois la plate-forme Saharienne, l’Atlas, et d’ailleurs aussi la Méditerranée. On le suit, j’imagine, depuis le Tidikelt et le Touat jusqu’aux Pyrénées orientales.
Rue de Palmiers. — Au Sahara Oranais le trait essentiel est l’existence de ce qu’un chroniqueur arabe appelle une « rue de palmiers ». Toutes les oasis, sans exception, se succèdent en ligne à peu près continue, en rue, en route bordée et jalonnée de palmiers, depuis l’Atlas jusqu’à In-Salah. Ce ruban de verdure a un millier de kilomètres de long ; il est si mince que si on pouvait le dessiner à l’échelle sur nos cartes, il faudrait un microscope pour le trouver. Ce mode de groupement des palmeraies est vraiment très particulier.
Voici qui ne l’est pas moins ; la rue de palmiers, d’un bout à l’autre, sur la totalité des mille kilomètres, est une limite géologique très importante, elle sépare la pénéplaine primaire des plateaux crétacés et tertiaires.
Au Touat, sur 200 kilomètres, il est admis que la rue de palmiers coïncide avec une faille, le long de laquelle on constate des roches éruptives et de la minéralisation.
Au delà jusqu’à l’Atlas, sur 300 kilomètres, le contact du primaire et du crétacé est soustrait à l’observation par les dunes du grand Erg et par l’énorme accumulation des débris arrachés à l’Atlas depuis l’oligocène. Il est clair d’ailleurs que, sur cette énorme superficie désertique encore très mal cartographiée, nos données géologiques sont très lacunaires. Mais enfin, sous ces réserves, dans l’état actuel de nos connaissances, tout se passe comme si la rue de palmiers devait sa nappe d’eau, c’est-à-dire son existence même, à une ligne de contact géologique ; et cette ligne de contact a un rapport plus ou moins marqué avec une faille, ou un système de failles[6]. Cette grande faille, qui serait le trait dominant de la structure dans le Sahara Oranais, appelons-la, dans son ensemble, faille du Touat.
Cette faille du Touat, peut-on en indiquer la pénétration dans l’Atlas Saharien ? Oui, sans hésitation, à mon avis du moins. Le point à considérer de l’Atlas Saharien est assurément Beni-Ounif de Figuig. De Beni-Ounif, quand on se tourne au sud, vers le Sahara, on voit à sa gauche la Chebket Tamednaïa, qui est un plateau crétacé. A sa droite on voit le Béchar, le Moumen, et le Mezarif, qui sont des saillies de la pénéplaine primaire. Ce contact entre la pénéplaine primaire et le plateau crétacé, qu’on suit depuis In-Salah, nous conduit à Figuig, qui est bien en effet la tête de ligne de la rue de palmiers.
Figuig est, dans l’Atlas Saharien, à l’extrémité orientale d’une coulisse qui s’appelle le Grouz. C’est la zone du Grouz qui est le nœud de la question.
Haute Zousfana. — Le Grouz fait déjà partie politiquement du Maroc ; mais il est aujourd’hui à peu près aussi connu que s’il était situé sur territoire algérien. Nous en avons une bonne carte topographique au 200000e. Sur la géologie de la région, nos renseignements émanent de savants algériens bien connus ; MM. Ficheur et Flamand.
Personnellement j’ai vu ce pays d’assez près à différentes reprises.
Le Grouz est une muraille, haute d’un millier de mètres, de calcaire nu et abrupt ; cette muraille court d’est en ouest sur 80 kilomètres, et sur toute cette étendue elle est pratiquement infranchissable.
Fig. 2. — Vallée de la Zousfana a travers l’Atlas de Figuig. Tous les plis se ferment et se relaient de part et d’autre de la vallée, qui apparaît donc un grand accident tectonique, un ensellement, à l’extrémité orientale du Grouz. Rapprocher de la figure 3 et de la figure 4.

Les caravanes contournent le Grouz par ses extrémités, l’occidentale et l’orientale ? Ce sont ces deux extrémités qui nous intéressent. Si la faille du Touat traverse quelque part l’Atlas saharien, c’est là.
A l’extrémité orientale, celle où est Figuig, la haute vallée de la Zousfana est tracée à travers toute la chaîne dans une puissante coupure à peu près rectiligne, très large, dirigée nord-sud.
De part et d’autre les massifs montagneux sont, d’une part le Grouz et le Maïz, d’autre part le Beni Smir et le Soffah. Ce qui frappe d’abord c’est qu’il y a un relai de plis. A l’ouest les deux plis anticlinaux parallèles du Grouz et du Maïz se ferment brusquement à la rencontre de la haute Zousfana. A l’est le Beni Smir qui est un synclinal suspendu, se ferme brusquement lui aussi à la même rencontre. Pas un seul des trois plis ne passe. Ils sont arrêtés net tous les trois, sur la même ligne, comme par un obstacle profond et invisible. Cette tendance des plis à se fermer de part et d’autre de l’oued se rencontre en petit au col de Tarla, une étroite bouche rocheuse, par laquelle l’oued jaillit hors de la chaîne dans le Sahara. Le col est un ensellement entre deux brachyanticlinaux ; dans les deux piliers de la gorge les plissements s’enroulent en sens contraires.
Des brachyanticlinaux et brachysynclinaux qui se relaient, c’est la structure de l’Atlas Saharien d’un bout à l’autre jusqu’en Tunisie. Il n’est donc pas surprenant de la retrouver ici. Mais enfin il demeure entendu que la haute vallée de la Zousfana n’est pas l’œuvre exclusive de l’érosion. Le travail de l’érosion a été guidé par un ensellement de la chaîne, qui a du rapport avec l’orogénie, avec la structure profonde (voir la fig. 2).
Cette coupure de la haute Zousfana appelle d’autres observations.
