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Sous les murs de Bagdad

DEUXIÈME PARTIE LE COURRIER POURSUIVI

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I EXPLICATIONS

Trois longs jours passèrent entre ciel et mer. Christiane semblait ne m’avoir jamais connu. Elle me fuyait, c’était certain, tant elle prenait soin de ne pas se trouver aux endroits où elle savait me rencontrer. J’étais assez sot pour aller à sa recherche. D’excuse, je n’en avais pas. Je m’entêtais à la poursuivre parce qu’elle me fuyait. Nous avions l’air, l’un et l’autre, de jouer à cache-cache, et le petit cargo japonais se prêtait à cet exercice. Je me trouvais seul presque toujours. Williams prenait des notes, du moins je le croyais, et je ne me serais pas permis de lui imposer ma présence. Henne ne me parlait point. Une hostilité grossie à chaque rencontre nous mettait quelquefois face à face. Et je me surprenais à imaginer contre cet homme mille vengeances praticables. Si j’avais été sûr de l’impunité, je crois que je l’aurais fait disparaître avec méthode et précision.

Quant à Prénonne, il affectait des airs soucieux. D’ailleurs, il méprisait tous les gens de son entourage, même Constantin de Henne qui le lui rendait bien. Prénonne voyait dans cette superbe la marque des grands caractères. Pour lui, je n’étais que le comparse de Williams, et il n’adressait pas la parole à un aussi mince personnage. Quant à notre altercation des premiers jours, il l’avait oubliée plus vite que moi.

Rives-Ribière et Pierre Sartigues discutaient de choses maritimes. A les en croire, nous devions toujours aborder, le lendemain, au plus tard, aux rivages de l’ancienne Égypte.

Au fond, des gens sur le compte de qui je ne parvenais pas à me faire une opinion stable. Tantôt, je tenais Sartigues pour un pince-sans-rire plein d’humour, un envoyé spécial très adroit, et l’aimable Rives-Ribière, subtil sous ses dehors en bois, pour un garçon gonflé d’obligeance, diagnostic que la dureté de ses lèvres démentait. Mais le plus souvent, comme aujourd’hui, je me ralliais à l’opinion de Williams qui regardait nos compagnons de bord comme des façons de fonctionnaires, fuyant les responsabilités, redoutant les risques, des ronds-de-cuir dépaysés dans leur déplacement… Ainsi, je tombais dans des excès contraires…

A dire vrai, je m’ennuyais. Tant de solitude succédant à la sympathie commençante de Christiane me désorientait. La journée, je ne savais où me rendre ; le soir, je dormais mal. Que de fois, du reste, pendant la nuit, sous la tente du pont, roulé dans mes couvertures à côté de Williams qui me séparait de Christiane, je pensais aux événements de ces derniers jours, à l’erreur que j’avais commise et à la découverte que m’obligea de constater la simple clairvoyance d’un matelot japonais… Par quel sortilège, une confusion aussi constante ? Mais c’est toujours après coup que l’on s’étonne : « Comment n’y ai-je pas songé plus tôt ? » Ainsi, seul de tous les passagers peut-être, je m’étais comporté avec Christiane comme avec un ami, plein de cette déférence courtoise, un peu rude peut-être, que les jeunes filles croient sans doute de mise chez les hommes lorsqu’ils sont entre eux.

Christiane était-elle certaine que je n’avais fait que me prêter à la comédie qu’il lui avait plu de me donner, ou bien que j’étais allé vers elle en toute sincérité, que je l’avais réellement, comme elle me l’avait assuré, prise pour un jeune homme fuyant les exigences d’une famille trop sévère ? Je l’ignorerai longtemps, je crois. Lorsque son nom véritable et sa vraie personnalité échappèrent tout d’un coup à ma stupeur et qu’il lui fut impossible de feindre que je n’étais pas au courant, y discerna-t-elle autre chose qu’une dissimulation — la mienne — qui se démasquait, ou une surprise sincère qui se laissait voir ? Mais, dès ce moment-là, je n’étais plus, pour elle, qu’un quelconque passager : je ne l’intéressais plus…

C’est ainsi que je cherchais des explications aux derniers mots qu’elle m’avait jetés, trois jours plus tôt « Vous me fatiguez,… comme les autres ! » Avant la révélation, en effet, je représentais celui qui croyait ou semblait croire à son déguisement.

« Tout cela importe peu. »

Oui, je me répétais cette formule, mais en vain. Et même, ne pouvant rencontrer Christiane, je m’essayais à l’imaginer. Elle composait, en garçon, un personnage étudié qui m’avait souvent déconcerté, notamment par ses attitudes tantôt trop efféminées, d’autres fois trop vives. C’est qu’à ces moments-là, Christiane se rappelait qu’elle était Christian, et elle amplifiait ses « manières d’homme », pour jouer son rôle.

Je la voyais mal en jeune fille, et, maintenant, avec les yeux prévenus du souvenir, j’en arrivais à me demander si elle était jolie. Je n’aurais su dire. Non, sans doute. Et cependant, pas indifférente.

Il y avait encore de nombreuses questions que je laissais sans réponse. Ainsi, je ne m’expliquais pas comment j’avais pu m’égarer si longtemps sur le faux Christian, et pourquoi nul ne m’avait prévenu, pas même Williams.

Tous, à bord, me croyaient au courant, et Williams, à qui j’avais réussi, hier soir, à parler pour la première fois un peu longuement de la jeune fille, me fit une remarque qui vint consolider les suppositions que j’avais arrangées.

— Tu es donc brouillé avec Christian ? commença-t-il, car il appelait ainsi notre compagnon de traversée, selon le désir, du reste, formulé par ce dernier.

— Non… Pourquoi ?

— Parce que vous agissez comme si vous étiez fâchés… Tu es libre, tu sais, et tu nous accorderas que nous t’avons toujours laissé seul quand tu le désirais.

— Je le sais, je t’en remercie.

— C’est, de notre part, la plus élémentaire des discrétions. Nous avions décrété, une fois pour toutes, que l’air de la nuit était par trop favorable aux bronchites à quoi nous étions tous sujets.

Puis, sans attendre ma réponse, et fidèle à sa tactique d’énoncer seulement ce qu’il avait décidé de dire, Williams ajouta d’une lèvre indifférente :

— J’avais raison de me méfier de ce monsieur de Henne. Et de te le répéter. Cependant, il ne faut pas « encore » avoir l’air d’être complètement brouillé avec lui…

— Pourquoi ? Je ne tiens pas à le voir…

— Je sais. C’est Henne qui, certainement, a réussi à te séparer de Christian. Mais ce n’est pas une raison suffisante.

Williams s’arrêta, et je me gardai bien d’insister ; je n’aurais rien obtenu de plus. Par contre, je songeais à cette conversation, puis à l’énigme que m’avait posée Christiane. Saurais-je jamais discerner le vrai du fabriqué dans l’amas des fausses confidences ? Tantôt, je me plaisais, selon ses récits, à l’imaginer comme une jeune fille émancipée, strictement élevée par une famille pointilleuse, d’autres fois, au contraire…

— Je suis libre, m’avait-elle affirmé quelquefois.

— A peine libéré, lui répliquai-je un jour.

Cette réponse d’ailleurs eut le don de lui déplaire. On a toujours tort de vouloir faire de l’esprit avec les femmes, à leurs dépens surtout, même lorsqu’elles se sont camouflées en garçons.

Il m’arrivait aussi de croire que Christiane n’avait trouvé qu’un fugitif plaisir, tel un caprice, à ces déguisements de personnalité, puisque fleuretant déjà avec un Constantin de Henne, elle s’arrangeait pour venir me rejoindre, quand même.

— Contre Henne, tu n’étais pas de force, assurait Williams.

Et j’étais persuadé que, dès nos premières entrevues, nous nous étions joués l’un l’autre et avions pris soin, chacun dans nos positions, d’épaissir le mystère qui nous entourait.

Et puis, je me figurais que cette femme audacieuse et comédienne avertie n’était qu’une aventurière. Enfin, l’avouerai-je ? je me suis arrêté aussi un long temps sur cette autre hypothèse qui expliquait parfaitement la présence de la jeune Christiane à bord du cargo japonais. C’était, du reste, l’hypothèse la plus simple, celle qui devait venir à l’esprit de tout le monde : puisque l’on avait employé tant de femmes dans les services de renseignements pendant la guerre, peut-être s’y était-on habitué, et l’on continuait.

Je voulus obtenir sur ce point une certitude, et je m’adressai à Williams. Pas directement, car je n’aurais su comment m’y prendre, mais un soir, la veille du jour où nous devions arriver en vue de Port-Saïd, je commençai par quelques allusions. Naturellement Williams prévint toutes mes questions et, comme il ne tenait pas qu’elles fussent formulées, il s’appliqua à me répondre de travers.

— Je voyais bien que tu étais emballé, observa-t-il. Christian me parle quelquefois. Jamais rien à ton sujet. Vous êtes donc fâchés ?

Je me résignais à ne rien savoir aujourd’hui encore lorsque je pensai avoir découvert une idée géniale :

— Non, nous ne sommes pas en froid. Elle me boude un peu, voilà tout… Toi qui la connais, tu ne dois pas être surpris.

— Oh ! je la connais !…

— Évidemment… Plus que moi.

Et je me souvins, à l’instant même, que Williams, le premier, m’avait induit en erreur.

— Tu l’appelles Christian, toujours, et tu nous l’as présentée comme un jeune savant du plus grand mérite.

— C’est vrai, reconnut Williams en riant. Mais Christian me l’avait demandé. Rassure-toi, d’ailleurs, je n’ai trompé personne, ajouta-t-il en m’observant de côté, on voyait bien, et toi aussi, à qui l’on avait affaire.

Williams s’exprimait d’un ton paisible, un peu ennuyé peut-être parce que j’accordais de l’importance à d’aussi minces détails.

— Tu vas t’étonner du souci de Christian. J’y vois plusieurs explications, notamment que les femmes ont toujours eu l’étrange préoccupation de se présenter différentes de ce qu’elles sont en réalité : elles obéissent à cet instinct mystérieux qui leur conseille de ne montrer d’elles-mêmes qu’une vérité habillée et fardée.

— Tu ne trouves pas que Christian pousse ce souci instinctif un peu loin ?

Je songeai que si j’avouais à Williams la vérité, il en serait un peu scandalisé. Mais non, je n’avais aucune raison de lui dire que je fus tout d’abord conquis par le charme équivoque du jeune Dallène qu’il fit admettre sur le bateau. Car, lui non plus, il ne concevrait guère que je n’aie point découvert Christiane sous Christian. Il penserait donc que je cherche à plaisanter un peu lourdement ou que je suis atteint d’une certaine faiblesse d’esprit. Aurait-il tout à fait tort ?

— Tu ne lui parles donc plus, insista Williams.

— Je ne puis pas. Elle est toujours avec Constantin de Henne.

— Elle se tient seule quelquefois.

C’était exact. Elle lisait alors un livre, sous la tente, à l’abri du soleil déjà chaud. Mais si, par hasard, je me dirigeais de son côté, Christiane, dès qu’elle m’apercevait, se levait et s’éloignait, sans trop d’affectation, mais en témoignant quand même d’une certaine contrariété. Je ne crus pas nécessaire de cacher ce manège à Williams, d’autant plus qu’il l’avait peut-être déjà observé.

— Tu existes toujours pour elle, me répondit-il, puisqu’elle paraît te fuir. La véritable indifférence s’exprime d’une autre façon. N’y attache pas d’intérêt. Tout s’arrangera. Nous en reparlerons.

II EN RADE

Nous étions amarrés depuis une heure du matin dans l’immense cité des bateaux, à Port-Saïd, lorsque la tranquillité du pont, soudain immobile, nous surprit, mais, comme il faisait froid et que le vent s’élevait, nous attendîmes le jour. Nous savions, du reste, que l’on ne pouvait débarquer avant que toutes les formalités d’arrivée fussent terminées.

Au lever du soleil, près de Williams, éveillés par hasard l’un et l’autre, nous distinguions, entre deux pans de toile relevés, toute une rangée de paquebots qui fumaient paisiblement sur un carré de mer, puis, le long d’un boulevard planté d’arbres amaigris, derrière des grilles, des maisons de bois, avec des vérandas où flottaient des moustiquaires. A dix heures du matin, un petit canot à pétrole qui pétaradait avec importance amena à bord du cargo japonais cinq fonctionnaires chargés du visa des passeports, un métis bronzé qui ressemblait à Constantin de Henne par le nez et les cheveux et quatre réguliers en armes aux lourdes paupières. Ces gentlemen, qui représentaient le Royaume-Uni, étaient plus attentifs aux papiers qu’on leur apportait qu’aux personnes qui les leur présentaient.

