TROISIÈME PARTIE SOUS LES MURS DE BAGDAD… (continued 2)
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— Eh bien ? avez-vous trouvé l’assassin ?
Je haussai les épaules, tant la question me paraissait déplacée ; par contre, Williams, qui tenait fixé sur Henne son regard des mauvais jours, murmura :
— Possible…
Mais d’une voix si faible que je fus sans doute le seul à l’entendre.
Puis, nous allâmes ensevelir Lemans.
VII LE PORTEFEUILLE DE LEMANS
Williams Lecharier, aussitôt après les funérailles, demanda qu’on lui remît « l’héritage » de Lemans.
— Et tout ce qu’on a pris sur lui, précisa-t-il. Je suis son exécuteur testamentaire.
A Prénonne hésitant et méfiant, à Henne qui faisait le sceptique, à Christiane qui semblait interdite, il montra une lettre du défunt qui instituait, en effet, Williams unique légataire.
— Oh ! je ne mets jamais votre parole en doute, protestait Prénonne.
— Il est maté, le Prénonne, me confia Williams, ou bien il se met peu à peu avec nous. Ne me quitte pas ; je ne veux pas rester seul pour l’inventaire.
C’est ainsi que, dans l’épaisse après-midi de l’hiver mésopotamien, nous nous trouvions, Williams et moi, assis sous notre tente, devant une couverture sur laquelle on avait rangé les carnets, les lettres et les portefeuilles de notre malheureux compagnon.
— Surveille, me dit Williams, je vais compter les cigarettes.
— Surveiller quoi ?
— La porte d’entrée.
Il était temps, d’ailleurs. Je me retournai au moment où Christiane Dallène entrait. Je marquai quelque contrariété, mais je n’y pouvais rien : Christiane était chez elle, sous la tente qui nous était commune.
— C’est ce que je pensais : dix-sept cigarettes. Le paquet n’est pas abîmé. Madame, ajouta Williams sans regarder Christiane, voulez-vous être assez aimable pour nous laisser seuls quelques minutes…
La jeune femme, que je croyais occupée dans le coin de tente qui, somme toute, lui appartenait, s’était avancée jusqu’à nous.
— Monsieur, déclara-t-elle, je viens réclamer mes droits.
Je m’aperçus alors que Christiane se tenait debout, un peu tremblante, en complet de toile blanche ; le casque de liège, sur son front, me cachait son regard. Williams répéta :
— Retirez-vous quelques instants, je vous prie.
— Vous n’avez pas entendu, monsieur, commença Christiane, d’une voix saccadée. C’est moi, légalement, qui suis l’héritière.
Je ne comprenais rien à ce qui se passait, et mon étonnement allait de Christiane à Williams. Celui-ci poursuivit :
— Que vient faire la légalité dans un pays où l’on assassine ?
— Monsieur Lecharier, j’étais l’épouse légitime de cet homme qu’on vient d’assassiner.
Williams et moi, nous retournâmes franchement vers celle qui nous faisait une si inattendue révélation. Williams, que je croyais au courant de bien des secrets, paraissait très surpris. Il m’avoua plus tard que, lorsqu’il avait vu Lucien Lemans à Port-Saïd, il s’était dit : « Voici le fiancé de l’enfant fugitive qui se nomme Christian » ; mais jamais il n’avait pensé que Christiane pouvait être mariée, épouse légitime de Lemans. Et cependant, n’était-ce point dans l’ordre des choses possibles, et d’une parfaite logique qui expliquait clairement la fuite de la jeune femme et la liberté de ses manières de fausse jeune fille ?
Williams ne perdit pas cette assurance que je lui connaissais.
— Vous pouvez toujours dire que vous y avez mis du temps.
— Ce n’est pas aujourd’hui, monsieur, que j’ai reconnu Lucien Lemans.
— Oui. Mais c’est aujourd’hui seulement que vous venez, et n’est-ce pas un peu tard ?
— C’est de ma faute s’il est mort. C’est à cause de moi…
Williams considérait Christiane. Ce visage trop long, ce corps qui se pliait soudain, cette voix dure…
— A celui-là, aussi, reprit la jeune femme, son amour pour moi fut fatal.
Elle s’interrompit pour revenir sur son aveu :
— C’est par ma faute.
Debout dans son travesti colonial, elle parlait d’un ton bas, sans pleurer, sans même paraître émue. Parfois, elle portait ses mains à son visage, puis elle les laissait glisser le long de son corps, et on sentait qu’elle n’osait pas les mettre dans les poches de son veston trop cintré.
— C’est à cause de moi, répétait-elle.
— Ceci vous regarde, murmura Williams. Je n’ai pas de conseil à vous donner. Mais, je vous en prie, ne restez pas ici.
— Il est de mon droit et de mon devoir…
— Je suis censé ignorer tout cela. Vous me l’avez dit ; mais rien ne me le prouve. Et mettons que je ne sais rien.
— Monsieur, vous ne pouvez pas m’empêcher ! Et d’abord, qui êtes-vous, avec vos pouvoirs ?
Williams allait peut-être se fâcher, mais il se contint, et, avec douceur et fermeté, il parla à Christiane, comme on parle à un enfant qui peut comprendre.
— C’est en cours de route, quand M. Lemans, votre mari, vous surveillait déjà, — car c’est pour vous qu’il est venu avec nous, n’est-ce pas ? — qu’il m’a remis, en toute connaissance de cause, les pouvoirs qui vous irritent aujourd’hui. Retirez-vous donc. Ni Blaze Romerdy, ni moi, nous n’entreprendrons quoi que ce soit contre votre personne.
Christiane fit le geste de s’éloigner, mais elle parut réfléchir.
— Et contre M. de Henne ?
Williams me regarda :
— Que voulez-vous que nous fassions à M. de Henne ? Il vous savait mariée ; il vous sait libre aujourd’hui. Voilà tout. Le reste ne nous importe pas.
— M. de Henne ne savait pas que j’étais mariée, pas plus que vous ni que M. Blaze… N’allez pas imaginer des choses.
Et, à ma grande surprise, elle s’éloigna sans finir la phrase, sans même penser à se faire prier plus longtemps. Lorsque la toile de la tente fut retombée derrière la jeune femme, je crus que Williams allait commenter cette visite et cette sortie. Mais je connaissais bien mal mon ami. D’un air grave et d’un ton assez élevé, pas trop cependant, il me dit :
— Oublions tout cela. Cette femme vient de nous confier un secret. Nous n’en gardons aucun souvenir. Et continuons notre travail.
Il s’agissait de classer les papiers du mari de Christiane. Nous avions presque fini l’inventaire, lorsque Williams s’arrêta :
— Il faut que je te fasse part d’un soupçon. Je me demande si l’arrivée de ce chien qui occupa votre garde, pendant la dernière nuit, et que cette femme a adopté, n’était pas une diversion provoquée. Si j’admets cette hypothèse, tout le reste suit et s’enchaîne. Un chien vous tient donc en éveil. Vous en parlez à ceux qui viennent vous relever de faction. Vous leur dites, par conséquent, que vous avez cru à une attaque par surprise, mais que ce danger n’existait pas. Ainsi, ils ne seront pas étonnés des bruits singuliers qu’ils pourront entendre par la suite et tomberont en confiance dans la première embuscade qu’on leur tendra. Mon non, ce n’est pas possible ; ce serait trop logique sous son air compliqué. Le hasard seul a tout ordonné…
Les chevaux à l’attache hennissaient ; on venait de les seller pour la route. Les Bédouins du convoi pliaient la tente de Rives-Ribière. Prénonne, poussé par Constantin de Henne, avait décidé que nous partirions ce soir même.
— Nous sommes prêts, dis-je à Williams, l’inventaire est terminé.
— Que penses-tu de ma supposition ? répliqua Williams.
— Elle est ingénieuse, aussi on ne voit pas Prénonne l’imaginant…
— Pour quelle raison ?
— C’est trop difficile pour lui.
— C’est aussi mon avis, répondit Williams, en atteignant un portefeuille que le défunt Lemans ne devait pas porter sur lui.
— Ce sont des pièces sans intérêt, décréta Williams. Tu vois, Lemans les laissait traîner dans la poche intérieure de cette valise qui lui servait d’oreiller.
Mais, tout en parlant, Williams avait saisi une lettre cachetée dont la suscription en anglais l’intriguait.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il.
— Je ne puis même pas lire.
— Il faut ouvrir ça…
Mais mon ami hésitait visiblement.
— Tu en as le droit, assurai-je. Tu es tenu au secret, voilà tout.
Alors, il glissa un couteau dans l’enveloppe et, sans détériorer les cachets où l’on voyait deux lions sur un écusson, il tira une longue feuille qu’il se mit à traduire pour lui-même, peut-être parce que la traduction en était difficile. Mais il ne put retenir sa stupeur :
— Regarde aux portes, souffla-t-il. Je parie qu’on nous surveille…
Mais comment pouvais-je apercevoir des espions dans un camp où chacun allait et courait, sous prétexte de se préparer au départ ?
— C’est grave ? demandai-je.
J’examinais Williams. Il avait repris son impassibilité.
— Tu vas en juger. C’est une lettre adressée à je ne sais quels Britanniques, dans laquelle Lemans dénonce les « intentions » des Français, leurs noms, leur itinéraire et leurs travaux.
Nous nous regardions, Williams et moi. Ainsi, ce Lucien Lemans, qui nous avait plu presque tout de suite, était un espion à la solde des Anglais !
— Donne-moi une feuille de papier… Oui, blanche… De cette grandeur-là, comme cette lettre de Lemans.
— Tu vas écrire ?…
— Non. Cette lettre et cette découverte, gardons-la pour nous. La feuille blanche que tu ne m’as pas encore remise remplacera la lettre dans l’enveloppe que nous allons refermer. Après tout, ce garçon, c’est nous qui l’avons emmené. Si nous nous sommes trompés, ne le crions pas sur le sommet de nos tentes.
— Lemans gardait donc ça, comme un chiffon sans valeur, à la tête de son lit, à la portée de tout le monde !
— Naturellement, dit Williams. Ce n’était pas seulement la meilleure cachette, cela pouvait aussi constituer la « boîte aux lettres » où l’on venait chercher la correspondance.
Ali-Rhem vint nous avertir que l’on allait plier notre tente. Tout le convoi était prêt. Les chevaux et les mulets broyaient l’avoine du départ. Christiane jouait avec son chien…
— Il m’est venu une idée, annonça soudain Williams. Oui, cette nuit, dans notre nouveau campement, nous examinerons nos valises et nos portefeuilles.
Et, pour plaire à Prénonne, la caravane marcha une partie de la nuit. Henne m’avait succédé dans les fonctions de chef du convoi. Il ne modifia rien à ce que j’avais ordonné pour la première étape et, contre toute attente, ne vint pas une seule fois s’enquérir de ce que nous pouvions faire, Williams et moi. Mais s’il nous surveillait de loin, ce qui semblait probable, Henne en fut pour ses frais : Williams ne fit aucune allusion à ce qui nous préoccupait. Aux haltes, il jetait une couverture sur mon cheval, une autre sur le sien qu’il appelait Polak et lorsque Christiane faisait mine de s’approcher, il affectait de continuer une conversation commencée en cours de route :
— L’homme, dans les villes, disait-il, oublie qu’il était construit pour vivre d’abord parmi les animaux comme ses aïeux vécurent. Aussi, lorsqu’il se retrouve, comme nous maintenant, au milieu d’eux, il ne les connaît plus. L’homme a tort. Les animaux nous consolent des hommes, parce qu’ils leur ressemblent. Polak, par exemple, est menteur et vicieux autant qu’un cheval peut l’être…
Au petit matin, nous étions enfin installés dans un endroit ombragé assez éloigné du fleuve ; aussi, je pensais que nous n’aurions pas à souffrir comme à Bassorah, des moustiques et de la lourde humidité forestière.
Sitôt que Christiane se fut endormie, nous commençâmes l’examen de nos portefeuilles.
— Qu’espères-tu découvrir ?
Mais Williams me fit signe de me taire. Je le regardai. Il était pâle comme ce matin, avant les funérailles de Lemans, où, près de notre campement, il avait découvert une cigarette à moitié consumée ayant appartenu au mari de Christiane.
— Une photographie que je retrouve et que je croyais perdue, expliqua-t-il.
Mais c’était un papier qu’il tenait à la main et qu’il lisait avec une stupeur non déguisée.
— Si nous essayions de dormir ? me demanda-t-il avec effort.
— Alors, il faut éteindre ?
— Bien entendu.