De part et d’autre de la vallée, la roche change. Le Maïz et le Grouz sont deux échantillons de la même montagne. Tous deux sont des brachyanticlinaux de calcaire jurassique et surtout liasique. Dans l’un et l’autre le pli est vivement déversé au sud, couché même. Des calcaires jaune de miel, vivement redressés, nus, abrupts, déchiquetés en aiguilles, particulièrement au sud, sur la surface où le pli est couché : c’est le Maïz et c’est le Grouz. De l’autre côté de la vallée, le Beni Smir avec son prolongement le Soffah est un autre monde. Les altitudes seules sont comparables, au Beni Smir comme au Maïz et au Grouz elles dépassent légèrement 2000 mètres ; c’est beaucoup pour l’Atlas Saharien. Pour y retrouver des sommets dépassant 2000 mètres il faut aller jusque dans l’Aurès. A tout autre point de vue le Beni Smir s’oppose franchement au Maïz et au Grouz. C’est une masse homogène de grès crétacé (Albien). Les couches de ce synclinal suspendu sont à peine ondulées, d’allures tranquilles qui contrastent avec la stratification bouleversée du Maïz et du Grouz. On a cherché à rendre ce contraste sensible dans la figure ci-jointe (fig. 3).
Fig. 3. — Maiz et Beni-Smir. La figure fait ressortir le contraste entre les structures de l’Atlas de part et d’autre de l’oued Zousfana. — Le Maïz est un hérissement de pointes calcaires liasiques avec du trias accusé en creux. Le plissement est très énergique. — Le Beni Smir est une feuille de grès albien légèrement ondulée en cuiller, une ondulation synclinale suspendue. Beni Smir est un nom de tribu, Taderent et Djattou sont des lieux habités ; ici comme plus à l’Est le plateau gréseux est hospitalier à l’homme (Gadas du djebel Amour. Les Beni Smir sont des Amour). — Le Maïz est du même type que le Grouz. Nous sommes ici à l’extrémité orientale du Grouz (voir fig. 4). A Djattou belles gravures rupestres sur les blocs de grès albien tombés de la falaise.

Il y a des conséquences humaines. Le Maïz et le Grouz sont des déserts de pierres. L’homme y passe ; on y voit des chasseurs de mouflons ; des dénicheurs d’abeilles ; des gens qui viennent faire quelques litres de goudron végétal avec les rares genévriers. Je ne crois pas qu’on y voie jamais des tentes. A coup sûr pas une seule maison. Mais le Beni Smir est anciennement aménagé par l’homme. Près de la source très abondante de Djattou, à côté d’une petite palmeraie, il y a des gravures rupestres qui sont parmi les plus belles. Jusqu’en haut de la montagne, sur le plateau, il y a un village avec des cultures, Taderent. Le Beni Smir a ses habitants propres, qui n’en sortent pas, qui en vivent, et qui lui ont donné leur nom. Le groupe des Beni Smir fait partie d’une grande tribu algérienne, celle des Amour. Ils mènent la même vie que les autres Amour dans le même cadre. Une feuille de grès Albien légèrement ondulée, c’est une structure très répandue dans tout le Djebel Amour. Les « Gadas » bien connues d’Aflou sont des plateaux de grès Albien. Le Beni Smir est la plus occidentale des gadas ; il a toutes ses affinités de ce côté-là, celui de l’Algérie.
Il faut noter que, tout au rebours, le Maïz et le Grouz sont une apparition nouvelle dans l’Atlas Saharien ; cette dernière coulisse ne ressemble pas aux autres. A l’est de Figuig, dans toute la chaîne, c’est le crétacé qui domine. Le jurassique et le lias ne sont pas inconnus, mais ils apparaissent en pointements rares d’étendue limitée. De puissantes coulisses, longues de près de 100 kilomètres, avec un relief relatif d’un millier de mètres, tout entières en calcaires jurassique et liasique du socle au sommet, c’est une nouveauté. On n’a pas encore vu ça dans l’est.
Cette apparition en surface de roches plus profondes va de pair, comme il est naturel, avec une intensité de plissement notablement accru. A l’est de Figuig, dans l’Atlas Saharien tout entier jusqu’aux Syrtes, les géologues décrivent ce qu’ils ont appelé des « plis ébauchés », de simples ondulations. Mais dans le Grouz et le Maïz le plissement est très énergique, les plis sont nettement couchés. Ce n’est donc pas douteux. Des couches plus profondes de l’écorce terrestre sont surhaussées et largement dénudées ; si bien que le lias se trouve amené à la même altitude que le crétacé. Cette transformation se fait d’un coup sur la rive droite de la haute Zousfana.
Elle s’accompagne de phénomènes qui attestent une dislocation. On sait que le trias algérien, qui est de la boue plâtreuse et salée est un terrain facilement lubrifié, et extraordinairement instable ; il est connu pour foirer à travers les fissures avec des allures éruptives ; et il est d’ailleurs souvent accompagné d’une roche éruptive, l’ophite. Or le long de la haute Zousfana les pointements de trias et d’ophite tiennent une place importante. Tout l’intérieur du Maïz à l’extrémité du brachyanticlinal est évidé aux dépens du trias (voir fig. 3). Les ophites du Maïz ont une minéralisation de cuivre dont on a projeté l’exploitation. En amont sur l’oued, au point dit Mouiah Sfer, un affleurement de trias et d’ophite est important, les indigènes y ont fait une petite descenderie pour l’exploitation du sel.
La haute Zousfana est une rivière assez vivante, elle est pérenne dans certains secteurs ; on ne sait pas si la réapparition de l’eau serait en relation avec des suintements de nappe souterraine. Mais on connaît très bien les sources de Figuig ; elles ont été étudiées par M. Ficheur. Elles sont thermales, et elles jaillissent le long d’une cassure, dont la lèvre inférieure est encroûtée de travertin épais[7].
Avec quelle abondance on en aura une idée, si on considère le nombre d’hommes dont elles ont permis le groupement. Figuig a 10 ou 12000 habitants. Il n’y a pas d’agglomération urbaine comparable dans tout le Maroc oriental ; Tell compris ; puisque Oudjda, la capitale administrative, a 7000 habitants.
Quant aux autres oasis du Sahara Algérien, elles ne comptent leurs habitants que par centaines.
Voilà bien des observations concordantes. Elles autorisent la conclusion que la coupure de la Zousfana, à l’orient du Grouz, a quelque rapport avec la faille du Touat, dans la prolongation de laquelle elle se trouve.
Pourtant les phénomènes observés à l’autre bout du Grouz sont encore plus concluants.
