TROISIÈME PARTIE SOUS LES MURS DE BAGDAD…
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I POUR LE LIVRE DE BORD
Le bateau venait d’entrer dans la rouge désolation d’Aden, ses terres brûlées, ses rochers de zinc découpés sur le fond du ciel éclatant. Le soir qui s’étendait déjà sur la mer, au delà du golfe, semblait s’approcher de nous. Il faisait chaud. Pas le moindre vent. Comme le courrier avait ralenti sa marche, le voile de tulle qui flottait autour du visage de Christiane tombait maintenant sur son épaule.
Pendant la traversée de la mer Rouge, à bord de ce bateau anglais, je n’avais pas cherché les occasions de rencontrer la jeune fille, et même je m’étais abstenu de lui adresser la parole depuis Suez, c’est-à-dire depuis six jours environ. Dois-je avouer que ce silence volontaire me paraissait long ?… Williams, taciturne, écrivait beaucoup et se tenait la plupart du temps dans notre cabine ; Rives-Ribière et Pierre Sartigues courtisaient les passagères, Constantin de Henne fréquentait les Anglais du bord, Prénonne jouait de la flûte, qui est, semble-t-il, l’instrument préféré des taciturnes. Je me trouvais donc seul, errant d’un pont à l’autre. Je regardais la mer qui, sous la chaleur chaque jour plus lourde, prenait à l’horizon des reflets de cuivre… Un charbonnier filait en crachant des rouleaux de fumée noire… Et je me demandais si je n’avais pas eu tort de m’embarquer dans cette expédition : je doutais de moi, surtout le soir, à l’heure trouble où l’on s’interroge, où le doute de la veille vient renforcer celui que la nuit apporte avec elle. Je me refusais naturellement à reconnaître que l’absence de Christiane me pesait. Mais comment convenir avec moi-même de cette faiblesse ? Je ne trompais du reste personne ; la jeune fille s’appliquait visiblement à ne point se montrer. Et le docteur Neikuls Namel m’expliqua, par la suite, peut-être pour me consoler, que Christiane ne circulait un peu qu’à la tombée de la nuit, et encore en prenant de grandes précautions.
— Mais pourquoi ? lui dis-je.
— Elle ne tient pas à se faire remarquer des trois Anglaises, des quatre Arméniennes aux lourdes chevilles et des deux Grecques aux yeux trop longs qui se sont installées dans les meilleures places de l’arrière.
D’abord, je ne compris pas tout de suite, puis je pensai que ces neuf personnes, jalouses les unes des autres, devaient constituer pour le faux Christian en complet de tussor et casque de liège un tribunal dont il ne voulait pas affronter les jugements.
A Aden, la plupart des passagers, notamment les dames, sachant que le bateau devait faire son plein de charbon, descendirent à terre pour la classique visite des casernes et des citernes de Salomon. Williams m’avait demandé, je ne me rappelle plus pour quelle cause, de rester à bord. Alors, pour fuir la poussière noire du chargement, je me rendis au fumoir presque désert. Des treuils grinçaient, et l’on entendait les pierres du charbon rebondir dans les soutes.
Deux semaines plus tôt, sur un petit courrier japonais, je me trouvais seul également et j’attendais, dans le port de la Joliette, l’arrivée d’un ami. Les mêmes bruits, les mêmes ordres autour de moi et la même solitude. Ce soir-là, aussi, je me sentais sans assurance jusqu’au moment où Williams apparut, accompagné d’un étrange garçon dédaigneux et triste. Tout d’abord, son attitude me surprit ; par la suite, elle me charma. Un rien, quelque insaisissable nuance empêchèrent que ce jeune homme ne devînt mon ami, peut-être le vieil instinct qui me conseillait la méfiance. Je ne saurais exactement expliquer pourquoi.
Tout le temps que je fus assidu auprès du faux Christian, Williams se garda bien de s’étonner de cette intimité. Il ne se permit une allusion assez directe que plus tard, lorsqu’il fut persuadé que l’inévitable froissement — et qu’il avait prévu — s’était accompli.
Brusquement la porte s’ouvrit, et Christian Dallène apparut. Un petit homme crépu, quelque sang-mêlé venu je ne sais d’où, releva curieusement la tête. Ce regard gêna la jeune fille qui, m’apercevant, vint à moi, la main tendue.
— Je suis « heureux » de vous voir, dit-elle.
A ce moment-là, j’étais certain que Christiane ne m’aurait pas « reconnu », ni même aperçu si le petit sang-mêlé ne l’avait dévisagée avec insistance. Je me laissai serrer les mains.
— Entre nous, ajouta Christiane, je suis persuadé qu’il n’y a pas de malentendu ; je ne vous en veux point.
Puis, avec cette paisible assurance de la femme qui passe d’une idée à une autre :
— Vous êtes brouillé avec M. de Henne, ou bien vous le connaissez peu ?
— Je le connais peu, c’est vrai…
— Vous l’évitez peut-être ?
— Pas du tout : nous nous rencontrons rarement.
— Eh bien, ce soir, au dîner, voulez-vous prendre place à côté de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais vous savez bien que les places sont retenues.
— Alors, après le dîner, nous viendrons ici ou bien ensemble sur le pont. Cela ne vous enchante guère ? je le vois… Que reprochez-vous à M. de Henne ? D’être fils d’une Anglaise et d’un Grec naturalisé ?
— Je ne savais pas. C’est vous qui me renseignez, et cela m’explique bien des choses.
— Il tient de son père cette grâce particulière qu’on lui envie.
— Et de sa mère cet air de naturelle franchise.
— Enfin, il ne vous plaît pas.
— Je n’ai rien dit de semblable.
— Mais vous le laissez entendre… ne m’interrompez pas à tout propos ! on le déteste, on s’écarte de lui parce qu’on ne le connaît pas.
— Heureusement, vous semblez le connaître beaucoup.
— On le déteste parce qu’il ne m’a jamais abandonnée. Ah ! quelle lâcheté, mon pauvre Blaze Romerdy, votre ami et vous, quelle pauvreté d’âme ! Vous pouvez le lui répéter de ma part.
— Je vous remercie. Je ne manquerai pas de ne rien lui dire… cette commission-là.
— Oui, je la ferai moi-même, au moment propice. Mais que dire de vous, alors ?
Elle s’animait, sa voix tremblait. Dès les premiers mots, nous nous étions dressés en ennemis. Le petit sang-mêlé pliait et repliait son journal, mais il écoutait quand même.
— Vous ! Dire que j’ai eu confiance en vous ! Ah ! ce que l’on peut se tromper !
— Je vous ai toujours défendue !
— Vous avez toujours été complice de mes ennemis. Sur le bateau, en Méditerranée, à Port-Saïd, quand je suis restée seule, cependant qu’avec votre ami, à terre, vous organisiez je ne sais quoi.
— Je vois, dis-je en me levant, que vous êtes très mal renseignée, comme d’habitude. Vous payez mal votre police, ou bien vos agents vous volent.
Mais je ne m’occupais pas de Christiane, je ne pensais qu’au sang-mêlé, à l’unique témoin de cette scène. Il s’était approché de la porte et tardait à sortir.
— Et maintenant, qu’est-ce que vous complotez contre moi avec ce monsieur aux lunettes ?
— J’attendrai que ce monsieur soit sorti tout à fait.
Christiane se retourna, honteuse d’avoir parlé haut devant un étranger. Celui-ci, du reste, avait disparu. Mais cet incident troubla la jeune fille, et, visiblement, elle ne se rappelait plus sa question.
— Excusez-moi, dit-elle, après un instant, j’ai beaucoup d’amitié pour vous. Un moment même, j’ai cru… oui, j’ai cru sincèrement que… Et puis, je me suis aperçue que je me trompais, que ce n’était pas ça… Ne m’en veuillez pas, mon ami, vous avez toute mon estime. On ne s’en douterait pas, dites-vous ? Oui, je vous taquine, je vous boude, mais c’est pour rire. Je ne suis pas responsable.
Elle avait parlé avec une grande volubilité, tout d’un coup, sans oser me regarder ni lever les yeux. Les femmes ont ainsi une délicate façon de vous déchirer, comme elles s’y prendraient pour séparer en deux une étoffe précieuse.
— Et vous-même ? ajouta-t-elle, avec la même cruelle inconscience. N’avez-vous jamais ?… oui, de moi ?
— Non, chère coquette, je-n’ai-pas-été…
Je détachais chaque mot, sans trembler, de l’air le plus indifférent.
— C’est vrai ? demanda-t-elle, le visage rayonnant, et me regardant bien en face… : une bonne amitié, alors ?… De frère à sœur ?…
— Pas autre chose…
— Que je suis contente ! Vous voyez comme je suis peu coquette, n’est-ce pas ?
Mais elle me surveillait, elle doutait sans doute. Elle revint à l’offensive :
— Pourtant, il me semblait bien… il me semblait que je vous avais rendu très malheureux.
— Voyez-vous ça ! Toutes mes attentions, mes précautions, mon amitié et mes conseils, voilà comment vous les avez interprétés.
— C’est vrai !
Et elle se mit à rire, très franchement.
— C’est vrai, mais par moments, seulement. Le reste du temps, non.
— Il est possible, continuai-je, que je vous eusse aimée, disons le mot : comme j’en aurais aimé une autre, n’est-ce pas ? Mais mon cœur était pris.
Elle parut blêmir sous ce ton de persiflage, et m’interrompit avec quelque précipitation :
— Et bien ! Cet aveu — dont je vous rends grâces, — m’autorise à être franche tout à fait. Et heureuse pleinement, sans arrière-pensée… Je me reprochais d’être ingrate à votre égard, de ne pas savoir vous rendre tout ce que vous m’accordiez. Je vous répète le raisonnement que je me tenais au temps où je me trompais… où j’étais coquette, selon votre expression — Je me contraignais ; j’y mettais, je vous l’assure, la meilleure bonne volonté dont j’étais capable, mais c’était inutile.
Et, avec un sourire navré, en m’examinant en dessous :
— Quand le cœur n’y est pas, comme vous disiez, c’est peine perdue… Et alors, j’avais beaucoup, beaucoup de remords. Mais maintenant, après vos confidences, si vous saviez comme je suis plus légère et contente… C’est pourquoi, permettez-moi d’y insister, je ne comprends pas la jalousie, mettons la rancune, que vous témoignez à tout venant à M. de Henne.
Je l’écoutais parler. Je me disais, sans penser à l’interrompre ni même à réagir sous ses sarcasmes : « Comme les femmes sont bien armées quand elles ne perdent pas la tête. Cette petite fille devine tout sans avoir rien appris et son instinct dépasse largement mon expérience ». Ces raisonnements me permirent de supporter tous les coups de Christiane, d’un visage calme. Cette attitude la dérouta plus, par la suite, que mes réponses bien composées.
— Comme toutes les personnes de votre sexe, vous n’imaginez pas que nos affections et nos haines — mettons nos antipathies — découlent d’un autre sentiment que l’envie ou la jalousie. Permettez, mademoiselle, il y a souvent de plus nobles motifs.
— Parce que vous les inventez après coup… ou bien parce que, dans le cas qui nous concerne, c’est à moi que vous en voulez.
— A vous ! Pourquoi donc, Seigneur ?
— L’histoire que je vous ai contée sur le bateau, en Méditerranée, quand « j’étais un homme » et que nous nous trouvions « entre hommes » — comme vous disiez. Vous avez dû, depuis, imaginer que je m’étais jouée de vous…
— Achevez votre pensée : Et que je vous en gardais rancune ! répliquai-je.
Christiane, même en avouant, n’avouait pas complètement. Elle aurait pu me dire : « Vous avez dû, depuis, imaginer que je vous avais menti. » Non. Elle a trouvé une périphrase. Mais une femme pratique si facilement ces petites ruses et les oublie si vite qu’il ne faut pas lui en vouloir. Aussi, ma sincérité fut-elle d’une qualité peu inférieure à la sienne :
— Voyons, « mon ami », je savais bien que votre histoire était vraie ; mais c’était le contraire de ce que vous me disiez qu’il fallait entendre : la jeune fille avait fui et le fiancé était resté. Qui vous certifie que je n’ai pas tout de suite établi la traduction nécessaire ?
— Vous êtes un homme d’esprit, déclara-t-elle, mais êtes-vous certain que ce fiancé indésirable soit resté en France ? qu’il n’est pas à la recherche de la fugitive ?
— Quelle idée ! m’écriai-je.
Je m’arrêtai d’ailleurs aussitôt dans le développement que je déclenchais en moi, car, dans la même seconde, je venais de concevoir, par une série de brusques alliances et de rapprochements précipités, toute une explication nouvelle… Je me gardai de faire part à Christiane des résultats de mes juxtapositions intérieures ; toutefois, mon brusque silence lui fit croire que je retenais bien des choses et ne voulais rien lui dire.