Sur quoi, il me souhaita bonne nuit ; mais j’étais trop soucieux pour trouver le sommeil tout de suite… Et je réfléchissais à ce qui avait pu bouleverser Williams. Je me tournais dans mes couvertures depuis dix minutes, peut-être davantage, lorsque je crus percevoir un subit tremblement le long de la tente. Près de moi, Williams veillait et je savais qu’il écoutait. J’allais dire quelque chose pour parler, pour rompre le silence qui nous serrait, lorsqu’une ombre glissa, parut s’éloigner et s’éteindre sur la toile tendue de la tente.
Alors, Williams murmura :
— C’est fait. Il est parti.
— Qui donc ?
— Celui qui nous surveillait.
— Tu le connais ?
— Naturellement. Tu peux dormir en paix. C’est la sentinelle qui fait sa ronde… Ah ! on est bien gardé ici…
Dans la journée seulement, quand nous fûmes seuls — Christiane étant sortie — Williams me dit tout à trac :
— Sais-tu ce que j’ai trouvé cette nuit en faisant l’inventaire ? Une lettre, en français, cette fois-ci adressée aux Anglais, et dans laquelle je suis censé donner des renseignements sur l’expédition et sur Prénonne, à la façon de Lemans. Du reste, tu dois avoir le même document dans tes papiers. C’est pourquoi je t’ai dit, hier soir, d’éteindre la lumière et de dormir.
— Pour quelle raison ?
— Pour que tu ne pousses pas un cri de surprise comme j’ai bien failli le faire — qui aurait averti celui qui, se doutant déjà de nos soupçons, devait nous surveiller… Ainsi, il aurait su que nous venions de découvrir le « document » qu’il avait déposé chez nous et qui est la marque même que notre arrêt de mort est prononcé… Mais qui donc a intérêt à ce petit exercice ?
— A propos, dis-je, la lettre « anglaise », le « document » trouvé chez Lemans était faux ?
— Oui. Regarde dans tes valises si…
Williams et moi, agenouillés près des sacs de voyage, retirions chaque objet, lentement, l’un après l’autre.
— Qu’est-ce que cela signifierait si l’on trouvait le « document » chez moi ?
— Lucien Lemans est mort, qui possédait cette lettre. Ce serait donc la mort de l’un de nous, de moi d’abord si l’assassin procédait avec logique. Ou bien encore, de l’un et de l’autre, acheva Williams, en retirant d’un carnet de notes que je n’ouvrais plus, car toutes les pages en étaient noircies, un papier semblable en tous points, ou presque, à celui que nous avions découvert dans les vêtements du malheureux Lemans.
— C’est à croire qu’il les compose en série, remarqua Williams en hochant la tête. C’est étonnant ce que les bandits manquent d’invention. Mais peut-être sont-ils toujours pressés par les circonstances ?…
VIII LA VIE INTÉRIEURE DES AMES
On devait camper, pour cette nuit, au delà d’Amara. Déjà on avait élevé les tentes sur leurs piquets lorsqu’on apprit que trois coups de feu avaient été tirés sur M. de Prénonne presque à bout portant. Pas d’autre détail. Les récits qui nous furent faits par Sartigues d’abord, puis par Rives-Ribière, ne variaient que sur le nombre des coups de feu.
— N’en parlez pas à Prénonne, nous conseilla le gros dessinateur en soieries. Il ne veut pas qu’on le sache.
— Heureusement…
Sartigues, qui était allé aux nouvelles, car nous restions au bivouac pour surveiller le travail des Bédouins, revint bientôt.
— J’ai vu Prénonne, dit-il. Je lui ai exprimé mes craintes… Il m’a interrompu : « On m’a tiré dessus, c’est vrai ; on m’a manqué c’est évident. Mais cela n’a aucune importance. Je vais rentrer sans le secours de personne. »
— Il ne pourra rien faire simplement, pas même mourir, laissa échapper Williams qui, pour racheter, à sa manière, cette réflexion spontanée, s’imposa un silence bien marqué.
— Au fond, Prénonne qui simule le mépris de cet « incident », est fort perplexe, déclarait Sartigues (un garçon, soit dit en passant, que j’ai toujours mal jugé). Prénonne se tait parce qu’il ne sait rien, mais il est comme nous : il se demande la cause de ces attentats successifs. Hier, Lemans ; aujourd’hui, lui-même…
J’écoutais Sartigues, homme avisé et réfléchi. Ce n’est que plus tard, et la même chance dut favoriser Sartigues, quand la chose avait déjà perdu le tiers de son intérêt, que j’appris les soupçons de Prénonne. Ce personnage méfiant, d’esprit assez borné, soupçonnait à peu près tout le monde. Il accusait tour à tour les Britanniques, qu’il considérait comme nos ennemis les plus certains, les Bédouins du convoi et les gens de son entourage. Et chaque fois qu’il arrêtait ses soupçons sur quelqu’un, il croyait avoir enfin trouvé la bonne piste. Le don d’observation n’était pas celui qui lui manquait le moins.
J’ai su également que, dans les notes qu’il prenait pour des rapports ou des mémoires qu’il se proposait d’écrire, notes qu’il cachait soigneusement, Prénonne attribuait ces attentats tantôt à des indigènes, tantôt à des bandits fanatiques, puis il y vit, par la suite, la preuve d’obscures manœuvres politiques. Et toujours, il laissait planer un doute sur les Anglais, ombrageux et inquiets, du reste, de voir l’importance que Prénonne et ses compagnons semblaient s’attribuer. Mais ce que Prénonne n’écrivait pas, ce qu’il gardait par devers lui, c’est que ces coups de feu étaient l’œuvre de Williams et de Blaze Romerdy. Et cette idée ne lui vint point toute seule, mais lui fut suggérée par quelque Constantin de Henne. Car, d’après Henne et Prénonne, Williams et moi étions furieux encore d’avoir été contraints de partir pour Bagdad.
A la suite de ces réflexions contraires, ou peut-être, ce qui serait plus grave, sans raison sérieuse, Prénonne distribua en peu de temps plusieurs ordres consécutifs, différents les uns des autres. Depuis quelques jours, du reste, il semblait en prendre l’habitude, et ces ukases, dont le second s’opposait formellement au précédent, permettaient à chacun d’observer que, sans Constantin de Henne pour le guider, Prénonne aurait tout à fait perdu la tête.
— Ne nous endormons pas, me disait Williams. Jusqu’ici, ça a marché à peu près. Henne dirige assez mal, c’est vrai, mais on le sait ; on le rectifie. Et puis, on se méfie. Mais, maintenant, on voit bien que Henne, pas plus que Prénonne, n’est le maître des accidents qui se répètent. Ou bien, alors, il est par trop l’auxiliaire du hasard.
Et Williams s’arrêta comme s’il avait trop parlé, mais j’étais certain qu’il avait dit tout ce qu’il voulait que je retienne, et rien de plus.
— Qui sait, reprit-il, si, même à l’insu de Henne, il n’y a pas à côté de lui, ou au-dessus, la « main britannique » qui veut se débarrasser de gens qui la gênent en se servant, par exemple, des pillards ou des fanatiques ?
Peut-être encore les Anglais ont-ils compris que leurs espions étaient « brûlés » auprès de nous et veulent-ils s’en séparer en nous les abandonnant ?… Est-ce qu’on sait ?
C’est ainsi que Williams et Prénonne, sans s’être concertés, aboutissaient aux mêmes hypothèses ou presque.
Le lendemain, Prénonne, ayant donné l’ordre de repartir, la caravane reprit la route. Dès la première étape, Prénonne nous fit tous appeler, Williams, Henne, Christiane, Rives-Ribière, Sartigues et moi. Il nous annonça son intention de retourner en arrière et de renoncer à la marche sur Bagdad. Puis il nous demanda notre avis ; il nous observait en parlant, surtout Williams, car il était persuadé que celui-là surtout l’approuverait, et que Henne, par contre, proposerait de continuer.
Il s’adressa à moi le premier. Je regardai Williams, je crus interpréter le sourire qu’il me jeta :
— Puisque vous me faites l’honneur de prendre mon opinion, répondis-je avec cette politesse exagérée que j’employais à dessein avec Prénonne, depuis notre algarade sur le quai de Marseille, j’avoue qu’il vaut mieux continuer.
— Et vous, monsieur de Henne ? interrompit sèchement Prénonne.
— Je suis de l’avis de monsieur, affirma Henne en contemplant le sable, à ses pieds.
— Je suis… d’un avis… semblable, articula Williams, lentement.
— Vous ne m’avez pas compris, messieurs, dit alors Prénonne. Du moins, je le crains… Quand je vous disais de retourner sur nos pas, ce n’était pas seulement jusqu’à notre dernier bivouac, mais jusqu’en France…
Maladresse, s’il en fut, d’un homme qui se croyait très habile. Williams examina Prénonne, puis il prit la parole :
— Je suis très libre pour traiter cette question-là. Je n’ai jamais été partisan de pousser jusqu’en Mésopotamie qui est — que cela nous plaise ou non — le domaine des Anglais. Je jugeais alors cette expédition sévèrement. Je la trouvais à tout le moins discourtoise pour nos anciens alliés. Aujourd’hui que nous sommes engagés, mon sentiment n’a pas changé.
Williams fit une pause, et il eut le plaisir de voir M. de Prénonne, satisfait de la réussite de son stratagème, qui se tournait du côté de Constantin de Henne.
— Mon sentiment, reprit Williams, ne s’est pas modifié, c’est vrai. Mais mon avis, aujourd’hui, est que nous devons aller jusqu’à la fin de notre entreprise. Ce n’est pas après avoir réfléchi au moment de partir, et pesé toutes les déconvenues, que l’on doit renoncer…
Williams s’exprima un moment sur ce ton. Pas longtemps, juste assez pour désorienter Prénonne.
Rives-Ribière et Sartigues, après l’intervention de mon ami, déclarèrent qu’il fallait poursuivre l’entreprise.
— Vraiment, vous pensez que nous devons…?
Ce fut Henne qui répondit pour nous tous.
— Nous le devons d’autant mieux que nous ne pouvons pas faire autrement.
— Comment cela ?
— Si l’on donnait l’ordre de retour, les indigènes, et même les nomades du convoi, croyant à une retraite — se tromperaient-ils ? — nous attaqueraient.
— C’est bien, je vous remercie, termina Prénonne.
Mais il ne prit aucune décision. Il attendait que le hasard s’en mêlât. Qui sait ? Le destin y pourvoirait… Comme la pause était finie, les gens de la caravane, sans attendre un ordre, s’étaient remis en route et reprenaient la piste à travers les broussailles de l’oasis.
Williams chevauchait à côté de moi. Sartigues dirigeait l’expédition et se tenait près d’Ali-Rhem. La route fut longue et silencieuse. Les bêtes fatiguées butaient souvent, et nous bousculions ainsi, parfois, de vieilles pierres qui se trouvaient là, peut-être, depuis des milliers d’années…
A la nuit, nous nous arrêtions dans le caravansérail d’un petit village.
— Nous y serons à l’abri des attaques imprévues et des attentats, affirmait Prénonne, et nous ne craindrons ni la chaleur du jour ni la fraîcheur nocturne.
Mais à peine fûmes-nous installés dans les chambres de cette vieille hôtellerie de brique et de glaise séchée, comme on en rencontre dans l’Irak-Adjemi, que Prénonne comprit tout le danger de notre position. Les murs s’élevaient jusqu’au deuxième étage et les toits formaient terrasse, ce qui prêtait à une facile escalade, d’un côté, et aux surprises meurtrières, de l’autre. Mais Prénonne, qui avait déjà beaucoup de peine pour prendre une décision lui-même, était incapable de reconnaître une de ses erreurs. Et nous restâmes dans le caravansérail.
Par contre, les Bédouins du convoi furent relégués, avec les chevaux et les mules, dans une écurie voûtée. On y enfermait d’habitude les troupeaux des caravanes qui montaient sur Bagdad. Une odeur de bergerie piquait les yeux et serrait la gorge de l’imprudent qui s’y aventurait. Williams ne voulait pas y loger nos montures.
— C’est une erreur de ne pas les garder sous notre surveillance.
Mais il fallait choisir une pièce dans l’hôtellerie. La « chambre » que retint alors Williams était munie d’une vieille porte qui se fermait difficilement, mais enfin elle se fermait. Williams prit cette chambre, non sans avoir exploré les autres qu’il déclara inhabitables.
— Nous pourrions mettre dans l’une de ces pièces nos chevaux.
— C’est à voir. Pas tout de suite… quand nous serons installés, nous enfoncerons un piquet pour maintenir la porte de bois.
— Nous sommes un peu éloignés des autres, par ici… remarquai-je. S’il se produisait quelque chose, on n’entendrait pas.
— De quoi donc as-tu peur ?