Le Tamlelt. — Sur ses 80 kilomètres de long, le Grouz tout entier est parfaitement semblable à lui-même. Au centre il est bien, il est vrai, d’épaisseur diminuée ; il y a une tendance à l’ensellement. Là se trouve dans l’épaisseur de la montagne un évidement, le cirque de Djaïfa (fig. 4). En ce point on peut traverser le Grouz par le moins mauvais de ses sentiers ; un canyon très long, très étroit, très obstrué de blocs, très coupe-gorge ; à la rigueur une caravane chargée pourrait s’y écouler, bête après bête, au compte-goutte, à ses risques et périls, presque partout de plain-pied : ce qui serait assurément impossible partout ailleurs dans la montagne. Au delà vers le nord, dans le prolongement de cet ensellement du Grouz, l’Atlas Saharien est largement interrompu entre le Djebel R’als et le Maïz. Il semble donc bien qu’il y ait ici encore une tendance à coupure orientée nord-sud. Pourtant la continuité du Grouz n’est pas interrompue. C’est à son extrémité occidentale qu’il faut aller pour trouver la coupure nord-sud franchement réalisée, dans des proportions grandioses.
Cette coupure s’appelle le Tamlelt.
Fig. 4. — Le Tamlelt. Un coup d’œil sur la figure permet de distinguer la pénéplaine primaire (la plaine) de la chaîne secondaire (les massifs montagneux). — La limite entre les deux dessine un Z majuscule. — La branche centrale du Z coupe à l’emporte-pièce la R’als et le Grouz. — C’est la coupure du Tamlelt à travers l’Atlas Saharien à l’extrémité occidentale du Grouz (voir fig. 2 et 3).

Le Tamlelt est une plaine à perte de vue. Sur la carte que nous en avons, et qui est bonne[8], on mesure exactement ses dimensions. D’est en ouest elle a, suivant les points, de 30 à 60 kilomètres dans le sens de la latitude. Du nord au sud elle a 50 kilomètres. Elle est tout entière enclose dans l’Atlas Saharien, c’est-à-dire qu’elle en rompt totalement la continuité. A proprement parler elle le supprime. Cette substitution d’une plaine à une chaîne de montagnes se fait d’un coup, suivant une ligne à peu près droite sur laquelle non seulement le Grouz, mais aussi le R’als, s’arrêtent brusquement, comme tranchés net. La disparition de l’Atlas Saharien est à peu près totale sous le méridien du Tamlelt. Il n’en reste plus au nord du Tamlelt qu’une traînée de chicots, Djebel Orak, Djebel Haouanit, Djebel Lakhdar, Djebel Bou Arfa (fig. 4).
L’épaisseur de ce chaînon, mesuré sur la carte, n’excède pas 2 kilomètres. C’est tout ce qui subsiste d’une chaîne dont la puissance atteignait une cinquantaine de kilomètres. Il n’y a plus d’Atlas ; on passe ici du Sahara aux Hauts-Plateaux directement, sans intermédiaire.
Plus à l’est sur toute l’étendue de l’Atlas Saharien, il y a un autre point, et un seul, où la chaîne disparaît brusquement d’une façon tout à fait comparable ; c’est, entre les Zibans et l’Aurès, la brèche de Biskra qui fait communiquer de plain-pied le Sahara et le Hodna.
A la seule inspection de la carte, le Tamlelt et la brèche de Biskra apparaissent deux pendants, la reproduction en deux exemplaires du même phénomène, remarquable à coup sûr.
Ce phénomène, au Tamlelt, apparaît plus remarquable encore, et, je crois, plus intelligible, si on cherche à l’éclairer par une étude sommaire des conditions géologiques.
Il faut distinguer ici entre les bords oriental et occidental du Tamlelt. La bordure occidentale, du côté marocain, encore que nous en ayons déjà une représentation topographique, nous est tout à fait inconnue au point de vue géologique. On n’en parlera pas. Nous sommes ici à la limite extrême du pays scientifiquement étudié. Sur la bordure orientale en revanche, et sur le Tamlelt lui-même, nous avons déjà des documents géologiques, autorisant des conclusions générales. Beaucoup de fossiles et d’échantillons ont été rapportés aux laboratoires de MM. Flamand et Ficheur, comme aussi au laboratoire de M. Barrois à Lille. Personnellement j’ai vu et revu la région. On est certainement fixé sur les grandes lignes. On sait en gros la composition et la structure des reliefs importants. Une carte Flamand[9] au millionième, publiée en 1909, dit l’essentiel.
Ces documents géologiques et topographiques, on a cherché à les rendre sensibles dans la figure 4.
Il s’agit de la limite entre la pénéplaine primaire, la même qu’au Sahara, d’une part, et d’autre part les terrains secondaires, du crétacé au lias, englobés dans le plissement de l’Atlas. L’ouest et le sud de la figure (où la plaine domine) est pénéplaine primaire. Le nord et l’est (la zone des hauts-reliefs) appartient à la chaîne secondaire.
Au sud du Grouz la pénéplaine primaire est bien connue depuis une vingtaine d’années déjà. Elle est représentée surtout par des calcaires dinantiens très puissants. Sur cette pénéplaine la transgression cénomanienne a déposé des calcaires et des marnes en couche mince, dont le contact inférieur avec la pénéplaine s’observe aisément. Cette transgression cénomanienne si limitée atteste l’indépendance de la pénéplaine par rapport aux mers secondaires.
Dans la région de l’Antar (exactement au Raknet-el-Betoum), on observe directement, je crois, le pli du Grouz, couché sur la pénéplaine, comme sur un avant-pays rigide. Que le Tamlelt soit lui aussi primaire, c’est une acquisition récente. Nous la devons à M. Rey et au laboratoire de géologie à l’Université de Lille[10].
Le Tamlelt est une plaine d’alluvions ; à travers les trous du manteau alluvionnaire un substratum ancien apparaît composé de vieilles roches, quartzites et schistes. M. Rey nous apprend que ces schistes contiennent des fossiles du silurien supérieur, des graptolites.
D’autre part, si on consulte la carte Flamand[11] aux lettres S, Sq, Sqr, on constate que les schistes et les quartzites s’étendent au sud jusqu’au voisinage immédiat des affleurements dinantiens.