— Vous paraissez surpris par ma question. A quoi pensez-vous ? demanda-t-elle, avec une angoisse dans la voix qui me rendit toute ma confiance en moi.
— Je vous admire.
— Ne vous moquez pas de moi… Qu’admirez-vous donc ?
— Que, pour vous habiller en homme, vous ayez eu, un jour, le courage, de sacrifier votre chevelure.
— Vous détournez la conversation d’une façon si apparente qu’il eût mieux valu que vous me répondiez que vous n’aviez rien à répondre… Tant pis. Je m’en irai sans savoir le fond de votre pensée. Et la devinant quand même… Non, ne protestez pas. Vous avez trop pris le temps de la réflexion, maintenant. Je n’aurais pas confiance dans ce que vous inventeriez… Et cela me ferait beaucoup de chagrin.
Sur ces derniers mots, elle s’éloigna rapidement, et ne se retourna qu’à la porte, au moment de sortir, parce qu’elle ne pouvait pas s’en aller sans regarder une dernière fois celui contre lequel elle venait de se battre.
Lorsque le bateau, secoué par un léger roulis, eut gagné le large, j’eus tout le loisir de méditer à nouveau sur les paroles de Christiane et le sens mystérieux qu’elles pouvaient contenir.
Je m’étais retiré dans le pont arrière, non loin de l’endroit où les Arméniennes trop parfumées venaient habituellement, le soir, respirer l’air frais de la mer en riant aux galanteries de Sartigues et de Rives-Ribière. Je regardais un moment la fumée jaunâtre d’un vapeur, au loin. Le lourd panache avait de la peine, semblait-il, à monter dans le ciel taché de nuages. Je pensais confusément à Christiane et à mes deux compagnons qui courtisaient les passagères. Comme je les fréquentais peu, ils devaient me croire essentiellement occupé de l’étrange jeune femme qu’ils m’accordaient déjà, sur le cargo japonais, au moins comme fiancée… La cloche du dîner des premières se mit à carillonner ; j’allais me lever pour descendre, lorsque Williams surgit. Il paraissait soucieux, bien qu’il prît soin d’affecter un air tranquille.
— C’est toi ? fit-il dès qu’il m’eut aperçu.
Et tout de suite, je ne sais pourquoi, je fus certain que Williams me cherchait, qu’il avait quelque chose à me confier, et que cela concernait Christiane dont il n’aimait pas à parler.
— Tu tiens à te rendre tout à fait ridicule ? commença-t-il. Tu ne sais pas encore que tu perds ton temps ? Déjà, à Port-Saïd, c’était trop tard. Et même, un peu avant que d’y arriver… Elle ne pensait qu’à Constantin de Henne. Elle était sous sa domination, et elle nous détestait à ce moment-là, ou bien elle s’y apprêtait. Simplement, parce que nous lui avions rendu service.
« Je ne m’étais pas trompé ! » pensai-je et, sans hésiter, je répondis :
— Tu as raison, mon vieux Williams.
— Mais tu ne m’écoutes pas. Je ne te conseille point de ne plus lui adresser la parole, remarque-le, mais je te répète d’être en méfiance.
— Je suis très prudent.
— Elle t’a demandé de te réconcilier avec son Constantin ? Naturellement !… Comme toutes les femmes amoureuses, elle ne songe qu’à protéger son amant qu’elle sent menacé. Et je te vois d’ici lui conter tout ce qui ne la regarde pas…
— Je t’assure que tu fais erreur.
— Tu vas me répondre : c’était le soir… la solitude, le spleen, le crépuscule égyptien, la camaraderie des paquebots… Ces balivernes entremetteuses ne sont pas des excuses.
— Je ne lui dis que ce qui me plaît.
— Erreur ! affirma Williams. Tu n’as aucune autorité sur cette petite. Tu ne la connais pas !
— Mais, toi, tu es mieux renseigné ?
— Laisse-moi terminer : Tu ne la connais pas plus que moi, c’est-à-dire pas du tout.
— Comment ? m’étonnai-je, tu ne la connais point, toi qui la fis passer pour Christian Dallène ?
— Je ne la connais pas encore… Les cartes secrètes de ces gens-là traînent peut-être sur toutes les tables, c’est entendu. Mais il y a le fameux Henne qui est un peu plus inquiétant. Il est très lié avec Christiane et, il faut l’avouer, ajouta Williams en m’observant de côté, Christiane en est toquée. Constantin de Henne fera de la jeune fille ce qu’il voudra. Quant à Prénonne, je ne sais si tu l’as remarqué, il est jaloux de Henne, il s’en méfie maintenant. Prénonne est un bizarre individu. Rien n’a pu le prévenir contre Henne, et voici qu’il s’en détourne, juste au moment où Henne a le moins besoin d’être soupçonné. C’est que Prénonne, lui aussi, est amoureux de Christiane.
— Tu es sûr ?
— Tu n’as qu’à ouvrir les yeux. Prénonne, qui affiche un grand dédain de la gent féminine, parce qu’il ne comprend rien aux femmes, tout simplement, n’aurait peut-être jamais pensé à Christiane s’il n’avait pas vu Henne réussir auprès d’elle. Prénonne fait partie de ces gens qui ont toujours besoin d’être conduits, même en amour…
« Pendant ce temps, Constantin de Henne, qui est intime avec les Anglais du bateau, nous prépare quelque machination.
— Si nous le laissons faire, dis-je.
— Comment veux-tu que nous…?
— Au plus juste prix, répliquai-je, reprenant les propres termes de Williams.
Mais lui, sans paraître les avoir reconnus, entreprit doucement de me démontrer que je faisais fausse route.
— Certainement, décréta-t-il. Si c’était possible. Après tout, ce monsieur ne nous gêne que modérément. Il combine je ne sais quels traquenards, mais c’est contre Prénonne. Nous viendrons ensuite, c’est probable. A ce moment-là, nous aviserons… Somme toute, il fait bien son métier d’espion, cet homme-là. Et tu dois faire attention à ce que tu racontes à Christiane.
— Pourquoi ne pas s’en défaire tout de suite ?
— Parce que, dénoncé comme traître ou… supprimé par un accident tout à fait fortuit, les Anglais, dans l’un et l’autre cas, le remplaceront par quelque phénomène que nous ne soupçonnerons pas.
— Tu le crois à la solde des Anglais ?
— Un peu, pas en entier. Quel jeu joue-t-il pour son propre compte ? Je crois le deviner, et ce n’est pas malin. Mais il ne travaille ni pour nous, ni pour Prénonne, c’est sûr.
Cependant, Williams devait avoir quelque intérêt à conserver Henne encore un certain temps ; il se gardait bien de me le dire, du reste, mais, en Méditerranée, il ne pensait pas ainsi, puisqu’il estimait que nous devions nous défaire de l’espion « au plus juste prix ». Je l’ai su plus tard, du reste, comme bien d’autres choses. Williams se promettait de réunir toutes les preuves de la duplicité de Constantin, puis, au moment qu’il aurait choisi, il aurait démontré que Prénonne avait gardé comme second un individu sans aveu qui jouait la partie de nos ennemis.
Nous nous étions penchés sur le bastingage et nous regardions, éclairées par la lumière des hublots, les phosphorescences violettes qui tournaient dans les eaux soulevées par l’étrave.
Un pas se rapprochait derrière nous, et Williams, se tournant à demi :
— Venez ici, docteur, cria-t-il dans le vent que la course du bateau provoquait.
— Oui, si je ne vous dérange point.
— En rien. Jugez-en vous-même. Nous parlions de Christiane.
— Ah ! fit Neikuls Namel.
Et il regardait mon ami qui continuait :
— Et je disais à Romerdy que, tout de même, cette petite avait eu un diable de succès sur ce bateau-ci et sur l’autre… Chacun de nous, on peut bien l’avouer, avait été, plus ou moins… amoureux d’elle… Et maintenant, il y a Prénonne qui ne dérage pas et ne sait comment lui parler ; il y a Constantin de Henne, cet espèce de Grec naturalisé Français — c’est lui qui l’assure — qui semble y tenir plus qu’il ne le voudrait ; il y a Romerdy qui espère toujours qu’elle lui reviendra.
— Qu’elle lui reviendra ? interrompit Neikuls Namel d’une voix serrée que je ne lui connaissais pas.
— Mettons, si vous voulez, qu’elle se montrera indulgente. Il y a Sartigues et Rives-Ribière qui se sont rejetés, de dépit, sur ces Arméniennes aussi onduleuses que leurs hanches, aussi lourdes que leurs chevilles, aussi fausses que leurs cheveux… Et puis, il y a vous-même, cher docteur, qui semblez n’être ici que pour mieux la voir.
— Que dites-vous là ? Que dites-vous là ? gémit Neikuls Namel… Vous perdez la tête…
— Vous seriez le seul à ne pas…
— Vous savez bien que je ne m’occupe jamais de ce… de cette personne…
— C’est justement ce que j’ai remarqué. Et cela m’a paru extrêmement bizarre… Mais rassurez-vous, conclut Williams, je ne l’ai conté à personne. Si ce n’est à vous. Et à mon ami, ici présent.
— Je n’aime pas ces plaisanteries, trancha Neikuls Namel, d’un ton grave.
— Mais docteur, ce ne sont pas du tout des plaisanteries. Ne vous y trompez pas ; cette fois-ci encore, vous seriez le seul…
II CE QU’ON ENTEND LA NUIT…
Je me serais peut-être demandé ce que cachait la soudaine animosité qui avait soulevé Williams Lecharier contre le Dr Neikuls Namel, autrement dit Lucien Lemans, si une bourrasque n’était survenue en plein océan Indien, pour me distraire de ces petits mystères. Sur la mer, toute noire au loin, les lames se poursuivaient rapidement… Le steamer roulait de l’avant à l’arrière, d’une façon désordonnée. La fumée des machines s’aplatissait sur le pont parfois jusqu’à le couvrir, puis elle filait très haut, en droite ligne. Les eaux se creusaient et nous avions alors la sensation, quand le bateau piquait de l’avant, que le plancher descendait plus vite que nous et que nous allions rester en suspens, que nous n’arriverions jamais en même temps que lui dans cette chute insondable.
Comme je regrettais, à ce moment-là, le petit bureau de comptabilité où je me rendais chaque jour et ma tranquille médiocrité !
— Ce n’est rien… Ça passera, conseillait Williams.
— Je sais, je sais. Il n’y a qu’un remède.
— Évidemment, mais on ne peut pas faire stopper le bateau en pleine mer pour que tu puisses descendre, bouffonnait-il.
Puis il reprenait :
— Ne reste pas sur le pont. Tu risques de te faire enlever. Va te coucher dans ta cabine.
Il faut avoir vécu sur un navire par gros temps, et, allongé sur une couchette, avoir entendu le vent s’engouffrer dans les prises d’air, les eaux s’écraser sur les hublots et tout le bâtiment craquer en se précipitant d’un seul coup dans l’abîme ou remonter péniblement la pente d’une vague, pour comprendre l’âpre impression d’angoisse et d’insécurité que l’on y peut éprouver.
Insensiblement, la tempête s’éloigna et, vers le soir, alors qu’un crépuscule abaissait de longs reflets rouges sur les eaux, nous arrivâmes en vue des côtes, dans l’entrée du golfe Persique.
La voile blanche d’un bateau fuyait sous le vent. Nous remontions des rives touffues de palmiers. La nuit de décembre était très douce. Des îles soudain nous faisaient croire que les berges du fleuve étaient plus étroites que nous ne l’avions cru tout d’abord. Des charbonniers, à l’ancre, avaient allumé leurs feux de position et fumaient à petits coups. Quelques heures plus tard, on approchait de Bassorah, et notre bateau venait se ranger parmi les lumières rouges et vertes d’autres cargos, puis nous débarquions sur les pontons de bois de la cité humide aux grands palmiers. Nous enfoncions dans le sable — du sable encore — comme à Port-Saïd, en dehors des routes goudronnées par les Britanniques.
— Restons ici, proposa Rives-Ribière. Demain, un petit bateau plat nous remontera le long du Tigre.
— Il n’y a pas de bateaux disponibles, répliqua Constantin de Henne.
— Alors, on pourrait prendre ces petites autos américaines qui filent dans tous chemins.
— Il n’y a pas d’autos pour nous.
Déjà, en effet, nous nous heurtions à la mauvaise volonté des Anglais qui, ayant probablement poussé Prénonne dans cette visite « en pays soumis au contrôle des Alliés » opposaient maintenant à toutes les demandes des Français un « no » narquois et définitif. Ceux qui connaissent un peu les insulaires disent que ces plaisanteries dont ils sont coutumiers ressortissent de leur humour.