J’assurai Williams que je n’avais aucune crainte, mais je vis qu’il était comme moi, rien qu’à la façon dont il explorait la pièce au sol de terre battue où nous devions passer la nuit. En somme, on ne redoutait rien de précis, mais si, par moments, on avait l’impression de jouer avec le danger, un peu à la façon des enfants qui se divertissent au simulacre des combats, d’autres fois, tout d’un coup, on éprouvait profondément la sensation du péril, sa présence même, son entrée en scène imminente.
— Ce qu’il y a d’émouvant dans cette existence-là — la nôtre — me confia brusquement Williams, et même au milieu de la vie la plus ordinaire, ce n’est pas ce qui est évident pour le commun des assistants, mais ce qui ne se voit pas, ce qui se devine : le jeu secret des âmes, le tragique qui se passe à l’intérieur des êtres, cependant que chacun demeure sur la défensive et continue, en apparence, son calme petit chemin : drame muet mais non imperceptible en face des péripéties les plus extraordinaires et qui ne sauraient être qu’amusement pour enfants si la réaction humaine en était absente.
« Rien ou si peu de chose ne transpire de ce qui se prépare. Les haines et les appétits ne se dévoilent point, jusqu’au jour où l’un des adversaires, se croyant sûr de la victoire, abat ses cartes et découvre subitement ses manœuvres.
« Quel est celui qui, à l’heure actuelle, trame on ne sait quels projets dans l’obscurité et s’apprête à nous jouer : Prénonne qui veut se donner de l’importance ? Henne qui songe à nous déconcerter, on ne sait pourquoi, et, sans doute, à remplacer Prénonne ? Les « Rosbif » qui croient nous effrayer et nous faire lâcher pied, ou bien d’inattendus fanatiques que personne n’a prévus ?
— L’heure est-elle venue où l’homme va jeter sa belle carte ?
— Peut-être cette nuit, hasarda Williams. Mais il ne faut pas le découvrir quand il aura gagné : ce serait un peu tard. Nous devons lui laisser croire dès maintenant qu’il tient son triomphe, et l’obliger à se dénoncer lui-même, par quelque geste imprudent, à l’heure qu’il n’aura pas choisie. Il faut que « Mektoub », qui est malicieux, nous aide et permette, comme il y consent parfois, que celui qui voulait vaincre soit terrassé par ses propres moyens. Et c’est proprement cela qui est émouvant : ce jeu des passions et des intérêts mêlés, ces produits de contradictions humaines aboutissant à un grand éclat.
« Tout cela m’enchante, au fond, même si nous devions y rester. La singulière existence que la nôtre, si nous la prenons pour thème. Quand je pense que dans un pays hostile, sous ce climat étranger, nous sommes allés, par exemple, en reconnaissance avec notre plus méfiant adversaire — tu as songé à M. de Prénonne — et que nous dormons, chaque nuit, non loin de notre plus mortel ennemi, à côté de son alliée. Tu évoques Constantin et Christiane ?… Et toujours ou presque sous les plus corrects dehors d’entente et de courtoisie ?
Cependant, la tremblante flamme de la bougie jetait de rapides lueurs sur les murs nus de notre réduit, pareils à ceux d’un tombeau. Des pas résonnèrent dans le couloir. Williams écoutait…
Brusquement, il sortit et se trouva en face d’un homme qui parut surpris de se trouver en pleine lumière. Nous reconnûmes Constantin de Henne.
— Je fais le tour du propriétaire, nous expliqua-t-il, retrouvant toute sa maîtrise.
— Je vais faire celui du gardien de nuit, répliqua Williams.
Il s’en alla, comme il l’avait déclaré, poussa jusqu’aux écuries, compta les chevaux et les mules, enjamba quelques Bédouins couchés, enfin donna à chacun l’impression qu’il y avait quelqu’un, dans le convoi, qui veillait sur tous.
Constantin de Henne avait poursuivi sa ronde ; Williams ne le rencontra pas sur son chemin de retour.
— Tu n’es pas sorti de cette pièce ? me demanda-t-il. Parce qu’il faut toujours la surveiller. Oui, sous prétexte que nous sommes dans un bâtiment clos, Prénonne a réduit les sentinelles, je veux dire : il les a supprimées.
— Personne n’était de faction ?
— Si. Celui qui « faisait le tour du propriétaire ».
— Cela nous promet quelque chose, assurai-je en poussant la porte que Williams avait laissée entr’ouverte. Qu’en penses-tu ?
— Les cartes sont moins nombreuses, le jeu n’en sera que plus clair, fit Williams, comme s’il répondait à ses propres pensées. Ce n’est sûrement pas Prénonne, ajouta-t-il, qui se fait des plaisanteries à lui-même. Alors ?
— On a vu des choses plus étonnantes. Pourquoi Prénonne ne nous laisserait-il pas croire que notre expédition risque d’être attaquée ?
Williams ne poursuivit pas tout de suite. Avait-il entendu ma question ? Et déjà je songeais qu’il avait épuisé ses réserves de confidences, lorsqu’il déclara :
— Il a bien des défauts, Prénonne. Il est vaniteux plutôt qu’orgueilleux. Il est prétentieux en toutes choses, tant il se croit l’étoffe d’un chef : il n’a que l’envergure du plat ambitieux qui aime les titres et les honneurs. Il manque d’autorité, mais il a quelque habitude de donner des ordres avec hauteur. Il est entêté et manque du sens des nuances, ce qui le rend gaffeur et brouillon. Il n’a que de la mémoire, comme certains sots, ce qui lui donne à croire qu’il est intelligent parce qu’il retient facilement et répète de même. Mais il a des qualités aussi.
— Heureusement pour lui.
— Et pour combiner des choses aussi compliquées que celles dont nous sommes, en ce moment, les témoins déconcertés, tu peux te rassurer en ce qui le concerne ; Prénonne n’y est pour rien : il est trop simple…
IX DANS CE MONDE-CI OU DANS L’AUTRE
On ne devait tout d’abord rester qu’une seule nuit dans ce caravansérail très ancien, bâti sur le modèle des caravansérails de Perse et de Mésopotamie, et dont je dirais bien le nom si j’étais sûr que cette précision n’autoriserait point des gens du pays à mettre aussi des noms sur les personnages de cette histoire mal connue. Une seule nuit, avait donc affirmé Prénonne. C’est pourquoi l’on y passa la journée du lendemain, puis la nuit, puis une journée encore, et la nuit suivante. Prénonne ne se décidait plus à partir, et Williams souriait de cet arrêt prolongé que les indigènes du convoi prenaient au mieux et transformaient en une installation complète, tant les nomades s’adaptent vite aux endroits où l’on a l’imprudence de les laisser s’asseoir.
— Henne, qui poussait Prénonne à marcher sur Bagdad, a dû trouver de bonnes raisons pour nous faire prendre racine, remarquait Williams. Un matin, il va ordonner le retour.
— Sur Bassorah ?
— Sur la France, si tel est le bon plaisir des « Rosbif ».
Mais si les Bédouins s’accommodaient de ce campement sans fin, les Français ne parvenaient pas à s’habituer à cette vie trop paisible. Ils s’ennuyaient. Peut-être regrettaient-ils sans se le formuler les nuits troublées de la route, les alertes, les rondes, tout cet imprévu qui leur fournissait, avec une distraction parfois périlleuse, d’innombrables sujets de causeries.
A force de se trouver ensemble sur mer, sous la tente du désert ou la brique de glaise des villages, de subir toujours les mêmes désagréments de l’existence en commun, les Français, assemblés dans cet hôtel si calme, ayant perdu toute raison d’union et de camaraderie, ne pensaient plus qu’à se fuir.
Christiane, oubliant jusqu’à l’essai de conciliation tenté auprès d’elle, se détournait lorsqu’elle me rencontrait, ou bien, si elle n’avait pu se dérober à temps, me regardait fixement sans paraître gênée par ma présence, comme si je n’étais pas un corps opaque et qu’il lui fût permis d’y voir au travers.
Ce privilège, du reste, ne m’appartenait pas en propre : Christiane semblait le pratiquer avec chacun de nous.
Williams, qui affectait toujours une discrétion de diplomate, se soumettait à de véritables cures de silence. Il m’adressait à peine la parole. Et il croyait peut-être qu’il avait fini par transformer son caractère, à force de le conformer à la discipline qu’il s’imposait, alors qu’il subissait, comme les autres, le dépaysement du malaise général.
Pour se distraire, Williams parcourait le caravansérail et ses dépendances. Il découvrit, au cours de ses recherches commencées par désœuvrement, dans une pièce cadenassée que l’on pouvait croire du premier coup d’œil murée, près de celle que nous avions élue pour domicile, un phonographe et un attirail de disques. Des soldats anglais, au beau temps de l’occupation impérialiste, les avaient remisés et oubliés dans cette chambre réquisitionnée, comme un morceau de leur patrie absente.
— Ça nous fera une belle écurie, décréta Williams qui ne renonçait pas facilement à ses idées.
Un soir, en effet, sans prévenir les locataires de l’hôtel, Williams conduisit nos trois chevaux, — les deux nôtres et celui de Lemans, — dans cette retraite que l’on pouvait facilement surveiller. Personne ne s’aperçut de ces nouveaux pensionnaires. Pas même Prénonne qui, du reste, ne remarquait jamais rien.
M. de Prénonne se promenait sur les toits de feuillages et de terre battue de notre hôtellerie. Il contemplait le paysage des sables aux reflets trop brûlants, d’un côté, et des palmiers de l’autre, mais, comme Christiane lorsqu’elle me regardait, il ne les voyait pas. Il apercevait d’autres choses plus loin et plus haut… De grandes choses… Il imaginait des songes faciles dont il était le héros : général à la tête d’une armée, il envahissait ce pays et s’y installait en conquérant, ou bien, recevant pleins pouvoirs de son gouvernement, avec l’aide des tribus arabes, il rejetait les Anglais à la mer… Quand le soir colorait l’horizon à grands traits, Prénonne prenait sa flûte dont il tirait des sons pointus pour le plus grand agacement de Rives-Ribière et du chien adoptif de Christiane.
Dans le bivouac, l’avarice de Prénonne était notoire. Il économisait sur ses frais de représentation et se promenait vêtu d’habits rapiécés. On lui reprochait encore d’être la cause du manque de nouvelles. Tout semblait, en effet, organisé pour que rien ne nous parvînt de France. Et Rives-Ribière, dans un rire, faisant allusion aux rêveries mégalomanes de ce mari malheureux qui ne tenait pas à recevoir de lettres, ajoutait :
— Quand on est battu sur ce front-là, et vous savez lequel, on n’est pas forcément plus heureux sur un autre, par exemple sur l’ancien front de Mésopotamie.
Parfois, le soir, lorsque les conversations languissaient, Pierre Sartigues, le petit fonctionnaire casanier, comme il l’assurait en riant — mais je savais quel voyageur il était — apercevant la porte de notre chambre entr’ouverte, montrait son nez faussement inquiet :
— Je viens vous voir. Quoi de nouveau ?
— Entrez, si vous vous ennuyez.
— Oh ! je ne m’ennuie pas. Merci.
Déjà il s’éloignait, ne voulant rien avouer de son désarroi.
— Et Rives-Ribière, où est-il ? criait Williams.
Rives-Ribière avait une distraction. Sous prétexte d’aller à la découverte d’objets rares, il partait seul, souvent, à l’aventure. Il se forçait à marcher longtemps et s’appuyait sur une lourde canne qui le gênait. Mais il la traînait partout avec lui.
Christiane ne cachait pas qu’elle en avait assez du sable, du soleil, de la chaleur, des moustiques, du sable encore. Nulle diversion à ce programme accablant, si ce n’est la soudaine, déconcertante fraîcheur des nuits.
— Que faisons-nous ici ? Pourquoi ne pas rentrer en France ?
Elle parlait haut, ne s’adressait à personne, et le comique de cette situation ne m’apparaît guère qu’aujourd’hui. Williams et moi, nous nous taisions, nous n’avions pas même l’air d’entendre, Williams par dédain, indifférence réelle, moi par calcul.
Quant à Constantin de Henne, quand on le demandait, il y avait toujours quelqu’un pour répondre :
— Il fait l’allée…
On savait ce que cela voulait dire. Henne, armé d’une badine de jonc, parcourait lentement l’allée qui longeait les murs du caravansérail. D’abord, il avait chassé à coups de cravache les mendiants, les enfants et les chiens qui venaient fouiller les ordures que jetaient les Bédouins et notre cuisinier-interprète Ali-Rhem. Mais, maintenant, à la vue de cet homme qui arpentait le chemin, tous les misérables prenaient l’habitude de fuir… Henne en était réduit alors à s’attaquer aux nombreuses guêpes qui s’élevaient en bourdonnant à son approche. D’un revers de sa baguette, il les coupait en deux. Sa grande joie consistait ensuite à rechercher les tronçons frémissants dans l’herbe roussie.
