← Table of contents
Sous les murs de Bagdad

PREMIÈRE PARTIE UN ÉTRANGE COMPAGNON

Reading edition

I MONSIEUR DE PRÉNONNE

Sur le quai d’embarquement, près de la passerelle du petit cargo japonais qui devait faire route pour l’Égypte, se promenait un maigre personnage tout de noir vêtu. Comme je m’approchais pour monter sur le pont, cet homme m’arrêta :

— Ce bâtiment ne prend pas de passagers, énonça-t-il, sans me regarder.

— Cependant, je suis passager.

— A quel titre ?… Seriez-vous le compagnon de M. Victor Williams…

— Lecharier… C’est exact.

— Rien ne me le prouve…

— Ma réponse, d’abord, si vous me connaissiez un peu, et puis ceci encore…

Je présentai un passeport maculé de timbres et diverses pièces d’identité. L’homme les examina. C’était un long et mince individu qui se tenait très droit sur des jambes d’échassier. Dans l’ensemble, cet air raide, particulier à certains officiers en civil. Je le jugeai orgueilleux, vindicatif, plein de suffisance et de l’habitude du commandement qui confère à quelques-uns, non les qualités du chef, mais l’apparence de ces qualités.

— Je vous attendais depuis longtemps, monsieur, commença ce personnage en relevant une tête au teint de cire où l’on voyait deux yeux petits et sans éclat.

Puis, détournant son regard, comme gêné de ce qu’il avait dit, il me rendit mes papiers.

Je crus devoir m’excuser :

— Mais il y a un bon moment que je suis arrivé, monsieur.

— Je n’en doute pas, me répondit-il. Moi aussi, il y a longtemps que je suis arrivé. Et je vous attendais…

— Croyez bien que je regrette de vous avoir fait attendre, mais je ne savais pas…

— Il fallait le savoir, monsieur. Ma place est à l’embarcadère, mais la vôtre était sur le pont. Montez donc, je vous prie, et donnez-vous la peine de vérifier si tous vos bagages et ceux de votre ami se trouvent en sûreté.

Cela fut débité d’une voix sèche qui n’admettait pas la contradiction ; c’est pourquoi, sans doute, lâchant toute prudence, je répliquai aussitôt :

— Monsieur, je ne vous connais pas. Finissons-en donc et laissez-moi passer.

Des matelots, deux ou trois dockers, un douanier s’approchèrent. Une brusque colère désarticula l’anguleux visage de mon partenaire. Devant ces gens qui s’intéressaient visiblement un peu trop à notre conversation, un conflit allait s’engager.

— Alors, moi, monsieur, qui ai le déplaisir de vous connaître, je vais me présenter : je suis M. Louis Tuchet de Prénonne.

Aussitôt, sans vouloir en écouter davantage, je m’éloignai, l’air aussi indifférent que possible, comme si les avis de M. de Prénonne ne me concernaient point. Quand je songe à sa figure stupéfaite, je ne puis, même aujourd’hui, m’empêcher d’en sourire, et cependant, de cette querelle provint toute une série de mésaventures…

Somme toute, ainsi que je venais de l’apprendre à l’intéressé lui-même, je ne connaissais pas M. de Prénonne ; je ne l’avais jamais vu, mais, d’après le portrait tracé du personnage par mon ami Williams Lecharier lui-même, il m’avait été facile d’identifier le désagréable gentilhomme qui se considérait déjà comme le chef et l’organisateur de notre petite expédition.

Je passai le long d’un haut charbonnier amarré à quai, pareil à une vaste et noire muraille rebondie ; je tournai dans une allée que bordaient des sacs de blé et des ballots de tabac, puis je regardai les faubourgs « napolitains » de Marseille, les petits coteaux blancs et leurs pins parasols que le vent semblait incliner du côté de la Méditerranée. J’étais déjà loin du cargo japonais, de sa passerelle et de M. de Prénonne, je m’efforçais, du reste, de n’y plus songer, lorsque je fus abordé par un gentleman très brun, de taille moyenne, qui me salua avec assurance.

— Monsieur Blaze Romerdy, n’est-ce pas ?

Puis, sans plus attendre :

— J’arrivais près du bateau comme vous parliez à M. de Prénonne. J’ai tout entendu. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir eu le bon esprit de ne pas insister longtemps et de laisser cet homme terminer seul, à loisir, ses remontrances.

Cet étranger aux yeux trop lourds qui m’abordait par mon nom, m’emplissait d’une subite méfiance :

— Qui donc êtes-vous, monsieur ?

— Un passager dans votre cas, tout simplement, déclara-t-il avec une humilité trop prononcée pour être effective. Mon nom ne vous apprendrait rien, mais vous, vous m’étiez connu…

Tout en parlant, l’homme tira de son portefeuille une carte de visite qu’il me tendit :

CONSTANTIN DE HENNE Voyageur de commerce PARIS

— Il me semble que je vous connais… que je vous ai déjà vu… remarquai-je avec quelque hésitation.

— Que vous m’ayez rencontré, c’est probable ; que vous me connaissiez, ce n’est guère possible. La question n’est point là, reprit avec assurance mon interlocuteur. Je voulais plutôt vous féliciter d’avoir abandonné M. de Prénonne. Voyez-vous, ce n’est pas de sa faute. Il est ainsi fait. Il appartient à la confrérie de ces gens disgraciés qui possèdent l’étrange privilège de ne pouvoir rien dire, même les choses les plus insignifiantes, sans froisser leurs amis et s’attirer la rancune des indifférents. Mais que pensez-vous faire maintenant ?

Cette question, subitement amenée, me parut, à ce moment-là, cacher le véritable dessein de M. Constantin de Henne. Par la suite, toutefois, je négligeai cette méfiance.

— Je suis véritablement indiscret, protestait l’homme brun ; cependant je vois bien que la perspective d’un voyage avec un aussi singulier ordonnateur que Prénonne vous paraît une chose bien hasardée.

A la vérité, je n’avais nullement songé à tout cela. J’étais parti pour ne pas donner en spectacle aux habitués du port de la Joliette la colère de M. de Prénonne et, peut-être aussi, la mienne.

— Vous attendez l’arrivée de votre ami ? recommença l’importun questionneur.

— Quel ami ?

— Votre ami Williams.

A ce nom, je reculai, tant ma stupeur était peu simulée. Comment cet étranger pouvait-il savoir ?…

Il repartit en souriant :

— Je vous répète que j’ai assisté à votre… entretien avec Prénonne, et c’est lui qui vous parla de Williams… Mais, à propos, vos bagages ?…

— J’irai tout à l’heure.

— Maintenant, répliqua M. de Henne, Prénonne ne vous verrait pas monter ; la nuit est presque tombée…

Le soir, en effet, commençait de descendre sur la mer violette et, par endroits, des lumières piquaient la ville, déjà bleuie par l’ombre. Toutefois l’obscurité n’était pas assez épaisse pour que mon passage échappât à la vigilance de M. de Prénonne. Heureusement, le hasard voulut qu’il s’éloignât à ce moment de son poste d’observation, sur l’embarcadère.

Dès que je fus sur le pont du petit bateau japonais, je partis à la recherche de mes bagages. Je retrouvai assez vite, dans l’entassement des colis à main, près de l’escalier de descente des « premières », ma valise et celle de Williams, mais je ne parvenais pas à découvrir, ni dans le salon des « premières », ni près de l’escalier, une sacoche imprudemment étiquetée « fragile » et qui devait être écrasée sous un échafaudage de colis.

En somme, si j’étais venu plus tôt à bord, j’aurais aisément découvert les bagages que je ne trouvais plus maintenant. Je réfléchissais, n’ayant rien d’autre à faire, et je m’assis auprès des valises, celle de Williams et la mienne.

Les reproches de M. de Prénonne ne méritaient pas, peut-être, mon excès de mauvaise humeur, et je voyais ma colère s’en aller peu à peu, tant il est vrai que nous ne sommes pas les maîtres des sentiments qui nous paraissent les plus durables.

Je n’étais pas fâché, du reste, après une journée à travers Marseille et deux nuits sans sommeil, de prendre quelque repos. J’en oubliais mes projets d’abandonner le bâtiment. A ce moment, M. de Henne qui me cherchait peut-être, — j’en suis certain aujourd’hui, — s’arrêta devant moi.

— Eh bien ! vous attendez votre ami ?

Je lui dis que je ne pouvais guère faire autrement, ni renoncer de gaîté de cœur, sur-le-champ, à ce voyage entrepris avec Williams et aux avantages « commerciaux » — j’appuyais sur ce point — que nous pensions en recueillir, pour quelques ripostes déplacées et, tout au plus, assez vives de M. de Prénonne.

M. de Henne m’approuva, ce qui m’enhardit à poursuivre :

— Je ne peux pas non plus prendre sur moi de changer brusquement le plan de Williams, ni l’abandonner dans cette expédition où il m’a témoigné sa confiance en me proposant de l’accompagner.

C’était vrai, du reste, j’avais accepté sans bien me rendre compte des conséquences de ma décision.

II LES DÉCISIONS DE WILLIAMS

Je pourrais affirmer aujourd’hui, pour m’excuser moi-même, que je ne savais rien refuser à Williams. Ce serait plus simple, pas très loin de la vérité, et j’en aurais fini tout de suite.

Il y a ceci encore : c’est que je ne tiens pas à entrer en lutte avec un homme que je suis exposé à rencontrer tous les jours ou presque. Or, en ce temps-là, je voyais Williams Lecharier souvent. Et chaque fois, il me parlait de « nos » projets de départ pour l’étranger. Jamais je n’ai contrarié Williams sur ce point, et si je lui ai dit « oui », comme il me l’a soutenu par la suite, ce fut, à coup sûr, sans y attacher d’importance. Sans grand enthousiasme, non plus. Peut-être avais-je accepté pour me donner le temps de tergiverser et d’agir ensuite à ma guise. Ainsi, on s’imagine tout simplifier et c’est dans ces minutes-là que l’on complique sa vie. Plus tard, je sais bien, je me suis rendu compte que j’avais suivi Williams par amitié, pour la confiance instinctive aussi qu’il avait su m’inspirer.

M. de Henne s’était le plus naturellement du monde assis à côté de moi, sur les bagages entassés. Il me posait parfois quelques questions d’un air détaché. Tout à la joie de ne pas me trouver seul et d’avoir un auditeur, je lui dis comment j’avais connu Williams, en des jours mémorables de deuil et d’épouvante. La nuit, lentement, s’élargissait sur les eaux brillantes tandis que j’évoquais, pour moi surtout, ce passé dont Williams ne consentait à parler que par prudentes allusions, comme pour conjurer le retour d’un malheur toujours possible. Nous disions autrefois, là-bas, dans le temps, sans prononcer des noms de lieux ou de personnages.

Williams, donc, après la plus tragique aventure de notre époque — c’est la guerre que je veux désigner — me fit entrer dans une maison de commerce, et pour moi commença la plus calme des existences dans le plus paisible des petits bureaux de comptabilité qu’il fût possible de trouver. Et si je voyais bien le monotone de mes fonctions, j’en goûtais quand même le provisoire bonheur.

De toute mon histoire il va sans dire que je ne livrais à M. de Henne que l’essentiel, c’est-à-dire ce que je jugeais opportun. Je faisais un tri dans mes souvenirs et composais simplement pour mon auditeur d’occasion des morceaux choisis.

Or, Williams, qui m’avait volontairement égaré dans ce coin perdu où je me morfondais, dut penser qu’après un aussi discret apprentissage du repos, je devais être préparé pour de plus délicates entreprises.

— Un soir — il y a environ trois fois vingt-quatre heures — comme j’allais me coucher, on sonna à ma porte. J’hésitais… Hésitation bien naturelle.

« — Ouvre ! Mais ouvre donc !…

— Et vous avez reconnu la voix de votre ami Williams ! interrompit M. de Henne que je distinguais assez mal à côté de moi, mais qui me prouvait ainsi, par cette interruption, l’intérêt qu’il portait à mon récit.

J’avais reconnu en effet la voix de Williams. Mon ami se montra heureux de me trouver chez moi. Et sitôt qu’il fut entré dans ma chambre, il déposa sur ma table la valise qu’il tenait à la main.

— Qu’est-ce que tu fais à cette heure-ci ? lui dis-je. Tu es malade ?

— Ça tombe bien, déclara-t-il. Nous allons gagner huit jours. Nous arriverons peut-être à temps…

— Où veux-tu aller ? demandai-je, un peu inquiet… Rien de grave ?