— Que venez-vous faire en Égypte ?

Telle était la première question invariable du fonctionnaire métis.

— Pourquoi voulez-vous visiter l’Égypte ?

Il s’adressait à Williams Lecharier qui déclarait sans embarras, avec un brin de sourire :

— Parce que c’est la meilleure saison de l’année.

Ces réponses ne surprenaient pas le ponctuel indigène, car il continua à réciter son formulaire imprimé quelque part, sous ses cheveux frisottants.

— Ne savez-vous pas que le moment est particulièrement mal choisi ?

— Pas du tout. J’aime les époques troublées.

— Avez-vous l’intention de rester longtemps en Égypte ? poursuivit l’imperturbable métis.

— Huit jours et un mois.

— Quelle est votre profession ? Quelles sont vos relations en Égypte ? Que faisiez-vous dans votre pays ? Quel genre de monde fréquentiez-vous ?

Nous écoutions ces demandes saugrenues, à quoi Williams répondait avec un sérieux impassible.

— Êtes-vous révolutionnaire ? interrogea encore le dignitaire.

— Je ne crois pas, remarqua Williams.

— Depuis combien de temps ? ajouta l’homme de couleur qui lisait son questionnaire. Puis, sans attendre, il ajouta :

— Et votre camarade est-il bolchevik ?

— Je ne sais pas, avoua Williams. Je vais le lui demander.

Et il s’adressait à Rives-Ribière, mais le métis anglo-indien l’interrompit.

— Pas celui-là ; celui-ci…

Il me désignait du doigt.

— Vous voulez parler de ce gentleman ? Je le connais. Il n’est pas ce que vous craignez…

Prénonne et Constantin de Henne écoutaient gravement les interrogatoires. Du reste, le fonctionnaire ne leur posa que deux ou trois questions ; il se contenta de quelques mots pour Sartigues et Rives-Ribière. Quant à Christiane, depuis l’arrivée à bord des autorités britanniques, on ne l’avait plus aperçue.

Lorsque ces singularités furent accomplies, Williams déclara, en surveillant Henne qui semblait ne pas entendre :

— Un pays comme l’Angleterre qui en arrive à ce point de tyrannique méfiance, n’est pas loin de la catastrophe. Il y a une Irlande en Égypte et demain une autre se formera dans les Indes.

— Dieu punisse l’Angleterre, conclut Henne à mi-voix.

Je me retournai. Williams aussi avait entendu, mais il ne releva pas cette réflexion. Tel était cet homme qui s’échauffait parfois, tant qu’on pouvait le croire parti pour ne ménager personne, puis qui retrouvait soudain un empire sur lui-même et ne laissait rien paraître de ses sentiments secrets.

— Deux choses à retenir de tout cela, dit-il : On n’a pas interrogé tous les passagers de la même manière, donc nous sommes suspects et les autres ne le sont pas. Enfin, M. de Henne cherchait, par son approbation imprévue, à nous faire dire des choses qui ne le regardent point.

« Le plus clair, c’est que nous coucherons sur le cargo, cette nuit encore. »

M. de Prénonne qui venait d’accompagner jusqu’à la coupée le dignitaire de Sa Majesté et les quatre réguliers en armes, s’approcha de nous. Il fit signe à Sartigues et à Rives-Ribière d’écouter.

— Messieurs, commença-t-il d’une voix triste que son air joyeux démentait — je viens d’avoir connaissance des ordres de l’amirauté britannique qui commande seule ici. Or, j’ai le regret de vous l’annoncer, mais défense est faite aux Français de ce cargo de descendre à terre !

— Tiens ! Pourquoi donc ?

— J’ignore, mais tels sont les ordres.

— Pour vous, peut-être.

— Pour vous, également, monsieur Williams Lecharier. Je ne vois pas en quoi ces ordres ne vous concerneraient point.

— Nous ne faisons pas partie du même bord.

Prénonne commençait à perdre patience ; Williams chercha quelque occasion de l’aider.

— Ni Christian Dallène, non plus.

— Surtout Mlle Christiane, rectifia Prénonne. Particulièrement Mlle Christiane… Cette fois-ci, c’est à votre tour à ne plus comprendre. Reprenons les choses au commencement. J’attendais à Marseille l’arrivée d’un monsieur Dallène, et c’est une jeune personne qui est venue, à sa place, conduite par vous.

— Eh bien ? s’étonna Williams.

— Eh bien, ce n’est pas la même chose, il me semble.

— S’il y eut erreur, elle ne vient pas de vous, ni de moi, rétorqua Williams, qui sentait que sous cette histoire se cachait quelque machination de Henne. Vous n’avez rien à vous reprocher. Un télégramme vous annonçait en dernière heure que vous recevriez Christiane…

— Je n’ai pas reçu de télégramme.

— Vous êtes parti trop tôt.

— Je suis parti après avoir attendu jusqu’à la nuit. Je ne pouvais plus… En voilà assez, du reste, je rendrai compte, sitôt à terre, de cette supercherie…

— Et vous ferez bien. Vous donnerez ainsi la preuve que vous voyez à peine, que vous ne voyez pas du tout, les gens qui vous sont recommandés.

— J’expliquerai, quoi qu’il advienne, qu’une robe ne peut faire partie de mon expédition.

Williams haussa les épaules :

— Mon expédition ! Heureusement que nul ne vous entend. Puisque vous ne pouvez pas vous charger de Christian, laissez-le aller à terre.

— Les ordres sont formels.

— Prenons Christian avec nous, dis-je, heureux d’intervenir et d’être enfin ouvertement désagréable à Prénonne.

Williams ne me répondit point.

— Allons, finissons-en. Lorsqu’il s’agit de mes travaux, vos avis, monsieur de Prénonne, et les ordres des Anglais ne comptent pas… Tâchez donc que l’ukase britannique ne soit pas maintenu en ce qui nous concerne.

Puis, se tournant vers moi, il me dit à voix basse :

— Tu fais une bêtise en entraînant cette petite avec toi. J’aimerais mieux qu’elle fût un peu en froid avec nous qu’ostensiblement notre alliée.

Puis, laissant Prénonne, Constantin de Henne et les autres, il conclut :

— C’est peut-être aux imprudences de Christiane que nous devons le régime de faveur actuel et la consigne à bord du cargo.

III TIRAGE AU SORT

— Permets-moi de t’avouer que tu es un bien bizarre garçon…

— Continue, déclara Williams pour m’encourager. Je sens que je vais apprendre à me connaître.

— Oui. Tu nous présentes d’abord Christian, toi-même, comme un gentil jeune homme. Nous nous serrons pour lui faire place. Nous le traitons en ami, puis, aujourd’hui, tu me reproches de vouloir l’emmener.

— Quand j’ai rencontré Christiane ou Christian Dallène — puisque c’est le nom qu’elle porte et qu’on doit lui donner, pour éviter toute erreur ou confusion, surtout devant les Britanniques, — je ne le connaissais pas. Je ne savais pas ce que j’en ferais, mais j’ai pensé que sa présence compliquerait la situation, et, plus tard, embêterait Prénonne.

— Je t’interromps. Pourquoi voulais-tu créer des embarras à Prénonne ?

— Pour plusieurs raisons qui sont bien délicates. Et d’abord celle-ci : Prénonne m’avait très mal reçu quand je lui ai demandé de nous prendre à bord du Japonais. Je ne te l’avais pas dit ? Il a fallu que je le menace de représailles pour qu’il veuille bien consentir à nous recevoir. Ce service qu’il m’a rendu, contraint et forcé, je me suis promis de lui en faire souvenir. Laissons cela. Je ne te parle pas de la façon amicale dont tu as cru devoir traiter Christian.

— Passons, dis-je, en riant.

— Soit. Aujourd’hui, si j’estime la présence de cet enfant parmi nous, mettons… inutile, c’est peut-être parce que je sais à quoi m’en tenir sur son compte. Du reste, ajouta Williams, voici Christian lui-même qui vient à notre rencontre. Nous allons pouvoir lui donner notre avis.

Christiane ou Christian Dallène s’avançait en effet. Il était en complet gris clair, pantalon de cheval, bottes de cuir jaune. Sur ses épaules, un manteau gris bleu qui affectait des formes de cape. Il s’était coiffé d’un casque colonial anglais, orné du turban de tulle qui tenait lieu de moustiquaire. On distinguait à peine son visage trop fin de jeune fille, et cependant, il donnait, par sa démarche, sa façon de se tenir, l’impression d’un travesti, peut-être parce que je savais maintenant qui il était, et je me sentais alors un peu humilié en pensant que le prétentieux Prénonne, dès le lendemain de notre départ, avait dû naturellement s’apercevoir que son passager de la dernière heure était une passagère. Cependant Prénonne n’avait rien dit, gardant toute sa colère pour des jours plus favorables. Son heure était-elle venue ?…

Tout de suite, Christian s’adressa à Williams et, comme s’il ne me voyait pas, il le remercia :

— J’ai tout entendu par hasard… Je vous suis bien obligé d’avoir pris ma défense.

— Ce n’est pas moi, répliqua Williams. C’est Blaze Romerdy. Je n’ai fait que l’approuver.

— Ah ! fit-il…

— Et je le félicitai à l’instant de son opportune intervention.

— Vous êtes trop aimable, recommença Christian.

— Pas du tout. C’est Blaze que vous devez remercier.

Williams, je le savais, prenait plaisir à déconcerter le pauvre Christian, mais je lui savais gré quand même du rôle qu’il m’accordait devant lui. Christian, légèrement confus, se tourna enfin vers moi :

— Je vous suis très « reconnaissant », monsieur.

— A votre service, « monsieur », répondis-je, sans trop d’affectation.

— Il est convenu, intervint habilement Williams, que nous continuerons de vous appeler Christian. C’est plus simple, n’est-ce pas ? Et pas inutile, à cause des espions britanniques qui doivent être nombreux à Port-Saïd.

— Je crois que c’est préférable, dis-je, sans regarder Christian.

— Maintenant, comme il est certain, continua Williams, que nous sommes consignés ici jusqu’au départ du cargo, nous examinions, Blaze et moi, les moyens de nous évader. Je vous le dis très franchement, puisque nous sommes alliés tous les trois, désormais…

Un petit silence. Insensiblement, nous nous étions rapprochés de ce coin du pont, près de l’escalier du salon, où Christian et moi avions l’habitude autrefois de nous rencontrer. En face de nous, de grands bâtiments à l’ancre, la mer brillante, et les petites barques dansant sur les flots.

— Les moyens sont limités, continua Williams. Et il faut agir vite. D’ici cinq ou six jours le « charbonnier » passera le canal. Auparavant, nous serons débarqués, consignés à terre.

— On pourrait aussi nous transporter à bord d’un courrier rentrant en France. Et alors, plus d’espoir.

— La rive n’est pas loin, dit Christian.

— Nous serions repérés tout de suite. Non, ce qui me paraît le plus convenable, c’est d’attendre le bateau des douaniers. Ils viendront demain matin visiter le cargo. Pendant ce temps, il nous faudra agir.

« Rendez-vous à l’échelle de la coupée. Mais, il y a un gros inconvénient : nous ne pourrons partir ensemble tous les trois, ce serait nous dénoncer. Nous ne pouvons pas non plus emporter nos bagages, les douaniers du port nous arrêteraient. Il faut que nous ayons l’air de promeneurs… L’un de nous doit donc rester ici pour surveiller ce que nous ne pouvons prendre, empêcher les perquisitions, détourner l’attention et amuser Prénonne le plus longtemps possible.

— Je resterai si c’est nécessaire, déclarai-je aussitôt, heureux à la pensée de voir la colère et la stupeur de Prénonne lorsque la fuite serait découverte.

— Je ferais bien mieux l’affaire, ajouta sans enthousiasme Christian Dallène qui devait croire, à ce moment-là, que nous ne l’avions pris avec nous et même compromis que pour ce troisième rôle.

— Non, nous allons tirer au sort. La plus courte paille désignera celui d’entre nous qui devra rester à bord avec les valises. Dans trois jours, nous reviendrons le chercher, les valises aussi, quand les difficultés seront arrangées.

— Et si ça ne s’arrangeait pas ?

— Nous ne devons pas partir avec cette idée-là. Autant rester ici et dormir en attendant les événements.

Ce disant, Williams arracha trois paillettes à une chaise longue, les roula dans ses mains, puis, tournant le dos au soleil couchant, il nous présenta les trois tiges qui dépassaient. D’abord il se tourna vers moi. Soit par intuition, soit que j’eusse deviné, à la façon décidée dont il avançait les paillettes, quelque secret signal, je tirai sur la première, celle qui se trouvait le plus près de moi.

Quand vint le tour de Christian, il regarda Williams, puis moi-même… il parut hésiter, enfin il saisit une paille, la troisième, celle que Williams semblait lui offrir. Mais il hésitait encore.