— C’est toujours la même raison que l’on nous donne, remarqua Williams. Eh bien, nous irons à pied.
Prénonne, irrésolu, se taisait. Cet homme, qui ne savait ni ordonner, ni prendre une décision, gardait l’habitude d’être obéi, comme il arrive à d’anciens militaires habitués à n’être que des agents de transmission irresponsables. Il aurait, pressé par les circonstances, distribué quelques ordres contradictoires, mais le regard pénétrant de Williams le déconcertait. Et chacun se demandait : « A quoi Prénonne va-t-il se résoudre ? » Lui-même, j’en suis certain, l’ignorait. On le sentait perdu, les événements dépassaient ses prévisions à courtes hypothèses.
— Nous pourrions encore suivre les rives du Tigre, prononça Williams impitoyable.
— Avec une caravane ? des chameaux ? interrogea docilement Prénonne.
— Ou sans escorte, ricana de Henne. Ce serait plus économique.
Cette allusion à l’avarice connue de Prénonne nous fit sourire. Celui-ci observa :
— Ce serait dangereux.
— Enfin, que l’on se décide ! Ce n’est toujours pas moi qui ai organisé cette expédition en Mésopotamie, interrompit Williams. Alors ? On ne peut pourtant pas rester continuellement à Bassorah !…
On y resta cependant. On attendit deux jours, puis un jour encore, près des quais de débarquement, le bon vouloir des Anglais. Ceux-ci ne nous témoignaient ni mauvaise humeur, ni brimade. Ils nous ignoraient simplement, et c’était, somme toute, la meilleure tactique que pouvaient afficher ces gens établis là par droit de conquête, de priorité aussi, et que nous étions venus, indiscrètement, déranger dans leur installation.
Toutefois, Prénonne, qui n’avait rien discerné à la diplomatie des Britanniques de Port-Saïd, lorsque ces messieurs lui conseillaient chaleureusement une villégiature à Bagdad, ne comprenait pas davantage la stratégie froide des Anglais de Bassorah qui lui recommandaient comme plus sain, pour lui et ses gens, le climat de la Méditerranée.
Enfin, sur l’avis de Williams, nous décidâmes de continuer l’entreprise ou de retourner en France. Prénonne, à qui l’alternative fut présentée avec fermeté, choisit la montée dans ce désert mal connu où son imprudence — la nôtre aussi, du reste, il faut bien le confesser — nous engagea à la légère. Ali-Rhem, cet étrange Persan, soi-disant Arabe, qui servait à Prénonne de domestique, de gardien et de confident, fut chargé sur-le-champ, en raison de ses connaissances de la langue du pays, de nous procurer des mules, des chevaux et des conducteurs pour l’escorte. Il devait nous rejoindre ensuite, avec nos réserves et nos vivres, au bivouac que les autorités nous indiquaient comme lieu de séjour.
C’était, assez loin d’un chemin de traverse, un endroit isolé, perdu dans la vaste oasis de palmiers, de bananiers et de roseaux, plus grande qu’une ville avec ses faubourgs et ses jardins.
Nous vivions là, parqués sous nos toiles, dans un camp miniature. Une tente était réservée à Prénonne, à Constantin de Henne et au domestique Ali-Rhem ; la seconde revenait à Rives-Ribière, à Pierre Sartigues et à Lucien Lemans qui, en même temps que le bateau, avait abandonné son déguisement de Neikuls Namel ; la troisième enfin, à Williams, à Christian Dallène, comme on s’entêtait à l’appeler, et à moi-même. Ces répartitions n’étaient point le fait d’un caprice, mais d’un choix raisonné. On conçoit aisément que les locataires de la première et même ceux de la seconde demeure de toile aient pu ainsi se réunir. La préférence que nous accordait Christiane s’expliquait également. Elle était établie, comme il convient à toute décision féminine, non par suite de quelque sympathie pour nous, mais « contre » Prénonne et aussi Constantin de Henne. Christiane ne voulait pas en effet se rencontrer dans le même abri que Prénonne qu’elle méprisait, et elle était bien trop adroite pour aller vivre, côte à côte, sans témoin presque, auprès de Henne qui l’aimait peut-être et ne lui était probablement pas indifférent.
Les trois tentes, avec une quatrième encore inhabitée, formaient rectangle, de telle façon que si nous étions attaqués, car il fallait tout prévoir, les bêtes et le convoi pourraient se tenir au milieu, et nous-mêmes nous défendre en usant de nos avantages. Cette formation que Williams fit adopter et qu’il se proposait, au cours de nos diverses résidences, de fortifier encore, n’était établie qu’en principe. Par suite de la position des palmiers auxquels nos toiles s’accrochaient, la troisième tente, la nôtre, se trouvait très rapprochée de la première, celle de Prénonne. Et Williams, le deuxième soir, ne cachait pas le désagrément qu’il éprouvait de ce voisinage. Restés ensemble, tous les deux étendus sur nos couvertures, nous fumions pour échapper à cette hâtive et mélancolique coulée de la nuit qui descendait sournoisement le long des grands palmiers dont les parasols s’étalaient très haut, au-dessus de nos têtes. Pas de lumière. Nous ne disions rien. Nous savions que Prénonne, Rives-Ribière, Sartigues et Lemans étaient partis. Ils devaient rentrer assez tard. Christiane et Constantin se promenaient sans doute autour du camp. Seul, devant la tente de Sartigues, face à la nôtre, un cuisinier arménien, qui remplaçait Ali-Rhem, préparait sur un foyer improvisé sa dernière tasse de thé… Une légère fumée, dont l’odeur nous prenait à la gorge, montait suivant la ligne que lui indiquaient les palmiers dans l’atmosphère épaissie de l’oasis. Ainsi ce soir, pensions-nous, ainsi celui du lendemain, ainsi d’autres qui leur seraient similaires.
Longues veillées taciturnes. Le jour, on parvenait encore à se distraire. On allait en expédition dans le large domaine de la forêt de palmes et de sable. On s’aventurait presque dans les taillis de bananiers et de palétuviers où ruminaient, loin du soleil, d’énormes zébus domestiques. Des petits canaux, que la marée montante emplissait, se dissimulaient parmi les roseaux. Des barques les remontaient, soulevant une vase nauséabonde. Sur les routes de l’oasis, on rencontrait de larges buffles dont les cornes pointues s’ornaient de boules de cuivre. Les travailleurs indous, pour accélérer la marche de ces grandes vaches indolentes, leur saisissaient la queue qu’ils tordaient brusquement en poussant un cri guttural.
A coudoyer ce peuple et ce bétail, aux odeurs multiples, on se croyait alors transporté dans quelque forêt de l’Inde mystérieuse et profonde, tandis que, sur les pistes bitumées, des autos soufflaient dans les virages et de petits Decauville se poursuivaient en grinçant sur les rails brillants et disciplinés.
Le jour, nul ne veillait sur le bivouac. La nuit non plus, du reste. Et nous avions tort, je me le répétais souvent. Mais nous comptions sur l’insomnie. Continuellement sur le qui-vive, nous dormions mal, le moindre bruit nous dressait sur nos couchettes, l’oreille tendue… Comme nous pensions alors à d’autres veillées paisibles, et même à nos trois journées de Bassorah, près des quais de planches, dans le tac-tac civilisé des moteurs et les cris des sirènes, le braiment angoissé des ânes et le rauque appel des chameaux qui se comptaient entre eux, avant de s’enfoncer dans la nuit profonde des sables, d’un grand pas allongé et mou !
Brusquement, cette nuit-là, des voix nous tirèrent de notre demi-sommeil, Williams s’était aussitôt tourné vers la toile de la tente. Il écoutait les mots qui nous parvenaient distinctement, bien que l’on s’exprimât d’un timbre assourdi.
— Jamais je n’aurais cru que vous étiez anglais ou d’origine anglaise… vous qui les détestez tant, vous ne me l’aviez jamais dit !
— C’est Christiane, souffla Williams à mon oreille.
— Oui, de père anglais seulement, répondait un invisible partenaire, mais c’était un Anglais déjà civilisé (rires). Il n’était pas seulement de son île, il avait vécu en France où je suis né et il avait épousé une jeune Grecque… vous voyez…
— Oui, je vois, observait-on… C’est pourquoi vous êtes bronzé comme une fille du pays de votre mère avec des cheveux frisés… De nous deux, c’est vous qui êtes le plus femme.
— Le fait est qu’il y eut un temps, sur le cargo japonais, où je croyais bien…
— Ne dites pas des choses que jamais vous n’avez pensées. Jamais vous ne vous êtes trompé. Ne me mentez pas dès maintenant ; c’est trop tôt.
Nous restions immobiles, Williams et moi. Je n’osais allumer une cigarette, ni même jeter celle que je tenais et qui venait de s’éteindre. A cause de la nuit épaisse de décembre, nous ne pouvions pas nous voir, et nous attendions, sans lumière, dressés dans nos couvertures.
— C’est Christiane, expliquait Williams. Tu reconnais l’autre ?
— Je n’entends pas très bien.
— Ce ne peut être que Constantin.
A ces mots, un frisson me parcourut. Williams, m’ayant conseillé, dans un murmure, de bien écouter, j’en profitai pour ne plus rien comprendre aux éclats de voix que j’entendais, tant cette conversation, à deux pas de moi, derrière le mur flottant d’une toile, de celui que je considérais comme mon plus intime ennemi, après M. de Prénonne bien entendu, m’emplissait d’une fureur nerveuse.
— Comme vous devez être dur avec ceux que vous n’aimez point. Et plein de ruses… Vous êtes félin, c’est cela, vous êtes un félin. Quels sont ceux que vous n’aimez pas ?
— Ceux qui vous font du mal, à vous et à moi.
C’était bien Constantin qui répondait ; j’avais retrouvé le son de sa voix. Christiane reprenait ensuite :
— Et vous n’oubliez jamais, j’imagine ?
— Je n’oublie pas. C’est vous qui oubliez que l’on s’est moqué de vous sur un bateau, à Port-Saïd ?
— Vous croyez ? Ça m’est indifférent, aujourd’hui. Je ne leur en veux pas.
— C’est ce que je vous reproche, Christiane. J’y pense pour vous. Je n’oublie rien, pas plus que je ne vous oublie… Si vous saviez…
— Chut !… N’employez pas de grands mots dont vous ignorez sans doute le sens trop profond pour vous… (rires).
— Merci… cela vous amuse… Ah ! Christiane, tout cela pour ne pas reconnaître que vous « leur » avez pardonné… Si vous vouliez, cependant, le moment est venu.
— Vous voilà de nouveau parti, interrompit la voix de Christiane Dallène. Que voulez-vous ? on change, mon ami, on n’est sûr de rien, et toutes ces choses qui sont nous-mêmes et qui nous composent, dans la suite de nos années, successivement, doivent mourir, puisque, nous aussi, nous sommes mortels, en entier.
— Je reconnais là une des maximes favorites de cet imbécile.
— Quel imbécile, je vous prie ?
— Ce Blaze Romerdy qui ne peut se consoler de vous avoir perdue.
— Il ne m’avait jamais trouvée. Mais vous êtes bien impertinent de croire que je suis obligée de penser d’après ce M. Blaze.
— Ne parlez pas si fort. Et ne dites jamais de noms.
— C’est vous qui avez commencé, cher monsieur. Moi, je ne crains personne, du reste.
— Je crois bien ! Vous pardonnez à vos ennemis les injures qu’ils vous ont faites !
— Ça va mal tourner, remarqua Williams qui s’était penché à mon oreille… Hein ? quelle drôle de petite femme.
— Écoute donc ! lui dis-je.
Je ne percevais plus en effet que des mots sans suite, qui, rapprochés les uns des autres, ne donnaient pas un sens bien défini.
— Pourquoi ne pas faire alliance avec moi… Christiane, ce serait vite terminé… Dites oui, seulement, et vous verrez comme ce sera facile, surtout en ces pays-ci.
— Non, répliquait Christiane, je n’aime pas ces contrées… Et puis, si vous voulez les avoir, j’ai peur…
— Peur ? De quoi ?… Vous n’osez pas me le confier… Parlez quand même.
— Eh bien, je crois que c’est trop tard, et que tout cela aura une fin malheureuse.
— Moi aussi, je crois à une fin terrible. Pour eux, naturellement. Laissez cela. Et, à ce propos, à leur propos, je voudrais vous parler… Pas ici. Quelque chose d’important… Sur le docteur Neikuls…
— Vous savez qui c’est ?
— Cela vous intéresse donc un peu ?