Je regardais Williams qui n’était pas, somme toute, coutumier de ces visites impromptues.

— Mon vieux, prépare-toi tout de suite. Il faut partir.

— Comment ?

— Prépare-toi à partir pour Suez.

— Impossible ; je vais me coucher.

— Il s’agit bien de te coucher. Il faut que tu arrives à Marseille, demain, dans la soirée.

— Je regrette, dis-je, de plus en plus inquiet, sans oser cependant brusquer mon ami. Tu sais pourtant que demain matin je dois aller à mon bureau. Et je ne crois pas, — tu sais comme ils sont tâtillons, — qu’ils me permettent d’aller faire le tour par le canal de Suez et de revenir dans la même journée.

— Je ne plaisante pas, reprit Williams, qui s’impatientait. Je te répète que tu dois partir tout de suite. Je t’ai fait envoyer à Suez.

— Toi ? Et par qui ? Par une maison d’exportation ? Ce n’est pas possible.

— Et tu as juste le temps de partir.

— Je regrette, mais je ne puis pas. Je ne veux pas être représentant à l’étranger ; j’ai sommeil…

— Tu dormiras dans le rapide. Habille-toi. Fais ta valise. Tu es chargé de te rendre en Égypte.

— En Égypte !…

— C’est une surprise que je voulais te faire ! Es-tu content ?

Je n’osais répliquer : « Tu es fou ! » parce que je le pensais. Je commençais d’éprouver de sérieuses craintes pour la raison de Williams et, me souvenant à propos qu’il ne fallait pas contrarier ce genre de malades, je résolus de l’approuver sur toute la ligne, pour gagner du temps.

— Que ferai-je à Suez ? dis-je.

— Le travail que tu fais ici.

— Le même travail ?

— A peu près. Tu verras bien. Tu n’as pas l’air de te rendre compte, reprit Williams, Suez, c’est en Égypte, entre le canal et le désert. Tu es envoyé là-bas. Alors, le plus tôt sera le mieux…

Williams se tenait devant moi. Je pensais : « Pauvre garçon ! Ah ! ç’a été vite fait. Encore une victime de cette sacrée guerre !… » Et, comme nous ne permettons pas à notre perspicacité de se trouver en défaut, j’ajoutais pour moi-même : « Ça ne m’étonne pas du tout. Je l’avais pressenti depuis quelques semaines. »

Après un silence, je me hasardai à voix haute :

— Oui. Eh bien, ne t’en fais pas. Si tu veux te coucher dans mon lit, je m’étendrai sur cette chaise longue. J’ai connu des nuits plus dures. Tu dois être fatigué… Nous avons le temps, du reste. Demain, nous en reparlerons.

— Alors, s’écria Williams, tu refuses de partir ?

— Demain tant que tu voudras. S’il me fallait m’exiler maintenant, ajoutai-je en riant, je crois que j’aimerais mieux donner ma démission tout de suite.

— Tu ne peux pas refuser une occasion comme ça. Ce n’est pas sérieux. Habille-toi vite. Ne t’embarrasse pas de bagages. Prends l’essentiel : ta pipe, ton tabac, tes gants, deux chemises, quelques mouchoirs… C’est un long voyage, tu sais… Nous allons prendre un taxi, puis le train, puis un bateau.

— Alors, tu viens avec moi ?

— Bien entendu.

Il parlait sérieusement, comme il l’avait fait jusqu’ici, du reste.

— Nous vivrons désormais là-bas. Quelle idée !

— Non, expliqua Williams. Un voyage d’aller et retour. Comme je te l’avais promis. Quelques semaines. Puis nous reviendrons à Paris. Habille-toi, je t’en prie. Nous arriverons encore à temps pour le rapide de onze heures. Mais si ! J’ai les billets, les permis…

Je considérais Williams, qui avait étendu la main sur sa valise de voyage, pour bien indiquer qu’il était prêt à partir. La tranquille conviction de cet homme en pardessus et chapeau gris me fit un peu douter de ma clairvoyance.

— C’est la meilleure saison, ajouta Williams. Nous arriverons fin janvier ; la chaleur sera tout à fait supportable.

— Pourquoi aller là-bas ? dis-je, mal débarrassé de ma méfiance.

— Des affaires de famille.

— Ah ! tu as de la famille en Égypte ? Tu ne m’en avais jamais parlé.

— Mais toi aussi, tu as de la famille à Suez ou au Caire. Ne me regarde pas avec cet air ahuri, si c’est possible. Et achève de t’habiller. Ton chapeau… Nous allons là-bas pour des raisons que nous découvrirons en cours de route. En réalité, nous sommes envoyés spécialement pour une entreprise que je t’expliquerai plus tard tout au long.

« Tu ne parais pas enchanté, ajouta-t-il.

Ses yeux gris souriaient dans son visage.

— Je dormais… ou presque… Et puis, partir comme ça, tout de suite… Je regrette Paris… Mais alors, ce n’est pas une blague ? Tu ne me fais pas marcher ?…

— Je n’ai pas de temps à perdre. Dans le rapide je te montrerai l’ordre qui nous concerne. Prends une casquette. Tu compléteras ta garde-robe au Caire… Comprends donc que c’est une occasion exceptionnelle pour toi : un petit voyage, quelque argent et, qui sait, au retour une proposition nouvelle. Et tu refuserais !

— Que faudra-t-il faire là-bas ?

— Rien ou presque. Tu me suivras. Je t’expliquerai… Mais il sera bientôt onze heures… C’est très pressé, puisque je suis venu te chercher tout de suite. En partant cette nuit, nous arriverons peut-être pour le bateau de demain soir. J’ai retenu nos cabines par télégraphe.

« Notre départ, personne ne le sait, mais d’autres compétiteurs, des envieux pourraient contrarier nos plans. Je connais ça : l’autorité se ravise, envoie un contre-ordre, et retarde, pour une cause ou une autre, l’expédition pendant deux mois, six mois, une année. Ta valise est finie ? Écris un mot pour ta concierge, qu’elle ne t’attende pas demain soir. En route, maintenant. Nous dormirons dans le train.

— S’il y a de la place !…

— Nos couchettes sont retenues.

Devant une folie si logique en ses moindres précisions, je n’insistai plus et me laissai conduire par Williams qui ouvrit ma porte avec autorité.

III WILLIAMS LECHARIER

Le lendemain, dans l’après-midi, nous descendions du train à la gare Saint-Charles, à Marseille, avec un retard assez sérieux. Le courrier qui fait escale à Alexandrie était naturellement parti, cinq heures avant notre arrivée.

— Qu’à cela ne tienne ! Allons dîner. Nous prendrons le bateau demain.

— Tu t’imagines, me dit Williams, qu’on monte sur un paquebot comme dans un tramway et qu’il y a un courtier de Chine avec arrêt à Port-Saïd, tous les soirs à heure fixe ?

— Non, mais tous les trois jours, environ.

— Pareil à tous les Français, tu ne connais rien, ou presque rien, des choses de la mer. Pas même le nombre des courriers ! Je puis t’assurer que ce retard nous fait perdre une semaine au moins… Non, décidément, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même, je ne serai tranquille que sur le bateau qui nous emportera. Attends-moi donc dans ce café, avec ton sac et nos valises, je vais m’informer.

Williams s’éloigna. Je restais seul, presque satisfait de ce contre-temps qui m’accordait quelque repos. J’avais mal dormi dans le rapide, je me promettais de rattraper le temps perdu. Cependant Williams faisait montre d’une telle inquiétude que je demeurais les yeux ouverts, et d’autant plus alarmé que je ne parvenais pas à concevoir les périls que nous pouvions courir.

Williams avait, en effet, renvoyé aux calendes les explications que, selon sa promesse, il devait me fournir dans le train.

— Tu dormais si bien, me répliqua-t-il plus tard, que je n’ai pas voulu te déranger. Nous en reparlerons sur mer.

Williams Lecharier donnait rarement les causes de ses décisions ; du moins, il n’aimait pas exposer les véritables. A force d’affecter une froideur britannique, de répondre brièvement aux questions, il était parvenu à se donner plus que l’apparence d’un homme réservé, toujours sur ses gardes. Williams se méfiait, surtout de lui-même. Parfois, cependant, il s’oubliait, allait jusqu’à s’indigner, s’embarquait pour de copieuses explications, puis, se souvenant soudain de son parti pris de prudence, il prenait soin, sans couper court trop brusquement, de n’abandonner que le superflu. Dès lors, on pouvait être sûr de ne rien savoir de précis, et le mieux était de renoncer à toute curiosité : Williams ne perdait pas deux fois de suite la maîtrise de soi-même.

Cette constatation, j’eus occasion de la faire souvent pendant les sanglantes années vécues ensemble et, tout récemment encore, à plusieurs reprises.

Williams parti, je sommeillais à demi sur les banquettes de ce petit café de dockers, mes valises près de moi.

Je songeais au voyage que je devais entreprendre. Une certaine inquiétude me venait à l’endroit de la mer, quelque appréhension aussi pour ce long parcours. C’était, à vrai dire, ma première grande traversée. J’imaginais la monotonie de ce transport et j’entrevoyais plusieurs catastrophes possibles, si bien que, lorsque Williams revint, il dut m’éveiller.

— Heureusement que je comptais sur toi pour surveiller nos valises ! Allons à l’hôtel, maintenant.

— On ne part pas ?

— Non. Demain seulement.

— Qu’est-ce que je te disais !

— Ce n’est pas ce que tu crois ! J’ai rencontré un personnage qui doit aller au Caire.

— Lui aussi ? Par quel hasard ?

— Il n’y a pas de hasard du tout. La logique simplement. Il suffit de réfléchir, reprit Williams. Je savais bien que nous raterions le courrier. Mais il fallait quitter Paris au plus vite. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui manquent un courrier, d’autant plus que si ce bateau est parti à son heure, la plupart des trains arrivant à Marseille ont subi des retards. Le personnage qui nous occupe devait, comme nous, prendre passage à bord du Lilliput. Mais il a voulu faire absolument comme nous… il a manqué le Lilliput… Il s’est alors entendu avec le capitaine d’un cargo japonais qui fait route sur Bombay et qui voudra bien nous prendre également, à nos risques et périls.

— A nos risques ?…

— Et périls, oui. Le « sabot » du Japonais n’est pas fait pour les voyageurs. On s’en accommodera quand même. Nous serons trois au moins par cabine, mais nous en avons vu de plus dures, ensemble, il n’y a pas longtemps. Nous arriverons aussi vite que sur le Lilliput et demain, à cette heure-ci, nous serons loin de Marseille. C’est l’essentiel, comprends-tu ?

— Et nous irons à Bombay ?

— Non. Nous descendrons à Port-Saïd. Ça ne te convient pas ?

— Ce que je vois de plus clair, c’est que nous allons faire une exécrable traversée. La nuit, nous serons mal couchés, le jour mal installés, sans compter le vent, les roulis, la nourriture…

— Pour la première fois depuis Paris, ce que tu viens de dire n’est pas dépourvu de bon sens. Nous achèterons quelques provisions. A propos, ajouta Williams, dans la voiture qui nous emportait vers l’hôtel. A propos, il est convenu avec ce monsieur que j’ai rencontré, — M. de Prénonne est son nom — qu’il parlerait de nous au capitaine japonais. Tu n’auras donc demain qu’à monter sur le pont. On embarque dès quatre heures de l’après-midi. On quitte le port de Marseille avant la nuit. Oui, c’est ainsi. J’ai quelques formalités à remplir, deux ou trois télégrammes à expédier. Et toi ? Personne à prévenir ?

— Non. Rien.

C’était vrai, du reste. Je me trouvais parfaitement détaché du continent et, si je regrettais Paris, peu de chose cependant m’y retenait : une vieille femme de ménage, le garçon du restaurant où j’allais d’habitude et quelques créanciers adroitement dispersés. Comme perspective, un avenir de petit employé résigné, sans grosse ambition. Pourtant, j’aurais voulu, à ce moment-là, avoir de nombreux télégrammes à rédiger, des adieux à écrire à des intimes ayant un nom et un visage, une fiancée, des amies, une femme, et puis quoi encore ? Je sentais soudain un obscur déchirement à quitter mon pays et à prendre le large. Mais Williams qui, jusqu’ici, ne s’était pas montré prodigue de renseignements, prit soudain un évident plaisir à me mettre au courant :

— Nous serons six sur le cargo du Japonais, sept avec le domestique de M. de Prénonne, une sorte de métis qui cuisine à la perfection, huit peut-être en tout.