— Tirez, décida Williams.

Christian amena ainsi un brin d’épi. Williams alors ouvrit la main. La paille qui lui restait n’était guère moins longue que la mienne. Dallène avait choisi la plus courte.

— Nous viendrons vous chercher dans trois jours, affirma aussitôt mon ami. Tâchez d’amuser Prénonne. Et rappelez-vous ses colères ; vous nous les conterez ; cela nous distraira un moment. Je vous recommande ma grande valise.

Williams parlait. Il n’avait pas l’air de remarquer le visage consterné de Christian, mais il regardait les fumées droites des paquebots à l’ancre, les mouettes qui coupaient le ciel bleu et les barques des petits marchands obstinés qui vous offraient des oranges, tout ce que l’on voit enfin dans tous les ports du monde. Mais ici, par-dessus tout, la rumeur de Port-Saïd, la ville aux escales toujours nouvelles…

Christian demeura un moment sans répondre, puis il parut s’éveiller et tout d’un coup :

— Cette évasion ? Est-ce bien utile ?

Williams eut un imperceptible sourire ou une grimace, provoqué, on pouvait le supposer, par le miroitement du soleil sur les eaux.

— Les ordres britanniques seront sous peu rapportés, affirma Christian.

— Si nous attendons jusque-là, nous risquons fort de ne jamais aller au Caire.

— C’est au Caire que vous devez vous rendre ?

— Oui. Pour l’héritage de Blaze Romerdy.

Heureusement, Christian n’eut pas l’idée de me regarder, car ma surprise, qu’il eût pu voir, devait, à cette minute, égaler son étonnement.

— Mais, une fois partis, vous ne pourrez jamais revenir à bord.

— Pour vous chercher ? spécifia Williams. Au contraire. Le cargo serait la meilleure cachette, on nous chercherait partout, sauf ici. Et si nous étions sur le point d’être arrêtés, c’est ici que nous tâcherions de nous retirer. De plus, personne n’osera croire que nous avons eu l’audace et l’imprudence de retourner à bord pour enlever un allié.

— Vous y resterez longtemps pour l’héritage ? Oui, l’héritage, au Caire.

— Est-ce qu’on sait ? déclara Williams. Combien de jours comptes-tu demeurer là-bas ? me demanda-t-il.

Je ne surprendrai personne en avouant que je ne pensais plus depuis longtemps à cette invention de « l’héritage » du Caire, dont Williams m’avait parlé pour la première fois, la nuit où il me fit descendre jusqu’à la gare de Lyon.

— Deux mois, balbutiai-je à tout hasard.

La sirène d’un bateau perçait l’atmosphère bleue.

— Huit jours, à peu près, traduisit Williams à l’usage de Christian qui n’avait pas entendu.

IV POUR DESCENDRE D’UN CARGO…

Comme je m’éloignais, cette conversation à trois ayant assez duré pour éveiller tous les soupçons, Williams me rejoignit :

— Prépare-toi sans attirer l’attention. Pas un mot à personne, surtout à Christian.

— Tout ce projet de fuite que tu viens d’organiser devant cette jeune fille dont tu te méfies, c’est donc vrai ?

— Oui. C’est vrai. Sauf quelques détails… ce n’est pas à la coupée que nous nous retrouverons pour descendre, mais sur l’entrepont. Ce n’est pas le bateau des douaniers qui viendra nous chercher, mais la barque d’un batelier indigène à qui j’ai proposé l’affaire. C’est un de ces marchands de tabac, de cigarettes, de dattes, de tapis et de photos innommables qui sillonnent les eaux du port.

— Tu parles donc l’arabe ?

— Les bateliers de Port-Saïd connaissent toutes les langues du monde, et surtout ce langage : trois versements, le premier lorsque nous serons dans son sabot, le second après le débarquement en lieu sûr, le troisième, qui n’est pas obligatoire, si nous sommes contents de ses services, et alors nous nous adresserons encore à lui pour retourner à bord du cargo.

— Pourquoi ce troisième versement ?

— Pour que l’Arabe ait intérêt à n’avertir les policiers anglais que lorsque nous serons à l’abri.

— Et nos bagages ?

— Tant pis. Ramasse l’indispensable, ce que tu as de plus précieux. Pas trop gros.

— Ta grande valise ?

— Si je l’ai recommandée, c’est qu’il n’y avait plus rien d’important. Le petit Christian, quand il ira nous dénoncer, arrivera trop tard.

— Tu le crois capable ?

— De tout, du meilleur et du pire. Alors, je prends mes précautions. A propos, un petit détail. Garde tout cela pour toi, absolument rien, tu entends, ni à Christian pour qui tu as toujours eu une faiblesse particulière… Ne m’interromps pas ! Ah ! encore un détail… Ce n’est point demain que nous partons, mais cette nuit même, vers une heure…

Sur quoi, Williams, très heureux, j’en suis certain, de son effet et de l’état de stupéfaction et de malaise où il m’avait amené, s’éloigna, cependant que, de mon côté, je me dirigeais vers la tente-abri où nous devions, ce soir-là encore, dormir. Lorsque j’arrivai, Rives-Ribière, Henne et Sartigues, qui achevaient de dîner, étaient au salon. Je regardai, sur l’étendue de la mer noire, les feux rouges et verts d’un bateau, les étoiles qui s’allumaient sur la côte et la longue lumière d’un phare qui tournait, éclaboussait tous les objets d’une clarté lunaire, puis disparaissait. La tête de Williams parut.

— Tu peux aller à la salle à manger. Je te réveillerai cette nuit.

— Merci. Je n’ai pas faim.

Et je me couchai aussitôt pour songer aux événements qui se préparaient. Je n’entendis pas Williams revenir, ni Christian s’étendre dans ses couvertures et, la tête cachée sous son bras, pleurer doucement, comme je l’appris par la suite, tandis que Sartigues et Rives-Ribière commençaient une discussion sur l’Égypte… Je m’étais endormi…

Tout d’un coup, un appel prolongé, quelque chose comme un cri rauque qui finissait en modulation, me fit frémir, tandis que je me sentais bousculé par une main énergique. Et, près de mon oreille, une voix soufflait :

— C’est le moment. Lève-toi sans bruit.

Alors je me souvins… Il me fallait, de nouveau, entrer dans la réalité, toute une série de ruses, de combinaisons et de luttes. Et d’abord m’évader de ce cargo. Williams, me voyant éveillé, bougonnait à l’intention de nos voisins qui pouvaient feindre le sommeil.

— Sais pas ce que j’ai… Mal à l’aise. Je sors quelques minutes…

Je me dressai aussitôt, juste pour voir Williams qui se retirait discrètement, après avoir roulé ses couvertures à sa place, de façon qu’il fût possible de croire que la couchette était toujours occupée.

— Faut que je le surveille, dis-je, comme si je me parlais, usant naturellement du stratagème que Williams avait employé.

Je me levai à mon tour, je regardai mes compagnons qui dormaient, Christian dont le visage était enfoui sous une moustiquaire de tulle, puis je me glissai sur le pont. Williams, que je croyais déjà loin, m’attendait.

— Cache ça dans ta ceinture, c’est de l’argent anglais.

Tous deux, sans parler, nous gagnâmes l’échelle de fer qui conduisait à l’entrepont. Pas de bruit. Le matelot de veille s’était, par chance suprême, assoupi. La rade paraissait calme, quelques feux verts et rouges de bateaux. Plusieurs fois, nous eûmes l’impression que nous étions suivis, et nous nous retournions brusquement.

— Du calme ! ordonnait Williams.

Comme nous arrivions près de la cambuse, à côté des chambres où les Japonais se tenaient d’habitude, nous fûmes surpris de ne voir filtrer aucune lumière. Mais, les matelots, profitant de l’escale, descendaient à terre, chaque soir. La quarantaine anglaise ne les concernait pas.

— Ils nous ont devancés, dis-je.

— C’est à souhait. Ainsi, on pourrait nous prendre, si l’on nous voyait, pour des Japonais qui ne sont pas de service.

— Faisons vite avant leur retour.

Penchés sur le bastingage, nous regardions dans les ténèbres. Non loin de l’avant, il y avait une barque, avec une ombre immobile à l’intérieur.

— Mahmed ! French !… French !

La barque ne daignait pas bouger.

— Nous nous sommes trompés.

— Tais-toi ! ordonna Williams.

La barque s’approchait doucement. Elle vint se ranger près du cargo. L’entrepont, où nous attendions, était assez bas ; cependant, une hauteur de trois mètres nous séparait du plancher de la petite embarcation. On ne pouvait songer à sauter ; c’eût été provoquer un bruit inutile.

— Mahmed ! répétait Williams.

Soudain l’indigène jeta quelque chose qui se déroula comme un fouet. Je happai cette lanière, une corde humide que je voulus attacher aussitôt autour d’une barre de fer. Mais l’Arabe s’y opposa. Williams alors fit glisser la corde derrière un montant et la renvoya à Mahmed qui s’en saisit, constituant de cette manière une échelle pour matelot.

— Nous descendrons ensemble.

Déjà, nous avions enjambé le parapet, lorsque sur notre gauche un bruit nous parvint. Au lieu de me laisser glisser le long de la chaîne improvisée, comme fit Williams, je me rejetai sur le cargo et me cachai derrière un paravent de caisses à vivres. J’eus le temps de voir venir un homme de ronde. Il parcourait le pont à petit pas, et je ne distinguai d’abord que ses jambes longues et maigres, sa taille mal équilibrée, lorsque, soudain, je reconnus Prénonne. Je fus édifié sur-le-champ. En l’espace d’une seconde, je compris que nous étions dénoncés, poursuivis et que l’on allait découvrir l’endroit par où Williams avait fui. Qu’au moins mon compagnon parvienne à s’évader. Et je marchai à la rencontre de Prénonne, qui, surpris de me découvrir, s’arrêta, puis, reprenant son assurance :

— Mais c’est M. Blaze Romerdy !

Habituellement, Prénonne passait près de moi sans rien dire ; mais son étonnement, cette nuit, excusait toute dérogation aux règles établies.

— Vous vous promenez ?… Il fait plutôt frais.

Ce subit intérêt pour ma personne ne me rassurait guère, j’y devinais quelque piège grossier et, tout d’abord, je ne répondis pas. Cette faute me servit.

— Eh quoi ? Vous êtes souffrant ?

— Oui, dis-je enfin, d’une voix mourante. — Je ne tiens plus debout. Fièvre… Dysenterie.

— Dysenterie ? Êtes-vous sûr ? reprit Prénonne, chez qui le pédant ne perdait jamais ses droits. La dysenterie, savez-vous bien ?… Et quel remède avez-vous suivi ?

— Aucun, dis-je, mais je pensais : « Pourvu que, pendant ce temps, Williams en profite pour prendre le large. » Et j’ajoutai à haute voix :

— Par contre, j’en connais un très efficace.

— Lequel, s’il vous plaît ?

— Le retour en France par le prochain courrier.

— Ah ! fit Prénonne en riant. Mais d’ici là, prenez donc du thé chaud, du riz, des pommes de terre…

— Je vous remercie.

Je n’osais cependant laisser seul ce personnage bien capable, après tout, le hasard aidant, de découvrir la barque, le batelier, Williams, et de donner l’alarme. J’écoutais les divagations médicales pas plus dangereuses que d’autres, qu’il lui plaisait, cette nuit, de m’énumérer. J’oubliais, à ce moment-là, combien Prénonne le solitaire misogyne, observait peu. En dehors de lui-même, rien ne l’intéressait, et toutes les remarques qu’il lui arrivait d’émettre, parfois, d’un ton pénétré, il les avait prises textuellement dans ces petits manuels de vulgarisation dont il possédait toute une cargaison. Prénonne, en toutes choses, se fiait à sa mémoire qui était grande. Ainsi donnait-il aux sots et aux flatteurs qui l’approchaient l’illusion d’un homme cultivé et d’une certaine intelligence.

— Vous allez prendre froid.

— C’est pourquoi je vais me coucher.

Déjà je faisais mine de me retirer, lorsqu’un cri aigu, à quelques mètres de là, nous retint sur place. J’avais à redouter toutes les catastrophes : un appel du batelier, la découverte de notre évasion, Williams arrêté par un matelot, etc… Je fis quelques pas, et j’aperçus, près de l’ouverture des soutes, une forme étendue sur le pont. L’ombre, en nous voyant, dit d’une voix assurée :

— J’ai glissé. Je crois que je me suis foulé le pied.