Tout se passe donc comme si tout le Tamlelt, d’un bout à l’autre, comme le veut M. Rey, et comme le terrain en donne l’impression, était silurien. Le contraste avec l’Atlas est donc, au point de vue géologique, aussi vif qu’au point de vue topographique. Le contact entre l’Atlas et le Tamlelt est d’une netteté brutale. La limite géologique coïncide exactement avec celle de la plaine. Elle est jalonnée par des affleurements miniers. Au Djebel Houanit, plomb et calamine, au Bou Harfa, manganèse, au R’als une vieille mine de cuivre indigène, qui doit avoir été importante. Il faut ajouter que cette limite géologique dessine exactement un Z majuscule : deux cassures rectilignes orientées est-ouest (sens de l’Atlas), sont raccordées à l’angle droit par une cassure orientée nord-sud (sens de la faille du Touat).
Il faut souligner combien la présence du primaire largement étalé au cœur et à travers toute l’épaisseur de l’Atlas Saharien est une nouveauté surprenante. Cet Atlas Saharien est bien connu, dans toute son étendue à travers l’Algérie et la Tunisie, depuis la frontière marocaine jusqu’aux Syrtes. Il est tout à fait certain qu’on n’y voit pas à l’est du Tamlelt le moindre pointement primaire. A l’extrémité occidentale du Grouz, comme à son extrémité orientale, il y a vieillissement brusque des couches affleurantes. Un accident nord-sud ramène d’un coup en surface des roches de la profondeur.
La Moulouya. — Voilà les faits, tels qu’ils sont établis depuis peu, mais sans conteste. Semblera-t-on excéder les conclusions qu’ils autorisent si on dit ceci ?
La faille du Touat, celle de la rue de palmiers, rencontre l’Atlas Saharien à la hauteur du Grouz. C’est elle qui a, de part et d’autre du Grouz, les répercussions signalées plus haut, des accidents grossièrement orientés nord-sud comme la faille elle-même. Le plus important est à l’ouest du Grouz. Là tout se passe comme si le Tamlelt était la prolongation pure et simple de la pénéplaine primaire saharienne ; et comme si la faille en zigzag qui limite le Tamlelt à l’est était la prolongation de la faille du Touat à travers l’Atlas.
Il faut noter l’importance du Tamlelt comme limite, au point de vue orographique et humain.
Cet Atlas du Grouz et du R’als, que la faille du Tamlelt tronçonne brutalement, ne s’arrête pas là ; il recommence au delà du Tamlelt à l’ouest, mais il n’est plus le même ; ce n’est plus l’Atlas Saharien, c’est le grand Atlas Marocain.
L’un est loin d’être aussi bien connu que l’autre. Pourtant nous avons sur le grand Atlas de beaux travaux très détaillés de MM. Brives et Gentil. Et ces travaux sont bien loin d’être aussi discordants qu’ils l’avaient paru d’abord. Il est sûr que des morceaux considérables de pénéplaine primaire font partie intégrante de la chaîne tout du long jusqu’au voisinage de l’Atlantique[12]. Il est certain aussi d’ailleurs, comme Gentil l’a fait ressortir, que ces deux chaînes qui se prolongent l’une l’autre ont des analogies profondes de structure[13].
Ce sont bien deux parties de la même chaîne.
Seulement elles font entre elles un contraste très vif, non seulement au point de vue géologique, mais aussi et davantage encore topographique. Le grand Atlas mérite son nom, il est très élevé ; les sommets avoisinent 4000 mètres. Il est deux fois plus haut que l’Atlas Saharien. Par l’altitude et l’âge des roches ce sont des mondes montagneux tout à fait distincts.
Le contraste est le même entre deux humanités.
Aux puits du Tamlelt viennent boire deux races voisines et ennemies. A l’est sont les Beni-Guil, arabes de langue, cavaliers, nomades ; apparentés par leur organisation et leur genre de vie aux nomades des hauts plateaux Algériens, à leurs voisins les Hammeyan par exemple. A l’ouest du Tamlelt commencent les Beraber ; dans toute l’Afrique du Nord ils sont les seuls à qui la coutume populaire a conservé le nom des Berbères ; leur dialecte est berbère et ils ne savent pas l’arabe ; ils sont ruraux, sédentaires, montagnards, ils ont une organisation démocratique de village ; ce sont les frères de nos Kabyles ; comme eux ils ont pour leurs voisins de langue arabe une haine nationale plus que millénaire.
Ce sont là des faits qu’il semble difficile de nier ; mais si on les admet on ne peut pas s’y tenir ; il faut aller plus loin.
Au temps de Salluste, la Moulouya était déjà une frontière entre les deux Maurétanies. On peut certainement dire qu’elle l’est restée, en entendant la Moulouya moyenne, celle des hauts plateaux. Elle aussi sépare les Béraber et les Arabes, les sédentaires et les nomades. Mais ce n’est pas le fleuve lui-même qui est frontière. Il longe sur sa rive gauche le pied d’un escarpement haut d’un millier de mètres, par lequel le haut pays marocain, qu’on appelle ici le moyen Atlas, tombe à pic sur les plateaux algériens deux fois moins élevés (fig. 6). C’est de tout le Maroc le coin qui est resté le plus inconnu. Il faut en parler avec prudence, et attendre les résultats d’une étude géologique qui n’est pas commencée, et qui sera longue. Mais enfin on connaît bien aujourd’hui, on a même à peu près cartographié la continuation des hauts plateaux jusqu’à la Moulouya. De là, par delà la rivière, on voit, j’ai vu, le massif abrupt du moyen Atlas barrer l’horizon, avec ses cimes encore largement neigeuses à la fin du printemps, djebel-es-theldj la montagne de la neige, disent les Beni-Guil. Le contraste entre le moyen Atlas et les hauts plateaux, de part et d’autre de la Moulouya, paraît du même ordre qu’entre le haut Atlas et l’Atlas Saharien, de part et d’autre du Tamlelt. C’est la même frontière qui continue dans les mêmes conditions physiques.
Et alors cette grande faille de la « rue des palmiers » qui nous a paru, au Tamlelt, tronçonner l’Atlas Saharien, on en suivrait donc la prolongation, le long de la Moulouya, tout au travers des hauts plateaux. Est-ce tout ? Dans son prolongement à peu près linéaire, tout le massif espagnol s’abîme dans la Méditerranée : les géologues admettent que la Sierre Nevada et les Pyrénées ont été tronçonnées par ce grand effondrement.