— Qu’est-ce donc que M. de Prénonne ?

— Tu le verras. Il a été assez aimable. Du moins il s’y est efforcé, car il n’est pas taillé pour ça. C’est un long et hautain bonhomme qui s’est déclaré enchanté de pouvoir rendre service à deux Français dans l’embarras. Si j’ai bien deviné, il part avec quelques géographes, des archéologues aussi, qui se proposent de visiter la Mésopotamie.

— Pourquoi cet homme-là avec ces gens-là ? demandai-je.

— C’est ce que j’ignore, dit Williams. M. de Prénonne accompagne ces gens jusqu’à Alexandrie ou Port-Saïd… Tu le découvriras bien tout seul dans le port de la Joliette… Rendez-vous demain, devant le cargo, bassin d’Arenc, tu te souviendras ?

Voilà comment, grâce à la diligence de Williams-Victor Lecharier, je me trouvais ce soir même sur le pont encombré d’un petit bâtiment japonais en instance de départ pour Port-Saïd et Bombay.

IV LE NOUVEAU PASSAGER

Ainsi, loin des bruits d’un embarquement opéré à grands renforts de chaînes et de treuils, j’avais confié à M. de Henne, avec plus ou moins de détails, oubliant certaines choses, glissant sur d’autres, l’étrange histoire de mon départ précipité. Et M. de Henne, en ne se permettant que les observations nécessaires pour m’inciter à poursuivre, m’avait écouté avec une attention qui me surprenait tout de même un peu. Parfois, au cours du récit, j’apercevais dans l’ombre, grâce à la lueur de la pipe qu’il fumait, le visage mat, la bouche gourmande et le bas du menton de ce compagnon offert par le hasard et qui, au demeurant, m’était assez sympathique… Ses yeux, surtout, étaient, en dépit de la nuit, fixés sur moi.

— Espérons, dit-il, quand j’eus fini de parler, que, somme toute, vous ne regretterez pas d’avoir suivi votre ami. Mais vous ferez mieux de continuer de l’attendre ici. Peut-être vous conseillera-t-il de ne pas rester davantage. Peut-être aussi…

Sur quoi, M. de Henne commença l’éloge de Williams-Victor Lecharier qu’il avait un peu connu autrefois…

— Je ne sais s’il se souvient encore de moi, corrigea-t-il avec prudence. Il ne s’appelait pas Williams en ce temps-là.

J’expliquai que ce surnom avait été donné à mon ami pendant la guerre, à l’époque où il avait été proposé comme interprète dans l’armée anglaise. Il ne savait, du reste, pas dix mots d’anglais. Au dernier moment, on s’aperçut de son ignorance, mais ce nom de Williams lui resta. M. de Henne voulut bien trouver plaisante cette origine, puis, tout naturellement, il s’empressa de parler d’autre chose, du beau temps, de la meilleure saison de l’année pour les voyages.

— Est-ce vous, M. Constantin de Henne ? demanda une petite voix onctueuse. Je ne savais pas que vous étiez là ? Que faites-vous donc ?

— J’attends qu’on se décide à partir, répondit posément mon voisin.

— Eh bien, soyez patient. Il y a des passagers en retard.

En même temps une forme se profila dans l’embrasure de la porte, se détachant en noir sur le fond de la nuit.

— M. de Prénonne attend un passager auquel il tient beaucoup, poursuivit l’homme qui, maintenant, parlait bas. C’est un garçon très averti des questions musulmanes, assez distrait par contre et qui me paraît fort capable d’avoir oublié que nous partions ce soir… Mais vous n’êtes pas seul, il me semble ?

— En effet, répliqua M. de Henne qui se leva pour les présentations ; il les fit et de mauvais gré, du reste. Je ne sais si la forme ronde entendit mon nom ; ce qui est sûr, c’est que je ne compris pas le sien.

— Vous habitez Paris ? me demanda le nouveau venu — qui répondait, je l’ai su plus tard, au patronymique de Sartigues. — Moi-même…

Et, sur-le-champ, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait guère, M. Sartigues se mit à parler de lui sur un ton de satisfaction évidente. J’appris ainsi qu’il était marié depuis peu, que ce voyage forcé dérangeait ses habitudes. Il se plaignit d’abord d’avoir manqué le courrier français. La traversée sur un bateau japonais ne lui promettait rien qui vaille. Il semblait surtout regretter son foyer calme, son bureau paisible, son petit travail quotidien et régulier… il donnait ainsi l’impression d’un fonctionnaire désorienté loin de son tranquille rond de cuir.

Je regardais attentivement celui qui me parlait. Devina-t-il les raisons de mon insistance ? Il détourna la tête et je fus forcé de changer de place pour qu’il se trouvât sous la faible clarté d’une lanterne au verre dépoli que les trépidations des machines faisaient sursauter.

J’aperçus alors plus complètement mon homme. Il était de taille moyenne, légèrement renflé dans la région du ventre, ce qui, somme toute, lui donnait l’air d’un pot à tabac assez rebondi, assez épais aussi. Mais j’ai appris, à mes frais, qu’il ne fallait pas se fier à la bonté préventive des gens gros et ronds qui cachent souvent une compacte sournoiserie et même une jalousie aiguë sous leur rotondité. Celui que je dévisageais s’approcha d’un nouveau personnage qui s’apprêtait à descendre le roide escalier de fer.

— Vous êtes pressé ? lui demanda-t-il.

— Ah ! c’est ici que vous vous cachez, répliqua l’autre.

— Permettez que je vous présente… Monsieur ?…

M. Sartigues se tournait vers moi et c’était une manière comme une autre de me faire répéter mon nom qu’il n’avait pas dû entendre tout à l’heure quand M. de Henne l’avait prononcé.

Le nouveau venu, qui s’appelait Rives-Ribière paraissait large, imposant, beaucoup plus fort que le fonctionnaire mélancolique, mieux bâti aussi. Il avait toute l’apparence d’un comédien de modèle courant : vaniteux, entreprenant, un peu sot ; quand il parlait, c’était d’une voix effacée, presque timide. On eût dit un professeur plein de modestie.

Rives-Ribière me fut donné comme dessinateur en soieries. Je ne sais pourquoi, je n’ajoutai alors aucun crédit à cette affirmation.

M. Rives-Ribière allait visiter — en passant — l’Égypte : peut-être même pousserait-il plus loin… Il voyageait pour son métier.

C’est tout ce qu’il daigna nous confier, par quelques mots aimables, en plaisantant sur la dureté de notre voyage et les inconvénients de cette traversée si longue. Mais on sentait bien, sous le masque de cette épaisse apparence, un homme instruit, de bonnes manières, l’air volontairement effacé, qui devait connaître plus de choses qu’il ne voulait le dire et susceptible de s’acquitter en conscience de missions plus difficiles.

— Le chargement doit être terminé, annonça M. de Henne.

On n’entendait plus, en effet, le sifflet des machines à vapeur, les heurts des caisses embarquées et le grondement des chaînes du mât de charge. Nous sortîmes alors sur le pont. Le grand air nous frappa au visage. Près de nous, un matelot courait en balançant une lanterne sourde. Nous nous dirigeâmes près des sièges installés à l’avant, abrités par le toit vitré du salon. Sur la passerelle, une lumière se mit à briller. Des ombres passaient continuellement. Parfois une corde humide, suintant l’eau de mer, se tendait, puis retombait sur le plancher avec un choc mou. On allait partir.

— Pourvu que Williams soit arrivé ! dis-je à mon voisin qui devait être Rives-Ribière.

Trois hommes apparurent à la coupée. M. de Prénonne parlait haut, mais, à cause du piston des machines, sa voix tendue ne parvenait point jusqu’à nous :

— Il est avec le pilote, expliqua M. de Henne.

Allons, c’était fini. Nous allions appareiller sans Williams. Il nous rejoindrait, mais plus tard, par un autre courrier. A cette pensée mon cœur se serrait d’angoisse. Je n’aurais pas cru que je tenais tant à ce singulier compagnon. Et je le voyais tel qu’il était, avec ses qualités surtout, un peu dur parfois, mais si dévoué, si obligeant, sachant qu’il faut montrer quelque indulgence aux humaines faiblesses. Certes il aimait à commander. Il était renfermé souvent. Il ne livrait presque jamais le fond de sa pensée. Mais il payait de sa personne, il n’abandonnait jamais ceux qui avaient eu confiance en lui et, s’il se confiait peu, pouvait-on lui reprocher d’être discret ?

Le matelot qui courait tout à l’heure reparut avec sa lanterne, et je me trouvai un moment dans le rayon lumineux. C’est alors que Williams, qui arrivait, m’aperçut.

— Je désespérais, dit-il… Les formalités des bureaux. Mais j’y ai gagné un nouvel ami.

Se retournant, il découvrit un long manteau foncé, coiffé d’un épais feutre gris.

— M. Christian Dallène qui fera route avec nous. C’est un jeune savant du plus grand mérite…

Ainsi c’était là, sans doute, ce garçon, dont le retard, comme l’assurait Sartigues, « fonctionnaire en exil », désolait si fort M. de Prénonne… Le jeune savant ne me paraissait pas répondre au signalement que l’on m’en avait fourni, ou peut-être à l’idée que je m’en étais composée. J’avais, en effet, imaginé un homme de science, jeune encore, d’un certain âge quand même, grave plutôt que hautain…

A ce moment, je me souvins de mon compagnon Henne et je voulus le présenter à Williams. Mais Henne s’était éloigné. Je n’en fus point surpris, je n’y portai même pas attention. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette discrète disparition me revint à l’esprit… Mais c’est toujours plus tard…

— Si tu n’y vois pas d’empêchement, reprit Williams, M. Christian Dallène sera des nôtres. Tu as visité les cabines ?

— Il n’y a pas de cabine, dis-je, en essayant de voir M. Dallène qui s’était déjà éloigné, par discrétion sans doute, ou, comme je l’imaginai sur le moment, parce qu’il ne tenait pas à se montrer.

— Pas de cabine ! Tu t’es mal expliqué.

— C’est cependant exact, monsieur, intervint Rives-Ribière avec un à-propos dont je lui sus gré. Nous coucherons et camperons à la belle étoile, sur le pont.

— Ah ! diable !

— Nous ne serons pas trop mal, continua Rives-Ribière. On nous a dressé une tente sur la fermeture bâchée qui recouvre les écoutilles. — Avec nos couvertures, nous serons comme chez nous.

— Il vaudrait mieux trouver une cabine…

— Il y a des lits disponibles, deux ou trois peut-être, mais personne de nous n’en veut. Les rats viennent déranger les dormeurs, plusieurs fois par nuit.

Cependant, Williams, qui portait avec lui la sacoche que j’avais cru perdue, était allé inspecter le bivouac sommaire que les matelots japonais avaient installé pour notre usage.

— Il faudra accrocher solidement les toiles, pour que l’air ne pénètre pas, et aussi pour que nous ne roulions pas à la mer par temps de roulis.

Je retrouvais Williams tout entier dans ces quelques mots. J’en éprouvais une joie qui me fortifiait, juste au moment où le cargo se mettait à tourner, puis se faufilait le long d’imposantes masses de fer que l’on devinait surtout aux feux qu’elles avaient allumés pour la nuit… Au loin, dans Marseille qui s’éloignait, des lumières se tassaient toujours plus avant de disparaître. La sirène du cargo lançait ses appels réguliers et nous avancions sur la mer pleine d’ombre mouvante dans sa profondeur, sous un ciel noir troué d’étoiles.

— M. de Prénonne a dû se montrer inquiet de ne pas me voir arriver ?

C’était Williams qui me posait cette question d’un air détaché.

— Je ne l’ai pas vu depuis que je suis sur le pont.

— J’ai télégraphié à Paris, continua alors Williams, que nous partions. Et maintenant, je suis tranquille : sur Port-Saïd.

On sentait la trépidation du bateau qui filait dans le silence. Nous étions accoudés à la lisse. Au-dessous de nous, le bruit continuel des eaux et le remous de leur bordure d’écume. Je cherchais des yeux, sur le pont chichement éclairé, le nouveau venu. Comme par hasard, il nous tournait le dos et regardait la ligne noire des côtes… C’était un jeune homme élancé, de bonne taille, mais dont le corps semblait flotter dans un manteau beaucoup trop large pour lui. Il tenait enfoncé sur sa tête, à cause de la brise qui redoublait de violence à mesure que le cargo prenait de la vitesse, un chapeau mou dont il avait baissé les bords. Et, me souvenant des yeux noirs assez hardis, qui trahissaient cependant une certaine inquiétude, je rétablissais le personnage.