Prénonne et moi, nous nous étions approchés. J’avais reconnu Christian. Un soupçon me vint : il nous avait suivis. Prénonne le souleva, mais le jeune Dallène se mit à gémir et, s’appuyant sur mon épaule, s’excusa de ne pouvoir se tenir debout. C’est alors que Prénonne me dit :

— Mais ne restez pas ici, monsieur Romerdy. Vous êtes souffrant, vous allez aggraver votre mal… Moi, je vais appeler…

— Ne dérangez personne, répliqua vivement Christian. Avec l’aide de votre bras, je remonterai sur le pont. Et vous, M. Blaze, faites donc ce que vous aviez à faire.

Puis, se penchant sur moi comme sur un point d’appui pour reprendre son équilibre, il me glissa tout bas :

— Partez, je vous en prie. Je n’ai rien.

Je m’inclinai sans répondre, comme si Christian pouvait me voir, puis, lorsqu’il se fut éloigné avec Prénonne, je courus presque à la lisse pour m’assurer que Williams avait pu s’échapper. Je ne distinguais rien sur les eaux immobiles du port, tant la nuit était noire, si ce n’est les mêmes bateaux reconnaissables à leurs feux et les quais de la ville à leurs lumières… Soudain, je m’entendis appeler.

— Quand tu voudras. On n’attend que toi.

Alors, sans bien savoir ce que je faisais, je saisis la corde et me jetai hors du parapet ; je sentis que je me balançais un moment dans le vide, puis je fus happé par les quatre mains tendues de Williams et du batelier.

La barque glissa dans un balancement tranquille. Je regardai la carcasse noire du cargo qui s’éloignait, je l’apercevais d’un seul coup, en entier, de la poupe à la proue, avec sa cheminée, sa passerelle, la tache blanche de sa tente, le coin abrité de mes rendez-vous… Puis, l’avant d’un énorme paquebot vint couper le fil de mes souvenirs et je n’entendis plus que le choc régulier des rames sur l’eau, dans le silence nocturne.

V WILLIAMS SAVAIT…

Notre batelier nous amena à quai sans difficulté. Williams lui remit la somme convenue et l’assura que nous saurions le retrouver, dans cinq ou six jours, lorsque nous aurions de nouveau besoin de ses services.

Nous nous promenâmes, un moment, près des grilles qui séparent le port de la rue François-Joseph. Une sentinelle, une espèce de matelot indigène ou de douanier, nous regardait. Williams, qui parlait anglais, lui demanda, sans cérémonie, si un paquebot, dont il cita le nom, au hasard, était arrivé. Le fonctionnaire nous répondit qu’il n’en savait rien, ce qui, du moins, nous prouva sa bonne foi.

Sur la nuit mystérieuse des eaux, les feux des navires en rade dansaient. Comme nous nous dirigions vers la douane, Williams s’arrêta pour allumer une cigarette, mais c’était pour me prévenir :

— J’ai attendu sur ces quais, dit-il, je n’ai rien remarqué de suspect. Je ne crois pas que l’on se soit aperçu, à bord du « Japonais », de notre fuite. Si l’on nous avait poursuivis, nous étions ici à l’abri, car personne n’aurait pensé que nous pouvions nous promener le long des grilles.

Nous nous étions approchés de la sortie. Des douaniers indigènes sommeillaient. Nous passâmes, sans attirer leur attention, sans les éveiller, et c’est ainsi que nous touchâmes à Port-Saïd, parce que, sans doute, nous avions laissé peu de place à l’imprévu.

— Dès demain matin, Prénonne s’apercevra de notre absence. Il nous signalera aux autorités anglaises, ce qui ne sera pas très honorable de sa part, mais il ne s’embarrasse pas de ce détail quand il faut prendre des responsabilités. Ou bien, il nous fera la chasse lui-même. De toutes façons, nous devons nous transformer.

De la rue François-Joseph, Williams et moi avions gagné les avenues de la ville. Aux terrasses des cafés, on voyait des fonctionnaires en toile blanche, des marins en casquette et des officiers en kaki, comme on en découvre dans tous les cafés des villes maritimes colonisées. La chaleur était humide et douce, mais, après les quartiers européens encore éclairés, lorsque nous fûmes arrivés sur les boulevards, un vent léger nous surprit. Quelques soldats anglais, complètement ivres selon leur coutume, embarrassaient les galeries obscures des trottoirs. Des femmes nous dépassaient et se retournaient.

Nous étions arrivés sur une plage de sable jaune. La mer invisible, au loin, grondait continuellement. De hautes maisons blanches, à terrasses circulaires, avec jardins, se dressaient derrière nous.

— C’est bien, constata Williams. Je m’y retrouve : la plage, la jetée à droite, le phare, et au fond, après le port d’où nous venons, le canal.

— Tu es déjà venu à Port-Saïd ?

— J’ai étudié le plan, et ça me suffit. Maintenant, nous pouvons revenir sur nos pas comme deux promeneurs qui profitent de la beauté de la nuit…

— Tu ne cherches pas un hôtel ?

— Sans me presser. Il nous faut deux hôtels, car nous devons nous séparer. Jamais Prénonne ne pensera que nous logeons dans deux endroits différents.

Je crus bon, à ce moment, de faire remarquer à Williams que nous avions pu nous échapper grâce à Christian, sans toutefois insister sur l’habituelle méfiance qu’il témoignait à notre jeune passager.

— Oui, assura-t-il, condescendant, c’est une brave petite fille. Il a de grandes qualités : il est orgueilleux, il est tyrannique, sujet à des lubies, mais ce n’est pas tout à fait de sa faute. Il a été très mal élevé, comme un garçon, et il n’a connu ni sœur aînée, ni mère, ni grand’mère… Il est assez catégorique ; il a beaucoup de sang-froid.

— Tu le connais donc ?

— Jamais rencontré avant Marseille.

Puis, sans se faire prier, Williams poursuivit :

— C’est le frère de la demoiselle, le véritable Christian, un gros garçon au nez court, que j’ai pratiqué autrefois.

— Le jeune savant dont on parlait…

— Précisément. Quant à sa science, permets-moi d’en douter. Christian, le vrai, fit assez d’études pour occuper les fonctions d’expert-géomètre, mais il est suffisamment riche pour ne pas travailler. Il a rencontré un certain M. Frélart, un passionné de la civilisation égyptienne, qui lui a communiqué quelque chose de sa curiosité.

— M. Frélart ? J’ai déjà entendu ce nom.

— Oui. Prénonne en parlait à Christiane… Puis, notre Christian — le vrai — fut atteint d’amnésie. Il lui arrivait de ne plus se rappeler son nom, ni son adresse, en pleine rue, il perdait facilement le sens de la direction, toutes choses que Prénonne ne devait pas ignorer lorsqu’il fit subir à Christiane, sur le pont du cargo, au large des côtes de Sicile, un petit interrogatoire. Prénonne venait alors de s’apercevoir que le Christian Dallène que je lui avais amené la veille au soir, n’était pas le bon. Tu te souviens ?

Si je me souvenais ! Et les petits détails inutilisés jusqu’à ce moment, jamais coordonnés, la méfiance de Prénonne, son air hautain, le trouble du faux Christian, son impertinence ensuite devant la colère de Prénonne, tout cela accourait se placer à son rang dans l’histoire que me contait Williams.

— Au demeurant, un bonhomme peu sympathique, ressemblant de très loin, physiquement, à sa sœur Christiane, mais qui, par ses connaissances sur l’ancienne Égypte, eût été d’un meilleur emploi auprès de Prénonne.

« Ce Christian-là, continuait Williams, avait donc, peu de jours avant notre départ, télégraphié à Paris — il habite un petit village, pas loin de la capitale — son impossibilité de partir avec Prénonne. Cause : une maladie grave. Je croirais, moi, à une rechute d’amnésie.

— Qui te le fait croire ?

Nous allions dans les longues avenues désertes. A quelques signes, je remarquais que Williams ne marchait pas au hasard, mais qu’il s’avançait selon un plan marqué dans une sorte de reconnaissance.

— Le télégramme annonçant l’empêchement, décacheté, était étalé dans le bureau de mon ami, trancha-t-il après une hésitation. Je m’y trouvais, ce jour-là, et je pris le télégramme, je devais le remettre à Prénonne que je connaissais surtout de nom, mais que je savais découvrir à Marseille où il devait être, ou au cours d’une escale à Port-Saïd.

« Mais lorsque je me présentai à Prénonne, un peu pressé par les circonstances, le courrier que nous devions prendre étant parti sans nous, et que je lui eus demandé l’autorisation de « monter à son bord », je fus si mal reçu — je n’en ai rien dit, c’est vrai — que j’en ai oublié le télégramme. J’avais quitté Prénonne, quand je me souvins de la communication que je devais lui faire. Je revins donc sur mes pas, mais Prénonne se méprit sur mes intentions et, du plus loin qu’il m’aperçut, sur le débarcadère, il me cria :

« — Je vous avertis : si vous voulez venir avec moi, ce sera à vos risques et périls.

« Parbleu, je le savais bien. Mais il y a la manière de faire entendre ces choses-là, quand il le faut. C’est du reste, dans ces affaires-là, minimes en apparence, qu’on juge sûrement d’un homme et de son habileté. Et voilà le lourdaud à gaffes à qui l’on a confié une entreprise importante !… Bien entendu, j’ai gardé le petit bleu… Attends, je vais voir sur la plaque le nom de cette rue…

Nous nous trouvions à la limite des deux territoires, la ville européenne, les terrains à bâtir hérissés de quelques arbres, de poteaux, de clôtures, où des troupes de passage venaient camper, et les quartiers indigènes qui étaient interdits, nous le savions, à tous les Occidentaux ou protégés des Consulats.

— Revenons sur nos pas, déclara Williams. Il doit y avoir des gens indiscrets dans ces coins-là, et des indiscrets professionnels. Mais je termine cette histoire… Le lendemain, tandis que tu m’attendais sur le cargo, je me rendis au visa des passeports. Brusquement j’entendis appeler « Christian Dallène ». Je me retournai juste à propos, et, juge de ma stupeur… Au lieu du gros sac que je croyais découvrir — le télégramme que j’avais en poche pouvait être une feinte, — je vis un petit jeune homme, mince, efféminé, enfin celui que tu connais. Je surveillais l’individu en question, mais il s’aperçut de mon insistance maladroite. Je risquais ainsi de le faire fuir. Alors, sans hésiter, je m’adressai à lui au moment où il allait partir.

« — Pardon, monsieur, demandai-je, vous êtes M. Christian Dallène ?

« Son air stupéfait, je ne le décrirai pas.

« — Mais oui, monsieur…

« — J’ai connu un Christian Dallène autrefois…

« Il parut tout à fait troublé. Pas de doute, n’est-ce pas ? la piste était bonne.

« — Ah ! c’était mon… mon frère, sans doute.

« — Vous habitiez le château de Puitsanges, à côté d’un charmant petit pays de trois mille âmes, et il faut qu’il soit charmant pour que je le dise…

« — Vous y êtes allé ?

« — Une panne d’auto m’y fit rester pendant cinq heures.

« Mon petit jeune homme respirait, il reprenait même assurance, car, je l’ai dit, ce n’est pas le sang-froid qui lui fait défaut. Alors je fus précis :

« — J’ai bien connu votre frère, un fort garçon, n’est-ce pas ? Comment va-t-il maintenant ?

« C’est à ce moment-là que le faux Christian perdit la tête, complètement. Du moins je l’ai cru. En vérité, il a pris le meilleur parti : faire de moi son confident. Il m’a presque joué, comprends-tu ? « Écoutez, monsieur, j’ai confiance en vous. Je vois bien qui vous êtes. Je vais tout vous avouer, etc… » Et il m’a conté ce qu’il lui a plu, une histoire assez obscure où il y a du vrai certainement : il fuyait un fiancé…

— Que son père voulait lui faire épouser…

— Ah ! c’est l’histoire que l’on t’a donnée ! Elle n’est pas variable.

— Ça te surprend ?

— Oui, une femme, même la plus sotte, quoi qu’on dise, sait garder les secrets qui lui tiennent à cœur. Si Christiane t’a servi cette histoire-là, à toi aussi, il y a des chances pour que ce soit une fable… Ou bien, alors, le secret de polichinelle… Car on affirme qu’elles sont malignes ; c’est inexact : elles le sont bien plus qu’on ne le croit généralement.

— Et qu’est-ce que tu as fait ensuite ?

— Je l’ai aidée à faire signer ses papiers. Comme je n’avais pas remis le télégramme du vrai Christian à Prénonne, comme celui-ci m’avait mal reçu la veille, j’ai conseillé au faux Christian d’arriver tard, à la nuit, au bateau… Prénonne, tout entier à sa colère, ne le remarquerait point… En effet, il ne s’est aperçu du subterfuge que le lendemain.

— Vous risquiez de manquer le courrier.

— Non, nous étions à quelques mètres pour surveiller la manœuvre.