Mais les nuits surtout étaient longues. Si, le jour, on ne pouvait guère s’éloigner du caravansérail, à cause de la chaleur déjà grande et du danger, sitôt le coucher du soleil, dans ce pays favorable aux guet-apens, chacun se retirait dans sa chambre, et attendait le sommeil en fumant près d’une lampe de fortune.
Or, ce soir, la nouvelle se répandit que Williams, qui avait découvert un phonographe, venait de l’installer dans le couloir sur lequel s’ouvraient nos cellules. Tous ceux que lancinaient l’exil, le séjour forcé sous ce ciel lourd, furent saisis d’un calme presque religieux lorsqu’ils entendirent les airs mécaniques de gigues et de refrains anglais que creusait une pointe d’acier sur un disque d’importation. Et voici que, dans ce corridor aux murs de glaise, éclairé seulement par les lampes des pièces restées ouvertes, un chant léger s’éleva, porté, semblait-il, sur une banale ritournelle de music-hall.
Christiane, pour tous ces hommes en rupture d’habitudes européennes, perdus dans ce pays de sable et de soleil et que poursuivaient les regrets misérables d’un monde civilisé, recomposait les raisons de leur dépaysement : Paris, les avenues droites d’une grande ville, la campagne verte et boisée, et pour celui-ci des tavernes où des femmes légèrement vêtues coudoyaient les arrivants comme de vieux amis ; pour cet autre, une rue de province où tâtonnait un piano ; pour chacun, enfin, elle traduisait le spleen qui lui était particulier…
Soudain Williams, qui ne disait rien, se leva, gagna le couloir ; je crus qu’il allait voir Christiane et le cercle de ses admirateurs. Mais il s’arrêta devant la cellule de Henne. La porte était entre-bâillée, une lumière tendre filtrait que procurait un abat-jour bleu. Dans la pièce, personne… Que signifiait cette absence ? Pour Williams, elle paraissait étrange. Je me gardais d’interroger mon ami, mais son agitation était visible. Pour moi, j’avoue que je ne parvenais pas à trouver cette absence anormale : Henne disparaissait souvent le soir, il faisait un tour aux écuries, achevait une cigarette, puis il rentrait.
On entendait la voix de Christiane, qui montait, et cette voix, de loin, était émouvante. Tous, j’en suis sûr, nous étions conquis par cette romance italienne qu’elle chantait maintenant et que nous comprenions mal. Une phrase revenait en leit-motiv, une de ces petites phrases de rien du tout, mais capables de contenir bien des choses, et qui versent dans le cœur de celui qui les a retenues une mélancolie où il retrouve aussi bien un parfumé souvenir d’enfance, quelque lointain rêve d’amour, ou le désir désintéressé qu’il éprouva naguère pour une femme rencontrée par hasard et qu’il savait ne revoir jamais…
Des applaudissements éclatèrent. Williams ne retint pas un geste de contrariété. Devant notre porte, une ombre fila. Williams, qui jusque-là ne m’avait pas adressé la parole, parut s’apercevoir qu’il n’était point seul.
— C’est le moment, dit-il. Allons lui demander des explications.
Je ne demandai pas qui pouvait être ce « lui » dont on me parlait ; je suivis Williams sans hésiter ; je pensais que si mon ami se décidait ainsi, c’est que déjà tout son plan était formé, que l’heure était venue d’agir et le mot du jeu découvert. L’homme allait-il jeter sa belle carte ?
Dans le petit couloir, les chants et les bravos avaient cessé. Williams pénétra dans la cellule, à peine ouverte, ainsi que nous l’avions vue tout à l’heure, qu’occupait M. de Henne. Elle était vide. Williams l’examina un instant, puis referma la porte, complètement. Nous revînmes alors dans notre chambre où Williams disposa une faible lumière derrière un abat-jour également bleu.
— Sortons, dit-il.
Et il laissa la porte entre-bâillée, comme nous l’avions trouvée dans l’appartement de M. de Henne. Alors, ce fut la visite des écuries. La nuit était très noire et nous avancions à tâtons. Un bruit discret au loin, mais, comme nous approchions, le bruit cessa. J’eus quand même l’impression que notre visite dérangeait des gens qui ne nous attendaient pas, et depuis, en y réfléchissant, je me suis souvenu que des nomades du convoi s’étaient retournés à notre arrivée. Ils ne dormaient pas. Mais nous ne pouvions point leur tenir rigueur d’avoir écouté les chants de Christiane. A ce moment-là, du moins, je ne voyais guère au delà. Près d’un foyer qui s’éteignait, des Bédouins étaient couchés dans leurs couvertures. Un chien se mit à aboyer, puis un autre… Le chien de Christiane leur répondit…
— « Il » est rentré, souffla Williams.
Déjà, nous revenions en courant, lorsque le hennissement d’un cheval, prés du caravansérail, nous arrêta. Cela venait du côté de l’allée où Henne avait l’habitude de diriger sa promenade, l’après-midi.
— C’est sa jument, déclara Williams, qui s’était avancé. Je la reconnais à la tache blanche qu’elle a près de l’œil gauche.
— Comment peux-tu l’apercevoir ?
— L’habitude. C’est une bête que j’avais choisie pour moi, à Bassorah, mais…
— Pourquoi l’a-t-on mise là ?
— Elle est sellée, prête à partir. Rentrons, décida mon ami.
Tout le monde devait dormir dans l’hôtellerie ; les chambres étaient fermées, les lumières éteintes. Seul un rayon luisait dans la cellule — la nôtre — que nous avions préparée.
Williams et moi, nous y entrâmes. Nous eûmes juste le temps de nous cacher. Williams avait à peine repoussé la porte, sans la fermer, que les pas feutrés de quelqu’un qui ne tient pas à signaler sa présence glissèrent dans le corridor. Nous étions là, chez nous ; nous attendions… L’homme allait-il passer sans s’arrêter ? Allait-il ?… Les pas se rapprochaient. Encore quelques secondes… L’homme est arrivé, il touche le mur, reconnaît le bois, la serrure, la clarté bleu pâle…
Et, trompé par toute la mise en scène de Williams, croyant retrouver sa propre cellule, l’homme entra dans la chambre où nous étions. Il se retourna pour fermer la porte avec précaution ; mais ce fut mon ami qui sortit de sa cachette, et poussa les verrous.
— Eh bien, monsieur de Henne, que venez-vous faire ici ?
Henne, qui avait reculé en nous voyant, se remit très vite. Il s’excusa. Il ne comprenait pas comment il avait pu s’égarer. Il fit mine de vouloir se retirer, toutefois sans marquer de hâte.
— Vous ne nous dérangez pas. Au contraire…
L’autre n’eut pas l’air de comprendre l’ironie. Et il levait la main vers les loquets.
— Restez ! commanda Williams. Nous avons à vous parler. Si vous n’étiez pas venu, nous aurions été obligés d’aller vous chercher.
Henne dut avoir alors le sentiment qu’il était tombé dans une embuscade. Il regardait rapidement dans la chambre. L’abat-jour bleu, devant la lampe, lui fut une révélation.
— Laissez-moi… ordonna-t-il.
Williams ne répondit point.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il encore.
— Tout à l’heure, vous serez libre. Vous partirez, et vous ne reviendrez jamais.
— Pourquoi ces ordres ?
— Vous n’avez pas à les discuter.
— Alors, je n’ai pas non plus de raisons pour m’y conformer.
— Pourriez-vous nous dire ce que vous faisiez aux écuries ? Non, n’est-ce pas ? Alors, vous voyez bien que vous devez partir.
— C’est tout ce que je demande. Vous aussi. Mais dans quelques jours…
J’avais la certitude que Henne ne cherchait qu’à gagner du temps. Son air soudain innocent, ses attitudes étonnées, la façon dont il semblait jouer avec les questions de Williams, prouvaient qu’il voulait nous distraire et prolonger un entretien dont il avait pris son parti à mesure qu’il établissait une nouvelle méthode.
Je ne parvenais pas encore à comprendre pour quelle raison Henne était sorti d’abord, puis rentré dans le couloir, mais Williams devait le savoir. Je remarquai par contre que « notre prisonnier » ne portait aucune arme, ni apparente, ni même cachée, je dis bien cachée, car il n’aurait pas manqué, depuis qu’on l’interrogeait, de nous la montrer un peu.
— Je ne vous interdis pas les plaisanteries, répliquait Constantin de Henne avec cet air qui avait le don de me mettre en colère et que déjà, une fois, il avait arboré en ma présence, sur le bateau japonais, le soir où il vint me prier sans cérémonie de ne plus m’occuper de Christiane.
« Je vous saurais gré, continuait-il, de ne pas faire ces plaisanteries à mes dépens. Entre nous, ça ne me dérange pas. Finissons-en et laissez-moi aller dormir chez moi, puisque je me suis trompé de porte…
— Sans doute. Auparavant, dites-nous qui tira sur nos personnes dans l’oasis de Bassorah ?
— Si je connaissais les coupables, monsieur, ils seraient déjà pendus.
— Et qui assassina Lemans ? Et qui manqua de tuer Prénonne ? Et qui mit des lettres dans les papiers de Lemans ?
Henne haussa les épaules :
— La plaisanterie dure un peu.
— Et que faisiez-vous tout à l’heure, près des écuries ?
Henne sentit peut-être, après les accusations dont Williams venait de le charger, le besoin de se justifier.
— La visite de surveillance, monsieur. Quant au reste, je ne comprends toujours pas.
— Vous allez comprendre, poursuivit mon ami. C’est très simple : en sortant d’ici, vous prendrez votre jument qui a une tache blanche près de l’œil gauche. Elle vous attend, attachée le long de ce mur, par vos soins. Vous emporterez quelques vivres pour la route et vous vous en irez…
— M’en aller ? Où donc aller ?
Henne avait contracté son dur visage dont une fureur soudaine accusait tous les traits. Ses yeux clignotaient. Il ne parlait plus, tant ses lèvres tremblaient.
— Je refuse, articula-t-il enfin.
— Comme c’est regrettable !
Williams, d’un geste que je lui connaissais bien lorsque le danger était imminent, fouilla sous la doublure de sa veste ; il y trouva un petit stylet qu’il gardait toujours sur lui. Il tira à demi la lame du fourreau, d’un air si machinal, si naturel aussi qu’on pouvait croire à la conséquence d’un tic, à l’acte irréfléchi d’une innocente habitude. Je vis ce mouvement ; Henne, qui l’aperçut de son côté, sans doute, ne broncha point.
— Comme c’est ennuyeux ! Décidez-vous, car nous sommes pressés. Et nous n’avons pas le choix à vous offrir : la fuite ou bien…
— Où voulez-vous que j’aille ? demanda Henne, qui parut se ressaisir et comprendre que la partie était, en ce moment, du moins, inégale.
— Un homme comme vous n’est guère embarrassé…
— Mais encore…
— Où vous voudrez, monsieur. Mais faites vite.
Et Williams, en parlant, s’était approché de Henne. En même temps, il m’avait fait signe de me tenir prêt et, ce signe, Henne le vit à n’en pas douter. Alors, soudain, il changea de ton.
— Eh bien, soit, j’accepte. Rengainez votre poignard, monsieur Williams. Et vous, monsieur Romerdy, ne crispez plus vos doigts sur votre revolver.
Williams laissait déjà pendre le long de son corps la main qui serrait la poignée de son arme.
— Je veux bien partir, puisque vous m’y obligez… bessif, avec le sabre, comme disent les Arabes. Mais j’emmènerai Mlle Dallène. Du reste, je ne veux pas l’obliger à me suivre ; voulez-vous seulement la réveiller, lui dire la violence dont je suis l’objet, et vous verrez qu’elle m’accompagnera.
— Si vous vous dépêchiez un peu.
— Vous voulez garder Christiane ? ricana Constantin.
— Pourquoi ? Elle ne nous appartient pas. A vous non plus d’ailleurs, trancha Williams.
— Laissez-la-moi. C’est ma seule condition. Je partirai.
Et Henne me regardait :
— Je vous débarrasserai de ma présence, puisque je vous gêne.
Puis, s’adressant à Williams, il ajouta :
— Vous serez le maître. Décidez-vous… que vous importe cette petite ?
Et, tout bas, Williams me souffla :
— Laisse « la » lui. C’est le plus simple. Ou bien, alors, il faut aller jusqu’au bout de nos décisions…
Il fit de nouveau le geste de chercher son stylet. Henne l’interpréta à sa manière. Il se dirigea vers la porte.