M. de Prénonne passa près de nous. Rives-Ribière l’accompagnait. M. de Prénonne s’arrêta. Puis, ne pouvant retenir sa mauvaise humeur, il dit à Williams :

— Il était temps que vous arriviez !

— C’est précisément ce que j’expliquais à mon camarade, répondit Williams.

— Et vous-même, monsieur, je vous croyais parti ?

M. de Prénonne me regardait. D’autre part, Williams affectait de ne pas avoir entendu. C’était donc à moi de répondre.

— J’étais parti, comme vous dites, monsieur. Mais je suis revenu avec mon ami.

— Ah ! c’est vous qui étiez avec M. Williams Lecharier !

Sans plus insister, M. de Prénonne se dirigea vers le salon des premières. Nous vîmes son fidèle second, Rives-Ribière, hésiter… Suivrait-il M. de Prénonne ? Resterait-il avec nous ? Rives-Ribière, l’air distrait, attendit quelques secondes. Puis, lorsque M. de Prénonne se fut éloigné, Rives-Ribière s’excusa de nous imposer sa compagnie, mais il ne savait où aller…

V PREMIÈRE NUIT A BORD

— Est-ce qu’il va nous faire cette vie-là longtemps ? demanda Williams.

— Il commence seulement.

— Ah ! il s’est déjà essayé avec toi ?

Rives-Ribière, qui cherchait peut-être une occasion de nouer connaissance, crut devoir intervenir :

— Vous savez, c’est un homme très doux. On le connaît mal. Très aimable également. Mais encore faut-il le savoir. Et quand on le sait, il vaut mieux ne pas lui montrer qu’on le sait, car cette connaissance que l’on témoignerait, l’affligerait et, peut-être même, l’irriterait, tant il est susceptible. M. de Prénonne s’est montré plein d’inquiétude pour vous et pour Monsieur — il désigna Christian Dallène qui se tenait à l’écart — parce que vous n’arriviez pas. Maintenant, il semble se désintéresser de votre présence, mais ce n’est qu’une attitude.

Nous écoutions moins ce que nous disait cet homme, que vingt minutes plus tôt nous ne connaissions pas, que la façon dont il nous le disait, d’une voix basse, pleine d’onction… Williams me regardait et ses yeux m’avertissaient : « En voilà un avec qui, dès maintenant, il va falloir compter ».

— Tout cela est parfait, conclut Williams. Mon ami et moi, du reste, nous n’accordons à ces incidents-là que l’importance qu’ils méritent. Mais j’aurais bien voulu découvrir une cabine.

Les lumières de la côte que nous longions encore n’étaient plus qu’une ligne brillante qui s’effaçait dans la nuit. Le jeune Christian Dallène parut s’éloigner de la lisse, comme à regret, mais, sans s’approcher de notre groupe, il déclara :

— Si c’est pour moi, la cabine, ne vous dérangez pas, monsieur Williams. Je m’accommoderai fort bien d’un lit de camp.

C’était la deuxième fois que Christian Dallène prenait la parole depuis son embarquement. Il s’exprimait d’un ton vif, clair, un peu chantant. Je regardai dans sa direction et je vis les lumières du bateau qui dansaient sur la mer et couraient le long de l’étrave. Au loin, la masse noire du ciel et des eaux… Une brise légère s’élevait. Et sur ce fond, drapé dans son manteau, la silhouette de ce jeune homme et son régulier visage blanc. Ce souvenir m’est resté si précis que souvent encore, lorsque je veux évoquer ce compagnon des jours anciens, je le revois comme je l’aperçus cette nuit-là, sur le pont incliné d’un petit cargo.

— Mais ce n’est même pas un lit de camp que nous pouvons vous offrir.

— Tant pis ! décréta Christian Dallène qui, pour ne plus entendre et couper court à toute offre nouvelle, retourna s’accouder au parapet. A ce moment, je regardais par hasard Rives-Ribière. Son visage témoignait d’une telle surprise qu’on ne pouvait manquer de la croire sincère.

— En cherchant bien, dit Williams, peut-être trouverait-on quelque chose ?

Mais, tout en parlant, il surveillait Rives-Ribière. L’étonnement que marquait notre importun ne lui avait point échappé. Sans doute Christian Dallène en était-il la cause ?…

Cependant, Rives-Ribière se souvint tout à coup qu’on l’observait. Il fit effort sur lui-même, se rappela les dernières paroles prononcées par Williams qu’il avait enregistrées, mais non comprises, et se hâta de répondre :

— M. de Prénonne couche dans une sorte de placard, chez le capitaine japonais. Et s’il n’avait craint de froisser l’aimable étranger, il serait venu avec nous.

— Il n’y a pas de place pour lui, répliquai-je.

Williams souriait. Rives-Ribière montrait quelque ennui, mais sans insister.

— Il a dû être fort impertinent avec toi ? demanda Williams. Ne te frappe pas, ajouta-t-il. Je le connais de réputation mieux qu’il ne peut me connaître. C’est un ancien officier de cavalerie démissionnaire. Il est entré dans l’industrie. Comme il ne parvenait pas à la haute situation qu’il se croyait en droit d’attendre, il a repris du service et il est resté à l’armée après la guerre… Mais on l’a changé de bâtiment.

Et je comprenais bien que cette édifiante histoire, Williams la contait surtout pour Rives-Ribière, que, dès ce moment-là, à tort ou à raison, il considérait comme un envoyé de Prénonne auprès de nous.

— Maintenant, allons nous coucher, conclut Williams.

Sur le pont, en effet, un vent mouillé, venu de la haute mer, accourait en sifflant. Nous nous glissâmes sous la tente que les matelots japonais avaient construite pour notre usage. Déjà, Constantin de Henne s’était installé sur le plan de gauche. M. Sartigues, le « fonctionnaire » mélancolique, comme je le désignais, occupait une place sur le même côté que Constantin de Henne, et il avait réservé de l’espace pour son compagnon, Rives-Ribière. C’est pourquoi nous nous trouvâmes ensemble, sur le bord resté libre, Christian Dallène le taciturne, Williams et moi.

Le jeune Dallène se roula dans ses couvertures et s’étendit. Il parut s’endormir aussitôt. Rives-Ribière, Henne et le fonctionnaire nous souhaitèrent bonne nuit. Pour moi, allongé à côté de Williams, pensant à mille choses et ne dormant pas, je suivais tous les mouvements du cargo. Lorsque le roulis nous faisait descendre, je tendais d’instinct les jambes et mes pieds s’arrêtaient à la toile qu’ils touchaient ; puis, le bâtiment s’inclinant à tribord, je me retenais pour ne pas glisser, et cependant ma tête et mes genoux se retrouvaient tout simplement sur un égal horizon. Ainsi bercé, sans regretter ma tranquillité terrienne, les chauds sommeils dans ma chambre à Paris, j’y songeais cependant…

Vers minuit, la brise de la pleine mer vers laquelle nous courions, devenue plus violente, plissa la toile de notre abri, puis les vagues elles-mêmes commencèrent d’éclabousser le pont ; des gouttes d’eau retombaient en pluie sur la bâche tendue… Aussi, lorsque je me soulevai pour arranger mes couvertures, ma tête heurta la toile raide d’humidité qui plaqua sur mon front comme un linge glacé.

C’est alors, à ce moment-là seulement, au cours de cette première veillée nocturne, sous cette tente secouée par les vents, en pleine mer enfin, que mon départ pour l’Égypte m’apparut une chose définitive. Je m’apercevais également que j’avais considéré jusqu’ici tout ce qui m’était advenu comme secondaire, fondu dans le brouillard d’un rêve.

C’est que, peut-être, depuis Paris, j’avais toujours mal dormi. La réalité des faits me manquait et la solitude également où l’on prend, après un bouleversement, contact avec soi-même, l’évidence dont on est peut-être le plus sûr.

J’entendais le clapotis des vagues, le ronronnement lointain des machines et, parfois, le souffle régulier de mes compagnons. Le jeune Dallène, près de Williams, se tournait souvent dans ses couvertures. Il dormait cependant avec toute la pesanteur de son âge.

— J’ai bien fait d’amarrer les cordes de notre campement, me dit Williams à voix basse. Si l’on glissait, du moins on ne descendrait pas trop bas.

— Oui, on aurait le temps de se réveiller avant d’être envoyé à la mer.

— C’est toujours ça…

— Quel est ce jeune homme que tu as amené avec toi ? tu le connais ?

— Oui, dit Williams, en riant, c’est un charmant garçon… Il ne fait pas chaud ici, ajouta-t-il.

— Non, mais demain, en vue des côtes d’Italie, le temps changera.

— Et en Égypte alors ! car tous ces gens vont en Égypte, reprit-il, heureux de voir que je le suivais dans son changement de conversation.

— Ah ! tu le savais…

— On peut toujours le supposer.

— Tu ne les connais pas ?

— Non.

Un petit silence. Puis Williams, à voix très basse, commença :

— Il est possible — c’est une hypothèse — que ces gens-là soient envoyés en Égypte pour des raisons qu’il nous faudra connaître. Nous pouvons dès maintenant nous souvenir qu’il est rare de voir un Français s’expatrier pour courir simplement sa chance.

Où vont-ils, tous ces expatriés ? Où allons-nous, nous-mêmes ? Je me le demandais sans le secours de Williams. L’un partait guidé par son ambition ou son intérêt, l’autre pour des questions d’argent ou d’avancement. Un Prénonne, par exemple, cachait une raison officielle ; Rives-Ribière aussi… J’en étais certain…

— Et ce garçon qui dort près de toi ? demandai-je.

— Tu y reviens ? Celui-là, répondit Williams, comme s’il devinait le détour de mes secrètes pensées, est peut-être le seul — tu entends : le seul — qui soit parti avec le désintéressement de son âge, pour voir, apprendre, voyager…

Tandis que Williams parlait ainsi, j’entendais les pas d’un homme égaré sur le pont ; il traînait ses souliers et devait se cramponner à la lisse… Parfois le vent meuglait et s’engouffrait très vite, d’un seul coup, dans le cornet de prise d’air, puis c’était le bruit des machines et le floc d’une vague qui ruisselait sur la toile tendue.

Mais Williams se taisait, tous dormaient maintenant sous la tente ; chacun rêvait qu’il s’était rendu les destins favorables et arrangeait l’avenir à sa manière, la seule bonne, assurément, mais qui oublie trop souvent de se produire.

VI M. DE PRENONNE PARLE…

Le lendemain, sur le pont arrière, nous causions, Williams et moi. Le temps était doux, mais d’un calme de surface qui ne présageait rien de bon.

— Ce n’est pas pratique, expliquait Williams. J’ai pu découvrir une cabine, une seule, sur ce sacré bateau ; nous pourrons nous retirer quelques minutes l’un après l’autre.

— A quoi bon ? répliquai-je. Nous pouvons bien faire notre toilette sur le pont, comme les autres.

A ce moment, M. de Prénonne faisait sa ronde ; il passait, un peu raide sur ses jambes écartées, bien que le tangage fût peu sensible. M. de Prénonne nous salua, fit mine de poursuivre sa promenade, puis il vint vers nous, la main tendue.

Je l’examinais, tandis qu’il marchait : un long visage, un menton trop court, des yeux alourdis de graisse, une main flottante… Et cette démarche même, trop vive dans sa raideur, qu’il accéléra à notre vue, comme s’il pensait effacer ses incartades de la veille. A quel moment cet homme se laissait-il aller à son naturel ? A quel moment dissimulait-il ? Hier, quand il s’attaquait à tout venant, ou ce matin quand il s’essayait à l’amabilité ? Trop impulsif pour faire un véritable chef, pensais-je. Trop maladroit aussi. Et, comme s’il tenait à nous administrer la preuve de ce que j’avançais, M. de Prénonne commença :

— Je ne voudrais pas revenir sur l’incident que vous savez, mais je tiens à vous exprimer ma surprise de ne vous avoir vu qu’à la dernière minute.

— Je croyais l’incident liquidé, répondit Williams, avec un ton que je lui enviais. Dois-je vous répéter qu’il y va entièrement de ma faute ? Christian Dallène se trouvait avec moi. Vous savez la longueur des formalités. Quant à Blaze Romerdy, inquiet de mon absence, il est allé à ma recherche.