— Tu lui as montré le télégramme de son frère, à Christian ?

— C’était nécessaire. Mais je l’ai remis dans ma poche. C’est une arme.

— Contre qui ?

— Contre lui, d’abord. Contre Prénonne ensuite, qui, d’ailleurs, se doute de toutes ces machinations et que le vrai Christian est malade comme il le fut déjà. A la faveur de cette perte de la mémoire, sa sœur a dû prendre ses papiers, son état civil et sa place… Voilà tout ce que je suppose…

Nous étions arrêtés devant une grande maison avec grilles, jardin et perron. Des chats se poursuivaient en bondissant dans les basses branches d’un buis. Williams sonna à la porte de cette villa.

— Je vais coucher à l’hôtel Britannia. On n’y est pas mal. A vingt mètres d’ici, à ta gauche, tu trouveras l’hôtel de l’Alliance. On y est mieux. Tu prendras une chambre pour passer ta première nuit d’Égypte, et aussi celles qui suivront…, car…

VI LE PASSAGER DE L’OREGON

— … Car, ajouta Williams, nous ne retournerons peut-être jamais plus à bord du « Japonais ». N’attends pas que l’on vienne m’ouvrir pour disparaître… Bonne nuit. Demain matin, huit heures, sur la plage qui est au bout de ce chemin.

Je partis pour me conformer aux instructions de Williams. J’allais sans me presser, heureux de poser mes pieds d’aplomb sur un terrain solide, après huit jours de traversée sur le plancher mouvant d’un petit cargo. La nuit était douce, pas trop fraîche… Je n’avais qu’une vingtaine de mètres à parcourir pour trouver sur ma gauche l’hôtel de l’Alliance. Je flânais un peu. « Comme d’habitude, Williams, me disais-je, a tout prévu », et j’admirais, une fois de plus, cet étrange esprit d’organisation qui entraînait la confiance de ceux qui l’approchaient.

Une grande avenue tracée dans la campagne déserte s’ouvrait maintenant sur ma droite. Des arbres transplantés depuis peu bordaient ce chemin où les maisons manquaient encore. A ce moment, une grille se referma loin derrière moi. Williams était entré dans l’hôtel de son choix. Je me retournai, et l’écho de mon pas s’arrêta. Je marchai de nouveau ; l’écho reprit presque tout de suite, mais non d’une façon que j’aurais voulue automatique, conforme au bruit que je produisais… Je fis une pause brusque. Silence soudain. Je ne sais pourquoi je me persuadai alors que j’étais suivi. Je continuai de marcher, mais à reculons. Le bruit qui m’accompagnait n’était plus le même. Quelqu’un, je le sentais bien, me surveillait et me filait… Je ne voulais pas avoir l’air de fuir, je cherchais par quel moyen je pourrais m’échapper et je repris la route, naturellement. Ah ! je n’aurais pas traîné, depuis le cargo. Où courir, d’ailleurs ? Je ne connaissais personne dans la ville, ni la ville. Je risquais de m’égarer. N’importe, la crainte me donnait des jambes… Alors celui qui m’espionnait, craignant peut-être quelque stratagème inédit, me rejoignit :

— Vous êtes Français, n’est-ce pas, monsieur ?

J’étais trop surpris pour être étonné que l’on me parlât autrement que français à Port-Saïd, la nuit, sur une route déserte. Je me retournai, et sans répondre, j’essayai de voir l’étranger qui venait de m’aborder. C’était un homme de taille moyenne, habillé comme tout le monde, d’une corpulence ordinaire, d’un âge incertain. Je pensais : « Personne autour de nous. Nuit absolue. Je ne puis savoir à qui j’ai affaire. Trois coups de poing bien distribués et j’endors mon curieux. Oui, mais, il est armé peut-être. Certainement, il est armé. »

— Monsieur, dis-je avec fermeté, à cette heure-ci, les honnêtes gens sont couchés. Bonsoir.

C’est à peine si je reconnaissais le son de ma voix qui sortait péniblement d’une gorge contractée.

— Oh ! vous êtes Français ! s’écria l’homme. Enfin ! j’ai trouvé un Français.

Évidemment, cet homme me cherchait et il ne cachait pas sa joie d’avoir rencontré un des Français qui s’étaient enfuis du cargo. Je regardais ce personnage avec l’envie de l’envoyer rouler. Il devina mes pensées :

— Soyez tranquille. Je suis Français, moi aussi.

Mais je ne fus pas dupe d’un piège aussi grossier. Je repris mon chemin, d’un air que je voulais calme. L’inconnu me suivit.

— Monsieur, je suis perdu dans cette ville. Pourriez-vous m’indiquer l’hôtel de l’Alliance. J’ai une chambre retenue.

— Je ne connais pas, monsieur.

— Excusez-moi, je regrette. Les autres hôtels sont pleins. Sans quoi je ne serais point ici, croyez-le bien.

L’homme s’éloignait déjà d’une façon si naturelle que j’eus le sentiment de m’être trompé sur son compte.

— Vous ne connaissez pas Port-Saïd ? lui criai-je.

— Pas du tout. Je suis arrivé avec l’Oregon il y a deux jours. J’ai arrêté une chambre dans une maison que je ne retrouve plus. Ce soir, des soldats anglais, auprès de qui j’ai demandé mon chemin, m’ont poursuivi en criant. Ils étaient ivres…

L’inconnu qui s’était arrêté pour me répondre se rapprocha, en baissant la voix.

— Ils m’ont poursuivi. Et j’ai couru. Pour les distancer, j’ai jeté l’argent que j’avais sur moi. J’ai pu leur échapper. Alors, je n’osais plus me renseigner. Je me cachais, lorsque j’ai eu la chance de vous apercevoir. Votre démarche, si différente de la mécanique allure des Britanniques, m’a rassuré. Et j’ai osé vous parler.

Je regardais le personnage qui me confiait tout à trac ses mésaventures. Il avait l’air, en somme, d’un brave garçon, un peu simple, assez poltron, et encore tout secoué par une rencontre dont il exagérait l’importance. Quand on connaît les coloniaux du Grand Empire, on ne s’émeut pas pour une petite poursuite où ces braves n’ont encore fait usage ni de leurs poings ni de leurs armes.

— Mais, vous, monsieur, demanda-t-il, il y a longtemps que vous habitez cette ville ?

— Fort longtemps, assurai-je.

— Cela se voit, concéda-t-il. Quelle drôle de ville… Il y a beaucoup de Français dans la colonie.

— Euh !… ici, les Français, vous savez, ne comptent pas.

— Oui, je comprends. Les Français ne peuvent pas être très nombreux dans une colonie anglaise. Et si l’on est pour nos nationaux résidant ici aussi tâtillons, aussi mesquins que pour ceux que les bateaux amènent, ça doit être gai. Nous avons été consignés deux jours à bord de l’Oregon.

— Vous aussi ?

Je venais de lâcher cette sottise, mais l’homme ne la releva point :

— Nous aussi.

— Vous habiterez Port-Saïd longtemps ? Vous en aurez vite fait le tour… En dehors du quartier européen, il n’y a rien ; les quartiers indigènes vous sont défendus, à cause des troubles, des émeutes et des assassinats.

— C’est gai. Et vous habitez ce pays ?

— Pas pour longtemps, affirmai-je dédaigneux. A ne vous rien cacher, je vais aller jusqu’à Mossoul en passant par Mahomérah, entreprise de pétrole.

— Vous allez à Mossoul ? Vous n’êtes point seul ?

Et l’étrange personnage me regardait curieusement :

— Écoutez, reprit-il, je vais tout vous avouer : Moi aussi, il faut que je me rende à Mossoul.

— Ah ! diable !

Sur quoi, pour dérouter l’homme, je simulai une vive contrariété.

— Je vous gêne, je le vois. Mais je ne vous imposerai point ma compagnie. Ne vous excusez pas. Tous les regrets sont pour moi, car j’aurais été heureux de faire route dans votre caravane.

— Notre caravane ?

— Dame. On ne s’engage guère tout seul en Mésopotamie, sans escorte ni compagnon…

— On pourrait peut-être vous prendre avec nous. Mais, vous savez, dans les affaires…

— Je sais. Bien que simple amateur de voyages, je me garderai d’insister. Mais vous pourriez quelquefois me donner… j’abuse vraiment de vos instants… un renseignement.

— Je vous écoute, dis-je, résigné.

— Parmi les Européens récemment débarqués, en connaissez-vous qui doivent partir pour la Mésopotamie ?…

— De ma part, ce serait une indiscrétion.

— N’insistons pas. Mais peut-être est-il imprudent pour deux Français de continuer à parler, la nuit, de leurs petites affaires, dans ce pays de méfiance ? L’Empire, actuellement, est si fragile qu’un rien pourrait le faire s’écrouler.

— Il serait prudent de nous séparer, en effet.

— Comme il vous plaira.

— Vous ne tenez pas à rentrer à votre hôtel ?

— Je voudrais bien, mais comment ?

— Vous êtes chez vous, criai-je. Regardez !

L’homme leva la tête, il aperçut la plaque de la maison : « Alliance-Hôtel ».

— C’est vrai, reconnut-il.

Et il le faisait avec tant d’assurance que, sur le moment, je crus qu’il ne m’avait pas joué autre chose que la plus sotte des comédies.

— Vous habitez loin d’ici ?… Monsieur, appuya-t-il si vous n’êtes pas pressé ou si vous ne savez où vous rendre, nous pourrions continuer notre conversation dans mon logis.

— Je n’en ferai rien. Ce serait nous signaler l’un et l’autre, inutilement, à l’attention des policiers indigènes…

VII WILLIAMS NE DISAIT RIEN

Le lendemain matin, comme j’entrais dans l’appartement du « Britannia » que Williams occupait, celui-ci, qui écrivait, releva la tête.

— Tu n’es pas allé sur la plage ? Tu es en avance… Tu as une nouvelle à m’annoncer. Tu as fait, hier soir, une bizarre rencontre…

Je ne répondis point, mais mon étonnement était mieux qu’une réponse.

— Tu me suivais !

— Une rencontre qui t’a donné à réfléchir, continuait Williams, car tu as passé une mauvaise nuit. Et tu viens me demander ce que j’en pense. Une minute… une adresse à mettre sur cette enveloppe, une signature ici, et je t’écoute…

La chambre où travaillait Williams Lecharier était grande, avec de hautes fenêtres d’où l’on voyait les maisons de la plage, quelques palmiers, du sable et un peu de mer.

— Tu peux parler, déclara Williams. Comment est bâti ce gentleman que tu as rencontré ?

— Tu me surveillais. Tu m’as vu d’ici…

— Garde tes suppositions pour des jours meilleurs. Voyons, que peut-il t’arriver en ville, si ce n’est une rencontre imprévue ? D’autant plus que tu arrives chez moi, l’air affolé… Comment est-il fait, ce monsieur ? Gros, large, un peu bedonnant, l’air apathique ?

— Non. C’est un homme maigre, plutôt long…

— Ah ! ce n’est point Christian Dallène. Il est venu par le courrier l’Oregon… Comment s’appelle-t-il ?

— Lucien Lemans. Il est arrivé, en effet, par l’Oregon. A propos, Christiane nous attend toujours à bord du « Japonais ».

— Ne t’inquiète pas pour elle. Christiane aura toujours le temps d’apprendre les mauvaises nouvelles…

— Lesquelles ?

— Celles que tu m’apportes. Continue, je te prie… Si Christiane est un peu maligne, elle doit bien s’attendre que le véritable Christian débarquera à Port-Saïd. Christian ou le double de Christian. Car mon vieux camarade me paraît très fatigué et il a dû déléguer un remplaçant.

— Le remplaçant de Christian, qui est-ce ?

— Le gentleman que tu as rencontré. Alors, cet homme maigre ?…

Mais je me taisais, inquiet de ne pas saisir tous les fils de cette intrigue, puis je me décidai à dire tout ce que je savais. Williams m’écoutait, comme il savait le faire, sans interrompre, si ce n’était pour ramener au sujet lorsque l’on s’en écartait.

— J’ai couché dans le même hôtel que cet homme. Il m’a dit son désir d’aller en Mésopotamie. Il voudrait bien connaître des Français qui sont à Port-Saïd et qui doivent aller à Bagdad. Alors je lui ai dit que je ne les connaissais point, que je ne voyais pas comment…

— Tu lui diras, trancha Williams, que j’en fais mon affaire. J’en parlerai à Prénonne. Et comme Prénonne ne me refuse rien…

— Prénonne ne te refuse rien !

— Prénonne accepte tout ce que je lui demande, affirma Williams. Tu peux donc annoncer à ce monsieur Lemans que je m’occuperai de lui. Laissons cette histoire, qui est réglée. J’ai achevé mon rapport sur ce que j’ai remarqué d’intéressant à Port-Saïd.