Entre les côtes marocaine et espagnole, au large de la Moulouya, il est d’ailleurs parfaitement certain qu’une grande faille franchit la Méditerranée. Les cartes bathymétriques montrent un abrupt très accusé duquel émerge l’île volcanique d’Alboran (fig. 39). Près l’embouchure de la Moulouya, le cap des Trois-Fourches qui est de roches éruptives, fait une saillie d’une quinzaine de kilomètres ; la plus aiguë et la plus accusée de toute la côte nord-africaine ; dans la direction de l’île Alboran, en parfaite symétrie avec la saillie correspondante que fait, sur le rivage espagnol, le cap de Gata, lui aussi éruptif (fig. 1 et 29). Les basses vallées voisines de la Moulouya et de la Tafna apparaissent d’un coup d’œil sur la carte, encombrées de roches éruptives. Un archipel d’îles côtières volcaniques (Habibas, Rachgoun, Zaffarines) : les appareils volcaniques les plus jeunes et les mieux conservés de toute l’Afrique du Nord (le volcan de Tifarouïne[14] et celui des Msirdas sur la frontière algéro-marocaine[15]) ; des restes abondants de volcans primaires, carbonifériens, ou permiens (dans les hauts de l’oued Isly, sur la même frontière[16]). Tout se passe comme s’il y avait là un système de cassures qui n’a jamais été fermé depuis la fin de l’ère primaire.
La même faille, ou, si l’on veut, le même grand accident se laisserait donc suivre depuis le Roussillon jusqu’au Bas-Touat.
Conclusion. — Cette faille Touat-Roussillon serait une ride importante sur la face de la planète. On se borne à signaler le problème. Pourtant avec toutes les réserves prudentes qu’on voudra il reste un groupe de réalités positives qu’il est légitime de coordonner.
Depuis le cœur du Sahara jusqu’à la Méditerranée, à peu près sous le méridien de la frontière algéro-marocaine, dans une direction grossièrement nord-sud, il court une ligne qui ne cesse pas un instant d’être extrêmement importante au point de vue humain. Au Sahara, c’est la « rue des palmiers ». Dans l’Atlas, c’est la limite entre les très hautes montagnes marocaines et les montagnes moyennes ou les hauts plateaux d’Algérie ; et du même coup entre deux langues, deux sociétés, deux nations.
On a cru pouvoir prononcer le mot de faille ; on croit même reconnaître le long de cette faille, le compartiment effondré, invariablement l’oriental. Puisque enfin, pour qui vient de l’est, les roches primaires apparaissent brusquement pour la première fois au point précis où on franchit la faille.
Mais enfin mettons que ce mot de faille soit inexact. N’anticipons pas sur des travaux géologiques de détail qui restent à faire. Il y a quelque chose, de quelque nom qu’on l’appelle, qui est orienté dans le sens du méridien, non seulement au Sahara, mais dans l’Atlas. C’est sur la direction qu’on insiste. Dans cette Algérie, qui est une chaîne plissée, la direction est-ouest, qui est celle du plissement, attire d’abord l’attention. Nous avons saisi sur le fait qu’il y en a une autre, croisant la première à angle droit, qui est extrêmement importante, et qui a du rapport avec le Sahara.
CHAPITRE III
LA GRANDE DORSALE HOGGAR — LAGHOUAT — MÉDÉA.
Le grand accident que nous avons appelé la faille Touat-Roussillon n’a jamais été signalé par les géologues. La raison en est qu’elle franchit l’Atlas nettement en dehors de leur domaine, qui a été exclusivement l’Algérie, le pays anciennement français, dont on a depuis longtemps déjà de bonnes cartes topographiques, où depuis près d’un demi-siècle un service géologique fonctionne. Le Tamlelt est politiquement sur le sol marocain. Il n’est à peu près accessible que depuis une dizaine d’années, dont cinq de guerre.
Dans leur domaine les géologues ont depuis longtemps et à maintes reprises signalé la répercussion d’un autre grand accident saharien, qui a lui aussi une direction grossièrement nord-sud où comme l’a dit l’un d’eux, G.-B.-M. Flamand, « sub-méridienne »[17].
Dans ce qui va suivre, on s’appuie sur l’autorité de MM. Ficheur, Alexandre Joly, R. Chudeau.
On se bornera à souligner l’importance et les conséquences géographiques d’un fait admis unanimement par les géologues. On pourra donc passer beaucoup plus rapidement.
Voici le fait (fig. 6).
Depuis le massif du Hoggar, au cœur du Sahara, une ligne de hauteurs court nord-sud sur quelque chose comme 1500 kilomètres jusqu’à la rencontre de l’Atlas. Elle est jalonnée par le Hoggar lui-même, avec des sommets volcaniques au-dessus de 3000 mètres ; puis par l’éperon septentrional du Hoggar, le Tifedest, et le Mouydir, qui atteint encore 1700 mètres ; au delà le dos du Tadmaït a 900 mètres, il se prolonge jusqu’à Laghouat, au pied de l’Atlas, par ce qu’on appelle le plateau des Dayas.
Le Mouydir est nettement un vieux pli hercynien de la pénéplaine primaire ; plus au nord où la pénéplaine ne s’observe plus directement, c’est évidemment un pli hercynien sub-méridien qui se continue sous le crétacé du Tadmaït, imposant sa direction à la grande ondulation anticlinale. Ce dos de sillon du Tadmaït, en calcaire crétacé nu, balayé par le vent, domine à l’est et à l’ouest les dépressions où se sont accumulées les deux grands ergs. A ce chemin de roc solide entre deux mers de sable, les indigènes ont donné le nom de pont « el gantra ».
Le plateau des Dayas doit aussi sa particularité essentielle et son nom à ce qu’il est un dos de terrain surélevé entre les deux grandes cuvettes. Les « Dayas » ne sont pas autre chose que des têtes d’aven, points d’origine de circulation souterraine, dans un terrain très perméable (le mio-pliocène, accumulation des déchets de l’érosion sur le versant de la grande chaîne). Il est naturel que les têtes d’aven se multiplient à la surface d’un plateau de dirimation, où les eaux d’orage stagnent incertaines de leur direction.