Sur ces derniers mots, le jeune Christian Dallène, qui ne devait pas être loin de nous, se montra. Il se tenait près du bastingage. M. de Prénonne le remarqua, et tout de suite aimable :

— Ah ! ah ! dit-il, voici notre jeune savant ! Vous ne souffrez pas de la mer ? Vous n’en avez pourtant pas l’habitude ?

Christian Dallène, qui devait mal entendre, fit mine de s’approcher. Il avait toujours son feutre gris sur le front, et le même large manteau qu’il portait la veille.

— Je prendrai l’habitude, répondit-il.

— J’aurais été très heureux, continuait M. de Prénonne, de présenter mes compliments à M. Frélart.

— M. Frélart ? demanda Dallène.

— Eh quoi, monsieur, me ferez-vous croire que M. Frélart, l’éminent égyptologue, n’a point songé à accompagner son élève préféré jusqu’à Marseille ?

Christian Dallène se tourna vers Williams, et je surpris ce regard d’intelligence. Mon ami intervint :

— M. Frélart, cet homme éminent qui fut votre professeur, est assez malade en ce moment.

— J’aurais été heureux, poursuivit M. de Prénonne qui n’écoutait pas, de féliciter M. Frélart d’avoir formé un homme tel que vous, si jeune encore et d’une renommée si grande…

Christian Dallène, plein d’une modestie comme on en voit peu à cet âge, protesta de la main — une toute petite main — s’inclina à peine et, non sans ironie :

— Oh ! je n’ai pas grand mérite, monsieur, je n’ai eu qu’à retenir son enseignement. Exercice de mémoire.

Puis, avec une hardiesse imprévue et aussi, eût-on dit, d’un ton plein de confusion :

— Vous connaissez beaucoup M. Frélart ?

— Nous sommes de vieux camarades.

— Alors, je suis certain qu’il a dû bien souvent me parler de vous.

— Mais certainement, c’est un homme remarquable, en effet, et d’une éducation parfaite.

— N’est-ce pas ? comme vous le connaissez bien ! Et vous étiez son ami ?

On sentait dans ces demandes un tel accent d’impertinence souriante et de fausse amabilité, comme seuls osent se le permettre les jeunes gens sans expérience et les femmes malicieuses, que M. de Prénonne se tut. Christian Dallène l’examinait. M. de Prénonne, trouvant alors que sa présence ne s’imposait guère, se retira comme il était venu. Il marchait en écartant les jambes, d’une manière outrée, pour se conformer aux recommandations qu’on lui avait faites, afin de ne pas tomber au roulis qui menaçait depuis le matin.

— Vous connaissiez donc M. de Prénonne ? demandai-je à Christian.

— Non. Mais il connaît des gens que je connais, comme vous voyez. J’en étais si surpris que j’ai dû bafouiller un peu…

— Vous n’avez pas trop bafouillé, assura Williams sans sourire. Et vous n’êtes pas responsable lorsque Prénonne confond vos professeurs et ceux de votre frère. Car ce M. Frélart fut un des maîtres de votre frère.

— Fort bien. Si je l’ai ignoré, je le saurai désormais, s’excusa Dallène en riant.

Ce rire était jeune et franc. Il me plaisait autant que le nouveau venu lui-même. M. de Prénonne avait voulu lui en imposer tout à l’heure, et Christian Dallène venait de lui répondre avec adresse. C’est pourquoi le protégé de Williams qui, la veille, me laissait indifférent, me devint dans la minute tout à fait sympathique.

— Vous ne trouvez pas qu’il m’a minutieusement examiné ? s’enquit Dallène.

— Longuement, oui. Minutieusement, non. Il regarde, mais il est incapable d’observer.

— Il est ainsi avec tout le monde ! lâchai-je.

— Que diable s’est-il passé entre Prénonne et toi, le premier jour, à Marseille ?

Williams ne l’ignorait point, mais il s’amusait à me placer en vedette devant Christian, et je dus conter les faits déjà exposés une première fois. Naturellement, je fus amené à parler de M. de Henne.

— Vous le connaissez ?

Ce fut la première parole que m’adressa Christian Dallène.

— Je croyais le connaître, dis-je. Je me trompais. Depuis que Williams est arrivé, ce monsieur ne semble plus me voir…

— Bizarre, remarqua Williams Lecharier.

— Mais, tu le connais, toi ?

— De nom, oui. De réputation, également. De vue, peut-être. Mais il doit y avoir des années.

— Il te connaît bien, lui.

— Ah ! s’étonna Williams.

Puis, soudain sérieux :

— Tu ne lui as rien annoncé, à cet être-là…? En principe, il faut se méfier de tout le monde, rectifia mon ami.

— Échange de politesses, c’est tout. Mais que lui reproches-tu ?

Williams semblait réfléchir. En réalité, il m’observait et se demandait à quoi rimait ma question. Et puis, il ne devait pas être très certain que je n’avais absolument rien confié à Constantin de Henne. Enfin, d’un ton détaché qui eût trompé tout autre que moi, il trancha :

— Je ne lui reproche rien que ceci : il me déplaît.

— Je le trouve charmant, obligeant, très affable, sachant causer…

— Oui, c’est justement ce qui m’inquiète. Il est trop obligeant, trop éloquent, trop charmant… Je suis en méfiance.

Je n’insistai pas, pressentant quelque trouble mystère, que Williams ne révélerait point, selon son habitude lorsqu’il se tenait sur ses gardes, et surtout en présence de Dallène. Celui-ci, du reste, ne savait s’il devait rester ou s’éloigner. Enfin, il fit quelques pas pour se retirer un peu pour jeter du pain aux mouettes, nombreuses le long des côtes, qui tournaient et montaient, en criant, le long du bateau.

— Je ne crois pas que cet homme soit si dangereux.

— Tu peux croire ce que tu veux, répartit Williams. L’essentiel est que tu fasses attention. Voyons, tu ne lui as rien raconté ?

— Que veux-tu que je lui dise ?

Cependant, je crus nécessaire d’ajouter, d’un air dégagé :

— Et si j’avais commis quelque imprudence, qu’aurions-nous à craindre ?

Williams répéta ma question pour lui-même, puis il me dévisagea avant de répondre :

— Ce que nous aurions à redouter, je ne vais pas l’exposer ici. Mais si cette sottise a été faite, il faudrait la réparer.

— La réparer ?… m’étonnai-je.

— Oui, et le plus rapidement possible.

— Je ne comprends pas.

— C’est pourtant simple, répliqua Williams, avec vivacité. Il faudrait acheter le silence de cet individu. Te sens-tu la force et le pouvoir d’acheter ce silence ?

— A quel prix ?

Williams éclata de rire, et je devais souvent, par la suite, me rappeler cet accès de gaîté soudaine.

— Au plus juste prix.

— Comment ça ?

Alors, Williams, sans même baisser la voix :

— Un accident est si vite arrivé !

VII CHRISTIAN DALLÈNE

La surprise tout d’abord me rendit silencieux ; chez d’autres, je sais, elle produit des effets contraires et chez moi, aussi, il en était de même autrefois, mais il faut croire que l’on se forme peu à peu, puisque j’en étais arrivé à garder un mutisme prudent.

J’aurais cependant volontiers posé quelques nouvelles questions à Williams lorsque j’aperçus le jeune Dallène venant de notre côté. Comme, à ce moment-là, nous ne parlions point, ni Williams ni moi, Christian Dallène se crut autorisé à nous rejoindre.

— M. de Prénonne, dit-il tout de suite, doit être très mécontent. Une séparation est imminente entre lui et nous.

— Nous ne l’empêcherons pas, ricana Williams en me jetant un rapide coup d’œil.

Dallène, lui aussi, me regardait. Il avait, je m’en rendais compte à présent, un visage d’un ovale régulier que terminait un menton un peu trop proéminent. Le nez, légèrement busqué, attirait l’attention de l’observateur, et surtout les yeux aux reflets noirs, tour à tour profonds et graves, humides et soudain emplis de dureté.

— Vous n’essaierez pas de replâtrer les choses. Du reste, nous ne sommes pas faits pour nous entendre, Prénonne et nous.

J’écoutais parler Christian Dallène, étonné d’abord d’entendre ce garçon toujours sur ses gardes, avare de paroles, discourir aussi longuement.

— Vous fumez ? demanda Williams.

— Merci. Ça va tanguer…

Le bateau tanguait déjà, en effet. L’arrière se soulevait, puis l’avant, et le cargo retombait comme un ascenseur qui descend trop vite. Nous sentions le pont se dérober sous nos pieds, s’enfoncer plus profondément que nous-mêmes, semblait-il.

Le « fonctionnaire en exil » — c’était Pierre Sartigues que j’appelais ainsi — se cramponnait à la main courante, le long des cabines. Les yeux fixes, le teint pâle, stoïque ou déjà inconscient du danger de sa situation, il se laissait gagner par le mal de mer.

— Ne restez pas là ! lui cria Williams. Descendez dans les cabines. Vous allez glisser.

Mais le malade ne nous regardait pas. D’ailleurs, il ne devait rien entendre.

— Qui est-ce ? demanda Williams.

— Un fonctionnaire qui se déplace, dis-je.

— C’est Pierre Sartigues, rectifia le jeune Dallène. Je l’ai entendu nommer ainsi.

— Ah ! c’est Pierre Sartigues, répéta Williams. Eh bien, tu devrais aller le prendre, et le conduire en lieu sûr.

Le cargo, cependant, penchait sur bâbord d’une façon effroyable et, pendant un moment, nous vîmes, à côté de nous, sur le même plan, toutes les vagues aux crêtes blanches jusqu’à l’horizon du ciel, comme prêtes à nous balayer. Le bâtiment semblait se coucher sur la mer. Soudain, il se redressa et courut se précipiter sur l’autre bord. Nous roulâmes les uns sur les autres.

— On ferait tout aussi bien d’aller s’étendre, dit Williams en prenant le bras de Christian Dallène qui pâlissait. Tu pourras ramener ce M. Sartigues ?

— Évidemment.

Je me décidai à courir jusqu’au fonctionnaire qui, cramponné à sa barre de fer, ne voulait pas lâcher prise. Le jeu de bascule recommençait de plus belle, avec le perpétuel balancement de la ligne des eaux que l’on voyait monter, puis redescendre brusquement.

Je ramenai Pierre Sartigues jusqu’à la tente-abri où des passagers, tandis qu’ils se sentaient encore quelque courage, arrangeaient leurs couvertures en un lit de fortune et s’installaient pour l’après-midi, cette nuit et, peut-être, la journée du lendemain.

Étendu sur le dos ou couché sur le côté, chacun cherche en silence le remède qui lui permettra de résister au malaise envahissant. On ferme les yeux, on évite de parler, on essaye de penser à des choses sans valeur, on tâche de dormir…

Le soir, quand on s’éveille dans la demi-obscurité du crépuscule, on est tout surpris du calme insolite des flots ; mais la Méditerranée est féconde en surprises de ce genre. Il fait presque nuit sous la tente qui nous abrite. Deux ou trois lampes tremblent derrière des vitres, sur le pont. On s’éveille péniblement. Il y a déjà quelques heures que nous avons laissé les montagnes nues de Sardaigne. De tous côtés cette masse sombre et mouvante qui nous entoure forme notre horizon.

Une sorte d’accablement nous envahit devant ces eaux qui se succèdent à perte de vue. Le cargo file sur un lac. Pas de brouillard, mais des petits nuages colorés violemment par un gros soleil rouge qui s’enfonce en tournant, puis disparaît dans la mer métallique.

— Allons dîner, conclut Williams.

— Et dire que ce sera ainsi pendant huit jours ! observe Dallène.

C’est dans la petite salle de palissandre, au-dessus de l’hélice, qu’avait lieu le repas du soir. On allumait l’électricité sitôt que nous arrivions. La dorure des cadres, sur le fond bronzé du salon, étincelait par endroits. Les Japonais de l’équipage, le capitaine, son second, ses lieutenants mangeaient dans de petites terrines des mets que l’on ne parvenait jamais à distinguer. Chaque fois les Japonais voulaient prendre un morceau dans leur plat, ils en soulevaient le couvercle, qu’ils reposaient aussitôt après s’être servis. Puis, ils échangeaient quelques phrases entre eux sans qu’un trait de leur visage remuât.

Christian Dallène, qui, hier, ne touchait à rien, fit aujourd’hui honneur au menu. Rives-Ribière exultait.

— C’est Ali-Rhem, le domestique de Prénonne, et moi qui avons combiné ce dîner, dit-il.