— Mais non, vous ne savez rien, insinuait Christiane, comprenant qu’elle s’était trop hâtée.
— Est-ce que cela vous intéresse ?
— Comme toutes les énigmes.
— Alors, je vous dirai… comment, par quels moyens j’ai appris… Et ce qu’il faut faire dès maintenant pour vous en débarrasser.
— Pourquoi ? Il ne me gêne pas !
— Vous ne voulez pas qu’il se retire de notre expédition ?
— Je vous répète qu’il ne me dérange pas.
— Excusez-moi. Je me suis trompé. Je croyais, articulait avec lenteur Constantin, que vous ne teniez pas à être suivie, à être surveillée, j’allais dire : espionnée.
Silence subit. Puis un bruit mou, celui que pourrait produire un fusil qui glisse et tombe sur le sable. Williams m’avait pris le bras. Nous attendions.
— C’est fini, affirma mon ami. Ils sont sortis, ou bien elle va venir pour dormir.
Mais lorsque Christiane entra, comme d’habitude, dans notre tente, quelques minutes après cette conversation que nous avions surprise, et qu’elle regarda de notre côté, cependant que le cuisinier arménien élevait sa lanterne vénitienne pour nous éclairer, Williams et moi, nous dormions déjà d’un sommeil profond.
III LA LUMIÈRE QUI MONTE
Christiane Dallène en fut sans doute persuadée, car elle renvoya l’Arménien, puis elle s’étendit sur son lit de camp, situé en face du mien, assez loin d’ailleurs, puisqu’il touchait l’autre versant de la tente. La jeune fille ne retira rien de ses vêtements, elle ne rabattit même pas les plis de la moustiquaire.
Comme l’Arménien était reparti avec sa lanterne, l’épaisse nuit du dehors avait de nouveau envahi notre abri de toile. La lune montait peut-être dans le ciel, mais sa lumière ne traversait pas le rideau des palmes et des ricins.
Williams et moi, nous restions sur place. Je crois que nous avions surtout le souci de simuler, pour Christiane attentive, un sommeil sans à-coup, avec une respiration régulière, comme il se doit, tout en restant sur le qui-vive.
L’obscurité, sous la tente, nous avait permis d’ouvrir les yeux, et nous regardions le filet de nuit extérieure qui marquait la mince ouverture de la toile retombante sur la porte d’entrée. C’était par là que les événements qui ne pouvaient manquer de se produire allaient pénétrer jusque chez nous.
Or, voici que dans le silence des feuillages de palmiers, agités comme des tigettes de zinc, par une brise insoupçonnable, la porte de la tente fut soulevée, d’une façon imperceptible, et quelque chose ou quelqu’un glissa.
Je sais que je ne pus retenir un mouvement, à ce moment-là, car je voulus me rendre compte tout de suite, si l’ombre qui venait de passer était entrée ou sortie… Le bras de Williams me retint sur place, et tous deux, mon ami et moi, nous restâmes encore un long instant immobiles. Puis, Williams se décida :
— Il me semble que l’on est entré ici… ou bien que quelqu’un est parti, la toile est mal refermée.
— Il… me… semble, balbutiai-je.
— C’est peut-être Christiane, prononça Williams de sa voix la plus naturelle. Pourvu qu’elle ne soit pas malade.
Or, la main de Williams me serrait fortement le bras, et je compris que je ne devais rien répondre de compromettant. Nous avions l’impression, ainsi couchés, que nous étions surveillés par quelqu’un qui se tenait caché. Aucune preuve ; mais cependant la certitude absolue que l’on nous guettait, derrière ce rempart de toile, quelque part… Je cherchais à tâtons, sans bruit, près de moi, la crosse de mon revolver, et j’étais sûr que Williams avait déjà pris son arme sous ses couvertures.
Tout haut, pour l’indiscret qui nous espionnait, mon ami parla :
— Où peut-elle bien être ?
Mais je ne me sentais plus la force de rester immobile. Je me penchai vers Williams.
— Nous ne pouvons pas laisser s’accomplir ce guet-apens contre Lucien Lemans.
Sur le même mode confidentiel, il répliqua :
— Que décides-tu ?
— Partir à sa recherche, le mettre au courant, l’aider surtout…
— Il y a quelques minutes, c’était là mon avis. Maintenant, non. J’ai réfléchi.
— Tu as peur ?
— Pas cette fois-ci, observa Williams sans élever la voix. Mais ce M. de Henne parlait un peu trop haut, tout à l’heure. Il pensait à nous : il savait que nous étions ici et que nous pouvions l’entendre. Donc, il s’adressait indirectement à nous. Voilà pourquoi je n’irai pas au rendez-vous qu’il nous a donné cette nuit : c’est un guet-apens. Quant à Christiane, elle est venue voir si nous dormions. Elle est repartie à présent, persuadée que nous n’avions pas écouté sa conversation avec Henne. Si nous sortions, nous les rencontrerions, elle et lui, de retour de leur expédition inutile. Et alors, que dirions-nous ?
— Nous ne leur devons pas de comptes. Et nous avons bien le droit, il me semble, de faire des rondes autour du camp lorsque nous entendons des bruits suspects.
— Non, il vaut mieux attendre encore. Christiane va revenir. Elle ne peut pas être loin.
A ma grande surprise, Williams avait parlé à haute voix.
— Elle revient même… Tiens, entends ces chiens qui se répondent.
Cependant Williams s’était levé. Il me conseilla de l’imiter, et, à tâtons, nous sortîmes dans la noire profondeur d’une opaque nuit. Quelques tisons, sous la cendre du foyer, fumaient encore… Le camp dormait. Du reste, Rives-Ribière et Sartigues seuls devaient être couchés ; Lucien Lemans, Prénonne, Christiane et Henne étaient partis on ne savait où…
Nous avancions lentement. Nos pieds enfonçaient dans le sable de l’oasis, et nous n’osions pas nous aventurer dans les endroits que l’on présumait boisés parce qu’on n’y voyait rien. Nous fîmes ainsi le tour du camp, puis, ayant gagné un chemin goudronné, nous marchâmes quelque temps. Des aboiements de chiens, au loin, des branches secouées par le vol d’un oiseau de nuit, au-dessus de nous et, soudain, la fuite de quelque chacal dans les fourrés.
Mais comme nous avions ralenti, nous entendîmes distinctement quelqu’un qui s’avançait à nos côtés. Williams dirigea sur l’homme aux souliers cloutés la lumière de sa lampe de poche et, dans le trou de clarté ouvert sur la nuit, il nous fut possible de reconnaître M. de Prénonne, qui, ébloui par le jet électrique, s’était arrêté et ne pouvait nous voir.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il à tout hasard.
— Nous faisons une ronde. Nous avons entendu des bruits…
— Ah ! c’est vous, monsieur Williams… Moi aussi, j’avais entendu, et même, ajouta-t-il en se rapprochant de nous, j’ai vu une lumière qui s’enfonçait dans l’oasis ; j’ai voulu la rejoindre… Je l’ai suivie un moment. J’y voyais assez pour me diriger.
— Vous êtes seul ? interrompit Williams.
— Non. Je me trouvais avec Lemans. Il n’est pas venu avec moi, d’ailleurs. Il m’a annoncé qu’il préférait rentrer. Quand Lemans a été parti, je suis tombé par terre, je ne sais comment, et lorsque je me suis relevé, la lumière avait disparu. Vous êtes arrivés à ce moment. Mais vous n’avez pas allumé de lanterne ?
— Non, dit Williams.
— Je ne comprends pas. Ne serait-ce pas quelqu’un du campement ?
— C’est possible. Il n’y a plus personne sous les tentes, en dehors de Rives-Ribière et de Sartigues.
— Comment ? M. de Henne est également sorti ?
— Il y a longtemps que nous n’avons pas vu M. de Henne, murmura Williams… Lemans a dû rejoindre le camp. Nous devrions rentrer.
Il en fut ainsi décidé, mais Williams et moi, dès cette minute-là, étions intimement persuadés que Henne, par le moyen de Christiane, inconsciente sans doute du rôle qu’on lui faisait jouer, avait essayé de nous attirer dans quelque embuscade.
La nuit était si profonde que nous aperçûmes les tentes du campement lorsque nous fûmes arrivés dans les piquets des cordes… Christiane était là qui nous attendait peut-être, et ses questions témoignèrent tout de suite son affolement.
— Vous n’avez rien remarqué ? Vous avez vu quelque chose ?
— Des choses étranges, oui… Et vous ?
— Je n’ai rien aperçu.
Williams se demandait alors, comme il me l’avoua plus tard, pourquoi la jeune fille se trouvait au camp, pleine d’une inquiétude qu’elle ne parvenait pas à dissimuler ? Et Christiane pressentit sans doute la question que l’on se posait ; elle y répondit, en se tournant vers moi, car j’étais le seul en qui elle devinait, avec son instinct si sûr parfois, un défenseur possible.
— Je me suis réveillée tout à l’heure, j’ai eu peur du silence ; alors je vous ai cherchés, j’ai appelé… Tout le monde était parti. Je n’ai trouvé personne…
Mais je savais bien qu’elle ne disait pas la vérité. Et Williams aussi le savait. Si Christiane avait appelé, elle aurait réveillé Rives-Ribière et Sartigues qui n’étaient point sortis du camp. Si elle nous avait cherchés, elle aurait vu les deux couchettes de Rives-Ribière et de Sartigues occupées. Et à quel moment plaçait-elle son réveil, puisqu’elle avait simulé le sommeil pendant cinq minutes seulement et que nous avions quitté le camp un quart d’heure après elle… Mais tout le monde ne possède pas une excellente mémoire.
— Et maintenant, que faisons-nous ?
C’était Prénonne, toujours indécis, qui, privé de son conseiller ordinaire — M. de Henne — nous interrogeait. Williams surveillait Christiane. Il me fit part de ses réflexions :
— C’est bizarre, dit-il. Elle court un grand danger, ou bien elle redoute quelque catastrophe pour quelqu’un… Annonce-lui donc que nous devons aller à la recherche de Lemans.
Je fis ce que Williams me conseillait, et Christiane me jeta un regard de colère. Williams se mit à rire.
— Cette parole-là, elle n’est pas prête à te la pardonner.
Puis, se tournant vers Prénonne qui attendait notre décision :
— Lemans n’est pas encore revenu. Et Henne non plus. Maintenant que nous sommes en nombre, nous pourrions repartir, armés sérieusement, avec fusils, revolvers, etc… Et nos lampes électriques.
— Il n’y en a que trois ! observa étourdiment Christiane.
— Où sont les deux autres ?
Quand on chercha les lampes de poche, on n’en découvrit plus que trois en effet ; les deux meilleures avaient disparu. Williams possédait toujours la sienne.
— Vous venez avec nous ?
— Ce monsieur est bien assez grand pour trouver seul son chemin, annonça Christiane, en haussant les épaules.
Mais quand nous partîmes, elle nous suivit. Ainsi se termina ce singulier conseil que nous avions tenu, près d’un feu de bivouac, sur lequel on jetait quelquefois des écorces sèches de palmiers qui nous éclairaient brusquement, de bas en haut.
Nous allions les uns derrière les autres, Williams en tête, puis Prénonne, puis Christiane. Je marchais sur le même plan que Prénonne, mais à une distance de deux ou trois mètres. Le temps était plutôt humide que froid ; cependant nous étions sensibles à la fraîcheur de l’oasis, dans le matin qui commençait, parce que nous avions passé une nuit presque blanche. Williams parfois faisait jouer le ressort de sa lampe pour éclairer la piste, devant nous, mais nous nous guidions surtout avec les mains, nous évitions les colonnes des palmiers et, lorsqu’un jet de clarté surgissait, nous avions l’air d’aveugles qui s’avancent à tâtons… Cette randonnée nouvelle ne m’enchantait guère et je pensais, avec quelque amertume, à Rives-Ribière et à Sartigues, qui, eux, avaient eu la bonne inspiration de ne pas abandonner leurs couchettes. S’ils s’étaient levés, Prénonne les aurait entraînés dans cette expédition.
— Une lumière, là-bas, qu’on agite !
Je regardais cette lueur que j’avais déjà remarquée, avant Williams qui la signalait comme une chose extraordinaire, et je puis bien avouer que je n’y avais pas attaché d’importance. Nous nous étions arrêtés, et il devint évident que la lumière bougeait. Quand je me déplaçais moi-même, je ne m’étais pas aperçu de cette étrangeté. La clarté, on eût dit d’une lanterne de voiture, montait et descendait, disparaissait soudain, puis surgissait encore dans la profondeur de l’oasis, assez lentement, jamais très haut ni très bas. Un homme, assurément, devait la balancer ainsi, à bout de bras.
Nous nous regardions, cherchant en nous-mêmes une explication convenable. A ce moment-là, je ne pouvais pas voir le visage de Christiane, mais je fus certain qu’il était très pâle… Comme je cherchais à l’observer davantage, Williams dut avoir la même pensée que moi, peut-être parce que mon manège ne lui avait point échappé, et, sous prétexte d’éclairer le chemin, il dirigea quelques secondes le jet de sa lampe sur Christiane.
Celle-ci, les yeux fixes, s’appuyait, sans bouger, près d’un palmier.
— C’est trop fort ! articula Prénonne.
— Il faut aller se rendre compte, émit Williams.
— Un signal convenu, mais avec qui ? Si vous y répondiez, M. Lecharier, en répétant autant que possible… C’est peut-être Lemans.
— Nous sommes trop loin. Il ne verrait pas la lumière de ma petite lampe.
Nous marchâmes encore, prudemment, le revolver à la main, prêts à toute surprise, mais, comme nous pensions nous être rapprochés de l’endroit où la lumière montait et descendait, nous ne vîmes subitement plus rien. Tout avait disparu. Déconcertés, nous hésitions à poursuivre notre route. C’est alors que Prénonne conseilla à Williams d’élever sa lanterne.
Ce ne fut pas long.
A peine la lampe électrique eut-elle brillé au-dessus de nous, que des balles claquèrent dans l’oasis, tirées dans notre direction.
Nous nous étions couchés aussitôt, et à plat ventre, dans le sable qui glissait sous notre poids, nous attendîmes la fin de l’attaque, ou plutôt de cet étrange guet-apens.
Tout d’abord, comme les coups avaient été rapides et successifs, nous avions cru à une rencontre d’éclaireurs. Il n’est pas rare, en effet, que les tribus nomades de ce coin de Mésopotamie, toujours en rivalité, se livrent à des razzias par surprises et même à des combats. Peut-être étions-nous tombés sur quelques cavaliers envoyés en reconnaissance ou sur un parti de maraudeurs Haoufs… Le mieux, dès lors, était de ne point faire usage de nos armes, jusqu’à ce que nos assaillants fussent à portée de nos revolvers.
Mais comme nous ne bougions pas, nous eûmes le temps de remarquer que les coups de feu, assez espacés, devaient être tirés par un seul homme, — peut-être deux, — qui déchargeaient un pistolet de gros calibre, probablement, au hasard… on entendait parfois des cris et nous pensions que c’étaient des ordres — ou des injures — en arabe…
— Nous sommes entourés de fanatiques, souffla Prénonne en étendant la main, devant lui, sur le sable humide.
— Nous sommes très mal entourés, appuya Christiane.
— Qui peut être cet imbécile ? grognait Prénonne, mécontent d’avoir perdu son casque de liège au moment où il s’agenouillait.
— Ne serait-ce point, par hasard, ce monsieur qui est venu de Suez jusqu’ici avec nous ?
— Guère probable, répondit Williams.
— Et qui, se croyant attaqué, se défendrait.
— En criant des injures en arabe ? demanda encore Williams.
— Pour mieux donner le change.
Ces mots échappèrent presque à Christiane. Elle s’en rendit compte, du reste, aussitôt qu’elle les eut prononcés. Mais c’était trop tard. Williams les retournait déjà :
— De quel monsieur parlez-vous ? Du docteur Neikuls ?
— Précisément, assura la jeune fille.
— Alors, il y a erreur, « madame », coupa sèchement une voix, près de nous, et que je reconnus aussitôt. Christiane aussi la reconnut, car elle se recula brusquement, et l’on entendit le bruit de sa retraite sur le sable qu’elle déplaçait en se traînant, tandis que le docteur Neikuls, Lucien Lemans pour mieux dire, nous expliquait qu’il s’était perdu dans l’oasis et nous cherchait depuis longtemps.
— Votre lumière tout à l’heure m’a bien servi. Et lorsqu’on vous a tiré dessus, j’ai pensé que vous ne deviez plus bouger. Cependant, je n’osais approcher trop vite.
— Et vous nous avez écoutés.
— Le temps de vous reconnaître… et je me suis déclaré…
— Juste à point pour éviter une erreur judiciaire… Il me semble que nous sommes au complet, poursuivit Williams. Nous pourrions rentrer.
— Et Constantin de Henne ? remarqua Prénonne.
— Je ne suis pas inquiet pour lui. C’est le seul qui manque, du reste.
— Pardon, il y a encore MM. Rives-Ribière et Sartigues, corrigea Christiane.
— Ils étaient au camp quand nous sommes partis.
— Pourquoi ne sont-ils pas venus avec nous ?
— Parce qu’ils dormaient, dis-je.
— Et vous trouvez que c’est une excuse ? repartit Christiane en se retournant de mon côté.
— Je n’ai pas à apprécier.
— Vous serez toujours le même.
Mais Williams songeait que Christiane défendait trop bien Henne pour ne pas en savoir plus qu’elle ne voulait en dire.
Les coups de feu avaient cessé pendant cette discussion, et c’est à peine si nous nous en étions aperçus. Nous repartîmes, Williams toujours en tête, et parfois, pour nous retrouver, nous faisions fonctionner nos petites lampes électriques.
Au camp, tout le monde dormait, y compris l’Arménien. Cependant, le lendemain, Rives-Ribière confia à Williams que Sartigues et lui avaient entendu des coups de feu cette nuit-là.
Sur le moment, ils n’y prêtèrent pas grande attention, mais, un peu plus tard, quelques instants avant que nous rentrions au camp, ils avaient cru percevoir du bruit dans la tente occupée par Prénonne et Constantin de Henne. Puis, comme le calme était revenu, Sartigues et lui se rendormirent.
Prénonne, ce matin-là, au moment où nous allions nous coucher, souleva la porte de notre tente et nous annonça :
— L’expédition est au complet. Henne dort comme un innocent.
— Comme un innocent, reprit Williams, écho fidèle.
— Voulez-vous le voir ?
— Non, merci.
Cependant Prénonne ne s’en allait point. Il restait là, à l’entrée de notre tente, affectant cet air faussement méditatif qui lui était si coutumier au point qu’il faisait partie de son naturel. Prénonne donnait toujours l’impression de poser devant un appareil enregistreur.
— C’est incroyable, murmurait Williams, ce que l’imitation faussement conçue de Napoléon a pu induire de pauvres bougres dans tout un engrenage de catastrophes héroï-comiques.
Prénonne parlait peu ; nous le savions. Il était sujet, comme beaucoup de ses pareils, à des crises d’isolement, de solitude mélancolique, puis ses rêves d’impérialisme reprenaient le dessus. Enfin, il se décida :
— Dormez bien.
Et sa voix résonnait solennelle :
— Si vous entendez du bruit, ne vous alarmez pas. Ali-Rhem nous rejoint ce matin avec des mulets et des chevaux. Je viens de l’apprendre par un éclaireur.
Tous ces préparatifs pour nous annoncer ce secret ! Prénonne se résumait là tout entier.
— Alors, bonne nuit, messieurs.
Nous lui souhaitâmes bonne nuit, puisque cette équipée nocturne marquait tout au moins la reprise des relations polies. Sitôt que Prénonne fut parti, Williams m’expliqua :
— Je suis certain « qu’il » est rentré pendant que vous parliez, Lemans et toi, « il » s’est glissé tout équipé sous ses couvertures, sans avoir pris le temps d’enlever ses bottes de chasse.
— Si nous allions nous en assurer.
A ce moment, la tête de Christiane apparut dans le pan de toile soulevée. Elle s’approcha de son lit de camp, puis elle nous regarda l’un après l’autre, avec un air de visible triomphe.
— Nous éclaircirons tout cela demain, décida Williams.
Mais je ne doutais pas que sa religion ne fût entièrement édifiée, car il souriait en arrangeant son lit.
IV SUR LES PISTES
Le lendemain matin, au moment où l’on s’y attendait le moins, Prénonne, dans un de ces coups de tête qui lui tenaient lieu de décision réfléchie, donna l’ordre de lever le camp. La surprise fut générale. Henne lui-même paraissait très étonné. Rives-Ribière et Sartigues, qui avaient pu dormir toute la nuit et se trouvaient à peu près dispos, ne cachaient pas leur mécontentement. Lucien Lemans s’avouait très fatigué. Il tournait très prudemment autour des huit mulets hargneux et des neuf chevaux, attachés à une corde, fixée à deux solides piquets, qu’Ali-Rhem avait choisis, à Ashar, à Bassorah ou dans les environs, pour notre entreprise. Lemans se demandait quelle bête lui conviendrait le mieux. Quant à Williams, il se déclarait satisfait ; il se forçait surtout à le paraître. Il surveillait, sans mot dire, les six Bédouins qui démontaient nos tentes et ficelaient nos réserves.
Ali-Rhem, important depuis que l’on avait eu recours à ses services d’interprète, donnait des ordres dans une langue gutturale et rauque, la sienne. M’ayant aperçu, il me salua à la manière qu’il croyait européenne, en portant la main à son front.
— Koudâfiz…, me dit-il en s’inclinant à la manière des mollahs chiites.
— La paix soit avec vous, répondis-je à mon tour.
Tout de suite, Ali-Rhem me conta ses difficultés pour découvrir, parmi les nomades de la tribu du Nedj, des convoyeurs que notre expédition ne rebutait point. Mêmes embarras en ce qui concernait les chevaux de selle. Prénonne lui avait recommandé d’en ramener huit, mais, ayant établi le compte des cavaliers, Ali-Rhem prit sur lui d’en choisir un neuvième pour son usage personnel. C’étaient, du reste, des chevaux de cavalerie anglaise, volés par les Bédouins, ou vendus à la suite de réforme. Les mulets provenaient de l’artillerie britannique ou indoue. Ils avaient le poil rouge et luisant, de grandes oreilles mobiles et de petits sabots. On ne trouvait plus, selon Ali-Rhem, les petits mulets kurdes, ni les mulets persans du Sultanieh, ni les pur-sang arabes aux jambes fines.
— La guerre, monsieur !
Et il me glissa en confidence :
— Prenez donc le gris qui a des taches blanches et l’intérieur des oreilles si noir.
Cependant tout était prêt. Ali-Rhem, plein de suffisance, reçut l’ordre d’ouvrir la marche du convoi. Derrière lui suivaient Prénonne, puis Henne, à cheval bien entendu, puis les huit mulets chargés de nos bagages, escortés par les six Bédouins.
Pour éviter désormais la confusion, les ordres multiples, les conseils contradictoires qui avaient retardé notre départ, dès le premier jour, et aussi pour retirer à Ali-Rhem un peu de l’importance qu’il s’accordait, il fut convenu, séance tenante, que, chaque matin, on désignerait un chef de la route qui serait chargé de l’itinéraire à suivre, de l’ordonnance des étapes et de tout ce qui concernait la discipline du voyage.
Prénonne me désigna pour aujourd’hui ; Henne avait dû lui conseiller ce choix.
— A cause de votre nom qui commence par un B…, expliqua-t-il. Nous prendrons l’ordre alphabétique.
— Mauvais système.
C’était Williams qui s’élevait contre cette décision. J’en fus surpris d’abord, et même irrité, puis je réfléchis que Williams ne s’attaquait ainsi qu’à Henne, qui demain serait maître de la route.
— Ce sera le chaos, assurait Williams. Pourquoi émietter l’autorité ? Après avoir capitulé devant les Anglais, on instaure la faillite des responsabilités.
— Je ne vous permets pas de parler sur ce ton, monsieur Lecharier, coupa Prénonne.
— Laissons cela, conseillait Henne qui se sentait atteint. On ne peut pas empêcher les éternels mécontents d’exhaler leurs rancœurs.
— Voulez-vous ne vous occuper que de ce qui vous concerne ? répliqua Williams.
Les deux hommes, dressés sur leurs étriers, se dévisageaient. C’est alors que Prénonne, très maître de lui, décréta :
— Finissons-en ! Que désirez-vous ?
— Je trouve peu pratique ce changement d’autorité.
— Vous nous l’avez annoncé ! Et alors ?
— Je voudrais que le même, toujours, fût responsable. Et qu’il n’y en eût qu’un seul.
— Et lequel, s’il vous plaît ?
— Le plus digne.
— C’est une façon de vous désigner, ricana Constantin de Henne.
— Ce n’était certes pas à vous que je pensais, en effet.
— Eh bien, qu’il en soit selon vos vœux, décréta Prénonne dont la tranquillité, en cette circonstance, me déconcertait bien plus que la colère feinte de Williams.
D’ailleurs, l’incident fut très rapide, et Sartigues ni Rives-Ribière n’en furent point retardés dans leur marche.
— Monsieur Blaze Romerdy, comme il est convenu, vous dirigerez, continua Prénonne, s’adressant à moi. Que chacun à sa place, en file indienne, surveille la route et se tienne prêt à toute surprise. Ordonnez, monsieur Romerdy. C’est moi qui suis responsable, quoi qu’il advienne.
Déjà, les huit mulets trottaient en troupe, préoccupés d’avoir le pas les uns sur les autres. Les Bédouins criaient en les poursuivant.
— Je vous retrouverai, monsieur de Henne, lança Williams.
Mais le Gréco-Britannique haussa les épaules. Je vis alors Williams se pencher et, d’un coup brusque, abattre sa cravache dans la direction de Constantin de Henne ; mais celui-ci, devant le danger, fit tourner son cheval, cependant que le fouet de Williams venait frapper au poitrail la jument que montait Christiane. La jeune fille, en effet, s’était poussée sur mon ami, qui, sous le choc, manqua de quitter les étriers.
— Vous êtes fou ! cria Prénonne.
— Il faut l’enfermer tout de suite, approuvait Christiane.
— Excusez-moi, madame, dit Williams en reprenant son équilibre. Ce n’était ni à vous, ni à votre cheval que j’en voulais.
— En route ! ordonna Prénonne.
Et il partit au galop. Il voulait entraîner Henne, mais celui-ci refusa. On le sentait résolu à quelque folie, lorsque Christiane se mit à courir pour rejoindre la tête de la caravane qui disparaissait dans la poussière soulevée par les chevaux.
— Venez, dit-elle.
Henne la suivit, et je me tournai vers Williams :
— Nous allons nous trouver en retard.
Rives-Ribière et Sartigues arrivèrent au même instant. Ils fermaient la marche du convoi.
— J’ai eu tort de me laisser emporter, avoua Williams, mais il faudra en finir un jour ou l’autre avec cet être-là.
Ce furent les seuls mots qu’il prononça, ce jour-là, sur cet incident, et, aujourd’hui encore, je ne saurais affirmer si cette colère de mon ami, que j’avais crue d’abord sincère, était complètement simulée, de même je ne pourrais dire si son geste pour frapper de Henne, que j’avais pris pour une feinte réfléchie, ne provenait point d’une seconde de véritable égarement.
Tout d’un coup, une immense plaine d’argile rousse s’étendit jusqu’à l’horizon du ciel d’un bleu tremblant. Quelques tranchées, des canaux comblés par le sable, traçaient leurs lignes régulières… Nous venions de quitter la palmeraie, son ombre clairsemée, pour entrer dans la grande chaleur et la poussière du désert.
Au même moment, la caravane parut frappée de folie ; les mulets s’égaillaient en secouant leurs charges et les Bédouins les poursuivaient, tandis que les cavaliers trottaient dans toutes les directions. Je m’aperçus assez vite de la cause de ce désordre ; c’était peu de chose, naturellement : Prénonne, Christiane, Henne et Ali-Rhem s’avançaient de front, sur le même rang et donnaient l’exemple de la cohue.
— C’est maintenant qu’il faut te montrer, dit Williams.
Je rendis les rênes à mon cheval sans même songer que je le connaissais mal, n’ayant pas eu le temps de l’éprouver. J’arrivai sans encombre sur la tête du convoi.
— Voyons, messieurs, m’écriai-je, nous ne pouvons courir ainsi. Monsieur de Henne, vous devez, puisque l’on marche en file indienne, tenir votre rang derrière M. de Prénonne, de façon que si nous étions attaqués, il ne fût possible de tuer que l’un de nous, à la fois.
« Et vous, monsieur Christian Dallène — et j’appuyai sur ces mots plus que de raison — vous plairait-il de mettre votre cheval à sa place dans le convoi, c’est-à-dire à égale distance de M. de Henne et de M. Rives-Ribière ?
Christiane tira sur les rênes de sa jument, qui s’arrêta. Mais je m’adressais maintenant à Ali-Rhem :
— On vous a chargé de diriger le convoi. Prenez donc votre place, qui est tout à fait à l’avant.
Christiane attendait. Alors, de la main, sans ajouter un mot, je lui indiquai son rang, derrière le sixième mulet. La jeune fille me lança un regard mécontent, mais elle obéit.
— Au fait, Ali-Rhem, dis-je, pourquoi avez-vous quitté la palmeraie ?
— Cette piste doit raccourcir notre chemin, répondit l’Arabe, interloqué.
— Mais fatiguer bêtes et gens. Tâchez donc de reprendre l’ancienne route, en suivant autant que possible les rives du fleuve.
— Ce sera plus long, rétorqua Ali-Rhem.
— Je ne le crois pas.
Prénonne se retourna. Il me fit un signe d’approbation, le premier, assurément, depuis que nous étions ensemble.
— Continuez, monsieur Romerdy. La discipline de la caravane doit être sévère. Je m’y conformerai comme les autres.
Tel était cet homme si étrangement indécis en d’autres circonstances, mais les plus faibles ne sont pas même constants dans leur faiblesse ; ils ont leur minute de courage ou de violence.
— Au revoir, criait la jeune fille.
Constantin de Henne, à qui elle s’adressait, ne pouvait l’entendre, et Williams me demandait à ce moment-là :
— Indique-moi ce que je dois faire ?
— Derrière M. Sartigues. Surveiller le flanc droit de la colonne, comme M. Sartigues surveillera le flanc gauche.
— Permets-moi, auparavant, reprit Williams, d’aller parler à M. de Prénonne.
Et Williams partit. Je sus plus tard que Prénonne avait été très surpris par la démarche de mon ami. Et comment ne pas l’être quand on voit arriver près de soi un homme tel que Williams qui commence par vous déclarer : « Tout à l’heure, je n’ai pas été maître de moi. »
— N’en parlons plus, décidait Prénonne. Je suis sûr, du reste, que M. de Henne ne vous en tient pas rigueur.
— Pardon, monsieur, mais c’est à vous seul que je m’adresse.
Ces derniers mots furent prononcés à haute voix pour que Henne les entendît complètement. Prénonne aurait peut-être répondu, mais Williams avait déjà salué pour gagner la place que je lui avais désignée tout à l’heure, à la fin du convoi.
Lorsque Williams passa près de Christiane, la jeune fille détourna la tête. Je remontais de mon côté pour interroger l’immuable horizon de soleil aveuglant sur cet espace rond de terre rouge… J’allais me trouver près de Christiane, et elle se préparait peut-être à ne pas me voir, lorsque je l’interpellai sévèrement :
— Voyons, « monsieur » Dallène, vous savez bien que l’on ne doit pas laisser entre chaque bête une distance de plus de six mètres !
Puis je m’éloignai pour donner quelques indications à Ali-Rhem : on s’arrêterait toutes les deux heures ; toutefois, il fallait me signaler les passages dangereux et ne pas hésiter à envoyer un éclaireur lorsque nous retrouverions les taillis et les fourrés de l’oasis. D’une façon générale, il importait d’éviter les villages, les grands caravansérails et les campements de nomades, tous parages dangereux dont nous étions prévenus par la fuite des charognards et des mendiants, l’insinuante odeur des cadavres et les aboiements désordonnés des chiens.
Je félicitai Ali-Rhem de son initiative et du poste d’honneur qu’il occupait. Je prenais au sérieux mes nouvelles fonctions ; Ali-Rhem aussi, du reste. Je trottais le long du convoi, je donnais des ordres, je me tenais pour responsable et faisais mon métier en conscience, tant on se grise vite du simulacre de l’autorité comme de l’autorité réelle.
— Les coups de feu de cette nuit ne présagent rien de bon, observa Prénonne. On nous a signalé des tribus de pillards, et nos Bédouins ne me rassurent pas.
— Vous avez donc été attaqués ? demanda Constantin de Henne.
Je ne parvins pas à entendre la suite, car, m’étant retourné par hasard, je vis Christiane aux prises avec les muletiers.
— Tenez, dis-je à Ali-Rhem, allez voir ce qui se passe du côté de Dallène.
Ali-Rhem rendit les rênes à son cheval qui partit au galop. Je savais le domestique de Prénonne sournoisement hostile à la jeune fille, aussi je ne fus pas surpris quand il revint m’annoncer :
— L’homme que j’ai engagé à Ashar pour venir avec nous se plaint d’avoir été bousculé et insulté.
— Qui l’insulta ?
— Monsieur Dallène.
C’est ainsi, du moins, que je traduisis la réponse d’Ali-Rhem. Je m’en méfiais cependant, mais n’en montrai rien, et me rangeai pour laisser défiler le convoi. Lorsque Christiane fut à ma hauteur, sans prendre la peine de contrôler les renseignements d’Ali-Rhem, je demandai :
— Eh bien, vous ne savez pas plus maîtriser vos nerfs que votre cheval !… Avant de crier contre ces gens…
— Oh ! vous m’embêtez ! dit-elle.
J’eus l’air de n’avoir pas entendu, et je me retirai, terminant ma phrase commencée, pour moi-même, certain cependant que les yeux de Christiane se mouillaient de larmes.
La marche continua. Henne revint se placer aux côtés de Prénonne. Je me gardai de toute remarque, mais, à la halte de dix minutes qu’Ali-Rhem proposa, je m’adressai au Gréco-Britannique avec une politesse outrée qui le fit blêmir.
— Si vous, monsieur, ne pouvez pas vous conformer aux prescriptions convenues, comment voulez-vous que les autres obéissent ?
— Reprenez votre rang derrière moi, appuya aussitôt, pour couper court, le taciturne Prénonne, qui préférait certainement marcher seul, plutôt que d’être contraint de parler à Henne ou de l’écouter pendant toute une journée de marche.
— Quelles sanctions en cas de récidive ? demandai-je.
Prénonne releva un visage étonné, puis :
— Celles que vous jugerez à propos.
Sur quoi, la caravane repartit. On avançait péniblement dans les sables, avec le ciel éclatant à l’horizon, et l’horizon lui-même, tremblant dans le miroitement de la chaleur.
A deux reprises, m’étant retourné, je fus obligé de faire observer à Christiane qu’elle n’avait pas à se tenir devant Williams, puis, comme la jeune fille semblait prendre plaisir à ne pas entendre, je perdis patience :
— Puisque vous ne pouvez pas rester à votre place, retirez-vous à douze mètres en arrière du convoi. Vous ne gênerez personne.
Ainsi fut fait. Williams me regardait en souriant. Christiane avait mis pied à terre et marchait en tenant son cheval par la bride. Après la halte, j’oubliai avec soin de rappeler Christiane. La chose parut naturelle, d’ailleurs. Rives-Ribière et Sartigues, pour accorder quelque repos à leurs bêtes, les conduisaient à la main. Comme ils ne pouvaient suivre le convoi, ils me firent signe qu’ils assureraient l’arrière-garde. Ainsi se trouvèrent-ils avec Christiane. A cause de la chaleur, nul ne parlait. Cependant, Sartigues s’étonna :
— Vous n’êtes pas fatiguée ?
Plutôt que d’avouer à ses compagnons inattendus qu’elle était à l’arrière par mon ordre, Christiane affirma qu’elle adorait la marche. Et elle n’osa remonter à cheval tout de suite.
Je m’approchais de Williams, silencieux ou presque depuis qu’il était allé voir Prénonne.
— Quand tu en auras l’occasion, tu me renseigneras sur la dame de l’arrière-garde.
— Si tu continues à la brutaliser ainsi, répondit-il sans lever les yeux, elle finira par te porter tout à fait dans son cœur, à gauche, et l’astre de Constantin descendra rapidement dans l’oubli.
— Pourquoi donc ? Qui te fait croire ?
— Une certaine expérience de la logique féminine. Elles aiment peut-être ceux qui les font rire, elles aiment sûrement ceux qui les font pleurer, mais elles ne résistent pas à ceux qui savent, tour à tour, les faire rire et les faire pleurer.
— Et à ceux qui savent rire en les faisant pleurer ?
Boutade sans importance que je venais de jeter pour cacher à Williams l’agitation où je me trouvais. J’aurais voulu rejoindre Christiane, dès maintenant, lui demander pardon de mes sévérités. Toutefois, je redoutais son mépris et le silence qu’elle eût opposé sans doute à ma démarche.
Le soir élargissait le désert. Là-bas, une ligne trouble, plus épaisse de minute en minute, faisait reculer l’horizon. Les sables se teintaient de reflets roux et un crépuscule oriental agrandissait nos ombres qui nous précédaient.
Le trot d’un cheval fuyant dans la poussière nous avertit qu’Ali-Rhem envoyait un éclaireur. Je me dirigeai sur la pointe du convoi, je parlai à l’Arabe qui nous servait de guide, puis à Prénonne. Quelques mots échangés seulement, et je fus certain que l’anxiété gagnait les plus audacieux.
— En selle, dis-je, le fusil bas, le revolver à la main.
J’éprouvai, dans le même instant, un plaisir puéril à entendre cet ordre que j’avais donné répété par chacun.
Cependant, à douze ou quinze mètres à l’arrière, Christiane, les genoux lourds, continuait de marcher à côté de son cheval, comme si elle n’avait pu m’entendre. « Elle boude ! » pensai-je. Et, de nouveau, une brusque tendresse me saisit pour cette enfant envers qui je m’étais montré injuste et dur.
Connaissant toutefois l’importance d’un visage sévère et de ce ton impératif qu’il importe de garder avec les enfants et certaines femmes, cette fois-ci encore, j’interpellai Christiane sans ménagement.
— Cet ordre vous concerne, monsieur Dallène. Allons, en selle, et à votre place.
— Quel chef étonnant tu aurais fait ! constata Williams avec une ironie mêlée de surprise.
— Encore ne faudrait-il pas avouer qu’une femme est la cause première de cette science qui m’est révélée, dis-je, en portant mon cheval en avant.
Cette réponse, qui s’adressait à Williams, je crois bien, à la réflexion, que je la formulai pour moi seulement et, comme je me retournais, je vis le regard de Christiane plein de fureur contenue posé sur moi… La jeune fille, fatiguée par sa longue marche dans les sables glissants qui toujours se dérobent sous les pieds, monta péniblement à cheval.
Alors, soit pour ne point paraître m’apitoyer, soit parce que j’éprouvais une cruelle joie mêlée de regret et d’amertume, à humilier et tourmenter cette femme qui m’était chère parmi toutes, j’ajoutai :
— Tâchez de vous tenir droit, s’il vous plaît, et de faire attention à ce qui peut se produire autour de vous.
Christiane me dévisagea, d’un air contrit d’enfant que l’on bouscule. Éprouvais-je le regret de mes paroles cruelles ? Je n’en laissais rien voir. Mais, avec une tristesse qui n’était pas sans charmes, je me répétais : « Jamais elle ne me pardonnera !… » Quel être mystérieux, de qui je n’étais pas le maître, vivait alors en moi, et, après m’avoir montré nettement ce qu’il ne fallait point commettre, m’obligeait à l’exécuter de bout en bout ? Ainsi se creusaient encore les espaces qui me séparaient de Christiane…
Mais d’autres soucis s’annonçaient avec leurs diversions opportunes. Ce que nous avions pris pour la nuit commençante, plus rapide que de coutume, devenait peu à peu une palmeraie, avec ses colonnes d’arbres, sa végétation chaude, et puis la nuit aussi arriva et ses ombres soudaines s’étendirent rapidement autour de nous.
V LE COMPAGNON PERDU
Il fallait songer à la halte, et l’on n’y voyait presque plus lorsque le convoi parvint enfin à l’entrée de l’oasis, vers laquelle Ali-Rhem nous avait ramenés, coupant à travers les sables, dans la direction du fleuve. Nous n’étions pas loin d’un village, peut-être, ou d’un campement de nomades, si nous en jugions par les aboiements répétés des chiens qui nous parvenaient selon la fantaisie de la brise nocturne.
Tout de suite on tint conseil, tandis que les Bédouins de la caravane, sous les ordres d’Ali-Rhem, allumaient les feux. Notre situation ne me paraissait pas rassurante, et je ne le cachais point, peut-être parce que je me sentais responsable de tout ce qui pouvait survenir à l’expédition jusqu’au lendemain matin, où mes fonctions devaient prendre fin.
— Il est nécessaire de désigner des gardes pour la nuit, commença Williams, chez qui les mêmes inquiétudes se traduisaient en actes.
Tout en parlant, il me glissa un petit feuillet sur quoi venait d’écrire quelques lignes. Il me conseilla d’en donner lecture, tout à l’heure, puis il proposa de doubler les sentinelles pendant les heures dangereuses, celles où l’on surprend d’habitude les bivouacs dans leur premier sommeil.
— D’ailleurs, conclut-il, Blaze a tout prévu.
J’avais dès lors la parole et je lus l’écriture de Williams. De huit heures à dix heures, spécifiait le petit programme, M. de Henne veillerait seul. De dix à minuit, Christian Dallène et Romerdy lui succéderaient ; de minuit à deux heures, Williams Lecharier et Lucien Lemans prendraient la faction, puis, de deux à quatre, Sartigues et Rives-Ribière. De quatre à six, Ali-Rhem seul surveillerait aisément, car le jour apparaissait de grand matin.
A la lecture de ce feuillet, comme je compris l’ironie secrète de la réflexion de Williams, lorsqu’il me félicitait : « Quel chef étonnant tu aurais fait ! » Le seul maître, c’était Williams et je me trouvais, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, l’instrument bénévole, parfois inconscient, parfois indocile, de sa volonté.
Prénonne qui semblait assez hésitant, non à la façon des grands conducteurs d’hommes que la multitude des situations prévues embarrasse souvent, mais parce qu’il n’envisageait rien dans la sécheresse de son esprit, parut se rallier à cette proposition. Il le fit d’ailleurs avec réserves :
— J’approuve, dit-il. Ces précautions sont fort sages. Cependant, de quatre à six, comme j’ai l’habitude de me lever de bonne heure, c’est moi qui prendrai la faction, si vous ne croyez pas que la garde à deux ne soit d’une trop minutieuse précaution.
— Pas ici, insistait Williams. Voyez l’épaisseur de cette nuit sans lune et ces bruits incessants qui se répondent et fatiguent l’esprit.
— C’est entendu, déclara Prénonne. Alors, le matin, je prendrai la garde.
Williams voulut protester. Cette amabilité ne me surprenait pas ; je soupçonnais Williams de vouloir se rapprocher de Prénonne. Celui-ci expliqua :
— Avec Ali-Rhem, si vous voulez. Mais nous ne devons jamais, en aucun cas, nous confier à une seule sentinelle indigène.
— Fort bien, conclut Williams à voix basse. Et il ajouta pour moi seulement :
— Je m’en doutais : Prénonne se méfie d’Ali-Rhem qui passe pour son plus fidèle serviteur.
C’est Williams qui m’éveilla vers dix heures et quart pour que j’aille assurer mon tour de garde.
— Fais vite. Henne vient de prévenir Christiane. Celle-ci est déjà dehors. J’ai attendu pour voir si on viendrait te chercher. Mais non. Christiane doit faire maintenant les cent pas, seule, devant le camp.
J’aperçus en effet, dans les ténèbres, non loin du bivouac, un grand manteau que je connaissais bien, celui-là même que la jeune fille portait en mer, le soir, pour les longues causeries sur le pont… A la braise du foyer, j’allumai une cigarette et fis le tour du campement. Christiane marchait en sens inverse et, lorsque nos ombres se rencontraient, comme nous n’avions rien à nous signaler, nous passions sans dire un mot. Je crois que nous étions surtout préoccupés de ne pas nous trouver trop souvent face à face, et ce souci nous empêchait de prêter attention aux diverses rumeurs de la forêt orientale.
Qu’on s’imagine, dans un décor presque frileux, tant la température est variable du jour à la nuit, à l’entrée même de la palmeraie, les quatre tentes de l’expédition. Les huit mulets attachés à une corde, d’un côté, et, plus loin, les neuf chevaux. Sous les toiles, on a mis les bagages. Un peu à l’écart, étendus dans leurs manteaux ou accroupis sur leurs talons, les Bédouins dorment.
Parfois les mulets essayaient de se mordre entre eux et une bagarre suivait. Les chevaux qui, jusque-là, reposaient sagement sur trois pattes, croyaient qu’il y allait de leur dignité. Et ils tiraient sur leurs attaches, en piaffant, levaient le nez, hennissaient aux étoiles… « Ça ne m’étonne pas, pensais-je, si Williams ne peut pas dormir. » Pourtant, tout à l’heure, la venue de Henne dans notre tente ne m’avait pas éveillé… N’importe, il fallait calmer tout ce monde de quadrupèdes par de bonnes paroles et quelques coups de cravache savamment distribués… Puis tout retombait dans un relatif silence… Des oiseaux de nuit, la toux d’un Bédouin, un cheval qui se couche, un mulet qui se met sur pied, et l’éternel aboiement d’un chien ou le cri d’un chacal, au loin…
« A quel drôle de jeu s’amuse le destin ? me disais-je. Me voici seul, auprès de Christiane, dans l’ombre et la solitude, comme naguère, en pleine mer… »
Quant à Christiane, elle affectait, quand elle regardait dans une direction, de me tourner le dos. Parfois aussi, à la dérobée, elle m’examinait. Après tout, elle n’avait pas tort de me garder rancune. Et j’aurais dû aller vers elle, m’excuser. Je me répétais que j’avais été injuste pendant la marche, que je me devais de lui parler le premier, mais je savais également que je n’en ferais rien. Par amour-propre, par fierté aussi…
Je me souvenais d’une conversation avec Lemans au sujet de Christiane :
— C’est une femme intrépide et orgueilleuse, lui disais-je.
— Oui, celui qui la matera n’est point parmi nous, avait répondu Lemans avec une amertume où je sentais percer comme un accent de triomphe.
— Vous croyez ? m’étonnai-je. Et vous ?
— Oh ! moi, j’y ai renoncé.
Et je me répétais, en évoquant cette réplique désenchantée de Lemans, que je ne devais pas faire amende honorable devant l’orgueilleuse fille.
Mais la veille se prolongeait. A force de retourner ce cas de conscience, je perdais mon assurance première. La véritable grandeur, me disais-je, ne réside point dans l’attitude où je me suis figé : cette bouderie persistante de petite fille et, puisque j’avais inutilement molesté Christiane, je pouvais bien lui montrer que je savais reconnaître mes torts. Je m’enhardis alors jusqu’à lui exprimer tout ce qui me tourmentait. Je ne voyais pas son visage, dans la nuit, mais, dès les premiers mots, Christiane devina :
— Pourquoi me demandez-vous pardon ?
— Parce que j’ai été injuste… Je n’aurais pas dû… Ne m’en veuillez pas.
— Mon pauvre Blaze, coupa-t-elle, je vous croyais un autre homme.
— Vous vous étiez trompée, Christiane.
— Je m’en aperçois bien. Je ne puis pas garder la moindre illusion sur vous. C’est fini.
Elle parlait lentement, avec une certaine tristesse dans la voix dont je devais toujours me souvenir et qui prit plus tard, pour moi, sa véritable et cruelle signification.
— Ouvrez les yeux, Blaze, si c’est possible, comme vous venez de me forcer à ouvrir les miens. Et dites-vous que je ne suis pas celle que vous attendez… Ah ! pourquoi m’avez-vous demandé pardon ?
C’est alors que des bruits inexplicables qui venaient de l’oasis nous parvinrent. Nous n’y avions pas prêté attention jusqu’à présent, mais ils nous parurent si insolites dans le subit silence qui avait suivi l’étonnement douloureux de Christiane, que nous nous dressâmes ensemble, pour mieux écouter.
— Surveillez, dis-je, je vais voir.
Je remarquai surtout l’épaisseur de la nuit sous les arbres et cette impression de fraîcheur que le vent apportait. Je revins près de Christiane pour la rassurer, mais j’étais aussi inquiet qu’elle pouvait l’être en percevant un frôlement de feuilles derrière moi. Je m’arrêtai. Le bruit cessa. Il reprit de nouveau. C’était le même glissement que tout à l’heure. Il semblait se produire, comme par hasard, dans la partie de l’oasis, près du bivouac, que je venais d’explorer par acquit de conscience. Ni Christiane ni moi ne bougions, mais le danger commun nous avait insensiblement rapprochés. Et dans la même minute, les chevaux et les mulets cessèrent de piaffer et de tirer sur leurs chaînes.
— Le camp est endormi.
— Un muletier vient de parler, répliquai-je.
— Ils sont peut-être d’accord avec ces gens qui veulent nous attaquer, compléta Christiane.
— Couchons-nous.
Dallène était d’ailleurs persuadé que l’on avait marché dans la palmeraie, que l’on y marchait encore, et que le bruit, repéré tout à l’heure, allait forcément reprendre. Nous étions à plat ventre sur le sol, et le vent rabattait sur nous les dernières fumées du bivouac…
— C’est peut-être un éclaireur qui veut s’assurer si tout le monde repose au camp.
Nos armes, de longs revolvers espagnols, étaient prêtes. Nous les tenions, le canon haut, par crainte du sable. Près de moi, Christiane retenait son souffle, et je respirais à petits coups cette odeur de jasmin qu’elle employait déjà sur mer, car elle se parfumait toujours beaucoup, ayant gardé cette habitude, comme disait Williams, du temps qu’elle était femme.