— Je m’en vais. Sans conditions. Je ne l’emmène pas.
Williams me fit signe de tirer les loquets. Je m’approchai, et Constantin m’examinait :
— Je ne l’emmène pas, monsieur, me dit-il à haute voix, puis plus doucement :
— Elle me rejoindra.
— Vous savez nos conditions, lui lança Williams. Vous disparaissez ou bien je ne réponds de rien…
— Si je m’en vais, c’est de mon plein gré, monsieur, croyez-le. Et parce que cela me convient, soyez-en sûr.
Henne était sur le seuil de notre chambre. Un vent froid accourait du couloir et je craignis un moment qu’il ne vînt éteindre la flamme de la bougie qui vacillait.
— Allons, au revoir, ricana Henne. Dans ce monde-ci ou dans l’autre, mais sûrement quelque part.
— Dans ce monde-ci, répondit Williams, j’en fais mon affaire ; dans l’autre, je m’arrangerai toujours pour ne pas vous laisser mon adresse.
X LE MOT DE WILLIAMS
Constantin de Henne s’éloigna, sans répondre, dans le couloir du caravansérail. Nous attendîmes un moment, Williams et moi, dans la cellule où tant de choses venaient de se décider. Bientôt, les sabots d’un cheval firent trembler les murailles d’argile sèche.
— Le voilà parti, dis-je. Du moins, nous pouvons toujours le supposer.
— Souhaitons-le, répliqua Williams d’un air contraint. Il s’en va, parce qu’il est forcé de signer lui-même sa propre défaite. Cela vaut mieux pour nous que d’être obligés d’apporter devant un tribunal, quel qu’il soit, les preuves du double jeu qu’il exécutait.
— Tu viens de le forcer d’abattre sa belle carte. Était-ce la dernière ? Partira-t-il vraiment ce soir ? Et où ira-t-il se réfugier ?
Williams se tut, et j’étais bien sûr que, lui aussi, redoutait quelque machination de notre ennemi.
— Nous aurions dû peut-être obtenir son silence définitif, au plus juste prix, repris-je, pour le plaisir de me servir d’une expression qui fut chère à Williams.
Celui-ci me regardait :
— Pourquoi ? Oui, somme toute, on a tort d’avoir pitié de ces gens-là.
— Tu regrettes d’avoir hésité ?
— Je ne lui demandais qu’une chose : disparaître.
— C’est pourquoi, un moment, tu as pensé à l’aider.
Et je refis le geste que mon ami avait esquissé lorsqu’il cherchait son stylet dans la doublure de son veston.
— J’ai remisé mon outil, expliqua Williams en souriant, parce que le cadavre de cet homme, en ce moment, aurait pu nous retarder encore, nous embarrasser aussi. D’ailleurs, c’est partie remise. Nous serons appelés plus tard à envisager sans doute une solution brutale.
— Je ne serais pas fâché de savoir si ce monsieur est en route, dis-je.
— Pourvu qu’il ne soit pas retourné pour prendre Christiane.
Cette observation de Williams me laissa interdit. Mon ami m’examina quelques secondes, parut décidé à se taire, puis, brutalement, comme s’il voulait en finir :
— Tu y penses donc toujours ?
Je me raffermis avec effort. Et je fus sans courage, car je fis non, de la tête. Williams était-il dupe de cette réponse ?
— Elle m’a toujours déplu, cette Christiane, reprit-il. Surtout depuis que je l’ai vue conquise par Henne. Et Henne lui convenait !
« D’où vient donc, continuait Williams, que les femmes de nos meilleurs amis nous irritent si souvent, nous déplaisent presque toujours et nous sont, en quelque sorte, hostiles ? Cette animosité, on l’attribue, dans la plupart des cas, à l’hostilité naturelle des femmes, à leur jalousie foncière et à leur instinct de la propriété… Mais pourquoi, ayant rencontré des gens avec qui nous sommes près de sympathiser, et de nous lier d’amitié même, sommes-nous soudain dépaysés lorsque nous nous trouvons en présence de la compagne qu’ils se sont choisie ?
« C’est peut-être parce que ces femmes correspondent, chez nos amis, à leurs préférences les plus secrètes, à ces choses troubles que nous connaissons le moins et qu’ils prenaient soin de voiler, de travestir au besoin, sachant bien, instinctivement, que, si nous les avions aperçues, elles nous auraient irrités autant que les jolies personnes qui en sont la vivante image.
Je laissais parler Williams. Paradoxes, intentions ou sondages ? Croyait-il à ce qu’il disait ? Voulait-il seulement contrôler quelques remarques, poursuivre une expérience, me donner le change ? Ces réflexions à propos de femmes, je ne devais pas y penser plus tard, sans un retour d’ironie, lorsque Williams m’eut confessé un secret ironiquement dissimulé.
— Ce qui m’inquiète, dis-je, c’est que Henne n’ait pas tenu parole. Si nous allions nous en assurer ?
Jamais Williams ne résistait à une invitation de cet ordre.
— Tu n’as pas sommeil ! s’étonna-t-il. Alors, viens.
De nouveau, cette nuit-là, nous sortîmes. Une brise fraîche nous frôlait le visage ; nous étions sensibles aux brusques variations de l’atmosphère comme les gens qui ont mal dormi.
Près des murs du caravansérail, dans l’allée, le cheval de Henne avait disparu. Premier point que nous constations. Nous allions nous diriger sur le portail de la veille hôtellerie, lorsque Williams et moi, nous étant arrêtés pour reconnaître notre chemin, nous fûmes oppressés par l’absolu silence de cet endroit habituellement animé quelle que soit l’heure. Ils nous comprendront, ceux qui sont passés, de nuit, ne serait-ce qu’une fois, à côté d’un camp, le mieux endormi, surtout s’il est agrémenté d’une vingtaine de mules ou de chevaux attachés à leurs piquets. On entend toujours quelques bruits, les plus divers et les plus reconnaissables : c’est une bête qui tire sur sa chaîne, une autre qui se retourne et frappe le sol, celle-là qui repose par terre son sabot droit pour relever le gauche et reprendre sur trois pattes l’équilibre du sommeil.
Le calme inattendu du caravansérail nous déconcertait tant que nous entrâmes dans l’écurie.
Je n’oublierai jamais notre stupéfaction, à ce moment-là, en constatant que le bâtiment était vide, complètement vide. Nous en avions reçu l’impression avant d’en accueillir la certitude, et lorsque Williams eut fait craquer une allumette, les murs nus, la paille des litières soulevée, tous les signes de l’affolement d’un départ hâtif ne nous trouvèrent plus surpris. Nous savions déjà. Nous nous attendions du moins à un stratagème de cette envergure. Les Bédouins, sur l’ordre de Henne, nous le préparaient tandis que celui-ci s’attardait à discuter avec nous les conditions de son départ.
— Heureusement, nous avons encore nos chevaux.
J’aurais pu ajouter : grâce à Williams qui les avait placés près de notre chambre… En passant dans le couloir, Williams s’arrêta devant la porte de Prénonne. Elle était fermée. Williams frappa. Nul ne répondit. Prénonne, selon son habitude, devait hésiter. Comme les coups de poing continuaient sur le bois, Prénonne se décida à parlementer.
— C’est vous, M. Lecharier ? C’est grave ? Non ? Cela peut attendre jusqu’à demain ?
— Demain, il sera trop tard.
— Faites pour le mieux, reprenait la voix de Prénonne. Demain, toutes vos explications, je les écouterai, je vous assure.
— Ouvrez-nous ! répétait Williams.
Prénonne entre-bâilla sa porte.
— Je n’ai pas d’explications à vous donner. Venez avec nous, si vous voulez.
Williams était si catégorique que Prénonne ne prolongea pas sa résistance.
— Où voulez-vous me conduire ?
— Prenez vos armes.
— Diable, c’est sérieux !
Prénonne, subjugué, achevait de s’habiller en tâtonnant dans la pièce obscure. Williams le regardait et peut-être se rappelait-il ce soir de Paris où il s’était rendu chez moi, avec le même air d’autorité sans réplique, pour m’entraîner dans l’étrange galère où je ramais.
— Mais enfin, dites-moi…
— Je n’ai rien à vous dire.
— Et tout à l’heure, vous n’en finirez plus de parler ! répliqua Prénonne, mécontent.
— Je ne parlerai pas davantage, venez.
Dans le corridor, le froid de la nuit surprit désagréablement Prénonne, assez mal vêtu, qui maugréa :
— Vous ne voulez pas m’expliquer ?
— Vous verrez bien.
— En deux mots, mettez-moi au courant… suppliait Prénonne.
— Insuffisant, accordez-moi dix mots.
Puis, sans que Prénonne pût l’entendre :
— Va seller les chevaux, les trois chevaux, oui, celui de Lemans également. Tu les conduiras devant la porte de l’écurie. Tu nous attendras.
Je n’avais pas l’habitude de discuter les ordres de Williams dans ces minutes-là. J’allai donc chercher Polak, Papougaye et Kramoï, tandis que Williams conduisait Prénonne à l’écurie. J’ai su, plus tard, que le bonhomme avait mis un long moment à comprendre. Il ne parvenait pas à rassembler ses idées ; comme l’expliquait Williams, il continuait de dormir debout.
— Mais où sont-ils passés ? demanda-t-il brusquement.
« La raison lui revient peu à peu », pensa Williams qui, se tournant vers Prénonne, l’interrogea avec une aimable impertinence :
— Vous tenez beaucoup à les retrouver ?
— Comment ! si j’y tiens ?
— Alors, en route.
Prénonne fut assez surpris de découvrir les trois chevaux que je tenais en main, devant le seuil de l’écurie.
— Et ça ? demanda-t-il.
Mais Williams engageait déjà son pied dans l’étrier ; j’aidais moi-même Prénonne à monter à cheval, car je le savais mauvais cavalier. Lorsque je fus en selle, je m’approchai de mon ami.
— Il me semble, dis-je, en lui montrant le caravansérail, qu’il y a de la clarté chez Christiane… Elle n’est peut-être pas seule.
— Ta jalousie ne t’inspire guère, trancha Williams avec dureté.
Pas plus de cette réponse un peu vive que d’autres brutales ou grossières, je ne voulais pas me formaliser. Je connaissais Williams. Certes, il m’irritait souvent par son mélange de bonhomie, de vulgarité, ses façons de commander, son brusque besoin de bavardages, soupape d’une grande force, et ses finesses, ses ruses aussi d’homme sans pitié, mais c’étaient là de petits travers que l’on excusait. Dans les minutes difficiles, Williams se retrouvait toujours tout entier. Et il avait une manière à lui de reconnaître ses torts… S’étant retourné, il ajouta tout naturellement :
— Tu pourrais bien ne pas te tromper.
Et il hésitait maintenant, je le voyais, à donner le signal du départ. Il pesait le pour et le contre. Fallait-il renoncer à cette expédition pressée et vérifier d’abord les causes de ce petit carré de lumière qui s’encadrait dans le mur de la nuit ? Pour moi, il me suffisait de regarder le trou de froides ténèbres, ouvert devant la tête de mon cheval, pour maudire Constantin de Henne et toutes les conséquences où il nous entraînait, surtout si je me souvenais d’avoir presque proposé à Williams cette sortie.
Mais la décision de mon ami ne traînait jamais longtemps. Les dés étaient retournés. Il fallait partir.
— Nous sommes armés ? demanda-t-il.
Sur ma réponse affirmative, Williams poussa sa monture et sortit du caravansérail. Prénonne le suivit. Je marchais derrière Prénonne. Nous avancions doucement, mais le cheval de Williams prit du large, attaquant résolument le terrain. Il nous fallut courir pour le rejoindre. Je repérais assez aisément la silhouette de Prénonne qui, le corps en arrière, cambrait la taille et sautillait comme un paquet à chaque foulée de Papougaye, — c’était le nom du cheval de Lemans que je lui avais remis… Je ne savais pas où nous trottions ainsi, mais, puisque Williams tenait la tête, je ne m’inquiétais de rien. Soudain, un point brillant apparut dans la toile noire qui servait de fond à cette randonnée, puis disparut. Le feu d’une cigarette qu’on allume, peut-être.
Williams avait insensiblement ramené son cheval au pas. Du reste, la nuit était épaisse et les bêtes butaient souvent. Cependant, comme nous approchions encore, quelqu’un se mit à crier quelque chose, comme :
— C’est vous, M. de Henne ?
— Oui, répondit Williams.
— Alors, nous pouvons partir ? reprit la voix.
— Vous pouvez partir, déclara Williams.
— Mais qu’est-ce que cela signifie ? bégayait Prénonne. Répondez-moi, puisque vous paraissez savoir.
Nous pensions que les gens du convoi étaient encore loin, lorsque nous tombâmes presque sur eux. Alors, Prénonne, ahuri, comprit qu’il y avait là nos mules et nos chevaux, nos provisions, nos caisses et les Bédouins de la caravane qui s’en retournaient sur Bassorah.
— Les voici, monsieur, dit Williams, s’adressant à Prénonne.
— Et tous ces gens-là ? Où vont-ils ?
La caravane, en effet, comme si elle n’avait attendu que l’arrivée et le consentement de Henne, s’était remise en route.
Alors Williams daigna parler :
— J’ai employé les dix mots que vous m’aviez accordés, pas plus. Et je n’ai rien d’autre à vous dire. D’ailleurs, vous en savez autant que moi à présent. Quelqu’un a donné l’ordre au convoi de partir cette nuit, et nous l’avons rejoint dans sa route.
— Qui s’est permis de donner cet ordre ?
— On pourrait le demander à ces gens-là, répliqua Williams.
Prénonne venait d’entendre la voix d’Ali-Rhem. Il appela l’interprète, s’étonna de cette fuite.
— On est venu nous avertir de lever le camp tout de suite. On n’attendait plus que vous pour accélérer l’allure.
— Qui vous a donné cet ordre ? répétait Prénonne.
— Allez dire au convoi de s’arrêter une nouvelle fois, commanda Williams.
Puis, quand Ali-Rhem se fut éloigné, Williams ajouta :
— Ali-Rhem ne nous apprendra rien de plus. Retournons maintenant.
— Où allons-nous ? s’étonna Prénonne.
— Chercher celui qui ordonna cette fuite.
XI LA PAIX SOIT AVEC VOUS
Nos chevaux revinrent au caravansérail par grandes foulées. Nous leur avions rendu les rênes, nous fiant à leur instinct. Bientôt, la petite lumière qui luisait dans la muraille de boue durcie apparut. Le temps de mettre pied à terre, et nous nous engageons dans le couloir. Parvenus devant la porte de Christiane, nous attendons dans la nuit qui sentait la terre et la fumée. Dans la chambre, de l’autre côté du bois, un voix suppliait et commandait tour à tour.
— Ils me poursuivent. Tout est prêt. Fuyons.
— Où aller ? demandait la voix de Christiane.
— Ne vous inquiétez pas. Nous fuirons. Venez. Ils ne se sont pas occupés de vous quand vous restiez seule, en quarantaine, sur le bateau japonais de Port-Saïd.
— Ah ! souffla Prénonne près de moi, Henne s’apprêtait à partir seul, parce que je lui avais refusé de retourner sur Bassorah. Il me trahissait et nous abandonnait.
— Silence ! grogna Williams.
— Laisse-le, dis-je. Prénonne vient de voir clair dans la situation. La lumière de ses raisonnements l’inonde.
— Prépare-toi, répondit Williams. Le moment est proche.
Dans ce corridor étroit, nous étions tous immobiles, chacun au poste qu’il fallait, prêt à combattre, comme sur un navire de guerre attaqué, lorsque sonne la cloche de feu.
Alors Williams frappa à la porte ; les voix qui chuchotaient s’arrêtèrent. Williams cria :
— Ouvrez-moi ! C’est Prénonne !
Après un intermède qui nous parut très long, la voix de Christiane demanda :
— Que voulez-vous ?
— Il ne peut pas s’évader ? questionna Prénonne.
Mais Williams, encore une fois, le pria de se taire, et, contrefaisant toujours sa façon de parler, il prenait cette manière haletante et rageuse qui appartenait à Prénonne. Le comique de cette imitation, devant Prénonne lui-même, me donnait une forte envie de rire.
— Ouvrez donc ! on vient de me voler mes effets.
Une certaine hésitation suivit. Des pas, des objets bousculés, puis la porte doucement laissa couler une ligne de lumière, et Williams, s’étant retiré, découvrit Prénonne dont le visage se montra dans la clarté. Christiane lui demanda :
— Que se passe-t-il donc, monsieur ?
Mais elle se gardait bien d’abandonner l’entrée. Pour Williams et pour moi, il était clair que Henne, qui ne pouvait trouver aucune issue autre que celle que nous occupions, profitait de ces temporisations pour se cacher.
— Qu’y a-t-il ? répéta la jeune fille.
Malheureusement, Prénonne, esprit étroit et sans réplique, soit qu’il fût déconcerté, soit qu’il ne comprît point où nous voulions en venir, soit qu’il manquât d’invention, se taisait et ne bougeait pas. Christiane, qui avait peur et qui se méfiait aussi, allait sans doute refermer sa porte, lorsque Prénonne fut poussé par des mains invisibles — les nôtres — dans la chambre de la jeune femme, et se plaça le long du chambranle. Christiane poussa un cri ; elle voulut rejeter la porte. Les jambes de Prénonne ne le permettaient plus. Dans la pièce ainsi ouverte, nous entrâmes.
— Ne vous effrayez pas, déclara Williams. Nous cherchons M. de Henne.
— Et nous savons qu’il est ici.
Christiane se taisait. Elle regardait Williams, puis Prénonne silencieux, puis moi-même.
— Nous resterons ici jusqu’à ce que M. de Henne veuille bien se dénoncer.
Les couvertures du lit de camp, dans le fond de la chambre, se soulevèrent, et la tête de Henne se montra. Déjà, nous étions sur lui.
— Que me voulez-vous ?
Ses yeux durs nous dévisageaient avec fixité, et la haine de son visage semblait se réfugier dans ses mâchoires serrées et ses lèvres qui se refermaient. C’est dans le péril que les caractères se montrent, sans fard, ce qu’ils sont.
— Laissez-vous désarmer, monsieur. On ne vous fera pas de mal.
Sans répondre, comprenant sans doute l’inanité d’une résistance, Henne nous laissa prendre son revolver et son couteau de chasse. Williams tenait une main du prisonnier, et il eut la paume déchirée par des bagues que Henne portait aux doigts.
Prénonne proposa de lier les poignets et les pieds du captif qui se mit à protester.
— Je regrette, monsieur, mais c’est, en effet, indispensable.
Henne alors se tourna vers Prénonne et, d’un ton de commandement :
— Vous n’allez pas permettre cette infamie ?
Prénonne déroba son regard. Il avait trouvé une brosse, à portée de lui, et, de sa main restée libre, il se nettoyait à petits coups. Sans qu’il fût possible d’expliquer pourquoi et comment, la rapide influence que Constantin de Henne avait conquise sur Prénonne venait d’être perdue en quelques minutes, le temps pour un homme d’être maîtrisé et ligoté sur un lit de camp. Ainsi, suivant le choc des événements, se retournent les âmes toujours indécises et qui se dirigent vers l’aimant du plus fort.
Le plus fort, en la circonstance, c’était Williams qui essuyait ses doigts ensanglantés par les bagues de Henne.
— Prends les lanières de cuir qui se trouvent dans ma poche, me dit-il.
Et s’adressant au prisonnier, il reprit :
— Vous aimez les bijoux, à ce que je vois, monsieur ? Les poucettes de nickel, quand elles sont bien astiquées, font de délicieuses bagues, et les chaînes d’inimitables bracelets.
Henne ne bougeait plus. Il avait compris très vite toute l’ampleur de sa disgrâce. Du reste, pour tout dire à sa louange, Williams lui appuyait sans brutalité, près de l’oreille droite, le canon d’un revolver espagnol, et ce langage, qui a un sens dans tous les pays, Henne en avait saisi la portée tout de suite.
J’avais déjà ficelé les pieds du prisonnier, et je joignais ses poignets, lorsqu’il me prévint :
— Attachez-moi solidement. Je le conçois. Vous n’aurez pas tort. Mais ne coupez pas la peau.
A mon tour, je concevais l’énergie et la résistance de cet homme. Il cédait peut-être à la force, il ne s’avouait point battu. Christiane, interdite, s’était retirée dans un angle de la pièce et nous regardait. On l’avait oubliée. Henne à lui seul retenait toute notre attention.
Or, Williams, levant par hasard la tête, aperçut la jeune femme qui s’avançait sur nous. Je suivis le mouvement de mon ami et je ne retins pas ma surprise. Christiane ne me voyait point. Elle marchait sans faiblir. Williams n’eut pas l’air tout d’abord de l’avoir remarqué. Il continuait à donner des ordres et, parfois, il secouait les gouttes de sang qui s’amassaient dans sa main. Mais lorsque Christiane fut à deux mètres de nous, Williams détacha ces mots :
— Retirez-vous, madame, vous nous gênez !
La jeune femme s’arrêta, obéissante.
— Et ne croyez pas que je vous conseille de fuir.
Williams retirait méthodiquement tous les papiers et portefeuilles qu’il trouvait dans les poches de Henne immobilisé dans ses cordes. Celui-ci semblait indifférent.
— Vous faites là un drôle de métier, finit-il par dire.
— N’est-ce pas ? répondit Williams, conciliant.
Et il retournait dans sa main un trousseau de clefs qu’il venait de prendre dans la ceinture de Constantin de Henne.
— N’est-ce pas ? monsieur. Je vous approuve. Mais comme ce bon M. de Prénonne sera heureux de pouvoir se perfectionner en anglais quand il lira vos précieux petits documents. En attendant, voici une clef qui ressemble à celle dont je me sers pour ouvrir ma petite valise.
« Retirez-vous, madame, gronda-t-il, puis pour l’homme ficelé, il ajouta :
« Vous aviez tous les talents monsieur. Il nous faudra examiner ce petit trousseau.
Cependant nous ramassions en un paquet ce que nous avions trouvé sur Constantin de Henne.
— Allons mettre les scellés sur ses caisses, annonça Williams.
« Madame, continua-t-il, en regardant Christiane, préparez-vous. Le convoi nous attend, comme M. de Henne vous l’assurait tout à l’heure.
— Je ne partirai pas, déclara la jeune femme.
— A votre aise. Nous ne forçons personne.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? demanda Christiane.
— Nous allons, répondit aimablement Williams, transporter ce malheureux garçon qui ne peut plus se mouvoir — et il désignait Henne empaqueté sur le lit — sur un cheval où nous saurons bien le maintenir en équilibre.
« Puis, nous rejoindrons la caravane qui nous attend à quelques centaines de mètres d’ici, à l’endroit même où M. de Henne la fit bivouaquer pour notre commodité.
En parlant, Williams surveillait Henne que ces derniers mots déconcertaient. Il comprenait brusquement que tous ses plans laborieux s’effondraient, puisque nous avions découvert le convoi et arrêté l’exode.
— Je vous avais bien averti, disait Williams à Constantin de Henne, comme nous transportions notre prisonnier ficelé sur le cheval qu’Ali-Rhem avait amené devant la porte du couloir.
— Averti de quoi ? bégaya Henne.
— … que, pour notre prochaine rencontre, je saurais prendre toutes mes précautions.
XII EN ÉTAT DE COMBAT
— Pourquoi remonter sur Bagdad, demandai-je à Williams, nous enfoncer dans ces pays où règnent les mangeurs de viande frigorifiée, les hommes aux cheveux et à la peau rouge ?
— Prénonne y tient. Ça pose un point final à l’expédition. Cela t’ennuie ? Ne te laisse pas démonter pour si peu. On a tort d’être faible. La vie est un combat, comme dit l’autre. Puisque, la nuit, tu as la chance de pouvoir dormir en paix, dans une grotte abritée, dès le lever du jour, tu dois revêtir avec tes armes les plus secrètes — à propos, tu gardes toujours sur toi le stylet acheté à Ashar ? — ton énergie que tu as mise à côté de toi. Et, de même que le catholique demande l’état de grâce, tu te retrouves avec la lumière, sur la défensive, prêt à l’attaque aussi, en état de combat.
Nous faisions, Williams et moi, tout en parlant — et c’était lui qui parlait surtout — le tour du bivouac que nous avions dressé dans cette oasis, à quelques milles de Bagdad. Comme nous passions près des tentes, Williams me fit taire. Nous écoutions par habitude :
— Eh bien, monsieur, serez-vous sage désormais ?
C’était la voix de Christiane. Nous la reconnaissions, bien que l’intonation en fût un peu changée.
— Elle va donc « le » voir ?
— Elle a un toupet de tous les diables.
— Tu lui as défendu pourtant.
Christiane, de l’autre côté, poursuivait :
— Il ne faut pas courir, il faut rester avec moi, M. Patham.
— Elle parle au chien qu’elle a adopté, dis-je en riant.
Williams haussait les épaules. Enfin :
— Tu as confiance en Christiane ? Elle paraît prendre la captivité de Henne comme une chose naturelle. Elle a même l’air très heureux.
— Oui, l’air…
— C’est aussi, à mon avis, ce que l’on fait de mieux dans le genre imitation. Mais elle ne fait pas allusion au prisonnier ?
— S’il suffisait de prendre le contraire de ce que fait ou déclare une femme pour connaître sa véritable pensée, ce serait trop simple.
« On peut dire bien des choses de Christiane, continuait Williams. Elle est un peu folle, peut-être, aux regards du profane, elle aime les intrigues et l’ambition, mais je ne la crois pas dépourvue de courage, ni d’une certaine noblesse d’âme.
— Elle a donné sa parole qu’elle ne chercherait pas à communiquer avec Henne.
— Oh ! les paroles de femmes, interrompit vivement mon ami. Le mieux est de nous en assurer nous-mêmes le plus souvent possible. Je me suis rendu sous la tente tout à l’heure. Ces visites imprévues ne sont pas inutiles.
— Cela va durer longtemps ?
— Ah ! je ne sais pas ce que nous allons en faire.
C’était là, en vérité, un problème insoluble pour nous, que nous retournions plusieurs fois chaque jour, depuis les événements qui avaient amené la captivité de Constantin de Henne.
Prénonne, qui se méfiait de son ancien intendant autant qu’il avait eu confiance en lui autrefois, insistait pour le faire garder continuellement, jusqu’à la fin de notre expédition. Aussi, au cours des étapes qui nous rapprochaient de Bagdad, nous avions dû surveiller le prisonnier. Mais, à présent que nous étions campés dans la palmeraie, aux environs de la ville, le dur problème se représentait : « Qu’allons-nous faire de Henne ? » Prénonne, lui, ne pensait qu’à ramener le captif en France ; les autorités décideraient de son sort. Cette solution ne nous plaisait point.
— Nous ne pouvons pas entrer dans la vieille cité des califes, comme dit Sartigues, où les courtiers de boutique et les commis de banque de Londres promus fonctionnaires et les fils de colons, nommés gentlemen temporaires, règnent en maîtres, avec cet homme ficelé, bâillonné, dans son panier, sur son mulet ?
« A Bagdad, en effet, par Christiane ou une autre personne, Henne ferait prévenir ses amis britanniques. Déjà je serais fort surpris s’il ne connaissait point notre embarras et que nous sommes à une journée de marche de Bagdad. Peut-être est-il prêt à tous les événements ? Et nous ?
— Tu le crois si résolu ?
— Comment ? s’étonna Williams. Mais il ne s’avoue point battu. Et s’il réussit à faire prévenir les Anglais, que ferons-nous ? Or, il est certainement décidé à quelque chose. La preuve, c’est le calme qu’il témoigne, son apparente résignation.
— Alors, il vaudrait mieux lui rendre la liberté ?
— Qu’on le lâche ou qu’il s’en aille par ruse, remarqua Williams, le secret de la mission et de Prénonne est bien compromis.
— Que peut-il nous en arriver ?
— D’être dépouillés, battus, emprisonnés. Oui, une attaque simulée. Nous serions discrédités dans l’affaire. C’est ce qu’il faut éviter. Mais je ne vois qu’un moyen.
— Je le connais aussi, dis-je, et c’est toujours à celui-là que nous retournons.
— Tiens, dit Williams, le chien de Christiane qui rôde.
C’était un petit animal à poil roux qui faisait des grâces à sa manière en vous présentant, tout à la fois, son museau et son arrière train.
— Emporte-le, continua Williams. Il te servira pour ta nuit de garde.
Je devais, en effet, monter la faction dans la tente qui servait de prison à Constantin de Henne. Vers une heure, nous avions convenu que Williams viendrait me relever.
— En fermant la portière, me conseilla-t-il, accroche donc, sans le montrer à Henne, un petit grelot. Si quelqu’un essaye d’entrer ou… de sortir, tu seras prévenu. Et puis, garde ton revolver. Et puis encore, comme le répète Ali-Rhem à tout propos : Koudâfiz, c’est-à-dire : « La paix soit avec toi ».
J’emmenai le chien de Christiane parce qu’il me suivit. Lorsque je pénétrai dans la tente de Henne, celui-ci dormait, étendu sur son lit de camp. Je m’installai en face de lui, dans mes couvertures, mon revolver à portée de ma main, et je me mis à fumer. Patham se coucha à côté de moi. Bien sagement, il posa sa tête sur ma jambe et ne bougea plus.
Nous sommes déjà de bons amis, Patham et moi. Le silence de la nuit était impressionnant. Parfois, les mulets du convoi frappaient le sol, et puis la respiration du prisonnier. A la tremblante clarté de la lampe, suspendue au montant du milieu, on ne pouvait pas lire. Il suffit d’être de garde, croit-on, pour avoir envie de dormir. Ce soir là, par chance, je n’avais pas sommeil. Et des souvenirs que je croyais presque oubliés me tenaient compagnie, fantômes qui se lèvent dans la demi-obscurité, petites remarques et grandes ambitions, assoupies dans la journée et qui surgissent au gré d’on ne sait quel mystérieux mécanisme. Je revoyais ainsi le wagon-couloir de l’express, la muraille roulante du bateau, à Marseille, Prénonne si incertain, et ses ordres qui paraissaient sans réplique, l’humide séjour sur le port, Henne, mon prisonnier actuel, la première apparition de Christian, ce jeune homme au menton volontaire, nos soirées criblées d’étoiles, en mer, et puis la révélation du véritable Dallène, tous les événements enfin jusqu’à Lemans tombant par terre, jusqu’à Constantin fuyant, suppliant Christiane de le suivre, pour en aboutir à cette surveillance de tous les instants. En somme, je devais le reconnaître, Constantin de Henne ne m’avait cherché querelle que le jour où mon assiduité auprès de Christiane lui avait déplu. C’est à peine si nous nous connaissions et, en dehors de l’incident de Marseille où il s’était employé, sur l’invite de Prénonne sans doute, à me ramener sur le bateau, nous ne nous parlions que rarement. Une haine étrange, cependant, nous tenait en garde l’un contre l’autre. Je lui en voulais de son crédit auprès de Christiane et ne parvenais point à lui pardonner la préférence qu’elle lui avait témoignée. Mais, entre nous, aucune allusion à ce qui nous divisait. Même depuis son arrestation, et au cours des longues heures de surveillance, Henne ne m’avait pas dit un seul mot. Quand nos regards se croisaient, il détournait la tête le premier ; il affectait habituellement de ne pas me voir, ou bien, comme cette nuit, il dormait… Et moi-même, tout doucement, je cédais à l’invitation, dans cette atmosphère close et surchauffée, et je fermais les yeux…
Je fus éveillé par un bruit que je ne m’expliquais pas. Je me dressai soudain et j’aperçus, éclairé par la lampe qu’une main inconnue avait baissée, Constantin de Henne qui se tenait près de l’ouverture de la tente. Il était libre. Les liens de ses jambes, il les avait dénoués. Henne se préparait à partir. Et je compris qu’il venait de me réveiller lui-même, en faisant tinter le grelot que j’avais accroché aux issues…
D’un bond, je fus sur pied. Henne se retourna. Nous nous regardâmes. Ni l’un ni l’autre, nous ne pensions à parler. Mais nous étions sûrs qu’il n’y aurait pas de pitié. J’étais incapable de pousser un cri. Quant à Henne, interdit, il ne bougeait pas. Je me baissai pour prendre mon revolver, mais je ne le trouvai plus. En rejetant mes couvertures, j’avais dû envoyer rouler mon arme dans le sable.
Pourquoi Henne, à ce moment-là, ne prit-il pas la fuite ? La chose lui était possible. La présence d’esprit lui manqua complètement. Je ne cessais de le surveiller. Peut-être redoutait-il quelque nouvelle machination. Il devina certainement ce que je cherchais… Il fit le geste de s’approcher de moi, et je me relevai aussitôt pour lui faire face. En étendant les bras, je pouvais toucher les épaules de mon adversaire. Il était, du reste, plus grand que moi. Un pas encore. Puis un autre. Et brusquement, un corps-à-corps s’engagea. Mais Constantin de Henne, solide, habitué peut-être à ce genre de combat, prenait rapidement l’avantage. Je me sentis serré à la taille et comme soulevé de terre. Je suffoquais. J’eus cependant l’idée de laisser traîner mes pieds, de me faire si lourd que Henne ne put me renverser comme il en avait l’intention. Il prévint ma tactique, et, sans essayer d’effort, continua de me tenir les bras. Nous luttions en silence, nos poitrines oppressées, parfois nous glissions un peu dans le sable, parfois nous restions immobiles, sans lâcher prise, méditant chacun des ruses inédites.
Et je me rappelai tout d’un coup le petit stylet que j’avais acquis, à Ashar, chez un marchand, au bord du Tigre. Hier soir, je l’avais mis, tout grand ouvert, la lame enveloppée d’un mouchoir, dans la poche de mon veston ; pour le prendre maintenant, j’étais obligé de desserrer mon étreinte. Mais alors, Henne se douterait de quelque chose et ne me laisserait pas achever mon geste. Je donnai quelques signes de faiblesse, je lâchai peu à peu mon adversaire qui fut persuadé de sa prompte victoire. Et je suis certain qu’il ne prolongeait plus le combat que pour me fatiguer d’avantage. Je pus, à la faveur de cette feinte, fouiller dans ma poche. J’y trouvai mon arme, dont la lame — j’en étais assez glorieux — coupait au vol une feuille de papier et, me baissant un peu, j’en approchai la pointe du ventre de mon ennemi, puis, me redressant d’un effort désespéré, je poussai le stylet… De mon bras resté libre, je serrai Henne contre moi pour qu’il ne pût se dérober. Mais il devina cette manœuvre, ou bien la pointe du stylet le piquait déjà à ce moment-là. Il cria, se débattit, voulut se dégager. Je le tenais bien et je sentais mon arme qui s’enfonçait comme une pelle de fer dans du sable mouillé, si facilement même que j’eus peur de l’avoir fait glisser entre la peau et les vêtements de Constantin. Mais les tenailles de mon adversaire se relâchaient ; ses bras tombèrent, et j’eus à supporter tout le poids de son corps qui se repliait sur ses jambes. Alors, je me jetai de côté pour éviter le sang, mais le stylet à trois lames était une arme propre, qui provoquait à l’intérieur d’un homme une soudaine hémorragie et refermait les chairs derrière lui à mesure qu’on le retirait de la plaie. J’exécutai tout cela avec méthode, sans affolement, comme un praticien qui termine une opération périlleuse où sa renommée est en jeu, ayant vaguement conscience que, plus tard, je ne manquerais pas de me féliciter du sang-froid dont je m’étais administré la preuve.
Je couchai Constantin de Henne par terre, sur le sable ; j’essuyai mon arme sur les couvertures de son lit, puis, certain enfin que j’avais enfin quelques minutes de répit, j’allai chercher Williams…
ÉPILOGUE DATÉ DE BAGDAD
Lorsque Constantin de Henne fut transporté sous la tente de Prénonne, Williams me conseilla de regagner mon lit.
— Ce ne sera rien, vint-il m’annoncer un peu plus tard. Tu peux dormir maintenant… Cet incident va nous retarder, voilà tout. Nous sommes sous les portes de Bagdad et nous ne pourrons pas nous rendre tout de suite dans cette ville. C’est Patham qui t’a réveillé ? ajouta-t-il.
Tiens, au fait, qu’était devenu le chien de Christiane ? Il n’avait même pas aboyé quand Henne s’était levé. Williams souriait.
— Le chien n’est pas resté avec toi, ou bien Henne l’a fait partir avant d’essayer de fuir lui-même. Du reste, Henne et Patham se connaissaient.
Williams s’éloigna. Toutefois, dans le courant de l’après-midi, comme je m’éveillais, Williams entra :
— Enfin, c’est terminé, déclara-t-il.
Je me tournai vers lui. Il avait ce visage muré que je lui connaissais lorsqu’il était réfractaire à toute question.
— Et au plus juste prix. On devait en arriver là, continua-t-il, un jour ou l’autre. Nous allons pouvoir entrer à Bagdad sans ennui.
Je ne disais rien, sachant bien qu’il fallait être prudent si je voulais que Williams continuât. Cependant, je ne pus me retenir de lui demander :
— Et le… malade ?
— Le malade ? répéta Williams ironique. Eh bien, si on le laisse ici, ce sera encore plus simple.
— Il n’est donc pas transportable ?…
— Si, somme toute. Mais à quoi bon ? Nous préférons le laisser.
— Oui. Et alors, à qui le confier pour qu’il soit en sûreté ?