— Quel est encore ce phénomène ? demandai-je à Williams qui se trouvait près de moi.

Mais à ce moment Prénonne et Constantin de Henne arrivaient.

— C’est celui-là qui me connaît ? me dit Williams.

Prénonne m’empêcha de répondre :

— M. Pierre Sartigues est un peu fatigué. Il ne viendra pas.

Constantin de Henne se plaça non loin de Rives-Ribière, de telle façon que nous ne pouvions pas l’apercevoir, Williams ni moi. Je m’en félicitais. J’avais, du reste, tout lieu de supposer que Constantin de Henne n’agissait pas ainsi sans raison valable.

Comme nous avions dormi toute la journée, il nous fut impossible, le soir, de nous coucher. La nuit s’annonçait très douce. On apercevait autour de soi l’ombre glissante des eaux… Nous étions assis près de notre abri, Williams, Christian Dallène et moi. On fumait. Pas de lune encore, mais des étoiles piquaient le ciel, à l’infini, comme on les voit, paraît-il, brillantes, dans les régions tropicales. Au-dessous de nous, dans le noir, le clapotis des vagues… Nous n’avions rien à dire. Parfois, quelques paroles pour marquer le temps, le calme de l’heure.

Christian Dallène, que je ne voyais pas très bien, car lui seul n’avait pas allumé de cigarette, demanda :

— En somme, qu’avez-vous dit à ce monsieur ?

— Rien, absolument, répliqua Williams, mais nous avons bavardé de toutes sortes de choses indifférentes.

— Mais quoi encore ?

— De la traversée, des cabines, du bateau, de la chaleur…

— Vous n’avez abordé aucune des questions ?…

— Dangereuses ?… Évidemment non. Quand on parle pour s’entendre, on ne va pas s’égarer sur des sujets que l’on sait nous diviser.

— Vous n’engagiez pas le fer avec Prénonne, mais vous cherchiez au cas où vous auriez dû l’engager.

— Ce genre d’escrime convenait à notre situation.

— Aussi on y apprend peu de choses, parce que chaque adversaire se tient sur ses gardes.

— Comme dans une première conversation entre une femme et un homme qui se voient pour la première fois. Chacun se tient sur ses gardes, couche sur ses positions. Et nul n’est bien fixé…

— On ne saurait comparer Prénonne à une femme, reprit Dallène en riant.

— Qu’en savons-nous ? En tout cas, je voulais dire : la même qualité de méfiance ou d’animosité.

— Eh bien, vous êtes charmant, vous !

Christian Dallène allait répondre peut-être, lorsque Williams se mit à rire. Une lune blanche venait de sortir d’un nuage qui, depuis un moment, semblait lumineux. La clarté de l’astre glissait sur le grand calme de la mer et l’on pouvait voir maintenant la longue traînée bouillonnante de l’écume, dans le sillage du cargo…

VIII LA NUIT, SUR LE PONT…

— Vous ne venez pas vous coucher ? Non. Et bien, bonne nuit !

Christian Dallène et moi, nous nous trouvâmes seuls près du bastingage ; Pierre Sartigues et Rives-Ribière s’éloignaient avec Williams. Ils nous laissaient la garde de leurs chaises longues. Nous écoutions sur le plancher du pont le bruit de leurs pas décroître jusqu’à ce qu’il se confondît avec le ronronnement saccadé des machines. Un fanal, au-dessus de la porte du salon « des premières », se balançait suivant le mouvement du steamer.

— Même si je ne retire que ce spectacle de mon long voyage, dis-je, je ne regretterai rien.

— Vous êtes donc parti en emportant des regrets ? s’étonna Dallène.

— Comme tout le monde.

— Comme tout le monde ? répéta Christian Dallène, après moi. — Je fais donc exception à votre règle. Je n’ai rien laissé. Au contraire…

— Une mère ? une fiancée ?…

— Je n’ai plus de mère… Pas de souvenirs — ou si peu ! — qu’il me plaise de me rappeler. Ma véritable existence commence demain… Pour mieux vous expliquer, elle est née le jour où je suis monté à bord de ce cargo. Le reste, il me semble que cela ne m’appartient pas, que c’est arrivé à un autre, comme une histoire qu’on m’a racontée.

— Je comprends bien, fis-je, conciliant. La vie d’études que vous venez de vivre vous paraît encore dure et sans attrait. Et vous voulez reprendre à partir du temps que vous croyez avoir perdu…

— Non. Pas précisément. Non…

Christian Dallène se tut. Il rêvait visiblement, tout haut. Moi-même, j’avais cédé moins au plaisir de parler — alors que je parle peu — qu’au besoin de faire des confidences. Ce qui est certain, c’est que je me défendais mal contre un sentiment de charme assez étrange. Rien d’épais ni de vulgaire auprès de ce garçon. Mais le souci gagnait tous ceux qui l’approchaient de choisir les mots, d’être aimable avec politesse… Et non pas la crainte d’être ridicule, mais plutôt une relative confiance, avec la volonté de se présenter sous le meilleur jour.

— Alors, pas un ami, pas une amie, pas le regret d’un souvenir ? continuai-je.

— Si, tout de même… j’ai connu, poursuivit Dallène d’une voix un peu lointaine, d’une voix profonde, une jeune fille. C’était une grande amie de ma sœur.

J’écoutais, enfoncé dans ma chaise longue et je pensais : « Il faudra que je demande à Williams comment elle est, cette sœur de Dallène, et s’il la connaît. Qui sait ? Cela m’expliquera peut-être les prévenances dont il fait montre pour le frère ici présent. »

La ronde d’un veilleur, la chute brusque des charbons à la mer, un canot de sauvetage qui gémissait en tirant sur ses amarres distrayaient seuls les intervalles de cette causerie sur le pont d’un steamer, la nuit.

— Cette jeune fille, précisa Christian Dallène, ses parents voulaient absolument lui faire épouser un jeune homme qui ne lui plaisait point.

— C’est une histoire que j’ai déjà entendue quelque part… qu’en pensez-vous ?

— Hélas, oui, acquiesça Dallène, l’histoire se répète, mais je puis m’en tenir là…

— Au contraire, continuez, je vous en prie.

— Non, cela ne vous intéresse pas.

— Quelle erreur ! Ma réflexion sur les histoires qui se répètent vous a déplu ?

— Oh ! pas du tout, affirma Dallène.

— Voyons, où en étions-nous ? Cette jeune fille dont vous parliez s’entêtait à ne pas vouloir de ce jeune homme. Ses parents, de leur côté, également, se butaient. « Ou bien tu épouseras ce garçon… ou bien… »

— Vous devinez très bien. Je vois : vous connaissez mon histoire.

— Ou bien tu iras dans un couvent.

— Non, ou bien nous te refuserons notre consentement pour un autre mariage, poursuivit Dallène. Et d’autres choses désagréables. Alors, en attendant que la raison revînt à ses parents, la jeune fille prit de l’espace…

— Elle s’en alla avec le monsieur qui lui plaisait.

— J’ai voulu dire : elle s’en alla — pas davantage.

— C’est ce que j’avais compris.

— J’ai fait comme cette personne, interrompit Christian Dallène.

— Comment dites-vous ? Alors, sûrement, j’ai mal compris. Mais cette jeune dame, elle est partie seule ?…

— Naturellement, voyons ! Elle était bien élevée.

Christian Dallène se mit à rire.

— Du reste, maintenant, elle n’est plus seule…

— Cela se conçoit.

— Vous n’y êtes pas. Elle travaille, parmi beaucoup d’autres, pour gagner sa vie, mais elle est seule quand même.

— Dans une grande ville, n’est-ce pas ? Et personne ne connaît sa véritable histoire, ni la mésaventure de son existence encore à son début ? Et elle s’est évadée de sa province ?…

— Personne ne la connaît, en effet…

— Mais quand elle rentrera chez elle, car elle y retournera, soyez-en certain, sa famille et les gens de son entourage qui l’ont connue, savez-vous ce qu’ils se demanderont, dans leur bienveillance habituelle ?

— Qu’importe l’opinion de ces petites gens qui d’ailleurs ne sauront jamais rien !

— Précisément. Voilà le danger ! Vous savez, comme moi, ce qu’ils inventeront pour ne pas être courts de renseignements ? Ils diront ce que la jeune personne a fait pendant son absence. Ne le sachant pas, ils l’imagineront et ils tomberont juste, sans trop se fatiguer, du reste.

— S’il fallait tenir compte de tous les commérages, on ne ferait jamais rien, décréta Dallène.

— On est bien forcé d’en tenir compte. Mais vous disiez que vous aviez fait comme la jeune personne…

— Ou à peu près. Si je n’y avais pas été obligé, je ne serais pas venu sur cette galère. Notez bien, du reste, que je ne me plains pas. Je suis mieux ici que chez mon tuteur, par exemple, qui voulait me contraindre à un mariage…

— Que vous ne vouliez pas, bien entendu. Et pour empêcher ce mariage, vous n’avez pas trouvé d’autre remède que celui de la jeune fille ?… Enfin, s’il ne valait rien pour elle, il était peut-être excellent pour vous.

— Pourquoi ce qui est exécrable pour elle deviendrait-il assez bon pour moi ?

— Ne cherchez pas dans ma boutade une insolence qui ne s’y trouve point. Mais entendez seulement : pour vous, ce n’est pas la même chose.

— Pourquoi donc, s’il vous plaît ?

— Vous êtes un homme. L’opinion vous passera toujours bien des choses et les voyages ne sont pas inutiles à la formation intellectuelle d’un jeune savant ; ensuite…

— Ne vous moquez pas de moi. Et puis…

Pour faire diversion, j’interrogeai :

— Elle était jolie, la jeune fille que vous avez quittée sans la prévenir de votre départ ?

Dallène me regarda comme s’il n’avait pas compris. Je crus bien qu’il allait se récrier : « Qui donc vous a conté celle-là ! » Mais non, il se retint et, de l’air le plus naturel :

— Mais oui, voyons, elle était jolie ! Je ne pouvais pas la prévenir moi-même que je m’en allais. C’eût été… impertinent. Je lui ai écrit…

— Ah ! bien !

Et ma réponse pouvait également signifier : « Je vous approuve » ou « Je ne vous entends plus » ; toutefois j’enchaînai :

— Vous aviez donc porté vos préférences sur une autre jeune fille ?

— Moi ? Oh non, pas du tout ! En voilà une idée ! Ce n’est pourtant pas une chose obligatoire, n’est-ce pas ? Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est que vous n’approuvez pas la conduite de cette jeune fille qui…

— Je n’ai pas à l’approuver.

— Que diriez-vous d’un garçon qui ferait comme elle ?

— Permettez, cela le regarde… Et puis, je vous l’ai déjà dit : je n’ai pas à juger ni à donner des conseils. Chacun est libre, comme on dit. En réalité, rien n’est plus faux.

— Comment ? Ce n’est pas vrai ?

— Évidemment. Il y a des tas de traités secrets qui nous entourent, qui nous lient, que nous avons passés avec notre famille, notre milieu, et que nous n’avons pas le droit de rompre, surtout quand nous ne sommes pas taillés — ce qui est, en effet, l’exception — pour pouvoir les rompre. C’est surtout vrai pour une jeune fille.

— Cette opinion-là est un peu forte ! Mais enfin que lui diriez-vous, à cette jeune fille, si vous la rencontriez, par hasard ?

— Ma réponse dépendrait de bien des choses… D’abord, je ne la connais pas, cette jeune fille, je ne l’ai pas rencontrée, je ne tiens même pas à la trouver sur mon chemin.

Dallène tourna vers moi son beau visage au nez busqué :

— Supposons que vous l’ayez rencontrée, appuya-t-il.

— Eh bien, puisque vous y tenez, je lui dirais, à cette jeune personne que j’imagine intelligente, instruite, spirituelle aussi, élégante même, jolie, bien entendu, mais un peu trop impulsive — c’est bien ainsi que vous l’imaginez ? — je lui dirais : « Vous êtes une charmante petite sotte… »

Christian Dallène fit la moue, haussa les épaules.

— Pour moi, insistai-je, vous êtes un peu sotte, mais si charmante, d’un charme rococo. Quant aux autres, comment vont-ils vous juger ? Y avez-vous réfléchi ?

— Mais qu’importent les autres ? interrompit Dallène, répliquant pour la jeune fille.