— Ce que tu as remarqué ? Tu es à peine sorti.

— J’ai peur, articula lentement Williams, que tu n’arrives jamais à rien dans notre doux métier… Voyons, tu m’accorderas bien que je connais un peu les idées de celui qui m’envoie sur le pays où nous sommes, sa politique, son avenir. Il me les a assez souvent exposées et je suis doué d’une certaine mémoire. Il s’agit donc moins pour moi d’écrire ce que j’ai vu personnellement que de montrer que j’ai exactement observé ce que l’on est en droit d’attendre de ma perspicacité. Pour le reste, ce qu’il nous plaît. Mais il ne faut pas heurter de front les opinions reçues, accrédités par les officiels, depuis les jeunes attachés à l’esprit docile jusqu’aux beaux consuls à bicornes et à sous-pieds.

Et Williams me parla de diplomatie. Sur ce sujet, il était intarissable. Il tenait tous ces renseignements d’un ancien jésuite, devenu diplomate et resté quand même de ses amis, de qui il faisait grand cas et dont j’ai retenu le nom : M. Pierre Varenne. Entre autres qualités, ce M. Varenne possédait un étrange don d’ubiquité. On le rencontrait partout, notamment dans les récits de mon ami…

Tous ces conseils empreints de scepticisme, je les approuvais de bonne grâce. Certes, lorsque Williams Lecharier me fit la surprise de venir me chercher à mon domicile, en pleine nuit, lorsque je partais avec lui, je me doutais bien de ce que nous allions entreprendre. Plusieurs fois, Williams m’avait promis de m’emmener. L’occasion se présentait pour une expédition. Il avait aussitôt pensé à moi. J’avais naturellement résisté, de prime abord, comme on le fait toujours en pareille circonstance, lorsqu’on est placé en présence d’un événement que l’on considérait, sinon comme irréalisable, du moins très éloigné encore dans l’espace.

Je n’avais rien demandé à Williams, je me gardais de l’interroger, je me laissais conduire simplement parce que j’avais confiance en lui. Et Williams ne se pressait pas de parler ; j’étais sûr d’ailleurs que mon ami se déciderait, peu à peu, par bribes ou tout d’un coup, à me mettre au courant.

Le jour des confidences était-il venu ? Je le crus un moment. Pas longtemps. Ces histoires de rapports ne m’inspiraient pas un grand espoir. La vérité était différente. A coup sûr, Williams était parti précipitamment parce qu’il devait rejoindre Prénonne ou l’un de ceux qui faisaient route avec Prénonne. Tout le reste n’était que bavardage ou dissimulation.

— Lorsque cet homme supérieur et qui a des opinions définitives sur toutes choses recevra mon exposé, continuait Williams, il se dira : « Ce Lecharier est décidément un garçon d’avenir » ou quelque chose de ce genre. Veux-tu lire ce document ? Non. Ça ne t’apprendrait pas le beau style, ça te mettrait au courant de ce que nous avons accompli ensemble et que tu ne sais pas encore. Mais nous ferons mieux d’aller tout de suite déjeuner dans un endroit fréquenté. C’est la meilleure façon de se bien cacher. Et nous regarderons par habitude si ce que j’ai écrit approche quelque peu de l’exactitude…

— Et tu corrigeras ton « rapport » ?

Williams tourna vers moi un visage sévère :

— Nos remarques personnelles, c’est dilettantisme pur. Maintenant, mon siège est fait, comme disait l’autre…

VIII ON S’ENNUYAIT A BORD

— As-tu fait de nombreuses rencontres ? me demanda Williams comme je revenais d’une promenade solitaire à travers le sable et la chaleur de Port-Saïd. Non, je vois que tu n’as rien découvert. Il y a cependant une personne sur qui tu risquais de tomber.

— Prénonne ? Henne ?

— Si tu veux attendre ici une vingtaine de minutes, peut-être moins, tu auras le plaisir de voir un gentleman qui nous apportera de précieux renseignements sur les bagages que nous avons confiés à sa garde.

— Christiane va venir ?

— Christiane ou Christian, comme il te plaira.

« C’est que, poursuivit Williams, moi aussi, je vais à la découverte. J’ai vu Rives-Ribière et Sartigues. Ils ne m’ont pas aperçu. D’ailleurs, ils ne sont pas gênants. Sur la jetée du phare, près de la statue de Lesseps, rendez-vous du Tout-Port-Saïd, j’ai salué M. de Prénonne, et son étonnement ne fut pas simulé. Prénonne devait nous croire au moins au Caire. Revenu un peu de sa surprise, il a cru bien faire de me parler de Christian Dallène qui avait déserté le cargo. Le bateau japonais doit, du reste, traverser le canal. Mais Prénonne me parla surtout de Christian. Ce ne devait pas être sans raison. C’est pourquoi j’ai remis négligemment mon adresse à Prénonne ; il ne manquera pas de la communiquer à Christian.

— Mais ton Prénonne va nous dénoncer, nous faire arrêter ! m’écriai-je.

— Et puis après ? Nous sommes descendus, nous avons vu la ville. C’est l’essentiel. Tu sais que nous ne pouvons pas pousser plus loin notre expédition en Égypte. A présent, ce qui peut nous advenir de plus grave, c’est d’être dirigés sur la France… Alors ? Mais voici Christian lui-même.

On frappait à la porte et, presque aussitôt, celui que j’avais considéré un temps sur le cargo comme un jeune garçon aventureux entra. Il en avait toujours les apparences. Des leggins jaunes, un pantalon à la hussarde et, sur le bras, le manteau dont il s’enveloppait en pleine mer, et laissait claquer au vent. Rien qu’à la façon dont Christian jetait sa cape, on pouvait s’apercevoir qu’il n’avait pas les manières d’un homme qui se protège contre le froid, mais d’une femme qui songe, d’abord, à se mettre en valeur.

Christian s’avança dans la pièce avec cette fausse crânerie des jeunes personnes qui s’imaginent porter avec aisance et naturel un costume étranger à leur sexe. Et je me demandai, une fois de plus, comment j’avais pu me tromper si longtemps sur la véritable identité de mon compagnon de traversée. De cette méprise, je ressentais une amère confusion et quelque doute sur la valeur de mon jugement. Alors, j’accusais le décor, la mer, les confidences nocturnes, la solitude, le dépaysement sur les espaces liquides.

Tout de suite, sans préambule, Christian Dallène commença l’attaque :

— Eh bien, je vous remercie. Vous y pensez, vous, à vos amis !

A qui s’adressait-il ? Pas à moi certainement, puisqu’il semblait ne pas m’avoir vu encore… Williams, tranquille comme à son habitude, là où d’autres auraient trouvé cent raisons pour se fâcher, montra au nouvel arrivant un large fauteuil au siège bas.

— Nous vous attendions.

Mais Christian avait découvert, dans le fond de la pièce, une grande glace où toute la chambre et sa propre image se reproduisaient. Déjà, le faux Dallène ne pensait plus qu’à se regarder parler.

— Prénonne nous a averti de votre visite. Et nous savons que c’est M. de Henne qui vous a aidé à descendre du cargo japonais…

— Avouez que vous ne m’attendiez plus !

— Erreur. Blaze Romerdy, qui allait sortir, est resté pour vous dire bonjour. M. de Prénonne nous avait annoncé votre venue, vous dis-je.

Mlle Christian — comme l’appelait ironiquement Williams — ne me regarda point ; elle affecta même de me tourner le dos :

— C’est vrai, reconnut-elle. Vous deviez bien penser que je n’allais pas demeurer éternellement sur le bateau.

— En descendant à terre, rien ne vous obligeait à venir dans le centre de la ville. Savez-vous pourquoi l’on vous a conseillé de venir jusqu’ici ?

A cette question précise, Christian répondit à la manière des femmes qui sont embarrassées et ne veulent rien dire : elle posa une autre demande :

— Pourquoi détestez-vous Constantin de Henne ?

Williams sourit, parce qu’il obtenait la preuve que Christian avait compris. C’était Henne, en effet, qui avait conseillé à Dallène de quitter le cargo japonais.

— Vous savez que M. Christian Dallène, l’autre, celui que vous avez laissé en France et qui était si malade, connaît votre présence à Port-Saïd.

Si solide qu’il voulût bien paraître, Christian se sentit faiblir. Il alla se réfugier dans le fauteuil qu’il semblait dédaigner.

— Vous avez quelques chances de le rencontrer d’ici demain, surtout si vous continuez d’habiter l’hôtel de M. de Henne.

— Et vous n’avez rien fait pour me prévenir ? s’écria le faux Christian.

Puis, honteux de sa surprise, il ajouta :

— Ce n’est pas possible. Mon frère est malade et vous essayez de savoir si je suis au courant de quelque chose que vous ne voulez pas m’annoncer tout de suite…

— Vous avertir ? Comment ? Nous venons d’apprendre cette nouvelle. Vous pourriez aussi supposer que nous avons eu quelques difficultés à notre débarquement. Puisque nous ne donnions pas signe de vie, c’est que nous n’avions pas intérêt à nous faire remarquer.

Mais Christian n’écoutait pas.

— Que va-t-il arriver maintenant ? interrompit-il.

— Cela même que vous semblez redouter.

— Et pourquoi, je vous prie ?

— Parce que vous voilà tout désemparé.

— Votre situation, à vous non plus, n’est pas brillante, remarqua Christian, tout d’un coup, comme si notre gêne le consolait de ses ennuis présents.

— Surtout maintenant que vous avez indiqué notre adresse, avant de venir ici, à M. Constantin de Henne. Grâce à lui, les Anglais nous feront rentrer en France par les voies les plus rapides…

— Vous ne croyez pas, tout de même, Henne capable d’une pareille… chose ?…

Williams jugea inutile de répondre.

— Oh ! vous ne pouvez pas le supposer ! que vous a-t-il fait ? Je n’oublie pas, moi, qu’il m’a réconforté quand j’étais seul sur le bateau, qu’il m’a fait descendre à terre quand tout le monde m’abandonnait, qu’il…

— … Qu’il vous a conduit jusqu’à cette maison où il pensait que vous rencontreriez Christian Dallène.

— Calomnies ! interrompit le faux Christian.

— Dites-moi, coupa Williams, que sont devenus nos bagages ?

— A la douane du port, déclara Christian interloqué.

— Ces renseignements suffiront à notre curiosité d’aujourd’hui… Si vous voulez habiter cet hôtel, il doit y avoir une pièce pour vous, à l’étage au-dessus… Sinon, comme il vous plaira… Romerdy et moi, nous avons du travail.

IX SELON LES VŒUX DE WILLIAMS

Williams descendit dans le jardin de l’hôtel, mais, au lieu de gagner la porte de la grille, sur la rue principale, déserte, il est vrai, à cause de la lourde chaleur de midi, il se rendit vers la petite sortie qui donnait sur une ruelle.

— Lucien Lemans va peut-être venir nous demander…

— Tant pis… Il fera connaissance avec Mlle Christian.

Et Williams se mit à rire.

— Accompagne-moi, veux-tu ?

— Où allons-nous ?

— Pas très loin.

Puisque Williams ne tenait pas à parler, ce n’était pas la peine de l’interroger. Rapidement, par des avenues qu’il connaissait déjà, Williams se rendit dans les quartiers marchands du centre, au Métropol Hôtel où il demanda à être conduit auprès de M. de Prénonne. Un Arabe qui sommeillait au haut d’un escalier se leva, tendit la main pour le « backchich », l’éternel pourboire de l’Orient, accepta la monnaie, mais ne put nous renseigner.

Au deuxième étage, un indigène nous indiqua la chambre no 12. Nous y allâmes, et nul ne s’opposa à notre passage, tant est grande l’indifférence de ces gens que l’on rencontre dans les couloirs et qui, assis à la turque, se tiennent immobiles contre les murs.

Williams frappa à la porte indiquée, tourna un loquet, et nous nous trouvâmes en présence d’un homme habillé de blanc, l’air plus colonial que tous les colons de Port-Saïd, et qui écrivait devant une table. En nous apercevant, il parut un peu embarrassé et, d’une façon trop brusque, étendit un buvard sur le travail qu’il venait de terminer, puis :

— Que me vaut, messieurs, l’honneur de votre visite ?

— Je voulais, déclara Williams aussitôt, sans autre avertissement, comme vous ne l’ignorez pas, voir surtout ce qui se passait en Égypte. Or, on ne nous le permet pas. On n’a pas tort, du reste. Un pays qui va se soulever, n’est-ce pas ? il vaut mieux que cela ne se sache pas trop vite… Nous allons donc repartir, mais, avant, nous essayerons d’aller jusqu’au Caire, une toute petite excursion.