— A quelques mètres sous terre.
— Comment dis-tu ?
— Des funérailles sans cérémonie, mais un tombeau assez profond.
— Comment ? Constantin est mort ?
— Je passe mon temps à te répéter une nouvelle dont tu pourrais te douter, à la rigueur.
Williams me considérait. Je crois que, sur le moment, je compris mal.
— Comment est-il mort ?
Du coup, Williams parut déconcerté. Mon étonnement, qu’il croyait simulé, l’amusait :
— Tout doucement. Sans avoir repris contact avec l’extérieur.
— Mais… de quoi est-il mort ?
Williams se tut. Il marqua même par un silence son intention de se taire, puis :
— Suicide.
— C’est extraordinaire.
— N’est-ce pas ? Prénonne n’y croit guère. Cependant, cela doit être ainsi. Il le faut. Nous dirons, parce que cela fait mieux, que c’est une vengeance d’indigènes. Prénonne estime que nous ne devons pas mêler les mangeurs de rosbif à nos affaires. Ils se garderont bien de contrôler une histoire qui n’est pas à l’avantage de leur police ni de la sécurité qu’ils se flattent d’assurer aux voyageurs.
— Entre nous, comment expliquer ce suicide ?
— C’est très simple : on ne l’explique pas. Un homme comme Constantin de Henne ne se tue pas, affirma Williams avec un sourire amer.
— Alors, je ne comprends plus.
— Un homme comme Henne joue sa partie, jusqu’à la dernière minute de chance. Il espère toujours gagner. Il ne veut pas avouer qu’il pourrait perdre. Et, reconnaissons-le : Henne était bien près d’enlever l’affaire. Prénonne se trouvait comme un automate entre ses mains, et l’on pouvait prévoir le jour où il l’aurait déposé.
« Une fois délivré de Prénonne, il aurait dirigé à son gré. J’ai donc essayé, nous avons essayé de forcer Henne à découvrir son jeu, son double jeu. C’était mon rôle, et le tien, par conséquent. Et cependant, un peu plus, Henne nous retournait tous. Même, il nous a obligés d’abattre nos cartes. Trop tôt. Et s’il n’avait pas été amoureux de cette folle de Christiane, — sa grande faiblesse, — crois-tu qu’il serait revenu chez elle, si sottement, le soir où nous l’avons cueilli, alors qu’il avait tout préparé pour fuir avec la caravane ? Maintenant, que pouvait-il craindre ? Il savait bien que Prénonne n’aurait rien osé entreprendre contre lui ? Alors ? Et à Bagdad ? Est-ce que nous pouvions le garder ? Et une fois parmi ses amis Anglais, quelles difficultés n’aurait-il pas soulevées contre nous ? Non, un garçon comme Henne n’envisage la fin d’une partie que par la mort, celle de ses ennemis.
Et Williams répéta, comme s’il voulait mieux me convaincre :
— Jamais la sienne. C’est pourquoi c’est très heureux que nous en soyons délivrés.
Une révélation s’opérait en moi, une immense certitude qui m’épouvantait, si bien que Williams ni moi, nous ne vîmes la portière de notre tente se soulever et Christiane entrer. Elle devait nous écouter depuis un moment déjà, car elle était blanche et elle tremblait :
— C’est son oraison funèbre que vous prononcez là ?
Williams ne se retourna point. Il devait donc savoir que c’était Christiane qui se tenait près de la porte ; cette présence inattendue pour moi ne le surprenait pas. Et peut-être même, l’avait-il sollicitée ?
— Je voudrais bien connaître celui qui a tué Constantin de Henne ? reprit la jeune femme.
Nous nous taisions. Toutefois, je regardais Williams avec une admiration mêlée d’effroi. Car je n’en pouvais douter. Puisque Henne ne s’était pas tué lui-même, Williams seul avait pu lui porter le coup de grâce. Oui, je croyais mon ami capable d’aller jusqu’au bout de sa décision pour se défaire d’un traître.
— Vous ne savez pas ? continuait Christiane.
Elle s’adressait surtout à Williams. Ma stupéfaction le lui désignait clairement.
— Vous-même, madame, connaissez-vous l’assassin de votre… de Lucien Lemans ?
Une seconde, Williams fut sur le point de prononcer : « de votre mari ». Il rectifia cette hésitation volontaire.
— Et la complice de cet assassin, la connaissez-vous ? poursuivit Williams.
Ainsi accusait-il Christiane. Et nous savions, Williams et moi, et Christiane aussi savait de quoi on l’accusait. Elle se garda de répondre.
— Si cela vous ennuie d’être interrogée, ne vous mêlez pas de ce qui nous concerne, répliqua brutalement Williams.
— Pourquoi répondez-vous pour votre ami ? demanda Christiane. N’est-il pas assez grand pour se défendre ? Et, voyez, je ne viens pas pour l’accuser. Mais pour lui pardonner…
Elle reprit, se tournant vers moi :
— Je ne vous en veux pas.
— Pourquoi m’en voudriez-vous ?
— Je ne vous en veux pas, déclara-t-elle encore, persuadée de sa lignée cornélienne.
Elle avait eu l’air jusqu’ici de considérer Williams comme l’exécuteur de Constantin de Henne. C’était une feinte. Elle ne s’adressait plus qu’à moi.
— Je ne suis pour rien dans cette mort, lui dis-je.
Je sentis soudain alors que la sympathie qu’elle m’avait montrée n’existait déjà plus, rien qu’à la façon dont elle prononça :
— Si ce n’est vous, serait-ce M. Williams ?
Ainsi, je retournais au néant et j’abdiquais ce rôle provisoire de héros ensanglanté qu’elle m’offrait. Pourquoi, alors, ai-je suivi l’impulsion qui me fit rectifier :
— Je ne l’ai pas tué. J’y ai pensé peut-être. Oui, je l’avoue, j’y ai pensé, parce que… Je l’ai blessé parce qu’il voulait fuir. Je ne l’ai pas tué.
— Vous l’avez blessé ! Je le savais bien. Et vous avez eu l’intention de le tuer ! C’est la même chose.
Williams nous observait l’un et l’autre, à l’écart, comme on regarde deux fous. Il était prêt à intervenir, mais, soucieux quand même de voir comment tout cela se terminerait, il attendait…
— Je vous pardonne, dit Christiane.
— Mais elle n’a pas à te pardonner ! s’écria Williams.
— Monsieur Lecharier, dit-elle, avec l’accent de la tristesse, voulez-vous nous laisser quelques minutes ? Oui, quelques minutes seulement.
Et comme Williams, à ma grande surprise, s’inclinait devant cette demande et se retirait jusqu’au fond de la tente, Christiane reprit :
— Il a raison, mon cher Blaze. Je n’ai rien à vous pardonner. C’est moi qui vous demanderais pardon, si j’osais. Je vous ai fait souffrir, je le sais… Je viens, maintenant que Henne n’est plus, vous dire que je ne tenais pas à lui, que je n’y ai jamais tenu… Pourquoi ? Tout à l’heure, j’ai cru que j’allais éprouver une grande angoisse à la nouvelle de sa mort. A peine un étonnement amer. Mon Dieu, serais-je donc un monstre ?
Tandis qu’elle parlait, je croyais enfin comprendre le faible et violent caractère de cette femme spontanée et retorse, franche et dissimulée, sur qui j’avais porté tant de diagnostics différents. Mais c’est à force de se tromper sur les gens que l’on finit par les connaître. Christiane, créature romanesque, exigeait encore de celui qu’elle croyait préférer toutes les preuves sentimentales d’un amour passionné. Mais les pauvres demandent toujours l’aumône. Elle ignorait qu’elle était incapable de s’attacher, aussi bien à Lemans qu’à Constantin de Henne, à Prénonne qu’à moi-même. Elle exigeait beaucoup, elle n’avait rien à donner. Et l’on se lassait d’elle comme elle se fatiguait des autres… Mais s’ils voulaient la suivre, ceux-là à qui elle ne tenait pas, que lui importait ce troupeau d’adorateurs ! Elle était déjà repartie à la recherche de celui qu’elle aimerait…
Et maintenant, quels artifices encore ignorés d’elle se glissaient sous les paroles de consolation qu’elle venait m’offrir ?
— Ceux qui m’approchèrent, poursuivait Christiane, ont tous été frappés de mort violente. Oui, à un moment révolu. Quelle fatalité ! Ne me regardez pas avec des yeux d’effroi ! Lemans qui fut votre ami, Henne que vous détestiez et que j’ai écouté par taquine coquetterie, et vous-même !… Oui, vous-même. N’avez-vous pas senti le péril à vos côtés ?
Je regardais Christiane, puis Williams qui ne bougeait pas. Il me fit signe de la tête. Parbleu, je me souvenais bien des balles qui claquaient sous les palmiers de Bassorah !…
— Mais lorsque j’ai aperçu le danger qui rôdait autour de vous, pour ne pas être la cause de votre perte, je me suis détournée de votre chemin, et tout péril s’est écarté.
« Je ne veux pas que de nouveau le malheur tourne autour de vous, ce qui ne manquerait pas de se produire, si je restais ici. Et cette pensée, que ce serait par ma faute, je ne m’en consolerais jamais.
Sur ces mots, elle s’éloigna. Elle refaisait, en se reculant, le chemin qu’elle avait accompli dans la tente. Déjà, elle avait gagné la porte.
— Ne m’en veuillez pas. Oubliez-moi. Oubliez celle qui vous ferait souffrir et gardez seulement le souvenir de notre meilleure saison : notre amitié sur le bateau.
J’étais atterré. Je ne disais rien. Le rappel du cargo japonais fut assez malheureux, car tout mon être méfiant me ressaisit. Je tenais, depuis cette époque, Christiane pour une consommée comédienne dans les rôles qu’elle se jouait. Je regardais autour de moi… Williams avait dû sortir. Christiane poursuivait :
— Nous resterons comme deux frères…
C’était prévu, car c’est cela ou quelque chose de ce genre que les femmes prononcent en pareil cas.
— Adieu, mon ami, le seul évidemment. Ne me cherchez pas, n’essayez point de me revoir. Je vais partir. Que de choses se seront passées en quelques heures sous les murs d’une ville où je n’entrerai pas ! Cette mort violente, la dernière, je le souhaite, de celles qui sont survenues par ma faute, car il y avait bien quelque haine jalouse dans votre colère… Et notre suprême entrevue. Et notre renoncement au bonheur aussi seront datés de Bagdad. Et mon secret encore qui nous est désormais commun.
Elle parlait. Par moments, je croyais voir le mensonge se dessiner sur ses lèvres, mais, souvent aussi, je me persuadais de sa sincérité. Et puis, de quoi peut-on bien être sûr, en vérité ? Je baissais la tête. Que d’événements, en effet ! Je les voyais défiler à mesure… Et comment peser ma haine et la jalousie que je portais à Constantin maintenant encore. Ce qui nous prouverait l’immortalité de l’âme, n’est-ce pas la difficulté que nous avons à pardonner, même à un ennemi mort ?…
Williams arrivait à ce moment-là. Je relevai les yeux. Christiane avait disparu. Elle n’était pas loin peut-être, puisque Williams, qui soulevait la toile de la tente, lui parlait :
— Allez tout droit. Jusqu’à l’embarcadère. Prénonne vous attend. Il a tout arrangé. Adieu, madame. Bon voyage.
J’aurais voulu rejoindre la jeune femme ; Williams me retint, l’air très décidé :
— Aux choses sérieuses ! Prénonne, par ordre télégraphique, a reçu avis de rentrer. Oui, si étrange que cela te paraisse, c’est ainsi. Encore un succès britannique. On ne veut pas mécontenter ces messieurs. Nous rentrerons donc au petit bonheur, sans bruit, isolément. A présent, c’est à celui qui arrivera le plus vite en France. Car nous n’avons plus rien à faire ; celui qui nous fit tant courir et que nous étions chargés de surveiller n’existe plus… Grâce à… Nous nous devons d’arriver les premiers, bien entendu.
— Nous ferons route alors avec Christiane.
C’est ce que je voyais de plus clair dans la catastrophe que Williams m’annonçait. En somme, une bonne nouvelle.
— Non. Ah ! tu ne sais pas le service qu’elle vient de te rendre, cette étrange fille…
— Où va-t-elle ? Elle ne m’a conté que des mensonges !
— Pas tout à fait, observa Williams. J’ai presque tout entendu, car je suis resté à bout portant, ne sachant pas de quoi — ou le sachant trop — elle était capable. Aussi bien, si le vent avait soufflé du Sud, elle aurait pu venger sur toi la mort subite de Constantin.
— Mais elle n’y tenait pas, à Constantin !