Cette grande dorsale si nette qui coupe en deux le Sahara Algérien depuis le Hoggar jusqu’à Laghouat, les géologues en retrouvent la continuation à travers toute l’Algérie jusqu’à la mer. Sur les hauts plateaux, c’est le « plateau steppien » de Joly, « centre de dirimation entre deux bassins de réception, les chotts oranais d’un côté, le Hodna de l’autre ». Dans le Tell ce sont « les plateaux miocènes de Médéah qui par leur altitude contrastent nettement avec les niveaux très bas qu’occupent, dans la vallée du Chélif à l’ouest et dans celle de l’oued Soumman à l’est, des dépôts du même âge ».
Il faut ajouter ce curieux pédoncule qui réunit, à Miliana, le plateau de Médéa au Zaccar, dressant une cloison haute abrupte et étroite entre les très basses vallées de la Mitidja et du Chéliff (fig. 5). Et il faut noter, tout à côté, dans l’angle correspondant de la Mitidja, un curieux affleurement de roche éruptive en forme de V[18]. Ce seuil de Miliana est un des coins de l’Algérie où la croisée des deux directions nord-sud et est-ouest, saharienne et méditerranéenne, s’accuse avec le plus d’énergie.
Ces données que nous devons aux géologues, il est possible de les éclairer et de les souligner avec des faits géographiques très importants qui semblent avoir un peu échappé à l’attention.
Les géographes savent depuis longtemps que, dans le Tell, sous le méridien d’Alger, à la Mitidja, deux Algéries tout à fait différentes se relaient. Un géographe arabe, l’auteur du Kitab le Istibçar, appelle déjà le seuil de Milianah « la porte du Gharb[19] ».
Fig. 5. — Le plateau de Médéa. Au-dessus de deux dépressions très profondes (moins de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer) ; la plaine du Chélif à l’Ouest, la vallée de l’Isser à l’Est ; le plateau de Médéa se dresse à un millier de mètres, attestant la persistance de l’orientation Nord-Sud dans la chaîne plissée Est-Ouest. Les masses montagneuses de l’Atlas de Blida, à l’Est, et du Zaccar à l’Ouest (1600 m. d’altitude) sont séparées par un ensellement très accusé, le pédoncule de Miliana (600 m. d’altitude). Par-dessus ce pédoncule et même à travers lui (tunnels) s’ouvre entre le Chéliff et la Mitidja une communication d’orientation générale Nord-Sud. Là passe la frontière géographique entre les deux Tells, celui des plaines subcôtières et celui des Kabylies. Cette frontière est jalonnée par un chapelet de villes actuelles ou défuntes, Achir, Médéa, Miliana, Cæsarea (Cherchell), Alger. Le plateau de Médéa est l’extrémité septentrionale de la dorsale Hoggar-Laghouat-Médéa, (voir fig. 6).

D’une part, à l’est, une Algérie montagneuse, pittoresque, boisée, presque exclusivement Berbère, l’Algérie des Kabylies. D’autre part, à l’ouest, l’Algérie des plaines sub-littorales, bien plus sèche que l’autre, nue, peuplée d’indigènes bien différents qui mènent une autre vie, et parlent surtout l’arabe. Entre ces deux Algéries, c’est l’extrémité nord de la grande dorsale qui fait limite. Et cette extrémité nord est curieusement jalonnée d’agglomérations urbaines actuelles ou fossiles. Il y a eu là à travers les siècles, jusqu’à trois grandes capitales de toute l’Algérie. L’une s’est appelée « Achir » ; c’est à peine s’il en reste des ruines ; son nom est aussi mort qu’elle, parce que nul ne s’intéresse au moyen âge berbère. Mais les émirs Zirides, chefs de la tribu Sanhadja, qui ont régné à Achir, dominaient tout le pays entre la Tunisie et le Maroc. Achir était dans les monts du Titteri, au sud immédiat de Médéa (fig. 5). Les deux autres capitales sont maritimes. L’une était Cæsarea, notre Cherchell, centre de la domination d’une dynastie berbère, celle de Juba, avant d’être celui de l’administration romaine. Dans l’angle nord-ouest de la Mitidja, très visible à 10 lieues à la ronde, se dresse le tombeau de Juba ou de sa famille (tombeau de la chrétienne), attestant que la racine de la dynastie était bien là, précisément au point où la grande dorsale aboutit à la mer.
La troisième capitale est naturellement l’actuelle, Alger ; il faut souligner combien elle est à un point naturellement indiqué par l’histoire et la géographie pour dominer.
Entre le Titteri et Alger, Médéa et Miliana font jalons, villes fortes, pitonnantes, qui gardent chacune une importante croisée de chemins, les communications à la fois du nord au sud et de l’est à l’ouest. Les premières années de la conquête française autour d’Alger sont remplies par ces noms de Médéa et de Miliana. Au temps des Turcs, le beylick d’Alger avait pour subdivision militaire principale le beylick de Titteri, dont Médéa était capitale. Dès la fondation d’Achir, le premier émir, au dire des historiens arabes[20], eut pour premier soin de rétablir, d’organiser et de prendre en main Alger, Miliana et Médéa. Les trois villes sont toujours étroitement associées. C’est un bloc. A côté de leur importance militaire, impériale, il faut aussi faire la part du commerce. Toutes ces villes furent ou sont des marchés sur une frontière économique entre pays qui échangent des produits différents, ceux de la plaine et de la montagne, du champ et du verger, de la tente et de la maison.
Il y a en Algérie un certain nombre de régions de ce genre, qui ont cherché à travers les âges et plus ou moins réussi à devenir des centres, par exemple celles de Constantine, Tiaret, Tlemcen. Il n’y en a peut-être aucune qui ait plus de titres que celle-ci.
Cette ligne de contrastes et de domination qui va du Titteri à la Mitidja est en relation évidente avec la grande dorsale de Laghouat. De part et d’autre de cette dorsale des compartiments différents de l’Atlas ont joué différemment, chacun pour soi, et des conditions diverses sont nées.
CHAPITRE IV
LA BRÈCHE DE BISKRA ET LA CROISÉE DU DJÉRID
Brèche de Biskra. — La dorsale Hoggar-Laghouat sépare au Sahara les cuvettes du Touat et de l’Igharghar.
L’une et l’autre sont de très longs sillons synclinaux, symétriques de l’ondulation anticlinale centrale, la grande dorsale, à peu près parallèles à elle et à peu près aussi longs ; ils viennent tous trois du cœur du Sahara jusqu’au point où ils rencontrent l’Atlas à angle droit.
Le sillon oriental est suivi par un grand oued quaternaire, l’Igharghar, qui vient du Hoggar en ligne à peu près droite. Au nord il est jalonné, lui aussi, par une autre rue de palmiers, quoique infiniment plus courte que l’occidentale ; c’est celle de l’oued R’ir. Il est de structure très simple ; c’est essentiellement une feuille de calcaire crétacé ondulée en cuiller. Quoique les pentes soient très lentes, il y a une différence de plusieurs centaines de mètres entre le fond du sillon et les crêtes de ses épaulements. Sa longueur totale est d’un millier de kilomètres. C’est un très grand accident, tout à fait comparable aux deux autres, un trait de structure essentiel.
Au point précis où cet accident rencontre la chaîne, que trouvons-nous ? Une brèche énorme, interrompant de bout en bout la continuité de la chaîne. C’est la brèche de Biskra entre le Zab et l’Aurès ; par cette large porte on passe de plain-pied du Sahara dans la cuvette du Hodna. Il n’y a rien de comparable dans tout l’Atlas Saharien, sauf, comme on l’a dit, la brèche du Tamlelt.
Le lien entre les deux phénomènes (sillon de l’Igharghar et brèche de Biskra), s’il n’a jamais été, à ma connaissance, encore signalé, c’est, je suppose, par inadvertance, parce qu’on ne s’est jamais occupé de la question.
Je n’imagine pas qu’on puisse le nier, il apparaît à la seule inspection de la carte (fig. 6).
Fig. 6. Les sillons sahariens et l’Atlas. La structure du Sahara Algérien est très simple : de grands sillons parallèles courant Nord-Sud. Au centre Hoggar, Tadmaït, Gantra, plateau de Laghouat. A l’arête la plus nette de cette dorsale les indigènes ont donné le nom de Gantra (le pont) parce qu’il domine à droite et à gauche les dépressions profondes et encombrées de dunes de l’Igharghar et du Gourara. Au delà, aux limites de la carte, les arêtes Nord-Sud symétriques des Matmata et d’Ougarta. — L’Atlas orienté Est-Ouest semble arrêter ces grands accidents Sahariens comme une barre de T. Mais si on y regarde de plus près les domaines respectifs des accidents Nord-Sud et des plissements Est-Ouest se pénètrent mutuellement. — Au Sahara la direction Est-Ouest est importante : (Gourara, falaises Sud du Tadmaït, oued Botha). Et dans l’Atlas les grands accidents Sahariens se prolongent, à angle droit avec la direction de la chaîne. — Dans le prolongement des Matmatas tout l’Atlas tourne court vers le Nord. A la rencontre du synclinal de l’Igharghar, l’Atlas a les reins cassés, avec un coude de cassure accusé et l’indentation profonde du Hodna. Dans le prolongement de la faille (?) Touat-Oued Saoura, l’Atlas est coupé du Nord au Sud par un gradin en zigzag le long duquel le Maroc (de 3000 m. d’altitude) tombe d’un coup aux hauts plateaux Algériens (voir fig. 4 et aussi fig. 29). La répercussion sur l’Atlas de la grande dorsale centrale Hoggar-Laghouat apparaît moins nettement sur une carte à petite échelle : elle est pourtant considérable (voir fig. 5). — Si on ne se contente pas d’envisager l’Atlas sur sa face nord méditerranéenne et si on le considère sur sa face sud Saharienne on voit donc apparaître de nouveaux traits de structure, essentiels. — Il y a croisée orthogonale de deux directions.

La brèche de Biskra existait déjà au miocène, elle était un détroit de la mer miocène (fig. 10), qui d’ailleurs, au Sahara et dans l’Atlas Saharien, ne s’est pas avancée au delà dans l’ouest. Cette mer reste en retrait sur celle de l’éocène inférieur dont on retrouve des dépôts le long de l’oued Djedi jusqu’auprès de Laghouat (en deçà de la grande dorsale que la mer éocène n’a franchie nulle part (fig. 8). On a déjà noté à propos de la haute Zousfana et du Tamlelt, ce vieillissement brusque des affleurements géologiques, lorsqu’on va d’est en ouest. La loi se vérifie à la grande dorsale de Laghouat et à la brèche de Biskra.
Sur cette brèche, du côté de l’Aurès, se trouve la plus monstrueuse montagne de sel de toute l’Algérie, celle d’el-Outaya ; un bloc homogène de sel gemme qui a 300 mètres de relief et 6 kilomètres de grand diamètre, célèbre depuis el-Bekri. El-Outaya est flanqué d’une autre montagne de sel, beaucoup plus petite, mais de même type, Metlili. On sait que ces pointements triasiques accompagnent des cassures. Les géologues admettent au contact du Hodna et de l’Aurès une faille. Et notez qu’une troisième montagne de sel, celle de Djelfa, se trouve exactement sur le passage de la grande dorsale Laghouat-Médéa.
L’Aurès et les monts du Zab, qui se font face et pendant de part et d’autre de la brèche, n’ont pas de rapport l’un avec l’autre ; non pas qu’ils diffèrent essentiellement par leur structure, mais leur importance n’est pas comparable. Les monts du Zab sont une petite chaîne de collines dont aucune n’atteint 1000 mètres, mais l’Aurès a le sommet le plus élevé de toute l’Algérie (Chélia, 2329 m.). En largeur aussi il est deux fois plus puissant que le Zab, le faisceau de ses ondulations parallèles et régulières déborde au nord sur les hauts plateaux Constantinois et n’en laisse pas subsister grand chose. Enfin c’est l’Aurès, la chaîne peut-être la plus puissante, la mieux individualisée, la plus célèbre de toute l’Algérie. Le même nom lui est resté attaché depuis 2000 ans, sans contestation, Aurasius ; le cas est rare parmi les massifs de l’Atlas et peut-être unique.
Cette brèche, qui est un trait si important de la structure, tient une place immense dans l’histoire de l’Algérie et dans sa géographie humaine.
Ç’a été la grande voie de communication entre le Sahara et l’Oranie, la voie des grands nomades chameliers. L’histoire atteste des relations étroites, séculaires, entre des régions aussi différentes que Tiaret d’une part, et d’autre part Cedrata, près d’Ouargla, le djebel Nefouça en Tripolitaine. Ç’a été les points importants du royaume Berbère ibadhite. Dans ces mêmes limites un peu vagues, entre la Tripolitaine et Tiaret, nous voyons d’après Ibn Khaldoun jusqu’au XIVe siècle une race Zénète homogène, groupée. L’axe de l’ibadhisme et de la Zénétie passe par le seuil de Biskra. C’est seulement par cette voie de communication entre le nord-ouest et le sud-est qu’on arrive à imaginer la distribution des Ibadhites et des Zénètes.
Le seuil de Biskra fut la porte d’entrée de toutes les invasions arabes. Sidi Okba, qui conduisit la première, est enterré à Biskra, où il fut tué. La seconde, celle des bédouins Hilaliens au XIIe siècle, a repris le même chemin. La capitale du royaume Berbère, qui les tint le plus longtemps qu’elle put en échec, fut la Kalaa des Beni-Hammad ; elle dressait son « fanar », sa tour de guet, encore debout, juste en face du seuil de Biskra, de l’autre côté du chott, sur les pentes sud du Maadid[21].
Contre les Arabes, l’Aurès fut la citadelle berbère ? Il l’est resté. Le seuil de Biskra est une limite linguistique et nationale. Il n’a jamais cessé, depuis deux millénaires, d’être une frontière entre pays diversement habités, puisque, sous la domination romaine, le limes y passait, approximativement[22].
Ce n’est donc pas douteux, le grand accident saharien de l’Igharghar, comme les deux précédents, pénètre dans l’Atlas ; et il y devient lui aussi un principe extrêmement important de différenciation. Il faut simplement noter une nuance. Cette puissance de différenciation, la dorsale de Laghouat se trouve l’avoir exercée surtout dans la zone du Tell, et le sillon de l’Igharghar dans celle des hauts plateaux.
Ajoutons enfin qu’un quatrième accident saharien se comporte comme les trois autres. C’est l’épaulement oriental du troisième.
La croisée du Djerid (fig. 6). — Le synclinal de l’oued R’ir et du bas Igharghar, a pour épaulement oriental la crête des Matmatas qui court nord-sud sur la frontière de la Tunisie et de la Tripolitaine. La dénivellation comme dans le reste du Sahara algérien, est lente, progressive, mais considérable au total. Touggourt est à 60 mètres d’altitude, dans les Matmatas un sommet atteint 750 mètres. Cette ondulation anticlinale, lente et puissante, de calcaire crétacé, est un pendant exact du Tadmaït. Or cet accident saharien se continue à travers toute la Tunisie par une série de coulisses sub-méridiennes, qui passe immédiatement à l’est de Kairouan, et qu’on peut suivre par le Zaghouan jusqu’au golfe de Tunis[23].
Ce serait à la rigueur en dehors de notre sujet, mais il serait dommage de ne pas dire combien la croisée des deux directions nord-sud et est-ouest ressort d’une façon éclatante au voisinage du chott Djerid. Elle est marquée dans le dessin des chaînons montagneux ; ceux qui longent le chott et qui sont très puissants (de 500 à 1000 mètres) sont franchement est-ouest ; ils font un angle droit avec la direction des Matmatas.
L’ensemble des chotts tunisiens et constantinois depuis le Melr’ir jusqu’au Djerid est une dépression tectonique, en grande partie au-dessous du niveau de la mer. Cette dépression a 400 kilomètres d’est en ouest, elle est mince et rectiligne. A son extrémité orientale elle est coupée court et séparée de la mer par le seuil de Gabès, d’orientation exactement perpendiculaire.
La croisée des deux directions s’accuse d’ailleurs dans le dessin même de la petite Syrte. A la direction des accidents sahariens la Tunisie doit celle de sa côte entre Gabès et Tunis, c’est-à-dire son individualité même, qui est d’être la porte du Maghreb sur la Méditerranée orientale.
CHAPITRE V
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Dans les pages qui précèdent on n’a pas étudié l’Algérie en soi et pour soi ; on a cherché à la placer dans son cadre planétaire et à montrer les liens qui existent avec ce cadre.
Que l’Atlas Algérien soit une partie du système Alpin, et qu’avec l’Apennin il tourne autour de la Tyrrhénide, c’est extrêmement et anciennement connu. On s’est borné à le rappeler.
On a dû insister beaucoup plus longuement sur la partie saharienne du cadre.
D’une façon très générale il n’est rien de plus connu, il est vrai, que l’importance planétaire des grands accidents nord-sud sahariens et nord africains.
Le plus célèbre est la faille immense, la plus notoire du globe peut-être, qui est jalonnée par les grands lacs africains, la fosse de la mer Rouge, et qu’on suit par l’effondrement de la Mer Morte jusqu’en Asie.
Une autre, à peine moins connue, est celle qui a imposé au Nil sa direction à travers le désert. D’après les dernières explorations scientifiques, le trait essentiel, dans la structure de la Tripolitaine, ce sont deux failles parallèles d’orientation nord-sud[24].
Ces grands accidents ont une parenté certaine avec les sillons sub-méridiens du Sahara algérien.
D’autre part on a signalé depuis longtemps que ces grands accidents nord-sud croisent à angle droit de grandes cassures est-ouest et par exemple celle qui détermine la direction de la côte sud dans la Méditerranée orientale.
Il est donc bien entendu que l’attention est attirée depuis longtemps sur un grand quadrillage, à travers toute l’Afrique septentrionale, d’accidents démesurément longs, se recoupant à angles droits. Chudeau, après Green, mentionne, à titre d’hypothèse explicative, une « torsion du géoïde »[25].
Notre grande faille Roussillon-Touat, la dorsale Hoggar-Médéa, le sillon de l’Igharghar, tout cela rentre donc dans un cadre général d’accidents analogues et authentiquement constatés.
D’autre part, G.-B.-M. Flamand d’abord, et à sa suite tous les géologues algériens ont plus ou moins insisté sur le retentissement posthume des plis hercyniens dans le gauchissement des plis atlasiques.
Pourtant quand il s’est agi de disséquer la structure de l’Algérie, on n’a jamais fait à ces grands accidents sahariens la part qui leur revient.
Nous avons essayé de montrer que cette part est immense à propos de quelques grands exemples.
Dans l’analyse des régions naturelles nous retrouverons souvent cette direction nord-sud, dont on a voulu simplement établir dans ce livre Ier la valeur discriminative.