— Tous les deux ? interrogea M. de Prénonne que je n’aurais pas reconnu sur-le-champ si je n’avais été averti que nous allions nous trouver en face de lui.

— Nous serons trois, rectifia Williams.

— Vous emmenez Mlle Christiane Dallène ! Oh ! je vous l’abandonne de grand cœur.

— Alors nous serons quatre, observa mon ami.

— Comment donc ?

Prénonne, tout en parlant, remuait des livres sur sa table ; il les déplaçait, les rangeait, les soulevait un moment comme pour les examiner de plus près, puis les reposait négligemment sur les écritures qu’il achevait quand nous étions entrés et qu’il avait déjà couvertes avec une feuille de buvard.

— Quatre ! remarquait M. de Prénonne, mais c’est une petite expédition qui se constitue.

— Bien modeste, il est vrai, reconnut Williams, mais, comme nous sommes tous d’accord, nous ferons bonne besogne.

Prénonne salua d’une inclinaison de tête cette réponse assez désobligeante.

— Et quel est ce quatrième personnage qui se joint à vous ?

— Un homme très expert aux choses orientales, très précieux par conséquent pour nous…

— Comment se nomme-t-il ?

— Lucien Lemans.

— Eh bien, puissiez-vous réussir.

— Nous vous en remercions.

Des souhaits d’une bonhomie apparente s’échangeaient.

— Mes compliments à Mlle Christiane Dallène. Elle vous rendra de grands services.

— Elle est très habile, en effet. Je n’en connais pas de meilleure pour aider ses amis à descendre de nuit, à l’aide d’une corde, le long d’un bateau que l’on a mis en quarantaine, et au nez de tous les surveillants.

Prénonne ne répondit pas, mais ses yeux trop étroits, enfoncés dans son visage en pointe, exprimaient une colère longtemps contenue.

— Et le soir, elle peut faire illusion dans son travesti.

Williams se retirait lorsque Prénonne, très blanc, tout d’un coup, comme le jour où il se laissait envahir par rage soudaine, devant le cargo japonais, sur le quai de Marseille, se leva et, d’un geste qu’il voulait large et noble, mais qui était tout simplement déclamatoire :

— Tout cela est bel et bon, messieurs, mais ce Français dont vous parlez, ne serait-ce pas celui que l’on a débarqué ces jours-ci de l’Oregon ?

— Je vois avec plaisir que vous êtes toujours bien renseigné.

— Et ce monsieur n’est-il pas l’ami du véritable Christian Dallène ? Ne devait-il pas, au dernier moment, remplacer son ami empêché ?

— Je constate, interrompit Williams, que M. de Henne… je voulais dire : votre service de renseignements est toujours aussi bien fait…

— Cela suffit.

— Toujours aussi bien fait, répéta Williams, mais avec les erreurs inévitables en aussi délicates matières… Lucien Lemans ne devait pas prendre la place de Christian, puisque la sœur de Christian, Mlle Christiane, l’avait déjà acceptée.

— Ne revenons pas là-dessus… Je tenais à vous avertir, monsieur Lecharier, que M. Lemans, dont vous disposez à la légère, viendra avec moi jusqu’à Mossoul.

— J’ignorais cette particularité, monsieur.

— C’est pourquoi, repartit M. de Prénonne faisant tout à coup l’aimable, je me fais un plaisir de vous l’annoncer moi-même.

— Aller en Mésopotamie, c’est bien curieux, m’a-t-on dit.

— Mais vous me ferez encore la grâce d’avertir M. Blaze Romerdy qu’il vient également avec moi.

— Vous venez de le faire.

— Également Mlle Christiane.

— Que vous m’abandonniez tout à l’heure, de grand cœur…

M. de Prénonne poursuivit, en s’efforçant à sourire :

— Et vous aussi, monsieur, vous voudrez bien venir avec moi. J’ai besoin de vous. Ou bien vous rentrerez en France.

— Nous sommes assez compromettants, Romerdy et moi.

— Des géographes, des professeurs, des archéologues comme vous ne sont pas compromettants.

— Souffrez, monsieur, que mes amis et moi, nous nous considérions comme non engagés. Et, ajouta-t-il sur un mouvement de Prénonne, rien ne nous empêche de partir demain pour Le Caire. Mais nous sommes beaux joueurs. Nous attendrons que vous ayez réfléchi.

— Je vous le répète : ou la Mésopotamie avec moi, ou le retour en France pour vous.

Prénonne, qui avait tout d’abord montré quelque inquiétude, se ressaisit. Et même, il se mit à rire. Le visage de son ennemi, Williams, en ce moment tendu par la déception, lui rendait toute confiance en son propre pouvoir.

— Réfléchissez, messieurs. D’ici cinq jours, sans réponse de vous, je vous considère comme acceptant ma proposition.

Et Prénonne nous reconduisit jusqu’à la porte de sa chambre, avec une politesse affectée.

— Mais dès maintenant, ajouta-t-il, vos amis et vous, en ce qui concerne leur destin immédiat, peuvent se croire aussi bien renseignés que moi-même.

X L’AUXILIAIRE DU HASARD

— Eh bien, nous sommes roulés.

— Oui. J’ai parfaitement réussi, affirma Williams, sitôt que nous fûmes seuls.

— Tu crois que ce n’est pas définitif ?

— Évidemment, mais cela ne saurait tarder. Et mon choix est fait. Au fond, c’est tout à fait ce que je voulais. En Égypte, — Le Caire, le Nil, les tombeaux, les Français brimés par les Anglais, les partis qui veulent chasser l’occupant, les Pyramides, le désert, un grand voyage — et nous étions nos maîtres. Mais la Mésopotamie, c’est plus inconnu… Du reste, je dois suivre Prénonne. Nous tâcherons de lui créer le plus d’embarras possible…

— Pourquoi ce Prénonne a-t-il agi ainsi ?

— Parce que, comme tu as vu, je viens de le lui demander. Mais oui ! Il suffit que je dise à Prénonne que je désire une chose pour qu’il s’évertue à m’en faire obtenir une autre, le contraire. Il ne s’agit plus que de s’entendre sur les mots. C’est pourquoi je pouvais promettre avec assurance à Lucien Lemans que j’obtiendrais ce qu’il voulait. Mais, pour tout le monde, continue d’affirmer que ce départ dérange tous nos projets. Il ne faut pas que le mandarin se doute du service qu’il nous a rendu.

— Mais enfin, m’étonnai-je, un peu irrité par le calme de Williams, qu’allons-nous faire là-bas ?

— Cela ne se dit ni ne s’écrit, répondit Williams, ironiquement sentencieux.

— Quels salauds ! Les Anglais qui permettent cette expédition géographique savent bien qu’elle se fera sous leur contrôle.

— Ils se doutent également de ce que Prénonne et ses amis entreprennent. Et si tu ne le sais pas toi-même, tu peux toujours le leur demander.

— Ce qui signifie, d’après toi ?

— Puisqu’ils nous permettent d’aller en Mésopotamie faire un « voyage d’études », c’est qu’il doit y avoir du danger pour nous.

— Enfin, tu estimes que ce voyage dont nous sommes est un événement heureux. L’avais-tu vu en songe ? demandai-je, presque sérieux.

— Pas très clairement.

— Il y a des entreprises qu’on ne distingue bien que lorsqu’elles se sont accomplies.

Ces derniers mots eurent le don de déplaire à Williams, qui, d’habitude volontairement calme et discret, me répliqua avec vivacité :

— Tu préfères bénir le hasard ou le maudire, accepter les plus romanesques arrangements, les plus inattendus même, trouver naturelles les rencontres que nous faisions plutôt que de te demander si quelqu’un dans la coulisse n’a pas intérêt à forcer la main au destin ?

Nous revenions par les rues tranquilles, dénommées street dans ce pays, et qui traversaient d’anciens camps militaires, se multipliaient dans ces quartiers déserts et semblaient ne conduire nulle part, si ce n’est d’un tas de sable à de nouveaux tas de sable… Je les reconnaissais pour y avoir rencontré, la nuit de mon arrivée à Port-Saïd, Lucien Lemans errant à l’aventure.

— De toutes façons, il vaut mieux que tu sois au courant, décida Williams. Sans remonter jusqu’à Paris, tu imagines facilement que je suis pour quelque chose dans ton départ et le mien pour l’Égypte. Tu es assez subtil pour ne pas douter qu’à Marseille, si je craignais de manquer le courrier, je redoutais surtout de ne pas trouver Prénonne… Je me suis adressé à cet homme qui joue au professeur d’énergie devant les autres, et qui est, tant sa vanité va s’épaississant, sa première dupe. C’est avec joie, je te l’ai dit, que j’ai accueilli le faux Dallène et que je l’ai aidé à se substituer à son frère. A Paris, je n’ai rien essayé contre Henne, à qui Prénonne ne tenait peut-être pas, je te dirai pourquoi plus tard ; par contre, j’ai fait apporter quelques modifications pour les autres voyageurs.

Williams alluma un petit cigare italien, toussa, puis il continua avec une certaine satisfaction :

— J’ai mis Pierre Sartigues, qui est de bonne famille, mais ne paraît pas très dangereux, et Rives-Ribière, qui est assez loyal… Quand j’ai vu Christian, ou Christiane, comme il te plaira, à Marseille, j’ai voulu connaître l’envers de ce mystère. A tout hasard, j’ai télégraphié à l’adresse de mon ancien camarade : « Embarquerai demain pour Égypte, Christian », de façon que le véritable Dallène, sachant ce qu’il avait à faire contre un usurpateur, fût à même d’agir rapidement. Une jeune sœur ne disparaît pas sans laisser de traces. Christian doit être bien malade, puisqu’il n’est pas venu lui-même. Il a délégué un remplaçant.

— Qui donc ?

— Oui, j’ai combiné tout cela, reprit Williams, répondant, non à la question que je lui posais, mais à celle que je ne formulais point. Que veux-tu ? ajouta-t-il, notre intérêt doit tout primer. Nous ne sommes pas au bout.

Comme je trouvais mon ami en veine de confidences, j’insistai pour obtenir quelques précisions nouvelles.

— Pourquoi Christiane, reconnue par Prénonne, n’a-t-elle pas repris ses vêtements de jeune fille ?

— Pourquoi persiste-t-on dans un mensonge ? répondit Williams, si ce n’est par un ridicule entêtement, même quand on s’aperçoit qu’il n’a pas réussi. Et puis aussi peut-être parce que j’ai dit à Christiane que le costume masculin lui allait très bien… Il fallait, du reste, que le stratagème durât quelques jours, le temps pour Christiane de s’habituer à la réussite de son coup d’audace dont elle était la première étonnée.

— C’est bien joué. On pouvait s’y tromper.

— Cette histoire, aujourd’hui, ennuie Prénonne. Je proclame, d’ailleurs, partout qu’il s’est trompé ; on finira par le savoir.

Je regardais Williams et je pensais : « Quelle duplicité chez ce gros garçon cordial, que de machinations dans cet homme rond en qui l’on est enclin à avoir confiance… »

— A vrai dire, tout s’est arrangé pour le mieux. Le véritable Dallène que je redoutais, parce qu’il me connaît, n’est pas venu. J’ai aidé le faux à tenir son rôle, parce qu’il n’était pas dangereux. Pour nous, s’entend. Remarque, en passant, que je ne comprends point que l’on n’emploie pas plus souvent des femmes pour les opérations délicates. Elles y sont excellentes. Tout compte fait, si Prénonne veut se débarrasser de Christiane, nous la prendrons avec nous, d’autant mieux que nous avons un moyen de la maîtriser.

— Lequel ? demandai-je.

— La menacer de la laisser en route.

— Ce serait cruel et un peu…

— Rassure-toi. C’est une chose que l’on ne peut mettre à exécution. Un chef ne doit jamais abandonner ceux qui ont confiance en lui, qu’ils soient malades, blessés ou prisonniers, même sous prétexte d’aller chercher des secours. C’est une trahison. Je pense ainsi.

Williams se tut un moment. Aussitôt, pour ne pas le laisser se refroidir, je lui fis cette remarque :

— Christiane pleurait quand nous avons quitté le bateau…

— Naturellement. Elle se doutait, du reste, que je ne tenais point à sa compagnie pour aller à terre. Mais cela ne l’a pas empêchée de nous surveiller et de nous débarrasser de Prénonne au moment critique.

— Comment aurais-tu fait, si le sort avait désigné, à la courte paille, Christiane, et non moi-même ?

— Le sort ne pouvait pas désigner Christiane quand j’avais besoin de Blaze.

— Tu lui as donc un peu forcé la main ?

— Le hasard et moi sommes de vieilles connaissances.

Williams aperçut à ce moment-là mon geste de surprise. Il jeta son petit cigare qui charbonnait.