— Pardon, lui dirais-je encore, c’est parmi les autres que se trouve peut-être votre véritable fiancé. Je déclarerais donc à votre jeune personne : « O vous qui voulez vivre à votre fantaisie, vous venez de détruire tout un passé d’honnêteté et de sagesse pour fuir un fiancé déplaisant et vous avez découragé les candidats futurs… N’y avait-il pas des manières moins brutales pour éloigner ce soupirant ou vous en éloigner ? Vous avez donné une preuve d’une rare imprudence… en vous précipitant dans une solution désespérée. Nul ne vous croira désormais ; on ne vous jugera que sur votre réputation. » Voilà ce que je lui dirais, sans doute à cette jeune personne si j’étais son ami, si je la rencontrais, si…

— Vous êtes un bel échantillon d’ami, murmura Dallène. Et un étrange spécimen de moraliste. Prenez garde ! C’est le pavé de l’ours que vous maniez là ! Et vous êtes d’une rare gaîté avec votre sincérité ! Tenez ; je crois que vous ne devez rien comprendre aux femmes…

— Vous avez raison, j’en conviens. Je ne sais comment j’agirais devant cette personne. Ainsi que je viens de vous le résumer ou autrement. Cependant, ma conduite, celle que je viens de définir, ne me déplairait pas. Elle est pleine de ma sincérité d’aujourd’hui, comme on la pratique assez souvent entre hommes, sur ces questions-là.

— Ah ! et entre femmes ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas, du moins. Et vous ?

— Et entre un homme et une femme ?

— Absolument impraticable, vous le savez bien !

— Non. Et vous-même ? Vous parlez d’expérience, d’après votre petite expérience.

— Hélas ! Mon Dieu, oui, répliquai-je, un peu sec. Je sais toutefois qu’un homme et une femme, s’ils agissaient différemment, ce ne serait pas un vrai homme, ni elle, une véritable femme…

— Et en ce moment, vous avez conscience d’être un homme vrai, sincère ?

— Autant qu’il m’est possible, puisque je m’adresse à un autre homme aussi sincère que moi, j’en suis persuadé et pour lequel, du reste, j’éprouve une réelle sympathie. C’est de vous que je parle en ces termes et à qui j’exprime sans ambages toute ma pensée. Mais, vous, que lui avez-vous conté, à cette jeune aventureuse ?

Dallène me regarda longuement, se tourna dans sa chaise longue, parut contempler les vagues :

— Oh ! moi, vous savez, je ne fais pas de morale à l’usage des gens qui n’en demandent point.

Je fus sur le point de riposter : « Pourquoi me faites-vous des réponses de petite fille vexée ? » Je ne sais par quelle bizarre retenue je gardai pour moi cette remarque, et, haussant les épaules, je constatai, la main en abat-jour sur les yeux, comme si je pouvais distinguer quelque chose dans la mer houleuse :

— Mais le temps va changer, ma parole. Nous ferions bien de rentrer nos chaises sous l’escalier du salon et d’aller nous étendre dans notre dortoir…

IX LA NUIT, SUR LE PONT… (Suite)

Cette conversation devait se poursuivre les jours suivants. L’après-midi, devant la mer étincelante, on abordait un peu tous les sujets. Rives-Ribière s’exprimait lentement, il ne se compromettait pas. Williams se laissait entraîner par son désir d’éblouir, puis se taisait tout à coup, selon sa tactique. Et cela déconcertait autant Rives-Ribière que Dallène. Celui que je nommais le fonctionnaire en exil et qui s’appelait — comme je l’ai dit — Pierre Sartigues, jouait au pince-sans-rire. C’est un jeu relativement facile :

— J’avais, annonçait-il avec gravité, dans mon cabinet de travail, une gravure qui représentait l’océan. Quatre-vingts centimètres sur cent vingt… Ce n’était pas tout à fait cela — et il montrait le mouvant horizon — mais enfin, ça me suffisait.

Il ajoutait, en me surveillant du coin de l’œil :

— Ah ! l’heureux temps où l’on s’asseyait chaque matin devant la même table de travail, dans le même calme décor, car j’ai horreur des voyages.

A ces invitations je me gardais de répondre. Du reste, ce fonctionnaire en exil, je l’avais jugé dès notre première entrevue ; ses propos d’aujourd’hui confirmaient l’arrêt que j’avais porté sur lui. Mais l’insistance qu’il affectait à les reprendre m’inquiétait.

Christian Dallène, lui aussi, parlait peu, mais il se montrait un auditeur attentif et plein de bonne volonté ; aussi, les orateurs cédaient-ils facilement au plaisir de prendre la parole, à propos de tout, de rien, et notamment d’eux-mêmes. Ils discouraient de leurs caractères respectifs, de leurs travaux, de leurs ambitions, puis, naturellement, des femmes. Parfois, on apercevait à quelque bout de pont, assez loin, Constantin de Henne ou Juchet de Prénonne. Ils regardaient quelques secondes, mais ne s’approchaient pas de notre groupe. On s’habitua, du reste, assez vite, à leur hésitation prudente, si bien que l’on ne prêtait plus attention à leurs allées et venues. Pierre Sartigues et Rives-Ribière faisaient la plupart du temps tous les frais de la causerie, Williams contait de veilles histoires. Le temps glissait…

Mais le soir, après le dîner, ces messieurs restaient au salon, sous prétexte que l’air nocturne était par trop favorable aux bronchites. Ou bien ils allaient sur le pont arrière, et se promenaient quelques instants. Ou bien encore ils se couchaient sous la tente qui nous servait de dortoir.

Alors, à peu près sûrs de n’être plus dérangés, et sans cependant nous concerter d’avance, Christian et moi, nous retournions à notre place habituelle, là où étaient amarrées nos chaises longues. Cela ne se fit pas de suite, quand même et, la première fois, je puis l’avouer, ce nous fut une surprise à l’un comme à l’autre d’avoir eu ensemble la même pensée, sans que l’un de nous l’eût exprimée, de vive voix, auparavant… Le deuxième soir, bien entendu, je m’y attendais un peu ; j’espérais du moins que la rencontre de la veille se reproduirait. J’étais accoudé au bastingage. Christian viendrait-il ? Je m’affirmais, du reste, que cela n’avait aucune importance, mais, comme Dallène ne paraissait pas, je commençais à m’impatienter. « Encore une minute et je m’en vais »… J’entendis enfin quelqu’un qui s’approchait. Je fis comme si je n’avais rien perçu ; mais le cœur me secouait fortement, et je compris alors que c’était bien Christian Dallène que je venais retrouver ainsi, et non, comme je voulais m’obliger à le croire, la beauté du soir, la magie des eaux, la douceur de la nuit, etc… Je ne bougeais pas, je ne parlais point. J’attendis encore… La veille au soir, à la même heure, nous avions échangé quelques mots ; nous étions trop surpris pour assembler des phrases. Je ne voulais pas entamer du premier coup, aujourd’hui, ma réserve de conversation. Mais le silence se prolongeait, je me demandais par où je devais commencer, lorsque le bateau me fournit une occasion inattendue. Il se pencha soudain, fortement, sur tribord, d’une façon si violente que je me crus sauvé parce que je m’étais cramponné à temps à la rambarde ; au même moment, Christian poussa un cri.

— Vous vous êtes fait mal ? Voulez-vous que nous nous mettions à l’abri ?

C’est alors que nous plaçâmes nos chaises longues près de l’escalier du salon où se dandinait une lanterne sourde. Nous n’étions pas sous la lumière même, mais simplement protégés contre les vents et parfaitement seuls dans une demi-obscurité. Nous en éprouvâmes aussitôt comme une gêne, et Dallène crut devoir la traduire par cette question :

— Vous ne trouvez pas que nous sommes un peu isolés ? S’il nous arrivait quelque chose ?

Je me devais de rassurer mon compagnon. Le grand salon, à cette heure-ci, était en effet, désert ; nos amis habituels devaient dormir.

— Laissons-les, ajoutai-je. Chacun est bien libre…

— Vous m’assuriez avant-hier que nous ne l’étions pas… Vous avez une opinion différente pour chaque jour.

La causerie, tout de suite, avait pris un tour rapide, autant que le cargo qui s’élevait, roulait sur la masse noire des flots…

— Il faut bien changer. Rappelez-vous nos… nos amis. Ils ont le caractère que nous leur accordons, quand nous les rencontrons. Si vous déclarez à Rives-Ribière, lorsqu’il vous a dit bonjour : « Comme vous paraissez joyeux, ce matin », il se croira obligé de vous conter des histoires gaies. Et, à ce propos, c’est un divertissement facile de constater combien ces gens se trompent sur eux-mêmes, sur leurs caractères, leurs capacités, la somme de leur puissance sympathique.

— Pas tant que vous le croyez, observa doucement Christian Dallène. J’ai même plutôt l’impression que ce qu’ils nous disent si ouvertement n’est pas vrai, pas vrai du tout, vous entendez…

Dallène baissa encore la voix, et c’est à peine si je parvenais à l’entendre tant il semblait parler pour lui :

— On dirait qu’ils cherchent à nous en faire accroire, aussi bien Rives-Ribière que Pierre Sartigues. Ou bien encore, ils se jouent à eux-mêmes une comédie, ils changent de personnalité et d’existence, parce qu’ils ont quitté la terre ferme…

« Tenez, poursuivit Christian, il y a M. Williams. Vous le connaissez bien. Je le connais un peu. Que dit-il ? Oh ! rien de bien compromettant. Des histoires pas très anciennes et, la plupart, il ne vous les a jamais racontées, à vous, son ami. »

Je fus forcé d’en convenir, mais je ne confiai pas à mon jeune compagnon la tactique de Williams qui était de parler souvent pour ne pas dire grand’chose.

— Et Pierre Sartigues, qu’en pensez-vous ? Il s’étend avec complaisance sur son bureau et le malaise que les déplacements, les longs voyages lui procurent. Il y a peut-être du vrai, mais jusqu’à quel point ?

A ce moment, quelqu’un qui s’était approché regarda dans notre direction, attendit quatre ou cinq longues minutes, parut écouter. Nous nous taisions. « Sûrement, pensai-je, cet homme que je distingue mal, a quelque chose à nous communiquer. Il nous cherche même… » Enfin, l’importun s’éloigna. Près de la lanterne, à côté du rouf, je reconnus la silhouette de Constantin de Henne. J’en fis part à Christian.

— Vous le connaissez ? me demanda-t-il.

— Très peu…

— Vous connaissez Rives ?… Comment déjà ?

— Rives-Ribière ? Non.

— Et Pierre Sartigues, non plus. Juchet de Prénonne, inutile de vous en parler. Et M. Williams ? Oui…

— C’est un vieux camarade. Je l’ai connu à la guerre…

Et j’observais que pour Williams seul, Christian faisait précéder son nom du mot « monsieur ».

— Quel charmant garçon ! répéta Dallène. Discret, réservé, plein de tenue. Et qui paraît si franc, dans sa cordiale brusquerie… Car il faudrait savoir, n’est-ce pas, à quel moment les hommes ont intérêt à mentir ?

— Peut-être quand nous ne pouvons agir autrement.

— C’est une de vos boutades. Ils ont une tendance, quand ils parlent d’eux-mêmes, à se montrer sous des airs ou trop sombres ou trop favorables.

— Nous nous trompons nous-mêmes, croyez-le bien.

— Et avec une femme, ils se trompent volontairement.

— Vous m’en demandez trop. On est bien obligé, voyons, de ne présenter qu’une vérité aimable, atténuée, celle que les femmes sont prêtes à accueillir. Chacun de nous estime qu’il doit agir ainsi, sans se le formuler d’une manière aussi expresse. Cela n’est point mentir, je vous l’assure, et les meilleurs d’entre les fils des hommes raisonnent ainsi. Tenez, si Sartigues altère ses sentiments, si Rives-Ribière les transforme en grandeur auprès des femmes, ils sont, l’un et l’autre, assez nets avec nous, pour que nous ayons d’eux une représentation assez juste. Vous allez m’objecter : Tout cela n’est pas la marque de caractères bien définis, ni bien fermes. D’accord, mais on ne peut les contraindre à ne jamais faire allusion à leur amour inaltérable, à leur amitié absolue sitôt qu’ils sont placés en présence d’une femme, et même à ne pas s’étendre sur l’union impossible des âmes et des corps…

Christian Dallène ne me répondit point, et je pensais que ce savant précoce était bien jeune d’expérience pratique ; du moins, cette découverte ne me déconcertait pas. Au contraire, elle m’amusait. Christian Dallène, d’ailleurs, se plaisait — j’en suis sûr aujourd’hui encore — à ces conversations, dans la nuit propice aux confidences, où nous disions, le visage dans le masque de l’ombre, bien des choses que nous n’aurions jamais prononcées en plein jour. Et moi aussi, du reste, je m’habituais à cette amitié à ses débuts.