Quand je pense à ces minutes-là — et cela m’arrive assez souvent — je revois toujours une tête blonde qui se penche, une main qui se ferme sur un browning, la tache blanche des tentes, le rouge d’un tison dans le foyer et l’immense trou de la nuit… Et je ne puis croire alors à la puérilité des préoccupations angoissées qui se succédaient en moi dans ces minutes d’extrême attention où j’étais si près de Christiane, et cependant si loin d’elle.
Le bruit avait recommencé comme Dallène l’avait prévu. Enfin, derrière une tente, une forme passa, disparut un long temps, puis se montra, mais sans essayer de se cacher. Notre stupeur lorsqu’il nous fut possible de reconnaître dans cette ombre à quatre pattes, un chien !
— C’est un chacal, dis-je, pour m’excuser de cette alerte.
— Ou un loup, renchérit Christiane.
A ce moment, elle remua, ou bien le chien dut nous apercevoir, car il prit la fuite. La jeune fille voulut se lever. Je la retins :
— Ce chien n’est peut-être pas seul.
— Un chien dressé ne partirait pas ainsi, dit-elle, non sans quelque apparence de logique.
D’ailleurs, elle ne pensait plus qu’à la capture du fugitif. Je ne quittai pas mon poste. Je redoutais alors je ne sais quelle surprise… J’entendis Christiane qui parlait aux Bédouins du convoi. L’un d’eux la suivit, puis un autre… Dix minutes, un quart d’heure… Les nomades se recouchèrent. Christiane reparut. Elle riait et tenait dans ses bras un prisonnier qui s’agitait, cherchant à fuir. C’était un jeune chien craintif, abandonné par quelque caravane, que les conducteurs de notre expédition avaient chassé à coups de pierres, hier soir, à l’heure où les foyers s’allument dans les bivouacs et qui était revenu à la faveur de la nuit. Christiane employa le reste de sa veille à essayer de civiliser ce compagnon perdu qu’elle adopta. Et cette occupation ne lui accordait pas le loisir de reprendre les confidences que nous avions commencées.
— Nous aurions dû emmener des chiens avec nous, déclara-t-elle sérieusement.
Ce furent les seules paroles qu’elle prononça après l’alerte, jusqu’à ce que Williams vînt nous relever, et je pouvais toujours croire que c’était à moi, non à son chien, qu’elle les avait adressées.
VI DANS L’OASIS, LA NUIT…
Sitôt que Christiane aperçut Williams Lecharier, elle se dirigea vers le camp, entraînant son chien qui la suivait déjà. Il est vrai qu’il était très attaché à sa maîtresse, au moyen d’une grosse ficelle et d’un collier de cuir.
Nous n’avions du reste rien à dire à Christiane. Sa garde était finie, mais elle tenait à marquer, ostensiblement, qu’elle n’avait rien oublié de mes sévérités de la veille, ni de l’attitude de Williams envers Henne. Quant à mes excuses, cette nuit, la capture du chien les avait effacées.
— Vous avez adopté un orphelin ? remarqua Williams.
— Pas moi.
Et je lui contai rapidement notre alerte récente. Je dus préciser ces mêmes détails, puis Williams m’interrogea.
— Tu es sûr que ce jeune chien était seul ?… Pas de propriétaire… un véritable chien errant ? Ou plutôt quelque chien qui a perdu sa caravane.
Mais Lucien Lemans était venu nous rejoindre. Il portait une grande capote, comme Williams, du reste, et je crois que, de loin, il eût été impossible de différencier Lemans de Williams.
— Vous fumez ? demanda le faux docteur arménien en m’offrant des cigarettes.
— Merci. Le tabac de ce pays ne me convient pas.
— C’est du tabac français. J’en ai quatre paquets encore. Je n’en prends que pour les grandes occasions.
— Une nuit en sentinelle, par exemple.
— Oui. Ça distrait. Ça change de l’autre que vous avez raison de ne pas goûter. Ainsi, Henne, qui fume peu, a bien voulu accepter tout à l’heure deux cigarettes pour son tour de faction.
— Vous voulez dire qu’il fume toujours… Vous êtes en bons termes avec lui ?
— Pas mal. Henne n’avait pas touché au tabac français depuis Port-Saïd. Aussi a-t-il accepté mon offre. Ne vous gênez pas.
Cette conversation fut très rapidement menée. Je rentrai me coucher. Lemans me reconduisit jusqu’à la tente où Christiane avait déjà installé — car nous habitions ensemble, Williams, Dallène et moi, comme je l’ai dit — à côté de mon lit, une place pour son prisonnier. Je n’aurais certes point parlé à la jeune fille, car nous étions toujours en froid, si son caniche adoptif ne s’était mis à grogner comme je pénétrais dans l’abri bien fermé.
— Ce bougre-là a déjà l’amour de la propriété, fis-je.
Christiane riait, très fière au fond de l’intelligence de son protégé. J’arrangeais mes couvertures. Les grognements du chien ne cessaient pas. La jeune fille flattait l’animal.
— Voyons, reste tranquille.
— Comment l’appelez-vous ? demandai-je.
Et c’est à ce moment-là que j’eus l’impression, le pressentiment plutôt, qu’au dehors quelque chose d’anormal se préparait.
— C’est tout de même bizarre, repris-je, sans attendre la réponse de Christiane, qui tardait un peu, mais ce n’est pas contre moi que votre chien est en colère…
A peine avais-je prononcé ces mots que l’événement que je redoutais, sans savoir pourquoi, se produisit. Un coup de feu très sec claqua dans la nuit. On eût juré qu’il partait de la tente voisine de la nôtre. Aussitôt, ce furent des cris, des ordres, une ruée de pas, une course de gens affolés, et nous nous trouvâmes debout, en armes, devant la porte de nos tentes. On s’interrogeait :
— Qu’y a-t-il ?
— Que fait-on ?
J’ai su, plus tard, que Christiane avait retenu son chien qui voulait fuir.
— Où est Prénonne ? demanda Rives-Ribière, surgissant à côté de moi.
La voix de Williams domina ces cris de gens hésitants.
— On vient de tirer sur nous ! annonça-t-il.
— Que faut-il faire ? répéta Rives-Ribière.
Mais j’étais sorti et j’appelais Williams.
— C’est toi ? Tâche de venir jusqu’ici.
Et quand je fus près de lui, Williams me confia d’une voix basse et saccadée :
— On a tué Lemans. Oui. D’un coup de fusil, à l’instant même. Tué net, sans un cri. Et j’ai bien failli être tué moi-même.
— Lucien Lemans ?
— Il revenait de t’accompagner. Avec qui étais-tu au moment où tu as entendu le coup de feu ?
— Avec Christiane. Dans la tente. Tu as des soupçons ?
— Bon, en voilà déjà une hors de cause. Fais attention.
Mes yeux s’habituaient peu à peu au noir de la nuit, et c’est alors que je découvris par terre, à mes pieds, une forme couchée, le cadavre de Lemans…
— Il est mort, dis-je, ne pouvant croire à un si rapide assassinat.
— Reste avec moi, nous allons chercher ensemble…
Cependant, les Bédouins du convoi apportaient des lampes à acétylène qui crachaient des flammèches fumantes. Prénonne ordonna que le corps de Lemans fût transporté près de sa tente.
— Dans la nôtre, monsieur, si cela ne vous dérange pas, demanda Williams. Maintenant, on peut essayer de faire une ronde.
Il y avait là, autour de nous, à côté des têtes curieuses des nomades, Rives-Ribière, Sartigues, Christiane. Et tous étaient habillés comme en plein jour, ce qui prouvait qu’ils se tenaient prêts à toute alerte.
— Faites votre enquête, décida Prénonne.
Nous partîmes alors, Williams et moi, avec des lampes à acétylène qui, si elles éclairaient assez mal dans un rayon de deux mètres, semblaient épaissir encore l’obscurité qu’elles refoulaient autour de nous.
— Tu as bien l’impression que la balle a été tirée de la palmeraie ? dit soudain Williams.
— Oui. Elle a dû passer entre notre tente et celle de Prénonne.
— C’est ce que j’avais calculé. Cette nuit, nous ne découvrirons rien, mais il est bon de voir la direction que prennent les autres chercheurs.
On apercevait, dans les ténèbres, des lumières qui semblaient courir sans but, autour du camp.
— Nous l’enterrerons demain matin, à cause des bêtes de proie.
Williams, j’en suis certain, ne tremblait point, et cependant, cette nuit, tous les deux nous avions l’impression que le même ennemi sournois qui avait tué Lemans nous guettait. Une balle pouvait siffler tout à l’heure et nous étendre par terre. Si je tremblais dans mon cœur, mon corps ne bronchait point. Non, détachés près de nos lampes qui soufflaient, nous formions une trop belle cible, nous en imposions trop pour que l’assassin osât tirer sur nous.
— Ça suffit, dit Williams comme s’il venait de tenter le destin en restant ainsi immobile, à côté de moi qui ne savais, dans ces minutes extrêmes, que me modeler à son exemple.
« Tu peux aller dormir. Nous continuerons au jour.
Je me retirais déjà lorsque Williams me rappela :
— Ne parle pas de nos résultats. Ni en bien ni en mal. As-tu vu Constantin de Henne ?
— Je ne me souviens pas.
C’était vrai, du reste. Je retournai chez moi. Je me sentais très fatigué. Je devais dormir lorsque Christiane, tirant sur une ficelle, revint avec son chien, bien après moi… Et pourtant, il me semble que je les vis entrer l’un et l’autre.
Le lendemain matin, tandis que les nomades creusaient une fosse dans la palmeraie, Williams, qui avait continué ses recherches, pour occuper le restant de sa garde, et avait peu dormi, m’entraîna sans prononcer un mot.
Une grande tache noire, dans le sable, marquait l’endroit où Lucien Lemans était tombé la veille, d’une seule masse, répandant le sang par la double ouverture que la balle avait pratiquée.
Nous nous promenions derrière le camp de l’oasis, à la bordure où le sable afflue auprès des palmiers ; nous n’avions pas l’air de chercher et j’avoue que, pour ma part, je pensais moins à découvrir un indice qu’à essayer de deviner ce que Williams pouvait penser. Car la chose, pour moi, ne faisait pas de doute, Williams avait mieux que des soupçons, et les questions qu’il m’avait posées, hier, sur la présence de Christiane, l’absence de Henne, le dédain qu’il marquait pour les démarches des autres, m’en étaient de sûrs garants.
Je marchais, la tête baissée, réfléchissant à la bizarre tournure des événements, mais je ne remarquais rien qui fût susceptible de me mettre sur une bonne piste.
— Tu n’as rien trouvé ? s’enquit Williams.
— Absolument non.
— Le moindre indice peut être d’un grand prix… Ah ! si nous avions eu des chiens. Rappelle tes souvenirs… Regarde autour de toi. Une feuille de papier, une cartouche, une…
— J’ai vu un bout de cigarette à moitié fumée, dis-je.
— Où donc ?
— Je l’aurais bien ramassée, mais elle était jaunie. Celui qui l’a jetée a dû la garder longtemps, au coin des lèvres, sans penser à la rallumer.
— Où était-elle ?
— Attends… Tiens, derrière ce palmier.
Et je désignai un énorme palmier au tronc lisse. Par terre, en effet, nous trouvâmes une cigarette, ou, du moins, ce qu’il en restait. Williams, que j’avais rarement vu aussi nerveux, se pencha :
— Oui. Celui qui se tenait là n’a pas osé rallumer cette cigarette. Et regarde comme ce fourré aplati est bien préparé pour un affût de longue durée. Mais c’est une cigarette française, comme celle que Lemans t’a offerte, avant de mourir. Voyons, il n’a pas fumé hier soir… Si, il a dû fumer une cigarette en t’accompagnant… Nous tâcherons de savoir combien il reste de cigarettes dans le paquet de Lemans. Il en a donné deux à Constantin… Toi, tu as refusé d’en prendre. Moi, également. Donc, il doit y avoir dix-sept cigarettes dans les poches de Lemans…
Williams se tut, mais il pâlit un peu. Au même moment, nous vîmes apparaître Constantin de Henne qui, vraisemblablement, nous surveillait. Christiane marchait près de lui. Dès qu’elle m’aperçut, elle me fit un léger salut de la tête, voulant ainsi marquer, — du moins je le supposai, — que, depuis notre commune faction, nous n’avions plus de raison d’être brouillés, ou bien que le danger, les circonstances dans lesquelles nous vivions, cette atmosphère de drame et de mystère lui permettaient de tout oublier, provisoirement. Et dès qu’elle se fut approchée, elle demanda :