— Que veux-tu ? C’est dans l’ordre. Cette jeune femme ne pouvait que nous encombrer ; je m’en suis débarrassé ; de même, si je voyais qu’elle peut m’être utile, je la reprendrais.

Nous étions arrivés à la villa de l’hôtel. Déjà nous franchissions les portes du jardin. Williams, qui pensait visiblement à tout ce qu’il avait accompli, se mit à rire :

— On arrive, dit-il, à tirer bien des ficelles dans la coulisse. Et puis, on ne se trompe guère quand on suit les conseils d’une instinctive méfiance. Dès les premiers jours, j’ai tenu à l’écart ce Constantin de Henne qui ne me connaît pas, mais affirmait me connaître. Enfin, n’oublions pas : Henne va prendre de l’importance dès que nous serons en Mésopotamie. C’est lui qui réglera le ravitaillement, les distances à parcourir. De même, je me suis méfié de cette petite Christiane…

A ce moment-là, derrière les branchages d’un buis argenté, le visage blanc de Christiane Dallène se montra. Williams, tournant le dos, ne pouvait rien voir, mais j’eus l’air si stupéfait que mon ami poursuivit, le plus naturellement du monde :

— Mais il faut raisonner son premier mouvement. Il faut le vérifier, sinon on répète avec les sots que l’habit fait le moine ou ne le fait pas. Et je dois avouer que je suis complètement revenu sur mes premières impressions.

Je me demandais si la jeune fille était là depuis longtemps, si elle nous avait vus venir ou si c’était par hasard… Lorsque j’osai de nouveau regarder dans la direction où elle se trouvait tout à l’heure, Christiane avait disparu.

XI LA CHUTE DE LA GRANDE MAISON DE COMMERCE

Le train longeait le canal de Suez. C’était un petit train composé d’une dizaine de wagons de bois, à couloirs ouverts à tout venant et qui geignait en roulant.

Williams ne s’était pas trompé dans ses prévisions : tous les passagers du cargo japonais faisaient route pour la Mésopotamie. M. de Prénonne, qui en avait ainsi décidé de sa propre autorité, s’était attaché Lucien Lemans, ce passager tombé de l’Oregon dont mon ami lui avait parlé.

Christiane Dallène, comme nous l’appelions maintenant, Williams et moi, d’un commun accord, à la suite de notre conversation de Port-Saïd, avait ajouté à son accoutrement habituel un casque de liège plus léger, de forme anglaise, et un complet de flanelle blanc. Elle regardait le paysage uniforme, puis les gens qui traversaient le couloir : officiers anglais avec leurs têtes de mangeurs de bœuf saignant, fonctionnaires en toile sur des jambes raides, dames égyptiennes, la figure cachée par le grand voile, et des indigènes coiffés du fez classique.

Mais surtout, un monsieur boitillant, un peu voûté, à lunettes d’écaille et cache-nez rouge, retenait sa curiosité.

A ce moment, Prénonne, qui avait fait le tour du compartiment, s’adressa à Christiane et, avec son manque de tact habituel :

— J’espère que vous ne me donnerez pas occasion de regretter de vous avoir accueillie parmi nous, puisqu’il est convenu que vous remplacez Christian.

La jeune fille, d’abord stupéfaite, ne répondit rien. Elle ne pouvait pas croire, sans doute, qu’un homme osât lui parler sur ce ton. Cette impertinence soutenue aurait pu confondre Christiane ; elle ne fit que la mettre en fureur.

— Je n’ai pas besoin d’aller là-bas, dit-elle.

— Alors, pourquoi venez-vous ? demanda l’autre ingénument.

— Si j’ai accepté de vous suivre, c’est parce que je voulais rester avec M. Lecharier.

— Vous avez tort, dit Prénonne, déconcerté.

— Gardez vos conseils, je vous prie.

— Vous avez tort, reprit Prénonne, de le prendre de cette façon-là, avec moi.

— Ça promet, murmurai-je.

— Cela pourrait vous nuire, je vous en préviens, continuait Prénonne.

— Je reste dans le ton habituel de nos relations.

Comme Prénonne se retirait, je dis à l’irascible Christiane :

— C’est très bien, ce que vous venez de lui…

— Oh ! vous, faites-moi la grâce de garder pour vous vos compliments et vos conseils.

— Vous n’avez pas toujours parlé ainsi.

— Par ce que je ne vous connaissais pas.

— Vous croyez donc mieux me connaître ?

— Oui, puisque je vous mets sur le même rang que votre ami Williams.

Williams, à deux mètres de moi, ne tourna même pas la tête. Il aurait fallu l’avoir bien pratiqué pour affirmer qu’il n’avait rien entendu.

— Je suis pas en mauvaise compagnie, puisque vous êtes venu spécialement pour lui… Vous l’avez dit à Prénonne.

Et je m’entêtai à répondre à Christiane, lorsque le monsieur voûté aux lunettes rondes passa une nouvelle fois. Williams le retint.

— Permettez-moi, cher ami, de vous présenter.

Et, se dirigeant vers le groupe que nous formions, Christiane et moi :

— Notre nouveau camarade de route : un grand explorateur et un grand artiste, le célèbre docteur Neikuls Namel…

Christiane examinait sans enthousiasme cet homme qui s’inclinait devant elle, cependant que je cherchais où j’avais bien pu déjà rencontrer cet être-là…

Prénonne, qui allait d’un compartiment à l’autre, s’était arrêté dans le couloir. Il rejoignit l’individu aux lunettes, et je m’écartai de Christiane pour les surveiller l’un et l’autre. Prénonne avait abordé le célèbre Neikuls Namel.

— Mais, s’écria-t-il, pourquoi boitez-vous ? Un accident ?

— Pas du tout, cher docteur, à qui on ne peut rien dissimuler.

— Alors, c’est une plaisanterie à la manière de Williams.

— Encore moins… une affreuse crise de rhumatisme, tout simplement, en premier lieu…

— Et ensuite ?

— Une pépinière d’Anglais qui me connaissent depuis Suez et de qui je ne tiens pas à être reconnu, d’où ce petit appareil.

— Très bien, je comprends, affirma Prénonne sans sourire. C’est pourquoi vous êtes le célèbre…

— Neikuls Namel… un nom très simple à retenir, quoique assez égyptien.

— Ah ! égyptien, je vous l’accorde, mais facile à retenir… Permettez…

— Mais si, cher docteur.

Prénonne, qui avait commencé ses études en médecine, aimait particulièrement ce titre.

— Ce n’est jamais, expliqua-t-il en baissant la voix, que l’anagramme d’un nom que vous connaissez… le mien.

Le train roulait en cahotant. Parfois on apercevait l’eau bourbeuse du canal, quelques arbustes, des tamariniers, des roseaux, puis les poteaux d’un phare ou les pylônes des signaux, devant les gares, une maison blanche, deux, trois palmiers…

— Vous ne serez pas longtemps inquiété. A Suez, en descendant du train, nous nous embarquerons aussitôt sur un bateau anglais à destination de Bombay.

Soudain, des mâts derrière les dunes semblèrent glisser sur le sable. Le canal disparaissait un moment, pour reparaître plus loin et, à gauche, on ne voyait que le désert jaune.

Je revins près de Williams. Il était seul. Christiane, à l’écart, s’était levée pour regarder un village que le train traversait.

— Elle n’a pas reconnu Neikuls Namel…

— Elle le connaissait donc ?

— Tu sais bien que je t’avais dit qu’ils se connaissaient.

— Ah oui, je me rappelle…

Mais je ne me souvenais de rien… Williams me regarda, puis il détourna la tête. Il m’accusait d’étourderie. Si je n’avais pas interrompu Williams, il aurait sûrement poursuivi et j’aurais appris bien des choses que je cherchais encore. Williams pratiquait ainsi. Il faisait mine de parler d’une affaire en cours comme si déjà l’on était au courant. C’était à l’auditeur de suivre et de reconstituer s’il le pouvait. Dans les premiers temps, dérouté par cette tactique, j’arrêtais Williams par un imprudent :

— Tu ne m’avais pas dit ça !

A quoi Williams répliquait d’un ton tranquille :

— Tu crois ? C’est possible, après tout. J’ai dû en parler à un autre. Du reste, la chose est maintenant notoire.

Et il n’y revenait plus.

— Tu as envoyé ton rapport, le dernier ? m’informai-je.

— Je trouverai bien à Suez quelque bâtiment rentrant en France. J’irai voir le capitaine, je me ferai connaître et je lui remettrai quelques lettres… Tous les moyens sont bons quand on les emploie avec adresse. Tu ne l’as pas lu, mon rapport ? Il est fort bien, j’ose le dire. J’examine les troubles possibles, leurs causes, etc. Je t’ai cité, d’ailleurs.

— Ah !…

— Je n’ai pas voulu tout de suite te nommer, mais cette fois-ci je t’ai mis en avant. Je t’avais chargé de divers travaux dont tu t’es habilement acquitté. Tu étais parti pour une assez délicate histoire, au Caire, où nous devions aller…

— Quelle affaire, si je ne suis pas indiscret ?

— Il vaut mieux que tu la connaisses. Il s’agissait du soulèvement possible des musulmans et du mécontentement de la colonie italienne.

— Je ne connais pas un mot de ces questions-là.

— Tu ne me l’apprends pas. Mais j’ai puisé mes renseignements à bonne source. Tu réfutes ainsi plusieurs erreurs, et tu donnes des précisions assez longues, mais appuyées sur des chiffres de statistiques, cette science inventée par des sots. Enfin, tu termines à peu près ainsi : aujourd’hui, quand on contemple le soulèvement qui, de l’Irlande, gagne l’Asie, la Mésopotamie, les Indes, l’Égypte et qui atteindra le Canada, on ne peut qu’être heureux et illuminer en soi-même. Tu insistes sur la bureaucratie tâtillonne, le mépris haineux des Anglais pour tout ce qui n’est pas eux-mêmes, leur guerre sournoise contre nos nationaux. Les Jeunes-Égyptiens t’ont fait leurs confidences. Certes, la révolution est fatale, mais le désir de ces gens est de l’avancer, si possible !

« Vous assisterez, t’ont affirmé ces jeunes gens, à la chute de cet immense empire dont l’extrême force engendrera l’extrême faiblesse et de qui l’écroulement formidable dépassera tout ce que l’on a vu jusqu’ici.

« Le jour de cette catastrophe, — c’est ta conclusion et celle des Jeunes-Égyptiens — souvenez-vous du mot admirable que cet Irlandais persécuté par les durs mangeurs de bœuf rouge répondait à M. Henri Béraud, le romancier du Martyre de l’obèse :

« Du côté où se trouve l’Angleterre, le Droit fait défaut. »

Williams s’arrêta pour juger de l’effet, puis :

— Veux-tu que je te fasse, moi aussi, une confidence ? Eh, bien, tout cela est exact, car les confidences, c’est moi qui les ai reçues. Et je crois assez à ce que j’ai dit. On pourra comparer avec la vérité officielle des ambassades et des consulats, plus tard, car les gens de ces bureaux-là font un singulier métier.

— Oui, dis-je.

Mais je regardais Christiane qui, sans en avoir l’air, près de la portière, surveillait le mystérieux docteur Neikuls Namel.

XII NEIKULS NAMEL

Ce n’était pas la première fois que Williams maudissait les diplomates et la diplomatie. Il se plaignait aussi, de temps à autre, suivant les circonstances, de l’énorme part de mensonge officiel et de bureaucratie que cette carrière comportait, et des cascades de péripéties déconcertantes où elle précipitait ceux qui lui accordaient quelque crédit, mais je m’étais aperçu déjà que Williams Lecharier parlait pour le plaisir, et cette gymnastique dissimulait presque toujours chez lui de plus graves soucis. Comme moi, en effet, Williams surveillait le docteur Neikuls Namel, qui revenait en ce moment vers nous, moins claudicant que tout à l’heure peut-être parce qu’il courait le long du couloir, et si pressé qu’il en oubliait, semblait-il, de courber le dos.

— Qu’y a-t-il donc ?

Le docteur s’arrêta pour regarder derrière lui, puis :

— Je vous connais suffisamment pour savoir qui vous êtes. D’ailleurs, j’ai pu apprécier votre ami (et il me désignait de la main) en d’autres circonstances. Il faut donc que je vous avertisse. Ayant répété partout que je ne connaissais point l’anglais, les « Rosbif » m’ont mis à l’épreuve de diverses façons et je n’ai point sourcillé. Or, je viens de surprendre à propos une bien étrange conversation. Jugez vous-même si c’est un nouveau piège que l’on a tendu, à vous qui allez en Mésopotamie ou à moi seulement pour savoir si je comprenais ce que je n’avais pas l’air d’entendre.

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