Comme tous les jeunes gens et les femmes, Christian aimait à parler de l’amour, surtout de l’amour romanesque qu’il lui plaisait d’imaginer à son gré. Et il n’y avait pas de malices visibles à l’œil nu qu’il n’employât pour amener nos causeries sur ce sujet… Cependant, je tirais de longues déductions ; ce jeune homme si intelligent, selon Williams, d’une science si modeste que jamais il n’y faisait allusion, était sans doute curieux de connaître l’expérience vécue d’un homme parvenu au milieu de son âge. C’était, d’ailleurs, tout ce que je pouvais lui apprendre. Cependant il m’écoutait avec un intérêt qui me flattait et me surprenait à la fois.

— Notez bien, continuai-je, qu’en dépit de nos airs désinvoltes, nous sommes capables de commettre plus de sottises qu’une femme ne le croit généralement. Mais il n’est pas donné à toutes les femmes de savoir nous les faire commettre…

Christian s’agitait sur sa chaise longue. Je pensais qu’il craignait de glisser. Mais il m’interrompit :

— C’est curieux, je ne vous aurais pas cru sentimental.

— On est toujours nostalgique en pleine mer.

Mais je songeais : « C’est l’image de toute la vie ; nous sommes ensemble l’un près de l’autre, nous touchons au début d’une bonne amitié. Nous parlons sans contrainte, nous croyons nous comprendre et puis, soudain, à un signe, un mot, une réponse, on s’aperçoit que chacun suit son chemin et sa pensée, derrière sa haie de buissons et de différences… »

— Une fiancée ? interrogea Dallène, une femme ?… Des maîtresses ?…

— Peut-être… Je ne sais plus. Je ne dois plus savoir.

— Excusez-moi si je suis indiscret, mais c’était pour parler.

— Je m’en doutais un peu.

— Enfin, vous avez connu l’amour, le vrai, le grand, l’unique… Qu’y trouvez-vous de remarquable ?…

— A quoi ?… Je ne comprends peut-être pas très bien…

— A l’amour… Vous croyez que ça existe ?…

— Oui, parbleu ! Et j’en ai une preuve remarquable sous les yeux.

— Vous en avez une preuve ?

— N’êtes-vous pas cette démonstration dont je parle, vous qui fuyez une fiancée à cause d’une autre, ou parce que vous courez à la recherche d’une autre…

— Oh ! détrompez-vous sur ce point, je vous prie. Je ne cherche pas une fiancée. Et si je fuis, selon votre expression, ce n’est pas pour découvrir la fleur bleue idéale. L’amour, vous savez, non… C’est la plus réjouissante des duperies. J’y croyais autrefois quand j’étais jeune, en regardant de belles images. L’amour n’est plaisant que sur les gravures…

— C’est bizarre, dis-je, mais en réalité, je pensais : « Comme ce jeune savant est resté enfant, avec toute l’intransigeante affirmation de l’adolescence désabusée d’avance de ce qu’elle ne connaît pas… »

— C’est bizarre ? répéta Dallène.

— Oui, je croyais… Vous avez tellement l’air du rêveur d’absolu.

Ainsi, je traduisais poliment ma pensée.

— C’est à mon tour à ne pas très bien comprendre, poursuivit Christian.

Et il paraissait anxieux, non pas de ce que j’allais dire, mais de ce que je pouvais penser.

— Oui, vous avez les yeux profonds et graves, l’air mélancolique et sérieux, quelque chose de langoureux dans l’ensemble…

Je m’arrêtai tout d’un coup. Christian Dallène tourna la tête, comme si mon regard le gênait. Et je pensai que j’étais décidément ridicule de flirter avec ce jeune homme comme s’il n’était pas un jeune homme. Cependant, parce que j’aurais dû me taire, je crus bien faire de continuer ma démonstration superflue.

— Il y a en vous quelque chose qui prouve que vous êtes dans l’erreur, souvent… Tenez, quand vous parlez des femmes… Il faut se souvenir que nos cœurs ne sont pas faits pour loger l’infini. Ce que vous me disiez tout à l’heure le prouve encore… Les barrières qui surgissent toujours, vous les attribuez à de grandes causes, mais c’est la preuve que vous êtes très jeune…

— Je sais. On me l’a déjà fait remarquer.

— … jeune de caractère… Plus tard — vous y arriverez assez vite — vous saurez que ce sont, la plupart du temps, de petites misères physiologiques qui composent le plus net de la mésentente irrémédiable de nos âmes…

Je pouvais continuer longtemps. Christian Dallène m’écoutait sans répondre. Peut-être sommeillait-il ? Le cargo marchait de toute sa vitesse. Parfois le pont s’abaissait avec rudesse dans les ombres des eaux bruissantes, puis remontait vers la nuit du ciel immense, au-dessus de nous, et les machines s’essoufflaient.

Nous allions ainsi, comme balancés sur deux mers également mouvantes…

Le silence de ce garçon étendu près de moi ne me surprenait pas trop. J’apercevais assez mal le fin profil de son visage, une petite main sur le bord de la chaise et deux pieds allongés. Parfois une bottine nerveuse s’arc-boutait contre le fer de la rambarde, lorsque le bateau penchait trop fortement de mon côté.

Ces petits détails ne me surprenaient point alors, ni cette conversation interrompue, ni la bouderie songeuse de Christian, ni cette main fragile, ni… et tant d’autres choses que je jugeais sans importance, parce que le professionnel de l’observation que je croyais être avait jugé une fois pour toutes, sur la première impression, ou bien s’était reporté à l’opinion d’autrui et n’avait plus regardé, comme il convient, autour de lui… Ce sont des erreurs qui se payent justement, tôt ou tard… N’en accusons que notre paresse d’esprit…

X APPARENCES…

J’avais peut-être, par le ton sentencieux de certaines paroles, ennuyé Christian, peut-être aussi, par l’imprudence de mes réparties, l’avais-je froissé ? Je ne savais… Les gens très susceptibles prennent toujours soin de cacher leur susceptibilité, quand ils le peuvent.

Tout au long de la journée du lendemain, Christian parut s’appliquer à ne pas me rencontrer. Et lorsque cela lui arrivait par hasard, il n’avait pas l’air de me reconnaître. Après une première surprise, j’affichai une indifférence que, somme toute, je portais avec allégresse.

Christian Dallène affectait de se tenir, la plupart du temps, avec Constantin de Henne, sur le pont d’avant. C’est à peine si, tout d’abord, je m’attardais à la bouderie persistante de mon camarade. D’ailleurs, j’étais occupé par Rives-Ribière, par Pierre Sartigues et par Williams, qui, sachant bien que c’était dans son tempérament de parler, qu’il devait chaque jour fournir un certain effort dans ce sens, racontait des histoires éprouvées. Ainsi, ayant établi la part du feu, Williams ne sacrifiait que le minimum de ce qu’il avait décidé.

Christian n’assistait pas, d’habitude, à nos réunions de la matinée ; Constantin de Henne n’y venait jamais, il nous fuyait du reste, et ne m’avait adressé la parole qu’une ou deux fois depuis qu’il m’avait vu avec Williams. Un rapide bonjour, quelques mots sur la température probable, la vitesse du bâtiment, c’était là le thème de nos courtes répliques. Le soir, quand je rentrais sous la tente, Constantin de Henne dormait, ou bien il faisait semblant. Et puis Williams était là, et les deux hommes ne se parlaient jamais. Cependant ils devaient se connaître, et autrefois, qui sait ?…

J’aurais donc pu croire que rien n’était modifié à mes habitudes de camaraderie avec Christian, si ce dernier n’avait pris soin, à trois reprises, de se pavaner à côté de notre groupe. Il regardait en biais pour voir si on se retournait sur lui. Il arrangeait ses longs cheveux qu’il lissait de la paume de la main et semblait juger coquettement de l’effet qu’ils pouvaient produire. Christian montrait tous les défauts, d’une si irritante affectation, que j’avais souvent remarqués chez lui. Comme je méprisais alors ce compagnon narquois et infatué de sa personne, à qui j’avais, à la légère, accordé toute une réserve de sympathie inemployée !

Lorsque la cloche sonna les trois coups du quart, comme sur les bâtiments européens, je descendis au salon et ne fus point surpris de n’y pas découvrir Dallène. Je ne marquai nulle contrainte, mais l’après-midi me parut long et pénible. Je me sentais isolé parmi mes camarades et j’avais l’impression qu’ils m’observaient. Je ne me trompais d’ailleurs point ; Williams me l’avoua plus tard.

Alors, ne sachant que faire, je m’aventurai jusqu’au rendez-vous, sur le pont d’arrière, en retrait de l’escalier du salon, où d’habitude, sans en avoir convenu d’avance, je rencontrais Christian. Je ne découvris rien ni personne, pas même nos deux chaises longues habituelles. Un Japonais plein de zèle les avait empilées et amarrées, à cause du roulis qui menaçait.

Le soir, au dîner, Christian trouva encore le moyen de faire défaut ; j’appris par la suite qu’il s’était fait servir en compagnie de Constantin de Henne et de Prénonne, dans la cabine de ce dernier. Si j’étais parvenu, tant bien que mal, à m’occuper dans la journée, je ne voyais pas sans appréhension approcher la nuit et sa longue veillée coutumière, tant on prend vite, à bord, de petites habitudes. Rester avec mes compagnons du matin, que j’avais quittés les autres jours, après le dernier repas, eût semblé assez bizarre… Un moment, Williams se leva, s’approcha de moi. Il allait me parler sans doute, puis il se ravisa et s’éloigna… Je n’osai lui demander ce qu’il voulait me dire et je montai sur le pont. Il devait en être ainsi…

On venait de signaler un bateau au loin… il me sembla, en effet, après un long moment d’attention, discerner quelque chose de noir avec un bout de fumée sur les crêtes blanches des vagues qui montaient les unes sur les autres, dans une agitation continue.

— C’est un trois-cheminées, n’est-ce pas ?

Autour de moi, il n’y avait que des matelots japonais, j’en étais certain. Je me retournai et j’aperçus Christian, très droit en dépit du roulis, le feutre sur le front, son large manteau de pasteur romantique harcelé par le vent.

— C’est un trois-cheminées, répliquai-je.

Mais Dallène continuait :

— Vous me fuyez donc maintenant ? Voyons, j’aime les situations nettes. Dites-moi si ma présence vous gêne ?

— Vous êtes tout à fait malade, mon garçon. Je ne suis pas forcé de vous tenir compagnie. Vous ne vous trouvez pas sous ma tutelle, ni moi sous la vôtre.

— Vous vous fâchez tout de suite.

Et, le plus naturellement du monde, il me demanda :

— Qu’avez-vous fait d’important aujourd’hui ?

Je me retournai complètement et je regardai ce mystérieux Christian que je croyais pourtant connaître. Ce matin, un Christian coquet, un peu trop fat ; ce soir, un être insinuant qui le prenait d’abord de haut, s’excusait ensuite, répondait à côté de la question posée ou bien se mettait à interroger. Je haussai les épaules et je feignis d’être dupe de ce jeu facile, puisque je répondis :

— Je ne me souviens pas. Je me suis reposé. J’ai parcouru des journaux illustrés, toute une collection dépareillée de magazines américains, anglais et français… Vous connaissez la petite bibliothèque du bateau ?…

— Comme vous êtes bizarre, interrompit Dallène qui avait dû se rendre compte que je le jugeais peut-être à sa valeur.

Entre temps, la nuit s’était allongée sur la mer et le ciel ; elle s’insinuait entre nous sur le cargo et protégeait nos solitudes hostiles.

— Pourquoi ce jugement inattendu ?

— Vous parlez peu. Vous regardez les gens avant de leur répondre. Vous aimez de rester seul, souvent, et je crois que vous êtes très adroit, prudent et vigilant.

— Où diable avez-vous pris tout ça ?

— Williams… Il m’a fait compliment de vous.

— C’est bien ce que je redoutais.

— Il ne se trompe pas, d’ailleurs, et beaucoup d’autres sont du même avis.

— Quels autres ?

Mais à part, je songeais : « Williams s’est moqué de lui, Dallène, et de moi. Cependant, il n’aurait pas entrepris une plaisanterie de cette taille sans arrière-pensée… »

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings